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La Théologie et le Symbolisme dans les catacombes de Rome

Revue des Deux Mondes tome 58, 1883
B. Aubé

La théologie et le symbolisme dans les catacombes de Rome


Les Catacombes de Rome, histoire de l’art et des croyances religieuses pendant les premiers siècles du christianisme, par Théophile Roller, 2 vol. in-folio, Paris, 1882 ; Moret et Cie.


On sait que, dans les profondeurs du sous-sol de la campagne romaine, se cache un groupe de nécropoles lesquelles, au commencement du Ve siècle, alors qu’on cessa décidément d’y porter des corps, formaient dans l’inextricable réseau de leurs galeries superposées une cité presque aussi étendue et certainement plus peuplée de morts que Rome au temps de sa plus grande splendeur antique n’avait compté de vivans. On ne connaît pas encore, et on n’a pu mesurer tous les quartiers épars de la Rome souterraine. Cependant des calculs sérieusement faits permettent d’évaluer à un millier environ de kilomètres la longueur de ses ruelles étroites, mises bout à bout, et d’estimer à six ou sept millions le nombre des créatures humaines qui y ont été déposées pendant un peu plus de quatre siècles. Nous parlons des catacombes de Rome, comme on les appelle vulgairement. Longtemps on crut que les catacombes de Rome avaient pour origine des carrières de pierre ou de sable anciennement exploitées ; qu’elles avaient été des lieux, de sépulture où païens et chrétiens reposaient dans une indiscernable promiscuité ; que dans les premiers siècles de l’église, les chambres qui y sont creusées avaient été des lieux destinés à la réunion des chrétiens et à la célébration de leur culte, ou l’ordinaire retraite des fidèles, et, que toutes les tombes et sarcophages qui s’y trouvent avaient contenu des martyrs. Ce sont là des préjugés auxquels ceux qui savent ont renoncé. Les catacombes de Rome sont l’œuvre exclusive de plusieurs générations de chrétiens, ce sont des lieux de sépulture creusés par les chrétiens pour leurs seuls frères. En dépit de quelques marbres qui portent les signes païens D. M. on D. M. S., on peut affirmer que nul païen n’y a trouvé place. Il suffit, d’autre part, de la plus légère inspection pour se convaincre que les catacombes de Rome n’ont jamais été des sablonnières utilisées après coup. Les cryptes ou chambres funéraires où les corridors débouchent ou d’où ils partent furent trop étroites à l’origine pour qu’il soit possible de supposer qu’elles servirent primitivement de chapelles ou de lieux d’assemblée ; d’autre part, les conditions d’obscurité, d’insuffisance d’air respirable, ou d’insalubrité au milieu de corps en décomposition, mal clos dans un tuf poreux, devaient rendre ces lieux inhabitables aux vivans. Ce n’est qu’exceptionnellement, et aux plus mauvais, jours de la persécution, que quelques chrétiens poursuivis, traqués, ont pu y chercher momentanément un refuge. Enfin, s’il y eut çà et là des restes de martyrs dans ces souterrains, comme cela n’est pas douteux, leur nombre est infime comparé à la population de fidèles de tout âge qui s’y sont endormis avec l’espoir du réveil, dans la paix des contemporains et dans la paix du Christ. Des livres des savans, ces notions, très certaines, ont passé dans l’esprit des personnes instruites et curieuses qui ne veulent pas rester étrangères à la connaissance de cette nouvelle antiquité chrétienne, qui a désormais sa place à côté de l’antiquité classique.

Après de longs siècles d’ignorance, d’oubli et d’indifférence, Antoine Bosio, le premier, avait pensé que les catacombes de Rome étaient matière d’archéologie et qu’on en pouvait tirer de précieuses lumières pour la connaissance de la primitive église. Le premier, avec un zèle passionné que n’arrêta pas le risque une fois couru de s’y perdre, il s’engagea dans ces obscurs labyrinthes et commença l’exploration méthodique de ces ruines vénérables, plus entamées jadis par la barbarie des hommes que par la main du temps. Il commença la description des lieux, copia des peintures, recueillit de nombreuses épitaphes, laissant parfois son nom sur les murs des cryptes à l’imitation des anciens pèlerins. Le résultat écrit de ses premières découvertes ne parut qu’après sa mort. Il avait ouvert la mine et tracé la voie à l’avenir. Mais, après Bosio, les catacombes romaines furent exploitées moins comme une source de renseignemens destinés à compléter les témoignages proprement littéraires que comme une carrière de reliques et d’objets de haute curiosité. Des érudits cependant et des artistes y trouvèrent la matière de publications intéressantes à divers titres. On en exhuma des inscriptions que Bosio n’avait pas relevées, on décrivit des parties ou des monumens qu’il n’avait pas vus ; mais la ténacité, l’esprit de suite, la méthode, la largeur de vues manquèrent en général aux explorateurs. Avant M. J.-B. de Rossi, nul ne conçut l’idée d’une description scientifique à la fois complète et exacte des catacombes, nul n’entreprit de déterminer l’emplacement de chaque nécropole, d’en marquer les dispositions, d’en retrouver les noms, d’en suivre les excavations successives, de retracer l’histoire des principales cryptes dans leur état primitif et dans les transformations qu’elles ont subies.

C’est la gloire incontestée de M. de Rossi d’avoir commencé ce travail et, en plusieurs maîtresses parties, de l’avoir achevé. Le pourra-t-il terminer ? On doit le souhaiter, mais cela est douteux. En matière d’histoire pure une vie d’homme suffit à ressusciter la vie de plusieurs générations. Ici, que de difficultés ! que d’obstacles matériels pour lesquels il faut patience et longueur de temps ! Les fouilles ne se font pas aussi vite que les études de textes et les déchiffremens de manuscrits. Les emplacemens exacts de toutes les nécropoles chrétiennes ne sont pas connus précisément, et eût-on le fil d’Ariane, on n’y avance pas comme dans des rues ouvertes au soleil. Des matériaux les obstruent qu’il faut déblayer, et ces matériaux, membres brisés pour la plupart de précieux monumens, doivent être passés au crible en quelque sorte. On n’avance que lentement, pas à pas et à grands frais. Mais c’est ici le lieu de dire que qui a commencé a plus d’à moitié fait. En tous cas, nul désormais ne peut parler des catacombes de Rome sans se mettre à la suite de M. de Rossi et, sinon accepter toutes ses conclusions historiques ou dogmatiques, au moins sans s’appuyer sur les descriptions qu’il a faites et sur les monumens qu’il a découverts, et qu’il a su, par une méthode nouvelle et très heureuse, ne pas séparer des lieux mêmes où il les a trouvés. C’est aussi l’avis très formel et sincère de M. Théophile Roller, qui a publié, il y a quelques mois, deux superbes volumes illustrés de planches gravées ou photographiées d’une scrupuleuse exactitude, intitulés : les Catacombes de Rome, fruit d’un long et consciencieux travail pendant un séjour de quinze ans en Italie, de visites assidues dans les cimetières souterrains de la ville éternelle et d’une pratique journalière des localités et des monumens épigraphiques et figurés. Au commencement de la substantielle introduction de cet important ouvrage, M. Th. Roller, après avoir rappelé et caractérisé avec précision les divers travaux dont les catacombes de Rome ont été l’objet depuis la Roma sotterranea de Bosio, publiée en 1634, s’exprime ainsi : « Il n’est plus possible de rien écrire sur ces matières sans avoir entre les mains non-seulement les trois volumes de la Roma sotterranea de M. de Rossi, mais encore les Inscriptiones christianœ urbis Romœ, son Bulletino di archeologia cristiana et les autres écrits dont il a enrichi la science. » Puis, après avoir noté les merveilleuses facultés d’intuition qui ont conduit M. de Rossi à tant de belles découvertes, M. Roller ajoute : « Dans les questions de fait, M. de Rossi est encore le guide le plus sûr qui ait mis ses lumières au service du public. Nous ne saurions assez dire quelle reconnaissance lui doivent la science et l’art. C’est sur ses renseignemens que nous marchons, sans abdiquer notre liberté de jugement. »


I

Le très considérable ouvrage de M. Théophile Roller est tout autre chose qu’une interprétation, une vulgarisation ou un résumé de la Rome souterraine de M. de Rossi. C’est un livre indépendant et personnel. Son sous-titre porte : Histoire de l’art et des croyances religieuses pendant les premiers siècles du christianisme, — au sein du christianisme primitif, bien entendu. Les catacombes de Rome sont la source principale où l’auteur a cherché les élémens de cette double histoire, mais non la source unique. Au besoin, il invoque d’autres monumens écrits ou figurés qui se trouvent dans les musées et dont la provenance n’est pas toujours certaine. Il fait appel aussi parfois, au moins pour l’étude des croyances, aux textes des pères et des docteurs de l’église, lesquels lui servent à commenter ou à contrôler les témoignages qu’il tire des épitaphes et des monumens figurés, et où il croit pouvoir appuyer ses thèses.

Il y a, en effet, dans cet ouvrage, je n’oserais dire un système préconçu ou un parti-pris, mais des thèses particulières qui tournent autour d’une thèse générale, en relèvent, et en forment comme les divers chapitres ; c’est à savoir que nombre de doctrines, d’institutions et de rites, qui paraissent l’essence même du catholicisme tel qu’il est compris et pratiqué aujourd’hui, sont les déviations des croyances ou des coutumes du premier âge de l’église chrétienne, et, relativement à celle-ci, des nouveautés. Quoi qu’elle vaille en général, cette thèse est une thèse protestante, conforme par conséquent aux habitudes d’esprit de M. Roller, qui est pasteur protestant ; d’où plusieurs, sans doute, ne manqueront pas de dire qu’elle n’est pas née des faits et de leur analyse indépendante et impartiale, mais les a précédés et parfois déformés.

Au point de vue philosophique, cette thèse est peut-être plus vraie que celle qui affirme l’unité et l’identité absolues à travers les vicissitudes du temps. L’immobile n’est pas de ce monde, et l’histoire a pour matière ce qui change. Dès l’âge apostolique, sans doute, toutes les âmes fidèles n’étaient pas jetées dans le même moule. Le tour d’esprit, le caractère individuel, l’humeur, la culture intellectuelle, la façon de sentir et de comprendre le maître, introduisirent bien des différences au sein d’une même foi et d’espérances communes. Pierre-et Paul, les deux maîtresses colonnes de l’église, les deux acolytes de Jésus dans tant de monumens figurés, ne se sont-ils pas querellés à Antioche ? Celui-ci n’accusait-il pas celui-là de judaïser ? N’ont-ils pas représenté dans l’église deux tendances diverses, et leurs disciples n’ont-ils pas accrut un moment ces divergences au point de les transformer en divisions en apparence irréconciliables ? Plus tard, sans parler des hérétiques et de leurs entreprises, que de variétés ! Est-ce que Tertullien, si ami de la tradition, entendait la vie chrétienne comme les opportunistes de Rome ? Est-ce qu’Origène comprenait la doctrine nouvelle comme les illettrés de son temps ? Cependant, si la grande Antioche, le centre le plus important des premières missions apostoliques, avait des catacombes chrétiennes, et qu’elles nous fussent ouvertes, il est permis de croire qu’on y trouverait le même trésor de croyances implicites, les mêmes effusions de piété et d’espérances que nous fournissent les cimetières souterrains de Rome. Le temps a fait son œuvre ensuite. Il a éliminé et passé au crible bien des idées, déterminé ce qui était confus, fixé en formules une foi ondoyante et diverse, établi successivement la hiérarchie, les rites et les dogmes. Le christianisme avant d’être une institution et, en Orient surtout, avec ses patrons impérieux, les princes chrétiens, une institution d’état, n’a été qu’une foi assez large pour prétendre embrasser le monde. L’église qui déjà, au milieu du IIIe siècle, est comme une vaste cité, munie de tous ses organes vitaux, et, comme disent ses interprètes officiels, une milice, n’était au Ier siècle qu’une association d’âmes éprises d’idéal, mal satisfaites des grossièretés, du vide, des sécheresses et des routines des religions établies, éprises d’un ciel plus pur et plus largement ouvert et aspirant avec une ardeur extraordinaire au royaume de la justice, de la lumière et de la paix que le divin maître avait annoncé. Je me trompe fort, ou toutes les idées que la critique a, depuis nombre d’années, mises au jour et au clair, sont celles, ou peu s’en faut, de M. Roller. Peut-être a-t-il cru que, pour ce qui regarde la description et l’explication des monumens épigraphiques ou figurés des catacombes de Rome, tout était dit et qu’on ne pouvait que répéter les maîtres et particulièrement le dernier et le plus illustre M. de Rossi, et qu’il n’y avait moyen d’être nouveau qu’en essayant « une synthèse partielle » et en instituant, d’après les données des catacombes, une comparaison entre le christianisme des premiers siècles et les formes principales qu’il a revêtues depuis. L’œuvre en fait paraît aboutir à une polémique anticatholique et à une apologie voilée du protestantisme, c’est-à-dire à quelque chose d’un peu étroit. M. Roller a l’air de se défendre d’une pareille visée quand il écrit : « Il pourrait bien arriver qu’en cherchant bien, les catholiques et les protestans trouvassent que les chrétiens des catacombes n’étaient ni des catholiques au sens moderne, ni des protestans, encore moins des libres penseurs [1]. » Il restera donc seulement à constater entre les deux grandes fractions du christianisme « non pas tant la descendance absolue que le degré de parenté avec les croyans des premiers siècles. » Ainsi réduite, la thèse reste encore frappée d’étroitesse. Pour être dans les nuances, on demeure dans l’infiniment petit des querelles d’école, avec l’inévitable risque ou d’effacer involontairement ce qui gêne, ou d’atténuer encore ce qui est vague et indécis, ou de préciser outre mesure ce qui, dans le langage figuré des peintures ou les larges formules des épigraphes, est nécessairement très enveloppé. Y a-t-il en effet une doctrine et une liturgie dans les catacombes de Rome ? Tout au plus des ébauches et d’indistincts linéamens de l’une et de l’autre, des représentations d’agapes ou de cène, des vœux pour ceux qui ont quitté la vie, des souhaits de repos, de paix, de lumière et de rafraîchissement en Dieu et dans le Christ. Tout cela est presque le seul Credo des catacombes. Autre chose sont les formules et les symboles de foi qui se discutent et s’écrivent ailleurs. Ces voix sorties du cœur, il y a quinze siècles : « La paix avec toi. — La paix dans le Christ. — Vis en paix avec Dieu. — Que Dieu te rafraîchisse, » sont autrement vivantes et touchantes que tous les formulaires. N’y a-t-il pas péril de les dessécher en les analysant ? Les articles délibérés et votés à Nicée par les trois cent dix-huit, — lesquels n’ont pas donné plus d’intensité à la foi religieuse des croyans, — ne sont nulle part écrits sur les parois des catacombes de Rome. Est-ce à dire que tous ceux qui, après 325, ont été inhumés dans leurs obscures galeries, ne les admissent pas ou s’en souciassent peu ? Qui pourrait le dire et sur quel fondement ?

Tels ou tels ont prétendu tirer des catacombes romaines, de leurs peintures aux trois quarts effacées, de leurs épitaphes en général si brèves et si souvent tronquées, des argumens en forme en faveur des dogmes et des cérémonies liturgiques du catholicisme actuel. M. Roller semble essayer indirectement la même opération en faveur du protestantisme et chercher dans les mêmes souterrains les patriarches de la réforme. Des deux côtés on paraît avoir trouvé ce qu’on cherchait. C’est l’heureuse chance de la foi véritable. Selon moi, les deux entreprises se valent. Les catacombes de Rome sont le grand et saint dortoir d’une immense multitude de chrétiens des quatre premiers siècles. De la plupart on ne sait ni les pensées intimes ni les noms. La foi qui fit battre le cœur de tous ceux qui y ont reposé portait apparemment en semence le catholicisme ultra-montain et les variétés des confessions protestantes, puisqu’ils en sont sortis, mais il faut avoir une double vue pour les distinguer dans ces germes obscurs.

L’église du XIIIe siècle ne ressemble pas sans doute à celle du Ier sur bien des points. Elle en vient cependant, comme la royauté de saint Louis vient de celle de Clovis, à travers mille courans entrecroisés d’influences diverses et mille insensibles accidens. De même, les nuances ou écoles à peine chrétiennes du protestantisme contemporain sont les produits de la réforme de Luther, qui certainement ne les prévoyait pas et ne les eût pas avouées. Quelle petite besogne de démontrer la distance du point de départ au point d’arrivée ! Les uns disent déviations ou contradictions, les autres successions et développemens. L’intéressant serait de noter, de saisir au passage et de déterminer avec précision les influences variées qui ont agi dans ces transformations progressives et amené peu à peu les prétendues nouveautés.

Pour ce qui regarde les catacombes romaines, elles sont le commun berceau de toutes les sectes chrétiennes. Nulle d’entre elles, ce semble, n’a le droit de les considérer comme sa chose, son bien, son lieu d’origine exclusif et d’en déposséder les autres sous prétexte d’infidélité de conscience et d’altération de croyances et de rites. Quelle secte, sur ce point, est sans péché ?

La critique générale que j’adresserai donc tout d’abord à l’ouvrage de M. Roller, c’est la couleur protestante qu’il a parfois. C’est un livre de bonne foi assurément, mais c’est un livre de foi plus dogmatique et plus militante que je n’eusse voulu, et qui porte à chacun de ses chapitres la trace de préoccupations qui ne sont pas purement historiques. C’eût été assez, selon moi, de constater les idées et les croyances dont les monumens écrits ou figurés des catacombes de Rome portent témoignage sans en faire le point d’appui d’une argumentation qui ne parait pas toujours péremptoire, malgré l’appel sommaire qu’on fait aux textes des écrivains de l’église plus ou moins contemporains de ces temps reculés.

Il ne m’en coûte pas, après cela, de reconnaître la patience, l’étendue des recherches et la parfaite sincérité de M. Roller. Quoi que vaille sa polémique, on ne peut nier la sûreté et l’abondance de ses informations. Il a placé, en somme, sous les yeux des lecteurs, dans ses deux beaux volumes, toutes les pièces figurées ou épigraphiques qu’on a tirées des catacombes de Rome ou qui y demeurent encore. On peut disputer de la valeur et de la portée des commentaires dont il accompagne les monumens, ou de la date ordinairement approximative qu’il leur assigne, ou du symbolisme excessif, à mon sens, qu’il leur prête parfois, mais ces monumens sont là chacun à côté du texte qui s’y rapporte et de l’interprétation qu’il en fait, dans l’état où les meilleurs explorateurs les ont copiés, et, quand il était possible, dans des images prises directement par la photographie d’après les originaux eux-mêmes. Par là, le livre de M. Roller, pour ceux mêmes qui n’en admettraient pas toutes les conclusions doctrinales, peut rester un très précieux instrument d’études, en tant que fidèle témoin des choses mêmes.


II

J’ai exprimé le doute qu’il y eût à proprement parler une doctrine dans les catacombes de Rome, soit dans les monumens figurés, soit dans les épitaphes. J’exprimerais volontiers le même doute à propos de l’art. On a trouvé dans ces cryptes nombre de fresques, de marbres gravés ou sculptés. Ces monumens, encore une fois, ne sont pas vides de sens chrétien, mais ils n’ont pas grand’chose à faire avec ce qu’on appelle précisément le dogme. De même les peintures, les stucs et les marbres sont plus ou moins beaux et expressifs, mais d’abord on peut croire, comme M. Roller le dit quelque part, que la préoccupation esthétique, à savoir la recherche de la beauté et de l’harmonie des formes, fut en général étrangère à leurs auteurs. En second lieu, ces monumens figurés ne révèlent pas l’avènement d’un art nouveau, original, sui generis. L’art que le christianisme a particulièrement marqué de son empreinte, c’est l’art byzantin, qui se montre à peine dans les peintures les plus tardives des catacombes. Dans les quatre premiers siècles, le christianisme n’a ni transformé ni renouvelé l’art. Les cimetières souterrains de Rome n’apprennent à personne que, dans les quatre premiers siècles, il se forma loin des yeux du grand public une école fermée de décorateurs, de peintres et de sculpteurs qui, rompant avec les procédés d’expression en usage, comme les fidèles avaient rompu avec la religion et le culte établis, fondèrent une tradition nouvelle. M. Roller l’écrit fort bien : « Le christianisme a pénétré de son esprit l’expression de la pensée humaine traduite par le pinceau et par le ciseau ; mais nous ne voyons pas qu’une impulsion nouvelle ait été imprimée à l’art par l’introduction d’une nouvelle manière de concevoir et de sentir. On ne devine pas qu’une vie artistique soit née de ce rajeunissement de la vie religieuse, du moins pour ce qui regarde l’Occident… A l’époque où furent creusés les cimetières souterrains, l’art latin régnait seul ou presque seul en Occident. Qu’ont fait, les sculpteurs ou les peintres convertis ? Ils ont exprimé des idées nouvelles en se servant du vieil instrument. Prenez une œuvre païenne et une œuvre chrétienne de la même époque, abstraction faite du sujet, vous leur trouverez un air de famille ; même coup de main, même goût, même style, on peut presque dire même école. On n’a pas l’idée ou le temps de créer une forme inconnue. L’esprit nouveau se contente des vieux vaisseaux… Le style latin avait eu son plein épanouissement en dehors de la religion nouvelle. Il était fils du paganisme et du génie classique grec. Nous sommes contraint de dire qu’il n’emprunta pas grand’chose au christianisme. La preuve en est qu’il n’en fut pas retardé dans sa décadence. »

Ceci me paraît absolument vrai, bien que tous peut-être n’en conviennent point. Entre l’art chrétien des catacombes, tel qu’il apparaît dans les morceaux qu’on fait remonter à la fin du Ier siècle, et l’art païen des peintures et des fresques décoratives de Pompéi, qui sont à peu près de la même époque, la différence est fort petite. Les sujets seuls varient, et pas même encore les sujets purement décoratifs. Dans les peintures païennes comme dans les fresques des catacombes, ne voit-on pas représentées des scènes de vendange et de moisson, des pampres entrelacés avec des oiseaux qui y volent, de petits enfans ailés cueillant ou pressant des grappes de raisin, le pasteur portant une brebis ou une chèvre sur ses épaules, Orphée avec sa lyre entre les bêtes adoucies par l’harmonie de ses chants, Ulysse attaché au mât de son navire pour résister aux séductions des sirènes ? Que ces enfans ailés s’appellent des génies, des amours ou des anges, qu’importe ? Est-il absolument sûr que l’artiste qui a décoré à la pompéienne le portique de l’hypogée de Domitilla fût chrétien, en effet, et qu’en peignant ces gracieux entrelacemens de vigne, il ait songé à traduire aux yeux quelque parabole évangélique ? L’art a ses règles et ses lois, qui sont indépendantes des pensées qu’il traduit. C’est une langue universelle dont les chrétiens se servirent comme les autres sans lui demander aucun sacrifice incompatible avec sa nature. Ils employèrent ses formes comme ils se servirent des lettres en usage pour graver leurs épitaphes. Tous les peintres qui ont décoré les chambres intérieures des catacombes étaient sans doute des chrétiens. Mais Tertullien reprochait à plusieurs fidèles de son temps de ne pas se faire scrupule de travailler pour la décoration des édifices et des temples païens. Il y a eu aussi dans les premiers temps de l’église des médecins chrétiens. On en signale dans les catacombes, et les Actes des martyrs nous fournissent les noms et nous racontent les aventures plus qu’à demi légendaires de quelques-uns d’entre eux, comme Alexandre, Papylos et Tryphon. Est-ce dire qu’il y eût une médecine proprement chrétienne ? Il n’y a pas davantage d’art chrétien à cette époque, à moins qu’on ne fasse consister exclusivement l’art dans le choix du sujet, et encore n’est-ce souvent que par des tours de force d’interprétation symbolique qu’on est parvenu à christianiser plusieurs des scènes et des fresques que l’on rencontre aux catacombes.

Au temps où la main est légère et sûre, où les artistes n’ont pas encore désappris l’aisance, la grâce des attitudes et le naturel facile dans la représentation des figures vivantes, au temps où l’on sait dessiner, garder l’harmonie, la souplesse et les justes proportions des formes, et grouper des personnages, on s’en aperçoit aux catacombes comme ailleurs. Le bon style y est un témoignage certain d’antiquité. Quand la décadence de l’art a commencé partout, elle est frappante là aussi. Je n’entends pas que ce soit la même chose de regarder les peintures trouvées au Palatin ou à Pompéi, et celles des cimetières souterrains de Rome chrétienne. La loi d’accommodation du pinceau ou du ciseau aux conditions des lieux, des sujets à rendre ou des idées à traduire, change bien les choses. Le nu est rare dans les catacombes. Il n’est pas sans exemple pourtant. Daniel est d’ordinaire nu entre ses deux lions, Jonas repose nu sous le calebassier, et Adam et Eve sont représentés nus ou peu s’en faut sur les sarcophages. Mais le nu ici est toujours chaste. Les ténèbres du séjour des morts chrétiens pouvaient être consolées, si je puis dire, par l’expression des espérances d’immortalité heureuse qui avaient rempli les cœurs de ceux qui y reposaient et remplissaient les cœurs des frères survivans. L’attente de la vie à venir, les divines promesses sous les diverses formes si plastiques qu’elles avaient revêtues dans la bouche du bon maître ont donné lieu à des scènes qui, comme on sait, n’ont rien de triste. Les plus anciennes parties de la Rome souterraine ne sont pas la cité dolente de Dante, le séjour des larmes et des regrets. Une joie douce, grave et confiante respire dans plus d’une représentation figurée des catacombes. Mais dans ces peintures pénétrées d’une sereine allégresse, tout est pur, noble, élevé. On sait bien que la gaîté des païens n’a pas toujours ces accens. Trop souvent la grossièreté ou l’immoralité la dégradent. On sait aussi quelle tristesse sombre et sans espoir se lit d’ordinaire dans les inscriptions de la plupart de leurs tombeaux, comme aussi le souvenir du rang, des titres, des hautes fonctions remplies, que l’humilité des premiers âges chrétiens a volontairement oubliés.

Le style des décorations et des peintures est cependant le même dans les catacombes et au dehors. Telle scène du cimetière de Prétextat [2] représentant un jeune homme, le pallium drapé à la grecque comme un orateur, parlant à une jeune femme qui tient à la main un vase rempli d’eau tirée d’une citerne qui est à ses pieds, pourrait être une peinture païenne. C’est moins le sentiment religieux, qu’avec la meilleure bonne volonté du monde on ne saurait distinguer dans les attitudes et les physionomies des deux personnages, que le lieu où cette peinture a été trouvée qui permet d’y voir le souvenir d’un épisode évangélique, celui de Jésus et de la Samaritaine. On peut en dire autant d’une autre scène analogue [3] trouvée dans le même caveau funéraire. Le tableau représente une femme à demi courbée vers une citerne, les deux bras étendus du côté du puits, et retenant d’une main l’anse du seau qui repose sur la margelle ; plus haut, à gauche, un personnage semble assis, comme sur les fresques pompéiennes on représentait quelque divinité de l’Olympe. Il paraît qu’il s’agit encore ici de Jésus et de la Samaritaine. Quelques-uns du moins voient Jésus dans le personnage qui n’est pas de plain-pied avec la puiseuse d’eau. Le père Garrucci devine en lui le dernier des prophètes, Malachie, celui qui annonçait l’arrivée du messager. C’est dans ces interprétations variées que triomphe la double vue. Qui n’aurait que la vue simple et rencontrerait cette peinture du cimetière de Calliste n’y verrait pas tant de malice en vérité. M. Roller discerne dans cette petite scène domestique une révolution qui s’est faite dans l’église, un oubli de la simplicité primitive. Le personnage qui siège en haut, « c’est, dit-il, la prééminence du docteur sur le simple fidèle qui a déjà surgi. On ne se parle plus d’égal à égal. Celui qui enseigne siège doctoralement. Le prêtre a pris le rôle des anciens prophètes dans l’ordre religieux comme dans l’ordre social ; il est l’héritier des philosophes dont il porte le costume, se drapant à l’exomide. Pendant ce temps, la Samaritaine, non plus une gracieuse figure drapée dans sa tunique, mais une pauvre femme court-vêtue, très affairée, tire péniblement un seau du puits. L’eau jaillissante pourtant lui retombe sur les pieds, car ce n’est pas la grâce de Dieu qui fait défaut. Qu’elle sorte du puits ou de la roche du Christ, l’eau baptismale est abondante pour laver les péchés ou pour abreuver les âmes. La pécheresse semble ne pas savoir bien la recueillir. Pour qui compare les deux fresques, celle de Prétextat et celle de Calliste, il y a entre ces deux créations toute la distance d’un simple récit biblique à une conception théologique accentuée : c’est que la première est un peu antérieure à la seconde. Au IIIe siècle, la théologie alexandrine était en floraison : elle avait fait école même à Rome, et ses subtilités n’ont pas toujours aidé à développer la piété simple. Origène enseignait que le puits de la Samaritaine était l’emblème des sens mystiques et profonds de l’Écriture ; il voulait que de ses profondeurs le peuple des croyans tirât un enseignement religieux. » J’avoue très humblement que je n’aperçois aucune espèce de préoccupation théologique dans ces deux fresques. Pour les interprètes des peintures religieuses des catacombes, toute femme auprès d’un puits s’appelle la Samaritaine. Cela va bien quand elle s’entretient avec un personnage ; mais si ce personnage plane en l’air et qu’elle ne semble ni s’occuper de lui, ni le voir, et si elle est seule auprès de la citerne ?

De même, telle ou telle scène d’agapes n’a de sens religieux qu’à cause du lieu ou elle a été peinte. Qu’on transporte à Pompéi celle de l’ambulacre de Domitilla [4] ou celle du cimetière de Calliste [5] ; on verra tout uniment dans la première la représentation d’un simple repas domestique ; dans la seconde, à cause des attitudes des personnages qui paraissent s’évertuer des deux côtés d’une table à trois pieds, une scène de conjuration ou de magie, analogue à celle qu’on a découverte sur les murs d’une chambre du Palatin. Une autre représentation d’agapes a un sens plus manifestement chrétien. Elle est encore dans un cubiculum du cimetière de Calliste [6]. En avant de la table on voit sept corbeilles remplies de pains. Sur la table même, deux couronnes (de pain ? ) et un poisson. Les convives, dont on ne saurait dire sûrement s’ils sont assis ou couchés, bien qu’ils aient un coude appuyé sur une espèce de coussin roulé et cordé, sont au nombre de sept. M. Roller, avec beaucoup d’interprètes, voit là une peinture symbolique. Le poisson suivant lui, c’est l’emblème du Christ, comme l’indique son nom mystique ΙΧΘΥΣ, Jésus-Christ Fils de Dieu sauveur, lequel figure à la fois la chair et le sang et remplace le pain et le vin.— Pourquoi donc alors ces sept corbeilles remplies de pains ? — « Le compositeur, dit M. Roller, a voulu exprimer une scène purement symbolique, » soit la manducation de l’eucharistie, soit le repas céleste des glorifiés, soit les deux choses en même temps, car « la cène, comme le baptême, mène à la résurrection. » Encore ici je n’en verrais pas si long, mais simplement un épisode de l’histoire évangélique conservé, fixé et illustré par le pinceau, la représentation du dernier repas des sept disciples raconté par saint Jean.

Il y a aussi dans le cimetière de Priscilla une fresque, aujourd’hui à demi effacée, au sujet de laquelle on s’est mis en bien grands frais d’admiration et d’interprétation [7]. Le tableau montre une jeune femme assise, la tête voilée, le visage découvert, les bras nus sortant d’une tunique à manches courtes, portant dans son giron et soutenant légèrement comme une mère attentive, un tout petit enfant nu dont une main s’agite et se joue autour du sein maternel encore couvert, et dont le visage à demi tourné vers sa mère semble solliciter l’allaitement. En face, un personnage debout, tête nue, l’épaule et le bras droit découverts, tenant de la main gauche un volumen et montrant de l’autre main une étoile. La composition, surtout le groupe de la mère et de l’enfant, est pleine d’aisance et de grâce, mais, si on en peut juger par le dessin qu’on nous donne, absolument dépourvue de mysticité. C’est un travail du second siècle, et, selon M. de Rossi, de la première moitié. M. Roller hésite à le faire remonter aussi haut. A première vue, ce tableau a l’air d’une ébauche de Sainte Famille, mais sans Joseph ni le Baptiste. On ne sait quel est ce personnage qui tient un volume et montre une étoile. « C’est, dit M. Roller, la prophétie, — dans la personne d’Isaïe peut-être, — présidant à la naissance du désiré des nations. » « On a remarqué, non sans raison, ajoute-t-il, que la scène représentée dans notre fresque est symbolique et non historique. Mais nous ne voyons pas pourquoi ce fait a été exploité par la controverse, ni ce que le point de vue catholique peut y gagner. Car évidemment ce qui forme le centre de la composition, ce n’est pas Marie, c’est Jésus ; nous oserions dire, c’est l’étoile ; un rapport prophétique, l’Ancien-Testament réalisé dans le Nouveau ; voilà certes un thème assez biblique, traité, si l’on veut, d’une façon qui n’est pas protestante, mais qu’un protestant peut approuver. » On n’accordera pas aisément, je crois, que c’est Jésus ou l’étoile qui forme ici le centre de la composition. Cependant l’étoile seule lui donne un sens proprement chrétien. Otez en effet l’étoile, la peinture devient un indéchiffrable rébus. Je ne saisis pas bien ce qu’il faut entendre par la façon catholique ou protestante de traiter ce sujet. L’artiste assurément n’a songé qu’à figurer la haute fortune annoncée à Marie étonnée au sujet de son enfant. A-t-il pensé à mêler ici l’Ancien-Testament au Nouveau ? A-t-il songé à Isaïe ? Je n’en sais rien, et la chose paraît douteuse. Est-ce qu’on ne parle pas de l’étoile dans l’évangile ? N’y a-t-il pas une étoile qui brille au-dessus de la tête du divin nouveau-né ? Le symbolisme ici, s’il y en a, est à son minimum. C’est de l’histoire légendaire, et rien de plus, figurée d’un pinceau vif, aisé, naturel, sans aucune nuance d’idéalisme. L’étoile, encore une fois, donne seule un cachet chrétien à une scène qui, sans elle et trouvée ailleurs qu’aux catacombes, ne présenterait aucun caractère religieux.

Ainsi sans parler de ces fresques des catacombes que M. Roller appelle fort modérément demi-païennes [8] et qui le sont tout à fait, ou, si l’on veut, ne sont pas plus païennes que chrétiennes, mais où il faut voir d’innocens lieux-communs de décoration courante et banale, sans parler des scènes de vendange ou de moisson, des pastorales de l’atrium du cimetière de Domitilla ou de l’arcosolium du caveau de saint Janvier, ni des gracieux motifs des paons ou des colombes à la coupe, il y a dans les catacombes nombre de sujets peints qui, trouvés en lieu profane, n’eussent pas mis à la torture l’esprit des interprètes et des symbolistes à outrance et où ils n’auraient voulu voir que de gracieux motifs d’ornementation, ou des scènes de la vie domestique, ou de simples fantaisies d’artiste. Les monumens figurés des catacombes sont autant de témoignages de l’art d’une époque, mais non d’un art proprement chrétien. Ni dans les types, ni dans la manière de les rendre, ni dans l’expression des physionomies, le pinceau ou le ciseau des artistes ne s’est élevé au-dessus du niveau commun, n’a trouvé un nouvel idéal, ni découvert de nouveaux procédés d’expression.

J’abonde, par conséquent, sur ce point dans l’opinion de M. Roller. J’irai même plus loin que lui et soutiendrai volontiers que l’art dans les catacombes, comme au dehors, à la même époque, est naturaliste, c’est-à-dire que la plupart des monumens figurés qu’on y rencontre n’ont pas deux sens, comme il l’entend avec beaucoup, d’autres, mais n’expriment en général que ce qu’ils montrent aux yeux.
III

Incontestablement tous les sujets traités par les artistes dans les cimetières souterrains sont chrétiens, soit de fait, soit par adoption. Mais quel est le sens de ces sujets ? Ici la symbolique contemporaine se donne libre carrière. La lettre tue, dit l’Écriture, mais l’esprit vivifie. C’est la devise des symbolistes. Ils s’ingénient et se complaisent à découvrir dans toutes les fresques et sculptures des catacombes comme un esprit caché, des mystères de théologie, quantité de choses qu’il ne me paraît pas que leurs auteurs y aient voulu mettre. Soumis à la torture, ces monumens disent tout ce qu’on veut leur faire dire. C’est, on le sait, la pente des commentateurs de pécher par excès de finesse, et de trouver dans les plus simples mots des œuvres qu’ils analysent, des intentions secrètes et des profondeurs que nul n’y aperçoit. Quand on lit ces interprétations subtiles et tourmentées, où rien n’est pris uniment et à la lettre, où tant d’arrière-pensées et de sous-entendus sont imaginés, involontairement on se rappelle Socrate disant de Platon : « Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n’ai jamais pensé ! » Pour les symbolistes, toute peinture ou sculpture des catacombes est emblème, allégorie, figure de l’invisible. Il n’y faut pas voir ce qu’on voit, mais un certain dessous qu’on ne voit pas, à moins d’être initié, et sur lequel ils raffinent sans être toujours d’accord. Chaque sujet peint ou sculpté devient de la sorte un hiéroglyphe ou un logogriphe qu’il s’agit de déchiffrer. Noé dans l’arche qui flotte sur les eaux avec l’oiseau qui arrive à tire-d’aile portant le rameau vert [9], c’est l’église debout et ferme au milieu des orages. C’est aussi le baptême régénérateur. La colombe, les ailes ouvertes, apportant la branche d’olivier, c’est la paix annoncée par l’esprit de Dieu à qui a passé par ce bain salutaire. Dans la fresque, l’arche est petite. Vous direz peut-être que c’est à cause de la surface restreinte dont disposait le peintre, et qu’il n’avait pas de place pour la faire plus grande ? Explication triviale ! C’est, nous dit-on, que précisément, — le compositeur tenait moins à exprimer le fait historique qu’à le transformer en symbole. Cette arche, — arca, urne, — c’est le tombeau où le fidèle est enfermé. L’eau qui l’inonde d’en haut, — il n’y en a pas trace dans la composition, — et où elle flotte en bas, c’est le baptême qui, au lieu de faire mourir, lave et sauve. L’oiseau qui vole avec sa branche au bec, c’est la paix bienheureuse envoyée par le Seigneur, et les divines félicités promises à l’âme purifiée. Et si l’arche, au lieu de flotter tranquillement sur les eaux paisibles paraît à demi submergée par la tempête, comme dans une fresque du cimetière de Calliste donnée par M. l’abbé Martigny [10] avec deux personnages dont l’un, debout dans l’attitude de la prière, est soutenu par une main qui semble sortir des nuages, tandis que l’autre se débat au milieu des flots, on dira que c’est l’image du fidèle affermi par la grâce et de celui qui est le jouet des passions. Une brebis au-dessus de laquelle est écrit le mot : Susanna, entre deux bêtes féroces au-dessus desquelles on lit : Seniores, ce n’est pas Susanne figurée entre les deux vieillards en dépit des inscriptions, c’est l’église en butte aux doubles attaques de la violence et de l’hypocrisie. Moïse frappant de la verge le rocher d’Horeb et en faisant jaillir l’eau qu’un ou deux personnages recueillent avidement, c’est encore le baptême, source de la vie spirituelle. Le rocher, c’est le Christ, et Moïse, c’est parfois une sorte d’abstraction, et parfois saint Pierre ; — Daniel debout entre les lions qui tantôt s’élancent prêts à le déchirer, tantôt sont assis comme des animaux domestiques, c’est l’église au milieu des persécutions impuissantes. De même les trois Babyloniens débout les bras étendus, dans l’attitude de la prière, au milieu des flammes qu’ils foulent aux pieds, sont le clair symbole des tribulations et des épreuves dont la prière, c’est-à-dire la confiance en Dieu, sauve les fidèles. L’histoire de Jonas précipité du navire dans les flots, avalé par le monstre des abîmes, puis rejeté par lui sur le rivage et se reposant étendu sous la courge, ce drame mythique en trois actes est le symbole de la vie qui paraît s’éteindre dans la mort et bientôt se rallume et renaît. C’est l’âme qui traverse la mort en triomphe et se repose dans les frais ombrages que Dieu a préparés. On va jusqu’à noter que dans le navire d’où Jonas est précipité dans l’eau, qui figure le baptême, le mât avec l’antenne qui le coupe à angles droits forme une croix, d’où la conclusion qu’il faut avoir été initié à la religion de la croix et avoir été immergé dans l’eau baptismale pour arriver à la résurrection. On note encore que, si Jonas est nu, c’est qu’il n’a aucune force en lui-même et tire tout du secours de Dieu. On fait la même remarque pour expliquer la nudité de Daniel entre ses lions. Par malheur, Daniel dans les catacombes est tantôt représenté nu, tantôt vêtu d’une tunique. Il en est de même de Jonas [11]. J’ignore si la symbolique a donné des raisons de cette différence. Évidemment si elle les a cherchées, elle les a trouvées. Dans les marbres des sarcophages qui représentent Adam et Eve chassés du paradis, on explique que la chute est figurée par la nudité de nos premiers parens. La Genèse ne dit-elle pas, au contraire que c’est après la chute qu’ils s’aperçurent qu’ils étaient nus, en rougirent et se voilèrent ? Tel marbre représente le prophète Ezéchiel avec un disciple et des suivans. A ses pieds sont deux têtes décharnées et un corps nu [12]. « Os desséchés, dit le prophète, dans un admirable morceau de l’Écriture, écoutez la voix de l’Éternel. Voici, je vais faire entrer l’esprit en vous, et vous revivrez, et je mettrai des nerfs sur vous et je ferai croître de la chair sur vous, et vous revivrez, et vous saurez que je suis l’Éternel [13]. » Le prophète qui ressuscite les morts au nom de l’Éternel, c’est, nous dit-on, le type de l’envoyé du ciel assis un peu plus loin sur les genoux de Marie. Tel autre marbre représente le sacrifice d’Abraham ; Isaac, l’innocente victime, c’est le symbole de Jésus. Job sur le fumier est l’image du juste qui, en dépit de tout, croit à la résurrection. Tobie, nu, le poisson à la main, c’est quelque pêcheur d’âmes qui a retiré un homme de cette mer orageuse où l’arche est ballottée. David armé de la fronde, c’est la foi triomphante. Avec elle, le faible est fort et victorieux. Orphée jouant de la lyre au milieu des bêtes, mythe païen adopté par les chrétiens à cause de son charme innocent, est l’emblème des divines harmonies de la grâce qui dompte les passions, abreuve les âmes et ressuscite les morts.

On n’applique pas seulement cette méthode d’interprétation, trop souvent subtile, toujours arbitraire et forcée, aux sujets empruntés à l’Ancien-Testament, mais aussi aux sujets tirés de l’Évangile, aux représentations des miracles qui y sont relatés. On ne s’arrête pas à ce scrupule qu’il y a quelque irrévérence à tourner ces miracles, racontés comme des faits réels, en allégories et en figures. Ainsi, dans les représentations si fréquentes aux catacombes de Lazare ressuscité, de l’aveugle guéri, du paralytique obéissant à la parole de Jésus : « Lève-toi, charge ton petit lit, et marche, » et emportant en effet son grabat sur son dos, il faut comprendre cette idée cachée et pourtant transparente que c’est la foi qui assure la vie future, donne la clairvoyance spirituelle, affranchit l’âme et la délivre des chaînes et de la paralysie du péché, la foi supérieure au baptême et sans laquelle celui-ci n’est que lettre morte. De même dans les Actes d’un martyr d’Orient écrits au IVe siècle, un chrétien répond à son ami qui l’interroge et lui demande si les hommes peuvent obtenir les biens du ciel sans avoir reçu le baptême : « Tout est pur pour les purs. » Aux aveugles qui s’approchaient de lui et le priaient de les guérir, Jésus-Christ ne parlait pas des mystères de l’imitation, il ne leur demandait pas s’ils avaient été baptisés, mais seulement s’ils venaient à lui avec une foi véritable [14], M. Roller aimerait assez à voir d’ans une de ces images sculptées un pareil enseignement. « L’exemple du paralytique de Béthesda, choisi par l’artiste, écrit-il, n’indiquerait-il pas que c’est la foi qui sauve et non la cérémonie et que la grâce du Seigneur avec ou sans l’immersion suffit au salut ? » Il ajoute avec un grand sens : « L’artiste probablement n’avait pas tant de choses dans l’esprit, et il n’avait peut-être pas pensé au détail de la non-immersion du paralytique. » De même, la représentation du miracle des noces de Cana, et celle de la multiplication des pains, sous la plume de trop spirituels interprètes, perdent leur sens littéral défaits de l’histoire évangélique présentés aux yeux, pour exprimer on ne sait quelles idées théologiques. Bien plus, les symbolistes dans ces images de pieuse décoration de sarcophages, sculptées peut-être d’avance et d’usage banal, avec les bustes préparés et ébauchés de l’imago clypeata, comptent les vases, les corbeilles et les pains et trouvent des raisons mystiques pour expliquer tel on tel nombre. Il me paraît qu’il y a énormément de fantaisie dans le symbolisme à outrance et qu’il y en a encore trop dans le symbolisme mitigé, et qu’en général il n’y a lieu d’allégoriser et de voir des emblèmes dans les catacombes que quand on ne peut pas faire autrement.

Sans doute on trouve beaucoup d’images et de figures dans l’Ancien Testament et nombre de paraboles dans le Nouveau. C’est pour cela que les deux sont une mine inépuisable pour les arts du dessin et prêtent si aisément aux représentations plastiques. De bonne heure et avant même qu’il fût question du christianisme dans le monde, il parut à de savans juifs nourris de la moelle de Platon que toutes les expressions et toutes les histoires des Ecritures hébraïques ne sauraient être prises au pied de la lettre, que le grossier anthropomorphisme qu’on y rencontre devait être spiritualisé et qu’on ne pouvait sauver quantité de récits étranges ou choquans qu’en leur donnant un sens figuré. De là l’école des allégoristes, dont Philon le Juif, au commencement du Ier siècle de notre ère, fut sinon le fondateur, au moins le plus illustre représentant. Cette méthode d’interprétation des livres saints s’introduisit dans l’église d’Alexandrie, plus hardie et plus savante que les autres, et y fleurit dans les premières années du IIIe siècle avec Clément et surtout avec Origène, le plus large et le plus profond esprit de son temps. M. Roller, que son sens historique ne préserve pas assez selon moi des subtilités du symbolisme, estime que c’est du système allégorique des docteurs chrétiens d’Alexandrie que le goût des symboles est venu en Occident, a gagné Rome et s’est fixé dans les catacombes. Il croit en outre que ce goût est plus manifeste et plus prononcé dans les plus anciennes peintures que dans les plus récentes, et que ce fut pour l’art chrétien une chute véritable que de revenir à la représentation littérale et grossière des choses. Je prendrais volontiers le contrepied de ces thèses, et sans prétendre traiter ici ex professo la question du symbolisme dans les monumens figurés des catacombes, je veux soumettre à M. Roller quelques observations rapides sur ce sujet.

Qu’en fait, Origène ait traité les Écritures par la méthode allégorique, cela ne saurait être contesté. Que cette méthode soit légitime en tous les cas, et que tous les mystères et profondeurs qu’elle a permis de tirer des livres saints y soient en effet, c’est une autre question et dans laquelle il n’y a pas lieu d’entrer ici. Mais que cette méthode subtile et qui avait senteur de philosophie profane et ne pouvait être goûtée que des savans ait eu vogue en Occident, ait été adoptée par l’église de Rome, si pratique d’esprit et si attachée à la lettre des traditions, qu’elle y soit devenue assez populaire pour s’imposer aux artistes, dicter et régler leurs inspirations, c’est ce qui n’est ni prouvé, ni probable, ni même vraisemblable. Les hérétiques, disons les libres spéculatifs, Syricus ou Alexandrius, venaient sans doute à Rome. Ils y troublaient parfois quelques fidèles par leurs curiosités d’esprit et leur dialectique ; mais le sens droit, bien qu’un peu court, des chefs et des influens de l’église de Rome les repoussait bientôt et leur ôtait tout crédit, Il est permis de croire que les écrits d’Origène qui dépassaient le niveau de la culture moyenne des fidèles d’Occident, furent peu lus dans l’église de Rome, ou tardivement, par les plus savans, et que le grand docteur alexandrin qui ne fit guère que traverser Rome, n’y exerça jamais aucune maîtrise spirituelle.

D’autre part, s’il est vrai que nombre de fresques aient été peintes dans les cimetières souterrains de Rome dès la fin du Ier siècle, dans tout le cours du second et au commencement du IIIe, comme cela n’est pas douteux, et qu’il faille les entendre symboliquement, il est inutile de parler des spéculations des docteurs alexandrins importées à Rome, vu que le symbolisme était déjà inventé et pleinement pratiqué par les artistes des catacombes avant que les spéculations d’Origène eussent vu le jour. M. Roller fait entendre, en effet, que l’art dans les catacombes est d’autant plus symbolique et riche de spiritualités profondes qu’il est plus ancien, et que ce n’est qu’à l’époque où le sens religieux s’appauvrit et où l’art décline, c’est-à-dire à partir du IVe siècle, qu’avec tout le monde les artistes chrétiens ont perdu le sens des choses et en ont oublié l’esprit pour tomber dans les représentations littérales des faits matériels. C’est raisonner, semble-t-il, au rebours de la logique et contre les données de l’expérience commune. L’esprit humain ne va pas de l’abstrait au concret. L’abstraction est mortelle à l’art, et le dessein supposé de donner une forme vivante et visible aux idées pures et aux notions théologiques donne naissance à d’indéchiffrables logogriphes. Le système allégorique suppose un raffinement de culture, une éducation philosophique qui n’était pas chose commune dans les trois premiers siècles parmi les fidèles. Ce n’est que tard que la réflexion tourmente les faits et les simples récits, y cherche et y trouve des abîmes où la grosse masse ne descend guère. La pensée chrétienne, à sa première éclosion, ne songea pas à voir dans les histoires de l’Ancien-Testament ni du Nouveau tant de subtils mystères. Les premiers peintres et les premiers sculpteurs qui les ont représentées n’ont eu d’autre visée que de leur donner une forme visible et saisissable aux yeux. En admettant même que les faits et épisodes plastiques de l’Ancien-Testament, qui sont la matière ordinaire et, si l’on peut dire, classique de leurs représentations, eussent été reçus partout dans l’église comme figures du Nouveau, les peintres et les sculpteurs des catacombes ne les reproduisaient pas moins tels qu’ils étaient racontés ou décrits, chacun selon son talent d’expression et les ressources de son art. S’ils allégorisaient alors, c’était sans le savoir ; s’ils symbolisaient, c’était de seconde main et par contrecoup. L’idée proprement chrétienne était moins dans leur œuvre, traduction naïve et forcément matérielle d’un récit, que dans la pensée de ceux qui avaient commandé la scène ou de ceux qui la contemplaient. S’ils symbolisaient effectivement, comme quand ils peignaient Susanne entre les deux vieillards sous la forme d’une brebis entre deux bêtes féroces, ils en avertissaient par des inscriptions. Qui soutiendra que, dans leur intention, il y eût là symbole sur symbole, que la brebis inscrite par le peintre sous le nom de Susanne dût signifier l’église, et les deux bêtes féroces appelées par lui les vieillards, la force et la ruse ?

Quant aux faits et aux paraboles du Nouveau-Testament, pourquoi les artistes auraient-ils cherché des allégories dans les premiers et donné un sens nouveau aux secondes ? Ils se bornèrent à traduire les uns et les autres à l’aide de formes appropriées par le pinceau ou le ciseau. Les miracles de l’évangile, comme le changement de l’eau en vin aux noces de Cana, ou la multiplication des pains, étaient-ils donc des symboles et non des faits reçus comme tels par tous les fidèles ? Les paraboles étaient-elles donc dans la bouche de Jésus trop peu riches d’idées morales ou religieuses ? Ces faits de l’histoire évangélique et ces paraboles qu’on y lit, les artistes chrétiens les fixaient sur les parois des chambres sépulcrales ou sur le marbre des sarcophages pour glorifier Jésus, rappeler aux yeux le maître de la piété nouvelle et sa puissance, édifier les âmes, témoigner de la foi de ceux qui reposaient là et de la foi commune. Le bon berger avec sa brebis sur l’épaule, la vigne, le pain, la colombe sans nul doute, sont des symboles, mais d’abord ils sont d’extrême simplicité, ensuite ils ont passé de l’évangile dans les catacombes et ne disent ni plus ni moins dans les catacombes que dans l’évangile. Pompéi et les ruines du Palatin gardent, on le sait, des restes de fresques antiques où ne manquent ni l’esprit dans l’invention ni l’aisance et la grâce dans l’exécution. Plusieurs des sujets qui y sont traités sont empruntés soit aux vieilles légendes religieuses du paganisme, soit aux poétiques récits des temps héroïques de la Grèce : ainsi la Naissance de Castor et de Pollux, — Adonis blessé, — Hercule ivre avec de petits Amours qui lui grimpent aux jambes ou jouent avec sa massue, — Achille reconnu par Ulysse, — Hermès surprenant Argus qui garde Io, — le Jugement de Pâris, — Apollon et Daphné, — Thésée après le meurtre du Minotaure, — Bacchus et Ariane, — Mars, Vénus et l’Amour, — Vulcain présentant à Thétis les armes d’Achille, et tant d’autres. Quand ces tableaux furent peints, il y avait longtemps que la symbolique s’exerçait sur les légendes sacrées et y cherchait un sens moral. Or qui serait fondé à croire que les auteurs de ces tableaux aient pris souci des explications sorties de l’école de Varron ? Ils cherchaient dans ces vieux thèmes d’agréables motifs décoratifs. Certes les peintres des catacombes romaines n’ont pas pris les histoires bibliques avec la même indifférence. Ils se sont inquiétés uniquement des vœux des morts et de la piété des frères vivans. Une pensée profondément religieuse les a inspirés et non la frivole ambition de décorer des chambres mortuaires. Mais, à part la profondeur de foi sentie ou exprimée et le dessein d’édification, ils ont puisé aux écritures chrétiennes avec la même naïveté d’artiste que les peintres de Pompéi et du Palatin usaient des légendes païennes. Des deux côtés, avec la foi en plus ou en moins, c’est de l’histoire religieuse figurée, non de la théologie enseignée emblématiquement. L’art ne paraît guère propre à ce rôle.

Il me sera permis de remarquer enfin qu’une des rares fresques des catacombes à laquelle on laisse un caractère purement historique est la scène qu’on regarde comme un épisode des persécutions, la comparution et le jugement d’un ou de deux fidèles devant un personnage debout et menaçant sur une estrade et la tête laurée. Un autre personnage, la tête également laurée, se tenant le menton, paraît se retirer avec dépit : ce dernier serait, dit-on, le sacrificateur qui s’en va, les fidèles refusant de sacrifier. L’interprétation de ce tableau, attribué au milieu du IIIe" siècle, est ingénieuse et vraisemblable. Mais pourquoi ici l’histoire et partout ailleurs le symbole ? Pourquoi la fresque des trois jeunes Babyloniens sur les flammes, que M. Roller a réunie sur la même planche à cette scène [15], n’aurait-elle pas le même caractère de page d’histoire ? Je considère toutes les scènes peintes sur les parois ou sculptées sur les sarcophages des catacombes, comme représentant des souvenirs, fixant et rappelant des faits de l’Ancien et du Nouveau-Testament, et ne portant avec elles d’autre enseignement que celui qu’elles ont dans les Écritures mêmes d’où elles sont tirées. A mon avis, l’école des symbolistes a prêté aux artistes qui ont composé ces scènes plus d’esprit et de profondeur théologique qu’ils n’en avaient et des intentions dogmatiques auxquelles la plupart du temps ils furent étrangers.

Il va de soi que le système historique, que je crois infiniment plus vrai et plus solide que le système symbolique pour l’interprétation des monumens figurés des catacombes, ne va pas jusqu’à me faire regarder les images peintes ou sculptées de Jésus, de Moïse, de la vierge Marie, de saint Pierre et de saint Paul comme des portraits. L’idée seule d’un portrait historique de Moïse fait sourire. Celle de portraits historiques de Jésus, de Marie, de Pierre ou de Paul n’est pas plus sérieuse. L’art païen, non sans tâtonnemens sans doute, avait trouvé des types pour représenter les grandes divinités de l’Olympe. Il ne paraît pas que les artistes des catacombes eussent fixé les types de Jésus et des deux grands apôtres. Le plus souvent, du reste, et dans les fresques les plus anciennes, Jésus est représenté symboliquement. Il y a, en effet, quelques figures symboliques dans les catacombes ; mais ce sont en général des figures isolées, des signes gravés à côté des épitaphes et destinés à attester la foi des fidèles : par exemple, l’ancre, antique emblème de l’espérance, le paon et le phénix, symboles d’indestructibilité en usage déjà parmi les païens ; d’autres, empruntés aux Évangiles et à l’Apocalypse, le livre symbolique par excellence, l’étoile, la colombe, le rameau d’olivier, le bon pasteur, la brebis, l’A et l’Ω entre les branches de l’X du monogramme, le poisson, figure du Christ quand il est seul et de l’eucharistie quand il supporte le pain croisé. D’autres signes gravés sur la pierre des loculi et représentant des instrumens de métier sont moins des symboles que des indices ou des souvenirs de la profession des morts. D’autres objets incrustés dans le mortier des tombes n’étaient peut-être que des moyens de les reconnaître pour les parens ou les amis. Quand aux fioles dites vases de sang trouvées en grand nombre attachées aux tombeaux, qui ont tant exercé la critique, soulevé de si vives controverses, et où plusieurs ont vu des indices de martyre, il ne parait pas à M. Roller qu’elles aient une pareille signification. Les personnes qui s’intéressent aux antiquités chrétiennes connaissent la décisive argumentation de M. Le Blant sur ce point. M. Roller admet toute la partie polémique de ce solide mémoire ; mais non sans raison, ce nous semble, il conserve quelque doute sur les conclusions positives de M. Le Blant. Ce savant archéologue, en effet, après avoir réfuté l’opinion qui veut que la présence du vase de sang indique une tombe de martyr, admet que les fioles en question ont contenu en effet du sang de martyr, mais qu’elles ont été attachées à certaines tombes comme pour garder et protéger les morts qui y étaient enfermés. Or, comme plusieurs de ces tombes sont de la fin du IVe siècle, c’est-à-dire près d’un siècle après la dernière persécution, on peut se demander avec M. Roller où l’on se procurait ce sang, comment on le conservait de la sorte à la disposition de fidèles inconnus, et sur quels témoignages des auteurs du temps on peut s’appuyer pour justifier l’usage supposé par M. Le Blant. M. Roller va plus loin, et non peut-être à tort. Il doute que la nature du résidu des vases dits de sang ait été établie péremptoirement. Pour lui, il’incline à croire que ces fioles ont contenu des huiles parfumées ou colorées dont on se servait pour l’embaumement des corps ou du vin des agapes, consacré ou non, hypothèse dès longtemps présentée et qui semble plus admissible. Pourquoi tout dans les catacombes serait-il emblème et symbole ? On ne le comprend pas bien. Les catacombes sont obscures, deux fois inviolables comme propriété particulière ou collective et comme terre religieuse. C’est une cité des morts et une cité exclusivement chrétienne. Des chrétiens seuls y reposent, des chrétiens seuls les visitent. Les fossoyeurs qui creusent les galeries souterraines appartiennent à la hiérarchie chrétienne. Les peintres et les sculpteurs sont des fidèles. Quelle indiscrétion à craindre et quelle nécessité de voiler ses croyances sous des signes mystérieux ? Tout va bien si l’on nous accorde qu’il n’y a pas l’ombre de symbole dans les peintures et les sculptures, mais seulement des images commémoratives de faits bibliques, et très peu de mystères dans quelques signes abréviatifs ou quelques emblèmes consacrés par l’usage et fort clairs pour tous les fidèles. Mais l’école des symbolistes à outrance invoque ici une sorte d’institution qu’elle appelle la discipline du secret. C’est un fait qui, suivant quelques exégètes, ressemble à une institution, ou si l’on veut, à une consigne consentie et exactement observée. M. Roller a consacré un petit nombre de pages à la discipline du secret. Elles ne sont pas sans embarras. Les points d’interrogation et expressions de doute y abondent. M. Roller en parle sans conviction et comme pour complaire à une opinion reçue des doctes. Il en donne des raisons dont il ne semble pas lui-même fort satisfait et qui ne sont, en effet, ni lumineuses ni décisives. Cette hésitation fait honneur, selon moi, à sa sagacité. J’oserai l’appuyer et risquerai de contredire sur ce point l’opinion de la plupart des archéologues et des érudits.

Tout le monde s’accorde à reconnaître que la discipline du secret n’apparaît pas dans l’église au Ier siècle. L’évangile y répugne. Les apôtres et les premiers disciples n’ont-ils pas pour mission d’enseigner toutes légations, d’aller et de dire à tous ce qu’ils ont vu et entendu ? Paul, prisonnier à Rome pendant deux ans, ne parle-t-il pas avec franchise et liberté à ceux qui veulent l’entendre ? Nul n’a peur de profaner ou de compromettre la foi en la répandant. Et où est, quelle est l’autorité qui pourrait poser des exceptions, commander la réserve ou le silence sur certains points ? Cependant la religion nouvelle est devenue suspecte à l’opinion et au pouvoir ; elle a été frappée brutalement ; bientôt elle est, en théorie, proscrite et, en fait, souvent persécutée. La propagande ne s’arrête pas pour cela, mais le danger apprend la prudence. Les fidèles prennent des précautions, cachent leurs assemblées et leurs pratiques. D’odieuses rumeurs circulent à ce sujet. On appelle les chrétiens une engeance qui fuit la lumière, se tait en public et jase dans les coins. On dit qu’ils s’adressent aux femmes, aux enfans, aux gens d’esprit borné et de petit état. Qui nous parle alors de réticences, de sous-entendus, d’une partie de la doctrine gardée sous le boisseau ? Le christianisme, dans aucun temps, ne se présenta comme une religion d’hommes triés. L’Odi profanum vulgus et arceo est le contrepied de sa devise. On lui reproche, au contraire, d’être le refuge des pauvres, des misérables et des pécheurs, et saint Laurent, l’archidiacre de Sixte II, dans un touchant passage de ses Actes, sommé de livrer les trésors de l’église romaine, réunit les estropiés et les mendians qu’elle assistait et les présente au préfet de Rome comme ses plus solides richesses. Pline le Jeune, légat de Bithynie en l’année 112, apprend aisément les assemblées des chrétiens avant le jour, leur habitude de chanter des hymnes au Christ-Dieu et leurs simples repas sacrés. On lui divulgue aussi le reste, ce qu’il appelle une « superstition excessive et absurde. » Est-ce qu’au milieu de ce même siècle, saint Justin, présentant une apologie écrite de la nouvelle religion à l’empereur, au sénat, et à la conscience publique, connaît cette prétendue discipline du secret, l’observe et en est entravé dans l’exposition de ses croyances ? Les autres apologistes ne sont-ils plus que lui ? Les martyrs, dans leurs confessions, ont-ils les lèvres avares ? Polycarpe, à Smyrne, en 155, ne propose-t-il pas au proconsul d’Asie de prendre jour avec lui et de lui rendre compte de sa foi ? Dans une pièce semblable, datée de d’an 180, un fidèle interrogé ne dit-il pas au proconsul d’Afrique en séance publique : « Si tu veux m’écouter patiemment, je te révélerai le mystère de la douceur capétienne ? » Au milieu du IIIe siècle, dans la persécution de Trajan-Dèce, plusieurs fidèles interrogés se font-ils scrupule d’exposer la théologie nouvelle au point d’en fatiguer leurs juges ? Si les dogmes et les rites chrétiens sont tout entiers dans l’évangile, comme on le dit couramment, à quoi servait un secret dont la clé était dans les mains de tous ceux qui voulaient le connaître ? Comprend-on aisément qu’une société religieuse qui, comme Tertullien l’atteste, se recrutait presque uniquement par les conversions, c’est-à-dire par la propagande et la libre communication des idées, eût imposé à chacun de ses membres de se taire et de ne livrer à personne de dépôt de ses dogmes et de ses cérémonies ? Les termes de mystères ou d’initiés dont se servent plusieurs écrivains ecclésiastiques pour désigner les dogmes et les rites de ceux qui les croyaient et les pratiquaient ne sont que des mots empruntés à la langue philosophique et au vocabulaire païen, dont on ne saurait rien conclure. En un sens, le christianisme, jusqu’aux premières années du IVe siècle, jusqu’à l’édit de Milan (313), fut une religion secrète, c’est-à-dire non autorisée et illicite. Ce qui est défendu ne peut se propager que subrepticement. Aussi peut-on dire que, jusqu’à Constantin, le christianisme ne jouit pas du grand air de la pleine publicité, n’eut ni temples ni sanctuaires à ciel ouvert et que des fidèles furent d’ordinaire obligés de prendre des précautions de toute espèce pour leurs réunions et la célébration de leur culte, afin de ménager une opinion souvent hostile et de ne point provoquer les rigueurs de l’autorité. Encore ne faut-il point s’exagérer le secret dans lequel le christianisme s’enveloppa. Il eut, au commencement, des tombeaux au soleil. L’entrée du cimetière de Domitilla était aussi visible que le monument de Cécilia Metella. A la fin du IIe siècle, il posséda une nécropole à titre collectif. Sous Alexandre Sévère, vers 230, les chrétiens osèrent revendiquer juridiquement, contre une corporation autorisée, un emplacement dans Rome même pour y tenir leurs assemblées et y pratiquer leur culte. Vers 237 ou 240, le chef de la communauté romaine s’entremit auprès du pouvoir et obtînt de faire revenir de Sardaigne le corps d’un de ses prédécesseurs exilé et mort dans cette île. Le succès du christianisme serait un impassible prodige si l’on ne supposait les longs intervalles de tolérance effective et de paix couverte que l’histoire atteste.

Les actes des martyrs témoignent de la facilité avec laquelle se conférait le baptême, et nulle part il n’est fait mention d’une défense d’en dévoiler les rites. Comment, si le silence était recommandé au sujet du baptême et de l’eucharistie, Cyprien en eût-il parlé dans ses écrits avec tant de liberté et de précision ? Tertullien nous parle quelque part des embarras d’une femme chrétienne qui a épousé un païen. Il faut qu’elle lui cache ses sorties matinales, les réunions auxquelles elle assiste et ce qui s’y passe ; il faut qu’avec lui elle surveille ses gestes et ses démarches, et, par là, elle s’expose forcément aux plus fâcheux soupçons. On nous raconte aussi que, sous Valérien, vers 258, un jeune diacre nommé Tarsicius, portant aux frères les espèces eucharistiques, fut entouré, sommé de montrer ce qu’il cachait sous son manteau et aima mieux mourir que de livrer aux profanations de la foule « les membres divins. » On ne voit pas comment ces faits déposent en faveur de la discipline du secret. Dans les mariages mixtes, il arrivait de deux choses l’une : ou que la femme chrétienne, par de douces et insinuantes confidences, gagnât peu à peu un mari indifférent, — la tradition rapporte que, de la sorte, sainte Cécile convertit son mari et son beau-frère, — ou que, si elle trouvait en son mari un cœur fermé et un esprit railleur, elle usât de prudence pour garder sa conscience libre et pratiquer son culte. L’autre fait prouve que, dans les momens de crise, les précautions redoublaient et que la distribution du pain consacré, enfermé dans une boîte, se faisait clandestinement.

Il n’y a donc pas lieu d’expliquer le symbolisme des catacombes, chose douteuse et, en tout cas, fort grossie, par la discipline du secret, institution fort contestable. On peut remarquer d’ailleurs que les textes qu’on allègue en faveur de cette règle prétendue sont d’un temps où la religion nouvelle, non-seulement était licite, mais semblait tourner en institution d’état.

Les catacombes de Rome, lieu de paix par excellence, ont, comme on sait, servi de champ de bataille à la critique, surtout depuis que M. de Rossi en a renouvelé l’étude par ses impérissables découvertes. Les partis-pris et les passions de deux grandes fractions séparées du christianisme s’y sont heurtés comme dans un champ clos. Le catholicisme ultramontain y a cherché et trouvé des motifs de s’assurer. Ses plumes militantes ont prétendu qu’il était là tout entier avec tous ses dogmes, tous ses sacremens et toute sa liturgie, et déclaré que les catacombes enseignent clairement à qui sait voir et lire, le purgatoire, la communion des saints, le culte de la sainte Vierge, la hiérarchie de l’église, la primauté de saint Pierre et le reste ; qu’à tout cela, par suite, le temps n’a rien changé, rien ôté, ni rien ajouté.

C’est contre cette thèse hautaine, je l’ai dit, que M. Roller a pris la plume. C’est pour la combattre et la réfuter qu’il a écrit son ouvrage considérable, lequel, quoique d’un caractère généralement négatif, voile un autre dogmatisme. Il pourrait s’intituler : la Théologie des catacombes d’après les monumens écrits et les monumens figurés. Il m’a paru que le protestantisme y montre un bout d’oreille ; que, quelle que soit la thèse qu’on soutienne, il est aventureux de tourner en métaphysique des acclamations, des élans de cœur et de foi et des thèmes décoratifs appropriés. La théologie chrétienne ne s’est pas faite en Occident. Elle n’est pas un fruit du génie romain. Elle n’est pas toujours fort claire ni très explicite dans les pièces écrites des trois premiers siècles : comment espérer la lire couramment dans des épitaphes qui sont à ces pièces écrites ce qu’est l’interjection au discours ?

J’accorderai certes à M. Roller qu’il peut être intéressant, à propos de ces premiers bégaiemens du christianisme naissant, de comparer le présent au plus lointain passé ; mais a-t-on ici tous les élémens nécessaires pour instituer cette comparaison ? Si l’on fait appel aux textes, on sort des catacombes, on s’engage dans d’inextricables et vaines disputes. Je dis vaines, parce qu’on ne convainc personne et qu’il n’y a guère d’exemple qu’un protestant ait fermé la bouche à un catholique, ni un catholique à un protestant ; on risque aussi, pour expliquer de courtes épitaphes, d’employer des documens que les graveurs des catacombes et les fidèles pour lesquels ils travaillaient n’ont pas connus. Si l’on veut ne pas sortir de ces vieilles cryptes, on manque du premier terme de la comparaison ; car, à proprement parler, il n’y a pas de théologie aux catacombes, mais seulement un état de la conscience humaine très vivant sans doute, mais en même temps très synthétique. Ceux qui ont écrit sur la théologie pour éclairer les hommes de leur temps et, par suite, ceux de l’avenir, n’ont pas toujours été compris de même façon des uns et des autres. Il serait extraordinaire qu’il en fût autrement de ceux qui ont professé le dédain du siècle et n’ont pas prétendu faire œuvre de propagande ni instruire personne. Les fossoyeurs qui ont creusé les cimetières souterrains de Rome, les peintres qui les ont décorés à la lueur incertaine de lampes fumeuses, les fidèles dont on y a inscrit les noms et marqué la foi en quelques signes, n’ont pas songé que les théologiens futurs pourraient les mettre à la question. Ces témoignages n’en ont que plus de portée, dira-t-on ? Il est vrai, mais à la condition de prendre simplement les choses simples et de ne point oublier « que les auteurs de ces monumens ne prétendaient pas dogmatiser. »

On doit reconnaître que souvent M. Roller s’est souvenu de cet excellent précepte. Par exemple, il a écrit un fort bon chapitre sur la Société des âmes et le Refrigerium. Un grand nombre d’épitaphes portent : Vis avec les saints. — Vivez parmi les saints. — Que ton esprit soit avec les saints. — « Quels sont ces saints ? se demande M. Roller. Sont-ce des canonisés ? Nous avons tout lieu de croire que cette expression embrasse, avec les apôtres et les martyrs, tous les fidèles arrivés auprès de Dieu et vivans en lui. C’est aussi le sens de la formule « communion des saints, » ajoutée au symbole, comme pour traduire dans un monument de la foi la confiance populaire en la possibilité de s’unir aux élus dans l’autre vie, ainsi qu’aux fidèles dans celle-ci. »

Il est une autre espèce d’épitaphe dont voici quelques types : REFRIGERA CVM SPIRITA SANCTA (pour Spiritibus sanctis) : Rafraîchis-toi avec les esprits saints. — ANTONIA ANIMA DVLCIS TIBI DEVS REFRIGERIT (pour refrigeret) : Antonia, chère âme, que Dieu te rafraîchisse. — ΕΥ PEΦPIΓEPI : Sois bien rafraîchi. — AMERINUS CONIVGI RVFINE SPIRITVM TVVM DEVS REFRIGERIT : Amerinus à sa femme Rufina, que Dieu rafraîchisse ton esprit. — NICEPHO-RVS ANIMA DVLCIS IN REFRIGERIO : Nicéphore, chère âme, dans le rafraîchissement. — SPIRITVM IN REFRIGERIVM SVSCIPIAT DOMINVS : Que Dieu mette ton esprit dans le rafraîchissement. — M. Roller considère ces épitaphes comme appartenant au dernier quart du IIIe siècle jusqu’au premier quart du IVe. Il paraît oiseux de se demander si ces formules sont optatives ou déprécatives, s’il faut y voir des prières et des requêtes expresses ou seulement des vœux et des souhaits. Du vœu à la prière la marge est petite. Mais quel est le sens de ces formules ? Avec grande raison, ce semble, M. Roller les entend comme des vœux, des souhaits ou des prières pour que l’âme du défunt ou de la défunte soit bien, — in bono est-il écrit ailleurs, — et qu’elle ait sa part du banquet céleste. Le mot refrigerium et le verbe refrigerare, pris tantôt comme verbe actif, tantôt comme verbe neutre, n’a pas d’autre sens que celui-là, et l’on ne saurait y voir, comme font plusieurs, une profession de foi au purgatoire où les âmes attendraient la félicité. Dans les actes des saintes Perpétue et Félicité, dont M. Roller paraît faire trop peu de cas, le verbe refrigerare se rencontre cinq ou six fois soit dans le sens de bien-être terrestre, d’exemption d’angoisses, ou d’allégresse et de bonheur divin. C’est ainsi qu’après la prière qu’elle a adressée pour son frère, Perpétue (dans une vision) le vit mundo corpore, bene vestitum et refrigerantem : le corps net et pur, bien vêtu et plein d’allégresse. « Je compris, dit-elle, qu’il avait passé des ténèbres et de la peine au bonheur et à la joie. »

Je ne suivrai pas aussi volontiers M. Roller quand il soutient que le culte des saints n’apparaît que très tardivement dans les catacombes. Le respect religieux dont témoignent maintes formules épigraphiques est déjà assez difficile à distinguer du culte. Mais l’invocation des morts et des saints et la foi dans leur intercession sont manifestes dans plusieurs épitaphes très explicites. Par exemple, dans un marbre qui porte en tête : SOMNO HETERNALI, formule presque unique dans les catacombes, gravée sans doute sur une pierre préparée pour une tombe païenne et utilisée par les fidèles, on lit : PETE PRO PARENTES TVOS ; sur une autre : IANVARIA BENE REFRIGERA ET PETE PRO NOS. Sur d’autres marbres, la martyre Blasilla est invoquée et priée d’intercéder pour des défunts. La croyance au pouvoir des saints d’intercéder soit pour les morts, soit pour les vivans, résulte aussi d’autres faits mentionnés par M. Roller. Origène, dans son Exhortation au martyre, écrite vers l’an 236, témoigne de cette croyance. M. Roller écrit que jamais les adversaires des chrétiens, dans les trois premiers siècles, ne les ont accusés de rendre un culte à un homme mort (sauf à Jésus). Cependant, dans la lettre de l’église de Smyrne qui raconte le martyre de Polycarpe, on lit qu’après le supplice de celui-ci les juifs insistèrent pour que ses restes fussent détruits, insinuant que, si on les rendait aux chrétiens, ils lui adresseraient des prières. Et au commencement de la persécution de Dioclétien, l’historien Eusèbe raconte que, les corps des jeunes chambellans chrétiens de la maison de l’empereur ayant été ensevelie convenablement après leur martyre, leurs maîtres firent déterrer et jeter leurs restes dans la mer, de peur que, dans la suite, on ne s’avisât de les adorer comme des dieux [16]. Il paraît bien malaisé, à moins d’avoir, pour fixer la date précise des inscriptions funéraires des catacombes, des lumières qui font généralement défaut, quand la mention des consuls en est absente, de marquer avec exactitude à quel moment, en quelle année, une vague tendance a pris corps et s’est exprimée en formules. L’expression Pete pro nobis, si précise en sa concision, on l’accorde pour les premières années du IVe siècle. On ne la nie pas absolument pour les dernières années du IIIe. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas la faire remonter Jusqu’au milieu de ce siècle. Les démonstrations ou négations de M. Roller sur nombre de points de doctrine sont nécessairement approximatives, comme la chronologie des monumens qui leur sert de fondement. « Dans la pratique de l’invocation des saints, écrit M. Roller, la dévotion des gens du peuple devança naturellement celle des représentans de l’église. Les prédicateurs et les panégyristes la suivirent de près. Les docteurs ne vinrent qu’ensuite, plus ou moins vite, chacun suivant son caractère. Mais l’église officielle elle-même, dans les décisions de ses conciles et les documens publics de sa foi, tels que le rituel et les liturgies, a certainement cheminé d’un pas plus lent encore. » L’observation est fine et juste. Mais la croyance a l’intercession des saints et des martyrs attestée et partagée par Origène, le plus savant et le plus illustre docteur du IIIe siècle avant l’année 250, n’implique-t-elle pas leur invocation ? La logique des masses n’attend pas que l’autorité mette des conséquences en décrets, elle s’en charge. Et, d’autre part, le christianisme n’est pas un fruit d’autorité : il est, en grande partie, une œuvre anonyme, il est, dans ses traits essentiels, le fils de la conscience populaire.

Dans deux chapitres de son second volume, M. Roller a donné près de quatre-vingts épitaphes funéraires déjà publiées et qui viennent toutes des catacombes. Beaucoup qui portent le monogramme constantinien, employé en guise de mot, sont du IVe siècle, quelques-unes sont antérieures, vraisemblablement les plus courtes et les plus simples. On y lit : « Vis en Dieu. Vis toujours en Dieu, chère âme. Vis dans le Seigneur Jésus. Vis dans le Christ et en Dieu, Vis dans le Christ Dieu. » La formule sans la particule et, se demande M. Roller, serait-elle un écho des doctrines de Noët et des sabelliens, qui ne distinguaient pas la personne du Christ de celle de Dieu ? A mon avis, rien n’est plus douteux. Sur une tombe d’un enfant : « Mon cher enfant, prie pour moi, en Dieu Christ. » — Sur une autre d’un enfant de treize mois : « Tourtereau sans fiel, en paix au nom du Christ. J’habite l’éternité. » — D’un autre, on lit : « Pascasus a accompli sa destinée : fatum fecit ; déposé en paix. » Un autre marque ses regrets et son deuil ; sur une autre tombe, on lit : « Que nul gémissement ne soulève les poitrines. ; que les larmes cessent de couler des yeux. — Que les esprits de tous les saints te reçoivent dans la paix, etc. » M. Roller appelle ces inscriptions funéraires : épitaphes dogmatiques. Titre bien ambitieux ! Ce sont tout simplement des épitaphes chrétiennes qui attestent la foi en la Résurrection, en la vie future avec Dieu et le Christ. Mais encore une fois, dans ces quelques mots sortis du cœur ou écrits d’avance sur la pierre comme des formules courantes et convenues, de la même façon que des bas-reliefs portant le cycle habituel de quelques épisodes bibliques attendaient les acheteurs, qui peut trouver des enseignemens sur le dogme chrétien ? Les graveurs d’épitaphes, répéterai-je avec M. Roller, songeaient-ils vraiment à dogmatiser ? De même, il est possible que le sentiment religieux eût perdu dans l’église quelque chose de son intensité et de sa pureté quand, au Ve siècle, on sculptait sur un sarcophage les trois personnes de la Trinité ; cependant il paraît hasardeux de conclure de ce seul monument figuré que le christianisme penchât alors à l’anthropomorphisme. A quel propos faire peser sur toute l’église et sur tous les fidèles une gaucherie ou une témérité de sculpteur, sur l’interprétation de laquelle d’ailleurs tous les critiques ne sont pas d’accord ?

Un peu plus loin, on trouve dans l’ouvrage de M. Roller un long chapitre sur la primauté de saint Pierre. Ce n’a pas été le travail d’un jour ni même d’un siècle de fonder dans l’église la monarchie absolue. A l’âge apostolique, le prêtre et l’évêque ne forment pas deux degrés distincts de la hiérarchie. Avant la fin du IIe siècle, le pouvoir épiscopal est hors de pair et le gouvernement de l’église est oligarchique. Au milieu du IIIe siècle, les évêques des villes principales, sièges de l’autorité politique, les métropolitains, prennent entre leurs collègues une place prépondérante. On voit déjà l’évêque de la capitale de l’empire affecter dans toute l’église un droit de juridiction universelle. Mais tous les évêques ne reconnaissent pas cette souveraineté nouvelle. On sait les débats des églises d’Orient et d’Occident sur la question de la célébration de la Pâque, ou Irénée intervint comme conciliateur, où Polycrate, d’Ephèse, un peu plus tard, refusa de s’incliner devant l’évêque de Rome Victor et ses menaces ; on sait les railleries amères de Tertullien à l’adresse de l’évêque des évêques et de ses trop complaisans décrets, et l’indépendance, la fière attitude de Cyprien de Carthage au milieu du me siècle en face de l’ingérence plus qu’indiscrète, à son goût, d’Etienne de Rome. Avec le temps, les prétentions des pontifes romains s’affirment de plus en plus jusqu’au moment où, en dépit de protestations de jour en jour plus rares et moins écoutées, la primauté à demi consentie du pontifex maximus s’établira. Telles sont les idées de M. Roller, et je crois que beaucoup de personnes, qui ne sont pas ignorantes, les partagent de très bonne foi. Mais le développement de ces idées était-il ici à sa place ? Au commencement du chapitre intitulé : la Primauté de Pierre et sa cathedra, M. Roller écrit : « Évidemment, les catacombes nous disent fort peu de chose sur la croyance à la suprématie de Pierre. Deux ou trois verres dorés fort tardifs, et peut-être certaines sculptures informes et réparées du Ve siècle le substituent à Moïse dans l’acte de faire jaillir l’eau du rocher. Quelques figures de l’apôtre où il est mis sur le pied d’égalité avec saint Paul, quelques représentations où tantôt lui, tantôt saint Paul lui-même, reçoit la loi nouvelle des mains de Jésus, et c’est tout. Pas une allusion à une doctrine qui est devenue capitale avec le temps dans l’église. » Comment mieux déclarer que tout ce chapitre est étranger à une étude des catacombes et constitue un morceau qui peut être solide, mais est certainement parasite ? Un travail sur la carrière apostolique de saint Pierre et sur la question de la date de sa venue et de son séjour à Rome, question encore ouverte, quoi qu’on dise, serait tout aussi bien à sa place ici. On en pourrait dire autant des pages qui se rapportent au crucifix, dont il n’y a pas l’ombre d’une image dans les catacombes, et à celles qui se rapportent au culte de la sainte Vierge. Ses rares représentations dans les cimetières souterrains de Rome et l’absence absolue de toute mention à son sujet dans les épitaphes funéraires montrent assez quelle faible place elle tenait dans la pensée des fidèles des premiers siècles. Ces quelques hors-d’œuvre que nous signalons dans l’ouvrage de M. Roller ont pour origine évidente les préoccupations polémiques qui trop souvent l’ont inspiré.

Par contre, on pourrait noter çà et là quelques desiderata ou d’insuffisans renseignemens sur des points essentiels. Les quelques pages de l’introduction consacrées aux différentes nécropoles souterraines de Rome paraissent un peu courtes. Ne sait-on rien de plus sur celle de Saint-Sébastien et sur celle de Sainte-Agnès, par exemple ? connaît-on l’époque où elles ont été creusées ? sait-on quels sont les personnages sous les noms desquels on les désigne ? Qu’est-ce que saint Sébastien et sainte Agnès ? qu’y a-t-il d’historique dans les Actes qui racontent le martyre de l’un et celui de l’autre ? On nous donne de plus abondans détails sur le cimetière de Calliste et le caveau de sainte Cécile. Mais les conclusions de M. de Rossi sur la date du martyre de cette dernière ne sont-elles pas adoptées un peu vite ? De même pour la crypte dite des papes, pour les inscriptions et peintures qu’on y a trouvées et le martyre inscrit de plusieurs de ces personnages, on eût souhaité un supplément de lumière.

Quoi qu’il en soit de ces critiques et de quelques autres infiniment plus chétives dont on pourrait grossir les errata [17], l’ouvrage de M. Roller, avec une sincérité et une fidélité irréprochables, met aux mains du grand public désireux d’être éclairé sur les premiers temps de l’église tous les monumens écrits et figurés des catacombes et fournit sur leur interprétation, leur caractère et leur chronologie approximative, tous les renseignemens que peuvent souhaiter les curieux, et quelque chose de plus aux dogmatisans. Pour l’église réformée, il comble une lacune et est un progrès ? car c’est la première fois, si je ne me trompe, qu’un protestant a traité des catacombes romaines non-seulement avec cette étendue, mais avec un sens critique aussi ferme. Il est sur nombre de points une réplique à certaines assertions tranchantes et impérieuses du dogmatisme ultramontain. Aux indépendans et aux pars historiens il enseigne la sagesse du doute, qui est le commencement et parfois la fin de la science.

C’est la foi vivante, exclusive, plus chère que la vie, qui a permis au christianisme de vaincre ; c’est la facilité d’accommodation qui lui a permis de devenir une grande institution, de remplacer ou, pour mieux dire, de continuer la civilisation antique. Les cimetières souterrains de Rome portent surtout témoignage de la foi. Le plus grand risque qu’on court en voulant l’expliquer ou l’analyser, c’est de l’enfermer en de trop étroites formules. Sur ce point, M. Roller a écrit dans ses conclusions d’excellentes pages par l’une desquelles je veux finir ce trop long travail :

« Les formes que revêt aujourd’hui le sentiment religieux dans les diverses communions chrétiennes eussent fort surpris les chrétiens des premiers siècles. Qu’indiquent ces façons primitives de comprendre la religion ? Une plus grande simplicité qu’aujourd’hui. Leur ; expression dogmatique n’était qu’ébauchée. La candeur enfantine et joyeuse, éminemment populaire, des décorations des catacombes convenait à merveille à ces déshérités de la terre que le Christ était venu appeler. Les idées simples exprimées en paraboles, comme la sollicitude du bon berger, comme les agapes du royaume des cieux, comme la venue du Messie ou la nourriture des âmes altérées et affamées de justice, voilà ce qui convenait le mieux à ces premières générations de gens du peuple devenus chrétiens…

« Leur foi se réduisait naturellement aux premiers élémens du christianisme, à ces données qui se retrouvent dans toutes les communions chrétiennes, parce quelles sont les plus religieuses et les moins théologiques. Ce n’était pas le lieu, en vérité, de faire du dogmatisme, et voilà l’une des causes peut-être pour lesquelles il est difficile de refaire le Credo précis des chrétiens des deux premiers siècles, surtout d’après les insuffisans renseignemens que nous trouvons sous terre. Il est évident que toutes les communions chrétiennes sont en droit de se réclamer de l’église des catacombes ; car toutes y ont leur berceau, les divergences n’étant venues que dans la suite des temps…

« La religion populaire des églises naissantes était parfaitement concrète : la poésie naïve des catacombes, ces images artistiques, ces paraboles enluminées, ces formules touchantes cachaient une foi robuste en des faits surnaturels…

« Parmi les croyances générales auxquelles s’attachaient les chrétiens des trois premiers siècles, croyances chrétiennes et morales plutôt que didactiques, nous devons mettre au premier rang leur foi robuste en la survivance de l’homme, en l’immortalité. Cette croyance consolante qui rattachait pour toujours l’homme à Dieu, à Christ, parlait de vie au-delà de la tombe. La sérénité joyeuse que nous avons eu tant de fois l’occasion de mentionner suppose des certitudes que notre siècle pourrait envier à ces temps de ferveur première. Cette « vive représentation des choses qu’on espère » était d’autant plus remarquable qu’on sortait ou du judaïsme, auquel une critique exagérée refuse la notion claire du monde futur, ou du paganisme, qui, par l’organe de ses philosophes les plus autorisés, énonçait tout au plus des probabilités en faveur de la vie à venir. Sous ce rapport, la société religieuse naissante tranche sur tout le monde antique. C’est plus qu’une doctrine, c’est une vie. Le précepte était dépassé par la possession. L’invisible était démontré, hors de question. On aspirait aux choses qui ne se voient point : le voile de la tombe était soulevé [18]. »

Voilà qui est juste et bien dit. Mais s’il n’y a pas de théologie dans les catacombes, pourquoi M. Roller a-t-il, à propos des catacombes, écrit un livre où la théologie tient tant de place ? Et si c’est justement pour le démontrer, il s’est mis en bien grands frais d’érudition pour un résultat un peu mince, pour une vérité dont facilement conviennent tous ceux qui ne font pas profession officielle de théologie.


B. AUBÉ.


  1. Et dans ses conclusions, au dernier chapitre de l’ouvrage, il écrit encore très justement : « Les catacombes, répétons-le, ne sont ni catholiques ni protestantes. » — L’impression reste cependant qu’il fait effort pour les tirer au protestantisme.
  2. Planche XXIV, n° 7.
  3. Même planche n° 8.
  4. Planche XII, fig. 5.
  5. Planche XXV, fig. 2.
  6. Planche XXV, fig. 3.
  7. Planche XV, fig. 3.
  8. Planche XXIX, les 4 figures.
  9. Planche XXXV, page 240.
  10. Dictionnaire des antiquités chrétiennes, page 226.
  11. Cf. dans la planche XXXV, les figures 3 et 5.
  12. Tome II, planche LXIX, page 152.
  13. Ezéchiel, XXXVII.
  14. Voir notre étude, Polyeucte dans l’histoire, page 29.
  15. Planche XXVII, tome Ier, page, 161. Le père Garrucci considère même cette scène de persécution, non comme la représentation d’un épisode historique, mais comme l’image abstraite de la persécution. Il y voit en effet deux juges et appelle l’un Néron et l’autre Maximin.
  16. Eusèbe, Hist. ecclés., VIII, 6.
  17. Ces errata porteraient sur des traductions certainement inexactes d’épitaphes ou de textes littéraires, sur des mots latins ou grecs incorrectement écrits, comme auggestum pour suggestus, τιμεϊν pour τιμάν, sur des explications évidemment fautives de sigles, sur des indications chronologiques erronées, etc.
  18. Tome II, pages 376, 377.