La Valachie et la Moldavie

M. A… de Bucharest


LA VALACHIE


ET


LA MOLDAVIE.

Théâtre d’évènemens graves, la Valachie et la Moldavie ont, dans ces dernières années, fixé la curiosité publique, curiosité passagère, bornée à quelques faits et à quelques hommes. Les petits royaumes de l’Afrique centrale sont peut-être mieux connus que ces deux principautés importantes. Devait-on s’y attendre ? N’est-il pas évident qu’elles se rattachent, par des liens intimes, à la question d’Orient, c’est-à-dire à la question de l’avenir ? Les régions qui terminent notre continent, et que baignent les flots de la mer Noire, méritent-elles ce dédain ? Pourquoi nulle main n’a-t-elle essayé encore de soulever le voile qui les couvre ?

Le monde européen, à peine informé de leur position géographique, ignore leur situation politique, leur histoire, leur passé et leur présent ; il ne sait ni les ressources qu’elles offrent, ni les douleurs qu’elles ont souffertes, ni les rapports qui les unissent aux destinées du christianisme et de la civilisation : le territoire qu’elles embrassent n’est pas mieux connu, tout fertile et pittoresque qu’il puisse être.

Peu de contrées d’Europe sont aussi favorisées de la nature que la Moldavie et la Valachie. Elles forment un vaste bassin, borné à l’ouest et au nord par les Krapacks, et au midi par le Danube, dont les flots, se déroulant dans leur grandeur et leur majesté, servent de ceinture à de vastes plaines, variées, pittoresques et fertiles. De nombreux étangs bordent le grand fleuve dont les eaux les font naître et les alimentent ; la pêche y est abondante, et constitue un des principaux revenus des deux principautés. Du côté des Krapacks, elles présentent de magnifiques pâturages, des forêts de bois propre à la construction, des salines de sel gemme qui peuvent rivaliser avec les meilleurs produits de ce genre en Europe ; enfin des montagnes de sel recouvertes à peine d’une légère couche de terre, et que personne n’a jamais exploitées. Le gouvernement se les réserve et les néglige. Il veut vendre au prix le plus élevé le sel qu’il tire des salines, et dont il usurpe le monopole. La partie moyenne, mêlée de plaines et de coteaux, de prairies et de bois, offre des aspects d’une beauté ravissante.

Les caractères des pays de plaines, des pays forestiers et des pays de montagnes, se réunissent dans ce territoire. Toutes les productions lui appartiennent : l’olivier et l’oranger sont les seuls arbres européens que le sol et le climat ne favorisent pas. Ses nombreux vignobles fournissent d’excellens vins qui n’attendent qu’une exploitation intelligente pour rivaliser avec les vins de France. L’exportation leur manque, et le débit intérieur peut à peine couvrir les dépenses premières. En de certaines années, il a valu deux ou trois sous le litre ; de là l’extrême incurie des habitans qui ne parvient pas à en altérer la qualité supérieure.

Point de terrains stériles, point de landes. De nombreuses rivières, descendues des monts Krapacks, vont retomber au sein du Danube, et quelque temps leurs ondes stationnaires forment, çà et là, de vastes plaines d’eau qui prêtent au pays un aspect bizarre. Vous diriez de grands domaines soumis à un système de vaste irrigation, et qui attendent la culture. Partout des eaux courantes ; partout des sources fécondes de prospérité agricole. Employez quelques-unes de ces rivières ; rendez navigables un ou deux de ces cours d’eau ; vous créerez un ensemble immense de communications fluviales ; vous verserez l’opulence sur un pays pauvre. Un peu d’industrie tiendra lieu de capitaux gigantesques, et fera naître d’incalculables ressources. Des paillettes d’or, arrachées aux flancs des montagnes, roulent souvent avec les ondes de ces fleuves. Le vif argent, le fer, le cuivre, le bitume, le soufre, le charbon de terre, enfouis dans des montagnes que personne n’a explorées, n’attendent que le souffle puissant de l’industrie.

En 1811, on envoya de Saint-Pétersbourg des minéralogistes chargés d’explorer les mines des monts Krapacks ; quand la paix fut signée, ils avaient déjà découvert de magnifiques veines d’or, de cuivre et de mercure : alors leurs travaux cessèrent. — Négliger une telle exploitation ! repousser la fortune ! vivre pauvre sur des trésors enfouis ! — Le gouvernement, fort peu préoccupé du bien public, a surtout craint d’éveiller la cupidité de la Porte Ottomane. On verra bientôt quel fut le règne précaire des Fanariotes, et comment l’incertitude de leur existence les força de se jeter sur les bénéfices les plus prompts, et même les plus périlleux. L’homme sans avenir hasarde tout pour un résultat actuel, et ruine un pays pour le gain présent. Sans capitaux, et dépourvus des connaissances nécessaires à l’exploitation, les particuliers ne pouvaient commencer de pareilles entreprises. Avant la dernière réforme, la loi leur défendait même de toucher à cette propriété de l’état, à ces richesses minéralogiques, dont personne ne profitait. Venait-on à les découvrir, on les considérait comme appartenant au fisc.

La cire, le miel, le tabac, le beurre, le fromage (d’excellente qualité), les cuirs, les peaux, le lin, les graines d’Avignon (ramus infectorius), la laine, la soie, le gros et menu bétail, la volaille, le gibier, s’ajoutent à la richesse naturelle de ces contrées, dont la fertilité prodigieuse ne pouvait s’appauvrir qu’à force de malheur et de mauvaise administration. Là, toutes les céréales abondent ; point de moyens artificiels pour augmenter la récolte ; les mots engrais et amendemens sont inconnus. Le froment y donne seize ou même vingt-cinq fois la semence ; le seigle, trente ; le millet, trois cents. « Toutes les espèces de fruits se trouvent en Valachie, dit Malte-Brun. On y trouve souvent des forêts entières d’arbres fruitiers, tels que poiriers, abricotiers, cerisiers, etc… La plus grande partie des montagnes ressemble, pour la variété des arbres fruitiers, aux plus beaux de nos jardins, qui seront toujours au-dessous de ceux de la Valachie… La nature du sol, les plaines et les coteaux offrent, en général, des qualités si favorables, que l’on pourrait indistinctement rassembler, dans un coin de l’Europe, presque tous les objets de culture connus sur le globe[1]. On pourrait faire de ce pays le plus beau canton de l’Europe. — Il y a, dit-il encore en parlant de la Moldavie, peu de contrées où la distribution des plaines, des collines, des montagnes, soit aussi admirable pour l’agriculture et la perspective. La nature est plus grande et plus majestueuse en Suisse ; ici elle est plus douce et plus agréable. » Mais la nature est impuissante, et ses dons sont perdus sans le secours d’une activité intelligente. L’homme peut corrompre tout ce qui vient de Dieu. Là où manquent les arts et le commerce, le plus beau sol reste inculte ; tant de richesses sont foulées aux pieds.

Le luxe crée dans ce pays des besoins inconnus, et l’industrie ne donne pas des ressources équivalentes. On augmente non la production, mais la consommation. On a recours aux industries étrangères ; la laine, la soie, le lin, dont le pays abonde, passent à l’étranger, se métamorphosent, sous sa main, en produits utiles d’une valeur triple, et reviennent aux Valaques, qui les rachètent à un prix exorbitant. L’Autriche fournit à la Moldavie et à la Valachie tous les ustensiles de ménage ; les fers, la verroterie, la poterie, les toiles, les calicots, arrivent des autres parties de l’Allemagne. La foire de Leipsig donne les draps, la soierie, les tulles, les dentelles et les nouveautés. Ces magnifiques voitures qui encombrent les rues des deux capitales moldave et valaque sont fabriquées à Vienne. Tous les chevaux de selle et de trait qui font l’orgueil des riches, viennent des haras de la Hongrie. Que les ennemis des lois prohibitives visitent la Valachie et la Moldavie ; ils y verront la terrible réalisation de leur axiome favori, laissez faire et laissez passer. À côté d’une exportation insignifiante ils verront une importation considérable et croissante. Un luxe plus noble et plus louable, la lecture des livres et des journaux étrangers, prélève aussi un impôt sur ce riche pays, que les meilleurs penchans appauvrissent encore. Les capitaux manquent partout ; le taux légal des intérêts est de 12 p. 100. L’extrême dépréciation que la monnaie a subie, depuis le règne du sultan réformateur, augmente encore cette détresse : étrange et triste accouplement de la misère et de l’abondance[2].

Ces contrées chéries du ciel, deshéritées par les hommes, sont-elles habitées par une race sans cœur et sans pensée ? Non ; nous essaierons de saisir quelques traits épars de leur caractère national, peu étudié et mal connu.

Leur naïve hospitalité frappe d’abord le voyageur qui les visite. C’est un accueil plein de bonté et de charme, qu’il ne faut pas prendre pour cette banale habitude que la frivolité des touristes prête à tous les Orientaux. Le Valaque aime dans l’étranger, non-seulement le caractère sacré de l’hôte et du voyageur, mais la supériorité qu’il reconnaît, la civilisation qu’il n’a pas atteinte. De tous les peuples arriérés que l’Europe renferme, il n’y en a pas un qui sente plus vivement le besoin d’étendre la sphère de ses connaissances et de son pouvoir moral. Le Valaque se prosterne devant la supériorité intellectuelle ; il en adore jusqu’aux marques extérieures et mensongères ; ses préjugés antiques cèdent à son culte pour l’étranger ; un homme instruit est pour lui un demi-dieu. Le Français, dernier résultat, expression complète de la civilisation d’Europe, est accueilli avec enthousiasme en Valachie ; tous ses titres sont reconnus, toutes ses prétentions acceptées ; une évidente stupidité pourrait seule le garantir de l’engouement public.

L’attrait des mœurs indigènes, les égards et les fêtes d’une aristocratie dépensière et voluptueuse, ont fixé en Valachie un grand nombre d’étrangers. Hommes graves et sensés, d’un âge mûr, d’une raison forte, n’ont pas résisté à ce prestige. Tant de séductions, tant d’attentions flatteuses leur ont fait oublier la patrie et les délices des capitales civilisées. Ils veulent mourir chez ce peuple lointain ; ils ne regrettent plus les raffinemens des grandes villes et des sociétés vieillies. Nous avons demandé à quelques-uns d’entre eux pourquoi ils préféraient à leur pays ce pays inculte. Ils n’ont pu nous répondre que par un proverbe national des Valaques :

Denbovitza appa doultze tzine bea nou se maï doutze[3].

« Denbovitza (rivière qui traverse Bucharest) roule des eaux douces ; quiconque les boit ne peut plus s’en aller. »

C’est surtout en effet l’aristocratie valaque qui est hospitalière, qui se fait la volontaire esclave, l’admiratrice passionnée de tout homme qui semble porter l’empreinte d’une sociabilité avancée. C’est à titre d’Allemands, de Français surtout, que les étrangers sont comblés de prévenances. En Valachie, tout le monde apprend la langue française : elle y sera bientôt d’un usage presque universel. Les bibliothèques du pays ne renferment que des livres français. Depuis plus de vingt ans, quinze à vingt jeunes Valaques viennent tour à tour à Paris se former aux fortes et fécondes études. Ces jeunes gens traversent la savante Allemagne, et accourent à Paris, dont la vie est plus dispendieuse, mais qui exerce sur eux une séduction bien plus puissante.

La souplesse de l’intelligence, la flexibilité, et pour ainsi dire la ductilité de l’esprit, distinguent particulièrement la race valaque. Elle reçoit toutes les impressions. Lorsque les troupes régulières (modestement nommées milices) ont été organisées récemment sous les auspices du gouvernement provisoire russe, cette docilité intelligente des nouveaux conscrits, cette aptitude à tout apprendre, semblèrent merveilleuses aux officiers moscovites. N’était-ce pas merveille, en effet, de voir un peuple, étranger depuis long-temps aux habitudes guerrières, adopter si aisément une discipline nouvelle, dont rien ne lui avait donné l’idée ? Par un singulier phénomène, l’élève sauvage civilisa le maître qui se prétendait policé. La plupart des officiers instructeurs russes sont restés attachés au service valaque ; d’autres, adoucis par l’exemple de leurs élèves, sont rentrés dans leurs corps avec des habitudes moins brutales et moins violentes.

Tel est ce peuple, toujours prêt à s’emparer des influences qui lui viennent du dehors. Avec quel empressement a-t-il dû adopter les modes françaises, le luxe des habits, la magnificence des équipages et des chevaux ! En aucun pays du monde, les équipages ne sont plus riches ni plus élégans. Il est difficile d’imaginer cette variété de formes et de couleurs, cet éclat d’ornemens, ce choix de chevaux admirables. Les brillans dehors de la société européenne séduisent le Valaque, et le jettent dans un luxe sans bornes. Au lieu de saisir le principe vital de cette civilisation qu’il adore, il ne lui emprunte que des usages attrayans, des dépenses frivoles, une écorce brillante. En vain est-il prêt à toutes les réformes ; en vain veut-il innover ; le fond et la base lui manquent. C’est ce qui arrive à tous les peuples peu avancés, et ce qui devait surtout arriver à un peuple aussi impressionnable que les Moldovalaques. Il ne faut pas néanmoins désespérer de ce pays. Outre les admirables dispositions des Moldovalaques pour entrer dans la voie du progrès et des améliorations, il y a là un état social qui est loin d’offrir les grands obstacles que les réformes rationnelles ont rencontrés partout ailleurs ; on y trouve une aristocratie imbue, il est vrai, de préjugés, mais qui n’en marche pas moins à la tête de la nation, et qui, entre des mains habiles, serait un instrument admirable de rénovation.

La noblesse y est de vieille souche, mais, en grande partie, seulement titulaire ; les substitutions sont inconnues ; point de prolétariat en guenilles. Au premier coup d’œil, le voyageur serait tenté de croire qu’il n’y a là que des propriétaires terriens et des hommes de peine condamnés à exploiter le territoire. Erreur ; chacun possède son petit capital qu’il exploite, tout en payant quelques redevances annuelles réglées par la loi. À l’exception d’un très petit nombre de personnes qui ne possèdent rien, tous les habitans ont un fonds plus ou moins considérable, mobilier ou immobilier : ce sont les bras qui manquent aux entreprises. Autour de la capitale et de quelques autres villes, les hommes en place ont concentré dans leurs mains la propriété foncière : leurs domaines se sont élargis et étendus aux dépens de leurs voisins ; une bonne justice déchirerait en un moment leurs titres usurpés. Dans toutes les autres parties des principautés, la propriété foncière est fort morcelée. Cette masse de petits propriétaires n’offre jamais l’exemple de l’abrutissement, de la dépravation des classes souffrantes qui composent la lie des sociétés européennes. Une poignée de Bohémiens, ilotes de ce pays, croupissent dans un esclavage et une barbarie que les charmes de la vie nomade et paresseuse leur rendent chers et préférables à tout. Leurs maîtres exigent d’eux un léger tribut annuel, et ne s’en embarrassent pas autrement.

La douceur et la facilité des mœurs nationales sont aussi remarquables. Le despotisme le plus abject, les plus rudes traitemens, l’exaspération qui les suit, et toutes les mauvaises passions qui en résultent, n’ont pu dépraver le caractère du peuple. Point de police, une discipline fort relâchée : une religion peu austère, qui est loin d’avoir exercé toute l’influence que la religion chrétienne a exercée ailleurs, et qui manque, non de prosélytes, mais de prédicateurs ; une législation qui n’est pas scrupuleuse sur la peine capitale. Eh bien ! chez ce peuple, à peine une seule condamnation à mort a-t-elle lieu dans une année : souvent les douze mois s’écoulent et se succèdent sans que le bourreau fasse son terrible office. Les neuf dixièmes des condamnés sont des malfaiteurs étrangers, la plupart du temps venus de l’autre rive du Danube. Les meurtres de famille, les assassinats, ne viennent qu’à de longs intervalles troubler ces habitudes paisibles et patriarcales. Dans ces provinces, on n’a pas même vu se déployer le cortége obligé de ces atrocités qui accompagnent les soulèvemens populaires. Plus d’impôt, ce mot d’ordre de toutes les insurrections, est venu récemment retentir pour la première fois aux oreilles du Valaque ; la foule de ses oppresseurs de tout genre l’environnait, et pas une goutte de sang n’a souillé ses mains. Tout au plus, au milieu du soulèvement général, peut-on accuser quelques hommes d’avoir participé au pillage commis par des brigands étrangers. L’exaltation révolutionnaire ne les a pas menés plus loin.

Ils sont doués d’une gaieté de tempérament que ni la misère, ni les vexations, ni les désastres ne peuvent abattre ou anéantir. Est-ce apathie ? est-ce insouciance ? C’est un caractère presque français, qui chasse le souci de l’avenir, étend un voile sur le passé, et se console en se livrant à cette heureuse disposition d’un esprit allègre et vif, qui rend sa société charmante et ses maux plus supportables. Il y a un peu plus de sérieux chez les Moldaves ; mais, pour le Valaque, je ne sais quelle gaze transparente et colorée recouvre tous les objets. Entre une mazurka et une contredanse, vous ferez de lui ce que vous voudrez. Cire molle entre les mains de l’homme politique, il n’attend que la volonté puissante qui doit le transformer. La politique française l’occupe beaucoup, mais comme mode ; un journal français le charme ; le lire est de bon ton ; les femmes élégantes en font une nécessité du boudoir. Les débats sur la loi électorale et sur l’expropriation forcée sont parcourus avec un plaisir égal ; on y prend le même intérêt qu’à un compte rendu des courses de Chantilly ou d’une partition de Meyerbeer. La paresse imputée aux Valaques peut avoir quelque vraisemblance pour les esprits frivoles. Une détestable organisation sociale et politique exerce sur la Valachie la même influence que sur l’Espagne et l’Italie, florissantes il y a quelques siècles. Donnez à ce pays des institutions, la faculté de développer son énergie industrielle, et vous y verrez éclore l’activité et l’esprit d’entreprise.

Consultons l’histoire ; c’est à elle qu’il faut demander compte de l’empreinte spéciale que les faits accomplis ont laissée sur le caractère national.

La Valachie et la Moldavie ne sont, comme on le sait, qu’un démembrement de l’ancienne Dacie. Sous l’empereur Auguste, les armes romaines se heurtèrent, pour la première fois, contre les armes des Daces[4]. Domitien régnait quand eurent lieu les excursions de ces derniers dans les possessions romaines, situées au-delà du Danube ; il marcha contre les barbares, et voulut mettre un terme à leurs ravages. L’empereur fut vaincu[5]. Il fallut demander la paix au chef des Daces, Decébale, et lui payer tribut, sous titre de pension[6]. Ce tribut fut payé par les Romains jusqu’à l’année 102. Trajan voulut s’en affranchir, et fit contre les Daces des préparatifs formidables : on voit encore les débris du pont en pierre qu’il fit jeter sur le Danube par Apollodore de Damas, prodige extraordinaire que l’on ne peut apprécier que si l’on a mesuré de l’œil l’immense profondeur et la vaste étendue du fleuve à cet endroit. Par cette route entrèrent en Dacie de nombreuses et vaillantes légions qui, bientôt victorieuses, revinrent chargées des dépouilles de leurs ennemis. Trajan prit le surnom de vainqueur des Daces ; et la vivante image des exploits de cette guerre s’immortalisa sur l’airain de la colonne Trajane, que Rome possède encore.

Cette défaite des Daces est le fait le plus important et la grande crise qui a décidé l’avenir du pays. Après une guerre obstinée et une résistance acharnée, les champs restèrent en friche, et la Dacie se dépeupla. Les uns, en grand nombre, avaient péri les armes à la main ; les autres, impatiens du joug romain, avaient émigré avec leurs femmes et leurs enfans chez les Sarmates. On voit encore, sur la colonne Trajane, le tableau fidèle de cette courageuse émigration. Un pays désert, un sol excellent, offraient une occasion favorable aux colonies romaines[7]. Trajan la saisit. Des villes s’élevèrent, on bâtit des chaussées dont les vestiges subsistent. Dans la petite Valachie, une ville porte encore le nom de Caracalla. Tous les jours apparaissent des antiquités romaines, des pierres sculptées et des médailles. Idiome, coutumes, habitudes, tout fut romain. Ces traces sont encore visibles dans tous les détails des mœurs valaques[8].

La langue actuelle du pays a des rapports intimes avec les idiomes néo-latins ; les deux tiers des mots appartiennent au dictionnaire latin ; elle se rapproche surtout des patois du midi de la France. Le christianisme, communiqué aux Valaques par les Slaves, introduisit dans l’idiome national un certain nombre de mots d’origine slavonne, tous relatifs aux croyances religieuses[9]. Le nom de Valaque, sous lequel ce peuple est désigné par les étrangers, est tout-à-fait inconnu dans son idiome naturel. Ils s’appellent entre eux Roumains, et leur pays Tsara-Roumaneska, pays des Romains. On prétend que, vers le viie siècle, des tribus slaves et bulgares, venues de l’intérieur de la Russie dans cette partie de la Mœsie qu’on nomme aujourd’hui Bulgarie, désignèrent par le mot Vlah les agriculteurs et pasteurs romains avec lesquels ils se trouvèrent en contact[10]. Selon une autre explication, Flaccus, chef des colonies que Trajan envoya en Dacie, donna au pays son nom[11], auquel le laps du temps fit subir une altération légère.

Quoi qu’il en soit, les Romains possédèrent la Dacie jusqu’en l’année 274 après Jésus-Christ. Gallien régnait lorsque de nouvelles peuplades barbares l’inondèrent, et les Romains retirèrent leurs gouverneurs[12]. Long-temps les Goths, les Huns, les Gépides, les Lombards, les Avares, se disputèrent ce pays qu’ils dévastèrent à l’envi. Fuyant devant leurs oppresseurs, les indigènes allèrent chercher un refuge dans la petite Valachie, ou Valachie-Inférieure, située entre le Danube et l’Aluta. Là, un nouveau corps de nation se forma sous des chefs appelés bannes ou régens. On vit en outre de petits états indépendans se former successivement, essayer de se soustraire au joug barbare, et se grouper tour à tour pour retomber bientôt sous un seul sceptre.

Jusqu’au ixe siècle, les annales de ce pays sont obscures et sans intérêt. À la fin de ce siècle, les Tartares envahissent la Valachie, l’asservissent et la couvrent de sang. Presque toute la population se retire au-delà des monts Krapacks, s’y établit et s’y fortifie, et demeure paisible à l’abri de ces remparts naturels. La nation ne se dissout point pendant cet exil ; sous la conduite de Rado-Negro (Rodolphe-le-Noir) et de Bogdan, une partie revient s’établir en Valachie, une autre dans la Moldavie, à laquelle le fleuve Moldau a donné son nom, et qui s’appelle aussi Bogdanie, du nom de son ancien chef Bogdan. La division des deux provinces, où règnent les mêmes mœurs, le même langage, la même religion, date de cette époque : alors commence à s’éclaircir l’histoire du pays.

Bogdan et Rado prennent le nom de vaïvodes, ou de premiers ccmmandans, titre que leurs successeurs ont toujours conservé. La petite Valachie, depuis long-temps gouvernée par son bann, se soumet à Rado, qui hérite sans contestation de la souveraineté du bann. Ainsi fut fondé le vaïvodat, dictature élective et à vie, que la cour de Russie a rétabli et fait consacrer récemment par la Porte Ottomane dans le traité d’Andrinople. Les successeurs de Rado affermissent leur puissance ; la population s’accroît ; des villes surgissent, la nation prospère et se civilise. Mais voici venir un nouveau flot de barbares, plus redoutables, plus fanatiques, plus cruels que leurs prédécesseurs. Les Turcs ottomans s’établissent en Europe. Le premier, un vaïvode, nommé Mirtza, attaque imprudemment, et sans provocation, les possessions limitrophes des Turcs au-delà du Danube. C’était en 1391. Bajazet fait marcher une armée nombreuse, bat le vaïvode, et le soumet à un léger tribut, premier anneau de cette lourde chaîne qui devait peser sur le pays. En 1444 et 1448, les Valaques s’allient aux Hongrois, se soulèvent de nouveau contre la Turquie, succombent et voient leurs chaînes s’appesantir.

En 1460, ils croient entrevoir une chance de salut et la saisissent. Pendant que Mahomet II s’occupe de conquérir les îles de l’Archipel, ils attaquent les Turcs et obtiennent d’abord quelques avantages ; mais ils sont battus de nouveau et concluent avec la Porte un traité qui les condamne à un tribut perpétuel. Ce traité, qui fixa définitivement leurs relations respectives, sert encore de base à la souveraineté de la Turquie, souveraineté convertie en suzeraineté depuis les conventions d’Andrinople. Le traité de 1460 stipule « que le sultan protégera la Valachie et la défendra contre tout ennemi futur ; — que lui et ses successeurs conserveront la suprématie sur les deux provinces et leurs souverains ou vaïvodes, condamnés à payer à la sublime Porte un tribut de dix mille piastres ; — que la Porte ne prendra aucune part à l’administration des principautés, et que nul Turc ne pourra venir en Valachie sans un but et une nécessité ostensibles ; — que chaque année un officier de la Porte, envoyé en Valachie, viendra recevoir le tribut, et sera accompagné à son retour jusqu’à Giurgevo, sur le Danube, par un homme du vaïvodat ; que là on comptera de nouveau la somme remise, dont il sera donné reçu, et qui, une fois transportée de l’autre côté du Danube, sera considérée comme payée à la Turquie, sans que la Valachie soit responsable des accidens postérieurs ; — que les vaïvodes continueront d’être élus par l’archevêque métropolitain et les boïars (nobles), et que l’élection sera reconnue par la Porte ; — que la nation valaque sera régie par ses propres lois, que le vaïvode aura droit de vie et de mort sur ses sujets, et qu’il fera la guerre et la paix sans responsabilité envers la Porte ; — que nul chrétien, après avoir embrassé la religion musulmane, ne pourra être inquiété ou réclamé, si, revenu en Valachie, il embrasse de nouveau la religion chrétienne ; — que les sujets valaques, allant s’établir dans quelque partie que ce soit des possessions ottomanes, ne paieront pas le karatsh auquel sont soumis les autres raïahs ; — que le procès d’un Turc avec un Valaque sera jugé par le divan valaque, conformément aux lois du pays ; — que tous les marchands turcs, en visitant la Valachie, pour y acheter ou y vendre, devront faire connaître aux autorités locales le temps présumé de leur séjour, et partir à l’expiration de ce délai ; — que les Turcs n’auront pas le droit d’emmener un ou plusieurs domestiques natifs de Valachie, de quelque sexe que ce soit ; enfin que nulle mosquée turque ne sera construite dans aucune partie du territoire ; — que la Porte ne délivrera aucun firman relatif aux affaires personnelles d’un sujet valaque, et ne s’arrogera jamais le droit, sous aucun prétexte, d’appeler à Constantinople, ou dans toute autre partie des possessions turques, un sujet valaque. »

Tout humiliant qu’il fût, ce traité n’était pas accablant. En voulant mettre un frein aux attaques continuelles des Valaques, le sultan avait laissé à ces derniers un débris d’indépendance qui se mêlait bizarrement à une soumission nominale. Situation trop équivoque pour durer ; il était impossible que les Turcs n’essayassent pas d’aggraver, et les Valaques de secouer le joug. En 1544, les Turcs commencèrent l’agression, et construisirent sur le bord du Danube les forteresses d’Ibrail, de Giurgevo et de Tourno. Bientôt ces trois places devinrent des repaires de brigands qui portaient le massacre et la terreur dans les campagnes, emmenaient les troupeaux, et s’emparaient des femmes et des enfans. L’exaspération des Valaques eut bientôt recours aux armes. En 1593, le vaïvode Michel, s’alliant avec Sigismond, prince de Transylvanie, et le vaïvode de Moldavie, tributaire des Turcs, transmit à la Porte une longue liste de leurs griefs. Elle ne leur répondit qu’en leur envoyant un corps de trois mille janissaires, qui furent cernés et passés tous au fil de l’épée. Michel, à la tête des troupes alliées, marche sur Giurgevo, force la garnison à l’évacuer, et la rejette au-delà du Danube. Devant l’attitude menaçante des trois princes alliés, Amurath recula. Son successeur, Mahomet III, leur opposa soixante mille hommes, commandés par son visir, et fut battu. Tant de faits restèrent gravés dans le souvenir des Turcs. Michel est encore pour eux un nom frappé d’anathème, livré aux imprécations publiques. Après cinq années de combats acharnés, il fallut que le sultan renonçât à la domination de la Valachie. Mais elle devait payer bien cher un jour son héroïque résistance. Michel périt assassiné ; avec lui s’écroule l’édifice de l’indépendance nationale que ses mains audacieuses avaient construit. Tout se désorganise. Les Turcs repassent le Danube. Le sultan désigne le vaïvode de son choix et le fait élire : le pays redevient tributaire. Bientôt les prétentions de la Porte s’accroissent. Le traité de Mahomet II, lien apparent des deux provinces et de la Turquie, reçoit de graves atteintes. La Porte se croit assurée de l’impunité et fait peser sa tyrannie. Cependant une ombre d’indépendance subsiste. — Le traité d’Andrinople, sans le dire expressément, n’a fait que remettre en vigueur les dispositions contenues dans le traité de Mahomet II, qui n’étaient plus observées, sauf la faculté laissée à la Valachie de faire la paix et la guerre. La suprématie de la Porte se trouve aujourd’hui changée en suzeraineté, contre-balancée fort bizarrement, il est vrai, par le protectorat de la Russie. —

L’élection des vaïvodes n’était plus qu’une vaine formule ; l’avénement de chaque nouvel hospodar augmentait le tribut envers la Porte, et les sultans finirent par s’arroger le droit de vie et de mort sur eux. En 1714, un kapidgi fit arrêter le prince Brancovan et sa famille. Le peuple, fatigué d’inutiles efforts et d’une lutte inégale, courba la tête et se tut. Traîné à Constantinople, Brancovan vit expirer dans les tortures ses quatre malheureux fils, et sa mort termina cette horrible scène. Son successeur ne conserva le vaïvodat que deux ans : ce fut le dernier des princes indigènes. Tout pliait devant les sultans ; ils pouvaient ériger les deux provinces en pachalicks ; soit qu’ils n’aient pas daigné le faire, ou que cette épreuve les ait effrayés, ils aimèrent mieux employer à l’asservissement du pays les Fanariotes, leurs instrumens ou plutôt leurs esclaves. Depuis lors un arbitraire effréné régna sur le pays. Pour s’assurer sans doute du despotisme obéissant des satrapes, la Porte leur accorda le droit d’exil et de mort sur leurs sujets. Dans l’espace de quatre-vingt-dix ans, à partir de l’avénement de Nicolas Mavrocordato, premier prince fanariote, et jusqu’à la fin du siècle dernier, plus de quarante de ces esclaves despotes furent tour à tour nommés, révoqués ou décapités. Nous ne comptons pas les années de l’occupation russe, de 1720 à 1734 ; celles de l’occupation austro-russe, de 1789 à 1792, et enfin celles de l’avant-dernière occupation russe, de 1806 à 1812.

Le plus désastreux de tous les mouvemens politiques subis par la Valachie, celui qui a corrompu ses entrailles, altéré ses mœurs, dépravé ses habitudes nationales, abattu son courage, c’est l’avénement des princes fanariotes : race immorale et funeste, pépinière de diplomates avilis ; débris mal famés de l’ancienne cour byzantine, dont les brigues obscures, les intrigues de valets, la politique perfide et criminelle, ont été dévoilées par plus d’un écrivain. Nous ne reviendrons pas sur ces tableaux : le fils trahissant le père, le père supplantant le fils ; l’hospodarat devenu le prix de la bassesse la plus éhontée, du vice le plus vénal. Soumises à ces serviteurs de la Porte, les deux provinces ne furent désormais, pour les sultans, que des fermes à livrer au plus haut enchérisseur. La nomination de l’hospodar fut mise à l’encan ; qu’un acquéreur plus généreux se présentât, le souverain déjà nommé lui cédait la place. Aussi, dès qu’il arrivait dans ses principautés, une seule pensée l’occupait : faire sa fortune et celle de ses acolytes, oiseaux de proie qui le suivaient en foule et s’abattaient sur le pays. Dans la crainte d’être supplanté, il s’épuisait en inventions nouvelles, pour acquitter dans le plus bref délai les énormes dettes que lui avait fait contracter l’hospodarat : il se hâtait de payer ses protecteurs et ses appuis nécessaires, d’acheter les courtisans de la Porte, d’écarter la foule des compétiteurs, de thésauriser pour les jours d’une ruine prévue et infaillible. L’imagination a peine à embrasser, dans son étendue, l’immense système d’extorsions mis en pratique par les Fanariotes de Valachie et de Moldavie.

Toutes les places, sans exception, étaient à l’enchère ; enchère à huis-clos, non que l’on craignît le grand jour, mais pour éviter une adjudication prompte ; on traînait la vente en longueur, on excitait la demande, et l’on faisait hausser l’offre. À peine le fonctionnaire avait-il acheté sa place, il imitait le prince, son vendeur, son maître, son complice ; il essayait de couvrir sa perte, de doubler et de tripler la somme avancée par lui. Les places devinrent le moyen le plus sûr, le plus expéditif, ou plutôt l’unique moyen de fortune. Plus d’agriculture, d’arts, de commerce ; on les abandonne à la dernière roture, qui, privée des fruits de son travail par la rapacité des grands et des riches, ne songe qu’à pourvoir à ses besoins les plus urgens. La nation se partagea dès-lors en deux classes : l’une, composée de malheureux paysans qui payaient et qui travaillaient, l’autre d’officiers prévaricateurs et oisifs. Double dépravation : avilissement et oisiveté ; misère et corruption ; tyrannie et bassesse. Point de classe intermédiaire ; sans arts et sans commerce, la classe intermédiaire ne peut exister.

Ce ne fut pas tout : pour vendre et gagner davantage, on crée une multitude de titres honorifiques, qui se tarifent et s’achètent. La vanité valaque en fait une consommation prodigieuse ; en une seule année les titres sont distribués par centaines. Ces titres, d’ailleurs, ouvrant la porte à toutes les places, chacun en voulait ; on échangeait la valeur modique de terres mal cultivées pour un titre qui pouvait produire dix fois plus. Presque tout le territoire fut acheté à vil prix par des étrangers qui, seuls, protégés par leurs puissances respectives, accaparaient le commerce et faisaient valoir leurs capitaux. Ainsi s’appauvrit toute la classe des propriétaires indigènes, tantôt se dépouillant de leurs magnifiques propriétés, tantôt les surchargeant d’hypothèques ruineuses. L’usure se déploya dans toute sa fureur : on empruntait à 18, à 30 pour 100 et au-dessus, et l’on capitalisait les intérêts tous les trois ou même tous les deux mois, pour les surcharger encore de nouveaux intérêts. Souvent les intérêts qui devaient courir dans l’année étaient capitalisés d’avance avec la somme primitive ; souvent encore on se faisait donner une gratification, qui elle-même supportait des intérêts nouveaux ; le tout payable en ducats de Hollande, qui avaient singulièrement haussé de prix, à cause de l’altération de la monnaie turque. L’emprunteur avait touché mille ducats ; il en devait dix mille au bout de trois ou quatre ans. Il vendait ses domaines ou continuait de les grever.

L’appauvrissement de l’aristocratie valaque, l’opulence nouvelle d’usuriers impudens tous étrangers au pays, le règne des Fanariotes, la spoliation réelle dont toutes les grandes familles étaient victimes, détruisaient la force nationale.

Un gouvernement éphémère, chancelant, dont le seul pivot politique était la prostration devant le sultan ; le seul but, une spoliation sans pudeur ; le seul mobile, une vénalité sans exemple, faisait pénétrer dans les mœurs du peuple ce mélange de coutumes asiatiques, cet esprit d’orgueil et de dissimulation, qui a toujours distingué les Fanariotes. Ils introduisirent un luxe oriental, rehaussé par les arts de la civilisation européenne ; ils s’efforçaient de rappeler par la pompe de leur cour la splendeur de l’ancienne Byzance : éducation fatale pour un peuple simple et à demi barbare ! L’exemple de ce luxe s’empare des imaginations, développe les goûts frivoles, exalte la vanité, fait germer les ambitions. Les deux provinces empruntent à la civilisation les raffinemens du luxe et les besoins d’une vie voluptueuse, mais non l’industrie, le commerce, une activité bien dirigée.

La Porte défendait aux hospodars grecs d’entretenir une armée nationale : elle fut obéie. Les deux principautés, qui, dans les derniers temps, avaient mis sur pied soixante mille hommes, restèrent sans défense. Le premier brigand turc passait le Danube, sortait de ses forteresses, ou plutôt de ses repaires, pillait et assassinait à son aise, et rentrait chez lui. Quelques pelotons turcs s’annonçaient-ils, des villes entières étaient évacuées ; la population fuyait dans les montagnes, ou passait en Autriche pour échapper à la mort. Quant à la police (si ce mot peut être employé ici), elle était livrée à des étrangers mercenaires, gens sans feu ni lieu, rebut de tous les pays ; satellites du prince, sans tenue, sans hiérarchie, sans discipline, sans uniforme, sans règle, passant du service public à l’exploitation du grand chemin, quittant la prison ou les mines pour le service public ; receleurs de tous les voleurs de la ville ou de la campagne, frères et complices des brigands qu’ils prétendaient poursuivre, et n’employant qu’à rançonner les malheureux villageois leurs tournées de deux ou trois mois. Faut-il tout dire ? On ne permettait pas aux deux provinces la moindre exportation, avant d’avoir complété l’approvisionnement de la Porte ; cet approvisionnement, dont, pour sauver les apparences, la Porte devait payer la valeur à un taux plus que modique, était d’une élasticité singulière, et se prêtait à tout sous la main du prince, de son secrétaire, et de leurs agens. Il fallait payer en argent à un taux exorbitant cette partie supplémentaire, toujours au-dessus du prix courant. Heureux les habitans, si d’autres taxes, des prélèvemens de chaque jour, ne fussent pas venus leur enlever jusqu’aux derniers restes de prospérité qui survivaient à cette rapacité inouie. Telle était la situation de la Valachie sous l’administration des Fanariotes. Devons-nous leur tenir compte d’un peu de littérature surannée et de quelques goûts luxueux ? Un seul, Constantin Mavrocordato, mérite un souvenir de reconnaissance : la Valachie lui doit l’abolition du servage.

Cet état de choses, qui s’est prolongé jusqu’à nous, fixa l’attention de la Russie. Lors du traité de Kaïnardgi, elle intervint en faveur des peuples chrétiens soumis à la puissance ottomane, et ne put oublier les deux malheureuses provinces. Dans l’article 16 de ce traité, la Russie se ménageait déjà une lointaine mais active influence sur les deux provinces, et préparait cette scène où elle devait jouer un rôle, si souvent ingénieux, si puissant pour l’avenir. On y lit que : « La sublime Porte consent à ce que, suivant les circonstances, les ministres de la cour impériale de Russie puissent parler en faveur des deux principautés, et qu’elle promet d’avoir égard à ces représentations, conformément aux considérations amicales et aux égards que les puissances ont les unes pour les autres. »

En 1792, à la paix de Jassy, ces stipulations, qui d’ailleurs n’amélioraient pas le sort des Valaques, furent renouvelées ; la Russie demanda avec instance et obtint que les hospodars fussent désormais nommés pour sept ans au moins : disposition que la Porte mit souvent en oubli. En 1802, le ministère russe, à force de négociations, obtint une nouvelle convention, par laquelle la Porte s’engageait à ne point remplacer les hospodars avant le terme de sept années, à moins d’un délit dont le ministère de Russie reconnaîtrait la gravité.

Au mépris de cette convention, le prince Ypsilanti, hospodar de Valachie, et le prince Mourouzi, hospodar de Moldavie, furent révoqués. La Russie déclara la guerre à la Porte en 1806, fit occuper les deux provinces par ses armées, et ne les retira qu’en 1812, lorsque le traité de paix fut conclu à Bucharest.

Les malheureuses principautés, théâtre d’une guerre sans fin, placées entre l’enclume et le marteau, tour à tour inondées de troupes turques et russes qui les traitaient en pays conquis, souffraient horriblement. Pour les Russes, c’était un peuple à demi ottoman ; pour les Turcs, c’était un pays chrétien, suspect de connivence avec la Russie ; Gibelin aux Guelfes, et Guelfe aux Gibelins. La dernière campagne de 1828 le vit en proie à quatre fléaux à la fois : la famine, causée par les gigantesques approvisionnemens de l’armée russe ; la peste, que cette dernière avait importée de la Turquie ; une épizootie effroyable, et un hiver rigoureux. On se servait des malheureux paysans comme de bêtes de somme pour porter les fourrages et les munitions. Les uns traînaient ces pesans fardeaux à une distance de dix lieues ; d’autres, enlevés à leurs foyers, étaient transportés dans les plaines brûlantes, désertes, pestilentielles, de la Bulgarie, pour y récolter le blé abandonné par les Turcs ; la fatigue et la maladie décimaient ce malheureux peuple. Chaque guerre nouvelle épuisait son sang.

Pendant les six ans de l’occupation russe, de 1806 à 1812, des évènemens graves se passaient en Europe, dont chacun exerçait son action sur les cabinets des puissances, et changeait leur opinion sur l’état politique des deux principautés. Tour à tour l’alliance de la Russie et de l’Angleterre contre la Porte, la secrète alliance de cette dernière avec Napoléon, la paix de Tilsitt, l’entrevue d’Erfurth, remettaient en question l’avenir de la Valachie et de la Moldavie. Alors, pour la première fois peut-être, les cabinets de France et d’Angleterre, s’occupèrent des Moldovalaques. Un instant Napoléon consentit à ce que la Russie incorporât à son empire ces provinces si convoitées : les hostilités recommencèrent, et ce projet ne put se réaliser. Par le traité de Bucharest, la Russie, renonçant à l’occupation, devint maîtresse de la partie de la Moldavie comprise entre le Pruth et le Dniester, sous le nom de Bessarabie : cession à peu près bénévole, que Demetrius Mourouzi paya de sa tête, car les troupes russes étaient forcées de se retirer pour faire face à Napoléon qui marchait sur Moscou. Quant au territoire cédé, il fut définitivement englouti par la Russie : les Fanariotes reprirent les rênes du gouvernement, et suivirent la marche de leurs prédécesseurs.

En 1821 éclate cette conspiration colossale, depuis long-temps préparée, et qui devait se révéler simultanément sur tous les points de la Turquie européenne : trame complexe dont les fils resteront long-temps mystérieux. En Valachie, aucun indigène n’était initié à ce grand secret ; à peine quelques personnes avaient-elles reçu des communications secondaires : le pays restait étranger à l’œuvre souterraine. Pourquoi le prince régnant de Valachie avait-il disparu tout à coup ? Nul ne le sait. Avait-il refusé de prendre part au complot, et un bienfaisant breuvage l’envoya-t-il (comme on le prétend) dans l’autre monde, pour y réfléchir sur son imprudence ? La retraite du prince de Moldavie succéda immédiatement à l’apparition d’hommes armés, la plupart étrangers : Bulgares, Serbes, Albanais, gens sans aveu, réunis sous des chefs de même espèce. Ce fut un absurde chaos, un tumulte effroyable ; des proclamations apocryphes furent lancées ; personne n’y comprit rien. Dans la petite Valachie seulement, un certain Théodore-Vlademiresko parvint à enrôler sous son drapeau de pauvres paysans auxquels on avait fait croire qu’ils ne paieraient plus d’impôts : mot d’ordre de toutes les révolutions. Le chef de ces pauvres diables fit une entrée solennelle à Bucharest, y commanda quelques instans, puis se retira dans un monastère, en dehors de la ville, qui lui servait de château-fort, où il fit mine de se défendre. La nouvelle de l’arrivée des Turcs s’annonce à peine, qu’il prend la fuite ; Ypsilanti le fait saisir ; il disparaît on ne sait comment. Pendant ce drame énigmatique, temps de confusion et d’anarchie, tout ce qu’il y eut de plus clair, ce fut un vaste système de pillage exploité par les héros d’une si étrange expédition. À pied, à cheval, en voiture, les citoyens prennent la fuite et dépassent les frontières. Les Turcs ne rencontrent d’autre résistance que celle que leur oppose, sur un point de la petite Valachie, le bataillon sacré d’Ypsilanti ; brave légion digne d’un meilleur sort, toute composée de Grecs, les seuls qui fussent restés étrangers aux excès de l’insurrection. Leur héroïque dévouement fut inutile ; tous, jusqu’au dernier, périrent sur le champ de bataille.

Aussitôt les Ottomans veulent voir des insurgés dans tous les habitans. Malgré les ordres formels du sultan qui défendent de frapper un homme désarmé, le pays est en proie à toutes les atrocités qui forment le cortége nécessaire du Turc, et auxquelles les infortunés chrétiens d’au-delà du Danube sont depuis long-temps accoutumés : enfans enlevés, femmes jetées à l’eau avec une pierre au cou, d’autres ensevelies par dizaines dans les fosses communes ; hommes tués, en passant, d’un coup de sabre ou de pistolet, voilà les exemples donnés par les conquérans nouveaux. Enfin ils se retirent sans consulter la Russie avec laquelle on se trouvait en mésintelligence depuis la retraite de son ministre à Constantinople, le comte Strogonoff. Le sultan, cédant au conseil de l’Autriche, nomme deux princes indigènes, dans la personne de Grégoire Ghika pour la Valachie, et de Jean Stourza pour la Moldavie[13] ; car une de ces Saint-Barthélemy, si fréquentes en Turquie, venait d’exterminer la puissance fanariote.

Enfin, pour la première fois depuis cent ans, le pays rentrait en possession de sa souveraineté : il avait pour princes des enfans de sa patrie. Cruelle déception ! Les six années de leur règne furent honteuses et misérables : formés à l’école empoisonnée des Fanariotes, ils crurent ne pouvoir mieux faire que de suivre servilement leurs traces. En 1828, leur règne cesse : la rupture éclate entre la cour de Russie et la Porte Ottomane ; les deux provinces sont occupées de nouveau. Nous laissons de côté le traité d’Akermann, destiné seulement à préparer la guerre. Après ce traité, M. de Ribeaupierre se rendit à Constantinople en qualité de ministre de la Russie près de la cour ottomane ; des ingénieurs russes, chargés de lever en secret les plans pour la campagne future, accompagnent l’ambassadeur, tant on prévoit que la Turquie, en dépit du traité, violera ses engagemens, et qu’il faudra lui déclarer la guerre.

Le traité d’Andrinople est signé. Quelle que soit l’intention secrète et l’arrière-pensée qui se cachent derrière cet acte, avouons qu’il a commencé pour la Valachie et la Moldavie une ère toute nouvelle, et que les deux principautés lui doivent des résultats singulièrement avantageux.

La réintégration pleine et entière du territoire moldovalaque, le rasement des forteresses de Braïla, Giurgevo et Tourno, la restitution des propriétés environnantes, la fixation du Talveg au milieu du Danube, et le droit accordé au pays de jouir de la moitié du chenal de ce fleuve, par conséquent d’y pêcher, d’y naviguer, d’y bâtir des ports ; la suppression des tributs en nature exigés par la Porte ; le prince devenu souverain à vie ; l’établissement d’une ligne de quarantaine sur la rive gauche du Danube, don inappréciable pour un pays éternellement exposé au plus grand des fléaux, à la peste qui désolera toujours la Turquie et qui bravera la prétendue civilisation inoculée par le sultan Mahmoud ; le droit de se donner une constitution nouvelle, celui d’organiser une milice nationale et d’avoir enfin un drapeau ; voilà les priviléges dont le traité d’Andrinople a doté les provinces.

C’était faire un grand pas aussi que de les laisser maîtresses de créer leur propre constitution. Cette constitution, dont les bases furent jetées au sein du cabinet de Saint-Pétersbourg, fut élaborée dans le pays par une assemblée extraordinaire convoquée ad hoc. Se douterait-on que la Valachie posséda une Constituante ? Au lieu de Sieyes et de Mirabeau, là se montrent deux grosses épaulettes d’une éloquence admirable et qui font marcher rondement les choses. En vertu de cette constitution, une assemblée régulière, composée de propriétaires revêtus de titres nobiliaires du premier et du deuxième ordre, doit se réunir tous les ans, faire des lois et voter le budget, dont elle ne supporte aucune charge ; les nobles sont dispensés du paiement de l’impôt. Les pouvoirs exécutif et judiciaire, auparavant confondus, sont devenus distincts. Six ministres à département forment le conseil administratif. L’expédition des affaires s’opère régulièrement ; l’organisation des tribunaux et des cours d’appel est achevée. On a créé, malgré l’esprit de centralisation dont la nouvelle administration est empreinte, des municipalités dans toutes les villes : pouvoir inconnu jusqu’alors. Les douanes intérieures et une foule d’impôts vexatoires ont été abolis et se trouvent remplacés par une légère taxe, dite de capitation ; titre faux : tout individuelle qu’elle soit, elle frappe l’agriculteur, qui, en Valachie, possède toujours un certain capital. Des établissemens de bienfaisance se sont élevés ; l’instruction laïque et religieuse a été fécondée, le régime des prisons considérablement amélioré ; l’embellissement des villes, l’entretien des routes publiques, la création d’une foule de services utiles et nouveaux, l’institution des procureurs auprès de chaque cour et tribunal, la suppression de la torture, sont des améliorations assez notables introduites par la nouvelle constitution, mot qui, par une modestie calculée, se trouve remplacé par celui de réglement organique.

Telles sont les principales phases de cette existence de peuple, les principales transitions par où il a passé pour arriver à l’état où il se trouve en ce moment, et qui ne devient compréhensible que si l’on parcourt la longue chaîne du passé. Il est évident que la Valachie n’a jamais été complètement conquise et soumise ; que son ancienne bravoure ne lui a jamais fait faute dans les longues et cruelles luttes qu’elle eut à soutenir ; qu’elle s’est long-temps défendue avec persévérance ; que la domination incontestable des Turcs ne remonte guère plus haut que l’avénement des Fanariotes, c’est-à-dire au-delà d’un siècle ; qu’enfin cette domination, toute humiliante, toute désastreuse qu’elle fût, n’a jamais enlevé à ce peuple sa nationalité. Aucun Turc ne s’est fixé dans le pays ; aucune mosquée n’y fut élevée ; la langue nationale a toujours été la langue officielle ; on a constamment obéi à des lois et à des institutions particulières ; et ces provinces ont toujours servi d’asile aux malheureux chrétiens que le joug ottoman écrasait.

Aujourd’hui elles sont presque entièrement affranchies, mais les effets d’un fléau si terrible subsisteront long-temps encore ; les traces en sont douloureuses, les blessures qu’il a laissées sont profondes ; c’est une maladie invétérée et enracinée qui dévore lentement et à jamais la substance vitale. Une longue soumission a énervé l’esprit public. Toujours luttant contre une tyrannie envahissante, absorbé par l’ardent désir de combattre l’oppression, ce peuple n’a recherché, n’a espéré aucune amélioration sociale. Les sources de la prospérité publique taries, les ressorts de la pensée comprimés par la tyrannie et la misère, ont achevé l’anéantissement de la nation ; point de perfectionnement, à peine un reflet des lumières et de la civilisation d’Europe.

La Valachie et la Moldavie peuvent-elles espérer un réveil et une résurrection ? Nous n’en doutons pas. Le sol est riche ; la nation est intelligente, avide d’instruction. Ces élémens, ces germes de vitalité, sont d’autant plus énergiques et puissans, qu’il s’agit d’un pays dont le terrain est aplani ; libre à l’architecte d’y construire son édifice. Ce peuple était encore dans l’enfance de sa formation, lorsqu’un torrent de glace l’a saisi et pétrifié. Alors la religion chrétienne était loin d’avoir pénétré dans les entrailles mêmes de la société ; nulle institution fondamentale, profondément enracinée ; pas de croyances vivaces, pas de préjugés puissans ; rien de solide ; partout des ébauches ; institutions, mœurs, lois, religion, langue, tout appartenait à une société naissante ; tout était en germe ; l’action du mahométisme est venue flétrir ce germe. Aujourd’hui la couche de glace disparaît ; les plaies et les souffrances restent. Tout est à faire et à organiser ; mais l’organisation est facile. Voici un sol déblayé, une grande souplesse de caractère national. Qu’une main ferme et habile veuille se charger de l’édifice ; il va s’élever par enchantement et étonner l’Europe.

La nouvelle constitution a déjà beaucoup fait. Bien qu’elle renferme des dispositions surannées, des concessions nécessaires aux préjugés et aux priviléges de l’aristocratie, elle n’en constitue pas moins un immense progrès, que dis-je ? une grande révolution, pacifique à la fois et féconde. C’est parce qu’elle s’est opérée sans résistance, sans tumulte, sans guerre civile, qu’elle a passé et reste encore tout-à-fait inaperçue.

Chose merveilleuse ! ces idées administratives, économiques, législatives, émanées de la révolution française, c’est le cabinet de Saint-Pétersbourg qui les applique à l’existence politique des deux provinces ! Nous avons énuméré la plupart des nouvelles institutions dont elles furent dotées ; nous ajouterons que l’esprit de sagesse qui présida à l’établissement de chacune de ces institutions, l’habileté avec laquelle on concilia des intérêts qui paraissaient inconciliables, l’art avec lequel on les entoura de l’auréole d’une vieille nationalité, en les rattachant à des institutions antiques qui s’étaient effacées même de la mémoire des habitans, et dont on a exhumé le souvenir, ont été tels que non-seulement les effets matériels et immédiats de la nouvelle constitution, mais aussi ses effets moraux et plus éloignés, ne se sont pas fait attendre. Déjà la vénalité des places et la dilapidation des deniers publics, condamnées en principe, s’effacent de la pratique et de la vie réelle ; il a fallu chercher d’autres moyens d’existence, des moyens plus légitimes. Les boïards, tous propriétaires, commencent à s’occuper de la culture des terres, si négligée auparavant. Les paysans, protégés contre les vexations et la tyrannie, se livrent plus volontiers aux travaux agricoles dont ils peuvent désormais recueillir les fruits. Le commerce se développe ; le peuple ressaisit les armes ; l’esprit guerrier des ancêtres se ranime. Les idées d’ordre et de légalité prennent de la consistance. Une activité, une gravité, inconnues auparavant, se sont assises au milieu de cette administration, naguère sans pensée ni tenue, si frivole, si indolente, si désordonnée, si oublieuse du but sacré de sa mission. La conquête des avantages obtenus fait naître le désir et l’espoir d’en obtenir de plus grands. Nous devons convenir que ces désirs sont encore vagues, que la nouvelle réforme est encore mal comprise dans son esprit et dans son but. Mais que cette constitution prenne racine, que l’on rectifie ce qui s’y trouve de défectueux, qu’on essaie de la compléter selon les besoins naissans ; avant tout, que l’on poursuive l’application ferme de ses dispositions actuelles. Tâche immense et difficile ! Le gouvernement actuel saura-t-il l’accomplir ? Hélas ! elle est au-dessus de sa portée, sinon au-dessus de sa volonté !

Où sont, en Valachie, ces hommes d’élite qui résument en eux et représentent une situation ; interprètes nécessaires des sentimens et de la volonté générale, sachant la formuler brièvement, en faire un symbole politique, et, l’étendard déployé, marcher en avant de tous ? Se poser chef suprême d’un état et d’un état nouveau qui a tout à faire, tout à créer ; gouverner une nation et la former en même temps ; lutter contre des abus invétérés, leur opposer la digue de fortes institutions soutenues par une volonté inébranlable ; être assez dégagé de tout préjugé national, pour combattre un à un les préjugés existans ; ce rôle est au-dessus d’un indigène, quel qu’il soit, et quelle que puisse être son ambition.

Ce rôle réclame un homme qui connaisse l’Europe et sa civilisation, qui se soit nourri de ses idées, familiarisé avec les formules législatives, habitué à la vie politique, capable de s’élever à la hauteur de sa position, et de concevoir un grand système pour l’accomplir. Si ce personnage n’existe pas en Valachie et en Moldavie, on le trouvera sans peine ailleurs. Mais on ne doit pas s’obstiner à vouloir que le pur sang des majestés et des altesses héréditaires coule dans ses veines. Les exécuteurs fidèles et intelligens de sa pensée ne lui manqueront pas ; la pensée suprême, la direction générale, doivent partir de lui seul ; son exemple formerait bientôt école, et produirait de brillans élèves.

Si la Russie, pays barbare, figure aujourd’hui parmi les puissances de premier ordre, c’est que les souverains moscovites ont senti leur propre impuissance et celle des indigènes ; c’est qu’ils ont deviné qu’il n’y avait pas grand’chose à espérer de ces longues barbes qui les entouraient. Ils ont su appeler de bonne heure près d’eux les capacités étrangères, mettant de côté toute prévention nationale, toute sotte jalousie. Vous demandez pourquoi le chef des Kosaques et des Kalmouks pèse d’un poids si lourd dans la balance des intérêts européens, et traite d’égal à égal avec les têtes couronnées qui dirigent les civilisations séculaires ? C’est qu’au milieu de ces hordes barbares et de ces masses d’esclaves, il y a une administration intelligente, une discipline puissante, une diplomatie habile, dirigée presque entièrement par des étrangers. Les princes de la famille régnante sont élevés, instruits dans les mœurs et les idées de l’Europe, et ce noyau intellectuel suffit pour diriger le grand empire. Exemple instructif offert aux peuples qui veulent se régénérer ! La Grèce, en réhabilitant à contre-sens le proverbe de ses ancêtres : Tout ce qui n’est pas Grec est barbare ; en repoussant les étrangers, avec cet orgueil sauvage et cette fierté ignorante qui se mêlent à son héroïsme patriotique, se condamne à soutenir une longue lutte contre son impuissance fondamentale. Sa mauvaise fortune a voulu que les rivalités européennes lui fissent cadeau d’un roi enfant ; calamité pour les états les plus vieux, fléau d’une société naissante !

Libres de cette présomption qui nuit aux peuples et aux individus, persuadés de leur infériorité relative, admirateurs de toute supériorité ; pleins de gratitude pour les services rendus, les Valaques ont voué amour et reconnaissance au général Kissellef, qui les a gouvernés pendant la durée de l’administration provisoire russe, et qui a mis à exécution la constitution nouvelle. Son habileté consommée, sa haute capacité, furent merveilleusement secondées par le zèle et l’intelligence des habitans. Grace à eux, la réforme s’est accomplie sans difficulté sérieuse, sans encombrement, avec une promptitude étonnante ; et ce phénomène atteste l’excessive malléabilité d’un tel peuple. Ceux même que de pareils changemens blessaient au cœur, dont les priviléges aristocratiques étaient bouleversés, dont les intérêts se trouvaient lésés ou anéantis, se sont chargés de l’opération qui devait tant coûter à leur égoïsme.

L’intronisation d’un souverain étranger est la première mesure qui puisse donner de la consistance aux deux provinces ; leur réunion est la seconde. Tout le monde sent combien cette union prêterait de force aux deux pays. Et que l’on ne s’effraie pas des difficultés que peut offrir l’exécution ; difficultés graves en apparence, nulles en réalité. Aucune dissemblance de croyances, de langage ; nulle antipathie, mêmes habitudes morales et gouvernementales. Quelques différences existaient dans l’administration ; la dernière réforme a soumis les deux provinces à un système semblable dans les plus minutieux détails. Tout est aplani ; l’union, qui blessait des intérêts étrangers, a dû être ajournée à une époque où elle pourra tourner au profit de ces intérêts. Sans doute le déplacement d’une capitale qui n’en sera plus une pourra entraîner quelques inconvéniens et susciter une opposition peu redoutable ; mais une combinaison habile trouvera aisément le moyen de la neutraliser.

Cette nouvelle existence, la position géographique nouvelle et inattendue que la vapeur a faite aux deux provinces, par la navigation du Danube, attendent une impulsion, un secours étranger ; il faut que ce secours soit moral et politique. Le succès des efforts tentés depuis quelques années par une puissance voisine de la Valachie garantit les féconds résultats que ce généreux secours obtiendrait. Mais d’où partira le mouvement qui doit opérer cette révolution ? Dans quelle condition aura-t-il lieu, sans heurter la nationalité du pays ? Par qui le secours sera-t-il administré ? Quelle main doit fortifier et consolider cette nationalité ? Question ardue et complexe. La Valachie est comme cernée et étouffée par des intérêts violens et opposés, qui l’étreignent pour sa ruine. Comment la civiliser, en dépit des exigences ennemies, spectres menaçans, satellites prêts à crier aux armes, au moindre signal d’une marche nouvelle ?

Pas de nationalité sans indépendance ; l’une sans l’autre est un affreux supplice. Mieux vaut pour un pays oublier l’importune idée de son individualité propre, et se confondre entièrement dans le corps de la nation qui le domine, que de rester dans cette position bâtarde et équivoque, dans cette demi-indépendance que la nature des choses repousse, et qui a toujours été, pour les peuples qui l’ont admise, une source de calamités épouvantables.

La Valachie et la Moldavie, avec des élémens vivans de nationalité, se trouvent dans cette situation anomale, non-seulement à demi dépendante, à demi indépendante, mais soumise à deux influences contraires. Elles ne dépendent pas tout-à-fait d’elles-mêmes, et dépendent un peu de la Turquie, un peu de la Russie. Phénomène nouveau sous le soleil ! la possession par indivis d’un état qui cependant réclame pour lui une part de liberté ! Jusqu’où va la possession de l’un ? Où s’arrêtent les droits de l’autre ? On ne peut le dire. La ligne de démarcation est mobile, et se déplace au gré des circonstances. Est-ce là une position tenable ? Le pays ne doit-il pas préférer une situation nette, quelle qu’elle soit ? Que peut-il espérer de cet état précaire, de cette souveraineté mixte, de cette multitude de maîtres, de ces intrigues qui l’étouffent depuis cent ans, et qui pèsent sur lui aujourd’hui plus que jamais ?

Comment sortir de là ? C’est la question d’Orient, dira-t-on. Sans doute. On va toucher aux priviléges des sultans ! Quoi ! ce gouvernement caduc inspirera tant de pitié ! On verse des larmes sur ses maux ! On s’indigne contre la Russie qui a eu le tort d’ébranler cette puissance barbare ! On blâme la Russie qui veut partager le peu de civilisation qu’elle a avec ceux qui en sont absolument dépourvus, et qu’elle veut rattacher à elle par les liens étroits de l’homogénéité ! À quel titre espère-t-on fermer à la Russie l’accès auprès de ses frères chrétiens, et bannir son influence sur les enfans de la croix ? Sera-ce au nom du salut du croissant, de sa splendeur éclipsée ?

Mais, nous dit-on, la Porte peut revivre ; de bons médecins peuvent la sauver ? Vous oubliez que l’on meurt de vieillesse comme de maladie. Le corps musulman est décrépit et non malade. Il a fait son temps comme toutes les hordes barbares qui ont infesté l’Europe ; sa destinée a été celle de la foudre ; elle éclate, brise, renverse, mais elle s’éteint. Nulle puissance ne réchauffera le dernier souffle de la Porte moribonde. En vain veut-on voir un édifice là où il n’y a que des décombres ; en vain se révolte-t-on contre le vent qui soulève la poussière des morts !

Vouloir civiliser la Turquie, la transformer en puissance forte et indépendante, organiser dans son sein un corps social, c’est ignorer l’état de cette vaste contrée, occupée d’un bout à l’autre par des populations chrétiennes asservies au joug honteux de quelques fanatiques campés parmi des millions de chrétiens auxquels ils ne laissent que juste assez de force pour traîner leur misérable existence. Ce petit nombre de maîtres fainéans et désœuvrés vivent de la substance des esclaves que leur religion leur prescrit de considérer comme inférieurs aux bêtes[14]. Rappellerons-nous ici les massacres systématiques des chrétiens, l’enlèvement des femmes et des enfans, la dévastation organisée comme moyen de gouvernement, les impôts atteignant jusqu’aux impubères, les confiscations en masse et sans jugement, l’absence de toute justice, de toute loi, de toute administration, les avanies publiques prodiguées aux giaours, la boue que les femmes et les enfans turcs leur jettent au visage, les coups de bâton dont on les assomme par récréation, les habits qu’on leur coupe sur le dos quand on les trouve d’une couleur trop gaie ? Croire que les Turcs deviendront plus humains, qu’ils sentiront qu’il est de leur intérêt de mieux traiter leurs esclaves, c’est méconnaître le caractère mahométan. Une barrière infranchissable nous sépare de l’islamisme. L’affaire Churchill aurait dû dessiller bien des yeux.

Y pense-t-on sérieusement ? Civiliser les Turcs, au point qu’une fusion quelconque puisse s’opérer entre eux et les populations chrétiennes ; espérer que ces deux élémens hétérogènes se combineront dans un ensemble compact ; qu’on pourra organiser une société, un état si vous voulez, chez un peuple qui, depuis plus de trois cents ans, n’a fait que dominer, et qui n’a pu introduire dans son sein l’ombre d’une administration publique, chez lequel le despotisme le plus atroce s’accouple à l’anarchie la plus absolue, où les révoltes de sérail, les révoltes des troupes, les révoltes des satrapes, les révoltes des provinces, éclatent, passent, renaissent et se succèdent sans interruption ! Non, jamais les peuples intelligens et vivaces que le souffle du christianisme anime, ne se confondront avec leurs oppresseurs imbécilles. Ceux-ci sont condamnés par la fatalité à laquelle ils croient, ou à disparaître de la face du globe comme les Indiens de l’Amérique, ou à rester immobiles et pétrifiés, là où ils sont, étrangers à toute idée de vraie civilisation.

Rien au monde ne fera croire à un mahométan qu’un chrétien est son égal devant Dieu, encore moins devant la loi. Prenez le mahométan le plus façonné, le plus maniable, parlant, si vous voulez, toutes les langues de l’Europe ; faites-lui lire un livre quelconque ; vous ne l’entendrez jamais s’écrier : « Voilà une idée que je n’avais pas ! je suis bien aise de l’avoir ! » Montrez-lui les meilleures lois du monde, les plus belles institutions européennes ; vous ne l’entendrez jamais dire : « C’est excellent, je voudrais que cette loi nous régît ! » Si vous parlez de guerre, il vous comprendra quelque peu ; hors de là, il n’entendra plus rien, il bâillera et détournera la tête. Les jeunes Turcs qui sont restés à Paris pendant plusieurs années, quels élémens de civilisation ont-ils rapportés en Turquie ? Quelques notions d’algèbre et de trigonométrie, le souvenir des parades et des revues des troupes françaises. Ajoutez-y quelques habits brodés, des lampes, une douzaine de jeux de cartes ; ce sont là les conquêtes des réformateurs du grand empire ottoman ! Quant aux institutions et au vaste mouvement de la civilisation actuelle, ils y sont restés aussi étrangers que les habitans du Japon ; tout a glissé sur eux.

Il n’est pas donné à l’islamisme de s’imprégner de la civilisation chrétienne, encore moins de la communiquer. Les chrétiens d’Orient tendront la main à toute puissance européenne qui viendra au-devant d’eux. La Russie s’en est avisée la première, lorsque tous les cabinets négligeaient et s’aliénaient des populations qui attribuaient à la diversité de communion l’indifférence des autres gouvernemens. La Russie servait ses intérêts, elle avait ses arrières pensées ? Heureux qui, en faisant ses propres affaires, sert les intérêts d’autrui ! Voilà pourquoi l’amour de la Russie est, depuis cent ans, le plus précieux héritage qu’un chrétien de la Turquie puisse léguer à ses enfans.

Si vous craignez l’omnipotence de la Russie, si vous voulez arrêter son agrandissement menaçant ; faites ce qu’elle a fait, suivez son exemple ; substituez votre influence à la sienne, envoyez là bas votre civilisation, qui a plus de droits légitimes, sinon plus de droits acquis et prescrits. Ne pensez pas aux Turcs, vous perdriez votre temps ; secourez ces malheureuses populations, détachez leurs chaînes et ne prétendez pas les conduire au moyen de ces chaînes ; brisez ces menottes, touchez cette main flétrie par le poids du fer : vous y sentirez cette vie puissante qui ne demande que le grand air et la liberté.

Un robuste fanatisme a poussé en avant, de son gantelet d’airain, les Turcs ottomans, et leur a fait conquérir des peuples énervés. Conquérir un peuple, ce n’est pas le plus difficile, le sort d’une bataille en décide. Se maintenir et se fixer, voilà le problème ; peu de conquérans y ont réussi. Sous les Turcs, cela devenait plus épineux encore. Les peuples chrétiens et la horde ottomane ne pouvaient rester éternellement face à face sans se heurter, sans se froisser. Point d’espoir de fusion. Le plus petit nombre ne pouvait absorber le plus grand ; les chrétiens ne pouvaient pas devenir musulmans, ni les musulmans embrasser le christianisme. Il n’y avait ni paix ni trève possible entre ces deux camps. Non-seulement ils devaient rester en hostilité perpétuelle ; mais l’un se relevait de ses premières erreurs, de ses premiers vices par le terrible baptême du malheur. Cette même religion, dont les discussions mystiques avaient provoqué sa chute, reprenait son empire naturel et sa vraie doctrine ; elle lui apprenait l’amour et la foi ; elle retrempait et fortifiait une masse subjuguée, mais non anéantie ; elle la mettait en relation intime avec le reste de l’Europe, pleine de mépris pour les oppresseurs musulmans ; tandis que l’élément musulman s’éteignait, s’affaiblissait, se mourait d’indolence et d’inaction. Il perdait tout ce que la chrétienté gagnait en civilisation et en puissance. Le colosse turc n’imposait que par la conquête ; sa tête heurte enfin les remparts de Vienne, il tombe mort.

La Russie, puissance voisine, animée du désir des conquêtes comme toutes les puissances qui en ont la force et l’espoir, comprit cet état de choses, et employa deux espèces de moyens pour arriver à son but : d’abord l’attaque ouverte, qui devait tourner presque toujours à l’avantage des troupes disciplinées à l’européenne ; puis le soulèvement des populations souffrantes, qui, formant le sol de cet édifice chimérique nommé Porte Ottomane, sont groupées sympathiquement par la communauté de religion, seul ancre de salut pour elles, et leur plus chère propriété. La Russie exerçait nécessairement une puissance très haute par cette protection constante, par cette défense tutélaire qu’elle offrait aux opprimés : elle devait réussir. Tôt ou tard, quand même aucune puissance européenne n’eût accepté ce rôle, on aurait vu les peuples chrétiens asservis se soulever par un mouvement spontané, irrésistible, et rester libres maîtres du sol dont ils sont les légitimes propriétaires.

Le christianisme, la civilisation, éternels conquérans, peuvent-ils s’arrêter devant la puissance mahométane ? Voilà la vraie question qui résume toutes les autres. En vain raisonnera-t-on sur la vitalité future et la résurrection possible du cadavre musulman ; s’il n’est pas encore enseveli, c’est que l’on s’en dispute la succession. Espérances, protocoles, traités d’assurances, n’aboutiront pas à restaurer l’empire turc et à relever la puissance des sultans. Utopie fatale, chimère qui, depuis cinquante ans, a fait tomber dans tant de bévues les cabinets les mieux avisés ! Ou laissez la Russie continuer sa mission civilisatrice, ou remplacez-la. La conquête russe vous offusque ? Employez des moyens plus désintéressés, en harmonie avec les intérêts et la tranquillité de l’Europe.

La Grèce ne s’est relevée que grace au travail préparatoire de la Russie, et cependant son existence sera incertaine tant que la question orientale restera en suspens. La Valachie et la Moldavie, à quelques différences près, sont dans la même situation où se trouvait dernièrement la Grèce, lorsque l’Europe prit en main sa cause. Poussée à l’insurrection par la Russie, elle venait d’échapper à la domination turque par les miraculeux exploits de ses enfans. Il s’agissait de savoir ce qu’elle deviendrait : on décida qu’elle formerait un état à part. La Valachie et la Moldavie n’appartiennent plus aujourd’hui que de nom à la Turquie. Mais appartiennent-elles à la Russie ? Non : elles appartiennent à toutes les deux, assez pour ne pas s’appartenir à elles-mêmes. Que faut-il faire pour mettre fin à cet état déplorable ? Les replacer sous la férule de la Turquie ? Les laisser dans l’état où elles se trouvent ? Ce serait donner carte blanche à la Russie, lui ouvrir la porte qui doit la conduire à l’envahissement successif de toute la Turquie. Ce qu’elle a fait déjà pour la Valachie, elle le fera demain pour la Servie, et déjà elle s’est mise à l’œuvre ; la Romélie et la Grèce viendront après. Aujourd’hui l’Europe peut prendre une grande part à ce mouvement, le diriger peut-être ; bientôt il ne sera plus temps.

Déclarez les deux provinces indépendantes, vous remédiez à tout. Ce n’est pas là une prétention, mais un droit : le pays ne s’est soumis à la Porte Ottomane que par une capitulation dont nous avons donné la teneur, et qui n’accordait pas aux sultans les priviléges qu’ils se sont arrogés plus tard : les traités conclus entre la Russie et la Turquie ont suffi pour faire disparaître ces abus. Placées dès l’origine, à l’égard de la Porte, dans une position incomparablement meilleure que celle de la Grèce et de tous les pays soumis au sultan, il n’a fallu, pour les ramener à leur état primitif, que mettre fin aux empiétemens des Turcs.

Il ne s’agit donc plus que d’effacer la suprématie de la Porte. Elle exigea autrefois cette suprématie, comme garantie contre les attaques d’un peuple belliqueux qu’elle ne se souciait pas de conquérir. L’intérêt actuel du sultan est de renoncer à ce faible tribut, à cette autorité équivoque, mensongère, dénuée de tout avantage réel. Rendue à son indépendance, déclarée pays neutre, et placée sous la sauve-garde des puissances européennes, la Valachie, qui aujourd’hui sert de marche-pied à la Russie pour attaquer la Porte, servira dès-lors de digue infranchissable contre les envahissemens du czar.

Quant à la Russie elle-même, quelles protestations aurait-elle à faire contre un tel arrangement, elle qui ne s’est donnée ni pour souveraine ni pour suzeraine de ces provinces, qui a cent fois protesté, à la face de l’Europe, de son désintéressement et de sa magnanimité philanthropique, de sa protection généreuse envers les principautés ; elle qui, dans son dernier manifeste de 1828, déclare la guerre à la Turquie « pour venger son honneur, mais non, dit-elle, pour conquérir un seul pouce de terre en Europe ! » Qu’elle se félicite, si les autres puissances, humaines et bienfaisantes à leur tour, imitent l’exemple qu’elle a donné ; si, après avoir tiré la Grèce du néant, elles arrachent la Valachie et la Moldavie à leur misère ; si elle, puissance adulte, est devenue le guide des vieilles puissances européennes et le modèle de leur conduite. S’armera-t-elle de sophismes ? Est-il vrai qu’elle ait porté un masque ? Qu’elle le jette, que ses prétentions se dévoilent, et que chacun sache à quoi s’en tenir.

Si le sultan n’y consent pas, interviendra-t-on ? Sans doute, à moins que l’on ne veuille poser le principe de la non-intervention comme principe absolu, ce que nul cabinet n’a encore osé faire.

Depuis Charles-Quint, l’équilibre européen domine tout. Guerres de religion, de succession, d’indépendance, ont eu pour motif premier ou pour but final l’intronisation de ce principe en Europe. Il a fait et défait les traités, formé et dissout les alliances ; il réclame aujourd’hui tous les efforts des cabinets et des peuples pour déjouer les projets de la Russie, et rompre le statu quo qui les favorise. En intervenant aujourd’hui dans les affaires moldovalaques, l’Europe entre dans la véritable voie qui la conduira peu à peu à la solution du nœud gordien. Plus tard, ce grand système, on l’appliquera à la Servie[15], à la Bulgarie, à la Romélie, mais avant tout à la Servie, qui, dans une bonne combinaison, devra se réunir à la Bulgarie. Enfin, le trône grec serait placé à Constantinople[16]. Au reste, quel que soit le parti que l’on prenne à l’égard de la Turquie, ce qui concerne la Valachie et la Moldavie doit être considéré comme faisant une question à part ; c’est une question purement russe, et rien que cela. Le sultan et les intérêts du sultan pourront être mis en jeu par la Russie, cette tardive amie qui s’est éprise d’un si grand amour pour son allié de fraîche date ; mais évidemment les intérêts de la Porte n’y sont pour rien. Voilà ce qu’il ne faut point perdre de vue ; c’est au moyen de cette vérité mise au jour en dépit de ceux qui voudront l’obscurcir, que l’on peut déjouer toutes les manœuvres et obtenir la coopération même du sultan. Que le gouvernement turc devienne plus éclairé ou non, qu’il reste stationnaire ou non, cela importe peu à ces provinces. L’influence turque en a disparu entièrement depuis le traité d’Andrinople. Personne ne s’avisera de la faire revivre. Sera-t-elle incontestablement remplacée par l’influence ou plutôt par la domination russe ? voilà toute la question. Là-dessus, nous le répétons, les intérêts du sultan s’accordent avec ceux de l’Europe. Il est possible que la restauration nationale que nous proposons aujourd’hui dans ces provinces puisse servir plus tard de jalon et d’acheminement à un système plus général, conçu dans les mêmes idées, pour être appliqué à toute la Turquie européenne ; mais on n’y recourra que lorsque le gouvernement du sultan se sera montré évidemment incapable de réaliser les espérances qu’on a conçues de lui. Mais d’ici là on peut attendre ; tout ce qui sera fait pour ces provinces, loin d’être préjudiciable à la Porte le moins du monde, ralentira, s’il ne l’arrête définitivement, la marche envahissante de la Russie, déconcertera ses projets et donnera à la Porte, libre et dégagée du contact et de l’ascendant russes, le temps de mettre à exécution ses plans de réforme et d’amélioration, et de prouver à tout le monde leur efficacité, s’ils peuvent en avoir. La Valachie et la Moldavie réclament un plus prompt remède ; plus on reculera, plus la Russie enfoncera sa griffe dans une proie déjà conquise à moitié. Déclarées indépendantes, elles doivent entrer dans ce vaste et magnifique ensemble de l’équilibre européen, sans lequel une foule d’états faibles et intermédiaires auraient été absorbés depuis long-temps. Que ce système reçoive une vigoureuse impulsion, et ce pays pourra s’élever à une complète et féconde indépendance. L’entreprise est difficile ! Qu’importe ? Elle est nécessaire au repos futur de l’Europe. Pour obtenir ces grands résultats, nous ne pensons pas d’ailleurs que les mesures extrêmes soient indispensables. La raison et l’opinion publique obtiendront, dans la question d’Orient, sans guerre et sans désastres, ce triomphe pacifique qu’elles obtiennent aujourd’hui partout.

L’Autriche qui, plus que toute autre, a un grand intérêt à ne pas se laisser circonvenir par la Russie, qui sait que sa Transylvanie va s’anéantir, si les deux provinces deviennent russes, doit souhaiter la réalisation de ce plan. Bien malhabile depuis quelque temps dans toutes ses relations avec la Turquie, ensevelie dans ses idées de conservation à tout prix, et dans la sainte terreur que lui inspire le mouvement, l’Autriche a pris pour devise : Apathie. L’inaction, voilà sa loi fondamentale, loi immuable devant laquelle toute tentative d’action et d’énergie est considérée comme un crime de lèse-humanité. La révolution française et surtout Napoléon ont un peu secoué l’Autriche ; mais la bourrasque est passée : l’Autriche veut dormir ; elle entre en fureur dès que l’on essaie de troubler son sommeil. Étrange prétention que celle d’immobiliser le monde, et de vouloir clouer les évènemens au passé ! Il faut ou les dominer ou les devancer ; autrement ils passent sur vous et vous écrasent.

L’Autriche a crié aux malheureux Grecs qui avaient eu l’audace de s’insurger contre leur maître légitime, qu’ils étaient des traîtres et des infâmes. L’Autriche a fourni des armes et des munitions contre eux ; elle les a persécutés d’une manière ignoble dans ses états et les a chargés d’anathèmes lorsque le nom seul de la Grèce électrisait l’Europe. Le prince de Metternich peut montrer avec fierté son gouvernement comme le modèle des gouvernemens paternels. Mais cette même sollicitude pour le bien-être de ses gouvernés lui a fait croire que lorsque l’Autrichien a dîné à midi et savouré le soir, dans une béatitude parfaite, sa bière écumante au délicieux Prater, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’Autriche devrait comprendre autrement ses devoirs envers elle-même, envers l’Europe. L’idée fatale de M. de Metternich est le statu quo ; il fera tout, il sacrifiera tout pour le triomphe de son idée chérie. Les évènemens n’ont pu lui apprendre le peu de valeur d’une idée qui porte à faux. Son système a-t-il empêché la révolution de 1830, l’émancipation de la Belgique, le traité de la quadruple alliance ? A-t-il mis obstacle à l’insurrection de la Grèce, à la conquête de son indépendance, au traité d’Andrinople, à l’apparition des troupes russes sur le Bosphore, au traité d’Unkiar-Skelessi ? Vit-on jamais utopie plus bizarre que celle du cabinet de Vienne ? Sacrifier le monde au principe de l’inaction ! Tous les actes du cabinet autrichien portent cette empreinte ; c’est lui qui a transformé en théorie anti-sociale et impolitique une pensée sage et bienveillante du généreux Alexandre. Alexandre s’en est moqué le premier, lorsqu’il a envoyé Ypsilanti en Moldavie. L’Angleterre et la France ont fourni des secours aux Grecs insurgés, et plus tard, par le traité de Londres, elles ont mis fin à cette lutte sanglante.

L’Autriche, fidèle à son système de quiétude, a oublié que près d’elle se trouvent deux provinces qui font vivre toutes les manufactures de la Transylvanie, et qui ont sauvé mille fois cette contrée de la disette. Loin de penser au sort des Moldovalaques, loin de tenter le moindre effort pour le rendre plus supportable, elle éteint toute sympathie entre eux et les habitans des principautés. Lorsque l’hétairie éclata en Valachie et en Moldavie, une armée de bandits inonda ces provinces et les livra, pendant plusieurs mois, à un pillage atroce ; dans cette terreur générale, beaucoup d’habitans se réfugièrent en Transylvanie. À ces milliers de réfugiés qui entraient dans ses états la bourse pleine, et qui ne demandaient qu’un asile, l’Autriche prodigua les affronts et les cruautés. Ce ne fut pas tout. L’ordre fut donné d’expulser un monde de femmes, de vieillards, d’enfans, d’hommes inoffensifs, qui n’avaient pas pris les armes contre le sultan, et qui avaient fui leur pays pour échapper aux brigands qui l’infestaient. Tous ces malheureux, on voulait les livrer aux Turcs, tant on craignait d’avoir l’air de protéger l’insurrection. Cet ordre n’eut pas de suite ; mais il est caractéristique. Que se passait-il alors sur les frontières de la Russie ? Là, tous ceux qui échappaient à la boucherie affreuse qui ensanglanta pendant plusieurs jours Constantinople, tous les malheureux Grecs, tous les réfugiés étaient reçus à bras ouverts, consolés, encouragés et pensionnés. Aussi, malgré les nombreuses relations de commerce et de voisinage qui existent entre les principautés et l’Autriche, le nom de cette puissance n’y excite que du dédain. Jamais le Valaque n’a compté sur le secours de l’Autriche, qu’il regarde comme pusillanime, incapable de toute action et de toute volonté. Qui dit soldat autrichien se sert en Valachie d’un mot correspondant à cette autre expression : soldat du pape !

Que l’Autriche cesse de se livrer à une mutinerie enfantine et à une boutade occulte contre la Russie ; ce qui ne lui a pas beaucoup réussi jusqu’à présent. Qu’elle renonce à ses démonstrations mesquines, comme à celle de retirer son consul de Bucharest pendant l’occupation russe, pour le renvoyer avant que l’occupation eût cessé. La Russie ne se laisse pas facilement imposer par de telles démonstrations. Que l’Autriche déclare ce qu’elle pense et ce qu’elle veut, si elle a une pensée et une volonté propre. L’Angleterre crie bien au monde entier : J’ai mon commerce à défendre, à protéger ; appelez cela égoïsme ou non, comme il vous plaira ! et elle le défend. La France dit : J’ai mes principes à défendre dans les pays qui m’environnent ! et elle les défend. La Russie dit : J’ai des chrétiens et des co-religionnaires à défendre ! et elle les défend. L’Autriche, que dit-elle ? que défend-elle ?

Il se peut que l’Autriche ne pense qu’avec de fortes inquiétudes à l’érection d’un royaume valaque ou slave aux portes de la Transylvanie, toute peuplée de Slaves, et surtout de Valaques[17] ; mais ses inquiétudes ne sont point aussi fondées qu’elles le paraissent au premier abord. Ces Valaques indigènes ne sont que des serfs disséminés dans la campagne : nous disons serfs, quoiqu’ils ne le soient pas précisément ; mais ils sont tellement accablés de redevances seigneuriales, que tout espoir de se faire une position par leurs labeurs, et de gagner une certaine consistance, leur est à jamais enlevée. Dans toute la Transylvanie, les propriétés foncières sont concentrées entre les mains des seigneurs hongrois, qui les font exploiter par les habitans valaques, qui sont les anciens indigènes. Il restait à ceux-ci un moyen, celui qui releva de la poussière les communes du moyen-âge : le commerce et l’industrie ; ce moyen leur fut ôté de bonne heure ; les villes furent exclusivement peuplées par des Saxons qui y apportèrent leurs talens et leur industrie. Ces populations sont tellement annihilées, que toute pensée d’un autre avenir a totalement disparu chez elles. Supposons, du reste, que dans cent ans, dans deux cents ans, les pressentimens de l’Autriche se réalisent, qu’elle se trouve un jour fortement inquiétée, ou même évincée dans ses possessions limitrophes. Met-elle en parallèle cet avenir incertain avec la certitude des embarras que la formidable Russie va lui donner aussitôt qu’elle s’installera à ses côtés, et cela non dans des siècles, mais demain, après-demain ?

L’Autriche aime beaucoup les faits accomplis par les autres ; elle adopte même ceux auxquels elle s’est montrée long-temps hostile. Elle sait toujours en profiter, témoin son dernier traité de commerce avec la Grèce. Eh bien ! la Valachie et la Moldavie offrent à son habileté beaucoup de ces faits accomplis. Qu’elle intervienne donc ouvertement, et que, d’accord avec la France et l’Angleterre, avec la Russie même, s’il le faut, elle prenne en main la cause des principautés. Les cabinets de Londres et de Paris sont trop pénétrés de leurs intérêts et de ceux de l’Europe, pour que l’importance de cette question ne les frappe pas dès le premier abord. Rarement les affaires de ce monde ont offert un champ plus vaste à l’action du génie politique ; jamais, peut-être, la diplomatie européenne n’a eu de solution plus grave à décider.

Nous ne prétendons pas désespérer entièrement de la civilisation et de la liberté, dans le cas où le drapeau russe flotterait un jour sur Sainte-Sophie. Le gouvernement russe (qu’on le sache bien) est peut-être le gouvernement le plus accessible à la civilisation. Qu’a d’ailleurs à craindre la civilisation ? n’est-elle pas plus forte que tous les hommes et tous les pouvoirs ? L’histoire l’atteste ; elle n’a jamais fait faute à l’humanité, elle s’éloigne d’un côté pour reparaître ailleurs ; jamais elle ne s’est éclipsée. Si la civilisation grecque a subjugué les indomptables Romains, celle de l’Europe saura bien se rendre maîtresse des flexibles Moscovites.

On frémit toutefois de penser que la domination universelle peut appartenir momentanément à un seul czar. La destinée du monde entre les mains d’un seul individu, dictant ses volontés à l’Europe, à l’univers ! victoire passagère de la force brutale, victoire funeste, triomphe qui ne durera pas ! Les bras qui l’auraient décidée en déchireraient l’étendard pour s’en partager les lambeaux ! Les lois de l’histoire, comme celles de la physique, sont constantes ; mais qui oserait prévoir le dénouement ? Qui oserait prédire la durée de la lutte entre les diverses races, acharnées les unes contre les autres ? Qui oserait dire au prix de quels désastres, de quelles horribles douleurs, de quels torrens de sang, la nouvelle dislocation s’opérerait ? L’universelle domination n’est pas une vaine prophétie, elle est près de nous, on l’entrevoit déjà. Mais les calamités du dénouement, qui pourrait les deviner ? Le triomphe définitif de la civilisation et de la liberté, à quel prix sera-t-il acheté ? Qui peut le dire ?

Nous ne répéterons pas de ridicules et vulgaires déclamations contre l’ogre du Nord. Nous sommes de ceux qui estiment la marche habile et sage de ce gouvernement. Que la Russie civilise l’Asie entière, c’est sa haute vocation, c’est sa gloire ; mais, au nom de Dieu ! qu’elle n’envoie pas ses secours là où, au lieu d’être utile, elle apporterait une perturbation générale. L’Europe n’a pas besoin de ses secours ; la Turquie européenne seule pourrait y trouver de l’utilité : cette petite partie de notre monde recevra aisément de l’Europe même son remède et sa guérison.

En résumé, s’obstiner à maintenir le gouvernement turc, soit par respect pour le statu quo, soit parce qu’on espère une régénération mahométane, c’est faire de la Turquie la proie assurée de la Russie. Il faut, soit avec la Russie, soit sans elle, rendre le pouvoir aux populations chrétiennes sur la régénération desquelles on peut véritablement compter. On pose ainsi une limite à cette ambition démesurée, qu’on ne peut blâmer, tant les circonstances la favorisent ; on arrête cette marche envahissante, dont on ne s’aperçoit qu’au moment précis où personne ne peut plus l’arrêter ; on met fin à ce système de ruse et de persévérance qui a tourné tous les obstacles, déjoué toutes les combinaisons ennemies, et qui continuera sa conquête, si on ne lui oppose un vigoureux plan de bataille. Par là on coupe à la racine ces projets, ces tendances, qui n’appartiennent ni à un ministre, ni à un souverain, ni même à une dynastie, mais à la nation russe tout entière. Ce peuple, barbare ou non, a néanmoins une pensée nationale qui est à lui. Là, le jeune homme comme le vieillard, le soldat comme le général, l’esclave comme le boïard, tressaillent lorsque le mot Tzarigrade (Constantinople) vient retentir à ses oreilles. C’est que depuis neuf cents ans, depuis le grand Oleg, Oleg, fils de Rurick, fondateur de l’empire russe, ce peuple n’est bercé que de cette seule et unique idée : la prise et la possession de Constantinople ! C’est là le terme de ses souhaits, de son bonheur, le comble de sa gloire, il n’en rêve pas d’autre ; c’est sa terre promise ; il veut l’avoir, il ne vit que pour la conquérir. Et en présence de ce fait extraordinaire on met, quoi ? l’Allah kerime (Dieu avisera), et le bakaloum (nous verrons), les deux grands principes de la politique turque ! Il est vrai que l’on y ajoute pour renfort le fameux axiome du statu quo, dont la valeur est égale à celle des deux autres ; et l’on espère que cette Europe agitée, ébranlée dans les bases de son existence, ballottée en tous sens par les vents des révolutions, ne sachant ni où elle est, ni où elle va, échappant à une secousse pour retomber dans une autre ; on espère, disons-nous, qu’elle pourra maîtriser, quand bon lui semblera, ce furieux entraînement d’une nation gigantesque, si, aujourd’hui que cette même Europe a un moment de répit, elle ne profite pas de l’occasion, et ne s’empresse de lancer devant la marche du cabinet de Saint-Pétersbourg une combinaison hardie, vigoureuse et stable !


M. A… de Bucharest.
  1. Il faut excepter, bien entendu, les plantes des tropiques et celles des latitudes très méridionales.
  2. Le dénombrement fait dernièrement en Valachie et en Moldavie, sous l’autorité russe, qui, certes, n’avait aucun intérêt à l’exagérer, a donné le chiffre de plus de 3,000,000 d’ames pour les deux principautés. L’étendue du pays, combinée avec son étonnante fertilité, peut nourrir incontestablement six fois autant d’habitans. Là il n’y a pas de marais à combler, de landes à défricher, de terrains à amender. Des bras et des coups de bêche, voilà tout ce qu’il faut ; une telle facilité d’exploitation ne peut manquer d’attirer, sous un gouvernement stable et soigneux, une nombreuse population, ou bien de la créer, car il est aujourd’hui démontré que les richesses créent les consommateurs. En outre, les industriels de tout genre doivent nécessairement accourir dans un pays où nulle industrie n’existe, quoiqu’il consomme une quantité immense de produits fabriqués.
  3. Si l’on analyse ce proverbe, on y trouvera le témoignage évident de l’affinité qui lie la langue valaque aux idiomes du midi de l’Europe : Appa, c’est aqua ; doultze, dulcis ; tzine, qui ; bea, bibit ; nou, non ; se, se ; maï, mai (italien) ; doutze, deducit. Toutes les racines de ces mots sont romaines.
  4. Voyez Apianus Alexandrinus, Bibl. de Bellis Illyricis. Dio Cassius, Hist. rom., lib. LI, cap. xxii et xxvi.
  5. Et à Dacis Appius Sabinus consularis et Cornelius Fuscus, cum magnis exercitibus occisi sunt. Eutropius, Vita Domitiani.
  6. Interim Quados et Marcomannos ulcisci volens quod contra Dacos nulla sibi subsidia misissent, in Pannoniam venit, bellum eis illaturus… Victus autem à Marcomannis et in fugam conjectus, celeriter ad Decebalum Dacorum regem nuntios misit et ad pacem tunc invitavit, quam sæpius ante petenti non dederat… Sed ad pacem obtinendam de suo quoque fecit imperio, quum magnam, non solum pecuniæ vim, sed opifices peritos variorum artificiorum, tam pace quam bello utilium, Decebalo daret, aliaque bona semper ei se daturum promitteret, etc. Dio Cassius, lib. LXII, cap. ii.
  7. Idem de Dacia facere conantem, amici deterruerunt… a Trajano victa Dacia, ex toto orbe Romanorum infinitas eo copias hominum transtulat ad agros, et urbes colendas : Daciæ autem, diuturno bello Deceballi, res fuerant exhaustæ. Eutropius, lib. VIII, in Adriano. — Ita Dacia juris et ditionis Romanæ facta est, quam Trajanus in provinciam redigit : urbes condidit et colonos deduxit. Dio Cassius.
  8. Dacorum sive Valachorum in quibus et Moldavi gens bello præstantissima est… Dacorum lingua similis est Italorum linguæ. Nihil differunt ab Italis ; cætera etiam victûs ratione, armorumque et suppellectili, apparatu eodem Romanorum utentes. Calcondylas, lib. II. — Cavonius in Dial. de adm. reg. Transylv., vernaculum illum plus fert in se habere romani et latini sermonis quam præsens Italorum lingua. Toppelturus, cap. ix.
  9. Demetrius Cantemir, souverain de Moldavie, a écrit une histoire de ce pays, dans laquelle il rapporte que les caractères latins furent en usage chez les Valaques et les Moldaves jusqu’au xve siècle. Lorsque l’on débattit la question du schisme de l’Orient et de l’Occident, l’archevêque métropolitain de Moldavie, présent à ce concile, opta pour l’union des deux églises. Son successeur, ecclésiastique d’origine bulgare, se rangea sous la bannière de Marcus, archevêque d’Éphèse, dont il avait été diacre, et qui, n’ayant pas souscrit à l’union, redoublait d’efforts pour augmenter le nombre de ses partisans. La langue valaque et moldave se rapprochait trop de l’idiome latin, pour ne pas présenter un danger. Les caractères latins furent remplacés par les caractères slavons. C’était rendre inaccessibles au peuple les livres latins et détruire l’influence des doctrines occidentales. C’est ce zèle mal entendu qui a repoussé loin de la Valachie la civilisation romaine et y a entretenu l’ignorance.
  10. Leunclavius in Pandectis Turcicis (n. 71), Vlachorum nomen a vocibus germanis Valli Valchi, pronunciasse, quibus Italos et Gallos significari affirmat et enuntiatione molliori mutatum in Vlachi. — Ruricus de regno Dalmatiæ, lib. VI, cap. v.
  11. Vetus fuit et fere constans opinio Blachos seu Vlachos, a Romanis genus duxisse et a nescio quo ejusdem gentis Flacco sumsisse originem et appellationem, Pius II P. P. de Valachis. Postremo romanis armis subacti ac deleti sunt et colonia Romanorum, quæ Dacos coerceret, eo deducta, duce quodam Flacco, a quo Flacca nuncupata. Ex longo temporis tractu corrupta fit, vocabulo, Valachia dicta et pro Flaccis Valachi appellati. — Carolus du Fresne, In noticiis historicis et philologicis ad historiam Cinnani.
  12. Dacia quæ a Trajano ultrà Danubium juncta, missa est. Eutropius, lib. in Galliano.
  13. Il ne faut pas les confondre avec les deux princes qui règnent aujourd’hui.
  14. Nous avons entendu dire sérieusement à des Turcs, que la meilleure charité que l’on puisse faire, c’est de distribuer du pain à des chiens affamés, et qu’à défaut de ceux-ci, on peut aussi en donner aux giaours.
  15. Sait-on bien en Europe ce que c’est que le peuple serbe ? Les Serbes ne sont pas inférieurs aux Grecs pour la bravoure, et ils sont infiniment au-dessus d’eux quant aux qualités morales, et même quant au patriotisme. C’est le type d’une nation patriarcale. En Servie, il n’y a point de propriétés particulières ; tout appartient à l’état, s’il y a un état ! Ces Spartiates qu’on admire dans les livres, allez les voir en réalité. Et ce sont là les peuples que l’on veut tenir asservis au joug du sultan !
  16. Le morcellement de l’empire ottoman, au profit des populations chrétiennes qui occupent les deux tiers du territoire, n’est pas une idée nouvelle. En 1833, M. de Broglie, lors de la discussion sur l’emprunt grec, a paru pressentir la probabilité d’un semblable dénouement à la question orientale. Un fait curieux, cité par M. d’Eichthal, vient à l’appui de cette opinion. « Sur les frontières grecques, nous avons vu les paysans thessaliens venir demander à leurs compatriotes, réfugiés sur le territoire grec, quand leur serait donné le signal du soulèvement. Des armes et de la poudre, voilà tout ce que demandent ces hommes résolus ; et il est certain qu’il faudrait peu de chose, même bien peu d’argent, pour mettre ces provinces en combustion, et les enlever, par une courte guerre, à la domination turque. Des députés épirotes, thessaliens, albanais, macédoniens, étaient venus assister secrètement, et sans y avoir été convoqués, au couronnement du roi de la Grèce ; ils étaient chargés de rapporter à leurs concitoyens qu’ils avaient vu de leurs yeux le roi du nouveau royaume. À la dernière révolte de l’Albanie, en 1835, si le gouvernement grec eût donné le moindre appui à l’insurrection, elle fût devenue universelle, et l’autorité du roi de la Grèce eût été instantanément reconnue et acceptée. » (Les Deux Mondes, par M. Gustave d’Eichthal, formant l’introduction de l’ouvrage de M. Urquhart sur les Ressources de la Turquie).
  17. Pour expliquer l’origine de la soumission de cette partie de la population valaque à la puissance autrichienne, il faudrait entrer dans un exposé détaillé de faits historiques anciens, ce que nous ne ferons point, les quelques faits que nous avons mentionnés n’ayant pour but que de faire comprendre l’état politique actuel de ces provinces. Nous citerons cependant un passage extrait de l’Histoire abrégée des Traités, par Schœll, qui rend compte de la manière dont l’Autriche s’empara de la Bukovine. « Peu de temps, dit Schœll, après la signature de la paix de Kaïnardgi, l’Autriche profita de l’épuisement où se trouvait l’empire ottoman, de ses liaisons avec la Russie, pour faire une acquisition importante aux dépens de la Porte. Les Russes étaient maîtres de la Moldavie. Un district de cette province qu’on appelle la Bukovine ou la Forêt Rouge, et qui est situé entre la Gallicie et la Transylvanie, avait anciennement fait partie de cette principauté. Étienne V, prince de Moldavie, l’avait réunie à ses états. L’impératrice-reine ayant réclamé la Bukovine comme dépendance de la Hongrie, les Russes, qui venaient de conclure la paix avec les Turcs, mais qui n’avaient pas encore évacué leurs conquêtes, remirent ce district aux Autrichiens. La Porte, ne voulant pas se brouiller avec la cour de Vienne, le lui céda par trois conventions dont on ne connaît que les dates, qui sont : le 7 mai 1775, le 12 mai 1776, et le 25 février 1777. Grégoire Ghika, prince de Moldavie, ayant protesté contre cette cession, la Porte le fit mourir le 12 octobre 1777. Ainsi l’Autriche acquit, à l’ombre d’une négociation mystérieuse, un district ayant une surface de 178,000 carrés géographiques et une population de 132,000 âmes. »