La Traversée ou le Tyran

XVI


LA TRAVERSÉE OU LE TYRAN.




PERSONNAGES


CLOTHO

CHARON

MERCURE

LE TYRAN MÉGAPENTHÈS

MICYLLE

MÉNIPPE

RHADAMANTHE

TISIPHONE

CYNISCUS



1.

Charon

C'est entendu, Clotho ; ma barque est prête depuis longtemps, et disposée pour le trajet. La sentine est vidée, le mât dressé, la voile déployée, chaque aviron est attaché à sa lanière, rien ne nous empêche plus de lever l'ancre et de partir. Mais Mercure se fait bien attendre ; il devrait être ici. Tu le vois ; ma barque, vide de passagers, aurait pu déjà faire trois voyages aujourd'hui. Voici presque le soir, et nous n'avons pas encore gagné une obole. Pluton, j'en suis certain, va me soupçonner de me négliger dans mon emploi ; ce n'est pourtant pas ma faute. Notre conducteur de morts, bon et excellent s'il en fut, a peut-être bu aussi là-haut de l'eau du Léthé, et il oublie de revenir nous voir. Peut-être encore lutte-t-il avec des jeunes gens, joue-t-il de la lyre, prononce-t-il un discours pour faire admirer sa faconde ; ou bien, le gaillard fait-il, en passant, quelque tour d'escroquerie : c'est aussi un de ses talents [1]. En vérité, il ne se gêne pas avec nous, quoiqu'il ne soit qu'à moitié des nôtres.

2.

Clotho

Que sais-tu, Charon, s'il n'a pas fort à faire, si Jupiter ne lui a pas donné là-haut quelque commission plus importante que de coutume ? c'est aussi son maître.


Charon

Oui, mais il ne doit pas, Clotho, disposer outre mesure d'un bien qui nous est commun. Nous ne l'avons jamais retenu, lorsqu'il était temps pour lui de partir. Oh ! je devine la cause de son retard. On ne trouve ici qu'asphodèle, libations, gâteaux, offrandes funéraires, puis obscurité, nuages, ténèbres ; au ciel, tout est lumineux ; ce n'est qu'ambroisie, qu'abondant nectar : je ne trouve donc pas étonnant qu'il aime mieux habiter chez les dieux ; il s'envole de chez nous, comme un captif qui s'échappe de prison, et, lorsqu'il est temps d'y descendre, ce n'est que lentement, pas à pas, à grande peine qu'il arrive.

3.

Clotho

Ne te fâche pas, Charon ; il approche, vois-tu, nous amenant plusieurs morts. On dirait un troupeau de chèvres, qu'il chasse devant lui avec sa baguette [2]. Au milieu d'eux j'en vois un garrotté, un autre éclatant de rire, puis un troisième qui porte une besace suspendue à ses épaules et tient un bâton : il a le regard sévère et il fait hâter tout le monde. N'aperçois-tu pas Mercure lui-même inondé de sueur, les pieds poudreux, essoufflé ? Il a de la peine à reprendre sa respiration. Qu'est-ce donc, Mercure ? Pourquoi cette agitation ? Tu m'as l'air tout troublé.


Mercure

Ah ! Clotho, en courant après ce scélérat, qui avait pris la fuite, j'ai failli aujourd'hui manquer la barque.


Clotho

Quel est-il ? Pourquoi voulait-il s'enfuir ?


Mercure

Je suis sûr qu'il aimait mieux vivre. C'est un roi ou un tyran, à en juger par ses gémissements, par ses larmes et par le regret de son grand bonheur.


Clotho

Et cet imbécile faisait mine de s'échapper afin d'aller revivre, lorsque a manqué la trame que je filais pour lui ?

4.

Mercure

Il faisait mine de s'échapper, dis-tu ? Sans ce brave homme, armé d'un bâton, et qui m'est venu en aide pour le saisir et pour le garrotter, il se serait enfui et nous aurait laissés là. Depuis l'instant qu'Atropos nous l'a remis, il n'a fait que se révolter, pendant tout le chemin, essayant de retourner en arrière, roidissant ses pieds sur le sol de manière à n'en pouvoir être détaché : quelquefois il me suppliait avec les plus vives instances de vouloir bien le relâcher pour quelques instants ; il me faisait les plus magnifiques promesses. Moi, comme de raison, je suis resté ferme dans mon devoir, en voyant qu'il me promettait l'impossible. Lorsque nous sommes arrivés à la porte des Enfers, au moment où, suivant l'usage, je comptais mes morts à Éaque, et que celui-ci en vérifiait le nombre sur le rôle envoyé par ta sœur, voila mon drôle qui, je ne sais comment, se dérobe à ma surveillance, s'évade et disparaît. Il manquait donc un mort à notre calcul. Alors Éaque, fronçant le sourcil : "Ne t'avise pas, Mercure, me dit-il, d'exercer avec tout le monde ton talent de voleur ; garde ces plaisanteries pour le ciel : chez les morts, tout est exact, et l'on n'y peut rien soustraire. Le rôle, comme tu vois, porte quatre mille quatre morts inscrits ; il en manque un, à moins que tu ne prétendes qu'Atropos t'a donné un compte mal fait." A ce reproche, le rouge me monte au visage, je me rappelle aussitôt ce qui nous était arrivé le long du chemin ; je regarde autour de moi, je ne vois plus mon drôle, je comprends qu'il s'est enfui, je me mets à courir après lui de toutes mes jambes du côté où l'on revient au jour : cet excellent homme se met de lui-même à la poursuite ; nous partons comme deux coureurs lancés dans la carrière, et nous le rattrapons déjà dans le Ténare : un instant de plus, il était parti.

5.

Clotho

Et nous, Charon, qui accusions Mercure de négligence !


Charon

Pourquoi tarder encore ? N'avons-nous pas perdu assez de temps?


Clotho

Tu as raison. Allons! en barque ! Moi, mon registre à la main, assise auprès de l'échelle, je vais procéder à la reconnaissance de chacun des passagers, savoir quel il est, d'où il vient, comment il est mort. Toi, Mercure, prends-les l'un après l'autre et range-les ici. Mais d'abord fais monter les enfants nouveau-nés. Que pourraient-ils répondre ?


Mercure

Tiens, batelier, en voilà trois cents, y compris ceux qui ont été exposés.


Charon

Ah ! la bonne prise ! C'est du raisin vert que tu nous amènes là !


Mercure

Veux-tu, Clotho, que nous embarquions avec eux les morts qui n'ont pas été pleurés ?


Clotho

Tu veux dire les vieillards ? Oui, A quoi bon me préoccuper de ce qui s'est fait avant Euclide <ref> Dans la guerre du Péloponnèse, les Lacédémoniens, ayant vaincu les Athéniens, établirent dans Athènes trente tyrans, qui vexèrent les citoyens et rendirent leur tyrannie si odieuse, que les Athéniens secouèrent leur joug, les chassèrent de la ville, rétablirent l'ancien gouvernement et nommèrent Euclide pour archonte. Comme plusieurs citoyens avaient participé aux violences des tyrans, et les avaient même favorisées, pour éviter les effets du ressentiment que pouvaient avoir contre eux ceux qu'ils avaient offensés, on rendit une loi, par laquelle on ordonna qu'il ne serait fait aucune recherche de ce qui avait pu se passer avant la nomination de l'archonte Euclide. De là est venu le proverbe, qui s’emploie pour marquer un temps fort éloigné comme ici ou pour désigner une amnistie générale comme dans l'Hermotimus. chap, LXXVI. . BELIN DE BALLU.</ref> ? C'est inutile. Vous qui avez plus de soixante ans, approchez ! Comment ? Ils ne m'entendent pas : l'âge les a rendus sourds ; il faudra aussi les enlever pour les apporter dans la barque.


Mercure

Tiens, en voilà trois cent quatre-vingt-dix-huit, tous bien secs, bien mûrs, vendangés dans la saison.

6.

Clotho

Par Jupiter ! c'est vrai ; ce sont tous raisins secs. Mercure, amène à présent ceux qui sont morts de blessures. Et d'abord, dites-moi quel genre de mort vous fait descendre ici, Mais, non ; je vais examiner moi-même l'inscription qui vous concerne. Il a dû mourir hier huit cent quatre combattants en Médie, et parmi eux Gobarès, fils d'Oxyarte (04).


Mercure

Ils sont là.


Clotho

Sept hommes se sont suicidés par amour, ainsi que le philosophe Théagène (05) pour une courtisane de Mégare.


Mercure

Ils sont près de toi.


Clotho

Où sont ceux qui se sont tués mutuellement pour arriver à la royauté ?


Mercure

Ici.


Clotho

Et celui qui a été assassiné par sa femme, aidée de son amant ?


Mercure

A tes côtés.


Clotho

Amène ici ceux que la justice a condamnés ; je veux dire les gens bâtonnés ou empalés. Et ceux qui ont été tués par des voleurs : il y en a seize ; où sont-ils, Mercure ?


Mercure

Les voici avec leurs blessures. Tu vois ? Maintenant, veux-tu que je t'amène les femmes ?


Clotho

Sans doute. Amène aussi ceux qui ont péri dans les naufrages : ils sont morts ensemble, et de la même manière. Joins-y ceux que la fièvre a emportés, et avec eux le médecin Agathocle. 7. Où est le philosophe Cyniscus, qui a dû mourir après a voir mangé le souper d'Hécate, un œuf lustral (06), et par là-dessus une sépia crue (07) ?


Cyniscus

Il y a longtemps que je suis près de toi, charmante Clotho. Mais pour quelle faute m'as-tu donc fait mener une si longue vie sur la terre ? Tu m'as filé presque tout un fuseau : souvent j'ai essayé de rompre le fil, pour descendre ici ; mais, je ne sais comment, il ne pouvait se casser.


Clotho

Je te laissais là-haut, pour être le censeur et le médecin des fautes humaines ; mais embarque-toi, et bonne chance !


Cyniscus

Par Jupiter ! attends un moment que nous ayons fait monter cet homme qui a les pieds et les mains liés ; je craindrais qu'il ne te séduisît par ses prières.

8.

Clotho

Voyons un peu quel il est.


Mercure

C'est Mégapenthès, fils de Lacyde, un tyran.


Clotho

Allons! En barque !


Mégapenthès

Oh ! non, souveraine Clotho ! Laisse-moi retourner, un instant sur la terre ; je retiendrai ensuite de moi-même et sans me faire appeler.


Clotho

Et pourquoi veux-tu remonter là-haut ?


Mégapenthès

Permets-moi seulement d'achever mon palais; je le laisse à moitié bâti.


Clotho

Tu plaisantes. Allons ! monte !


Mégapenthès

Parque, je ne te demande qu'un instant. Laisse-moi un jour, pour indiquer à ma femme les biens que je lui laisse, et l'endroit où j'ai enfoui un immense trésor.


Clotho

C'est une chose dite; tu ne pourras rien obtenir.


Mégapenthès

Tant d'or va donc être perdu ?


Clotho

Il ne le sera pas, sois tranquille: Mégaclès, ton cousin, va s'en rendre maître.


Mégapenthès

Quel outrage ! un ennemi que, par faiblesse, je n'ai pas fait mettre à mort !


Clotho

C'est lui, pourtant. Il te survivra quarante ans et un peu plus; il jouira en outre de tes maîtresses, de tes habits, de tout ton or.


Mégapenthès

Que tu es injuste, Clotho, de distribuer mes biens à mes plus cruels ennemis !


Clotho

Et toi, brave homme, n'as-tu pas pris ceux de Cydimaque, que tu as fait mourir , après avoir égorgé ses enfants sous ses yeux ?


Mégapenthès
Mais à présent ils étaient à moi.

Clotho

Non ; le temps de ta jouissance est passé.

9.

Mégapenthès

Écoute, Clotho, une chose que je veux le dire à toi seule, sans que personne l'entende.


Clotho

Éloignez-vous donc un peu.


Mégapenthès

Si tu veux me laisser échapper de te promets mille talents d'or monnayé (08) ; tu les auras dès aujourd'hui.


Clotho

Ainsi tu songes encore, pauvre fou, à l'or et aux talents ?


Mégapenthès

J'y ajouterai, si tu veux, deux cratères que j'ai pris à Cléocrite, après l'avoir tué : ils enlèvent chacun un poids de cent talents d'or raffiné (09).


Clotho

Enlevez-le lui-même ! car il ne parait pas disposé à s'embarquer de bon gré.


Mégapenthès

Je vous en conjure, la muraille n'est pas finie ; l'arsenal est inachevé : il ne me fallait pour les terminer que vivre encore cinq jours.


Clotho

Ne t'inquiète pas : un autre finira la muraille.


Mégapenthès

Mais au moins ce que je vais te demander est tout à fait raisonnable.


Clotho

Qu'est-ce donc ?


Mégapenthès

Laisse-moi vivre jusqu'à ce que j'aie soumis les Pisides, imposé un tribut aux Lydiens, et élevé à ma gloire un monument superbe, où j'inscrirai toutes les actions d'éclat tous les exploits de mon règne.


Clotho

Quel homme ! Ce n'est plus un jour que tu demandes c'est une affaire de plus de vingt ans ! 10.


Mégapenthès
Je suis prêt à vous donner caution d'un prompt retour : si vous voulez, je vous livrerai pour otage mon héritier présomptif, mon fils unique.

Clotho

Eh quoi, scélérat ! celui même que tu as si souvent souhaité de laisser vivant sur cette terre ?


Mégapenthès

Je le souhaitais autrefois : aujourd'hui je vois mieux mon intérêt.


Clotho

Il viendra bientôt ici, massacré par le nouveau roi.

11.

Mégapenthès

Au moins, Parque, ne me refuse pas une chose.


Clotho

Laquelle ?


Mégapenthès

Je veux savoir ce qui doit arriver après ma mort.


Clotho

Écoute et que cette révélation accroisse t a douleur. Ton esclave, Midas, épousera ta femme, dont il est l'amant depuis longtemps.


Mégapenthès

L'infâme ! moi qui l'ai affranchi sur les prières de ma femme !


Clotho

Ta fille sera bientôt inscrite au rang des maîtresses du nouveau tyran. Les images et les statues que t'a dressées la république vont être renversées et servir de jouet aux spectateurs.


Mégapenthès

Dis-moi, aucun de mes amis ne s'indignera de ces outrages ?


Clotho

Avais-tu donc un ami ? A quel titre pouvais-tu en avoir ? Tu ne sais donc pas que tous ceux que tu voyais chaque jour ramper à tes pieds, ces gens qui exaltaient chacune de tes paroles et de tes actions, n'agissaient ainsi que par crainte ou par espoir ? ils n'étaient amis que de ta puissance, et ils se pliaient au temps.


Mégapenthès

Cependant, au milieu des festins, leurs libations faites à haute voix étaient accompagnées de souhaits pour mon bonheur ; tous étaient prêts, s'il le fallait, à mourir à ma place, et ils ne juraient que par mon nom.


Clotho

Et cependant, c'est après avoir soupé hier chez l'un d'eux que tu es mort : la dernière coupe qu'on t'a offerte est celle qui t'a fait descendre ici.


Mégapenthès

Voilà pourquoi j'y trouvais un goût amer ! Mais pour quelle raison m'a-t-il empoisonné ?


Clotho

Tu en demandes trop ; tu devrais déjà être embarqué.

12.

Mégapenthès

Il y a une chose qui me tient au cœur, Clotho, et pour laquelle je voudrais revoir la lumière, ne fût-ce qu'un moment.


Clotho

Qu'est-ce donc ? cela me paraît d'une grande importance.


Mégapenthès

Carion, mon esclave, aussitôt après m'avoir vu mort, entre, le soir, dans la chambre où j'étais étendu, et trouvant l'occasion bonne, vu que personne ne me gardait, prend Glycérium, ma maîtresse, avec laquelle, je pense, le drôle était au mieux depuis longtemps, ferme la porte, et se met à la caresser, comme si personne n'était là ; puis, quand il a satisfait ses désirs, il jette les yeux sur moi : "Ah ! brigand, dit-il, tu m'as souvent battu injustement, attends !" A ces mots, il m'arrache la barbe, me donne des soufflets, et tirant enfin de sa poitrine un large crachat, il me le lance au visage, en s'écriant ! "Va-t'en au séjour des impies !" et il sort. Je brûlais de colère, mais je ne pus me venger de lui, cadavre déjà glacé. Quant à la perfide donzelle, sitôt qu’elle entend le bruit de ceux qui survenaient, elle se frotte les yeux avec de la salive, pour faire croire qu’elle pleure ma perte, pousse des sanglots et s’éloigne en prononçant mon nom. Oh ! si je les tenais…

[13] Clotho. Cesse tes menaces et monte dans la barque. Il est temps de te rendre au tribunal.

Mégapenthès. Qui donc osera voter contre un tyran ?

Clotho. Contre un tyran personne, mais contre un mort, Rhadamanthe. Tu verras tout à l’heure sa justice, et tu l’entendras prononcer d’équitables arrêts. Allons, plus de délais !

Mégapenthès. Fais-moi simple particulier, Parque, pauvre ou même esclave au lieu de roi ; mais laisse-moi revivre !

Clotho. Où est l’homme au bâton ? Et toi, Mercure, tirez-le tous deux par les pieds jusqu’ici ; car il ne montera jamais de lui-même.

Mercure. Suis-nous, fuyard. Tiens-le bien, Charon, et, ma foi, pour plus de sûreté…

Charon. C’est juste ; attachons-le au mât.

Mégapenthès. Je dois du moins m’asseoir à la place d’honneur.

Clotho. Pourquoi ?

Mégapenthès. Par Jupiter ! parce que j’étais tyran, escorté de dix mille doryphores.

Cyniscus. Ma foi, Carion n’avait pas tort de t’arracher la barbe, pauvre fou ! Je te rendrai la tyrannie amère, en te faisant goûter du bâton.

Mégapenthès. Quoi donc ? un Cyniscus osera lever le bâton sur moi ? N’est-ce pas moi qui, l’autre jour, pour ton excès de liberté, de hardiesse et d’impudence, ai failli te faire clouer ?

Clotho. Eh bien ! tu seras toi-même cloué au mât.

[14] Micylle. Dis-moi donc, Clotho ; et de moi pas un mot[3] ? Est-ce parce que je suis pauvre, qu’il me faut monter le dernier ?

Clotho. Qui es-tu ?

Micylle. Le savetier Micylle.

Clotho. Tu es si fâché pour un peu de retard ? Ne vois-tu pas quelles promesses nous fait ce tyran, pour obtenir quelque répit ? Je suis étonnée que tu prises si peu le délai qu’on t’accorde.

Micylle. Écoute-moi, excellente Parque. Je ne suis que diocrement charmé du présent du Cyclope, lorsqu'il promet à Personne de le manger le dernier (11) ; premier ou dernier, les mêmes dents l'attendent. D'ailleurs, ma condition est tout autre que celle des riches ; notre vie est diamétralement opposée, comme on dit. Lorsque ce tyran, qui paraissait heureux : de son vivant, redouté, fixant sur lui les regards, s'est vu forcé de quitter tant d'or et tant d'argent, et les habits, et les chevaux, et les festins, et les jolis garçons, et les belles femmes, il n'avait pas tort de se lamenter, et de crier si fort quand on l'en a privé. Car je ne sais quelle glu prend à ces sortes de biens l'âme, qui ne peut plus s'en séparer facilement, quand il y a longtemps qu'elle y adhère. Que dis-je ? La chaîne qui les attache, ces gens-là, devient si forte qu'il n'y a plus moyen de la briser. Alors, si on les arrache avec violence, ils ne font plus que gémir et prier : eux, qui sont si hardis d'ordinaire, se montrent lâches en face de la route qui conduit chez Pluton. Ils se retournent vers les objets qu'ils laissent derrière eux, comme des amants au désespoir ; quoique de loin, ils veulent encore voir la lumière, ainsi que faisait cet insensé, qui a tenté de fuir en route et qui t'a fatiguée ici de ses instances. Moi, au contraire, qui ne possédais rien au monde, ni champ, ni maison, ni or, ni meubles, ni renommée, ni statues, j'étais tout prêt à partir. Au premier signal d'Atropos, j'ai jeté gaiement mon tranchet et mon cuir, car je tenais justement un soulier dans ma main ; je me suis aussitôt élancé, pieds nus, sans prendre le temps d'essuyer mon cirage, et j'ai suivi, ou pour mieux dire j'ai précédé, en regardant devant moi ; rien de ce que je laissais par derrière ne me faisait retourner, ne me rappelait. 15. Mais, par Jupiter ! je vois qu'ici tout est au mieux : égalité pour tous ; personne n'y diffère de son voisin ; c'est vraiment délicieux ! Je suis convaincu, en outre, que les créanciers n'y viennent pas réclamer les dettes, qu'on n'y parle point d'impôts, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, qu'on n'y gèle pas l'hiver, qu'il n'y a pas de malades, qu'on n'y est jamais battu par les riches. Paix parfaite ; c'est l'autre monde renversé ! Car nous autres, pauvres hères, nous rions de bon cœur, tandis qu'on entend gémir et se désoler les riches.

16.

Clotho

En effet, il y a longtemps, Micylle, que je te vois rire. Qui peut te mettre en si joyeuse humeur ?


Micylle

Écoute, respectable déesse. Là-haut, je logeais auprès de ce tyran : je voyais parfaitement tout ce qu'il faisait, et je le croyais parfois l'égal des dieux. J'enviais son bonheur, en apercevant la fleur de sa pourpre, sa suite nombreuse, son or, ses coupes chargées de pierreries, ses lits soutenus sur des pieds d'argent ; l'odeur des plats préparés pour ses repas me faisait mal ; en un mot, je le trouvais au-dessus de l'homme, trois fois heureux, plus beau que les astres et plus grand qu'eux de toute une coudée royale (12), lorsque enivré de sa fortune, marchant d'un pas majestueux, la tête renversée, il inspirait le respect à tous ceux qu'il rencontrait sur son passage. Il mourut : ce ne fut plus pour moi qu'un objet de risée, un être dépouillé de son faste, et je ne pus m'empêcher de rire de ma sotte admiration pour un coquin, dont je mesurais le bonheur à l'odeur de sa cuisine et à sa robe teinte du sang d'un coquillage des mers de Laconie (13). 17. Ce n'était rien pourtant. Lorsque j'ai vu l'usurier Gniphon se lamenter, se repentir, avec amertume de n'avoir pas joui de ses richesses, et d'être mort sans y avoir goûté, contraint de les laisser au débauché Rhodocharès, son plus proche parent et son héritier immédiat suivant la loi, je n'ai pu mettre de bornes à mes éclats de rire, en me rappelant surtout la figure pâle et crasseuse, le front chargé de soucis de ce vieux fou, qui, riche seulement du bout des doigts, comptait les talents et les myriades (14) amassés obole à obole, que va répandre à profusion le fortuné Rhodocharès. Mais pourquoi ne partons-nous pas ? Pendant la traversée, nous rirons de reste en les voyant pleurer.


Clotho

Monte ; le batelier va lever l'ancre.

18.

Charon

Hé ! l'ami, où vas-tu ? Ma barque est pleine. Reste ici : demain matin nous te passerons.


Micylle

Charon, ce n'est pas juste de laisser sur la rive un mort qui commence à sentir. Sois sûr que je te citerai au tribunal de Rhadamanthe, pour avoir violé la loi. Quel malheur ! 18. Ils sont partis ! On me laisse là tout seul. Mais pourquoi ne pas nager après eux ? Je n'ai pas peur de manquer de force et de me noyer, puisque je suis mort. Aussi bien je n'ai pas une obole à donner pour le péage.


Clotho

Qu'est-ce donc ? Halte-là, Mycylle, il, n'est pas permis de traverser de la sorte.


Micylle
Bon ! j'arriverai plus vite que vous.

Clotho

Non pas. Approchons-nous plutôt pour le prendre avec nous ; et toi, Mercure, tends-lui la main pour monter.

19.

Charon

Mais où s'assiéra-t-il ? Tout est plein, comme tu vois.


Mercure

Sur les épaules du tyran, ma foi !


Clotho

Excellente idée, Mercure ! Monte, et éreinte-nous ce scélérat. Et nous, bon voyage !


Cyniscus

Dis-moi, Charon, à te parler franchement, je n'ai pas une obole à te donner pour mon passage. Je n'ai absolument que cette besace et ce bâton. Seulement, si tu veux que je vide la sentine ou que je rame, je suis prêt. Tu n'auras pas à te plaindre, pourvu que tu me donnes une rame commode et solide.


Charon

Rame donc ! je me contenterai de ce payement.


Cyniscus

Ne faut-il pas aussi chanter une chanson de rameurs ?


Charon

Oui, par Jupiter ! si tu en sais quelqu'une bonne pour des marins.


Cyniscus

J'en sais plusieurs, Charon. Mais écoute, ils nous répondent par des gémissements ; ce vacarme va troubler notre chanson.

20.

Un riche

Ah ! mes richesses !


Un autre

Ah ! mes campagnes !


Un autre

Ah ! ah ! quelle maison j'ai quittée !


Un autre

Que de talents j'ai laissés à mon héritier qui les dépensera !


Un autre

Hélas ! hélas ! mes petits enfants !


Un autre

Qui vendangera les vignes que j'ai plantées l'année dernière ?


Mercure

Et toi, Micylle, tu ne regrettes rien ? Il n'est cependant pas permis de passer sans répandre des larmes.


Micylle

Ma foi ! je n'ai aucun sujet de me désoler avec une traversée aussi belle.


Mercure

N'importe, il faut bien un peu pleurer afin de ne pas déroger à la coutume.


Micylle
Je vais pleurer, Mercure, pour te faire plaisir. Ah ! mes cuirs ! ah ! mes vieux souliers ! ah ! mes savates pourries ! Désormais, infortuné, je ne resterai plus à jeun jusqu'au soir : je ne passerai plus l'hiver sans chaussures ; je ne courrai plus les rues à demi nu et claquant des dents. Qui donc aura mon tranchet et mon alêne ? Mais c'est assez pleuré ; nous voici tout à l'heure à l'autre bord. 21.

Charon

Allons ! paye, avant de descendre, le droit de passage. Donne aussi, toi. Bon ! Chacun a payé. Paye aussi ton obole, Micylle.


Micylle

Tu plaisantes, Charon, ou bien, comme on dit, tu veux écrire sur l'eau, si tu attends une obole de Micylle. Eh ! sais-je seulement si une obole est longue ou carrée ?


Charon

La belle traversée aujourd'hui, et la bonne aubaine. Descendez toujours. Je vais à présent chercher les chevaux, les bœufs, les chiens et les autres animaux, car il faut bien qu'ils passent aussi.


Clotho

Prends ces morts et accompagne-les, Mercure ; moi, je vais retourner chercher sur l'autre bord Indopatrès et Héramithre, deux Sères (15), qui se sont tués l'un l'autre dans un combat pour les limites de leur pays.


Mercure

Avancez, vous autres ; ou plutôt suivez-moi tous à la file.

22.

Micylle

Par Hercule, quelle obscurité ! Où donc est le beau Mégille ? Comment distinguer ici laquelle est la plus belle de Phryné ou de Symmique (16) ? Tout se ressemble, tout est de la même couleur ; rien n'est ni beau, ni plus beau. Ce manteau, qui naguère me semblait si vilain, est maintenant aussi précieux que la pourpre d'un roi ; mes vêtements et les siens sont également invisibles et plongés dans les mêmes ténèbres. Cyniscus, où es-tu donc ?


Cyniscus

Me voici, Micylle. Si tu veux, nous ferons route ensemble.


Micylle

Volontiers. Donne-moi la main. Dis-moi, Cyniscus : t'es-tu fait initier aux mystères d'Éleusis ? Ne trouves-tu pas que c'est ici la même chose (17) ?


Cyniscus

Tu as raison. Regarde donc, voilà une femme qui s'avance par ici un flambeau à la main. Elle a l'œil terrible et menaçant. Serait-ce par hasard Erinnys ?


Micylle

On le croirait, à son extérieur.

23.

Mercure

Reçois ces gens-là, Tisiphone ! il y en a mille quatre.


Tisiphone
Rhadamanthe vous attend depuis longtemps.

Rhadamanthe

Amène-les ici, Tisiphone ; et toi, Mercure, fais l'office de héraut ; appelle-les.


Cyniscus

Ah ! Rhadamanthe, au nom de ton père, fais-moi appeler et juger le premier.


Rhadamanthe

Pourquoi ?


Cyniscus

Je veux absolument accuser un homme que je sais avoir fait le mal durant sa vie. Mon témoignage n'aurait pas de valeur, si l'on ne connaissait auparavant qui je suis et comment j'ai vécu.


Rhadamanthe

Eh bien, qui es-tu ?


Cyniscus

Cyniscus, philosophe de profession, mon cher ami.


Rhadamanthe

Viens ici, et comparais le premier devant le tribunal. Toi, Mercure, appelle les accusateurs.

24.

Mercure

S'il y a quelqu'un qui veuille accuser Cyniscus ici présent, qu'il approche.


Cyniscus

Personne ne paraît.


Rhadamanthe

Oui, mais ce n'est pas assez, Cyniscus, Allons, déshabille-toi, que nous voyions tes taches.


Cyniscus

De quelles taches puis-je être marqué ?


Rhadamanthe

Chaque faute que vous commettez durant la vie imprime certaines taches invisibles sur votre âme (18).


Cyniscus

Eh bien, me voici tout nu ! Examine maintenant si j'ai quelqu'une des taches dont tu parles.


Rhadamanthe

Cet homme n'a pas de taches, sauf trois ou quatre, imperceptibles et qui échappent à la vue. Cependant, qu'est-ce-ci ? Des traces, des marques de brûlures qui ont été je ne sais comment effacées ou plutôt radicalement détruites ? Comment donc, Cyniscus, as-tu fait pour te rendre pur aussi complètement ?


Cyniscus

Je vais te le dire ; autrefois l'ignorance m'a fait commettre bien des fautes, et j'y gagnai de nombreuses taches ; mais du moment où je me suis mis à philosopher, j'ai lavé successivement mon âme de toutes ces souillures.


Rhadamanthe

Excellent remède, et des plus efficaces ! Va dans les îles Fortunées (19) jouir de la société des hommes de bien, après que tu auras accusé le tyran dont tu nous as parlé. Qu'on en appelle d'autres !

25.

Micylle

Mon affaire n'est pas longue, Rhadamanthe, un instant d'examen suffira. Me voilà tout nu, regarde.


Rhadamanthe

Qui es-tu ?


Micylle

Le savetier Micylle.


Rhadamanthe

Très bien, Micylle : tu es pur et sans taches ; va-t'en auprès de Cyniscus, Qu'on appelle maintenant le tyran.


Mercure

MÉGAPENTHÈS, fils de Lacyde, approche. Où vas-tu ? Viens ici. C'est toi, tyran, que j'appelle. Saisis-le, Tisiphone, et amène-le en le tenant par le cou.


Rhadamanthe

Toi, Cyniscus, commence l'accusation, prouve-nous ses crimes ; le coupable est devant toi.

26.

Cyniscus

C'est bientôt fait ; il n'y a pas besoin de parler ; tu reconnaîtras tout de suite quel il est, à voir ses taches. Ce pendant je vais te démasquer cet homme, et le produire au grand jour, en disant ce que j'en sais. Tout ce qu'a fait ce triple coquin, lorsqu'il était simple particulier, je crois devoir n'en rien dire. Mais bientôt il s'associe des gens pleins d'audace, s'entoure de doryphores, se révolte contre sa ville natale, se proclame tyran, et tue indistinctement plus de dix mille citoyens. Maître de leurs richesses, et parvenu au comble de la fortune, il se livre à tous les genres possibles de débauches, Il traite avec une excessive cruauté, avec une extrême violence, ses malheureux compatriotes, déshonore les filles, corrompt les jeunes garçons, et se rue comme un homme ivre sur ses sujets. Son orgueil, son faste, ses mépris envers ceux qui l'abordaient, ne peuvent être punis d'un supplice qui les égale. Il eût été plus facile de regarder le soleil en face que ce tyran. On ne saurait énumérer tous les tourments qu'a inventés sa barbarie, qui n'a point épargné même ses proches. Et qu'on ne croie pas que mon accusation soit jetée à la légère : on peut se convaincre qu'elle est vraie, en citant ceux qu'il a fait mettre à mort, Voyez ! ils arrivent sans qu'on les appelle, ils l'entourent, ils le prennent à la gorge ! Tous, Rhadamanthe, ont été victimes de cet homme exécrable: les uns, victimes de la beauté de leurs femmes ; les autres, de l'indignation que leur causaient les infâmes outrages faits à leurs fils ; ceux-ci, parce qu'ils étaient riches ; ceux-là, parce qu'ils étaient sages, honnêtes, et désolés du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,

27.

Rhadamanthe

Qu'as-tu à répondre, scélérat ?


Mégapenthès

J'ai commis les crimes qu'il m'impute ; mais pour le reste, c'est-à-dire les adultères, les outrages faits à de jeunes garçons, les séductions de jeunes filles, pour tout cela, Cyniscus en a menti.


Cyniscus
Et moi pour tout cela, Rhadamanthe, je produirai des témoins.

Rhadamanthe

Quels sont-ils ?


Cyniscus

Appelle ici, Mercure, la Lampe et le Lit de cet homme : ils déposeront sur tous les faits dont ils ont été les confidents.


Mercure

Lit et Lampe de Mégapenthès, approchez. C'est bien ; ils ont obéi.


Rhadamanthe

Dites ce que vous savez de ce Mégapenthès. Lit, parle le premier. LE LIT. Tout ce qu'a dit Cyniscus est vrai, et je rougirais souverain Rhadamanthe, de raconter tout ce qui s'est passé sur moi.


Rhadamanthe

Ton témoignage est clair, quoique tu n'oses pas en dire davantage. Toi, maintenant, Lampe, fais ta déposition. LA LAMPE. J'ignore ce qu'il faisait le jour ; j'étais absente alors ; mais ce qu'il faisait et souffrait la nuit, j'aurais honte de le dire. J'ai vu des infamies qu'on ne peut exprimer, qui dépassent toutes les horreurs. Souvent, je me hâtais de boire l'huile, afin de pouvoir m'éteindre ; mais il me faisait complice de ses abominations et souillait de cent façons ma lumière.

28.

Rhadamanthe

C'est assez de témoins. Dépouille-toi de ta pourpre, que nous puissions compter tes taches. Grands dieux ! il est marqué des pieds à la tête, il est livide, il est tout bleu de cette masse de taches. Quel genre de supplice lui infliger ? Faut-il le jeter dans le Pyriphlégéthon ou le livrer à Cerbère ?


Cyniscus

Nullement ; mais, si tu veux, je te proposerai un supplice d'un nouveau genre, et qui convient bien à ses crimes.


Rhadamanthe

Parle, et je t'en saurai le meilleur gré.


Cyniscus

C'est l'usage, je crois, que les morts boivent l'eau du Léthé.


Rhadamanthe

Oui.


Cyniscus

Que lui seul soit condamné à n'en pas boire.

29.

Rhadamanthe

Pourquoi ?


Cyniscus

Il sera cruellement puni par le souvenir de sa puissance sur la terre et par la pensée de ses voluptés.


Rhadamanthe

Tu as raison. Qu'il subisse ce châtiment ; qu'on l'enchaîne auprès de Tantale, et qu'il se souvienne de ce qu'il a fait durant sa vie !


  1. Voy. le VIIe Dialogue des dieux.
  2. Cf. Horace, Ode XXIV du livre I, v. 18.
  3. Expression que répète souvent Xanthias, dans les Grenouilles d’Aristophane.