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LA VÉRITÉ SPORTIVE



Les idées
de Pierre de Coubertin



J’ai reçu du baron Pierre de Coubertin, dont je fus un des premiers soldats au temps lointain de la magnifique croisade qu’il entreprit pour la renaissance des exercices physiques de plein air, la belle et intéressante lettre ci-dessous. — Frantz-Reichel.

Lausanne, juin 1927.
Mon cher Ami,

Je ne sais pas si, lorsque vous revivez nos communs souvenirs de pionniers de l’éducation sportive en France — quarante ans pour moi et bientôt autant pour vous — vous êtes satisfait des résultats atteints. Moi, je ne le suis guère. L’éclat des Jeux Olympiques ne m’aveugle point. Ils ne visent d’ailleurs qu’une élite, car leur but est d’honorer et de mettre en relief les athlètes dont les prouesses exceptionnelles entretiennent l’ambition et l’émulation nécessaires au maintien de l’activité sportive générale. Mais en regard de l’élite, précisément, il y a la foule ; il y a tous ceux qui pratiquent les sports sans prétendre à y exceller. Parmi ceux-là, on a gagné beaucoup en valeur technique, très peu en puissance numérique. Le pourcentage des sportifs réels par rapport à la population demeure minime. Le bluff et la réclame dissimulent la véritable situation. Le tapage de la presse, l’inondation des championnats donnent le change à l’opinion. Un pays n’est vraiment sportif que le jour où le plus grand nombre de ses nationaux éprouvent le besoin personnel du sport. À ce compte-là, je ne sais pas si l’Amérique elle-même est sportive. Que demain on fasse taire partout ceux qui parlent des sports ; alors ceux qui les pratiquent apparaîtront comme une phalange aux effectifs réduits.

La raison de cet état de choses, pour ne parler que de la France, est que nous avons beaucoup trop favorisé les sports collectifs et les sports juvéniles au détriment de ce qui est surtout intéressant au point de vue de la race : je veux dire l’adulte individuel. Que deviendrait l’hygiène si l’on ne cherchait à faciliter qu’aux enfants les ablutions fréquentes et si les hommes, pour s’y livrer, devaient se former en équipes ? Il en va de même du sport. Le caractère collectif le rend difficile à pratiquer, l’entoure d’obstacles. D’autre part, en y poussant à outrance les plus jeunes, nous usons prématurément son pouvoir d’attraction et nous neutralisons ses bienfaits. Au fond, c’est la prime jeunesse qui en a le moins besoin, Son exubérance trouve toujours à se dépenser musculairement, il suffit de lui en fournir les moyens. Inutile de l’y tant inciter. Et c’est pour l’adulte surmené, étrillé par la vie moderne… que le sport constitue une compensation essentielle, une récupération presque infaillible, une discipline que rien ne remplace. Or, quelles facilités nos organisations lui procurent-elles à cet égard. Si retardataires que nous soyons en matière hydrothérapique, on peut entrevoir le jour où se multiplieront à la disposition du public les bains-douches. Mais quelle est l’agglomération urbaine où un homme ayant à l’improviste à disposer d’une heure de liberté la puisse employer sportivement ? Quel gymnase — gratuit ou presque — lui est ouvert ? Il y a des parcs publics, pourvus d’appareils ; c’est à Chicago, en Danemark, en Allemagne… chez nous, je n’en connais pas. Du reste, ce sont là des installations de plein air, insuffisantes et imparfaites.

Telle est la raison qui me fait souhaiter de voir renaître, étendu et modernisé, le gymnase municipal de l’antiquité. Je voudrais un lieu d’où les concours et les records soient proscrits, mais où chaque adulte, à tout moment, selon sa convenance, puisse, sans risquer d’être épié, critiqué, se livrer gratuitement aux exercices les plus simples : courses, sauts, lancers, gymnastique… et, au plus juste prix, faire de la boxe, prendre une leçon d’escrime, galoper dans un manège ou nager dans une piscine. Voilà l’établissement qui, seul, fera de notre France — comme il ferait de toute nation d’ailleurs — une nation sportive. Ce n’est pas en créant des ministères des sports qu’on y arrivera, ni en multipliant les moniteurs ou les terrains de jeux, ni en mêlant les boy-scouts à toutes les parades nationales et internationales — encore moins en appelant à la rescousse la Société des nations qui a déjà assez de fonctionnaires comme cela. Et que les « bourgeois » fassent attention, car l’établissement dont je parle pourrait bien être édifié un jour à leurs dépens par le prolétariat qui déjà organise des Jeux Olympiques ouvriers où l’esprit sportif est supérieur au leur.

Pour moi, qui jamais ne me désintéresserai de l’Olympisme et des sports, mais dont les soixante-cinq ans sont aux prises avec un labeur nouveau réclamant tout leur effort : la transformation des bases mêmes des méthodes d’enseignement, je ne puis me donner, comme il faudrait, à ce redressement nécessaire à l’activité sportive. C’est pourquoi je fais appel à vous, mon vieux camarade de lutte. Vous pouvez d’ailleurs, en France, ce que je ne puis pas, parce que si vous y avez été parfois combattu cela n’a pas été avec cette continuité dans la jalousie et cette fourberie dans l’attaque dont j’ai eu fort à souffrir. Je n’en conserve, d’ailleurs, pas d’amertume. Comme dit le proverbe : « Nul n’est prophète dans son pays », et la Grèce, en gravant mon nom sur le marbre dans les lieux les plus illustres du monde — Olympie et Athènes — m’a compensé à jamais de tous les déboires passés ou futurs.

Donc, mon cher ami, j’espère en vous pour cette croisade urgente. Croyez-moi toujours

Votre affectionné et dévoué

Pierre de Coubertin.