La Toscane sous la Maison de Lorraine


LA TOSCANE


SOUS LA MAISON DE LORRAINE




Storia civile della Toscana, dei 1737 al 1848, di Antonio Zobi ; 6 vol. Firenze 1850.





Si, dans les événemens humains, on tient plus grand compte de l’intelligence qui s’y déploie que du bruit qu’ils font et des masses qu’ils remuent, on ne verra rien de plus brillant au moyen âge que l’histoire de ces républiques italiennes, si petites de territoire et si fécondes en génie. À peine le déluge des invasions germaniques, Scandinaves et musulmanes commence-t-il à s’apaiser, qu’on voit ces communes libres sortir les unes après les autres du milieu de l’inondation, comme des îles déjà fertiles et prêtes à produire. Venise, la première, sillonne l’Adriatique de quelques barques qui se changeront bientôt en redoutables galères. Milan, dès le Xe siècle, relève ses remparts, et dès sa naissance est un obstacle aux empereurs allemands. Gênes et Pise, à la même époque, sont déjà libres, et s’enrichissent par le commerce. Florence ne tarde pas à leur succéder dans cette rapide éclosion. Ces villes, en sortant du tombeau, se ressouviennent à l’instant qu’elles étaient presque toutes, quelques siècles auparavant, des municipes romains. Elles se choisissent donc des consuls, et, sous divers noms, des curies et des sénats. Au moment même où partout ailleurs la féodalité se complète, se resserre et enveloppe tout, elles en brisent le réseau autour d’elles, l’empêchent de se rattacher à son centre allemand, qui lui donnerait l’unité et la force, et invoquent une lumière de liberté qui n’était alors qu’à Rome. Puis, voulant concilier dans leur sein les élémens ennemis, elles essaient une foule d’institutions ingénieuses, de formes politiques compliquées, pour tâcher d’éliminer, en les balançant, les passions violentes transmises par la barbarie, et l’on voit chez elles se presser, dans l’espace de trois siècles, les changemens d’état qui en ont coûté dix aux grandes nations de l’Europe.

Ce prompt développement des communes italiennes tient à la situation même qui les faisait renaître. Ailleurs les communes, bien plus ruinées qu’en Italie, se ranimaient lentement et se rattachaient aussitôt à la royauté, leur protectrice ; il se formait ainsi dans chaque état deux grands systèmes, celui des feudataires et celui des communes, relevant du roi l’un et l’autre et destinés à se fondre peu à peu ; l’église favorisait cette conciliation générale, la commandait même à l’occasion, et ainsi se préparait l’unité politique des monarchies européennes. En Italie, d’autres circonstances nécessitaient une solution plus brusque, et peut-être, à tout prendre, moins coûteuse. Le chef de la féodalité italienne, l’empereur d’Allemagne, n’y siégeait point ; il n’y venait que comme un conquérant, pour lever des impôts, avec des armées qui parlaient une autre langue et qui avaient conservé la barbarie grossière des anciens envahisseurs. Au lieu de coopérer avec l’église, qui, après tout, était l’agent principal du débrouillement de ce chaos, il voulait l’absorber dans l’empire et en faire une autre féodalité. C’est pourquoi l’église, à tout risque, suscita la résistance populaire. Ce mouvement se propagea par des explosions successives ; les communes, agissant à part, et chacune en son temps, ne purent se relier entre elles, parce que, au lieu de combattre sous la protection d’un maître, c’était le maître même qu’elles combattaient. Elles firent donc des républiques indépendantes, et ce fut là le principe de la destinée spéciale de l’Italie, de ses progrès et de ses gloires d’alors, de ses souffrances, de ses troubles et de ses efforts d’aujourd’hui. Ce fut un archevêque de Milan, Héribert, qui fonda pour ainsi dire l’esprit primitif des républiques italiennes ; ce fut lui qui le premier leur souffla une haine enthousiaste contre la domination étrangère ; ce fut lui qui poussa les bourgeois à ces guerres d’extermination et de démolition qu’ils firent aux seigneurs des campagnes et à leurs châteaux-forts ; ce fut lui qui, par l’institution du carroccio, leur donna un symbole sacré de liberté, une arche d’alliance qui les suivait dans les batailles, et autour de laquelle ils se faisaient tuer, parce qu’elle représentait la patrie même et ses lois.

Ainsi dès les premières origines on voit surgir en Italie les deux grands faits qui dominent toutes nos histoires, la lutte des peuples contre la féodalité, l’action politique de l’église ; mais celle-ci, à la faveur de cette lutte, et pour la mieux soutenir, pénètre dans l’état, s’empare d’une immense influence, envahit la propriété du sol et la juridiction civile, de sorte qu’après le premier combat qui doit subjuguer la féodalité à l’aide de l’église, il faudra quelque jour en livrer un autre pour reconquérir sur l’église même sa puissance temporelle, désormais plus nuisible qu’utile. Mais combien ce spectacle séculaire est là plus vif qu’ailleurs, plus varié dans ses péripéties, plus abondant dans ses résultats ! Que d’énergie universelle et en tout sens, dans la Toscane surtout, aujourd’hui si molle, alors si robuste et si passionnée, dans cette belle Florence, la plus italienne des républiques d’Italie, et qui, par sa situation, semblait particulièrement prédestinée à porter la gloire et la grandeur politique de la nation ! Agricole et manufacturière, Florence n’avait point, comme le remarque Sismondi, ces grands intérêts commerciaux au dehors qui séparaient jusqu’à un certain point Venise et Gênes de la vie intérieure du pays, et affaiblissaient en elles le sentiment de la patrie commune. Elle semblait devoir absorber, par la force de son esprit et l’ardeur de ses résolutions, toutes les communes et principautés isolées qui étaient sorties de la même impulsion originaire, et elle l’essaya en effet. Dans toute son histoire antérieure aux Médicis, on voit comme une race à part, avec un caractère spécial d’énergie et de solide intelligence qui rappelle l’ancienne Rome ; dans ses révolutions comme dans ses écrivains et ses artistes, on croit sentir toujours cette vigueur étrusque, qui est restée empreinte et éternisée dans le génie de Dante, de Michel-Ange et de Machiavel. Avant 1215, elle avait déjà détruit en partie ces châteaux fortifiés sur les hauteurs, d’où les seigneurs descendaient pour piller la plaine et rançonner voyageurs et marchands. Montebuoni, Monte di Croce, Monte Orlandi, Monte Cacciolli et bien d’autres avaient été rasés. Forcés de se faire citoyens, les nobles avaient apporté dans la ville leurs habitudes indomptables ; ils y rebâtissaient d’autres forteresses, d’autres donjons énormes, d’où ils se lançaient des flèches par dessus les toits, de rue à rue ; toute rixe devenait bataille, parce que, selon la vieille coutume barbare, les familles étaient solidaires pour chacun de leurs membres et devaient embrasser leurs querelles. Ainsi les guerres privées, la faida germanique, prenaient droit de cité et n’avaient fait que changer de théâtre. De là tant d’efforts, tant d’essais de constitutions pour arriver à obtenir un peu de justice dans les tribunaux et d’ordre dans l’administration. En dépit des mesures acerbes par lesquelles on se persécutait de part et d’autre, ce peuple n’eut cependant jamais cette jalousie envieuse qu’on attribue aux démocraties, et qui se déclare bien plutôt entre les aristocraties d’origine différente ou de divers degrés. Dans ses essais législatifs, il cherchait toujours la conciliation quand elle était possible. En forçant les nobles à se faire citoyens sous cette égalité morale qui n’est que la dignité commune de la race humaine, il aimait à les avoir à sa tête toutes les fois qu’ils consentaient à être justes et à oublier les traces mal effacées de la conquête. Le podestat devait être issu d’une très ancienne noblesse. La réforme de 1328 plaçait encore cent vingt nobles dans le conseil de la commune. Les Ordinamenti di Giustizia, si sévères à l’égard des nobles, ne furent que la suite d’excès de toute sorte et de querelles meurtrières, et ils furent proposés par un des plus illustres citoyens, Giano della Bella, noble lui-même. Si donc la république florentine ne sut pas se constituer et s’étendre comme elle l’aurait dû, si, après trois siècles d’agitation, elle fut forcée de se rallier à une famille dont l’influence finit par tout corrompre, c’est parce que, là comme ailleurs, la féodalité ne sut pas ou ne voulut pas se transformer en aristocratie politique ; elle préféra, au grand rôle d’un patriciat fondé sur l’assentiment populaire, de vains privilèges, des tyrannies locales, et cette turbulence opiniâtre dont il restait encore, comme nous le verrons bientôt, des traces singulières au milieu du XVIIIe siècle.

Comment se fait-il que cette histoire de la Toscane, le plus beau sujet des temps modernes, n’ait pas de nos jours, au réveil des sciences historiques, été reprise à fond par un écrivain muni de toutes les données nouvelles que tant de recherches et de systèmes sur le moyen âge nous fournissent ? L’histoire florentine de Machiavel restera toujours un chef-d’œuvre littéraire ; mais ce n’est plus là l’histoire comme il nous la faut. D’ailleurs Machiavel n’avait pas l’intelligence des âges chrétiens, parce qu’il y touchait de trop près, et parce que, dans la ferveur de la renaissance, on ne pensait plus que dans l’antiquité et par l’antiquité. Aussi, non-seulement par les discours à la façon de Tite-Live qu’il met dans la bouche de ses personnages, mais même par ses réflexions propres, il se trompe fréquemment d’époque, et ses anachronismes d’idées nous transportent trop souvent dans l’ancienne Rome, au lieu de nous faire pénétrer dans l’intimité chrétienne de la vie florentine. Un historien nouveau placerait la Toscane au milieu de ce mouvement féodal et sacerdotal qui s’agiotait comme une mer immense sur la surface de l’Europe ; comprenant la féodalité et l’église, il apprécierait leur action réciproque ; éclairé par la science économique, qui a pénétré dans l’histoire, il exposerait le tableau de cette résurrection de l’industrie et du commerce, il révélerait la puissance des monopoles et les vastes opérations qui créaient une aristocratie bourgeoise au milieu des castes militaires ; il suivrait le développement des esprits parmi les agitations fécondes de la place publique, depuis Brunetto Latini, qui le premier enseigna à ses concitoyens des principes de politique rationnelle, jusqu’à Guichardin, longue période où les poètes, les historiens, les artistes, les érudits éclipsent, chacun en son temps, tout ce que l’Europe peut présenter d’analogue. Il y a là de quoi déployer, sur les choses et sur les hommes, dans l’ordre politique et dans l’ordre moral, tout ce que l’esprit le mieux nourri peut contenir d’idées, d’expérience et de talent, et nous pourrions peut-être ajouter que l’histoire du moyen âge restera très imparfaite aussi longtemps qu’on n’aura pas montré sous un plus grand jour qu’on n’a fait jusqu’ici la force, les effets immédiats et l’influence prolongée de la précoce émancipation des villes italiennes, et en particulier de celles de la Toscane.

En attendant l’exécution d’une œuvre si digne d’éveiller les meilleures ambitions littéraires, les documens s’assemblent peu à peu. M. Zobi, dans son Histoire civile de la Toscane, a voulu y apporter son contingent de recherches, mais il ne commence qu’au XVIIIe siècle, à l’avènement de la maison de Lorraine ; son histoire forme ainsi la continuation de l’Histoire du Grand-Duché, de Galluzzi. Rédigé sous la forme décousue d’annales, ce livre ne supporte point une lecture suivie ; il nous fatigue souvent de réflexions par trop banales, et lorsqu’il arrive à l’époque contemporaine et aux récens efforts de l’Italie, il exhale un esprit partial, animé d’antipathies qui se conçoivent sans doute dans la chaleur du mouvement et dans l’expectative d’un grand but à atteindre, mais qui conviennent peu à l’historien et qui lui ôtent beaucoup de notre confiance. Cependant, après ces critiques, il faut reconnaître que des points de vue nombreux et intéressans y sont ouverts sur la vie intérieure du pays, sur son régime politique et administratif, surtout dans la période de cinquante ans qui précède la révolution française. Des qualités précieuses et trop rares aujourd’hui, la bonne foi des recherches, le courage de tout dire, le dédain des ménagemens et des réticences, y corrigent d’ailleurs l’âcreté de certaines appréciations qui tiennent au point de vue personnel et aux circonstances du moment. Le défaut même du plan général facilite l’étude des questions spéciales de législation et d’administration, qui sont traitées séparément et exposées en pleine connaissance de cause. Un grand nombre de documens, recueillis pour la première fois dans les archivés de la Toscane, y servent à éclaircir des situations et à prouver des faits qu’on découvre avec surprise à une époque si rapprochée de nous, et auxquels on ne croirait pas sans d’aussi bons témoignages. Nous allons donc y puiser quelques-uns des faits généraux que les princes lorrains trouvèrent devant eux quand ils prirent le gouvernement de la Toscane, et contre lesquels ils luttèrent jusqu’à la fin, contractant ainsi, par nécessité et par habitude, l’esprit de réforme qui les distingua en leur temps, et poursuivant ces réformes avec des intentions justes et prévoyantes à la vérité, mais aussi quelquefois avec la précipitation qui ne laisse point mûrir les choses, avec l’enivrement systématique qui ne sait plus où il faut s’arrêter. Nous saisirons ainsi à leur début quelques difficultés dont aujourd’hui même le gouvernement toscan n’a pas encore triomphé.

Les révolutions qui ne s’accomplissent que par des secousses populaires s’arrêtent ordinairement à la superficie de la société, c’est-à-dire aux institutions politiques apparentes. Il faut qu’elles aient été préparées par une longue élaboration de détail pour pénétrer jusque dans le droit civil, qui lui-même est éminemment le droit politique, puisqu’il est la vraie base des institutions ; alors seulement elles sont profondes, stables et complètes. Les révolutions florentines n’avaient pas eu cette profondeur ; elles n’avaient pas atteint le droit civil, ou du moins elles ne l’avaient pas modifié généralement sur tout le territoire. Il y restait des fiefs très anciens, d’origine impériale allemande, ou même lombarde et salique, modifiés, il est vrai, dans leur caractère primitif par des traités volontaires ou forcés avec les républiques de Florence et de Sienne, mais qui néanmoins conservaient encore dans cet état mixte leurs prérogatives essentielles. En dépit de leurs longues guerres, en dépit des règlemens de 1289, qui avaient dépouillé les nobles de toute juridiction, l’esprit de cet antique régime n’était pas éteint, et à peine la république fut-elle définitivement abolie, que les Médicis devenus souverains, se croyant habiles, s’empressèrent de le réveiller autour d’eux, dans l’espoir de s’en faire un appui. Cosme Ier jugea qu’il « fallait renfermer les bourgeois dans leurs occupations de commerce et attirer à sa cour les seigneurs des autres pays d’Italie, en leur conférant des fiefs. » Plus tard, ses fils étendirent cette faveur aux nobles de Florence et de Sienne, diminuant ainsi leur propre pouvoir pour imposer des oppresseurs à de petits districts. Il y eut donc des fiefs anciens ou impériaux et des fiefs modernes ou grand-ducaux. La Toscane se vit de nouveau couverte d’une cinquantaine de ces suzerainetés dangereuses où le maître, trop rapproché du sujet, est amené presque irrésistiblement à des habitudes vexatoires et tyranniques, et bientôt on les vit d’une part tourmenter les populations vassales, de l’autre entraver sans cesse l’administration supérieure.

Les cantons écartés et montagneux présentèrent souvent des exemples de ces prepotenze dont M. Manzoni a si vivement raconté le drame dans l’un des admirables épisodes des Fiancés. Les feudataires, alliés à toute la noblesse du voisinage et formant caste avec elle, dédaignaient et persiflaient là bourgeoisie. Le peuple, sans recours contre les vexations, reconnaissait par expérience l’impuissance du gouvernement, et contractait l’habitude des vengeances particulières. Les liens sociaux entre les diverses classes étaient rompus. Vassaux et bourgeois, imitant contre les nobles les rébellions des nobles eux-mêmes contre le gouvernement, recoururent à la force brutale et se livrèrent à de sanglantes représailles. Les lois, les poursuites judiciaires, la police, restaient impuissantes, et n’avançaient que pour reculer honteusement ensuite ; La campagne se remplissait de bandits qui attaquaient les voyageurs sur les routes et donnaient l’assaut aux maisons des riches.

Il y eut au milieu même du XVIIIe siècle, vers 1753, un exemple remarquable de cette vie de brigandage de quelques feudataires. Le Mont-Sainte-Marie, situé sur la limite de l’état de l’église et du grand-duché, était un fief d’une certaine famille Bourbon, qui l’avait reçu des anciens empereurs d’Allemagne. C’était un site sauvage et âpre, très favorable aux bandits qui s’y réfugiaient, protégés en même temps par l’horreur du lieu et par les privilèges du fief. Les marquis de Sainte-Marie se servaient de ces gens-là lorsque l’envie leur prenait de faire des braveries et de diriger des attaques de côté et d’autre. Plus d’une fois on les avait vus à la tête de semblables bandes. Cette famille était divisée en quatre branches. Celle dont nous parlons, appelée la branche de Cïttà di Castello, vivait pauvrement et fièrement dans ce fief. Elle était connue spécialement pour son caractère indomptable et ses féroces habitudes. Neuf frères, unis par l’audace et par les mêmes passions, avaient à leur tête Giovanni Battista, homme ardent et résolu. Un autre, Raimondo le dominicain, mauvais sujet expulsé du couvent pour ses mœurs licencieuses, était bien digne de son frère ; le troisième, Piero, n’était pas moins distingué. Ces deux derniers furent plus tard condamnés aux galères perpétuelles par les tribunaux du pape, comme coupables d’homicide sur des soldats pontificaux et sur leurs propres compagnons de brigandage.

Une autre branche de cette famille, habitant Cortone, était plus riche ; mais cette fortune devait passer par les femmes à d’autres familles qui lui étaient alliéés. La perte d’une si belle espérance et d’un si opulent héritage fut, aux yeux de Giovanni Battista et de ses frères, un légitime casus belli. De l’injure ils passèrent bientôt aux violences. Le gouvernement adressa des plaintes et des avertissemens à Giovanni et mit hors la loi les bravi qu’il avait à son service. Giovanni n’en fut que plus rebelle, et se jeta ouvertement dans la profession de chef de brigands. Ses courses et ses pillages s’étendaient sur les territoires d’Anghiari, Monterchi, Castiglione, Cortone. Prisonnier dans cette dernière ville, ses frères firent sonner le tocsin dans les villages pour rassembler leurs compagnons, qui, au nombre de plus de cent, sous la conduite de fra Raimondo, arrivèrent de bon matin à Cortone, prirent d’assaut le prétoire et délivrèrent Giovanni. L’ex-dominicain voulait encore tuer un fonctionnaire qui se trouvait là, mais Piero empêcha cette criminelle extravagance. Les incursions multipliées, les dégâts que ces brigands exerçaient dans les hameaux et dans les fermes voisines tenaient en alarmes Città di Castello et San-Sepolcro. Des mesures énergiques devenaient nécessaires : le gouvernement envoya des troupes et occupa le château du Mont-Sainte-Marie. Alors nos braves se retirèrent dans les états du pape et se mirent sous la protection du droit d’asile dans un couvent de franciscains, d’où ils s’élançaient encore pour piller les alentours. Le gouvernement toscan demanda l’extradition, qu’il ne put obtenir parce qu’un cardinal toscan, jaloux du ministère, protégeait les frères Bourbon de Sainte-Marie. Toutefois il fallut quitter le couvent de Buonriposo ; mais, après une courte retraite à Venise, ils reparurent dans le grand-duché et recommencèrent de plus belle leurs glorieuses expéditions. Un beau jour, on vit Giovanni, Piero et Filippo (un autre frère) escalader le Montamiata, situé au midi et à l’extrémité de la province de Sienne. Là est le bourg de Pian-Castagnaio, fief que les Médicis avaient accordé aux Bourbon del Monte de Florence. Suivis d’une vingtaine de brigands armés jusqu’aux dents, ils se précipitent sur les habitans, qui s’épouvantent et fuient ; ils s’emparent du bourg, mettent tout à bris et à sac, donnent l’assaut au prétoire ; puis, repoussés, ils tuent le fermier des rentes féodales du marquis Andréa et se retirent avec leur butin dans l’état de l’église, à Acquapendente.

On voit quelles étaient trop souvent alors les conséquences de tous ces droits d’asile, privilèges et immunités du brigandage. Le gouvernement toscan ne trouva pas d’autre moyen de se défaire de ces routiers que de mettre leur tête à prix. Un de leurs bandits fut traîtreusement assassiné à Terni, et le prix du sang fut payé. Que firent alors les frères de Sainte-Marie ? Ils ne craignirent pas de recourir à l’empereur grand-duc lui-même en sa qualité de chef de l’empire, non pour se soumettre, mais pour demander des réparations à raison des privilèges de leur famille violés par le ministère. Cette audacieuse réclamation donna lieu à une très longue procédure, qui se prolongea pendant huit ans. Les malheureux, coupables ou non, que les frères de Sainte-Marie accusaient furent arrêtés, et plusieurs d’entre eux moururent en prison avant qu’on eût prononcé la sentence, qui d’ailleurs fut peu sévère pour les survivans.

Tel était l’état social que les grands-ducs de la maison de Médicis avaient fait renaître pour étouffer l’ancienne liberté florentine, et qui se manifestait encore par d’aussi odieux résultats deux siècles après leur avènement et quinze ans après celui de la maison de Lorraine. Ces choses-là ne se voyaient plus en France depuis près d’un siècle ; les grands jours de Clermont les avaient extirpées dans les lieux les plus écartés dès 1665. Le grand-duc François connaissait les procédés traditionnels de la monarchie française à l’égard de la féodalité, et dans sa double qualité d’empereur et de grand-duc il était admirablement placé pour en abattre les plus grands abus dans ce pays, en attendant un ordre civil plus homogène. Sous l’inspiration de Pompeo Neri, il comprit que le mal était dans l’essence même du principe féodal, principe d’indépendance locale et d’autorité prétendue paternelle du seigneur sur les sujets ; il résolut donc d’ôter aux feudataires tout ce qui tranchait encore de la souveraineté. La juridiction des feudataires fut assimilée à celle des juges royaux ; encore ne purent-ils l’exercer eux-mêmes, mais ils furent obligés de déléguer des juges admis effectivement aux offices royaux. Ces derniers étaient d’ailleurs soumis à la même hiérarchie que les juges institués par le gouvernement, et il y avait appel de leurs jugemens au civil comme au criminel. On voit ici une imitation assez timide et bien tardive des procédés employés dès le XIIIe siècle par les rois de France pour arriver au même résultat. C’est ainsi que nos rois enlevèrent aux seigneurs leurs justices patrimoniales, en multipliant les cas royaux, en établissant les appels, en exigeant des délégués instruits des formes de la procédure, et en arrachant pièce à pièce à la féodalité les droits régaliens dont elle usait mal. Mais qu’était-ce que ces réformes, si faciles à éluder, si on ne détruisait pas en même temps par la police ces nids de vautours, où le brigandage trouvait l’impunité dans le privilège du fief ? Les magistrats de Florence et de Sienne furent donc autorisés à étendre leur surveillance sur ces retraites redoutables. Il fut défendu aux seigneurs d’y donner asile aux condamnés, aux contumaces, aux contrebandiers, aux mauvais sujets, aux débiteurs civils ; il leur fut enjoint de les arrêter dès qu’ils s’y présenteraient, et ainsi fut dissoute leur milice pillarde. En outre on réprima les vexations d’un autre ordre, et on fit sentir au peuple une protection d’en haut, en défendant aux feudataires de s’ingérer dans ce qui concernait les finances de l’état, les impôts des communes, l’administration des biens des hôpitaux ou des communautés inféodées ; leurs propres biens furent soumis aux charges communales. Il est bien probable en effet que de tels hommes devaient abuser étrangement de leur influence sur de pauvres vassaux tremblans, sur des voisins sans défense, dans les questions de répartition d’impôts, d’emploi des fonds communs, et autres difficultés de ce genre.

La répression de la prepotenza, l’abolition des souverainetés locales, n’étaient point le dernier terme des projets de l’empereur grand-duc sur la noblesse toscane. L’habile jurisconsulte Pompeo Neri et le comte de Richecourt, l’un de ses meilleurs conseillers lorrains, nourrissaient des desseins plus élevés ; ils ne voulaient point abolir la noblesse, mais la régénérer, et lui donner une base morale conforme aux pressentimens nouveaux qui à cette époque fermentaient partout dans les consciences. Il ne sera point sans intérêt peut-être de nous arrêter sur ces plans, imparfaits sans doute dans l’exécution, mais dont la pensée était prévoyante, et qui s’essayaient obscurément dans un petit état de l’Italie. Aujourd’hui encore on se préoccupe en plusieurs régions de l’Europe des moyens d’arrêter la décomposition des castes anciennes, que l’on considère comme un lest nécessaire à la barque fragile de nos sociétés modernes, lancées dans une mer ténébreuse et inconnue. On parle des avantages suprêmes des substitutions, du droit d’aînesse, des privilèges ; on annonce des majorats, des duchés héréditaires, une nouvelle noblesse décrétée. En Prusse et dans d’autres contrées de l’Allemagne, les représentans de l’aristocratie de naissance demandaient récemment des lois pour conserver dans leurs familles les propriétés inaliénables, pour distinguer plus nettement leur corporation au milieu du grand corps national, pour leur attribuer des droits politiques exclusifs et des fonctions assurées, promettant en revanche l’influencé morale, l’exemple des hauts sentimens, et la puissance qu’impriment au gouvernement l’esprit de suite et la politique de tradition. Ces réclamations ont reçu un accueil qui laisse peu d’espérances de succès. En Toscane, il y a cent ans, on essayait des idées plus vraies, et qui, adoptées et perfectionnées dans les grands états de l’Europe, auraient peut-être, en rajeunissant et en transformant l’esprit aristocratique introduit avec moins de secousses l’ordre nouveau qui demandait sa place.

Le peuple florentin avait, nous l’avons déjà dit, déclaré, pendant l’époque républicaine, de rudes guerres à la noblesse féodale. Il l’avait humiliée, en partie détruite ; il là forçait à entrer dans ses corporations de métiers. On dirait de loin une furie égalitaire qui brandit son niveau de fer sur toutes les têtes. De près et en détail, il n’en est rien. Le peuple de Florence, abandonné à lui-même, avait comme tous les peuples l’instinct aristocratique ; il allait de lui-même à toute supériorité. Presque toutes ses révolutions sont conduites ou inspirées par les grandes familles. En lisant Machiavel, d’ailleurs assez superficiel à cet égard, on croirait parfois qu’il n’y a réellement que des questions de famille, depuis les Buodelmonti et les Uberti du XIIIe siècle jusqu’aux Albizzi, Alberti et Medici du XVe. Le peuple reporte facilement sur les enfans d’un homme illustre l’espérance des mêmes vertus et des mêmes services. Il faut qu’il soit bien déçu pour s’en détacher ; il cherche alors une illustration nouvelle, et telle est la constitution vraie de l’aristocratie. Seulement c’est un travail pénible que de gagner toujours ce qu’on a acquis, d’égaler ses aïeux et de mériter ce qu’on a. Les familles cherchent à immobiliser et à perpétuer par la loi les distinctions qu’elles ont obtenues de l’acclamation populaire et comme la richesse est une puissance qui mène à tout, elles profitent de leur influence acquise pour fortifier leurs dynasties par des privilèges de propriété. Ainsi l’aristocratie se construit en sous-œuvre un fondement matériel ; pour remplacer son principe originaire, qui, étant moral et supposant des efforts continuels, semble trop souvent crouler sous elle. Telle est la marche que suivirent jusqu’à un certain point, les familles : puissantes de Florence et de Sienne ; mais ce fut surtout après le renversement de la république que cette constitution artificielle de la noblesse toscane se développa. Les grands-ducs de la maison de Médicis, ayant exilé, ruiné, ou fait périr les meilleures races patriciennes de la république, jugèrent nécessaire de se créer ; une noblesse à eux ; ils favorisèrent les substitutions, les fidéicommis ; une partie considérable du territoire fut grevée de ces liens, qui enchaînent la terre à telle ou telle famille, pour donner à celle-ci l’indépendance, le luxe et le repos, comme gages de la prospérité générale.

Le gouvernement réformateur du grand-duc François résolut, sinon d’abolir tout d’abord, au, moins de circonscrire ces privilèges et d’en affaiblir toutes les conditions. Premièrement il allégua que les substitutions, portant presque toutes sur des biens ruraux, nuisaient à l’agriculture, grand objet aussi de ses sollicitudes. « Ceux qui en jouissent, disait-il, n’étant qu’usufruitiers, ne s’inquiètent que du revenu annuel ; ils négligent nos plantations méridionales si riches (mûriers, oliviers, etc.), qui imposent des sacrifices pour un avenir lointain, et qui pour le moment n’augmentent progressivement que la valeur du fonds ; ils négligent les grandes améliorations foncières dont les résultats sont aussi fort éloignés et souvent incertains ; ils découragent le cultivateur, fermier ou métayer, dont ils tirent avec rigueur tout ce qu’il est possible d’en tirer, rompant ainsi le lien si moral et si fructueux qui attache des générations de travailleurs à des propriétaires unis à eux par le même intérêt et par des souvenirs héréditaires » La loi défendit donc de substituer des terres ; cette charge ne fut plus applicable qu’aux capitaux, des rentes inscrites au grand-livre de la dette publique et aux objets d’art, pierres précieuses, manuscrits rares, etc. La faculté d’établir de nouvelles substitutions fut accordée aux seules familles nobles, disposition qui ne semble pas en préparer seulement l’extinction ultérieure, qui en neutralise aussi l’effet politique, parce que, pour former une aristocratie terrienne solide, il faut le nombre et le recrutement. Mais le point important était celui-ci : toutes les substitutions établies ou à établir étaient limitées à quatre générations, de sorte qu’après le dernier jouissant, le fonds restait libre aux mains de son héritier légitime. Le principe de la perpétuité et de la longue tradition par la transmission privilégiée de la richesse était ainsi ébranlé, contredit, puisque après les quatre générations l’œuvre de la tradition restait interrompue, et cessait au moment même où le temps commençait à la consacrer.

Après avoir affaibli de la sorte et rétréci la base artificielle de la noblesse, le gouvernement essaya de la relever et de l’agrandir sur son principe moral. Sous les Médicis, ni ses richesses, ni ses privilèges ne l’avaient rendue puissante ni populaire. Altière et inerte, corrompue et superbe, elle était devenue une preuve vivante de l’inutilité de ces moyens tant vantés et de la fausseté de ces théories qui font résulter le mérite de la position plutôt que la position du mérite. Le comte de Richecourt, qu’elle n’aimait pas, et le sénateur Ruccellai, conçurent le projet d’une loi destinée à stimuler en elle les sentimens qu’elle devait avoir, et à l’arracher à cette langueur qui en faisait un embarras pour l’administration plutôt qu’un soutien pour l’état et un exemple pour les citoyens. Si le moyen qu’ils imaginèrent était fautif, la pensée en était haute. Ce n’est pas le premier jour qu’une bonne pensée trouve sa forme pratique. Les vérités sont éternelles, mais dans la mobilité des choses humaines elles ont à s’adapter à des faits toujours changeans ; elles cherchent un corps où se loger, et ce corps éphémère se dissout ; elles cherchent des institutions à vivifier, et ces institutions tombent ; elles passent de forme en forme et n’en trouvent jamais une qui les reçoive tout entières et leur offre une demeure fixe. L’idée d’une classe dépositaire et propagatrice des meilleurs sentimens de l’humanité a brillé à l’imagination des plus beaux et des plus purs génies ; elle possédait Fénelon, dont les vues semblaient partout répandues au temps dont nous parlons ici. L’esprit de la nouvelle loi toscane est assez clairement révélé, dit M. Zobi, dans ces mots de l’article 25 : « Comme celui-là ne mérite pas de compter parmi les nobles qui fait des actions ou observe des façons de vivre peu conformes à sa dignité, nous voulons que le patriciat et la noblesse se perdent par les délits et par l’exercice de professions viles et indignes, de manière que si quelqu’un se trouve placé présentement dans une situation si préjudiciable, ou dans de pareilles professions, il ne peut, ni lui, ni ses fils, être inscrit sur les nouveaux registres, et de même à l’avenir les inscrits seront, pour les mêmes causes, déchus des prérogatives de la noblesse, selon la teneur de notre présente déclaration. » On ouvrait donc une espèce de livre d’or de la noblesse toscane ; y mettre son nom, c’était souscrire l’engagement d’être tous et toujours nobles de cœur autant que de naissance. Quoique approuvée et soutenue par Pompeo Neri, Pio dal Borgo et le sénateur Ruccellai, qui l’avait rédigée, cette loi fut mal accueillie par la noblesse. Il y avait en effet des objections très raisonnables à y opposer ; cependant M. Zobi n’attribue ce mauvais accueil qu’à l’aversion des Toscans pour le Lorrain Richecourt, à qui on en attribuait la principale inspiration. Invités itérativement à présenter leurs titres et leurs preuves de noblesse, ils laissèrent passer les délais. Il fallut les avertir que, faute d’inscription, ils ne pourraient profiter des privilèges accordés par la loi des substitutions et de quelques autres distinctions relatives à la pompe des funérailles, auxquelles une vieille coutume faisait attacher un grand prix. Alors ils accoururent en foule, et les registres se remplirent de titres, de blasons et d’arbres généalogiques, sauf à corriger par l’usage les obligations trop difficiles et les mesures trop inquisitoriales.

On comprend sans peine les défauts pratiques d’une semblable institution. Déclarer « déchus de la noblesse ceux dont les actions et la manière de vivre ne seraient point conformes à ce qu’exige cette dignité, » c’était rendre nécessaire un droit de censure du corps sur chacun de ses membres, et ce droit ne pouvait s’exercer que par une magistrature censoriale munie de pouvoirs effectifs. Quelque chose de semblable était proposé naguère, si nous avons bonne mémoire, par quelques membres de la noblesse prussienne. Cette procédure sur les mœurs ne serait acceptée de personne aujourd’hui que la conscience ne veut relever que d’elle-même, et avec raison, car les motifs de l’honnêteté sont placés plus haut que cela ; ce serait y ajouter un intérêt inférieur touchant d’assez près à l’hypocrisie. Dans son but politique surtout, cette conception est fausse, car de quoi s’agit-il ? De se faire une influence de sa valeur morale. Une influence sur qui ? Sur la nation entière. C’est donc à la nation de la reconnaître, si l’on veut qu’elle s’y rende. Cela nous ramène à cette aristocratie naturelle et acclamée par le public. Un autre défaut de la loi, c’était de faire de la noblesse, par cet enregistrement, une corporation rigoureusement fermée. Si on la fermait pour qu’elle cessât de se recruter et pour la faire disparaître peu à peu par l’extinction des familles, à quoi bon la concentrer, l’exposer, par sa séparation du corps de la nation, aux rivalités et aux haines et en faire une oligarchie sans raison d’être ? Il valait mieux, après avoir restreint ses privilèges, la laisser se fondre dans le corps de la nation. Voulait-on au contraire la perpétuer ? Il fallait lui laisser réparer ses pertes, soit qu’elle se recrutât elle-même par cooptation, soit que des conditions d’anoblissement permissent de forcer le passage. D’ailleurs une corporation fermée, sanctuaire privilégié des vertus et de l’intelligence, est une pure utopie. Dès qu’on adopte le principe matériel et fortuit de la naissance, il faut y ajouter l’autre principe matériel de la richesse transmise avec la naissance : ces deux choses se tiennent en politique, et dès-lors on renonce à la prédominance du principe moral, qui élève la personne plutôt que la race, et la race seulement autant qu’elle transmet la valeur personnelle.

Il y avait donc de l’incohérence dans la loi toscane, chose d’ailleurs fort commune dans les lois qui expriment les transitions sociales. Elle admettait une autre contradiction encore en établissant une espèce de privilège intermédiaire et bourgeois, car elle accordait à un certain nombre de familles florentines et siennoises le droit exclusif de siéger dans les magistratures inférieures. Il faut voir sans doute dans tout cela la part des expédiens et des nécessités du moment. Quoi qu’il en soit, dans tout cet ensemble de mesures relatives aux abus féodaux et à la constitution d’une noblesse transformée et régénérée, on ne peut méconnaître un esprit élevé de réformes progressives, qui justifia, tout d’abord la haute position où la maison de Lorraine venait de parvenir. Il n’y avait rien de nouveau dans ces idées, mais il était nouveau d’en essayer la pratique par raison, dans la vue pure et désintéressée du plus grand bien pour un petit état fort soumis, tandis que partout ailleurs les améliorations, s’il s’en faisait, ne procédaient guère que des besoins administratifs, de la crainte des catastrophes, de l’envahissement réciproque des pouvoirs ou des jalousies ministérielles. On y reconnaît Une initiative bienveillante et pleine de mesure, avec une sagesse calme et ferme, qui semble regarder au loin dans l’avenir, et y voir que de grandes choses approchent, auxquelles il est urgent de se bien préparer.

Néanmoins dans la réforme des abus longtemps accumulés il est rare qu’on arrive à temps pour tout résoudre par les sages tempéramens de la loi. Des droits acquis, des obligations contractées sous l’empire de la législation qu’on veut détruire, entravent et ajournent les résultats, et les révolutions viennent trancher les nœuds qu’on n’a point défaits assez vite. L’abolition des substitutions de biens ruraux n’avait point encore, en 1789, libéré toutes les terres ; Léopold, animé du même esprit que son père François, souffrait impatiemment ces liens qui enchaînaient les progrès agricoles, mais, il ne pouvait les rompre. Ce fut l’introduction du code civil français qui força les obstacles et rendit toutes les terres à la liberté des contrats. Il en fut de même de la législation féodale. Léopold travailla à détruire les derniers restes du pouvoir des seigneurs ; plusieurs fiefs furent supprimés d’un commun accord ; la juridiction des vicaires féodaux, institués par François, fut encore resserrée ; les taxes sur les vassaux furent diminuées ; ceux-ci purent citer devant les tribunaux royaux du voisinage, en matière civile, leurs propres seigneurs, lors même que l’objet, litigieux était situé sur le territoire du fief, mais il y eut encore de vives et longues oppositions. Certains seigneurs, pour échapper à ce droit nouveau de leur patrie, la renièrent, et se prétendirent feudataires de l’empire et indépendans du grand-duché ; les vassaux, au contraire, réclamaient la protection de ce dernier, la seule efficace, parce qu’elle était plus rapprochée et toujours présente ; les conseils impériaux de Vienne appuyaient et encourageaient sous main les prétentions des seigneurs pour se faire des partisans en Toscane. En 1779, les vassaux de la famille Bardi de Florence se soulevèrent ; il y eut une petite guerre civile dans la paisible et solitaire vallée qu’ils cultivaient ; ils chassèrent à main armée les officiers de leur seigneur et les sbires pontificaux qu’il avait appelés à son secours. Le chef des Bardi fut appelé devant le grand-duc pour rendre compte des vexations qu’il avait exercées sur les sujets du grand-duché ; sa réponse fut que son fief était un fief impérial. Pendant ces disputes, le sang coulait, et l’opiniâtre feudataire porta sa cause devant le conseil aulique devienne, qui lui donna raison contre Léopold. Alors on voit intervenir dans cette affaire l’empereur Joseph II lui-même, qui conseille à son frère d’en appeler à la diète des princes électeurs pour suspendre au moins les effets d’une sentence si fâcheuse, qui pouvait arrêter toutes les réformes de la Toscane ; mais cette diète avait pour principe de favoriser la prétention des fiefs impériaux, de sorte que le grand-duc allait probablement échouer encore dans ce dernier recours, quand tout à coup l’heure de 1790 vint à sonner, et la révolution française emporta quelques années plus tard le fief des Bardi comme tous les autres. Telles étaient les difficultés toujours renaissantes à l’encontre des plus urgentes réformes. Il n’y a pas jusqu’au marquis du Mont-Sainte-Marie qui ne reparût à cette époque, comme en 1753, pour relever le drapeau du droit féodal : c’étaient Giovanni Battista et ses redoutables frères. Ils recommençaient à infester, sous Léopold comme sous François, les campagnes voisines ; heureusement on sut les soumettre au droit nouveau, en mettant dans leur château une garnison de la milice toscane. Que de grandes catastrophes s’expliquent merveilleusement par ces petites révolutions obscures qui se passaient, à la veille de 1789, jusque dans ces vallées inconnues, et sur ces rochers incultes d’un coin de la Toscane !

Parallèlement à ces réformes politiques, peu connues malgré leur importance, il s’en essayait d’autres dans l’ordre religieux, qui ont fait grand bruit, parce qu’elles furent poussées, sous Léopold, jusqu’à l’imprudence, et compromises par la mesquinerie des détails. M. Zobi en expose minutieusement les premières origines. Une erreur fort répandue par les historiens en attribue l’initiative à Léopold, qu’on suppose avoir obéi aux inspirations philosophiques de Joseph II. Elles commencèrent en réalité sous l’empereur François ; elles ne furent point inspirées primitivement par l’esprit de système et le génie inquiet de tel ou tel prince ; elles étaient l’effort et l’expression d’un sentiment répandu dans les classes lettrées, et principalement parmi les jurisconsultes. Elles étaient la conséquence d’un mouvement général de la société européenne, où le développement de l’ordre civil, l’établissement d’une vaste administration laïque, qui étendait son réseau sur toutes choses, le besoin de savoir et d’examiner propagé par les livres, appelaient invinciblement une liberté rationnelle, incompatible avec le régime mixte qui avait été fécond en bienfaits pour le moyen âge, mais qui avait donné tout ce qu’il contenait, et qui devait cesser. Ce fut sous François que la Toscane vit attaquer avec vivacité les prérogatives du saint siège, la puissance de l’inquisition, le droit d’acquérir en main-morte, et provoquera suppression de ceux des monastères qu’on jugeait inutiles. Il est vrai que François, empereur d’Allemagne en même temps que grand-duc de Toscane, résidant à Vienne et non à Florence, occupé surtout des soins de l’empire et retenu par les susceptibilités de Marie-Thérèse, avait beaucoup de ménagemens à garder avec Rome, et qu’il entama les questions pour les laisser le plus souvent suspendues ; mais le choix des ministres qu’il préféra, leurs écrits, leurs principes, leurs projets approuvés par lui, découvrent assez l’esprit de son gouvernement, et prouvent qu’il s’inspirait à cet égard de l’esprit de Louis XIV et des traditions gallicanes.

Ses trois principaux ministres furent le comte de Richecourt, Pompeo Neri et Giulio Ruccellai. Richecourt, Lorrain d’origine, Français par l’esprit, mal vu des Toscans comme étranger, longtemps soutenu par l’empereur contre toutes les menées, avait l’influence prépondérante. Homme habile, instruit, actif, ambitieux, il avait quelque chose du caractère et du génie de Colbert, étendant, comme celui-ci, ses regards pénétrans sur toutes les parties de l’administration. « Il avait, dit M. Zobi, compris à fond la situation économique de l’état, les besoins des peuples, les désordres des administrations publiques ; bien plus, il avait scruté les moyens de développer les ressources intrinsèques du pays, de satisfaire ces besoins, de mettre un frein à ces désordres et d’y remédier. » La colonisation de la Maremme, la réduction de la dette publique, la punition rigoureuse des agens infidèles, épuisèrent ses efforts ; l’absence du maître fit tout échouer. Comme Colbert, il se fit haïr des solliciteurs, parce qu’il était avare de la fortune publique ; laborieux et sentant sa supériorité, il voulait tout voir, tout faire par lui-même. Aussi on le rendit responsable de toutes les blessures que font les réformes, ses rivaux parvinrent à le faire tomber en disgrâce, et cette disgrâce, comme pour Colbert, hâta la fin de sa vie. Pour dernier trait de ressemblance, de même que Colbert fut le vrai promoteur de l’affaire de la régale et des quatre articles gallicans de 1682, Richecourt fut aussi l’un des plus ardens adversaires des privilèges ecclésiastiques et l’un des plus constans défenseurs de l’indépendance civile-, il osa enfreindre les lois de l’inquisition, forcer ses prisons, en arracher les captifs, et quand il fut question de limiter les acquisitions du clergé, il ouvrit le premier l’avis plus radical de vendre une partie des biens des couvens pour éteindre une portion de la dette publique.

Pompeo Neri avait dans sa jeunesse rempli à Pise une chaire de droit public, pendant qu’un autre réformateur du même esprit, mais plus célèbre parce qu’il fut porté sur un plus grand théâtre, Tanucci, futur ministre du roi de Naples, y enseignait le droit civil. Pendant dix années qu’il passa à Milan, Neri s’était lié avec Beccaria et les autres savans et philosophes de la Lombardie. C’est dans ces noms, alors populaires, et par conséquent dans l’opinion du temps, qu’il faut chercher la cause réelle de toutes ces premières tentatives d’émancipation, qui, pour avoir été insuffisantes ou mal conduites, devinrent plus tard des élémens de la révolution française. Le caractère de son esprit était la prudence et les ménagemens, par là il était en concordance avec les vues de François ; mais Léopold, dont il combattait les mesures précipitées ou extrêmes, se refroidit envers lui, et le regretta peu quand il mourut.

Moins circonspect que Neri, le sénateur Ruccellai unissait néanmoins à la hardiesse une grande dextérité ; il allait vite, mais par des détours ; il savait envelopper les choses, et avait pour principe qu’il est quelquefois bon de mettre dans, la rédaction des lois un vague et une latitude favorables aux interprétations inattendues qu’on pourrait vouloir un jour leur donner. Il avait des sentimens religieux qui n’amortissaient nullement la verdeur de son opposition au clergé. Ce fut lui qui exposa, dans un mémoire à la régence, la théorie souvent employée depuis, d’après laquelle a l’église, considérée comme propriétaire, n’est qu’une association autorisée, dont les lois de l’état ont fait une personne morale, laquelle personne morale dépend par conséquent des lois qui l’ont faite, aussi bien que toutes les autres associations et corporations autorisées, » d’où il suit que si l’état déclare la personne morale dissoute, ses propriétés tombent en déshérence, et l’état peut s’en emparer.

Ainsi, en Toscane comme ailleurs, un antagonisme déjà très animé entre le pouvoir civil et la puissance ecclésiastique se manifestait de lui-même ; un ordre nouveau cherchait spontanément à se dégager de l’ordre ancien. Si les vues particulières des princes lorrains donnaient plus d’activité à cette fermentation, longtemps étouffée par les grands-ducs de la maison de Médicis, il y avait aussi une opinion indigène déjà formée, et qui soufflait dans le même sens. Les ministres de François ne manquaient pas d’ailleurs de rattacher leurs projets à une tradition déjà ancienne, quoique interrompue par les événemens, à des actes qui remontaient aux plus beaux temps de la république. Ils rappelaient que, dès 1346, les magistrats s’étaient déjà fatigués de rencontrer trop souvent sur leur chemin une puissance indépendante de l’état, qui s’ingérait dans, les affaires purement civiles, et qu’ils avaient puni sévèrement les agens du saint office pour arrestation arbitraire. On avait même fait alors un règlement remarquable qui limitait les pouvoirs de l’inquisition, supprimait une partie de ses agens, fermait ses prisons, et, pour rendre ces dispositions statues, fondait un corps spécial et permanent de magistrats nommés les quatorze défenseurs de la liberté, chargés d’examiner tous les actes de juridiction émanés de la puissance ecclésiastique. » C’était en principe l’attribution même du parlement de France, aujourd’hui dévolue au conseil d’état, de vérifier avant la publication les bulles et décrets du saint siège, qui auparavant étaient exécutoires partout par le seul fait de la promulgation à Rome. En 1415, ce règlement, devenu lettre morte par l’influence des guelfes, fut renouvelé. Par un statut célèbre, il fut défendu à tous les citoyens de recourir à une juridiction étrangère, et aux tribunaux de la république d’admettre aucun acte émané d’une autre autorité que celle de la commune de Florence, sans l’autorisation expresse de la seigneurie. Au commencement du siècle suivant, deux papes de la maison de Médicis, Léon X et Clément VII, renversèrent facilement cette barrière, devenue d’ailleurs sans objet, puisqu’ils exerçaient eux-mêmes et l’autorité politique à Florence et l’autorité pontificale à Rome. Quand l’état fut définitivement transformé, en monarchie, la pensée du statut de 1415 fut de nouveau reprise par Cosme Ier, qui établit en 1546 un corps de magistrature permanent, reproduisant par ses attributions l’ancien collège des quatorze défenseurs de la liberté ; mais. Cosme songeait peu à la liberté, il ne voulait que se défendre lui-même contre Paul III, son ennemi. Abolie par Cosme III, relevée derechef par Jean Gaston, cette importante institution ne fut plus qu’une arme aux mains de l’arbitraire. L’idée qu’elle exprimait n’en était pas moins devenue, dans toutes ces alternatives, plus précise, plus générale ; c’était une véritable tradition, et à l’avènement de la maison de Lorraine il y avait à cet égard, dans le gouvernement toscan, un principe établi comme dans tous les autres gouvernemens catholiques de l’Europe. Partout en effet ces gouvernemens travaillaient alors à dégager l’ordre civil, à renfermer le pouvoir clérical dans le domaine de la croyance, et à dénouer cet entrelacement de deux puissances indépendantes qui luttaient sur le même sol, avec des prétentions mal définies, ou laissées volontairement dans un vague éternel ; partout aussi on mettait une limite aux propriétés toujours croissantes du clergé, et même on commençait à en discuter le principe. En France, on lui disputait son immunité, on voulait le soumettre à l’impôt du vingtième, on lui interdisait les nouvelles acquisitions, et à ce propos on écrivait des livres, on interrogeait le droit naturel, le droit public, l’histoire : discussion de sinistre augure ! C’était en 1749 et quarante ans plus tard la conclusion en fut tirée, Gênes en 1762, et successivement le duc de Modène, la petite république de Lucques, le duc de Parme, l’électeur de Bavière, Marie-Thérèse d’Autriche pour le Milanais, le roi de Portugal, établissaient ou renouvelaient la même interdiction. Tandis que le clergé, se prétendant simple dépositaire au nom de l’église, qui reçoit toujours et n’abandonne jamais, défendait comme choses sacrées tous ses droits, toutes ses exemptions, ses juridictions, ses propriétés, d’autre part, dans la chaleur du combat, le pouvoir civil le menaçait jusque dans son organisation intérieure. Ce lourd traité de Febronius, que Joseph II faisait enseigner dans ses écoles, était devenu comme l’arsenal d’une insurrection théologique contre Rome ; il s’agissait déjà de rompre le lien qui rattache les églises nationales à leur centre. Joseph en Autriche, Léopold en Toscane, pénétraient jusque dans la sacristie, réglaient les cérémonies de la messe et corrigeaient le rituel, et déjà ces réformes, tournant au puéril et au ridicule, avaient provoqué des insurrections populaires et fait verser du sang, quand la révolution de France, prenant les choses de plus haut et dans un plus large embrassement, vint réconcilier les deux puissances adverses en les écrasant l’une contre l’autre. Ce fut seulement sur cette ruine que la lumière se fit, et malgré quelques nuages inévitables dans une atmosphère si vague et si mobile, l’organisation française des choses ecclésiastiques apparaît seule aujourd’hui comme un système approprié aux circonstances : tant les solutions simples sont difficiles à trouver, et tant il est vrai que la sagesse humaine, cherchant ; en vain à trier ses traditions et ne sachant ce qu’il en faut perdre ni ce qu’il faut en garder, n’y voit clair trop souvent qu’à la lueur de l’incendie qui les consume !

C’était pourtant un bel exemple qu’avaient donné aux gouvernemens contemporains ces princes de Lorraine transportés en Toscane. S’ils commirent des fautes, si François, trop occupé en Autriche, voyait les choses de trop loin et semblait manquer de résolution, si Léopold, les regardant de trop près, se laissait éblouir par des minuties et n’apercevait plus la limite qu’il faut garder, si enfin on peut supposer que, dans leurs entreprises sur la noblesse et sur le clergé, ils songeaient surtout à fortifier leur pouvoir et à concentrer dans leurs mains toute autorité politique et administrative, on ne peut cependant méconnaître dans l’ensemble de leur conduite un amour désintéressé du mieux, un sentiment du devoir royal tel qu’on l’entendait alors, et un bon et volontaire accueil de cette portion d’idées utiles et bienfaisantes qui, au milieu d’une grande corruption, se faisaient pourtant jour de toutes parts au XVIIIe siècle. C’était d’ailleurs comme un penchant contracté et transmis dans leur famille depuis que le père de François, rétabli en Lorraine à la paix de Ryswick, mais dans une situation précaire et sans avoir seulement le droit de relever les remparts de sa capitale, s’était tourné tout entier au gouvernement paternel, aux progrès de l’instruction, des beaux-arts et de la richesse publique. On connaît le bel éloge qu’a fait Voltaire de ce prince, « l’un des moins grands souverains de l’Europe et celui qui a fait le plus de bien à son peuple, » qui trouva la Lorraine désolée et déserte, la repeupla et l’enrichit, qui releva la noblesse de la misère où la guerre l’avait réduite, et cherchait les talens « jusque dans les boutiques et les forêts pour les mettre au jour et les encourager, » et dont les excellentes qualités n’avaient pas peu servi à préparer à son fils le chemin du trône de l’empire.

Cet esprit, ce goût d’administration pacifique et d’activité intelligente, ils le portèrent en Toscane, où il produisit aussitôt des essais de réformes et d’améliorations dans tous les recoins de l’économie et de l’organisation publique. Et cependant ces cinquante années de travaux n’avaient produit aucun résultat complet. Les Médicis, pendant deux siècles de pouvoir absolu, avaient plongé la nation dans une si profonde torpeur, qu’elle opposait au bien qu’on voulait lui faire, non-seulement l’inertie, mais la résistance même. Ne serait-ce point parce que les réformes, même les plus justes, ne s’opèrent bien que quand la société les comprend, les approuve, en indique la mesure par son assentiment ou sa critique, en un mot quand elle y prend part, quand elle est consultée et constituée pour cette consultation ? Sans doute, dans des circonstances extraordinaires, surtout après de grands périls, on voit quelquefois une main absolue saisir tous les pouvoirs et réaliser de grandes créations ; mais cette main ne fait alors que dégager et exécuter des conceptions déjà débattues et éclaircies, elle ne fait que consolider les révolutions qu’elle termine, et c’est encore la pensée publique qui la conduit. Il n’en est plus ainsi lorsque, à la place de cette dictature temporaire, on voit à l’œuvre un pouvoir absolu de longue durée, qui, après avoir accoutumé la société au silence, à l’indifférence et à l’ignorance de ses propres intérêts et de sa propre situation, s’apprête à expérimenter quelque idée nouvelle sur cette masse inerte qui ne sent point son mal. La pensée de ce pouvoir n’est plus alors qu’une pensée individuelle ; il marche seul avec elle ; mille entraves invisibles l’arrêtent à chaque instant ; il dévie ou il outre-passe, il n’est ni appuyé ni suivi, et quelque jour, marchant toujours seul dans les ténèbres de son omniscience, il pose le pied là où il y a un abîme.

Où en est aujourd’hui la Toscane ? Après avoir, pendant un siècle, fait les expériences les plus contraires par la précipitation et par des lenteurs funestes, par des élans irréfléchis et par d’impuissans efforts pour rebrousser chemin contre le courant, saura t-elle saisir le moment propice pour fonder enfin ce concours régulier et ce travail commun du gouvernement et de la nation, dont l’absence laisse un si grand vide et crée de si grands dangers ? Jamais l’occasion ne fut si favorable ni si pressante. D’un côté, les rêves extravagans se sont évanouis dans leur propre fumée ; de l’autre, l’impossibilité de saisir un point fixe dans le passé, de résister à un torrent que les obstacles ne font qu’élargir, n’est pas moins évidente. Ce ne sont plus seulement les peuples qui crient à l’Italie de marcher : les gouvernemens eux-mêmes, et les plus resserrés dans le principe d’autorité, la pressent d’instances et même de menaces, tant il paraît urgent de coordonner pendant le calme des institutions assez solides pour supporter les orages de l’avenir, et de chercher la stabilité même dans le mouvement commun qui emporte le monde. Or, il ne faut pas s’y tromper, au fond de ces réformes plus ou moins restreintes que l’Europe exige, il y a le principe de la liberté de la pensée humaine, qui en est l’âme, et qui ne se laissera pas éluder. Cette liberté, qui n’est que le besoin des convictions sincères, n’est plus seulement dans le désir des hommes éclairés ; elle est un fait déjà victorieux, présent partout, même dans le silence imposé aux peuples ; il faut la reconnaître et la régler au grand jour, si mieux on n’aime la voir éclater en désordres par des éruptions souterraines. Jusqu’à ce moment, elle s’emparera, pour s’en faire des armes nouvelles, de toutes les concessions accordées d’une main défiante et avare ; sûre d’elle-même, à chaque pas qu’on fera vers elle de mauvaise grâce, elle se sentira plus forte, et sa puissance de fascination redoublera. Autant donc il est nécessaire de bien voir le but où l’on est entraîné, autant il est nécessaire d’y marcher résolument et de bonne foi. Espérons que le gouvernement de la Toscane, animé des bons instincts des règnes précédens, instruit par leurs erreurs, saura y puiser en même temps la force et la mesure, et rehausser au niveau que son histoire lui assigne ce peuple si riche en intelligence, et qui peut si bien encore, sans agrandir son territoire, conquérir le genre de grandeur qui fut propre à ses pères : Magna parens frugum, Saturnia tellus, — Magna virûm !


LOUIS BINAUT.