La Thébaïde en Amérique/Chapitre VIII

Méridier (p. 52-74).

CHAPITRE HUITIÈME.

Séparateur


DES SOLITAIRES ET DE LEUR INFLUENCE.



Jésus-Christ n’a jamais rien possédé sur la terre ; il n’a eu aucune demeure fixe ; il a été servi par sa mère et quelques saintes femmes qui le suivaient ; il a vécu et il est mort pauvre. Dans tout le cours de sa vie, il n’a exercé que trois ans un ministère public ; et alors même, il se retirait souvent pour prier, il allait à l’écart avec ses disciples, il aimait et recherchait la solitude.

« Les renards ont leurs tanières, lisons-nous dans l’Évangile, et les oiseaux du ciel ont leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » {Math. 8, 20.)

« En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il respectera l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent ; c’est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez point pour votre vie, de quoi vous vous nourrirez ; ni pour votre corps, de quoi vous vous habillerez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que l’habillement ? Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n’amassent rien dans des greniers ; mais votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas mieux que les oiseaux ?… Pourquoi aussi vous inquiétez-vous de l’habillement ? Voyez comment croissent les lis de la campagne ; ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous déclare que Salomon même, avec toute sa magnificence, n’a jamais été si bien vêtu que l’est un de ces lis. Si donc Dieu a soin de vêtir ainsi une herbe de la campagne, qui est aujourd’hui, et qu’on jette demain dans le feu, combien aura-t-il plus de soin de vous vêtir, gens de peu de foi ! N’ayez donc point « d’inquiétude, et ne dites point : que mangerons-nous, que boirons-nous, ou de quoi nous habillerons-nous, comme font les Païens qui recherchent toutes ces choses ; car votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » (St-Mathieu, ch. 5.)

« Vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres ; et vous aurez un trésor dans le ciel : puis venez et me suivez. » (St-Luc, 18, 22.)

Voilà l’origine et le fondement de la vie ascétique et solitaire, de la vie érémitique.

« Nous en voyons, dit Rohrbacher, des traces dans l’ancien Testament. Les enfants des prophètes, qui, sous la direction d’Élie et d’Élisée, vivaient en commun dans les déserts ou sur les bords du Jourdain, étaient les moines et les cénobites d’Israël. Dans l’Église chrétienne, cette tendance à se retirer du monde pour vivre dans le calme de la solitude s’est manifestée dans tous les temps. Dès les premiers siècles, sous le nom d’ascètes, les âmes d’élite se réunissaient en plus ou moins grand nombre, soit à la ville, soit à la campagne, pour vaquer plus efficacement à la perfection. Cette tendance, augmentée par la persécution des idolâtres, et peut-être aussi par la vie peu édifiante de bien des chrétiens du monde, peupla plus tard les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie. » (Vol. 9. p. 73)

« Dans les règles que Saint-Basile le Grand, de concert avec son ami Saint-Grégoire de Nazianze, dressa pour ses moines, il les appelle philosophes, et leur état philosophie. Saint-Chrysostome et plusieurs autres tiennent le même langage. Quelque étrange que nous paraisse cette acception des mots philosophie et philosophes, elle est cependant conforme et à la philosophie humaine et à la philosophie divine. Socrate et Platon nous disent que la philosophie consiste dans la méditation de la mort, afin de détacher son âme des liens terrestres et de l’élever aux choses intellectuelles, et de celles-ci à Dieu, le souverain être, la souveraine intelligence, le souverain bien ; finalement, que la vraie philosophie consiste à devenir semblable à Dieu par la pratique de la vertu, à l’aimer par-dessus toutes choses et à en être aimé. Or, voilà toute la vie chrétienne et, plus encore, voilà toute la vie monastique. Et en cela elle a pour modèle la sagesse même ; non pas une sagesse abstraite, purement idéale, mais la sagesse réelle et vivante, la sagesse éternelle et divine, revêtue de la nature humaine, pour se mettre mieux à notre portée et nous rendre plus facile la ressemblance avec Dieu. » (Vol. 6. p. 437.)

« Sans nous arrêter aux mots, allons au fond des choses. Quand les philosophes de l’antiquité nous tracent d’imagination le portrait de leur sage ; quand ils nous le montrent supérieur au plaisir et à la douleur du corps, supérieur aux honneurs et aux richesses du monde, supérieur à l’inconstance naturelle de l’homme, et suivant en tout la raison et la sagesse, ne font-ils pas le portrait du vrai moine, qui, par les vœux de religion, s’élève pour jamais au-dessus des plaisirs et des richesses, au-dessus de sa propre inconstance, en se mettant dans l’heureuse nécessité de faire toujours, dans la volonté de son supérieur, la volonté de Dieu, c’est-à-dire ce qui est parfait. Les efforts des philosophes pour mettre leurs idées en pratique, n’ont-ils pas été des essais informes et avortés de la vie monastique ? Les Pères de l’Église n’ont-ils pas eu raison par conséquent de dire que la vie monastique était la vraie philosophie ? » (Vol. 9.)

« Les premiers moines, ou hermites, dit un autre auteur, furent, selon Eusèbe, Cassien et Sozomène, les thérapeutes, qui s’établirent sur les bords du lac Mœris en Égypte, après la fondation de l’Église d’Alexandrie par Saint-Marc. »

« Avant eux, plusieurs saints personnages avaient également donné l’exemple d’une retraite absolue et du détachement des choses terrestres. Le prophète Élie (3. Rois 19.) fuyant la corruption d’Israël ; après ce prophète, Élisée, son serviteur (4. Rois 11.) ; Saint-Jean-Baptiste, fixant sa demeure sur les bords du Jourdain (St-Math. 13.) ; Jésus-Christ lui-même, se retirant sur les montagnes, pour prier, (St-Math. 4.) étaient des exemples assez grands et assez frappants, pour inspirer aux premiers chrétiens le désir de la vie monastique et le courage nécessaire pour s’arracher aux plus tendres nœuds et aux plus douces affections. »

« On regarde généralement Saint-Antoine, Saint-Paul et Saint-Pacôme, comme les premiers solitaires et comme les fondateurs des Ordres religieux. »

« Ces institutions furent, dès leur « origine, divisées en deux classes. On nommait Anachorètes ceux qui vivaient seuls, et Cénobites, ceux qui se réunissaient dans une même communauté. Ce fut Saint-Pacôme, disciple de Palémon, qui créa dans la Haute Thébaïde, les monastères de Cénobites, vers le commencement du 4e siècle.

« Saint-Amon, sur le mont de Nitrie, et Saint-Antoine à Jutor, dans la Basse Thébaïde, donnèrent naissance aux Anachorètes.

« Ces premiers Solitaires, retirés dans des cavernes ou des cabanes grossièrement formées de branches, de terre et de roseaux, n’avaient pour lit que le sol, pour aliments que les fruits du désert, et quelquefois des vivres qu’ils ne devaient qu’à la charité des habitants des campagnes voisines. — Vraiment dignes du nom de chrétiens, il semblait qu’ils fussent formés d’une autre substance que le reste des hommes, et qu’ils trouvassent l’espérance et la félicité, où le monde ne voit presque toujours que la désolation et le découragement. L’image des plaisirs de la première enfance était bannie de leur souvenir ; les voluptés du siècle, les richesses et le faste des princes ne se retraçaient à leur imagination que comme un songe éloigné, et s’ils pensaient quelquefois à de telles illusions, c’était pour regretter amèrement le temps qu’ils y avaient consacré, et pour le racheter par leur pénitence et par leurs larmes.

« Les livres saints, une croix, une robe d’une étoffe grossière, un siège formé de joncs et de mousse, voilà quels étaient les vêtements et les richesses de ces enfants des déserts. Ni la rigueur du froid, ni l’intempérie des saisons, n’amollissaient leur courage ; la nuit même n’était pas destinée au sommeil. À peine accordaient-ils à la nature quelques instants de repos : le reste de leur temps n’était consacré qu’à la prière, à la méditation et à la lecture… Tous, enfin, ils démentaient la faiblesse de l’homme ; et s’élevant par la pensée jusqu’aux célestes demeures, semblaient habiter à la fois deux mondes et deux sphères différentes. De pauvres religieux, entourés de l’appareil de la mort et de la misère, occupés seulement de leurs fautes ou de leur pénitence, et n’offrant la plupart qu’un corps dépourvu de force et de couleur, attiraient cependant le respect et l’admiration. Leur inaltérable constance, la simplicité de leurs mœurs, la sainteté de leur caractère, étaient les seuls titres qu’ils pussent offrir au monde ou à la renommée ; et ces titres rivalisaient de gloire avec ceux des héros et des sages du siècle. Ni l’isolement dans lequel ils se tenaient ensevelis, ni leurs étonnantes austérités, n’avaient été assez effrayants pour glacer la louange, ni pour affaiblir la célébrité qu’ils avaient si justement acquise. L’homme, naturellement épris de tout ce qui est extraordinaire et sublime, ne voyait qu’avec une noble émulation et un vif enthousiasme, ces illustres défenseurs de la foi, surpasser, dans leurs chétives cellules, les vertus et les austérités des philosophes anciens qui avaient brillé sur un plus grand théâtre. On s’étonnait de les voir joindre au mérite et à la gloire qu’ils avaient conquis, une douceur, une chasteté, une soumission, trop rares chez les hommes, et surtout difficiles à allier avec la haute opinion que les succès nous font concevoir de nous-mêmes.

« De l’admiration au désir d’imiter, il n’y avait qu’un faible intervalle, et cet intervalle fut bientôt franchi. Une foule de chrétiens, de tout âge, et de tout rang, s’empressaient de suivre l’exemple de ces pieux Solitaires, en implorant le secours de leurs leçons et de leur sagesse, pour faire le bien avec plus de succès et s’avancer plus rapidement dans la route de la perfection et de la charité. Ces efforts, ces élans généreux, dictés par l’Esprit Saint, ne demeurèrent pas infructueux : de tous côtés s’édifièrent de nouvelles retraites, dans chaque désert se découvrirent de nouveaux hermitages. Chaque Père eut bientôt près de lui une foule de néophites studieux, remplis d’ardeur pour la parole divine, et de zèle pour l’accroissement de la foi. Ils partagèrent d’abord son modeste asile, mais leur nombre augmentant chaque jour, et les cabanes, que l’on avait élevées autour de l’hermitage, ne pouvant contenir les disciples des saints patriarches, chacun d’eux se choisit à son gré une retraite, ou un monastère, en suivant des règles plus ou moins austères, plus ou moins récentes, mais toutes également saintes.

« C’est ainsi qu’on vit encore longtemps après, les religieux maronites, peupler, au septième siècle, les vastes solitudes du Liban ; les hermites de l’Abyssinie cacher leur existence et leurs demeures près des cataractes du Nil et sur les bords de la Mer Rouge ; les Nestoriens même se répandre le long du Tigre, et tous de s’isoler de la grande « fa'mille que pour chercher le bonheur dans la solitude »

« En 362, Saint-Basile créait l’ordre des moines Arméniens et fondait un monastère dans la province du Pont. Déjà l’Espagne et l’Angleterre comptaient des religieux parmi leurs habitants, et Saint-Patrice en formait d’autres en Irlande. En Afrique, on voyait s’élever le monastère des Filles Hermites, sous la règle de Saint-Augustin. »

« Saint-Hilarion avait bâti le premier monastère dans la Terre Sainte. Saint-Jérôme suivit son exemple, et en construisit un à Bethléem en 390. En 410, Saint-Alexandre fonda l’ordre des Acœmètes. »

« Sur l’emplacement de la maison de Pilate, on avait édifié un couvent. Au mont Sinaï, le couvent de la Transfiguration rappelait l’époque si glorieuse dans les annales du peuple juif, où Dieu même lui dicta ses lois. »

« Le christianisme ne se propageait pas seulement dans le sein des déserts et des forêts ; le monde entier en recevait la doctrine avec la plus vive ardeur. Dès le premier siècle, une partie de la Palestine était déjà soumise à l’Évangile ; Saint-Jude l’avait prêché avec succès dans l’Arabie ; et après les effrayantes persécutions des empereurs romains, Constantin en avait enfin permis le libre exercice en 312. » (Extrait du Mémorial des Pasteurs — À Paris, chez les frères Périsse, 1810.)

« Si vous allez aujourd’hui, (disait Saint-Jean Chrysostome à ceux de son temps), dans les solitudes de l’Égypte, vous trouverez qu’elles sont plus belles qu’aucun paradis terrestre ; qu’il y a des troupes innombrables d’anges revêtus de corps mortels ; des peuples entiers de martyrs ; des assemblées de vierges ; et vous verrez que la tyrannie du démon y est éteinte, et l’empire de Jésus-Christ florissant ; que c’est le camp du Fils de Dieu ; que son armée céleste et ses troupes royales sont répandues dans cette vaste contrée ; et que le ciel n’est pas si éclatant par la diversité des astres et des étoiles, que les déserts d’Égypte par ce grand nombre de cellules et de vierges, qui ont renoncé au monde, et à toutes les choses visibles, et qui ont déjà atteint le souverain degré de la perfection évangélique. » (Homel. 8 in Math.)

« Saint-Augustin nous dit, dans son livre des Mœurs de l’Église catholique, ch. 31 : je ne veux pas parler de ceux qui se sont dérobés à la vue de tous les hommes, et qui, ne mangeant que du pain qu’on leur apporte de temps en temps, et ne buvant que de l’eau toute pure, habitent dans les déserts, jouissent de la société et de l’entretien de Dieu, auquel ils se sont unis par la pureté de leurs pensées, et goûtent les délices d’une souveraine béatitude dans la contemplation de cette beauté, qui ne peut être aperçue que des yeux de l’âme, et de l’âme sainte. Je ne parlerai point de ces Solitaires, parce qu’il semble à quelques-uns qu’ils ont trop quitté le monde, à ceux-là qui ne savent pas combien l’ardeur des prières et l’exemple de la vie de ces hommes invisibles causent de biens dans le monde. Il serait long et superflu de s’étendre sur ce sujet, étant presque impossible que ceux qui d’eux-mêmes n’admirent et n’honorent pas un état si excellent et si sublime de sainteté, y puissent être portés par mes paroles. »

« Saint-Éphrem, en parlant des Solitaires, nous dit : ils sont sur le sommet des montagnes des flambeaux ardents qui éclairent ceux qui viennent les trouver en suivant le mouvement d’une piété sincère ; ils sont dans les solitudes comme entre des murs inébranlables, et c’est ce qui fait qu’ils y conservent une paix ferme et constante ; ils se reposent sur les collines comme des colombes ; ils se tiennent comme des aigles sur la cime des rochers les plus élevés. »

« Il est a remarquer, nous dit Balmès, que le sexe faible participe d’une manière très particulière de cette sorte d’esprit que le christianisme communiquait pour l’exercice des grandes vertus. On comptait déjà en grand nombre, dans les premiers siècles de l’Église, les vierges et les veuves consacrées au Seigneur, liées par un vœu de chasteté perpétuelle ; et nous voyons qu’un soin spécial est accordé, dans les anciens conciles, à cette portion choisie du troupeau de l’Église. Les vierges faisaient leur profession publique dans l’Église ; elles recevaient le voile des mains de l’Évêque, et, pour plus de solennité, on les distinguait par une espèce de consécration. »

« L’objet des institutions religieuses, qui est la mise en pratique des conseils de l’Évangile, est parfaitement conforme à l’Évangile même. Et remarquez bien que, quel que soit le nom, quelle que soit la forme des institutions religieuses, elles ont toujours pour objet quelque chose de plus que la simple observance des préceptes ; on y trouve toujours comprise l’idée de perfection, soit dans la vie d’action, soit dans la vie contemplative. Garder les commandements divins est une chose indispensable à tous les chrétiens qui veulent avoir part à l’éternelle vie ; les Ordres religieux se proposent une voie plus difficile, ils tendent à la perfection. Là se pressent les hommes, qui, après avoir entendu de la bouche du divin Maître ces paroles : « Si vous voulez être parfait, vendez tous vos biens et donnez-les aux pauvres, ne se sont pas retirés avec tristesse, comme le jeune homme de l’Évangile ; mais ont embrassé avec courage l’entreprise de tout quitter et de suivre Jésus-Christ. »

« L’apparition de ces institutions sous différentes formes, a été l’expression et la satisfaction de grandes nécessités sociales, et un puissant moyen aux mains de la Providence pour procurer non-seulement le bien spirituel de l’Église, mais aussi le salut et la régénération de la société…

« Le Fondateur de la religion chrétienne ne voulait pas que les conseils donnés par lui aux hommes, fussent un seul instant sans compter quelques disciples au milieu de la froideur et de la dissipation du monde : il ne les avait pas donnés en vain, et d’ailleurs la pratique même de ces conseils, quoique bornée à un cercle restreint de fidèles, étendait de tous côtés une bienfaisante influence qui facilitait et assurait l’observance des préceptes. La force de l’exemple exerce un si grand ascendant sur le cœur de l’homme, qu’elle suffit souvent à triompher toute seule des résistances les plus tenaces et les plus opiniâtres ; il y a dans notre cœur quelque chose qui l’incline à sympathiser avec tout ce qui l’approche, soit le bien, soit le mal, et il semble qu’un secret aiguillon nous presse dès que nous voyons les autres prendre sur nous les devants dans une direction quelconque. C’est pourquoi il y a tant d’avantage dans les instituts religieux, où les vertus et l’austérité de la vie sont données en exemple à la généralité des hommes, et opposent à l’égarement des passions un reproche éloquent.

« La Providence voulait atteindre ce grand objet par des moyens singuliers et extraordinaires : l’Esprit de Dieu souffla sur la terre, et aussitôt apparurent les hommes qui devaient commencer la grande œuvre. Les épouvantables déserts de la Thébaïde, les solitudes embrasées de l’Arabie, de la Palestine et de la Syrie nous présentent des hommes couverts d’un vêtement grossier. Un manteau de poil de chèvre sur leurs épaules, et un grossier capuchon sur leurs têtes, voilà tout le luxe par lequel ils confondent la vanité et l’orgueil des mondains. Leurs corps, exposés aux rayons du soleil le plus ardent et à toute la rigueur du froid, exténués d’ailleurs par de longs jeûnes, ressemblent à des spectres ambulants sortis de la poussière du sépulcre ; l’herbe des champs est leur unique aliment, l’eau leur unique breuvage, le travail de leurs mains leur procure les faibles ressources dont ils ont besoin dans leurs nécessités. Soumis à la direction d’un vénérable vieillard, dont les titres au gouvernement sont une longue vie passée au désert, et des cheveux blanchis au milieu des privations et des austérités, ils gardent constamment le plus profond silence. Leurs lèvres ne s’ouvrent que pour articuler des paroles de prière, leur voix ne résonne que pour entonner au Seigneur une hymne de louange. Pour eux, le monde a cessé d’exister, les rapports d’amitié, les doux liens de famille et de parenté, tout est rompu par un esprit de perfection porté à une hauteur qui dépasse toutes les considérations terrestres. Le souci de l’héritage ne les inquiète pas dans le désert : avant de se retirer au désert, ils ont tout abandonné à celui qui devait leur succéder ; ils ont vendu tout ce qui leur appartenait et en ont distribué le prix aux pauvres. Les saintes Écritures sont la nourriture de leur esprit ; ils apprennent par cœur les paroles de ce divin livre, ils les méditent sans cesse, suppliant le Seigneur de leur en accorder la véritable intelligence. Dans leurs réunions solitaires, on n’entend que la voix de quelque vénérable cénobite expliquant avec une simplicité naïve et une touchante onction le sens du texte sacré, mais toujours de manière à tirer de ses leçons quelque profit pour la purification des âmes. »

« Le nombre de ces solitaires était si immense que nous n’y pourrions croire, si des témoins oculaires, dignes du plus grand respect, n’en faisaient foi. Quantà la sainteté, à l’esprit de pénitence, à la pureté de vie que nous venons de peindre, on ne saurait les mettre en doute après le témoignage de Ruffin, de Palladius, de Saint-Jérôme, de Saint-Jean-Chrysostome, de Saint-Augustin, et de tous les hommes illustres qui se distinguèrent dans ce temps. Le fait est singulier, extraordinaire, prodigieux, mais nul n’en peut contester la vérité historique : ce fait eut pour témoin le monde entier, qui accourut de toutes parts au désert pour y chercher la lumière dans ses doutes, le remède dans ses maux et le pardon dans ses péchés… Mais, nous dira-t-on, à quoi servaient ces hommes, si ce n’est à se sanctifier eux-mêmes ? De quel profit étaient-ils pour la société ? Quelle influence exercèrent-ils sur les idées ? Quel changement amenèrent-ils dans les mœurs ? Admettons que cette plante du désert a été belle et odorante ; mais de quoi servit-elle ? Elle resta stérile.

« Certes, ce serait une grave erreur de penser que tant de milliers de solitaires n’exercèrent point une grande influence. En premier lieu, et pour ne parler que de ce qui a rapport aux idées, il faut observer que les monastères de l’Orient s’élevèrent à la portée et sous les yeux des écoles des philosophes. L’Égypte fut le pays où la vie cénobitique fleurit le plus ; or, personne n’ignore le haut renom qu’avaient, peu de temps auparavant, les écoles d’Alexandrie. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, sur cette ceinture de terre qui, commençant à la Lybie, allait terminer à la Mer-Noire, les esprits étaient à cette époque dans un mouvement extraordinaire. Le christianisme et le judaïsme, les doctrines de l’Orient et celles de l’Occident, tout s’était réuni et accumulé dans cet endroit du monde ; les restes des anciennes écoles de la Grèce s’y trouvaient avec les trésors que le cours des siècles et le passage des peuples les plus fameux de la terre avaient apportés dans cette contrée. De nouveaux et gigantesques événements étaient venus jeter des torrents de lumière sur le caractère et la valeur des idées ; les esprits avaient ressenti des secousses qui ne leur permettaient plus de se contenter des leçons paisibles contenues dans les dialogues des anciens maîtres. De ces pays illustres sortirent les hommes les plus éminents des premiers temps du christianisme, et nous connaissons à leurs ouvrages la largeur et l’élévation que l’esprit de l’homme avait atteint à cette époque. Était-il possible qu’un phénomène aussi extraordinaire, une ceinture de monastères et d’ermitages, embrassant cette zone du monde et se déroulant en face des écoles philosophiques, n’exerçât pas sur les esprits une influence puissante ? Les idées des solitaires passaient incessamment du désert dans les villes ; puisque, en dépit de tout le soin qu’ils mettaient à éviter le contact du monde, le monde les cherchait, s’approchait d’eux, et venait continuellement recevoir leurs inspirations. Lorsque l’on voit les peuples accourir vers les solitaires les plus éminents par la sainteté, implorer de leur sagesse le remède de leurs souffrances et la consolation de leurs infortunes ; lorsque l’on voit ces hommes vénérables répandre, avec une évangélique onction, les leçons sublimes qu’ils avaient apprises dans de longues années de méditation et de prière, dans le silence de la solitude, il est impossible de ne pas comprendre à quel point ces communications durent contribuer à rectifier et à élever les idées touchant la religion et la morale, à corriger et à purifier les mœurs. Ne perdons pas de vue que l’intelligence humaine se trouvait, pour ainsi dire, matérialisée par la corruption et la grossièreté de la religion païenne. Le culte de la nature, des formes sensibles, avait poussé de si profondes racines que, pour élever les esprits à la considération des choses supérieures, il fallait une réaction puissante, extraordinaire ; il fallait en quelque sorte anéantir la matière, pour ne présenter à l’homme que l’esprit. La vie des Solitaires était ce qu’il y avait de plus propre à produire cet effet. Il semble, en lisant l’histoire de ces hommes, qu’on se trouve transporté hors de ce monde : la chair a disparu ; il ne reste plus que l’esprit ; et la force que l’on a employée pour dompter la chair est telle, on a insisté tellement sur la vanité des choses terrestres, qu’en effet la réalité même se change en illusion, le monde physique s’évanouit pour céder la place au monde intellectuel et moral : tous les liens de la terre ont été rompus ; l’homme se met en communication intime avec le ciel. Les miracles se multiplient prodigieusement dans ces Vies ; les apparitions s’y renouvellent sans cesse ; les demeures des solitaires sont une arène où les moyens terrestres n’entrent plus pour rien ; les bons anges y luttent contre les mauvais anges, le ciel contre l’enfer, Dieu contre Satan : la terre n’est là que pour servir de champ de bataille ; le corps n’existe plus, si ce n’est pour être consumé comme un holocauste sur les autels de la vertu, en présence du démon, qui lutte avec fureur pour en faire l’esclave du vice.

« Qu’est devenu ce culte d’idolâtrie que la Grèce dispensait aux formes sensibles, cette adoration qu’elle offrait à la nature, en divinisant tout ce qu’il y avait de délices et de beautés, tout ce qui pouvait intéresser les sens et le cœur ? — Quel changement profond ! ces mêmes sens sont assujettis aux privations les plus terribles ; la plus dure circoncision est infligée au cœur ; et l’homme qui, naguère, ne parvenait plus à élever son esprit au-dessus de la terre, le tient maintenant sans cesse fixé dans le ciel.

« Il est impossible de se former une idée de ce que nous tâchons de décrire, si on n’a lu les Vies de ces solitaires ; pour concevoir tout l’effet de ces grands prodiges, il faut avoir passé de longues heures à parcourir ces pages où l’on ne trouve, pour ainsi dire, rien qui suive le cours ordinaire des choses. Il ne suffit pas de s’imaginer des vies pures, des austérités, des visions, des miracles ; il faut voir tout cela accumulé, et porté, dans la voie de la perfection, au plus haut point de l’extraordinaire.

« Si l’on se refuse à reconnaître dans des faits si surprenants l’action de la grâce ; si l’on ne veut voir dans ce mouvement religieux aucun effet surnaturel ; je dis plus, si l’on va jusqu’à supposer que la mortification de la chair et l’élévation de l’esprit y sont portées à une exagération répréhensible, on ne pourra cependant pas s’empêcher de convenir qu’une réaction semblable était très propre à spiritualiser les idées, à réveiller dans l’homme les forces intellectuelles et morales, à le concentrer au-dedans de lui-même, en lui donnant le sentiment de cette vie intérieure, intime, morale, dont jusqu’alors il ne s’était jamais occupé. Ce front, qui jusque-là avait été courbé vers la poussière, devait s’élever vers la divinité ; quelque chose de plus noble que les jouissances matérielles était offert à l’esprit, et le débordement brutal qu’autorisait le scandaleux exemple des divinités mensongères du paganisme, apparaissait enfin comme une offense à la haute dignité de la nature humaine.

« Sous le rapport moral, l’effet devait être immense. L’homme, jusqu’alors, n’avait pas même imaginé qu’il lui fût possible de résister à l’entraînement de ses passions. On trouvait, il est vrai, dans la froide moralité de quelques philosophes, certaines maximes de conduite dont le but était de mettre un frein au déchaînement des passions dangereuses ; mais cette morale n’était que dans les livres ; le monde ne la regardait pas comme praticable, et si quelques hommes tentèrent de la réaliser, ils le firent de telle manière que, loin de lui donner du crédit, ils parvinrent à la rendre méprisable. Qu’importe d’abandonner les richesses et d’afficher le détachement de toutes les choses du monde, comme firent quelques philosophes, si en même temps l’homme se montre tellement vain, tellement plein de lui-même, qu’on voie clairement que tous ses sacrifices n’étaient offerts qu’à la divinité de l’orgueil ? C’était renverser toutes les idoles pour se placer soi-même sur l’autel, et y régner sans dieux rivaux ; ce n’était point diriger les passions, ni les soumettre à la raison, mais créer une passion monstre, s’élevant sur toutes les autres, et les dévorant. L’humilité, pierre fondamentale sur laquelle les Solitaires basaient l’édifice de leur vertu, les plaçait tout d’un coup dans une position infiniment supérieure à celle des anciens philosophes qui se firent distinguer par une vie plus ou moins austère. On enseignait enfin aux hommes à fuir le vice, à pratiquer la vertu, non pour le plaisir futile d’être regardé et admiré, mais par des motifs supérieurs, fondés sur les rapports de l’homme avec Dieu, et sur les destinées d’un éternel avenir.

Dès ce moment, l’homme apprenait qu’il ne lui était pas impossible de triompher du mal, dans la lutte obstinée qu’il sent continuellement au-dedans de lui-même. Au spectacle de tant de milliers de personnes des deux sexes qui suivaient une règle de vie si pure et si austère, l’humanité devait prendre courage, et retrouver la conviction que les sentiers de la vertu n’étaient pas pour elle impraticables.

« Cette généreuse confiance, inspirée à l’homme par la vue de si sublimes exemples, ne perdait rien de sa force en présence du dogme chrétien qui, ne permettant pas d’attribuer à la propre énergie de l’homme les actions qui lui méritent la vie éternelle, lui enseigne la nécessité d’un secours divin, s’il ne veut errer dans des sentiers de perdition. Ce dogme qui, d’un autre côté, se trouve si bien d’accord avec les leçons journalières de l’expérience sur la fragilité humaine, loin d’abattre les forces de l’esprit ou d’énerver son courage, l’anime, au contraire, de plus en plus à persévérer malgré tous les obstacles. Lorsque l’homme se croit seul, lorsqu’il ne se sent point appuyé par la main puissante de la providence, il ne marche qu’en chancelant, comme un enfant qui essaie les premiers pas ; il lui manque la confiance en lui-même, dans ses propres forces ; le but vers lequel il se dirige, lui semble trop éloigné, l’entreprise lui paraît trop ardue, et il défaille. Le dogme de la grâce, tel qu’il est expliqué par le catholicisme, n’est point cette doctrine fataliste, mère du désespoir, qui a glacé les cœurs parmi les protestants, ainsi que le déplorait Grotius. C’est une doctrine qui, laissant à l’homme tout son libre arbitre, lui enseigne la nécessité d’un secours supérieur ; mais ce secours lui sera abondamment fourni par l’infinie bonté d’un Dieu qui a versé pour lui son sang dans les tourments et l’ignominie, et exhalé pour lui le dernier soupir sur la cime du Calvaire.

« Il semble même que la providence ait voulu spécialement choisir un climat où l’humanité pût faire un essai de ses forces vivifiées et soutenues par la grâce. Ce fut sous le ciel en apparence le plus funeste pour la corruption de l’âme, dans les contrées où le relâchement des corps conduit naturellement au relâchement des esprits, et où l’air même qu’on respire excite au plaisir, ce fut là que se déploya la plus grande énergie de l’esprit, que l’on vit pratiquer les plus grandes austérités et que les plaisirs des sens furent proscrits, déracinés avec le plus de rigueur et de dureté. Les Solitaires fixèrent leurs demeures dans des déserts où pouvaient encore arriver les souffles embaumés que l’on respirait dans les contrées voisines ; du haut de leurs montagnes et de leurs sommets sablonneux, leurs yeux atteignaient à ces riantes et paisibles campagnes qui invitaient à la jouissance et au plaisir ; semblables à cette vierge chrétienne qui abandonna sa grotte obscure pour aller se placer dans les fentes d’une roche d’où elle contemplait le palais de ses pères, débordant de richesses, de commodités et de délices, tandis qu’elle gémissait comme la colombe solitaire dans les trous du rocher. Dès lors, tous les climats étaient bons pour la vertu ; l’austérité de la morale ne dépendait plus du plus ou moins de proximité de la ligne de l’Équateur ; la morale de l’homme était comme l’homme lui-même, elle pouvait vivre dans tous les climats. Lorsque la continence la plus absolue était pratiquée d’une manière si admirable sous le ciel que nous venons de dire, la monogamie du christianisme pouvait bien s’y établir et s’y conserver. Lorsque, dans les secrets de l’Éternel, l’heure aurait sonné d’appeler un peuple à la lumière de la vérité, il n’importerait plus que ce peuple vécût au milieu des frimats de la Scandinavie, ou dans les plaines brûlantes de l’Inde. L’esprit des lois divines ne devait point se renfermer dans le cercle étroit que l’Esprit des Lois de Montesquieu a prétendu lui assigner. » (Vol. 2. ch. 38.)

« Peut-être le lecteur le plus opposé aux communautés religieuses, s’est-il réconcilié avec les Solitaires de l’Orient, en y reconnaissant une classe d’hommes qui, par la mise en pratique des plus sublimes et des plus austères conseils de la religion, ont communiqué à l’humanité une impulsion généreuse, l’ont relevée de la fange où le paganisme la tenait plongée, et lui ont fait déployer ses ailes brillantes vers de plus pures régions. Accoutumer l’homme à une morale grave et sévère, ramener l’âme au-dedans d’elle-même, lui communiquer un vif sentiment de la dignité de sa nature, de la hauteur de son origine et de sa destinée, lui inspirer, par des exemples extraordinaires, la confiance, que l’esprit aidé de la grâce peut triompher des passions brutales et maintenir l’homme sur la terre dans une vie angélique, voilà des bienfaits trop signalés pour qu’un noble cœur ne se montre pas reconnaissant et plein d’un vif intérêt pour les hommes qui les ont dispensés au monde. »

Après Balmès, écoutons le solitaire Auvergnat :

« Quel prodigieux ascendant les moines ont exercé sur l’esprit public, alors surtout qu’ils menaient une vie plus retirée.

« Le monde est comme le chien de Jean Nivelle : il méprise ceux qui le caressent, et s’attache à ceux qui le méprisent.

« En vain, pour se faire oublier, Antoine a mis entre l’Égypte et lui les vastes solitudes de la Thébaïde ; l’Égypte entière court à sa cellule. Son nom, cher aux chrétiens, et même aux infidèles, fait trembler les tyrans. Maximin, dont la fureur n’a épargné ni le grand évêque d’Alexandrie, ni la vierge Catherine, célèbre par sa science, sa noblesse, sa fortune et sa beauté, laisse le patriarche des Solitaires parcourir librement les rues et les places d’Alexandrie, visiter les confesseurs dans les prisons, les exhorter à la constance en face des tribunaux, et les accompagner jusqu’au lieu de l’exécution.

« Vingt ans plus tard, Constantin, devenu maître paisible de l’univers, lui écrit lettre sur lettre pour implorer ses prières, ses conseils et obtenir l’honneur d’une réponse. Antoine s’en défend d’abord, répondant qu’il ne sait ni lire ni écrire. Enfin, par les instances de l’empereur et des moines, il dicte quelques lignes dont la lecture produit plus de sensation à la cour que la nouvelle d’une grande victoire.

« Théodose, que ses héroïques qualités firent appeler le Trajan sans défauts, consultait dans les plus graves affaires l’humble anachorète Jean, niché dans un roc presque inaccessible de la Haute Thébaïde.

« Au 5e siècle, Saint-Siméon Stylite, du haut de sa colonne, était l’arbitre des empereurs, des rois ; le conseil des Papes, des Évêques et des peuples. »

Citons encore le témoignage d’un éloquent professeur, Ozanam :

« Les institutions du désert et les vies de ses anachorètes popularisés par les récits de Saint-Athanase, de Saint-Jérôme et de Cassien, poussent dans la solitude les âmes fatiguées des vices et des malheurs publics. Ces villes opulentes et menacées, Rome, Milan, Trèves ont encore des amphithéâtres pour les plaisirs de la foule. Elles ont aussi des monastères où se forme un peuple meilleur et plus capable de faire face aux périls de l’avenir. Le païen Rutilius s’indigne de trouver dans les îles qui bordent la côte d’Italie, ces hommes austères, ces ennemis de la lumière, comme il les nomme, quand bientôt les lumières n’auront plus d’autres gardiens. Déjà s’ouvrent les grandes abbayes de Lérins, de l’île de Barbe, de Marmoutiers, un siècle avant que Saint-Benoît paraisse, non pour introduire en Occident la vie religieuse, mais pour la perpétuer en la tempérant. » (Cours de littérature étrangère, par Ozanam.)

Ainsi, dès l’origine, et dans tout le cours des siècles, sous les noms divers de Prophètes, d’Esséniens, de Rachabites, de Nazaréens, de Thérapeutes, de Solitaires, de Moines, d’Ermites, d’Anachorètes ou de Reclus, toujours et partout, il a existé des hommes qui ont mené une vie plus parfaite et retirée, une vie contemplative ; et ces hommes ont été désignés plus tard sous le nom générique d’Ascètes ; qui partout et toujours, il a existé, et il existera dans l’Église, des Solitaires, vivant séparément au fond des déserts, ou réunis en communauté, au milieu des villes ou dans les lieux qui en sont le plus éloignés : tels sont les Moines de Saint-Antoine ; les Tabennites, ou Moines de Tabenne ; les Moines de Saint-Basile ; les Carmes, ou Religieux du Mont-Carmel ; les Moines de Lérins, ou Religieux de Saint-Honorat ; les Bénédictins, ou Moines noirs ; les Moines de Saint-Colomban ; les Moines de Cluny ; les Camaldules ; les Religieux de Grandmont ; les Chartreux ; les Bernardins, ou Moines de Cîteaux ; les Religieux de Fontevrault ; les Trappistes ; les Blancs-Manteaux, ou Ermites de Saint-Guillaume ; les Religieuses de Sainte-Claire ; les Sylvestrins ; les Célestins ; les Religieuses de Sainte-Brigite ; les Moines de Bursfeld ; les Carmes déchaux, et les Carmélites.

« La ferveur des premiers Solitaires n’est pas entièrement éteinte dans l’Église ; elle s’y conserve encore en plusieurs retraites, où l’on a soin d’entretenir le feu de cette charité primitive. Il faut demeurer néanmoins d’accord que les déserts ne sont pas de nos jours aussi peuplés qu’ils l’ont été dans les premiers siècles ; mais il nous reste encore assez d’endroits où nous pouvons contempler les merveilles de la grâce en ce genre de vie, et nous confondre en le comparant à notre lâcheté. » (Les Vies des Solitaires d’Occident, par VILLEFORE, 4e vol. p. 340.)

« Il se trouve de prétendus philosophes qui blâment les austérités que pratiquent les pieux solitaires d’aujourd’hui, ainsi que celles qui se pratiquaient parmi les anciens ermites. À quoi bon, disent-ils, toutes ces macérations ? L’auteur de la nature nous a-t-il rendus sensibles au plaisir, pour que nous vécussions dans une gêne continuelle ? Est-ce qu’il aime à nous voir dans un état de souffrance ?

« Pour raisonner de la sorte, il faut n’avoir aucune connaissance de ce que « nous apprennent la foi et la raison. Il est vrai que Dieu a attaché du plaisir à quelques actions dont la fin est louable, et qui, eu égard à notre nature, deviennent nécessaires ; il est vrai, par conséquent, qu’il y a des plaisirs légitimes, et que nous pouvons sanctifier par la droiture de notre intention : mais, comme nous avons été corrompus par le péché, et que nos appétits se révoltent contre la raison, nous avons besoin de lutter sans cesse pour réprimer le dérèglement de nos passions ; sans cela, il n’y a point de victoire à espérer, et la raison sera honteusement asservie à l’empire des sens.

« C’est pour nous rendre victorieux de l’ennemi de notre salut, que Dieu nous a recommandé la mortification ; mais on doit y joindre une humilité sincère, et surtout le renoncement intérieur à sa propre volonté. Il n’y a rien que Jésus-Christ ait plus fortement inculqué. Il déclare qu’on ne peut être son disciple, à moins qu’on ne soit crucifié et mort à soi même. Il faut, dit-il, que le grain de froment meure dans la terre avant de produire du fruit. Il suit de là qu’on ne peut nier la nécessité de la mortification intérieure et extérieure, sans anéantir toute l’économie de la morale chrétienne.

« Quant aux austérités extraordinaires que pratiquent quelques serviteurs de Dieu, elles sortent de l’ordre commun. On ne doit les entreprendre que par une vocation spéciale, encore faut-il que cette vocation soit mûrement examinée, et, que l’on se sente une ferveur proportionnée à la sainteté de l’état que l’on veut embrasser.

« Les Saints n’ont garde de mesurer la vertu sur la grandeur des macérations. Ils ne les regardent que comme des moyens propres à expier leurs péchés, et à leur faire remporter la victoire sur leurs passions. Ils ne s’imaginent pas que Dieu se plaise à les voir souffrir ; mais ils pensent qu’il aime à les voir prendre les remèdes qui guériront les maladies spirituelles. C’est ainsi qu’une mère, pleine de tendresse pour son enfant, se résout à lui présenter une potion amère pour lui rendre la santé.

« Si l’on improuve encore les austérités de la pénitence, nous dirons qu’elles sont une suite de la doctrine de Jésus-Christ, et qu’elles sont autorisées par l’exemple des Prophètes, de Saint-Jean-Baptiste, du Sauveur lui-même, et de presque tous les Saints de la primitive Église. » (Note à la vie de Robert de Molesme.Godercard.)

« Une seule chose enchaîne la liberté humaine, c’est la crainte ; et toute crainte se réduisant à celle de souffrir, rien n’arrête plus celui qui s’est fait de la souffrance une joie et une gloire. Affranchi de toutes les servitudes, de toutes les préoccupations triviales, on vit dans la contemplation des idées éternelles, dans l’habitude du dévouement, qui exalte toutes les facultés ; dans un commerce familier avec la création, qui a des charmes plus vifs pour les simples et les petits. » (Ozanam.)

« Mais voilà ce que le monde ne comprend pas et ne saurait comprendre ; autrement il ne serait pas le monde. Son plus haut point de mire, c’est le bonheur d’ici-bas. Il le cherche partout, sans le trouver ; le vrai moine le trouve partout, sans le chercher. » (Rohrbacher.)

Dieu, qui a fait le cœur humain, le connaît bien ; et les Saints, qui avaient l’esprit de Dieu, le connaissaient aussi : voilà pourquoi ils ont exercé un si merveilleux ascendant sur le plus grand nombre de leurs semblables, sur les meilleurs, comme sur les plus coupables et les plus endurcis. Leurs doigts habiles savaient toucher ce clavier divin, et en éveiller les plus graves harmonies ; ils savaient lui faire rendre de ravissants accords de plaintes, de soupirs et de gémissements ; ils savaient en tirer, dans la solitude, une céleste symphonie de prière et d’amour !

Tous ceux qui ont étudié le cœur humain, et qui en ont une connaissance profonde, n’ignorent pas, que ce ne sont pas les plaisirs, les honneurs, les biens de la terre et les joies du monde qui peuvent le captiver et le satisfaire : il est fait pour autre chose que tout cela ! L’amour même, l’amour le plus chaste et le plus fidèle, l’amitié la plus sainte et la plus héroïque, et tout le bonheur qui en découle à flots, tout ce que peut donner enfin la créature la plus parfaite, laisse le cœur vide et inquiet : il lui faut l’idéal invisible, l’infini insaisissable ! L’homme est consumé par une soif ardente, et il marche sans trouver sur la terre la source qui peut le désaltérer ; tout ce qu’il a atteint, tout ce qu’il possède, il le dédaigne, il n’en veut plus, il le repousse avec froideur ou dégoût ; rien de ce qui est borné, changeable et passager, rien de la nature, rien de l’homme et de la société, rien enfin de créé, ne peut réaliser son espérance, son rêve, son idéal céleste de bonheur : et cependant, il est fait pour être heureux, il veut l’être, il faut qu’il le soit, dût-il bouleverser l’univers et la société : le bonheur est l’aimant mystérieux de son cœur agité ! Non, l’homme n’a pas été fait pour la terre, et la terre n’a rien à lui donner qui puisse y arrêter sa pensée et y fixer son cœur ; on ne peut l’enchaîner dans ce cachot étroit et sombre ; on ne peut le distraire de la pensée de l’infini, et l’arracher aux rêves exaltés d’un bonheur inaltérable et sans fin : il s’élance par-delà le monde visible, et poursuit, dans la région des esprits, ce bien qu’il ne peut rencontrer ici-bas. Et voilà pourquoi l’homme, même le plus irréligieux et le plus dégradé, éprouve encore un irrésistible penchant pour le merveilleux ; il est naturellement porté vers les grandes choses :

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !

(Lamartine.)

Et voilà pourquoi aussi il a un indéfinissable attrait pour une vie exceptionnelle, une vie austère et en dehors de la société commune, une vie dégagée de la matière et presque angélique, une vie enfin qui le ramène à son état primitif d’innocence, en le rapprochant de Celui qui l’a créé à son image et à sa ressemblance.

Tout chrétien est appelé à une perfection divine ; tout chrétien est fait pour devenir un saint, c’est-à-dire un héros, un ange, presque un dieu, puisqu’il doit, en imitant Jésus-Christ, se rapprocher sans cesse de son Père céleste ; puisqu’il est obligé d’être parfait comme ce Père céleste est partait.

Il y a dans notre cœur, cet abîme de misère et de grandeur, ce mystère de bassesse et d’héroïsme, il y a un « je ne sais quoi » comme dit Bossuet, qui par moments se révèle avec un éclat soudain et foudroyant, et qui atteste notre origine et notre destination sublimes : malgré les efforts d’une philosophie matérialiste pour nous dégrader et nous assimiler à l’animal, nous retrouvons toujours au fond de notre être cet instinct céleste, cette loi divine de notre grandeur ; oui, en même temps que la nature corrompue nous porte vers ce qui flatte nos sens et nous matérialise, il y a en nous un instinct qui nous entraîne vers tout ce qui épure, spiritualise et exalte nos affections.

Tout ce qui est beau, dans l’ordre physique ou moral ; tout spectacle merveilleux, tel que les Chutes du Niagara ; tout récit d’un acte héroïque, tel que celui d’un ami qui meurt pour sauver son ami ; tout ce qui n’est pas commun et vulgaire, saisit notre cœur d’admiration, le ravit et exerce sur lui une sorte de fascination qui le domine, excite son enthousiasme, et le porte à vouloir s’approprier ou imiter ce qu’il a admiré : cette disposition de notre cœur est l’explication de la puissance des grands exemples, et de la conversion de tant de pécheurs, à la lecture des Vies des Saints.

Non, non, l’homme n’est pas fait pour une vie de plaisir et de dissipation, pour une vie prosaïque et vulgaire, pour une vie positive et matérielle : déchu d’un état d’innocence, chassé du paradis, errant dans ce val d’absinthe, pécheur et condamné à la souffrance, il faut, pour arriver au ciel, qu’il arrose la terre de ses larmes et de ses sueurs ; il faut qu’il passe par les divers degrés du travail et de la pénitence : Et voilà pourquoi encore l’austérité lui plaît, le captive et le satisfait ; il sent qu’il en a besoin ; que c’est le seul moyen de satisfaire à la justice divine, afin d’obtenir sa miséricorde ; oui, la pénitence est une condition nécessaire de salut.

Celui qui aime désire de souffrir ; celui qui aime davantage a un plus grand désir de la souffrance ; et celui qui aime beaucoup ne se lasse pas de souffrir, et invente des moyens de douleur et de souffrance : l’amour ne se prouve, ne se démontre que par là ; c’est la pierre de touche et le témoignage le plus irrécusable du désintéressement et de la fidélité : celui qui ne comprend pas cela est ignorant de l’amour !

« L’amour de Dieu paraît surtout en ce que l’on souffre avec joie à cause de lui. C’est souffrir que d’aimer ; et plus on aime, et plus aussi on souffre. » {Extrait des principes de la vie chrétienne, par le C. Bona.)

Tous les Pères des déserts de l’Orient, et après eux, tous les Fondateurs et Réformateurs d’Ordres austères, avaient compris cette nécessité de la mortification, et cette disposition naturelle et généreuse du cœur humain à l’embrasser, et ils en avaient profité pour l’arracher aux plaisirs et aux folles joies du monde et le porter à une haute perfection ; et c’est ainsi qu’ils ont enfanté à l’héroïsme ces Solitaires innombrables, qui sont les vrais Stoïciens, les véritables Spartiates de la religion : ils avaient tellement l’habitude de la souffrance, qu’ils semblaient devenus insensibles.

« Il est digne de remarque, dit Chateaubriand, que de toutes les règles monastiques les plus rigides ont été le mieux observées : les Chartreux ont donné au monde l’unique exemple d’une congrégation qui a existé sept cents ans sans avoir besoin de réforme. Ce qui prouve que plus le législateur combat les penchants naturels, plus il assure la durée de son ouvrage. Ceux au contraire qui prétendent élever des sociétés en employant les passions comme matériaux de l’édifice, ressemblent à ces architectes qui bâtissent des palais avec cette sorte de pierre qui se fond à l’impression de l’air. » (Chateaubriand. G. du Ch. Liv. III, ch. IV.)

« L’esprit et le cœur humains sont faits, nous dit un autre célèbre défenseur de la religion, l’un pour la lumière, l’autre pour la justice. La vérité et la vertu plaisent ; elles émerveillent, elles subjuguent les hommes les plus aliènes ou les plus coupables, du moment qu’elles savent se montrer. Les hautes doctrines, les règles austères sont même celles qui plaisent le plus au fond, parce qu’elles étonnent davantage. Aussi voit-on le christianisme primitif gagner, en un quart de siècle, plus peut-être que le paganisme en deux mille ans. Il en fut de même des Ordres Religieux : les plus rudes, les plus exigeants furent le plus tôt nombreux et les plus durables. »

Il est certain que pour un très grand nombre de personnes, la privation absolue est plus facile, plus praticable que l’usage modéré, que la jouissance légitime. — Quel est celui, après tout, qui peut se promettre de ne pas offenser Dieu souvent, lorsqu’il en a sans cesse l’occasion et la liberté dangereuse ; lorsqu’il est sans cesse sollicité au mal par de mauvais exemples ? Il vaut mieux tout quitter pour se sauver, que de retenir quelque chose en risquant de se perdre. — Et d’ailleurs, il y a, dit Saint-Thomas, un grand nombre d’individus qui ne peuvent absolu'ment se sauver qu’en abandonnant tout.

Nous croyons que c’est ici le lieu de parler de deux Vierges américaines, Isabelle et Marianne ; l’une est née à Lima, l’autre à Quito ; l’une surnommée Rose, l’autre Lis; et toutes deux, véritables Fleurs de la passion.

Il est vraiment remarquable et digne des plus sérieuses et salutaires réflexions, que les deux premières Saintes américaines, que nos deux premières sœurs canonisées, Isabelle et Marianne, soient nées, et aient vécu sous un ciel qui rappelle celui des Antilles, dans une contrée où règne un perpétuel printemps, où l’atmosphère est embaumée de tant de parfums enivrants, où les arbres sont chargés de fruits si savoureux, et où tout porte à la mollesse de l’âme et aux plaisirs des sens ; et que ce soit là précisément, qu’elles aient donné l’exemple héroïque des plus effrayantes mortifications, et de la vie la plus austère : à ce point, qu’à peine ont-elles connu le goût des fruits qui mûrissaient autour de leurs cellules, ne se nourrissant que d’aliments amers ou insipides, et macérant leurs frêles corps avec une ingénieuse et inexorable cruauté… Oh ! que sommes-nous, comparés à ces deux héroïnes de la Croix, à ces deux martyres de l’amour ?

Voyons d’abord qui était Sainte-Rose :

« Elle naquit en 1586, et elle mourut le 24 août, 1617. Elle montra, dès ses premières années, une grande patience dans les souffrances, et un amour extraordinaire pour la mortification. Étant encore enfant, elle jeûnait trois jours de la semaine au pain et à l’eau, et ne vivait les autres jours que d’herbes et de racines mal assaisonnées. Elle avait en horreur tout ce qui était capable de la porter à l’orgueil et à la sensualité, et se faisait un instrument de pénitence de toutes les choses qui auraient pu communiquer à son âme le poison des vices. Les éloges qu’on donnait sans cesse à sa beauté, lui faisaient craindre de devenir pour les autres une occasion de chute : aussi, lorsqu’elle devait paraître en public, elle se frottait le visage et les mains avec l’écorce et la poudre du poivre des Indes, qui, par sa qualité corrosive, altérait la fraîcheur de sa peau. Quel sujet de confusion pour les femmes qui ne sont occupées que de parures, et qui tendent des pièges si dangereux à l’innocence ! On admire la sainte cruauté qu’exerçaient contre eux-mêmes Saint-Benoît, Saint-Bernard, Saint-François d’Assise ; leur but était de se fortifier contre les attaques du démon ; mais Rose se punissait elle-même pour préserver les autres du danger.

« Elle pratiqua tout ce que la pénitence a de plus rigoureux. Elle portait sur sa tête un cercle garni en dedans de pointes aiguës, à l’imitation de la couronne d’épines que le Sauveur avait portée. À l’entendre parler d’elle-même, elle n’était qu’une misérable pécheresse, qui ne méritait pas de respirer l’air, de voir la lumière du jour, et de marcher sur la terre ; de là ce zèle à louer la divine miséricorde, dont elle éprouvait si particulièrement les effets. Lorsqu’elle parlait de Dieu, elle était comme hors d’elle-même ; et le feu qui la brûlait intérieurement, rejaillissait jusque sur son visage. Elle fut éprouvée, pendant quinze ans, par de violentes persécutions de la part des personnes du dehors, ainsi que par beaucoup de peines intérieures. Mais Dieu, qui ne permettait ces épreuves que pour perfectionner sa vertu, la soutenait et la consolait par l’onction de sa grâce. » (Godescard.)

« Étant toute jeune encore, elle se plaisait dans la solitude. Un jour, son frère Ferdinand, voyant qu’elle ne rentrait pas, courut à sa recherche, et lui demanda comment elle pouvait préférer cette solitude aux jeux innocents de ses petites amies. « C’est, lui répondit-elle, avec une sagesse au-dessus de son âge, que Dieu est ici avec moi, et que je ne suis pas sûre de le trouver également parmi les poupées. »

« Cet amour de la solitude croissait en elle à mesure qu’elle avançait en âge ; mais, sentant bien que Dieu ne l’appelait pas au désert, elle cherchait un moyen de vivre en ermite dans la maison paternelle. Se promenant un jour dans le jardin, une allée de platanes, qui bordait un des murs de clôture, fixa son attention. Une petite cellule, dans ce lieu couvert et écarté, ferait bien mon affaire, se disait-elle à elle-même. Mais qui me la construira ? Après un moment de réflexion, elle va trouver son frère Ferdinand et lai demande ce service. Ferdinand, qui aimait sa sœur, se met aussitôt au travail. Il plante des poteaux, les lie ensemble avec des bois pliants, pressés les uns contre les autres ; et voilà des murailles. Il abaisse sur cette cabane des branches de platane, et les dispose de manière à la bien couvrir ; et voilà un toit. Il fallait une porte pour achever son ouvrage ; il en fabriqua une selon le procédé qu’on emploie pour faire des corbeilles, et la suspendit au moyen de deux lanières de cuir ; pendant ce temps-là, Rose ne demeurait pas oisive : Elle élevait contre le mur un petit autel champêtre et l’ornait d’une assez grande croix de carton, qu’elle avait couverte de fleurs et de plumes de couleurs brillantes et variées. Plus tard, toutes les images qu’elle put se procurer servirent à embellir ce petit oratoire. Dès lors l’univers ne fut plus rien pour elle. Cet ermitage faisait toutes ces délices. C’était pour elle un paradis.. Aussi y passait-elle tout son temps, et s’ennuyait partout ailleurs ; si bien que dans la famille les paroles suivantes étaient passées en proverbe : « Si l’on veut trouver la petite Rose, il faut aller au jardin »

« Jusqu’à cette époque, elle avait couché dans une chambre commune ; mais alors cet usage lui devint à charge. Solitaire pendant le jour, elle voulait l’être encore pendant la nuit. En conséquence elle demanda une autre chambre à sa mère, et celle-ci la lui accorda sans difficulté.

« Lorsqu’elle sortit de l’état d’adolescence, sa mère lui dit que, pour se conformer à la coutume, il faudrait désormais qu’elle l’accompagnât dans ses sorties, surtout quand elle aurait des visites à faire à des personnes honorables. Cette ouverture fit frémir la jeune vierge qui ne se plaisait que dans son ermitage ; elle sentait une répugnance extrême à se produire aux regards du public : Aussi chaque fois que sa mère lui disait de faire sa toilette pour sortir, elle la suppliait de la laisser à la maison, et versait un torrent de larmes. Celle-ci, étonnée de voir pleurer sa fille pour des choses qui font tressaillir les autres de joie, condescendait néanmoins à ses désirs.

« Son amour pour la solitude allait si loin que, non contente d’éviter les promenades et les sociétés, elle fuyait jusqu’aux processions publiques, disant qu’elle y trouverait l’occasion de voir et d’être vue. Cet éloignement du monde lui fit trouver bien douce la liberté accordée par sa mère de ne plus l’accompagner dans les visites qu’elle faisait au-dehors. Quelqu’un lui demandant un jour d’où avait pu lui venir cette répugnance, elle répondit : Y a-t-il rien de plus ennuyeux que de se trouver avec des femmes parées comme des idoles, et dont tous les discours ne respirent que la vanité ! Et cette étiquette qu’il faut garder dans les salons, et cet échange de politesses auxquelles on doit se prêter, n’est-ce pas une insipide occupation ou plutôt un insupportable esclavage ? Oh ! que je suis bien plus heureuse seule avec mon Dieu !… Beaucoup de dames venaient, en apparence, pour voir sa mère, mais en réalité pour la voir elle-même ; et il eut été par trop inconvenant de refuser de paraître lorsqu’elles la demandaient, chose qu’elles n’avaient garde d’oublier. Ce fut une désolation pour cette sainte fille de voir qu’en quittant le monde, elle n’avait fait qu’échanger les salons des autres pour Celui de ses parents. C’était en effet les mêmes femmes dont les parures, les politesses et les conversations lui avaient déjà causé des dégoûts insurmontables. Il est vrai que, pour lui complaire, elles mêlaient quelques paroles pieuses à leurs entretiens ; mais c’était si rare et si froid, qu’elle ne se croyait pas dédommagée du temps précieux qu’elles lui faisaient perdre.

« Voulant à tout prix quitter le monde, elle forma un dessein sublime qui, selon toute apparence, lui fut suggéré par le Saint-Esprit. Mais, pour le mettre à exécution, il lui fallait le consentement de sa mère. Elle fut donc la trouver et lui dit : ma mère, vous m’avez permis de vivre en solitude, et je ne la trouve pas dans la maison. Veuillez consentir à ce que je me fasse faire, au fond du jardin, une cellule suffisante pour me loger, avec une petite fenêtre qui laisse passer un rayon de lumière. Afin de pouvoir surveiller mes actions, vous en aurez la clef, que je vous prie de ne confier à personne. Elle obtint avec beaucoup de peine ce qu’elle demandait.

« Je laisse à penser combien cette permission la rendit heureuse. Je doute que le vieillard Siméon fût plus joyeux, lorsqu’il reçut une réponse favorable au désir qu’il avait de ne pas mourir sans avoir vu son Sauveur. La jeune vierge, en effet, se voyait dans une situation à peu près semblable. Encore quelques jours, et elle allait entrer dans sa chère retraite, où elle jouirait désormais des chastes embrassemens de son divin Époux, qui appelle ses amantes dans la solitude pour leur parler au cœur. Le jour lui parut long, car il était trop tard pour mettre la main à l’œuvre. Les ouvriers furent mandés pour le lendemain, et quand le soleil se coucha, son ermitage était achevé. Elle s’empressa de la meubler, et la chose fut bientôt faite ; car la pauvreté présida à sa parure. Les planches qui lui servaient de lit, un siège, une petite table et quelques images en firent tout l’ameublement. Jamais peut-être habitation ne fut plus étroite et plus humble que cette cellule. Elle avait cinq pieds de long sur quatre pieds de large ; et, sans un rayon de lumière que laissait entrer une petite fenêtre, on l’eut prise assurément pour un tombeau. Son confesseur, dans la première visite qu’il lui fit, s’étant récrié sur l’exiguïté de cette demeure, la sainte répondit en souriant : vous vous trompez, mon père : elle est tout aussi grande qu’il faut pour mon Époux céleste et moi, et je vous assure que nous y serons commodément.

« Heureuse dans cet ermitage, qu’elle n’eut pas échangé pour le plus beau palais du monde, Rose ne pensa plus qu’à y vivre de telle sorte qu’aucune partie de son temps ne s’échappât sans fruit…

« Ayant dû quitter son ermitage trois ans avant sa mort, elle conserva ce goût de solitude dans la maison de Gonzalve, le questeur. Elle se fit dans le grenier un petit retranchement avec des planches, où elle passait les jours entiers et la plus grande partie des nuits, seule avec Dieu, et tout occupée de la prière. Aucun visiteur ne pouvait pénétrer dans son sanctuaire, tant elle prenait soin d’en obstruer les abords ; et elle n’en sortait que pour aller passer quelques jours, de loin en loin, dans son ancienne chaumière. La solitude éait tout son bonheur. Pourquoi faut-il que je sois femme, disait-elle quelquefois aux personnes honorées de sa confiance ? Ah ! si j’étais homme, il y a longtemps que, laissant là Lima et tous les lieux habités, j’aurais été chercher dans les montagnes une grotte où je vivrais heureuse, seule avec Dieu seul ! On ne pouvait lui faire plus de plaisir qu’en parlant des Solitaires de l’Égypte. Il suffisait de prononcer devant elle les noms de Thébaïde et de Nitrie, pour enflammer ses désirs et la faire soupirer de regret !… (ch. 9.)

« Trois jours avant sa dernière maladie, elle se rendit en secret dans la maison de ses parents, pour dire un dernier adieu à son petit ermitage, où elle avait été comblée de tant de grâces. Lorsqu’elle y fut entrée, s’y croyant seule et sans témoins, elle se mit à chanter la fin de son exil et les joies de la céleste patrie. Sa mère, qui se tenait cachée dans un lieu voisin, ne comprit rien à ce cantique ; mais quand elle entendit sa fille la recommander à Saint-Dominique, le suppliant de lui servir de protecteur dans le triste abandon qui lui était réservé, elle frémit à la pensée du malheur que semblaient lui annoncer ces paroles. Il n’était, hélas ! que trop certain, et ne tarda pas à se réaliser. » (Vie de Sainte-Rose de Lima, par le P. Léonard Hausen, de l’Ordre des Prédicateurs, traduite par l’abbé P. anc. v. g. d’Évreux. ch. 27.)

Voyons maintenant qui était Sainte-Marianne, l’imitatrice de Sainte-Rose :

« Sainte-Marianne de Jésus de Paredès et Florès, nommée aussi le Lis de Quito, naquit le 30 octobre 1618, et mourut le 26 mai 1645.

« Dès l’âge de onze ans, elle tourna toutes ses pensées vers les moyens de se délivrer totalement du monde, et de se cacher dans une solitude où elle pût se livrer sans obstacle à la pénitence et à la contemplation. Au-dessus de la ville de Quito s’élève une montagne non moins remarquable par sa hauteur que par le redoutable volcan qu’elle renferme. Les habitants de Quito, pour se garantir des éruptions menaçantes de cet épouvantable gouffre, s’étaient mis sous la protection de la Sainte-Vierge, et avaient placé sur un point élevé de la montagne une statue de cette puissante Protectrice, dont la vue et la présence les rassuraient. Il vint à la connaissance de Marianne que cette image de la Sainte-Vierge, si vénérée autrefois, était alors comme tombée dans l’oubli ; personne n’allait plus la visiter, ni prendre soin de la petite chapelle où elle avait été placée. Cette pieuse enfant, pénétrée jusqu’au fond de l’âme d’un oubli si coupable, conçut en elle-même l’idée consolante, « que le ciel lui avait peut-être réservé cette chapelle comme un lieu de retraite, où elle trouverait tout à la fois à satisfaire la dévotion qu’elle avait pour la Sainte-Vierge, et son amour pour la solitude, en s’y consacrant à Dieu pour le reste de ses jours. Elle gravissait déjà la montagne, lorsque Dieu lui fit entendre, par une voix intérieure et connaître par un miracle visible, qu’à la vérité il l’appelait à la vie érémitique, mais que son ermitage devait être, non dans un désert, mais dans sa propre maison.

« Le directeur de Marianne ayant approuvé qu’elle observât la retraite dans sa propre maison, tout le monde y reconnut la volonté de Dieu. Elle se vit enfin au comble de ses vœux. Elle distribua aussitôt aux pauvres tous les présents que sa sœur et son beau-frère lui avaient faits, et se mit à préparer l’appartement où Dieu l’appelait à mener une vie parfaite, digne d’être admirée de tous et de servir de modèle, au moins en partie, à plusieurs personnes du sexe qui vivent dans le monde.

« Premièrement, elle fit enlever tous les meubles, et fit mettre à la place des cilices, des chaînes, des disciplines, des croix, des chapelets, mais surtout un cercueil. Dans un cabinet attenant, elle dressa un petit autel, plus dévot que remarquable par les ornements ; et elle y plaça les deux petites statues de l’Enfant Jésus et de la Sainte-Vierge. Enfin, elle voulut que la porte de son cabinet eût une serrure qu’on ne pût ouvrir du dehors ; car elle était fermement résolue de n’y admettre personne, pas même ses petites nièces avec qui elle avait vécu dès l’enfance, et qu’elle aimait tendrement à cause de l’innocence de leur âge : elle voulut être parfaitement libre, et que qui que ce fût au monde ne pût observer ses actions.

« Marianne n’avait que douze ans, lorsqu’elle dit le dernier adieu au monde, et qu’elle se renferma dans cette solitude, qu’elle s’était créée dans sa propre maison, et dont elle ne sortit que quatorze ans après, en quittant la vie. Pendant ces quatorze ans, qui peut dire quelles furent les pénitences et les austérités, au-dessus des forces de la nature, dont cette âme si pure et si innocente macéra son corps ! Ce fut avec la pensée de la mort toujours présente, que la servante de Dieu entreprit et continua jusqu’à la fin cette vie extraordinaire et si étonnante, par laquelle Dieu voulut la conduire, en lui donnant durant quatorze ans une force capable d’y résister. Afin que la pensée de la mort ne la quittât jamais, elle plaça au milieu de sa première chambre cette bière, dont elle s’était pourvue, et elle y mit un squelette en bois, recouvert d’un pauvre habit de Saint-François. La tête du squelette était une véritable tête humaine décharnée ; et tout le corps, au milieu des haillons qui le couvraient, représentait une personne morte, ayant un crucifix sur la poitrine, et qui pourrissait et se consumait peu à peu. À la tête et au pied de Cette bière, brûlaient deux cierges ; et c’est là que, plongée dans une profonde méditation, Marianne s’appliquait à considérer quelle est la brièveté de la vie, la folie et la vanité du monde ; et ce qu’elle voudrait avoir fait, lorsqu’elle serait un jour couchée dans cette bière, où elle se figurait qu’elle était déjà elle-même. Dans cette méditation toujours nouvelle pour son esprit, elle apprenait de plus en plus à se désabuser du monde ; elle croissait en ferveur, en détachement de la terre, en amour pour la pénitence ; et lorsqu’elle se relevait, à la fin de la méditation, elle faisait une aspersion d’eau bénite sur le squelette en disant : Dieu te pardonne, Marianne. Qui sait lequel de ces deux sorts t’est réservé : ta vie ou la mort éternelle ? Elle répétait la même chose, chaque fois qu’elle retournait dans ses autres chambres. Elle invitait ceux qui venaient la visiter à faire de même, leur disant qu’elle était elle-même ce squelette ; et elle ne prenait jamais la nuit quelques instants de repos, sans avoir fait auparavant son aspersion ordinaire sur le squelette, répétant toujours les mêmes paroles, et ne perdant ainsi jamais la mort de vue, comme le témoigne un de ses confesseurs. Marianne fit encore peindre sur une toile une tête de femme, dont la moitié avait sa beauté et ses couleurs naturelles, et l’autre moitié était comme pourrie et pleine de vers. C’est dans ce miroir qu’elle cherchait à embellir son âme et à l’orner de toutes sortes de vertus. Ainsi, avec l’image de la mort toujours présente aux yeux du corps, et encore plus aux yeux de l’âme, on peut aisément se figurer comment elle employait son temps, et quelle sainte haine la vue de ces objets lui inspirait contre elle-même. » (Extrait de sa vie, par l’abbé Clavera, ch. 4.)

Dans la seconde partie de notre ouvrage, nous donnerons des centaines d’exemples de ce double amour de la solitude et des mortifications ; et ces exemples, nous les avons choisis parmi des milliers que nous avons dû omettre comme moins importants.

« Mais, hélas ! qu’est devenu ce don des larmes ? Il s’est presque perdu dans l’Église avec le don des miracles, parce que personne ne veut plus en donner le prix, qui consiste à se priver de toutes les satisfactions humaines, et qu’on ne peut, dit Saint-Jérôme, jouir tout ensemble, et des consolations intérieures, et des délices extérieures  » (La Chétardie, homélie sur la Madeleine.)

Dans le monde, on taxe la gravité de spleen, et le silence de tristesse et de sauvagerie ; on y est traité de malade et de misanthrope, parce que l’on ne plaisante pas des choses sérieuses, et que l’on ne s’occupe pas sérieusement des bagatelles et des riens ; parce que l’on ne peut condescendre à oublier sa dignité d’homme et de chrétien jusqu’à participer, par des éclats de rire, à toutes les bouffonneries du Charivari. Et cependant, l’Écriture sainte bien comprise, les Saints-Pères, toutes les Règles monastiques proscrivent le rire, et surtout le rire bruyant et immodéré ; ils proscrivent l’esprit d’épigramme, de plaisanterie et de joie bouffonne : car c’est là la part de la vanité ; c’est là l’esprit du monde, esprit extérieur et dissipé, esprit frivole et prétentieux, esprit si contraire à l’esprit de recueillement et de componction. Non, les Saints n’ont pas été des plaisants et des rieurs ; ils ont été graves, recueillis, absorbés dans la pensée de Dieu et de l’éternité ; la profondeur et la sérénité du ciel étaient réfléchies sur leur visage calme, austère et lumineux ; il y avait quelque chose de divin dans l’expression de leur regard si doux et mélancolique : jamais donc l’on ne pourra nous persuader que la joie et le rire habituels soient des signes de sagesse et de sainteté : C’est pourquoi Bossuet nous dit :

« Dans les affaires du monde, le plus sage est toujours celui que la joie emporte le moins. Écoutez la belle sentence que prononce l’Ecclésiastique : « le fou, dit-il, indiscret, inconsidéré, fait sans cesse éclater son rire ; et le sage à peine rit’il doucement : « Fatuus in risu exaltat vocem suam : vir autem sapiens vix tacite ridebit. » (Eccl. 21, 23.) Le sage, au contraire, toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humaine, ne se persuade jamais qu’il puisse avoir trouvé sur la terre, en ce lieu de mort, aucun véritable sujet de se réjouir. C’est pourquoi il rit en tremblant, comme disait l’Ecclésiastique, c’est-à-dire, qu’il supprime lui-même sa joie indiscrète par une certaine hauteur d’une âme qui désavoue sa faiblesse, et qui, sentant qu’elle est née pour des biens, célestes, a honte de se voir si fort transportée par des choses si méprisables. »

« Celui qui n’a jamais veillé dans les pleurs, dit Goethe, qui n’a jamais trempé son lit de larmes, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célectes ! »

 
La souffrance est céleste, et dans les jours anciens
Nul trépied n’eut des feux plus sacrés que les siens.
Si Job est éprouvé, sa force se confirme ;
Satan est terrassé par le bras de l’infirme…
Laisse tous ses trésors à la sainte douleur ;
Le crime est ici-bas notre unique malheur.

(Alex. Soumet.)

« Suivez avec moi les pas du Sauveur, depuis la crèche jusqu’à la croix sur laquelle il meurt : que signifie ce nuage de tristesse qui couvre perpétuellement sa face sacrée ? Les peuples de Galilée l’ont vu pleurer ; la famille de Lazare l’a vu pleurer ; ses disciples l’ont vu pleurer ; Jérusalem l’a vu inondé de larmes ; tous, tous ont vu des larmes dans ses yeux : Qui a vu le rire sur ses lèvres ? » (Extrait d’une lettre de M. Donoso-Cortès à M. de Montalemenbert.)

Qui ne comprend, d’après cela, que le chrétien s’écrie avec amour, en serrant la croix tout arrosée de larmes et de sang :


Alas ! speak not of pleasure uncontroll’d ;
Of earthly joys,
All childish toys ; —
Speak not : — I will not, cannot be consol’d !

Speak not of feelings, raptures, yet untold : —
They swell our breast,
But leave unblest ; —
Speak not : — I will not, cannot be consol’d !


To suffer and to pray, —
To love and suffer still :
Such be my doom eaoh day,
Each hour so dark and chill !

My Saviour, Friend and All,
How bitter-sad’s my heart ;
But sweet to me is gall : —
’Tis Mary’s better part !

Didst thou not suffer, die, —
So great thy love for me ?
Say then, say how could I
Complain in agony ?

Did not the Saints for thee
Their tears and blood all shed ?
As they, must I not be ? —
I love ! — what can I dread ?


Voilà quel a été l’esprit de tous les Saints ; voilà surtout, comme nous venons de le voir, quel a été l’esprit de Sainte-Rose et de Sainte-Marianne.

Après ces deux exemples, qui nous touchent de si près, quel prétexte ou quelle excuse pourrait alléguer notre lâcheté, pour se rassurer dans une vie molle et sensuelle ; comment pourrait-elle espérer de se justifier au tribunal de Jésus-Christ ? Sans doute, nous ne devons pas les prendre en tout pour modèles, mais nous devons les imiter en beaucoup de choses ; car nous avons à lutter contre le même climat, la même corruption de mœurs, les mêmes difficultés physiques et morales.

Sainte-Rose de Lima et Sainte-Marianne, le Lis de Quito, ont eu un égal amour pour la solitude et les austérités, pour la prière et la contemplation ; elles ont été solitaires, elles ont vécu en ascètes, quoiqu’au milieu du monde et de la famille. L’esprit de retraite et l’esprit de mortification, voilà donc ce qui a si fortement caractérisé les deux premières Saintes d’Amérique : n’est-ce pas là un avertissement que Dieu vous donne, à vous qui aimez le monde, et qui flattez votre chair ; à vous qui craignez la souffrance, et qui repoussez la croix, comme trop lourde et trop pénible à porter ?… Oh ! voyez comme le chemin qui mène au Calvaire est désert aujourd’hui ! L’herbe et la ronce y croissent en abondance, sans être foulées et ensanglantées par les pieds meurtris des disciples nombreux ; l’absinthe y pousse et se flétrit, sans être cueillie par les ardents imitateurs de Celui que l’amour a fait descendre des cieux, et qui a bu sur la croix son calice d’amertume. — Voyez comme les vierges folles l’ont abandonné, pour courir dans des sentiers fleuris et détournés ! Et voyez comme les hommes aussi s’éloignent de cet ami divin, pour suivre ces vierges folles, au milieu des fleurs et des parfums, dans les voies ténébreuses de la chair ! — Ô hommes aveugles ! en voyant la plupart des femmes mondaines d’aujourd’hui ; en voyant ces profanes poupées, ces froides idolâtres de la toilette, ces esclaves prodigues d’un luxe effréné, ces avides et fiévreuses lectrices de romans et de feuilletons, ces folles fréquenteuses de bals et de spectacle ; ô hommes aveugles ! en les voyant en si grand nombre, et à la tête de l’incrédulité railleuse, comment pouvez-vous ne pas vous écrier, avec le sombre et sceptique Idaméel :

Ô femmes ! sous nos pas embûche si profonde,
Flot le plus orageux de l’Océan du monde,
Pour vous livrer son sort qu’il faut être insensé !
Le désespoir habite où la femme a passé,

Artisans de malheur entre tout ce qu’on aime,
De la déception votre charme est l’emblème,
Et votre doux regard, sur nos fronts arrêté,
Est déjà le rayon de l’infidélité.
À tout rêve nouveau vous vous laissez conduire ;
Autant que le démon l’ange peut vous séduire ;
Vos regrets n’ont qu’une heure. On voit briller les pleurs
Moins longtemps à vos yeux que la rosée aux fleurs ;
En vain à consoler la pitié vous invite,
Près des grands dévouements vos pieds froids passent vite !
Sœurs de l’ingratitude et reines de l’oubli,
Vos cœurs dans la constance ont toujours défailli !

(Alex. Soumet. La Divine Épopée.)


Oh ! dites-nous, Fils de Marie, où sont, aujourd’hui, vos amis fidèles ; où sont vos disciples chéris et dévoués ? Dites-nous, dans quelle solitude lointaine et sauvage habitent les frères et les sœurs austères de Rose et de Marianne ? Où sont vos élus, parmi cette multitude innombrable d’hommes affairés et de femmes frivoles ? Où pourrons-nous fuir, désormais, pour échapper au spectacle affligeant de ce matérialisme égoïste, de cette cupidité insatiable, qui a glacé dans les cœurs toute amitié désintéressée, tout sentiment généreux, tout dévouement, tout héroïsme ; qui dissout chaque jour les liens les plus sacrés, — liens de famille, liens sociaux et liens religieux ; et qui opère une division effrayante même au sein des sociétés catholiques : car enfin, de nos jours, la charité est étrangement refroidie ; les pierres du temple se disjoignent ; les Ordres religieux décroissent et languissent sans encouragement ; l’esprit d’association, affaibli par l’esprit d’égoïsme, ne concentre plus les âmes dans des foyers ardents et lumineux ; les plus hautes intelligences flottent dans le vague, les cœurs les plus aimants aspirent dans le vide, les volontés sont indécises et versatiles ; et rien, hors l’Église infaillible, rien n’est stable et invariable. — Hélas ! où sont, aujourd’hui, toutes ces vastes maisons de retraite, tous ces corps imposants de religieux, toutes ces saintes communautés de vierges, toutes ces brillantes constellations monastiques ? où sont ces phalanges disciplinées, ces légions thébaines, ces puissants auxiliaires, ces nombreuses et formidables armées du Seigneur, ces invincibles soldats de l’Église ? Où sont ces fervents anachorètes, ces anges de la terre, qui peuplaient et embellissaient les Thébaïdes ; qui les embaumaient de leurs vertus et y brillaient avec un chaste éclat, comme les fleurs cachées de l’oasis, et les étoiles inaccessibles du ciel ? Où sont-ils, aujourd’hui ; et pourquoi n’existent-ils plus ? — Oh ! dites-nous, Fils de Marie, le monde est-il moins dangereux ; est-il moins corrompu et moins constitué en malice ; n’est-il plus votre ennemi et le nôtre ? et la solitude, aujourd’hui, est-elle maudite par vous ; n’est-elle plus, comme autrefois, un lieu de délices et de sûreté, où repose votre Esprit, et où habitent les anges familiers ? La vie religieuse, la vie du cloître, est-elle donc devenue si triste et si difficile, si peu comprise et encouragée, qu’il faille des marques de vocation extraordinaires, miraculeuses, pour l’embrasser, lorsqu’il ne faut, au contraire, pour rester dans le monde, au milieu de Babylone, ni examen, ni aucune marque spéciale de Dieu ; dans le monde, où le juste même, qui y est appelé et retenu, a de la peine à se sauver ? Étrange renversement de choses ! — Et cependant, voilà où nous en sommes aujourd’hui ; tel est le désordre qui règne parmi nous ; telle est la confusion qui met un si grand obstacle à la perfection et au salut de tant d’âmes qui s’agitent au milieu de ce monde égoïste et déréglé, sans pouvoir s’y plaire ni s’y fixer, parce qu’elles n’y sont pas à leur place et dans leur vocation divine : non, elles ne sont pas faites pour le monde, et le monde n’est pas fait pour elles !

Voyons ce que nous dit Saint-Thomas d’Aquin, l’ange de l’École, l’aigle des théologiens :

« Celui qui embrasse la vie religieuse, sans prendre l’avis et le conseil de plusieurs, et sans une longue délibération précédente, fait une chose louable ; il fait une chose louable, soit parce que, selon Saint-Chrysostôme, lorsque le mouvement de la grâce nous pousse et nous incite à suivre Jésus-Christ, il faut marcher promptement et obéir sans délai à cette sainte inspiration ; soit parce que c’est une chose louable de faire, sans conseil, et sans une longue délibération, ce que nous savons certainement être le meilleur et le plus grand des biens. Et comme il est constant et indubitable, que la chose la meilleure est de professer la vie sainte et religieuse, lorsqu’on s’y sent mu et porté par le Saint-Esprit, il est aussi très louable de se renfermer dans un cloître, pour le reste de ses jours, sans prendre conseil de plusieurs et sans une longue délibération ; car la longue délibération et les avis de plusieurs ne sont requis et nécessaires que dans les choses douteuses, et non pas dans les choses qui sont certaines, et de la vérité desquelles on ne peut raisonnablement douter… Quand il est dit chez l’Évangéliste, qu’il faut éprouver quel est l’esprit qui nous pousse, avant que de le suivre, il parle des choses douteuses. Mais, il est constant que celui qui par la grâce se trouve mu à embrasser la vie religieuse, est touché et animé du Saint-Esprit, qui porte les hommes à la sainteté : Que si quelques-uns, après avoir fait une sainte profession de la vie religieuse pendant quelque temps, abandonnent leur poste avantageux, et s’en retirent, il ne s’ensuit pas pour cela que le premier dessein qu’ils ont eu de se cloîtrer, n’ait été un mouvement du Saint-Esprit, quoique le religieux longtemps après change d’esprit et de dessein ; car tout ce qui vient de Dieu n’est pas toujours immuable et incorruptible. — Il est bon que celui qui veut embrasser la vie religieuse, en confère avec quelque personne sage et judicieuse, et non pas avec les hommes du siècle, qui ne sont amis que selon la chair et le monde, et sont capables de s’opposer aux inspirations du Saint-Esprit, et de nous détourner de nos bons desseins… encore ne faut-il pas un grand temps pour délibérer de ces choses, selon Saint-Jérôme. » (Question CLXXXIX, Art. X, La Clé de St-Thomas, par Marandé.)

Après Saint-Thomas, laissons parler Pascal sur l’illusion du monde, sur la fausse opinion qu’il a de la vie religieuse :

« Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde, sont les plus difficiles selon Dieu : et au contraire, rien n’est si difficile selon le monde, que la vie religieuse ; rien n’est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n’est plus aisé que d’être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n’est plus difficile que d’y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.» (Pascal, Pensées.)

« Nous conjurons donc celui qui est encore dans l’endurcissement d’écouter avec crainte ce que dit le Sage : N’empêchez pas de bien faire celui qui le peut ; mais plutôt imitez son exemple, si vous le pouvez. L’Esprit de Dieu dit dans l’Écriture, venez : l’Époux appelle son Épouse, et l’Épouse appelle son Époux. Quelqu’un donc osera-t-il dire : ne venez pas !

« Comment celui à qui Notre-Seigneur n’a pas promis de lendemain, ose-t-il différer jusqu’à une autre année sa conversion et sa retraite ? Notre-Seigneur dit dans l’Évangile : Priez pour que votre fuite n’arrive point l’hiver ou le jour du Sabbat. Quelqu’un, après cela, osera-t-il dire à celui qui veut fuir le monde dès aujourd’hui : attendez, vous pourrez, dans deux ou trois années, le fuir et vous retirer avec moi ! »

(Extrait d’une lettre de Bernard,
Premier Prieur de la Chartreuse
des Portes, écrite à deux amis,
pour les exhorter à quitter le monde.)

Ainsi, il est certain que la vie religieuse est plus excellente, plus avantageuse pour faire son salut ; il n’est pas vrai qu’on doive consulter plusieurs, délibérer beaucoup, et attendre longtemps, avant de prendre le meilleur et le plus sûr parti, c’est-à-dire celui de quitter le monde et d’entrer dans un cloître, pour faciliter son salut ; et même, s’il le faut, de fuir dans le désert et d’y vivre comme ont vécu les anciens Solitaires, que le même motif y avait conduits.

Écoutons sur cette importante question de vie ou de mort, de vie ou de mort éternelle, écoutons en tremblant l’illustre Archevêque de Cambrai : après nous avoir parlé des dangers du monde, de la difficulté d’y faire son salut, et de la nécessité de le fuir, lorsque le devoir ne nous y retient pas, il s’écrie avec un saint enthousiasme et une entraînante éloquence :

« De là vient qu’en ouvrant les livres des Saints-Pères, je ne trouve de tous côtés, même dans les sermons faits au peuple sans disctinction, que des exhortations pressantes pour conduire les chrétiens en foule dans la solitude. C’est ainsi que Saint-Basile fait un sermon exprès pour inviter tous le chrétiens à la vie solitaire. Saint-Grégoire de Nazianze, Saint-Chrysostôme, Saint-Jérôme, Saint-Ambroise, l’Orient, l’Occident, tout retentit des louanges du désert et de la fuite du siècle. J’aperçois même, dans la Règle de Saint-Benoît, qu’on ne craignait point de consacrer les enfants avant qu’ils eussent l’usage de la raison. Les parents, sans craindre de les tyranniser, croyaient pouvoir les vouer à Dieu dès le berceau. Vous vous en étonnez, vous qui mettez une si grande différence entre la vie du commun des chrétiens vivant au milieu du siècle, et celle des âmes religieuses consacrées dans la solitude ; mais apprenez que, parmi ces vrais chrétiens, qui ne re gardaient le siècle qu’avec horreur, il y avait peu de différence entre la vie pénitente et recueillie que l’on menait dans la famille, ou celle qu’on menait dans un désert. S’il y avait quelque différence, c’est qu’ils regardaient comme plus doux, plus facile et plus sûr de mépriser le monde de loin que de près. On ne croyait donc point gêner la liberté de ces enfants, puisqu’ils devaient, comme chrétiens, ne prendre aucune part aux pompes et aux joies du monde ; c’était leur épargner des tentations, et leur préparer une heureuse paix, que de les ensevelir tout vivants dans cette sainte société avec les anges de la terre. O aimable simplicité des enfants de Dieu, qui n’avaient plus rien à ménager ici-bas ! O pratique étonnante, mais qui n’est si disproportionnée à nos mœurs qu’à cause que les disciples de Jésus-Christ ne savent plus ce que c’est que de porter sa croix avec lui, et que dire avec lui : malheur, malheur au monde ! On n’a point de honte d’être chrétien, et de vouloir jouir de sa liberté pour goûter le fruit défendu, pour aimer le monde que Jésus-Christ déteste. Ô lâcheté honteuse, qui était réservée pour la consommation de l’iniquité dans les derniers siècles ! On a oublié qu’être chrétien, et n’être plus de ce monde, c’est essentiellement la même chose ! Hélas ! quand vous reverrons-nous, ô beaux jours, ô jours bienheureux, où toutes les familles chrétiennes, sans quitter leurs maisons et leurs travaux, vivaient comme nos communautés les plus régulières ? C’est sur ce modèle que ces communautés se sont formées. On se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains, on se cachait ; en sorte que les chrétiens étaient appelés un genre d’hommes qui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur, au père de famille. Point d’autre joie que celle de notre bienheureuse espérance pour l’avènement du grand Dieu de gloire ; point d’autres assemblées que celles où l’on écoutait les paroles de la foi ; point d’autre festin que celui de l’agneau, suivi d’un repas de charité ; point d’autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies ; point d’autre plaisir que celui de chanter des psaumes et les sacrés cantiques ; point d’autres veilles que celles où l’on ne cessait de prier. O beaux jours ! quand vous reverrons-nous ? Qui me donnera des yeux pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée ? Heureuse la postérité sur laquelle reviendront ces anciens jours ! de tels chrétiens étaient solitaires, et changeaient les villes en déserts !

« Dès ces premiers temps, nous admirons, en Orient, des hommes et des femmes qu’on nommait Ascètes, c’est-à-dire Exercitans ; c’étaient des chrétiens dans le célibat, qui suivaient toute la perfection du conseil de l’apôtre. En Occident, quelle foule de vierges et de personnes de tout âge, de toute condition, qui, dans l’obscurité et dans le silence, ignoraient le monde, et étaient ignorées de lui, parce que le monde n’était pas digne d’elles.

« Les persécutions poussèrent jusque dans les plus affreux déserts des patriarches, des anachorètes, Saint-Paul et Saint-Antoine ; mais la persécution fit moins de solitaires que la paix et le triomphe de l’église. Après la conversion de Constantin, les chrétiens, si simples et si ennemis de toute mollesse, craignirent plus une paix flatteuse pour les sens, qu’ils n’avaient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèrent d’anges innombrables ; qui vivaient dans des corps mortels sans tenir à la terre. Ces solitudes sauvages fleurirent : des villes entières étaient presque désertes. D’autres villes, comme Oxyrinque dans l’Égypte, devenaient comme un monastère. Voilà la source des Communautés religieuses. Oh ! qu’elle est belle ! qu’elle est touchante ! que la terre ressemble au ciel, quand les hommes y vivent ainsi ! Mais, hélas ! que cette ferveur des anciens jours nous reproche le relâchement et la tiédeur des nôtres ! Il me semble que j’entends Saint-Antoine qui se plaint de ce que le soleil vient troubler sa prière, qui a été aussi longue que la nuit ! je crois le voir qui reçoit une lettre de l’empereur, et qui dit à ses disciples : réjouissez-vous, non de ce que l’empereur m’a écrit, mais de ce que Dieu nous a écrit une lettre, en nous donnant l’Évangile de son Fils. Je vois Saint-Pacôme, qui, marchant sur les traces de Saint-Antoine, devient, de son côté, dans un autre désert, le père d’une postérité innombrable. J’admire Hilarion, qui fuit de pays en pays, jusqu’au delà des mers, le bruit de ses vertus et de ses miracles qui le poursuit. J’entends un Solitaire qui, ayant vendu le livre des évangiles pour donner tout aux pauvres, et pour ne posséder plus rien, s’écrie : j’ai tout quitté, jusqu’au livre qui m’a appris à quitter tout. Un autre, (c’est le grand Arsène) devenu sauvage, s’il m’est permis de parler ainsi, consolait les autres Solitaires, qui se plaignaient de ne le point voir, leur disant : Dieu sait, Dieu sait, mes frères, si je ne vous aime point ; mais je ne puis être avec lui et avec vous. Voilà les hommes que Dieu a montrés de loin au monde dans les déserts, pour le condamner, et pour nous apprendre à le fuir. Sortons, sortons de Babylone persécutrice des enfants de Dieu, et enivrée du sang des Saints : hâtons-nous d’en sortir, de peur de participer à ses crimes, et à ses plaies.

« Ici je parle devant Dieu, qui me voit et m’entend ; je parle au nom de Jésus-Christ, et c’est sa parole qui est dans ma bouche ; je vous dis la vérité ; je vous la donne toute pure sans exagération : Que celui qui est attaché au monde par des liens légitimes, que la providence a formés, y demeure en paix ; qu’il en use comme n’en usant pas ; qu’il vive dans le monde, sans y tenir ni par le plaisir ni par intérêt : mais qu’il tremble, qu’il veille sans cesse, qu’il prie, et adore les desseins de Dieu. Je dis bien davantage : Qui n’a jamais cherché le monde, et que Dieu y appelle par des marques décisives de vocation, y aille, et Dieu sera avec lui : mille traits tomberont à sa gauche, et mille à sa droite, sans le toucher ; il foulera aux pieds l’aspic, le basilic, le lion et le dragon : rien ne le blessera, pourvu qu’il n’aille qu’à mesure que Dieux le mène par la main. Mais ceux que Dieu n’y mêne point, iront-ils s’exposer d’eux-mêmes ? Craindont-ils de s’éloigner des tentations et de faciliter leur salut ? Non, non ; Quiconque est chrétien et libre doit chercher la retraite : quiconque veut chercher Dieu doit fuir le monde, autant que son état lui permet de le fuir ! » (Fénélon, Entretien sur les avantages de la vie religieuse.)

Voilà ce qu’a dit, non l’Aigle de Meaux, qui se plaisait au milieu des éclairs et de la foudre ; mais le Cygne, le doux Cygne, dont le nom, aussi célèbre dans l’Église qu’aimé et populaire dans le monde, rappelle la mansuétude, la modération, la bonté, l’humilité, la charité, en un mot, l’Évangile ; oui, voilà le cri foudroyant qu’a jeté au monde le Cygne harmonieux de Cambrai ! Après cette voix tonnante, qui oserait accuser d’exagération un faible écho d’Amérique, et essayer de lui imposer silence ? Qui oserait encore, — s’autorisant de son ignorance, et profitant de l’ignorance des autres, — dénigrer, par malice ou légèreté, un genre de vie proclamé excellent et embrassé par tout ce que l’Église a eu de plus grand et de plus saint, de plus pur et de plus élevé : — Papes, Patriarches, Cardinaux, Archevêques, Évêques, prêtres, fidèles sans nombre, depuis les rois et les princes jusqu’aux plus obscurs habitants des cabanes rustiques ; depuis les grandes dames patriciennes de Rome jusqu’aux reines et princesses du Moyen-Age et des temps modernes ? Qui donc oserait, parmi les catholiques instruits et de bonne foi, s’inscrire en faux contre l’enseignement de l’Église, qui a toujours regardé et chéri, comme la PORTION CHOISIE de son troupeau, les âmes solitaires et contemplatives ; l’Église qui a toujours couvert et protégé de son bouclier divin ces âmes de diamant, ces pierres mystiques, façonnées et polies dans le désert sur la meule sacrée des plus rudes austérités ? Oui, lorsque les Souverains Pontifes ont approuvé et encouragé les Religieux les plus solitaires qu’il y ait, les Chartreux, tous les termes éloquents de la langue latine, toutes les épithètes les plus sublimes, toutes les expressions les plus poétiques, — anges, aigles, colombes, — tout éloge leur a semblé au-dessous de l’excellence et du mérite de la vie austère de ces humbles contemplatifs ; et, admirant avec enthousiasme, louant avec magnificence, et enviant toujours, sous la tiare d’épines, le calme et la sécurité de leur solitude profonde, jamais, non, jamais, aucun d’eux n’a eu la pensée de les troubler dans leur séraphique inaction, dans leur utile et céleste repos de louanges et d’adoration perpétuelles : ils savaient que, comme Marie, ces héroïques solitaires avaient choisi la meilleure part, qui ne devait pas leur être ravie ; et, à l’exemple de Jésus-Christ, le Pontife des Pontifes, ils ont approuvé et loué en eux la sainte et féconde oisiveté de Marie contemplative, la douce et extatique quiétude de l’Épouse endormie dans la solitude.

Mais, malgré tous ces témoignages sacrés et ces exemples innombrables, la plainte de Marthe se fait entendre encore, et l’accusation du monde se renouvelle de jour en jour, avec la même ingratitude et la même injustice. Que devez-vous donc faire, vous qui ne voulez être ni occupés comme Marthe qui se plaint, ni ingrats et injustes comme le monde qui accuse ? Vous devez admirer avec reconnaissance, vous réjouir, et vous écrier, comme Saint-Bernard : Heureuse la maison où Marthe se plaint de Marie !

Qui ne se rappelle avec émotion ce que disait Saint-Pierre Célestin, rendu à sa chère cellule : « On admire que j’aie abdiqué la papauté ; et moi, j’admire ma simplicité de l’avoir acceptée ! » Hélas ! que de fois, pendant ces dernières et tristes années, Pie IX, aussi grand par son génie que par sa clémence et ses malheurs, digne en tout de ses plus illustres et plus saints prédécesseurs, que de fois ce grand Pape, accablé sous le poids d’un pouvoir et d’une responsabilité suprêmes, n’a-t-il pas regretté le sort paisible du jeune Mastaï-Ferreti errant dans les solitudes américaines, où rien ne lui présageait une si orageuse destinée ! Que de fois n’a-t-il pas gémi sous le fardeau, comme Saint-Grégoire-le-Grand, et médité peut-être d’abdiquer, comme Saint-Pierre Célestin ! — Ah ! lui, il comprendra notre amour pour la solitude, notre attrait pour le désert, notre enthousiasme pour les Solitaires et la vie érémitique ; il comprendra nos regrets, notre douleur et nos espérances !