La Terre/Quatrième partie/6

La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 377-399).


VI


La semaine se passa, Françoise s’entêtait à ne pas rentrer chez sa sœur, et il y eut une scène abominable, sur la route : Buteau, qui la traînait par les cheveux, dut la lâcher, cruellement mordu au pouce ; si bien que Macqueron prit peur et qu’il mit lui-même la jeune fille à la porte, en lui déclarant que, comme représentant de l’autorité, il ne pouvait l’encourager davantage dans sa révolte.

Mais justement la Grande passait, et elle emmena Françoise. Âgée de quatre-vingt-huit ans, elle ne se préoccupait de sa mort que pour laisser à ses héritiers, avec sa fortune, le tracas de procès sans fin : une complication de testament extraordinaire, embrouillée par plaisir, où sous le prétexte de ne faire du tort à personne, elle les forçait de se dévorer tous ; une idée à elle, puisqu’elle ne pouvait emporter ses biens, de s’en aller au moins avec la consolation qu’ils empoisonneraient les autres. Et elle n’avait de la sorte pas de plus gros amusement que de voir la famille se manger. Aussi s’empressa-t-elle d’installer sa nièce dans sa maison, combattue un instant par sa ladrerie, décidée tout de suite à la pensée d’en tirer beaucoup de travail contre peu de pain. En effet, dès le soir, elle lui fit laver l’escalier et la cuisine. Puis, lorsque Buteau se présenta, elle le reçut debout, de son bec mauvais de vieil oiseau de proie ; et lui, qui parlait de tout casser chez Macqueron, il trembla, il bégaya, paralysé par l’espoir de l’héritage, n’osant entrer en lutte avec la terrible Grande.

— J’ai besoin de Françoise, je la garde, puisqu’elle ne se plaît pas chez vous… Du reste, la voici majeure, vous avez des comptes à lui rendre. Faudra en causer.

Buteau partit, furieux, épouvanté des embêtements qu’il sentait venir.

Huit jours après, en effet, vers le milieu d’août, Françoise eut vingt et un ans. Elle était sa maîtresse, à cette heure. Mais elle n’avait guère fait que changer de misère, car elle aussi tremblait devant sa tante, et elle se tuait de travail, dans cette maison froide d’avare, où tout devait reluire naturellement, sans qu’on dépensât ni savon ni brosse : de l’eau pure et des bras, ça suffisait. Un jour, pour s’être oubliée jusqu’à donner du grain aux poules, elle faillit avoir la tête fendue d’un coup de canne. On racontait que, soucieuse d’épargner les chevaux, la Grande attelait son petit-fils Hilarion à la charrue ; et, si l’on inventait ça, la vérité était qu’elle le traitait en vraie bête, tapant sur lui, le massacrant d’ouvrage, abusant de sa force de brute, à le laisser sur le flanc, mort de fatigue, si mal nourri d’ailleurs, de croûtes et d’égouttures comme le cochon, qu’il crevait continuellement de faim, dans son aplatissement de terreur. Lorsque Françoise comprit qu’elle complétait la paire, à l’attelage, elle n’eut plus qu’une envie, quitter la maison. Et ce fut alors que, brusquement, la volonté lui vint de se marier.

Elle, simplement, désirait en finir. Plutôt que de se remettre avec Lise, elle se serait fait tuer, raidie dans une de ces idées de justice, qui, enfant, la ravageaient déjà. Sa cause était la seule juste, elle se méprisait d’avoir patienté si longtemps ; et elle restait muette sur Buteau, elle ne parlait durement que de sa sœur, sans laquelle on aurait pu continuer à loger ensemble. Aujourd’hui que c’était cassé, bien cassé, elle vivait dans l’unique pensée de se faire rendre son bien, sa part d’héritage. Ça la tracassait du matin au soir, elle s’emportait parce qu’il fallait des formalités, à n’en point sortir. Comment ? ceci est à moi, ceci est à toi, et l’on n’en finissait pas en trois minutes ! C’était donc qu’on s’entendait pour la voler ? Elle soupçonnait toute la famille, elle en arrivait à se dire que, seul, un homme, un mari, la tirerait de là. Sans doute, Jean n’avait pas grand comme la main de terre, et il était son aîné de quinze ans. Mais aucun autre garçon ne la demandait, pas un peut-être ne se serait risqué, à cause des histoires chez Buteau, que personne ne voulait avoir contre soi, tant on le craignait à Rognes. Puis, quoi ? elle était allée une fois avec Jean ; ça ne faisait trop rien, puisqu’il n’y avait pas eu de suite ; seulement, il était bien doux, bien honnête. Autant celui-là, du moment qu’elle n’en aimait pas d’autre et qu’elle en prenait un, n’importe lequel, pour qu’il la défendît et pour que Buteau enrageât. Elle aussi aurait un homme à elle.

Jean, lui, avait gardé une grande amitié au cœur. Son envie de l’avoir s’était calmée, et beaucoup, à la désirer si longtemps. Il ne revenait pas moins à elle très gentiment, se regardant comme son homme, puisque des promesses étaient échangées. Il avait patienté jusqu’à sa majorité, sans la contrarier dans son idée d’attendre, l’empêchant au contraire de mettre les choses contre elle, chez sa sœur. Maintenant, elle pouvait donner plus de raisons qu’il n’en fallait pour avoir les braves gens de son côté. Aussi, tout en blâmant la façon brutale dont elle était partie, lui répétait-il qu’elle tenait le bon bout. Enfin, quand elle voudrait causer du reste, il était prêt.

Le mariage fut arrêté ainsi, un soir qu’il était venu la retrouver, derrière l’étable de la Grande. Une vieille barrière pourrie s’ouvrait là, sur une impasse, et tous deux restèrent accotés, lui dehors, elle dedans, avec le ruisseau de purin qui leur coulait entre les jambes.

— Tu sais, Caporal, dit-elle la première, en le regardant dans les yeux, si ça te va encore, ça me va, à cette heure.

Il la regardait fixement, lui aussi, il répondit d’une voix lente :

— Je ne t’en reparlais plus, parce que j’aurais eu l’air d’en vouloir à ton bien… Mais tu as tout de même raison, c’est le moment.

Un silence régna. Il avait posé la main sur celle de la jeune fille, qu’elle appuyait à la barrière. Ensuite, il reprit :

— Et il ne faut pas que l’idée de la Cognette te tourmente, à cause des histoires qui ont couru… Voici bien trois ans que je ne lui ai plus touché la peau.

— Alors, c’est comme moi, déclara-t-elle, je ne veux point que l’idée de Buteau te taquine… Le cochon gueule partout qu’il m’a eue. Peut-être bien que tu le crois ?

— Tout le monde le croit dans le pays, murmura-t-il, pour éluder la question.

Puis, comme elle le regardait toujours :

— Oui, je l’ai cru… Et, vrai ! je comprenais ça, car je connais le bougre, tu ne pouvais pas faire autrement que d’y passer.

— Oh ! il a essayé, il m’a assez pétri le corps ! Mais, si je te jure que jamais il n’est allé au bout, me croiras-tu ?

— Je te crois.

Pour lui marquer son plaisir, il acheva de lui prendre la main, la garda serrée dans la sienne, le bras accoudé sur la barrière. S’étant aperçu que l’écoulement de l’étable mouillait ses souliers, il avait écarté les jambes.

— Tu semblais rester chez lui de si bon cœur, ça aurait pu t’amuser, qu’il t’empoignât…

Elle eut un malaise, son regard si droit et si franc s’était baissé.

— D’autant plus que tu ne voulais pas davantage avec moi, tu te rappelles ? N’importe, cet enfant que j’enrageais de ne pas t’avoir fait, vaut mieux aujourd’hui qu’il reste à faire. C’est tout de même plus propre.

Il s’interrompit, il lui fit remarquer qu’elle était dans le ruisseau.

— Prends garde, tu te trempes.

Elle écarta ses pieds à son tour, elle conclut :

— Alors, nous sommes d’accord.

— Nous sommes d’accord, fixe la date qui te plaira.

Et ils ne s’embrassèrent même point, ils se secouèrent la main, en bons amis, par-dessus la barrière. Puis, chacun d’eux s’en alla de son côté.

Le soir, lorsque Françoise dit sa volonté d’épouser Jean, en expliquant qu’il lui fallait un homme pour la faire rentrer dans son bien, la Grande ne répondit rien d’abord. Elle était restée droite, avec ses yeux ronds ; elle calculait la perte, le gain, le plaisir qu’elle y aurait ; et, le lendemain seulement, elle approuva le mariage. Toute la nuit, sur la paillasse, elle avait roulé l’affaire, car elle ne dormait presque plus, elle demeurait les paupières ouvertes jusqu’au jour, à imaginer des choses désagréables contre la famille. Ce mariage lui était apparu gros de telles conséquences pour tout le monde, qu’elle en avait brûlé d’une vraie fièvre de jeunesse. Déjà, elle prévoyait les moindres ennuis, elle les compliquait, les rendait mortels. Si bien qu’elle déclara à sa nièce vouloir se charger de tout, par amitié. Elle lui dit ce mot, accentué d’un terrible brandissement de canne : puisqu’on l’abandonnait, elle lui servirait de mère ; et on allait voir ça !

En premier lieu, la Grande fit comparaître devant elle son frère Fouan, pour causer de ses comptes de tutelle. Mais le vieux ne put donner une seule explication. Si on l’avait nommé tuteur, ce n’était pas de sa faute ; et, au demeurant, puisque M. Baillehache avait tout fait, fallait s’adresser à M. Baillehache. Du reste, dès qu’il s’aperçut qu’on travaillait contre les Buteau, il exagéra son ahurissement. L’âge et la conscience de sa faiblesse le laissaient éperdu, lâche, à la merci de tous. Pourquoi donc se serait-il fâché avec les Buteau ? Deux fois déjà, il avait failli retourner chez eux, après des nuits de frissons, tremblant d’avoir vu Jésus-Christ et la Trouille rôder dans sa chambre, enfoncer leurs bras nus jusque sous le traversin, pour lui voler les papiers. Bien sûr qu’on finirait par l’assassiner au Château, s’il ne filait pas, un soir. La Grande, ne pouvant rien tirer de lui, le renvoya épouvanté, en criant qu’il irait en justice, si l’on avait touché à la part de la petite. Delhomme, qu’elle effraya ensuite, comme membre du conseil de famille, rentra chez lui malade, au point que Fanny accourut derrière son dos dire qu’ils préféraient y être de leur poche, plutôt que d’avoir des procès. Ça marchait, ça commençait à être amusant.

La question était de savoir s’il fallait d’abord entamer l’affaire du partage des biens ou procéder tout de suite au mariage. La Grande y songea deux nuits, puis se prononça pour le mariage immédiat : Françoise mariée à Jean, réclamant sa part, assistée de son mari, ça augmenterait l’embêtement des Buteau. Alors, elle bouscula les choses, retrouva des jambes de jeune garce, s’occupa des papiers de sa nièce, se fit remettre ceux de Jean, régla tout à la mairie et à l’église, poussa la passion jusqu’à prêter l’argent nécessaire, contre un papier signé des deux, et où la somme fut doublée, pour les intérêts. Ce qui lui arrachait le cœur, c’étaient les verres de vin forcément offerts, au milieu des apprêts ; mais elle avait son vinaigre tourné, son chasse-cousin, si imbuvable, qu’on se montrait d’une grande discrétion. Elle décida qu’il n’y aurait point de repas, à cause des ennuis de famille : la messe et un coup de chasse-cousin, simplement, pour trinquer au bonheur du ménage. Les Charles, invités, s’excusèrent, prétextant les soucis que leur causait leur gendre Vaucogne. Fouan, inquiet, se coucha, fit dire qu’il était malade. Et, des parents, il ne vint que Delhomme, qui voulut bien être l’un des témoins de Françoise, afin de marquer l’estime où il tenait Jean, un bon sujet. De son côté, celui-ci n’amena que ses témoins, son maître Hourdequin et un des serviteurs de la ferme. Rognes était en l’air, ce mariage si rondement mené, gros de tant de batailles, fut guetté de chaque porte. À la mairie, Macqueron, devant l’ancien maire, exagéra les formalités, tout gonflé de son importance. À l’église, il y eut un incident pénible, l’abbé Madeline s’évanouit, en disant sa messe. Il n’allait pas bien, il regrettait ses montagnes, depuis qu’il vivait dans la plate Beauce, navré de l’indifférence religieuse de ses nouveaux paroissiens, si bouleversé des commérages et des disputes continuelles des femmes, qu’il n’osait même plus les menacer de l’enfer. Elles l’avaient senti faible, elles en abusaient jusqu’à le tyranniser dans les choses du culte. Pourtant, Cœlina, Flore, toutes, montrèrent un grand apitoiement de ce qu’il était tombé le nez sur l’autel, et elles déclarèrent que c’était un signe de mort prochaine pour les mariés.

On avait décidé que Françoise continuerait à loger chez la Grande, tant que le partage ne serait pas fait, car elle avait arrêté, dans sa volonté de fille têtue, qu’elle aurait la maison. À quoi bon louer ailleurs, pour quinze jours ? Jean, qui devait rester charretier à la ferme, en attendant, viendrait simplement la retrouver, chaque soir. Leur nuit de noce fut toute bête et triste, bien qu’ils ne fussent pas fâchés d’être enfin ensemble. Comme il la prenait, elle se mit à pleurer si fort, qu’elle en suffoquait ; et pourtant il ne lui avait pas fait de mal, il y était allé au contraire très gentiment. Le pire était qu’au milieu de ses sanglots, elle lui répondait qu’elle n’avait rien contre lui, qu’elle pleurait sans pouvoir s’arrêter, en ne sachant même pas pourquoi. Naturellement, une pareille histoire n’était guère de nature à échauffer un homme. Il eut beau ensuite la reprendre, la garder dans ses bras, ils n’y éprouvèrent point de plaisir, moins encore que dans la meule, la première fois. Ces choses-là, comme il l’expliqua, quand ça ne se faisait pas tout de suite, ça perdait de son goût. D’ailleurs, malgré ce malaise, cette sorte de gêne qui leur avait barbouillé le cœur à l’un et à l’autre, ils étaient très d’accord, ils achevèrent la nuit, ne pouvant dormir, à décider de quelle façon marcheraient les choses, lorsqu’ils auraient la maison et la terre.

Dès le lendemain, Françoise exigea le partage. Mais la Grande n’était plus si pressée : d’abord, elle voulait faire traîner le plaisir, en tirant le sang de la famille à coups d’épingle ; ensuite, elle avait su trop bien profiter de la petite et de son mari, qui chaque soir payait de deux heures de travail son loyer de la chambre, pour être impatiente de les voir la quitter et s’installer chez eux. Cependant, il lui fallut aller demander aux Buteau comment ils entendaient le partage. Elle-même, au nom de Françoise, exigeait la maison, la moitié de la pièce de labour, la moitié du pré, et abandonnait la moitié de la vigne, un arpent, qu’elle estimait valoir la maison, à peu près. C’était juste et raisonnable, en somme, car ce règlement à l’amiable aurait évité de mettre dans l’affaire la justice, qui en garde toujours trop gras aux mains. Buteau, que l’entrée de la Grande avait révolutionné, forcé qu’il était de la respecter, celle-là, à cause de ses sous, ne put en entendre davantage. Il sortit violemment, de crainte d’oublier son intérêt jusqu’à taper dessus. Et Lise, restée seule, le sang aux oreilles, bégaya de colère.

— La maison, elle veut la maison, cette dévergondée, cette rien du tout, qui s’est mariée sans même me venir voir !… Eh bien ! ma tante, dites-lui que le jour où elle aura la maison, faudra sûrement que je sois crevée.

La Grande demeura calme.

— Bon ! bon ! ma fille, pas besoin de se tourner le sang… Tu veux aussi la maison, c’est ton droit. On va voir.

Et, pendant trois jours, elle voyagea ainsi, entre les deux sœurs, portant de l’une à l’autre les sottises qu’elles s’adressaient, les exaspérant à ce point, que toutes les deux faillirent se mettre au lit. Elle, sans se lasser, faisait valoir combien elle les aimait et quelle reconnaissance ses nièces lui devraient, pour s’être résignée à ce métier de chien. Enfin, il fut convenu qu’on partagerait la terre, mais que la maison et le mobilier, ainsi que les bêtes, seraient vendus judiciairement, puisqu’on ne pouvait s’entendre. Chacune des deux sœurs jurait qu’elle rachèterait la maison n’importe à quel prix, quitte à y laisser sa dernière chemise.

Grosbois vint donc arpenter les biens et les diviser en deux lots. Il y avait un hectare de prairie, un autre de vignes, deux de labour ; et c’étaient ces derniers surtout, au lieu dit des Cornailles, que Buteau, depuis son mariage, s’entêtait à ne pas lâcher, car ils touchaient au champ qu’il tenait lui-même de son père, ce qui constituait une pièce de près de trois hectares, telle que pas un paysan de Rognes n’en possédait. Aussi, quel enragement, lorsqu’il vit Grosbois installer son équerre et planter les jalons ! La Grande était là, à surveiller, Jean ayant préféré ne pas y être, de peur d’une bataille. Et une discussion s’engagea, car Buteau voulait que la ligne fût tirée parallèlement au vallon de l’Aigre, de façon que son champ restât soudé à son lot, quel qu’il fût ; tandis que la tante exigeait que la division fût faite perpendiculairement, dans l’unique but de le contrarier. Elle l’emporta, il serra les poings, étranglé de fureur contenue.

— Alors, nom de Dieu ! si je tombe sur le premier lot, je serai coupé en deux, j’aurai ça d’un côté et mon champ de l’autre ?

— Dame ! mon petit, c’est à toi de tirer le lot qui t’arrange.

Il y avait un mois que Buteau ne décolérait pas. D’abord, la fille lui échappait ; il était malade de désir rentré, depuis qu’il ne lui prenait plus la chair à poignées sous la jupe, avec l’espoir obstiné de l’avoir toute un jour ; et, après le mariage, l’idée que l’autre la tenait dans son lit, s’en donnait sur elle tant qu’il voulait, avait achevé de lui allumer le sang du corps. Puis, maintenant, c’était la terre que l’autre lui retirait des bras pour la posséder, elle aussi. Autant lui couper un membre. La fille encore, ça se retrouvait ; mais la terre, une terre qu’il regardait comme sienne, qu’il s’était juré de ne jamais rendre ! Il voyait rouge, cherchait des moyens, rêvait confusément des violences, des assassinats, que la terreur des gendarmes l’empêchait seule de commettre.

Enfin, un rendez-vous fut pris chez M. Baillehache, où Buteau et Lise se retrouvèrent pour la première fois en face de Françoise et de Jean, que la Grande avait accompagnés par plaisir, sous le prétexte d’empêcher les choses de tourner au vilain. Ils entrèrent tous les cinq, raides, silencieux, dans le cabinet. Les Buteau s’assirent à droite. Jean, à gauche, resta debout derrière Françoise, comme pour dire qu’il n’en était pas, qu’il venait simplement autoriser sa femme. Et la tante prit place au milieu, maigre et haute, tournant ses yeux ronds et son nez de proie sur les uns, puis sur les autres, satisfaite. Les deux sœurs n’avaient même pas semblé se connaître, sans un mot, sans un regard, le visage dur. Il n’y eut qu’un coup d’œil échangé entre les hommes, rapide, luisant et à fond, pareil à un coup de couteau.

— Mes amis, dit M. Baillehache, que ces attitudes dévorantes laissaient calme, nous allons terminer avant tout le partage des terres, sur lequel vous êtes d’accord.

Cette fois, il exigea d’abord les signatures. L’acte se trouvait prêt, la désignation des lots seule demeurait en blanc, à la suite des noms ; et tous durent signer avant le tirage au sort, auquel il fit procéder séance tenante, afin d’éviter tout ennui.

Françoise ayant amené le numéro deux, Lise dut prendre le numéro un, et la face de Buteau devint noire, sous le flot qui en gonfla les veines. Jamais de chance ! sa parcelle tranchée en deux ! cette garce de cadette et son mâle plantés là, avec leur part, entre son morceau de gauche et son morceau de droite !

— Nom de Dieu de nom de Dieu ! jura-t-il entre ses dents. Sacré cochon de bon Dieu !

Le notaire le pria d’attendre d’être dans la rue.

— Il y a que ça nous coupe là-haut, en plaine, fit remarquer Lise, sans se tourner vers sa sœur. Peut-être qu’on consentira à faire un échange. Ça nous arrangerait, et ça ne ferait du tort à personne.

— Non ! dit Françoise sèchement.

La Grande approuva d’un signe de tête : ça portait malheur, de défaire ce que le sort avait fait. Et ce coup malicieux du destin l’égayait, tandis que Jean n’avait pas bougé, derrière sa femme, si résolu à se tenir à l’écart, que son visage n’exprimait rien.

— Voyons, reprit le notaire, tâchons d’en finir, ne nous amusons pas.

Les deux sœurs, d’une commune entente, l’avaient choisi pour procéder à la licitation de la maison, des meubles et des bêtes. La vente par voie d’affiches fut fixée au deuxième dimanche du mois : elle se ferait dans son étude, et le cahier des charges portait que l’adjudicataire aurait le droit d’entrer en jouissance le jour même de l’adjudication. Enfin, après la vente, le notaire procéderait aux divers règlements de compte, entre les cohéritières. Tout cela fut accepté, sans discussion.

Mais, à ce moment, Fouan, qu’on attendait comme tuteur, fut introduit par un clerc, qui empêcha Jésus-Christ d’entrer, tellement le bougre était soûl. Bien que Françoise fût majeure depuis un mois, les comptes de tutelle n’étaient pas rendus encore, ce qui compliquait les choses ; et il devenait nécessaire de s’en débarrasser, pour dégager la responsabilité du vieux. Il les regardait, les uns et les autres, de ses petits yeux écarquillés ; il tremblait, dans sa peur croissante d’être compromis et de se voir traîné en justice.

Le notaire donna lecture du relevé des comptes. Tous l’écoutaient, les paupières battantes, anxieux de ne pas toujours comprendre, redoutant, s’ils laissaient passer un mot, que leur malheur ne fût dans ce mot.

— Avez-vous des réclamations à faire ? demanda M. Baillehache, quand il eut fini.

Ils restèrent effarés. Quelles réclamations ? Peut-être bien qu’ils oubliaient des choses, qu’ils y perdaient.

— Pardon, déclara brusquement la Grande, mais ça ne fait pas du tout le compte de Françoise, ça ! et faut vraiment que mon frère se bouche l’œil exprès, pour ne pas voir qu’elle est volée !

Fouan bégaya.

— Hein ? quoi ?… Je ne lui ai pas pris un sou, devant Dieu je le jure !

— Je dis que Françoise, depuis le mariage de sa sœur, ce qui fait depuis cinq ans bientôt, est restée dans le ménage comme servante, et qu’on lui doit des gages.

Buteau, à ce coup imprévu, sauta sur sa chaise. Lise elle-même étouffa.

— Des gages !… Comment ? à une sœur !… Ah bien ! ce serait trop cochon !

M. Baillehache dut les faire taire, en affirmant que la mineure avait parfaitement le droit de réclamer des gages, si elle le voulait.

— Oui, je veux, dit Françoise. Je veux tout ce qui est à moi.

— Et ce qu’elle a mangé, alors ? cria Buteau hors de lui. Ça ne traînait pas avec elle, le pain et la viande. On peut la tâter, elle n’est pas grasse de lécher les murs, la feignante !

— Et le linge, et les robes ? continua furieusement Lise. Et le blanchissage ? qu’en deux jours elle vous salissait une chemise, tellement elle suait !

Françoise, vexée, répondit :

— Si je suais tant que ça, c’est donc que je travaillais.

— La sueur, ça sèche, ça ne salit pas, ajouta la Grande.

De nouveau, M. Baillehache intervint. Et il leur expliqua que c’était un compte à faire, les gages d’un côté, la nourriture et l’entretien de l’autre. Il avait pris une plume, il essaya d’établir ce compte, sur leurs indications. Mais ce fut terrible. Françoise, soutenue par la Grande, avait des exigences, estimait son travail très cher, énumérait tout ce qu’elle faisait dans la maison, et les vaches, et le ménage, et la vaisselle, et les champs, où son beau-frère l’employait comme un homme. De leur côté, les Buteau, exaspérés, grossissaient la note des frais, comptaient les repas, mentaient sur les vêtements, réclamaient jusqu’à l’argent des cadeaux faits aux jours de fête. Pourtant, malgré leur âpreté, il arriva qu’ils redevaient cent quatre vingt-six francs. Ils en restèrent les mains tremblantes, les yeux enflammés, cherchant encore ce qu’ils pourraient déduire.

On allait accepter le chiffre, lorsque Buteau cria :

— Minute ! et le médecin, quand elle a eu son sang arrêté… Il est venu deux fois. Ça fait six francs.

La Grande ne voulut pas qu’on tombât d’accord sur cette victoire des autres, et elle bouscula Fouan, exigeant qu’il se souvînt des journées que la petite avait faites pour la ferme, autrefois, lorsqu’il demeurait dans la maison. Était-ce cinq ou six journées à trente sous ? Françoise criait six, Lise cinq, violemment, comme si elles se fussent jeté des pierres. Et le vieux, éperdu, donnait raison à l’une, donnait raison à l’autre, en se tapant le front de ses deux poings. Françoise l’emporta, le chiffre total fut de cent quatre-vingt-neuf francs.

— Alors, cette fois, c’est bien tout ? demanda le notaire.

Buteau, sur sa chaise, semblait anéanti, écrasé par ce compte qui grossissait toujours, ne luttant plus, se croyant au bout du malheur. Il murmura d’une voix dolente :

— Si l’on veut ma chemise, je vas l’ôter.

Mais la Grande réservait un dernier coup, terrible, quelque chose de gros et de bien simple, que tout le monde oubliait.

— Écoutez donc, et les cinq cents francs de l’indemnité, pour le chemin, là-haut ?

D’un saut, Buteau se trouva debout, les yeux hors de la tête, la bouche ouverte. Rien à dire, pas de discussion possible : il avait touché l’argent, il devait en rendre la moitié. Un instant, il chercha ; puis, ne trouvant pas de retraite, dans la folie qui montait et lui battait le crâne, il se rua brusquement sur Jean.

— Bougre de salop, qui a tué notre bonne amitié ! Sans toi, on serait encore en famille, tous collés, tous gentils !

Jean, très raisonnable dans son silence, dut se mettre sur la défensive.

— Touche pas ou je cogne !

Vivement, Françoise et Lise s’étaient levées, se plantant chacune devant son homme, le visage gonflé de leur haine lentement accrue, les ongles enfin dehors, prêtes à s’arracher la peau. Et une bataille générale, que ni la Grande ni Fouan ne semblaient disposés à empêcher, aurait sûrement fait voler les bonnets et les cheveux, si le notaire n’était sorti de son flegme professionnel.

— Mais, nom d’un chien ! attendez d’être dans la rue ! C’est agaçant, qu’on ne puisse tomber d’accord sans se battre !

Lorsque tous, frémissants, se tinrent tranquilles, il ajouta :

— Vous l’êtes, d’accord, n’est-ce pas ?… Eh bien ! je vais arrêter les comptes de tutelle, on les signera, puis nous procéderons à la vente de la maison, pour en finir… Allez-vous-en, et soyez sages, les bêtises coûtent cher, des fois !

Cette parole acheva de les calmer. Mais, comme ils sortaient, Jésus-Christ, qui avait attendu le père, insulta toute la famille, en gueulant que c’était une vraie honte, de fourrer un pauvre vieux dans ces sales histoires, pour le voler bien sûr ; et, attendri par l’ivresse, il l’emmena comme il l’avait amené, sur la paille d’une charrette, empruntée à un voisin. Les Buteau filèrent d’un côté, la Grande poussa Jean et Françoise au Bon Laboureur, où elle se fit payer du café noir. Elle rayonnait.

— J’ai tout de même bien ri ! conclut-elle, en mettant le reste du sucre dans sa poche.

Ce jour-là encore, la Grande eut une idée. En rentrant à Rognes, elle courut s’entendre avec le père Saucisse, un de ses anciens amoureux, disait-on. Comme les Buteau avaient juré qu’ils pousseraient la maison, contre Françoise, jusqu’à y laisser la peau, elle s’était dit que, si le vieux paysan la poussait de son coté, les autres peut-être ne se méfieraient pas et la lui lâcheraient ; car il se trouvait leur voisin, il pouvait avoir l’envie de s’agrandir. Tout de suite, il accepta, moyennant un cadeau. Si bien que, le deuxième dimanche du mois, aux enchères, les choses se passèrent comme elle l’avait prévu. De nouveau, dans l’étude de maître Baillehache, les Buteau étaient d’un côté, Françoise et Jean de l’autre, avec la Grande ; et il y avait du monde, quelques paysans, venus avec l’idée vague d’acheter, si c’était pour rien. Mais, en quatre ou cinq enchères, jetées d’une voix brève par Lise et Françoise, la maison monta à trois mille cinq cents francs, ce qu’elle valait. Françoise, à trois mille huit, s’arrêta. Alors, le père Saucisse entra en scène, décrocha les quatre mille, mit encore cinq cents francs. Effarés, les Buteau se regardèrent : ce n’était plus possible, l’idée de tout cet argent les glaçait. Lise, pourtant, se laissa emporter jusqu’à cinq mille. Et elle fut écrasée, lorsque le vieux paysan, d’un seul coup, sauta à cinq mille deux. C’était fini, la maison lui fut adjugée à cinq mille deux cents francs. Les Buteau ricanèrent, cette grosse somme serait bonne à toucher, du moment que Françoise et son vilain bougre, eux aussi, étaient battus.

Cependant, lorsque Lise, de retour à Rognes, rentra dans cette antique demeure, où elle était née, où elle avait vécu, elle se mit à sangloter. Buteau, de même, étranglait, serré à la gorge, au point qu’il finit par se soulager sur elle, en jurant que, lui, aurait donné jusqu’au dernier poil de son corps ; mais ces sans-cœur de femmes, ça ne vous avait la bourse ouverte, comme les cuisses, que pour la godaille. Il mentait, c’était lui qui l’avait arrêtée ; et ils se battirent. Ah ! la pauvre vieille maison patrimoniale des Fouan, bâtie il y avait trois siècles par un ancêtre, aujourd’hui branlante, lézardée, tassée, raccommodée de toutes parts, le nez tombé en avant sous le souffle des grands vents de la Beauce ! Dire que la famille l’habitait depuis trois cents ans, qu’on avait fini par l’aimer et par l’honorer comme une vraie relique, si bien qu’elle comptait lourd dans les héritages ! D’une gifle, Buteau renversa Lise, qui se releva et faillit lui casser la jambe d’une ruade.

Le lendemain soir, ce fut autre chose, le coup de tonnerre éclata. Le père Saucisse étant allé, le matin, faire la déclaration de command, Rognes sut, dès midi, qu’il avait acheté la maison pour le compte de Françoise, autorisée par Jean ; et non seulement la maison, mais encore les meubles, Gédéon et la Coliche. Chez les Buteau, il y eut un hurlement de douleur et de détresse, comme si la foudre était entrée. L’homme, la femme, tombés à terre, pleuraient, gueulaient, dans le désespoir sauvage de n’être pas les plus forts, d’avoir été joués par cette garce de gamine. Ce qui les affolait, c’était surtout d’entendre qu’on riait d’eux dans tout le village, tant ils avaient peu montré de malignité. Nom de Dieu ! s’être fait rouler ainsi, se laisser foutre à la porte de chez soi, en un tour de main ! Ah ! non, par exemple, on allait voir !

Quand la Grande se présenta, le soir même, au nom de Françoise, pour s’entendre poliment avec Buteau sur le jour où il comptait déménager, il la flanqua dehors, perdant toute prudence, répondant d’un seul mot.

— Merde !

Elle s’en alla très contente, elle lui cria simplement qu’on enverrait l’huissier. Dès le lendemain, en effet, Vimeux, pâle et inquiet, plus minable qu’à l’ordinaire, monta la rue, frappa avec précaution, guetté par les commères des maisons voisines. On ne répondit pas, il dut frapper plus fort, il osa appeler, en expliquant que c’était pour la sommation d’avoir à déguerpir. Alors, la fenêtre du grenier s’ouvrit, une voix gueula le mot, le même, l’unique.

— Merde !

Et un pot plein de la chose fut vidé. Trempé du haut en bas, Vimeux dut remporter la sommation. Rognes s’en tient encore les côtes.

Mais, tout de suite, la Grande avait emmené Jean à Châteaudun, chez l’avoué. Celui-ci leur expliqua qu’il fallait au moins cinq jours, avant d’en arriver à l’expulsion : le référé introduit, l’ordonnance rendue par le président, la levée au greffe de cette ordonnance, enfin l’expulsion, pour laquelle l’huissier se ferait aider des gendarmes, s’il le fallait. La Grande discuta afin de gagner un jour, et lorsqu’elle fut de retour à Rognes, comme on était au mardi, elle annonça partout que, le samedi soir, les Buteau seraient jetés dans la rue à coups de sabre, ainsi que des voleurs, s’ils n’avaient pas d’ici là quitté la maison de bonne grâce.

Quand on répéta la nouvelle à Buteau, il eut un geste de terrible menace. Il criait à qui voulait l’entendre qu’il ne sortirait pas vivant, que les soldats seraient obligés de démolir les murs, avant de l’en arracher. Et, dans le pays, on ne savait s’il faisait le fou, ou s’il l’était réellement devenu, tant sa colère touchait à l’extravagance. Il passait sur les routes, debout à l’avant de sa voiture, au galop de son cheval, sans répondre, sans crier gare ; même on l’avait rencontré la nuit, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, revenant on ne savait d’où, du diable bien sûr. Un homme, qui s’était approché, avait reçu un grand coup de fouet. Il semait la terreur, le village fut bientôt en continuelle alerte. On s’aperçut, un matin, qu’il s’était barricadé chez lui ; et des cris effroyables s’élevaient derrière les portes closes, des hurlements où l’on croyait reconnaître les voix de Lise et de ses deux enfants. Le voisinage en fut révolutionné, on tint conseil, un vieux paysan finit par se dévouer en appliquant une échelle à une fenêtre, pour monter voir. Mais la fenêtre s’ouvrit, Buteau renversa l’échelle et le vieux, qui faillit avoir les jambes rompues. Est-ce qu’on n’était pas libre chez soi ? Il brandissait les poings, il gueulait qu’il aurait leur peau à tous, s’ils le dérangeaient encore. Le pis fut que Lise se montra, elle aussi, avec les deux mioches, lâchant des injures, accusant le monde de mettre le nez où il n’avait que faire. On n’osa plus s’en mêler. Seulement, les transes grandirent à chaque nouveau vacarme, on venait écouter en frémissant les abominations qu’on entendait de la rue. Les malins croyaient qu’il avait son idée. D’autres juraient qu’il perdait la boule et que ça finirait par un malheur. Jamais on ne sut au juste.

Le vendredi, la veille du jour où l’on attendait l’expulsion, une scène surtout émotionna. Buteau, ayant rencontré son père près de l’église, se mit à pleurer comme un veau et s’agenouilla par terre, devant lui, en demandant pardon d’avoir fait la mauvaise tête, anciennement. C’était peut-être bien ça qui lui portait malheur. Il le suppliait de revenir loger chez eux, il semblait croire que ce retour seul pouvait y ramener la chance. Fouan, ennuyé de ce qu’il braillait, étonné de son apparent repentir, lui promit d’accepter un jour, quand tous les embêtements de la famille seraient terminés.

Enfin, le samedi arriva. L’agitation de Buteau était allée en croissant, il attelait et dételait du matin au soir sans raison ; et les gens se sauvaient, devant cet enragement de courses en voiture, qui ahurissait par son inutilité. Le samedi, dès huit heures, il attela une fois encore ; mais il ne sortit point, il se planta sur sa porte, appelant les voisins qui passaient, ricanant, sanglotant, hurlant son affaire en termes crus. Hein ? c’était rigolo tout de même d’être emmerdé par une petite garce qu’on avait eue pour traînée pendant cinq ans ! Oui, une putain ! et sa femme aussi ! deux fières putains, les deux sœurs, qui se battaient à qui y passerait la première ! Il revenait à ce mensonge, avec des détails ignobles, pour se venger. Lise étant sortie, une querelle atroce s’engagea, il la rossa devant le monde, la renvoya détendue et soulagée, contenté, lui aussi, d’avoir tapé fort. Et il restait sur la porte à guetter la justice, il goguenardait, l’insultait : est-ce qu’elle se faisait foutre en chemin, la justice ? Il ne l’attendait plus, il triomphait.

Ce fut seulement à quatre heures que Vimeux parut avec deux gendarmes. Buteau pâlit, ferma précipitamment la porte de la cour. Peut-être n’avait-il jamais cru qu’on irait jusqu’au bout. La maison tomba à un silence de mort. Insolent cette fois, sous la protection de la force armée, Vimeux frappa des deux poings. Rien ne répondait. Les gendarmes durent s’en mêler, ébranlèrent la vieille porte à coups de crosse. Toute une queue d’hommes, de femmes et d’enfants les avait suivis, Rognes entier était là, dans l’attente du siège annoncé. Et, brusquement, la porte se rouvrit, on aperçut Buteau debout à l’avant de sa voiture, fouettant son cheval, sortant au galop et poussant droit à la foule. Il clamait, au milieu des cris d’effroi :

— Je vas me neyer ! je vas me neyer !

C’était foutu, il parlait d’en finir, de se jeter dans l’Aigre, avec sa voiture, son cheval, tout !

— Gare donc ! je vas me neyer !

Une épouvante avait dispersé les curieux, devant les coups de fouet et le train emporté de la carriole. Mais, comme il la lançait sur la pente, à fracasser les roues, des hommes coururent pour l’arrêter. Cette sacrée tête de pioche était bien capable de faire le plongeon, histoire d’embêter les autres. On le rattrapa, il fallut batailler, sauter à la tête du cheval, monter dans la voiture. Quand on le ramena, il ne soufflait plus un mot, les dents serrées, tout le corps raidi, laissant s’accomplir le destin, dans la muette protestation de sa rage impuissante.

À ce moment, la Grande amenait Françoise et Jean, pour qu’ils prissent possession de la maison. Et Buteau se contenta de les regarder en face, du regard noir dont il suivait maintenant la fin de son malheur. Mais c’était le tour de Lise à crier, à se débattre, ainsi qu’une folle. Les gendarmes étaient là, qui lui répétaient de faire ses paquets et de filer. Fallait bien obéir, puisque son homme était assez lâche pour ne pas la défendre, en tapant dessus. Les poings aux hanches, elle tombait sur lui.

— Jean-foutre qui nous laisse flanquer à la rue ! T’as pas de cœur, dis ? que tu ne cognes pas sur ces cochons-là… Va donc, lâche, lâche ! t’es plus un homme !

Comme elle lui criait ça dans la face, exaspérée de son immobilité, il finit par la repousser si rudement, qu’elle en hurla. Mais il ne sortit point de son silence, il n’eut sur elle que son regard noir.

— Allons, la mère, dépêchons, dit Vimeux triomphant. Nous ne partirons que lorsque vous aurez remis les clefs aux nouveaux propriétaires.

Dès lors, Lise commença à déménager, dans un coup de fureur. Depuis trois jours, elle et Buteau avaient déjà porté beaucoup de choses, les outils, les gros ustensiles, chez leur voisine, la Frimat ; et l’on comprit qu’ils s’attendaient tout de même à l’expulsion, car ils s’étaient mis d’accord avec la vieille femme, qui, pour leur donner le temps de se retourner, leur louait son chez elle, trop grand, en s’y réservant seulement la chambre de son homme paralytique. Puisque les meubles étaient vendus avec la maison, et les bêtes aussi, il ne restait à Lise qu’à emporter son linge, son matelas, d’autres menues affaires. Tout dansa par la porte et les fenêtres, jusqu’au milieu de la cour, tandis que ses deux petits pleuraient en croyant leur dernier jour venu, Laure cramponnée à ses jupes, Jules étalé, vautré en plein déballage. Comme Buteau ne l’aidait même pas, les gendarmes, braves gens, se mirent à charger les paquets dans la voiture.

Mais tout se gâta encore, lorsque Lise aperçut Françoise et Jean, qui attendaient, derrière la Grande. Elle se rua, elle lâcha le flot amassé de sa rancune.

— Ah ! salope, tu es venue voir avec ton salop… Eh bien ! tu vois notre peine, c’est comme si tu nous buvais le sang… Voleuse, voleuse, voleuse !

Elle s’étranglait avec ce mot, elle revenait le jeter à sa sœur, chaque fois qu’elle apportait dans la cour un nouvel objet. Celle-ci ne répondait pas, très pâle, les lèvres amincies, les yeux brûlants ; et elle affectait d’être toute à une surveillance blessante, suivant des yeux les choses, pour voir si on ne lui emportait rien. Justement, elle reconnut un escabeau de la cuisine, compris dans la vente.

— C’est à moi, ça, dit-elle d’une voix rude.

— À toi ? alors, va le chercher ! répondit l’autre, qui envoya l’escabeau nager dans la mare.

La maison était libre. Buteau prit le cheval par la bride, Lise ramassa ses deux enfants, ses deux derniers paquets, Jules sur le bras droit, Laure sur le bras gauche ; puis, comme elle quittait enfin la vieille demeure, elle s’approcha de Françoise, elle lui cracha au visage.

— Tiens ! v’là pour toi !

Sa sœur, tout de suite, cracha aussi.

— V’là pour toi !

Et Lise et Françoise, dans cet adieu de haine empoisonnée, s’essuyèrent lentement sans se quitter du regard, détachées à jamais, n’ayant plus d’autre lien que la révolte ennemie de leur même sang.

Enfin, rouvrant la bouche, Buteau gueula le mot du départ, avec un geste de menace vers la maison.

— À bientôt, nous reviendrons !

La Grande les suivit, pour voir jusqu’au bout, décidée d’ailleurs, maintenant que ceux-là étaient par terre, à se tourner contre les autres, qui la lâchaient si vite et qu’elle trouvait déjà trop heureux. Longtemps, des groupes stationnèrent, causant à demi voix. Françoise et Jean étaient entrés dans la maison vide.

Au moment où les Buteau, de leur côté, déballaient leurs nippes chez la Frimat, ils furent étonnés de voir paraître le père Fouan, qui demanda, suffoqué, effaré, avec un regard en arrière, comme si quelque malfaiteur le poursuivait :

— Y a-t-il un coin pour moi, ici ? Je viens coucher.

C’était toute une épouvante qui le faisait galoper, en fuite du Château. Il ne pouvait plus se réveiller la nuit, sans que la Trouille en chemise promenât dans la chambre sa maigre nudité de garçon, à la recherche des papiers, qu’il avait fini par cacher dehors, au fond d’un trou de roche, muré de terre. Jésus-Christ l’envoyait, cette garce, à cause de sa légèreté, de sa souplesse, pieds nus, se coulant partout, entre les chaises, sous le lit, ainsi qu’une couleuvre ; et elle se passionnait à cette chasse, persuadée que le vieux reprenait les papiers sur lui en s’habillant, furieuse de ne pas découvrir où il les déposait, avant de se coucher ; car il n’y avait certainement rien dans le lit, elle y enfonçait son bras mince, le sondait d’une main adroite, dont le grand-père devinait à peine le frôlement. Mais voilà qu’après le déjeuner, ce jour-là, il avait été pris d’une faiblesse, étourdi, culbuté près de la table. Et, en revenant à lui, si assommé encore qu’il ne rouvrait pas les yeux, il s’était retrouvé par terre, à la même place, il avait eu l’émotion de sentir que Jésus-Christ et la Trouille le déshabillaient. Au lieu de lui porter secours, les bougres n’avaient qu’une idée, profiter vite de l’occasion, le visiter. Elle surtout y mettait une brutalité colère, n’y allant plus doucement, tirant sur la veste, sur la culotte, et aïe donc ! regardant jusqu’à la peau, dans tous les trous, afin d’être sûre qu’il n’y avait pas fourré son magot. Des deux poings elle le retournait, lui écartait les membres, le fouillait comme une vieille poche vide. Rien ! Où donc avait-il sa cachette ? C’était à l’ouvrir pour voir dedans ! Une telle terreur d’être assassiné, s’il bougeait, l’avait saisi, qu’il continuait de feindre l’évanouissement, les paupières closes, les jambes et les bras morts. Seulement, lâché enfin, libre, il s’était enfui, bien résolu à ne pas coucher au Château.

— Alors, vous avez un coin pour moi ? demanda-t-il encore.

Buteau semblait ragaillardi par ce retour imprévu de son père. C’était de l’argent qui revenait.

— Mais bien sûr, vieux ! On se serrera donc ! Ça nous portera chance… Ah ! nom de Dieu ! je serais riche, s’il ne s’agissait que d’avoir du cœur !

Françoise et Jean étaient entrés lentement dans la maison vide. La nuit tombait, une dernière lueur triste éclairait les pièces silencieuses. Tout cela était très ancien, ce toit patrimonial qui avait abrité le travail et la misère de trois siècles ; si bien que quelque chose de grave traînait là, comme dans l’ombre des vieilles églises de village. Les portes étaient restées ouvertes, un coup d’orage semblait avoir soufflé sous les poutres, des chaises gisaient par terre, en déroute, au milieu de la débâcle du déménagement. On aurait dit une maison morte.

Et Françoise, à petits pas, faisait le tour, regardait partout. Des sensations confuses, des souvenirs vagues s’éveillaient en elle. À cette place, elle avait joué enfant. C’était dans la cuisine, près de la table, que son père était mort. Dans la chambre, devant le lit sans paillasse, elle se rappela Lise et Buteau, les soirs où ils se prenaient si rudement, qu’elle les entendait souffler à travers le plafond. Est-ce que, maintenant encore, ils allaient la tourmenter ? Elle sentait bien que Buteau était toujours présent. Ici, il l’avait empoignée un soir, et elle l’avait mordu. Là aussi, là aussi. Dans tous les coins, elle retrouvait des idées qui l’emplissaient de trouble.

Puis, comme Françoise se retournait, elle resta surprise d’apercevoir Jean. Que faisait-il donc chez eux, cet étranger ? Il avait un air de gêne, il paraissait en visite, n’osant toucher à rien. Une sensation de solitude la désola, elle fut désespérée de ne pas être plus joyeuse de sa victoire. Elle aurait cru entrer là en criant de contentement, en triomphant derrière le dos de sa sœur. Et la maison ne lui faisait pas plaisir, elle avait le cœur barbouillé de malaise. C’était peut-être ce jour si mélancolique qui tombait. Elle et son homme finirent par se trouver dans la nuit noire, rôdant toujours d’une pièce à une autre, sans avoir eu même le courage d’allumer une chandelle.

Mais un bruit les ramena dans la cuisine, et ils s’égayèrent en reconnaissant Gédéon, qui, entré comme à son habitude, fouillait le buffet resté ouvert. La vieille Coliche meuglait, à côté, au fond de l’étable.

Alors, Jean, prenant Françoise entre ses bras, la baisa doucement, comme pour dire qu’on allait tout de même être heureux.