La Thébaïde en Amérique/Chapitre III

CHAPITRE TROISIÈME.

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DE LA MÉLANCOLIE ET DE LA TRISTESSE CHRÉTIENNES.



Je dois dire d’abord qu’il existe une tristesse mauvaise, c’est la plus commune ; cette tristesse est née du péché, elle produit le trouble et l’agitation, et trop souvent elle porte au désespoir et au suicide : sæculi autem tristitia mortem operatur. (St-Paul 2. cor. 7, 10.) Mais il existe aussi une sainte tristesse, celle qui vient de l’Esprit Saint, et qui remplit le cœur des sages : cor sapientium ubitristitia. (Eccles. 7, 5.)

La croix, c’est le signe du chrétien. La vie du chrétien, nous dit Bossuet, est une éternelle solennité. Nous lisons dans l’Évangile, que Jésus-Christ a pleuré, qu’il a été triste jusqu’à la mort ; mais nous ne lisons nulle part qu’il ait ri. Notre joie ici-bas est donc une joie triste, a sorrowing joy ! Et chaque chrétien peut s’écrier avec le poète anglais :

O may my heart in tune be found

Like David’s harp of solemn sound.
(Watts.)

« Le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. »

Ces lignes sont de Monsieur de Chateaubriand, l’Homère breton, dont la voix s’est éteinte, et qui habite maintenant un mausolée.

" Whatever is highest and holiest is tinged with melancholy : the eye of Genius has always a plaintive expression, and its natural language is pathos. A prophet is sadder than other men ; and he who was greater than all prophets was a man of sorrow and acquainted with grief.

Nous ne savons de qui sont ces belles paroles, que nous avons lues dans un journal de cette ville.

Oui, le cœur humain est un abîme et un mystère ; on ne peut ni le sonder, ni le comprendre et l’analyser : les tristesses du cœur sont profondes et amères comme les eaux de l’océan ; le cœur touche à l’infini et se voile ici-bas dans un mélange intime de joies et de douleurs inénarrables.

D’où vient donc ce fond de mélancolie et de tristesse ? Écoutons ce que nous dit un jeune et brillant philosophe de Lyon, Blanc Saint-Bonnet :

« Le christianisme amène ce fait remarquable, qu’une multitude d’âmes déjà formées pour le Ciel ont encore à écouler toute une vie sur la terre……

« L’étendue même de la conscience, l’accroissement de notre cœur, la grandeur de l’imagination, la perspective des joies infinies, enfin cette aptitude à l’émotion qui accroît en quelque sorte notre être, tout concourt aujourd’hui à jeter des âmes riches, tendres, merveilleuses, au milieu d’une existence amère et désenchantée……

« Les âmes ont pris des proportions qu’elles n’avaient pas dans l’antiquité. Cette sorte de douleur qui leur est ordinaire, ce que nos temps ont appelé mélancolie, est un sentiment dont les anciens ont ignoré même le nom. Il suit aujourd’hui les pas de toute grande faculté……

« Exaltations généreuses, amours irrassasiés, enthousiasmes inapplicables, excepté par la patience, tout s’apprête à nous dévorer comme une proie intérieure. L’homme se trouve à la fois chargé des mystères de sa conscience et du poids de son cœur. Le temps, qui sait tant de choses ne l’a point relevé de son éternelle inquiétude. M. de Chateaubriand faisait déjà cette remarque en 1802, lorsqu’il publia pour la première fois René : « les persécutions qu’éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux le dégoût des choses de la vie. L’invasion des Barbares y mit le comble, et l’esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s’est jamais bien effacée. De toute part s’élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de les voir cruellement trahis. Mais, de nos jours, quand les monastères, ou la vertu qui y conduit, ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu du monde. »

Un maintien grave, un air recueilli, un front méditatif, une physionomie sereine et contemplative, une figure pâle et austère a toujours exercé sur le monde une puissance d’attraction irrésistible. Mais laissons parler Jacques Balmès ; l’érudit, l’éloquent, le poétique Balmès ; précoce et profond génie que la mort a enlevé avant le temps, et que la France envie à l’Espagne :

« Admirables secrets de notre cœur ! Altérés de plaisirs, entraînés par le tourbillon des jeux et des ris, nous ne pouvons nous défendre d’être saisis d’une émotion profonde à la vue de l’austérité et du recueillement de l’âme. La solitude, la tristesse même, exerce sur nous une indicible fascination. D’où vient cet enthousiasme qui ébranle un peuple entier, le soulève et l’entraîne comme par enchantement sur les traces de l’homme dont le front porte l’empreinte du recueillement, dont les traits révèlent l’austérité de la vie, dont le vêtement et les manières expriment le détachement de tout ce qui est terrestre et l’oubli du monde ? Or, c’est un fait consigné à la fois dans l’histoire de la vraie religion et dans celle des religions fausses. Un moyen si puissant de s’attirer l’estime et le respect n’est pas resté inconnu à l’imposture ; la licence et la corruption, avides de faire fortune dans le monde, ont senti plus d’une fois la nécessité impérieuse de se déguiser sous le manteau de l’austérité et de la pureté. Ce qui, au premier coup d’œil, pourrait paraître le plus contraire à notre cœur, et le plus repoussant pour nos goûts, cette ombre de tristesse répandue sur le recueillement et la solitude de la vie religieuse, est précisément ce qui nous enchante le plus et nous attire. La vie religieuse est solitaire et triste : voilà pourquoi elle sera belle, et sa beauté sera sublime : rien ne sera plus propre que cette sublimité à ébranler profondément notre cœur, à y graver des impressions ineffaçables. En réalité, notre âme a le caractère d’une exilée ; elle n’est affectée que par des objets tristes ; il n’est pas jusqu’à la bruyante allégresse qui n’ait besoin d’emprunter à un habile contraste une teinte de mélancolie. Pour que la beauté revête son charme le plus séduisant, il faut qu’une larme d’angoisse coule de ses yeux, que son front se voile d’une pensée de tristesse, que ses joues pâlissent sous un douloureux souvenir, Pour que la vie d’un héros excite en nous un vif intérêt, il faut que l’infortune soit sa compagne, le gémissement sa consolation ; il faut que le malheur et l’ingratitude soient la récompense de ses vertus. Voulez-vous qu’un tableau de la nature ou de l’art appellent fortement notre attention, s’empare des puissances de notre âme et les absorbe, il faut qu’un souvenir du néant de l’homme et une image de la mort soient présentés à notre âme : notre cœur doit être sollicité par des sentiments d’une paisible tristesse ; nous voulons voir des teintes sombres sur un monument en ruine, la croix rappelant le séjour des morts, les grands murs couverts de mousse, et indiquant l’antique demeure d’un homme puissant qui, après avoir vécu sur la terre quelques instants, a disparu !

« La joie ne nous satisfait pas, elle ne remplit pas notre cœur ; elle l’enivre, le dissipe quelques moments ; mais l’homme n’y trouve pas son bonheur, parce que la joie de la terre est frivole, et la frivolité ne peut attacher le voyageur qui, loin de sa patrie, chemine péniblement dans une vallée de larmes. De là vient que, tandis que la tristesse et les pleurs sont accueillis, nous dirons mieux, sont soigneusement recherchés par l’art, toutes les fois qu’il s’agit de produire dans l’âme une impression profonde, la joie et jusqu’au plus léger sourire sont inexorablement bannis. L’art oratoire, la poésie, la sculpture, la peinture, la musique, ont suivi constamment la même règle, ou, pour mieux dire, ont été toujours dominés par le même instinct. Il fallait certainement un haut esprit et un cœur de feu pour dire, que l’âme est naturellement chrétienne. Dans ce peu de mots, un penseur illustre a su faire entrer les ineffables rapports qui unissent le dogme, la morale et les conseils de cette religion divine avec tout ce qu’il y a de plus intime, de plus délicat et de plus noble dans notre cœur. Eh bien ! connaissez-vous la tristesse chrétienne, ce sentiment austère et élevé qui se peint sur le front du fidèle, comme un souvenir de douleur sur le front d’un proscrit ; ce sentiment, qui modère les jouissances de la vie par l’image de la tombe, et illumine la profondeur du sépulcre par les rayons de l’espérance ; cette tristesse, si naturelle et si consolante, si grande et si sévère, qui fait fouler aux pieds les diadèmes et les sceptres comme la vile poussière, et mépriser la splendeur et les grandeurs du monde comme une passagère illusion ? Cette tristesse, portée à sa perfection, vivifiée et fécondée par la grâce, assujettie à une sainte règle, est ce qui préside à la fondation des instituts religieux, et ce qui les accompagne tant qu’ils conservent, la ferveur primitive, reçue de quelques hommes qui furent guidés par la divine lumière et animés de l’esprit de Dieu. Cette sainte tristesse, qui porte avec soi le détachement de toutes les choses terrestres, est le sentiment que l’Église veut inspirer et conserver aux Ordres Religieux, lorsqu’elle environne d’une ombre de recueillement et de méditation leurs silencieuses demeures. »

Même après ces éloquentes pages de Balmès, nous pouvons citer un passage de l’abbé Besplas ; nous l’avons extrait de son admirable Essai sur l’Éloquence de la Chaire :

« Le vrai beau, le véritable sublime est presque toujours dans le sombre : les ouvrages mélancoliques, dit le comte de Bisly, sont ceux qui plaisent et attachent le plus. Eh ! pourquoi le sombre a-t-il des droits si forts sur notre âme ? C’est que l’homme, qui sent sa dignité, s’aperçoit qu’ici-bas il n’est point à sa place ; poursuivi partout par le sentiment de sa grandeur, il ne rencontre que des objets qu’il dédaigne : ainsi, chercher à l’étourdir par les amusements, c’est vouloir le distraire dans un noir cachot, où il ne sent que le poids de ses chaînes. Quand il gémit, il est dans l’ordre naturel ; se livrant à la joie, il trompe son esprit et son cœur… Nous retrouvons partout l’application de cette vérité. Le plus beau tableau de Rubens, c’est son jugement général ou sa descente de la croix ; le plus beau du Poussin, c’est son déluge ; le plus bel ouvrage de Milton, son paradis perdu ; de Bossuet, ses oraisons funèbres. »

Dans les Études morales et religieuses nous lisons les lignes suivantes :

« Pour ceux dont les regards restent toujours abaissés vers la terre, la mélancolie devient une amère et stérile tristesse ; mais pour ceux qui ne perdent point le ciel de vue, le mélancolique désenchantement des choses d’ici-bas est un grand moyen de perfection, et par conséquent de bonheur. »

« Saint Dominique, nous dit le P. Lacordaire, était généralement rempli de cette mélancolie surnaturelle que donne le sentiment profond des choses invisibles. Quand il apercevait de loin les toits pressés d’une ville ou d’un bourg, la pensée des misères des hommes et de leurs péchés le plongeait dans une réflexion triste, dont le contre-coup apparaissait aussitôt sur son visage. Il passait ainsi rapidement aux expressions les plus diverses de l’amour ; et la joie, le trouble et la sérénité, se succédant à tout propos dans les plis de son front, portaient en lui la majesté de l’homme à une incroyable puissance de séduction. »

Disons-le donc, la mélancolie, la tristesse est l’état normal du chrétien ; tout ce qui est profond, tout ce qui porte un caractère de grandeur, est plus ou moins triste ; la tristesse est l’apanage du génie et de la sainteté : le génie est triste, parce qu’il est élevé et profond, — élevé comme le ciel et profond comme la mer ! Le Saint est triste, parce qu’il est le disciple, l’imitateur de Jésus-Christ, qui a été appelé l’Homme de douleurs.

Depuis la chute de l’homme et son bannissement du paradis, toute créature exhale un chant plaintif, et la nature entière a des accents de douleur. Parmi le peuple de Dieu, dans les solitudes d’Israël, les harpes prophétiques ont sans cesse soupiré et retenti, — échos les unes des autres. Sans cesse aussi la lyre des grands poètes a gémi sur tous les points du globe ; elle a vibré harmonieusement, mais douloureusement ; et chaque âme sympathique a répondu, sur un ton lugubre, les paroles du chantre Iduméen : versa est in luctum cythara mea. (Job. 30, 31.) Oui, il est une tristesse qui n’exclut pas le bonheur ; il est une heureuse et salutaire tristesse, qui est l’indice de l’élévation de l’esprit, de la profondeur du cœur, et du sentiment exquis de l’idéal ; une tristesse qui est un reflet mystique des rapports intérieurs et habituels de l’âme avec l’invisible et l’infini. Au fond de cette tristesse, il y a une volupté inexprimable : c’est le secret des grandes âmes et des sublimes natures. Mais à tout ce que nous avons dit ou cité à la louange de la tristesse.

« On objectera ces paroles de l’Apôtre : réjouissez-vous tous au Seigneur ; et l’on conclura que le bonheur est donc dans la joie. Mais il est facile de répondre à cette objection : car ou l’apôtre entend parler d’une joie sensible, ou d’une joie qui réside en la cime de l’âme, et qui est bien souvent imperceptible. De dire qu’il veut parler d’une joie sensible, c’est ce qui ne se peut pas ; car ce serait aller contre toute expérience, contre tout ce qui se lit dans la vie des Saints, contre toute la doctrine des Pères de l’Église et des Maîtres de la vie spirituelle, et contre l’autorité même de l’Écriture, en la bouche du même Apôtre, que l’on ferait tomber dans une contradiction manifeste, puisqu’il assure qu’il a souffert outre mesure, et non seulement extérieurement, mais qu’il a été dans les angoisses de l’esprit, jusque là même que quelquefois la vie lui était à charge ; et cela, non seulement par le désir qu’il avait de voir Jésus-Christ, mais encore par la grandeur de ses peines, qui lui faisait dire, qu’il était ennuyé de vivre. Donc il est manifeste que cette joie continuelle dont il parle, ne peut s’entendre de la joie sensible, qui n’est pas toujours permanente en ce monde-ci. Il parle donc d’une joie qui réside en la cime de l’âme, qui vient d’une abondance de paix que donne la parfaite conformité avec la volonté divine ; car l’âme ne voulant que ce que Dieu veut est toujours contente en tout ce qui lui arrive. Or, cette paix ou cette joie est si souvent cachée que non seulement les sens n’y ont aucune part, mais encore la partie raisonnable inférieure, (Marie Boudon, Les Saintes Voies de la Croix, ch. V. Liv. 1. p. 42.) »

Ce langage peut paraître étrange et obscur à ceux qui ont l’esprit et la joie du monde ; mais il est clair et compréhensible pour ceux qui ont l’esprit de l’Évangile, et à qui Jésus-Christ a dit : vous pleurerez et vous gémirez, et le monde sera dans la joie. Ainsi le chemin du ciel, c’est le chemin de la croix ; et la terre est une vallée de larmes.

The way to heaven is through a sea of tears.

(Quarles.)


The path of sorrow, and that path alone,
Leads to the land, where sorrows are unknown ;
No traveller ever reach’d that blest abode,
Who found not thorns and briars in his road.


(Cowper.)


So many great,
Illustrious spirits have convers’d with woe,
Have in her school been taught, as are enough
To consecrate distress.


(Thomson.)


Dearly bought the hidden treasure
Finer feelings can bestow :
Chords that vibrate sweetest pleasure,
Thrill the deepest notes of woe.


(Burns.)


Notre âme, ici-bas, est comme cet arbre nommé triste, qui ne fleurit que la nuit, et perd ses fleurs au lever du soleil.

Il était dans ces sentiments le poète chrétien qui exhala cette plainte mystique :

« Il n’y a que Celui à qui tous les replis du cœur humain sont connus, qui connaisse mes gémissements et mes soupirs : pourquoi crirais-je pour les faire connaître ? Il n’y a que Lui et moi qui les connaissions. Personne ne connaît donc mes gémissements, mes vœux et mes soupirs ; personne, hors nous deux, et cela suffit ! »

(Herman Hugon.)


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