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Le Gaulois, 23 janvier 1881
Guy de Maupassant
Chroniques (alpha-chrono)


La Verte Érin

LA VERTE ÉRIN


On ne parlait guère de l’Irlande, il y a cinquante ou soixante ans, sans l’appeler « la verte Érin ». Le langage poétique auquel nous devons « la perfide Albion » et la « grasse Normandie » n’avait point découvert d’autre épithète pour qualifier cette terre de misère éternelle, ce pays loqueteux et sordide des gueux, ce foyer de révolte sans fin, de religion sanguinaire et d’indéracinable superstition. La verte Érin ! Ces mots n’évoquent-ils pas un paysage à la Watteau ? Mais quand on dit : « l’Irlande » quelles images de mort, de servitude, de luttes sanglantes passent sous nos yeux !

D’après la classification élégante en usage dans le monde pour désigner les différents peuples d’Europe, si la France est le pays de l’élégance, de la grâce et de l’esprit ; l’Angleterre, la nation du spleen, du flegme et du rosbif ; l’Espagne, le royaume des castagnettes ; l’Italie, la patrie des arts, et la Suisse la contrée du ranz des vaches, assurément l’Irlande est la terre de pauvreté. La hideuse misère y a établi son empire ; elle l’enserre comme une pieuvre, la tient, la mange, exerce sur ce sol, qui est sien, sa toute-puissante tyrannie, par le moyen de l’Anglais, son lieutenant.

Je ne veux point faire ici l’histoire de la conquête et de la domination anglaise, ni raconter les premiers actes du drame séculaire et terrible dont une nouvelle scène est près de se jouer sous nos yeux. « Laissons la parole aux événements », selon la formule prudhommesque en usage dans le monde parlementaire, et considérons simplement dans sa vie intime et quotidienne l’acteur principal de la pièce, le triste et famélique paysan d’Irlande.

C’est pour lui que semble avoir été créé le mot « végéter » ; car il végète, horriblement besogneux, se nourrissant à peine, affamé sans cesse, et jetant sur les villes des hordes de mendiants pareils aux loups efflanqués qui pénètrent, l’hiver, dans les villages.

Le riche campagnard ne connaît guère d’autres mets que la pomme de terre. Or la pomme de terre est la providence de l’Irlande, comme la châtaigne est la providence de la Corse. On la vénère ainsi qu’un sauveur, et on la classe par races, par familles, qui jouissent d’une plus ou moins grande considération, selon leurs qualités reconnues.


Traverser l’Irlande, c’est se promener au milieu des exquises gravures de Callot. Aucun pays du monde n’est plus riche en guenilles. Les femmes même n’ont presque jamais ces coquettes toilettes paysannes qu’on rencontre partout. Elles sont vêtues n’importe comment, avec n’importe quoi, et ignorent toute recherche d’élégance.

Le signe caractéristique de leur habillement, signe qui persiste encore dans une grande partie du pays, est un immense manteau bleu à large capuchon, et sans lequel elles ne consentiraient jamais à sortir de leur maison, même pour aller à la porte voisine. Ce manteau a pour elles toute l’importance d’une robe de grande cérémonie ; il est gracieux de forme, du reste, se porte bien, et rend job, en une seconde, le paquet de friperie immonde qu’on regardait avec dégoût une minute auparavant. Elles le gardent en toute saison, hiver comme été, par les froids et la chaleur. En été, on rejette le capuchon sur le dos ; en hiver on le rabat sur la figure, et voilà tout.

Ainsi jadis les chevaliers, par luxe, étaient couverts de fourrures, même Pendant les jours les plus ardents.

Quand deux jeunes gens vont se marier, la composition de la dot est souvent d’un comique sinistre et fou.

Un voyageur raconte cette anecdote :

Il passait près d’un cottage et fut attiré par les cris furieux d’un jeune homme qui voulait défoncer la porte, hurlait, jurait parlait de tuer quelqu’un. On l’entraîna.

Ce jeune homme devait, le jour même, épouser une jeune fille habitant ce cottage. Les dots se trouvaient égales et belles. Lui, possédait une hutte (à laquelle manquait le toit ; mais on la pouvait réparer) et un cochon. Quant à elle, elle devait, en compensation de ces richesses, recevoir de son père une table, une chaise, une marmite et une couverture. Tout allait donc au gré des amants ; mais voilà que, le matin même du mariage, le cochon du fiancé mourut. Le père, à cette nouvelle, s’écria : « Tu n’auras pas ma fille ! » Le garçon s’indigna, s’emporta : ce fut en vain. Alors on lui proposa une transaction ; c’était de prendre la femme, mais de laisser aux parents la table, la chaise et la marmite, jugées d’une valeur équivalente à celle de l’animal trépassé. Il refusa avec énergie, exigeant le tout. La jeune fille, au fond de sa hutte, sanglotait — quand un rival se présenta, un rival avec un cochon vivant, un rival qui, sachant la catastrophe, venait perfidement offrir son porc et sa main.

On les reçut tous les deux à bras ouverts ; la jeune fille se consola tout de suite ; et l’amoureux éconduit noya sa tristesse dans le whisky.


Le whisky est la grande consolation de ces misérables et, en même temps, une des plaies de l’Irlande.

L’eau-de-vie de Bretagne et le whisky d’Irlande, sont sans doute, les causes principales des nombreuses apparitions, des familles d’êtres fantastiques qui hantent ces deux pays.

Comme sur le vieux sol breton, toutes les superstitions croissent librement sur cette terre de servitude et de crainte. Le premier des esprits que nous y rencontrons est le Glamour, qui règne également en Écosse. C’est un rôdeur nocturne toujours à la recherche des voyageurs. Quand il en rencontre un, il change devant ses yeux la forme des objets, le séduit par des illusions charmantes et trompeuses, le promène de mirage en mirage, ouvre devant ses pas les portes d’or de palais merveilleux, puis le jette, éperdu, affolé par ces visions, au fond de quelque fondrière affreuse.

N’est-ce pas là une simple image de la vie, de nos aspirations toujours trompées, de nos rêves toujours décevants et de la désillusion finale où nous tombons désespérés ?

Les fées sont nombreuses, bienveillantes et très pauvres, paraît-il : comme si personne ne pouvait être riche en ce pays de gueuserie. On rencontre, dit-on, beaucoup de nains, frères des Korrigans bretons. On affirme qu’ils sont coiffés d’un bonnet rouge, sous lequel flambent leurs cheveux ardents.

Le plus drôle assurément de tous les génies fantastiques de cette terre est le facétieux Pooka.

C’est un petit cheval noir qui sort, quand vient la nuit, de son écurie souterraine.

Il galope, il galope par monts et par vaux, cherchant un paysan attardé. L’homme, au loin, frémit au bruit des fers du cheval-démon ; il s’arrête, tremblant des cheveux aux pieds, et le Pooka fond sur lui comme la foudre, passe une tête hérissée entre ses jambes, l’enlève et le jette, affolé, sur son dos, où la victime se trouve, soudée d’une façon indissoluble. Il repart alors, bondit, sur la crête des rochers, saute les précipices, traverse les fleuves, déchire les jambes du cavalier aux murs, aux ronces, aux troncs d’arbre ; heurte son front aux branches des forêts. Rien ne l’arrête, ne ralentit son allure furieuse ; puis, au chant du coq, il désarçonne d’une secousse le voyageur malgré lui, et le laisse meurtri, rompu, saignant, au milieu d’un bois désert.

Quelquefois, il est vrai, il vient au secours de vieillards égarés et fatigués, et les mène au terme de leur course. Mais presque toujours, il s’acharne sur les ivrognes. Aussi Pooka me semble bien être un des synonymes de whisky.


Contre les malices de ces esprits tracassiers, on invoque la protection des saints et principalement de sainte Latheerine. Elle était, de son vivant, simple et belle, et habitait auprès du village de Cullen. Sa misérable cabane, ouverte à tous les vents, ne la protégeant nullement contre le froid, elle allait souvent demander un peu de feu au forgeron, son voisin. Elle rapportait alors quelques charbons allumés dans une écuelle de terre qu’elle cachait sous sa jupe. Or, un jour, au moment où elle dissimulait ainsi sa provision de chaleur, le forgeron, homme passionné, remarqua que la sainte avait de jolies jambes. Il crut d’abord avoir commis un grand péché et se reprocha sa hardiesse ; mais le lendemain, il ne put s’empêcher de regarder encore, et il en fit autant les jours suivants. Enfin, au bout de la semaine, n’y tenant plus, il communiqua sa découverte à la sainte.

La pauvre innocente, aussitôt, se baissa pour voir si le forgeron disait vrai, renversa l’écuelle et mit le feu à sa robe. Furieuse et désolée, elle demanda alors au ciel de priver pour toujours Cullen de forgerons, afin qu’ils ne pussent désormais embraser ainsi les jupes des filles. Et jamais plus on ne vit une forge en ce village.

Quant à moi, je trouve bien étrange cette histoire, et le feu sous la jupe me paraît simplement une image honnête pour cacher une aventure qui ne l’est guère.


Comme si la mort était la plus grande joie réservée à ces déshérités de la vie, les Irlandais, depuis les temps les plus anciens, ont toujours eu la passion des funérailles. On y pousse encore souvent un cri plaintif et lamentable, pareil au hurlement du chien et appelé l’ullaloo.

Jadis, quand mourait un seigneur, le chef des bardes, debout à la tête de la bière, célébrait en vers tristes les qualités du défunt. À la fin de chaque stance, le chœur, placé près des pieds, criait l’ullaloo que la foule, les amis, les parents, les serviteurs, les paysans, répétait en masse comme une meute des chiens hurleurs.

L’ullaloo a, dans chaque province, un accent propre, si particulier que l’oreille la moins exercée la reconnaît à de grandes distances.

Aujourd’hui même, quand un convoi passe dans la rue d’une ville ou sur une route de campagne, la foule le suit. Non seulement elle le suit, mais elle pleure avec les parents de vraies larmes, jusqu’au cimetière.

Cette facilité à s’attendrir est générale dans ce pays ; et l’auteur des Esquisses philosophiques affirme avoir vu une quantité de gens sangloter autour d’une vieille femme qui semblait désespérée. Ayant demandé la cause de cette douleur universelle, il apprit que la vieille avait perdu deux shillings.

Or voilà qu’aujourd’hui l’Irlande s’agite de nouveau. Ce peuple que l’Anglais jadis a déclaré être le dernier des peuples, indigne de la liberté et incapable de l’obtenir, est las encore une fois de demeurer éternellement si misérable.

Il s’est révolté souvent, et toujours sans succès, parce qu’il l’a fait sans ordre, sans adhésion et sans ensemble. Parfois un chef, comme Hugh O’Donnel le Rouge, assemblait autour de lui les seigneurs, ses voisins, et luttait jusqu’à sa mort, sans trêve ni repos ; mais, après lui, tout redevenait calme, du moins en apparence.

Nous avons vu dernièrement les fenians, brouillons et mal disciplinés encore. Aujourd’hui la face des choses a changé, et c’est une espèce de combat légal qui s’engage.

La révolte est organisée à la moderne, méthodiquement, comme les grèves d’ouvriers. Des hommes considérables marchent avec le peuple. S’ils échouent cette fois encore, ils réussiront la prochaine fois.