La Terre/Quatrième partie/4

La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 335-357).


IV


On était aux premiers jours d’octobre, les vendanges allaient commencer, belle semaine de godaille, où les familles désunies se réconciliaient d’habitude, autour des pots de vin nouveau. Rognes puait le raisin pendant huit jours ; on en mangeait tant, que les femmes se troussaient et les hommes posaient culotte, au pied de chaque haie ; et les amoureux, barbouillés, se baisaient à pleine bouche, dans les vignes. Ça finissait par des hommes soûls et des filles grosses.

Dès le lendemain de leur retour de Cloyes, Jésus-Christ se mit à chercher le magot ; car le vieux ne promenait peut-être pas sur lui son argent et ses titres, il devait les serrer dans quelque trou. Mais la Trouille eut beau aider son père, ils retournèrent la maison sans rien trouver d’abord, malgré leur malice et leur nez fin de maraudeurs ; et ce fut seulement la semaine suivante, que le braconnier, par hasard, en descendant d’une planche une vieille marmite fêlée, dont on ne se servait plus, y découvrit, sous des lentilles, un paquet de papiers, enveloppé soigneusement dans la toile gommée d’un fond de chapeau. Du reste, pas un écu. L’argent, sans doute, dormait ailleurs : un fameux tas, puisque le père, depuis cinq ans, ne dépensait rien. C’étaient bien les titres, il y avait trois cents francs de rente, en cinq pour cent. Comme Jésus-Christ les comptait, les flairait, il découvrit une autre feuille, un papier timbré, couvert d’une grosse écriture, dont la lecture le stupéfia. Ah ! nom de Dieu ! voilà donc où passait l’argent !

Une histoire à crever ! Quinze jours après avoir partagé son bien chez le notaire, Fouan était tombé malade, tellement ça lui brouillait le cœur, de n’avoir plus rien à lui, pas même grand comme la main de blé. Non ! il ne pouvait vivre ainsi, il y aurait perdu la peau. Et c’était alors qu’il avait fait la bêtise, une vraie bêtise de vieux passionné donnant ses derniers sous pour retourner en secret à la gueuse qui le trompe. Lui, un finaud dans son temps, ne s’était-il pas laissé entortiller par un ami, le père Saucisse ! Ça devait le tenir bien fort, ce furieux désir de posséder, qu’ils ont dans les os comme une rage, tous les anciens mâles, usés à engrosser la terre ; ça le tenait si fort, qu’il avait signé un papier avec le père Saucisse, par lequel celui-ci, après sa mort, lui cédait un arpent de terre, à la condition qu’il toucherait quinze sous chaque matin, sa vie durant. Un pareil marché, quand on a soixante-seize ans, et que le vendeur en a dix de moins ! La vérité était que ce dernier avait eu la gredinerie de se mettre au lit, vers cette époque : il toussait, il rendait l’âme, si bien que l’autre, abêti par son envie, se croyait le malin des deux, pressé de conclure la bonne affaire. N’importe, ça prouve que, lorsqu’on a le feu au derrière, pour une fille ou pour un champ, on ferait mieux de se coucher que de signer des choses ; car ça durait depuis cinq ans, les quinze sous chaque matin ; et plus il en lâchait, plus il s’enrageait après la terre, plus il la voulait. Dire qu’il s’était débarrassé de tous les embêtements de sa longue vie de travail, qu’il n’avait plus qu’à mourir tranquille, en regardant les autres donner leur chair à la terre ingrate, et qu’il était retourné se faire achever par elle ! Ah ! les hommes ne sont guère sages, les vieux pas plus que les jeunes !

Un instant, Jésus-Christ eut l’idée de tout prendre, le sous-seing et les titres. Mais le cœur lui manqua : fallait filer, après un coup pareil. Ce n’était pas comme des écus, qu’on rafle, en attendant qu’il en repousse. Et, furieux, il remit les papiers sous les lentilles, au fond de la marmite. Son exaspération devint telle, qu’il ne put tenir sa langue. Dès le lendemain, Rognes connut l’affaire du père Saucisse, les quinze sous par jour pour un arpent de terre médiocre, qui ne valait bien sûr pas trois mille francs ; en cinq ans, ça faisait près de quatorze cents francs déjà, et si le vieux coquin vivait cinq années encore, il aurait son champ et la monnaie. On plaisanta le père Fouan. Seulement, lui qu’on ne regardait plus dans les chemins, depuis qu’il n’avait que sa peau à traîner au soleil, il fut de nouveau salué et considéré, lorsqu’on le sut rentier et propriétaire.

La famille, surtout, en parut retournée. Fanny, qui vivait très en froid avec son père, blessée de ce qu’il s’était retiré chez son gredin d’aîné, au lieu de se réinstaller chez elle, lui apporta du linge, de vieilles chemises à Delhomme. Mais il fut très dur, il fit allusion au mot dont il saignait toujours : « Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre ! » ! et il l’accueillit d’un : « C’est donc toi qui viens à genoux pour me ravoir ! » ! qu’elle garda en travers de la gorge. Rentrée, elle en pleura de honte et de rage, elle dont la susceptibilité de paysanne fière se blessait d’un regard. Honnête, travailleuse, riche, elle en arrivait à être fâchée avec tout le pays. Delhomme dut promettre que ce serait lui, désormais, qui remettrait l’argent de la rente au père ; car, pour son compte, elle jurait bien qu’elle ne lui adresserait jamais plus la parole.

Quant à Buteau, il les étonna tous, un jour qu’il entra au Château, histoire, disait-il, de faire une petite visite au vieux. Jésus-Christ, ricanant, apporta la bouteille d’eau-de-vie, et l’on trinqua. Mais sa goguenardise devint de la stupeur, lorsqu’il vit son frère tirer dix pièces de cent sous, puis les aligner sur la table, en disant :

— Père, faut pourtant régler nos comptes… Voilà le dernier trimestre de votre rente.

Ah ! le nom de Dieu de gueusard ! lui qui ne donnait plus un sou au père depuis des années, est-ce qu’il ne venait pas l’empaumer, en lui remontrant la couleur de son argent ! Tout de suite, d’ailleurs, il écarta le bras du vieux qui s’avançait, et il ramassa les pièces.

— Attention ! c’était pour vous dire que je les ai… Je vous les garde, vous savez où elles vous attendent.

Jésus-Christ commençait à ouvrir l’œil et à se fâcher.

— Dis donc ! si tu veux emmener papa…

Mais Buteau prit la chose gaiement.

— Quoi, t’es jaloux ? Et quand j’aurais le père une semaine, et toi une semaine, est-ce que ce ne serait pas dans la nature ? Hein ! si vous vous coupiez en deux, père ?… À votre santé, en attendant !

Comme il partait, il les invita à venir faire, le lendemain, la vendange dans sa vigne. On se gaverait de raisin, tant que la peau du ventre en tiendrait. Enfin, il fut si gentil, que les deux autres le trouvèrent une fameuse canaille tout de même, mais rigolo, à la condition de ne pas se laisser fiche dedans par lui. Ils l’accompagnèrent un bout de chemin, pour le plaisir.

Justement, au bas de la côte, ils firent la rencontre de monsieur et de madame Charles, qui rentraient, avec Élodie, à leur propriété de Roseblanche, après une promenade le long de l’Aigre. Tous les trois étaient en deuil de madame Estelle, comme on nommait la mère de la petite, morte au mois de juillet, et morte à la peine, car chaque fois que la grand’mère revenait de Chartres, elle le disait bien que sa pauvre fille se tuait, tant elle se donnait du mal pour soutenir la bonne réputation de l’établissement de la rue aux Juifs, dont son fainéant de mari s’occupait de moins en moins. Et quelle émotion pour M. Charles que l’enterrement, où il n’avait point osé conduire Élodie, à qui l’on ne s’était décidé à apprendre la nouvelle que lorsque sa mère dormait depuis trois jours dans la terre ! Quel serrement de cœur pour lui, le matin où, après des années, il avait revu le 19, à l’angle de la rue de la Planche-aux-Carpes, ce 19 badigeonné de jaune, avec ses persiennes vertes, toujours closes, l’œuvre de sa vie enfin aujourd’hui tendu de draperies noires, la petite porte ouverte, l’allée barrée par le cercueil, entre quatre cierges ! Ce qui le toucha, ce fut la façon dont le quartier s’associa à sa douleur. La cérémonie se passa vraiment très bien. Quand on sortit le cercueil de l’allée et qu’il parut sur le trottoir, toutes les voisines se signèrent. On se rendit à l’église au milieu du recueillement. Les cinq femmes de la maison étaient là, en robe sombre, l’air comme il faut, ainsi que le mot en courut le soir dans Chartres. Une d’elles pleura même au cimetière. Enfin, de ce côté, M. Charles n’eut que de la satisfaction. Mais, le lendemain, comme il souffrit, lorsqu’il questionna son gendre, Hector Vaucogne, et qu’il visita la maison ! Elle avait déjà perdu de son éclat, on sentait que la poigne d’un homme y manquait, à toutes sortes de licences, que lui n’aurait jamais tolérées, de son temps. Il constata pourtant avec plaisir que la bonne attitude des cinq femmes, au convoi, les avait fait si avantageusement connaître en ville, que l’établissement ne désemplit pas de la semaine. En quittant le 19, la tête bourrelée d’inquiétudes, il ne le cacha point à Hector : maintenant que la pauvre Estelle n’était plus là pour mener la barque, c’était à lui de se corriger, de mettre sérieusement la main à la pâte, s’il ne voulait pas manger la fortune de sa fille.

Tout de suite, Buteau les pria de venir vendanger, eux aussi. Mais ils refusèrent, à cause de leur deuil. Ils avaient des figures mélancoliques, des gestes lents. Tout ce qu’ils acceptèrent, ce fut d’aller goûter au vin nouveau.

— Et c’est pour distraire cette pauvre petite, déclara madame Charles. Elle a si peu d’amusements ici, depuis que nous l’avons retirée du pensionnat ! Que voulez-vous ? elle ne peut toujours rester en classe.

Élodie écoutait, les yeux baissés, les joues envahies de rougeur, sans raison. Elle était devenue très grande, très mince, d’une pâleur de lis qui végète à l’ombre.

— Alors, qu’est-ce que vous allez en faire, de cette grande jeunesse-là ? demanda Buteau.

Elle rougit davantage, tandis que sa grand’mère répondait :

— Dame ! nous ne savons guère… Elle se consultera, nous la laisserons bien libre.

Mais Fouan, qui avait pris M. Charles à part, lui demanda d’un air d’intérêt :

— Ça va-t-il, le commerce ?

La mine désolée, il haussa les épaules.

— Ah ! ouiche ! j’ai vu justement ce matin quelqu’un de Chartres. C’est à cause de ça que nous sommes si ennuyés… Une maison finie ! On se bat dans les corridors, on ne paye même plus, tant la surveillance est mal faite !

Il croisa les bras, il respira fortement, pour se soulager de ce qui l’étouffait surtout, un grief nouveau dont il n’avait pas digéré l’énormité depuis le matin.

— Et croyez-vous que le misérable va au café, maintenant !… Au café ! au café ! quand on en a un chez soi !

— Foutu alors ! dit d’un air convaincu Jésus-Christ, qui écoutait.

Ils se turent, car madame Charles et Élodie se rapprochaient avec Buteau. À présent, tous trois parlaient de la défunte, la jeune fille disait combien elle était restée triste, de n’avoir pu embrasser sa pauvre maman. Elle ajouta, de son air simple :

— Mais il paraît que le malheur a été si brusque, et qu’on travaillait si fort, à la confiserie…

— Oui, pour des baptêmes, se hâta de dire madame Charles, en clignant les yeux, tournée vers les autres.

D’ailleurs, pas un n’avait souri, tous compatissaient, d’un branle du menton. Et la petite, dont le regard s’était abaissé sur une bague qu’elle portait, la baisa, pleurante.

— Voilà tout ce qu’on m’a donné d’elle… Grand’mère la lui a prise au doigt, pour la mettre au mien… Elle la portait depuis vingt ans, moi je la garderai toute ma vie.

C’était une vieille alliance d’or, un de ces bijoux de grosse joaillerie commune, si usée, que les guillochures en avaient presque disparu. On sentait que la main où elle s’était élimée ainsi, ne reculait devant aucune besogne, toujours active, dans les vases à laver, dans les lits à refaire, frottant, essuyant, torchonnant, se fourrant partout. Et elle racontait tant de choses, cette bague, elle avait laissé de son or au fond de tant d’affaires, que les hommes la regardaient fixement, les narines élargies, sans un mot.

— Quand tu l’auras usée autant que ta mère, dit M. Charles, étranglé d’une soudaine émotion, tu pourras te reposer… Si elle parlait, elle t’apprendrait comment on gagne de l’argent, par le bon ordre et le travail.

Élodie, en larmes, avait collé de nouveau ses lèvres sur le bijou.

— Tu sais, reprit madame Charles, je veux que tu te serves de cette alliance, quand nous te marierons.

Mais, à ce dernier mot, à cette idée du mariage, la jeune fille, dans son attendrissement, éprouva une secousse si forte, un tel excès de confusion, qu’elle se jeta, éperdue, sur le sein de sa grand’mère, pour y cacher son visage. Celle-ci la calma, en souriant.

— Voyons, n’aie pas honte, mon petit lapin… Il faut que tu t’habitues, il n’y a point là de vilaines choses. Je ne dirais pas de vilaines choses en ta présence, bien sûr… Ton cousin Buteau demandait tout à l’heure ce que nous allions faire de toi. Nous commencerons par te marier… Voyons, voyons, regarde-nous, ne te frotte pas contre mon châle. Tu vas t’enflammer la peau.

Puis, aux autres, tout bas, d’un air de satisfaction profonde :

— Hein ? est-ce élevé ? ça ne sait rien de rien !

— Ah ! si nous n’avions pas cet ange, conclut M. Charles, nous aurions vraiment trop de chagrin, à cause de ce que je vous ai dit… Avec ça, mes rosiers et mes œillets ont souffert cette année, et j’ignore ce qui se passe dans ma volière, tous mes oiseaux sont malades. La pêche seule me console un peu, j’ai pris une truite de trois livres, hier… N’est-ce pas ? quand on est à la campagne, c’est pour être heureux.

On se quitta. Les Charles répétèrent leur promesse d’aller goûter le vin nouveau. Fouan, Buteau et Jésus-Christ firent quelques pas en silence, puis le vieux résuma leur opinion.

— Un chançard tout de même, le cadet qui l’aura avec la maison, cette gamine !

Le tambour de Rognes avait battu le ban des vendanges ; et, le lundi matin, tout le pays fut en l’air, car chaque habitant avait sa vigne, pas une famille n’aurait manqué, ce jour-là, d’aller en besogne sur le coteau de l’Aigre. Mais ce qui achevait d’émotionner le village, c’était que la veille, à la nuit tombée, le curé, un curé dont la commune se donnait enfin le luxe, était débarqué devant l’église. Il faisait déjà si sombre, qu’on l’avait mal vu. Aussi les langues ne tarissaient-elles pas, d’autant plus que l’histoire en valait sûrement la peine.

Après sa brouille avec Rognes, pendant des mois, l’abbé Godard s’était obstiné à ne pas y remettre les pieds. Il baptisait, confessait, mariait ceux qui venaient le trouver à Bazoches-le-Doyen ; quant aux morts, ils auraient sans doute séché à l’attendre ; mais le point resta obscur, personne ne s’étant avisé de mourir, pendant cette grande querelle. Il avait déclaré à monseigneur qu’il aimait mieux se faire casser que de rapporter le bon Dieu dans un pays d’abomination, où on le recevait si mal, tous paillards et ivrognes, tous damnés, depuis qu’ils ne croyaient plus au diable ; et monseigneur le soutenait évidemment, laissait aller les choses, en attendant la contrition de ce troupeau rebelle. Donc, Rognes était sans prêtre : plus de messe, plus rien, l’état sauvage. D’abord, il y avait eu un peu de surprise ; mais, au fond, ma foi ! ça ne marchait pas plus mal qu’auparavant. On s’accoutumait, il ne pleuvait ni ne ventait davantage, sans compter que la commune y économisait gros. Alors, puisqu’un prêtre n’était point indispensable, puisque l’expérience prouvait que les récoltes n’y perdaient rien et qu’on n’en mourait pas plus vite, autant valait-il s’en passer toujours. Beaucoup se montraient de cet avis, non seulement les mauvaises têtes comme Lengaigne, mais encore des hommes de bon sens, qui savaient calculer, Delhomme par exemple. Seulement, beaucoup aussi se vexaient de n’avoir pas de curé. Ce n’était point qu’ils fussent plus religieux que les autres : un Dieu de rigolade qui avait cessé de les faire trembler, ils s’en fichaient ! Mais pas de curé, ça semblait dire qu’on était trop pauvre ou trop avare pour s’en payer un ; enfin, on avait l’air au-dessous de tout, des riens de rien qui n’auraient pas dépensé dix sous à de l’inutile. Ceux de Magnolles, où ils n’étaient que deux cent quatre-vingt-trois, dix de moins qu’à Rognes, nourrissaient un curé, qu’ils jetaient à la tête de leurs voisins, avec une façon de rire si provocante, que ça finirait certainement par des claques. Et puis, les femmes avaient des habitudes, pas une n’aurait consenti bien sûr à être mariée ou enterrée sans prêtre. Les hommes eux mêmes allaient des fois à l’église, aux grandes fêtes, parce que tout le monde y allait. Bref, il y avait toujours eu des curés, et quitte à s’en foutre, il en fallait un.

Naturellement, le conseil municipal fut saisi de la question. Le maire, Hourdequin, qui, sans pratiquer, soutenait la religion par principe autoritaire, commit la faute politique de ne pas prendre parti, dans une pensée conciliante. La commune était pauvre, à quoi bon la grever des frais, gros pour elle, que nécessiterait la réparation du presbytère ? d’autant plus qu’il espérait ramener l’abbé Godard. Or, il arriva que ce fut Macqueron, l’adjoint, jadis l’ennemi de la soutane, qui se mit à la tête des mécontents, humiliés de n’avoir pas un curé à eux. Ce Macqueron dut nourrir dès lors l’idée de renverser le maire, pour prendre sa place ; et l’on disait, d’ailleurs, qu’il était devenu l’agent de M. Rochefontaine, l’usinier de Châteaudun, qui allait se porter de nouveau contre M. de Chédeville, aux élections prochaines. Justement, Hourdequin, fatigué, ayant à la ferme de grands soucis, se désintéressait des séances, laissait agir son adjoint ; de telle sorte que le conseil, gagné par celui-ci, vota les fonds nécessaires à l’érection de la commune en paroisse. Depuis qu’il s’était fait payer son terrain exproprié, lors du nouveau chemin, après avoir promis de le céder gratuitement, les conseillers le traitaient de filou, mais lui témoignaient une grande considération. Lengaigne seul protesta contre le vote qui livrait le pays aux jésuites. Bécu aussi grognait, expulsé du presbytère et du jardin, logé maintenant dans une masure. Pendant un mois, des ouvriers refirent les plâtres, remirent des vitres, remplacèrent les ardoises pourries ; et c’était ainsi qu’un curé, enfin, avait pu s’installer la veille dans la petite maison, badigeonnée à neuf.

Dès l’aube, les voitures partirent pour la côte, chargées chacune de quatre ou cinq grands tonneaux défoncés d’un bout, les gueulebées, comme on les nomme. Il y avait des femmes et des filles, assises dedans, avec leurs paniers ; tandis que les hommes allaient à pied, fouettant les bêtes. Toute une file se suivait, et l’on causait, de voiture à voiture, au milieu de cris et de rires.

Celle des Lengaigne, précisément, venait après celle des Macqueron, de sorte que Flore et Cœlina, qui ne se parlaient plus depuis six mois, se remirent, grâce à la circonstance. La première avait avec elle la Bécu, l’autre, sa fille Berthe. Tout de suite, la conversation était tombée sur le curé. Les phrases, scandées par le pas des chevaux, partaient à la volée dans l’air frais du matin.

— Moi, je l’ai vu qui aidait à descendre sa malle.

— Ah !… Comment est-il ?

— Dame ! il faisait noir… Il m’a paru tout long, tout mince, avec une figure de carême qui n’en finit plus, et pas fort… Peut-être trente ans. L’air bien doux.

— Et, à ce qu’on dit, il sort de chez les Auvergnats, dans les montagnes où l’on est sous la neige, pendant les deux tiers de l’an.

— Misère ! c’est ça qu’il va se trouver à l’aise chez nous, alors !

— Pour sûr !… Et tu sais qu’il s’appelle Madeleine.

— Non, Madeline.

— Madeline, Madeleine, ce n’est toujours pas un nom d’homme.

— Peut-être bien qu’il viendra nous faire visite, dans les vignes. Macqueron a promis qu’il l’amènerait.

— Ah ! bon sang ! faut le guetter !

Les voitures s’arrêtaient au bas de la côte, le long du chemin qui suivait l’Aigre. Et, dans chaque petit vignoble, entre les rangées d’échalas, les femmes étaient à l’œuvre, marchant pliées en deux, les fesses hautes, coupant à la serpe les grappes dont s’emplissaient leurs paniers. Quant aux hommes, ils avaient assez à faire, de vider les paniers dans les hottes et de descendre vider les hottes dans les gueulebées. Dès que toutes les gueulebées d’une voiture étaient pleines, elles partaient se décharger dans la cuve, puis revenaient à la charge.

La rosée était si forte, ce matin-là, que tout de suite les robes furent trempées. Heureusement, il faisait un temps superbe, le soleil les sécha. Depuis trois semaines, il n’avait pas plu ; le raisin dont on désespérait, à cause de l’été humide, venait de mûrir et de se sucrer brusquement ; et c’était pourquoi ce beau soleil, si chaud pour la saison, les égayait tous, ricanant, gueulant, lâchant des saletés, qui faisaient se tordre les filles.

— Cette Cœlina ! dit Flore à la Bécu, en se mettant debout et en regardant la Macqueron, dans le plant voisin, elle qui était si fière de sa Berthe, à cause de son teint de demoiselle !… V’là la petite qui jaunit et qui se dessèche bigrement.

— Dame ! déclara la Bécu, quand on ne marie point les filles ! Ils ont bien tort de ne pas la donner au fils du charron… Et, d’ailleurs, à ce qu’on raconte, celle-là se tue le tempérament, avec ses mauvaises habitudes.

Elle se remit à couper les grappes, les reins cassés. Puis, dodelinant du derrière :

— Ça n’empêche pas que le maître d’école continue de tourner autour.

— Pardi ! s’écria Flore, ce Lequeu, il ramasserait des sous avec son nez dans la crotte… Juste ! Le voilà qui arrive les aider. Un joli merle !

Mais elles se turent. Victor, revenu du service depuis quinze jours à peine, prenait leurs paniers et les vidait dans la hotte de Delphin, que cette grande couleuvre de Lengaigne avait loué pour la vendange, en prétextant la nécessité de sa présence à la boutique. Et Delphin, qui n’avait jamais quitté Rognes, attaché à la terre comme un jeune chêne, bâillait de surprise devant Victor, crâne et blagueur, ravi de l’étonner, si changé, que personne ne le reconnaissait, avec ses moustaches et sa barbiche, son air de se ficher du monde, sous le bonnet de police qu’il affectait de porter encore. Seulement, le gaillard se trompait, s’il croyait faire envie à l’autre : il avait beau lui conter des exploits de garnison, des menteries sur la noce, les filles et le vin, le paysan secouait la tête, stupéfié au fond, nullement tenté en somme. Non, non ! ça coûtait trop cher, s’il fallait quitter son coin ! Il avait déjà refusé deux fois d’aller faire fortune à Chartres, dans un restaurant, avec Nénesse.

— Mais, sacré cul-de-jatte ! lorsque tu seras soldat ?

— Oh ! soldat !… Eh ! donc, on tire un bon numéro !

Victor, plein de mépris, ne put le sortir de là. Quel grand lâche, quand on était bâti comme un Cosaque ! Il continuait, en causant, de vider les paniers dans la hotte, sans que le bougre pliât sous la charge. Et, par farce, en fanfaron, il désigna Berthe d’un signe, il ajouta :

— Dis donc, est-ce qu’il lui en est venu, depuis mon départ ?

Delphin fut secoué d’un gros rire, car le phénomène de la fille aux Macqueron restait la grande plaisanterie, entre jeunes gens.

— Ah ! je n’y ai pas mis le nez… Possible que ça lui ait poussé, au printemps.

— Ce n’est pas moi qui l’arroserai, conclut Victor avec une moue répugnée. Autant se payer une grenouille… Et puis, ce n’est guère sain, ça doit s’enrhumer, cet endroit-là, sans perruque.

Du coup, Delphin rigola si fort, que la hotte en chavirait sur son dos ; et il descendit, il la vidait au fond d’une gueulebée, qu’on l’entendait encore étrangler de rire.

Dans la vigne des Macqueron, Berthe continuait à faire la demoiselle, se servait de petits ciseaux, au lieu d’une serpe, avait peur des épines et des guêpes, se désespérait, parce que ses souliers fins, trempés de rosée, ne séchaient pas. Et elle tolérait les prévenances de Lequeu, qu’elle exécrait, flattée pourtant de cette cour du seul homme qui eût de l’instruction. Il finit par prendre son mouchoir pour lui essuyer les souliers. Mais une apparition inattendue les occupa.

— Bon Dieu ! murmura Berthe, elle en a, une robe !… On m’avait bien dit qu’elle était arrivée hier soir, en même temps que le curé.

C’était Suzanne, la fille aux Lengaigne, qui risquait brusquement une réapparition dans son village, après trois ans de folle existence à Paris. Débarquée de la veille, elle avait fait la grasse matinée, laissant sa mère et son frère partir en vendange, se promettant de les y rejoindre plus tard, de tomber parmi les paysans au travail, dans l’éclat de sa toilette, pour les écraser. La sensation, en effet, était extraordinaire, car elle avait mis une robe de soie bleue, dont le bleu riche tuait le bleu du ciel. Sous le grand soleil qui la baignait, se détachant dans le plein air, au milieu du vert jaune des pampres, elle était vraiment cossue, un vrai triomphe. Tout de suite, elle avait parlé et ri très fort, mordu aux grappes, qu’elle élevait en l’air pour se les faire descendre dans la bouche, plaisanté avec Delphin et son frère Victor, qui semblait très fier d’elle, émerveillé la Bécu et sa mère, les mains ballantes d’admiration, les yeux humides. Du reste, cette admiration était partagée par les vendangeurs des plants voisins : le travail se trouvait arrêté, tous la contemplaient, hésitaient à la reconnaître, tellement elle avait forci et embelli. Un laideron autrefois, une fille rudement plaisante à cette heure, sans doute à cause de la façon dont elle ramenait ses petits poils blonds sur son museau. Et une grande considération se dégageait de cet examen curieux, à la voir nippée si chèrement, grasse, avec une gaie figure de prospérité.

Cœlina, un flot de bile au visage, les lèvres pincées, s’oubliait, elle aussi, entre sa fille Berthe et Lequeu.

— En v’là, un chic !… Flore raconte à qui veut l’entendre que sa fille a domestiques et voitures, là-bas. C’est peut-être bien vrai, car faut gagner gros pour s’en coller ainsi sur le corps.

— Oh ! ces riens du tout, dit Lequeu, qui cherchait à être aimable, on sait comment elles le gagnent, l’argent.

— Qu’est-ce que ça fiche, comment elles le gagnent ? reprit amèrement Cœlina, elles l’ont tout de même !

Mais, à ce moment, Suzanne, qui avait aperçu Berthe, et qui venait de reconnaître en elle une de ses anciennes compagnes des filles de la Vierge, s’avança, très gentille.

— Bonjour, tu vas bien ?

Elle la dévisageait d’un regard, elle remarqua son teint flétri. Et, du coup, elle se redressa dans sa chair de lait, elle répéta, en riant :

— Ça va bien, n’est-ce pas ?

— Très bien, je te remercie, répondit Berthe gênée, vaincue.

Ce jour-là, les Lengaigne l’emportaient, c’était une vraie gifle pour les Macqueron. Hors d’elle, Cœlina comparait la maigreur jaune de sa fille, déjà ridée, à la bonne mine de la fille des autres, fraîche et rose. Est-ce que c’était juste, ça ? une noceuse sur qui des hommes passaient du matin au soir, et qui ne se fatiguait point ! une jeunesse vertueuse, aussi abîmée à coucher seule, qu’une femme vieillie par trois grossesses ! Non, la sagesse n’était pas récompensée, ça ne valait pas la peine de rester honnête chez ses parents !

Enfin, toute la vendange fit fête à Suzanne. Elle embrassa des enfants qui avaient grandi, elle émotionna des vieillards en leur rappelant des souvenirs. Qu’on soit ce qu’on soit, on peut se passer du monde, lorsqu’on a fait fortune. Et celle-là avait bon cœur encore, de ne pas cracher sur sa famille et de revenir voir les amis, maintenant qu’elle était riche.

À onze heures, tous s’assirent, on mangea du pain et du fromage. Ce n’était pas qu’on eût appétit, car on se gavait de raisin depuis l’aube, le gosier poissé de sucre, la panse enflée et ronde comme une tonne ; et ça bouillait là-dedans, ça valait une purge : déjà, à chaque minute, une fille était obligée de filer derrière une haie. Naturellement, on en riait, les hommes se levaient et poussaient des oh ! oh ! pour lui faire la conduite. Bref, de la bonne gaieté, quelque chose de sain, qui rafraîchissait.

Et l’on achevait le pain et le fromage, lorsque Macqueron parut sur la route du bas, avec l’abbé Madeline. Du coup, l’on oublia Suzanne, il n’y eut plus de regards que pour le curé. Franchement, l’impression ne fut guère favorable : l’air d’une vraie perche, triste comme s’il portait le bon Dieu en terre. Cependant, il saluait devant chaque vigne, il disait un mot aimable à chacun, et l’on finit par le trouver bien poli, bien doux, pas fort enfin. On le ferait marcher, celui-là ! ça irait mieux qu’avec ce mauvais coucheur d’abbé Godard. Derrière son dos, on commençait à s’égayer. Il était arrivé en haut de la côte, il restait immobile, à regarder l’immensité plate et grise de la Beauce, pris d’une sorte de peur, d’une mélancolie désespérée, qui mouillèrent ses grands yeux clairs de montagnard, habitués aux horizons étroits des gorges de l’Auvergne.

Justement, la vigne des Buteau se trouvait là. Lise et Françoise coupaient les grappes, et Jésus-Christ qui n’avait pas manqué d’amener le père, était déjà soûl du raisin dont il se gorgeait, en ayant l’air de s’occuper à vider les paniers dans les hottes. Ça cuvait si fort dans sa peau, ça le gonflait d’un tel gaz, qu’il lui sortait du vent par tous les trous. Et, la présence d’un prêtre l’excitant, il fut incongru.

— Bougre de mal élevé ! lui cria Buteau. Attends au moins que monsieur le curé soit parti.

Mais Jésus-Christ n’accepta pas la réprimande. Il répondit en homme qui avait de l’usage, quand il voulait :

— Ce n’est pas à son intention, c’est pour mon plaisir.

Le père Fouan avait pris un siège par terre, comme il disait, las, heureux du beau temps et de la belle vendange. Il ricana en dessous, malicieusement, de ce que la Grande, dont la vigne était voisine, venait lui souhaiter le bonjour : celle-là aussi s’était remise à le considérer, depuis qu’elle lui savait des rentes. Puis, d’un saut, elle le quitta, en voyant de loin son petit-fils Hilarion profiter goulûment de son absence, pour s’empiffrer de raisin ; et elle tomba sur lui à coups de canne : cochon à l’auge qui en gâtait plus qu’il n’en gagnait !

— En v’là une, la tante, qui fera plaisir, quand elle claquera ! dit Buteau, en s’asseyant un instant près de son père, pour le flatter. Si c’est gentil, d’abuser de cet innocent, parce qu’il est fort et bête comme un âne !

Ensuite, il attaqua les Delhomme, qui se trouvaient en contre-bas, au bord de la route. Ils avaient le plus beau vignoble du pays, près de deux hectares d’un seul tenant, où ils étaient bien une dizaine à s’occuper. Leurs vignes très soignées donnaient des grappes comme pas un voisin n’en récoltait ; et ils en étaient si orgueilleux, qu’ils avaient l’air de vendanger à l’écart, sans s’égayer seulement des coliques brusques qui forçaient les filles à galoper. Sans doute, ça leur aurait cassé les jambes, de monter saluer leur père, car ils ne semblaient pas savoir qu’il était là. Cet empoté de Delhomme, un rude serin, avec sa pose au bon travail et à la justice ! et cette pie-grièche de Fanny, toujours à se fâcher pour une vesse de travers, exigeant qu’on l’adorât comme une image, sans même s’apercevoir des saletés qu’elle faisait aux autres !

— Le vrai, père, continua Buteau, c’est que je vous aime bien, tandis que mon frère et ma sœur… Vous savez, j’en ai encore le cœur gros, qu’on se soit quitté pour des foutaises.

Et il rejeta la chose sur Françoise, à qui Jean avait tourné la tête. Mais elle se tenait tranquille, à cette heure. Si elle bougeait, il était décidé à lui rafraîchir le sang, au fond de la mare.

— Voyons, père, faut se tâter… Pourquoi ne reviendriez-vous pas ?

Fouan resta muet, prudemment. Il s’attendait à cette offre, que son cadet lâchait enfin ; et il désirait ne répondre ni oui, ni non, parce qu’on ne savait jamais. Alors, Buteau continua, en s’assurant que son frère était à l’autre bout de la vigne :

— N’est-ce pas ? ce n’est guère votre place, chez cette fripouille de Jésus-Christ. On vous y trouvera peut-être bien assassiné, un de ces quatre matins… Et puis, tenez ! moi, je vous nourrirai, je vous coucherai, et je vous payerai quand même la pension.

Le père avait cligné les yeux, stupéfait. Comme il ne parlait toujours pas, le fils voulut le combler.

— Et des douceurs, votre café, votre goutte, quatre sous de tabac, enfin tout le plaisir !

C’était trop, Fouan prit peur. Sans doute, ça se gâtait, chez Jésus-Christ. Mais si les embêtements recommençaient, chez les Buteau ?

— Faudra voir, se contenta-t-il de dire, en se levant, afin de rompre l’entretien.

On vendangea jusqu’à la nuit tombante. Les voitures ne cessaient d’emmener les gueulebées pleines et de les ramener vides. Dans les vignes, dorées par le soleil couchant, sous le grand ciel rose, le va-et-vient des paniers et des hottes s’activait, au milieu de la griserie de tout ce raisin charrié. Et il arriva un accident à Berthe, elle fut prise d’une telle colique, qu’elle ne put même courir : sa mère et Lequeu durent lui faire un rempart de leurs corps, pendant qu’elle s’aponichait, parmi les échalas. Du plant voisin, on l’aperçut. Victor et Delphin voulaient lui porter du papier ; mais Flore et la Bécu les en empêchèrent, parce qu’il y avait des bornes que les mal élevés seuls dépassaient. Enfin, on rentra. Les Delhomme avaient pris la tête, la Grande forçait Hilarion à tirer avec le cheval, les Lengaigne et les Macqueron fraternisaient, dans la demi-ivresse qui attendrissait leur rivalité. Ce qu’on remarqua surtout, ce furent les politesses de l’abbé Madeline et de Suzanne : il la croyait sans doute une dame, à la voir la mieux habillée ; si bien qu’ils marchaient côte à côte, lui rempli d’égards, elle faisant la sucrée, demandant l’heure de la messe, le dimanche. Derrière eux, venait Jésus-Christ, qui, acharné contre la soutane, recommençait sa plaisanterie dégoûtante, dans une rigolade obstinée d’ivrogne. Tous les cinq pas, il levait la cuisse et en lâchait un. La garce se mordait les lèvres pour ne pas rire, le prêtre affectait de ne pas entendre ; et, très graves, accompagnés de cette musique, ils continuaient d’échanger des idées pieuses, à la queue du train roulant des vendanges.

Comme on arrivait à Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayèrent d’imposer silence à Jésus-Christ. Mais il allait toujours, en répétant que monsieur le curé aurait eu bien tort de se formaliser.

— Nom de Dieu ! quand on vous dit que ce n’est pas pour les autres ! C’est pour moi tout seul !

La semaine suivante, on fut donc invité à goûter le vin, chez les Buteau. Les Charles, Fouan, Jésus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir à sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la journée, Buteau avait enfûté son vin, six pièces qui s’étaient emplies à la chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancés : un, en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu ; un second, armé d’une barre, surveillait la fermentation, enfonçait le chapeau, au milieu des bouillonnements du moût ; un troisième, qui avait un pressoir, serrait le marc, s’en débarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et c’était ainsi dans chaque maison, et de tout ça, des cuves brûlantes, des pressoirs ruisselants, des tonneaux qui débordaient, de Rognes entier, s’épandait l’âme du vin, dont l’odeur forte aurait suffi pour soûler le monde.

Ce jour-là, au moment de quitter le Château, Fouan eut un pressentiment qui lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les cacher sur lui, car il avait cru voir Jésus-Christ et la Trouille regarder en l’air, avec des yeux drôles. Ils partirent tous les trois de bonne heure, ils arrivèrent chez les Buteau en même temps que les Charles.

La lune, en son plein, était si large, si nette, qu’elle éclairait comme un vrai soleil ; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l’âne, Gédéon, sous le hangar, avait la tête au fond d’un petit baquet. Cela ne l’étonnait point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignité, soulevait très bien les loquets avec la bouche ; mais, ce baquet l’intriguant, il s’approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu’on avait laissé plein de vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de Gédéon ! il le vidait !

— Eh ! Buteau, arrive !… Il en fait un commerce, ton âne !

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

— Quoi donc ?

— Le v’là qu’a tout bu !

Gédéon, au milieu de ces cris, finissait de pomper le liquide avec tranquillité. Peut-être bien qu’il sirotait ainsi depuis un quart d’heure, car le petit baquet contenait aisément une vingtaine de litres. Tout y avait passé, son ventre s’était arrondi comme une outre, à éclater du coup ; et, quand il releva enfin la tête, on vit son nez ruisseler de vin, son nez de pochard, où une raie rouge, sous les yeux, indiquait qu’il l’avait enfoncé jusque-là.

— Ah ! le jean-foutre ! gueula Buteau en accourant. C’est de ses tours ! Y a pas de gueux pareil pour les vices !

Lorsqu’on lui reprochait ses vices, Gédéon, d’habitude, avait l’air de s’en ficher, les oreilles élargies et obliques. Cette fois, étourdi, perdant tout respect, il ricana positivement, il dodelina du râble, pour exprimer la jouissance sans remords de sa débauche ; et, son maître le bousculant, il trébucha.

Fouan avait dû le caler de l’épaule.

— Mais le sacré cochon est soûl à crever !

— Soûl comme une bourrique, c’est le cas de le dire, fit remarquer Jésus-Christ, qui le contemplait d’un œil d’admiration fraternelle. Un baquet d’un coup, quel goulot !

Buteau, lui, ne riait guère, pas plus que Lise et que Françoise, accourues au bruit. D’abord, il y avait le vin perdu ; puis, ce n’était pas tant la perte que la confusion où les jetait cette vilaine conduite de leur âne, devant les Charles. Déjà ceux-ci pinçaient les lèvres, à cause d’Élodie. Pour comble de malheur, le hasard voulut que Suzanne et Berthe, qui se promenaient ensemble, rencontrassent l’abbé Madeline, juste devant la porte ; et ils s’étaient arrêtés tous les trois, ils attendaient. Une propre histoire, maintenant, avec tout ce beau monde, les yeux braqués !

— Père, poussez-le, dit Buteau à voix basse. Faut le rentrer vite à l’écurie.

Fouan poussa. Mais Gédéon, heureux, se trouvant bien, refusait de quitter la place, sans méchanceté, en soûlaud bon enfant, l’œil noyé et farceur, la bouche baveuse, retroussée par le rire. Il se faisait lourd, branlait sur ses jambes écartées, se rattrapait à chaque secousse, comme s’il eût jugé la plaisanterie drôle. Et, lorsque Buteau s’en mêla, poussant lui aussi, ce ne fut pas long : l’âne culbuta, les quatre fers en l’air, puis se roula sur le dos et se mit à braire si fort, qu’il semblait se foutre de tous les personnages qui le regardaient.

— Ah ! sale carcasse ! propre à rien ! je vas t’apprendre à te rendre malade ! hurla Buteau, en tombant sur lui à coups de talon.

Plein d’indulgence, Jésus-Christ s’interposa.

— Voyons, voyons… Puisqu’il est soûl, faut pas lui demander de la raison. Bien sûr qu’il ne t’entend pas, vaut mieux l’aider à retrouver son chez-lui.

Les Charles s’étaient écartés, absolument choqués de cette bête extravagante et sans conduite ; tandis qu’Élodie, très rouge, comme si elle avait eu à subir un spectacle indécent, détournait la tête. À la porte, le groupe du curé, de Suzanne et de Berthe, silencieux, protestait par son attitude. Des voisins arrivaient, commençaient à goguenarder tout haut. Lise et Françoise en auraient pleuré de honte.

Cependant, rentrant sa rage, Buteau, aidé de Fouan et de Jésus-Christ, travaillait à remettre Gédéon debout. Ce n’était pas une affaire commode, car le gaillard pesait bien comme les cinq cent mille diables, avec le baquet qui lui roulait dans le ventre. Dès qu’on l’avait redressé d’un bout, il croulait de l’autre. Tous les trois s’épuisaient à l’arc-bouter, à l’étayer de leurs genoux et de leurs coudes. Enfin, ils venaient de le planter sur les quatre pieds, ils l’avaient même fait avancer de quelques pas, lorsque, dans une brusque révérence en arrière, il culbuta de nouveau. Et il y avait toute la cour à traverser, pour gagner l’écurie. Jamais on n’y arriverait. Comment faire ?

— Nom de Dieu de nom de Dieu ! juraient les trois hommes, en le regardant sous toutes les faces, sans savoir dans quel sens le prendre.

Jésus-Christ eut l’idée de l’accoter au mur du hangar ; de là, on ferait le tour, en suivant le mur de la maison, jusqu’à l’écurie. Ça marcha d’abord, bien que l’âne s’écorchât contre le plâtre. Le malheur fut que ce frottement lui devint sans doute insupportable. Tout d’un coup, se débarrassant des mains qui le collaient à la muraille, il rua, il gambada.

Le père avait failli s’étaler, les deux frères criaient :

— Arrêtez-le, arrêtez-le !

Alors, sous la blancheur éclatante de la lune, on vit Gédéon battant la cour, en un zigzag frénétique, avec ses deux grandes oreilles échevelées. On lui avait trop remué le ventre, il en était malade. Un premier haut-le-cœur l’arrêta, tout chavirait. Il voulut repartir, il retomba planté sur ses jambes raidies. Son cou s’allongeait, une houle terrible agitait ses côtes. Et, dans un tangage d’ivrogne qui se soulage, piquant la tête en avant à chaque effort, il dégueula comme un homme.

Un rire énorme avait éclaté à la porte, parmi les paysans amassés, pendant que l’abbé Madeline, faible d’estomac, pâlissait, entre Suzanne et Berthe, qui l’emmenèrent avec des mots d’indignation. Mais l’attitude offensée des Charles disait surtout combien l’exhibition d’un âne dans un état pareil, était contraire aux bonnes mœurs, même à la simple politesse qu’on doit aux passants. Élodie, éperdue, pleurante, s’était jetée au cou de sa grand’mère, en demandant s’il allait mourir. Et M. Charles avait beau crier : « Assez ! assez ! » de son ancienne voix impérieuse de patron obéi, le bougre continuait, la cour en était pleine, des lâchures furieuses d’écluse, un vrai ruisseau rouge qui coulait dans la mare. Puis il glissa, se vautra là dedans, les cuisses ouvertes, si peu convenable, que jamais soûlard, étalé en travers d’une rue, n’a dégoûté à ce point les gens. On aurait dit que ce misérable le faisait exprès, pour jeter le déshonneur sur ses maîtres. C’en était trop. Lise et Françoise, les mains sur les yeux, s’enfuirent, se réfugièrent au fond de la maison.

— Assez donc ! emportez-le !

En effet, il n’y avait pas d’autre parti à prendre, car Gédéon, devenu plus mou qu’une chiffe, alourdi de sommeil, s’endormait. Buteau courut chercher une civière, six hommes l’aidèrent à y charger l’âne. On l’emporta, les membres abandonnés, la tête ballante, ronflant déjà d’un tel cœur, qu’il avait l’air de braire et de se foutre encore du monde.

Naturellement, cette aventure gâta d’abord le repas. Bientôt, on se remit, on finit même par fêter si largement le vin nouveau, que tous, vers onze heures, étaient comme l’âne. À chaque instant, il y en avait un qui sortait dans la cour, pour un besoin.

Le père Fouan était très gai. Peut-être, tout de même, qu’il ferait bien de reprendre pension chez son cadet, car le vin y serait bon cette année. Il avait dû quitter la salle à son tour, il roulait ça dans sa tête, au milieu de la nuit noire, lorsqu’il entendit Buteau et Lise, sortis derrière son dos, accroupis côte à côte le long de la haie, et se querellant, parce que le mari reprochait à la femme de ne pas se montrer assez tendre avec son père. Sacrée dinde ! fallait l’embobiner, pour le ravoir et lui étourdir son magot. Le vieux, dégrisé, tout froid, eut un geste, s’assura qu’on ne lui avait pas volé les papiers dans sa poche ; et, quand on se fut tous embrassés en partant, quand il se retrouva au Château, il était bien résolu à ne point en déménager. Mais, la nuit même, il eut une vision qui le glaça : la Trouille en chemise, à travers la chambre, rôdant, fouillant sa culotte, sa blouse, regardant jusque dans ses souliers. Évidemment, Jésus-Christ, n’ayant plus trouvé le magot envolé de la marmite aux lentilles, envoyait sa fille le chercher pour l’étourdir, comme disait Buteau.

Du coup, Fouan ne put rester au lit, tellement ce qu’il avait vu lui travaillait le crâne. Il se leva, ouvrit la fenêtre. La nuit était blanche de lune, l’odeur du vin montait de Rognes, mêlée à celle des choses qu’on enjambait depuis huit jours le long des murs, tout ce bouquet violent des vendanges. Que devenir ? où aller ? Son pauvre argent, il ne le quitterait plus, il se le coudrait sur la peau. Puis, comme le vent lui soufflait l’odeur au visage, l’idée de Gédéon lui revint : c’était rudement bâti, un âne ! ça prenait dix fois du plaisir comme un homme, sans en crever. N’importe ! volé chez son cadet, volé chez son aîné, il n’avait pas le choix. Le mieux était de rester au Château et d’ouvrir l’œil, en attendant. Tous ses vieux os en tremblaient.