La Terre/Quatrième partie/2

La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 297-313).


II


Dès le lendemain, Fouan alla s’installer chez les Buteau. Le déménagement ne dérangea personne : deux paquets de hardes, que le vieux tint à porter lui-même, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent provoquer une explication. Il partit, sans répondre un mot.

Chez les Buteau, on lui donna, derrière la cuisine, la grande pièce du rez-de-chaussée, où, jusque-là, on n’avait serré que la provision de pommes de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis était qu’une lucarne, placée à deux mètres, l’éclairait seule d’un jour de cave. Et le sol de terre battue, les tas de légumes, les détritus jetés dans les coins, y entretenaient une humidité qui coulait en larmes jaunes sur le plâtre nu des murailles. D’ailleurs, on laissa tout, on ne débarrassa qu’un angle, pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le vieux parut enchanté.

Alors, Buteau triompha. Depuis que Fouan était chez les Delhomme, il enrageait de jalousie, car il n’ignorait pas ce qu’on disait dans Rognes : bien sûr que ça ne gênait point les Delhomme, de nourrir leur père ; tandis que les Buteau, dame ! ils n’avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers temps, le poussa-t-il à la nourriture, rien que pour l’engraisser, histoire de prouver qu’on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le père laisserait certainement à celui de ses enfants qui l’aurait gardé. D’autre part, ne l’ayant plus à sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer à lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu’il fit en effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calculé, il s’était dit qu’il aurait la gloire d’être un bon fils, en ne rien sortant de sa poche, et avec l’espérance d’en être récompensé, plus tard ; sans parler du magot qu’il soupçonnait toujours au vieux, bien qu’il ne fût jamais parvenu à avoir une certitude.

Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le fêtait, on le montrait aux voisins : hein ? quelle mine de prospérité ! avait-il l’air de dépérir ? Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l’occupaient, le chatouillaient au cœur. Mais il était surtout heureux de retourner à ses manies de vieil homme, d’être plus libre, dans le laisser-aller plus grand de la maison. Quoique bonne ménagère, et propre, Lise n’avait pas les raffinements ni les susceptibilités de Fanny, et il pouvait cracher partout, sortir, rentrer à sa guise, manger à chaque minute, par cette habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une tartine, au gré des heures de travail. Trois mois s’écoulèrent ainsi, on était en décembre, des froids terribles gelaient l’eau de sa cruche, au pied de son lit ; mais il ne se plaignait pas, les dégels même avaient beau tremper la pièce, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie battante, il trouvait ça naturel, il avait vécu dans cette rudesse. Pourvu qu’il eût son tabac, son café, et qu’on ne le taquinât point, disait-il, le roi n’était pas son oncle.

Ce qui commença de gâter les choses, ce fut qu’un matin de clair soleil, rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu’on le croyait déjà sorti, Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Françoise sur les pommes de terre. La fille, qui se défendait gaillardement, sans un mot, se ramassa, quitta la pièce, après avoir pris les betteraves qu’elle y venait chercher pour ses vaches ; et le vieux, resté seul en face de son fils, se fâcha.

— Sale cochon, avec cette gamine, à côté de ta femme !… Et elle ne voulait pas, je l’ai bien vue qui gigotait !

Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n’accepta pas la remontrance.

— Est-ce que vous avez à y foutre le nez ? Fermez les quinquets, taisez votre bec, ou ça tournera mal !

Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s’était de nouveau enragé après Françoise. Il avait attendu que son bras cassé fût solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison, certain que s’il l’avait une fois, elle serait ensuite à lui tant qu’il voudrait. N’était-ce pas la meilleure façon de reculer le mariage, de garder la fille et de garder la terre ? Ces deux passions arrivaient même à se confondre, l’entêtement à ne rien lâcher de ce qu’il tenait, la possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mâle, fouetté par la résistance. Sa femme devenait énorme, un tas à remuer ; et elle nourrissait, elle avait toujours Laure pendue aux tétines ; tandis que l’autre, la petite belle-sœur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi élastique et ferme que les pis d’une génisse. D’ailleurs, il ne crachait pas plus sur l’une que sur l’autre : ça lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune agréable dans son genre. Il était assez bon coq pour deux poules, il rêvait une vie de pacha, soigné, caressé, gorgé de jouissance. Pourquoi n’aurait-il pas épousé les deux sœurs, si elles y consentaient ? Un vrai moyen de resserrer l’amitié et d’éviter le partage des biens, dont il s’épouvantait, comme si on l’avait menacé de lui couper un membre !

Et, de là, dans l’étable, dans la cuisine, partout, dès qu’ils étaient seuls une minute, l’attaque et la défense brusques, Buteau se ruant, Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée : lui, envoyant la main sous la jupe, l’empoignant là, à nu, en un paquet de peau et de crinière, ainsi qu’une bête qu’on veut monter ; elle, les dents serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d’un grand coup de poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine brûlante, un souffle étouffé, le bruit amorti de la lutte : il retenait un cri de douleur, elle rabattait sa robe, s’en allait en boitant, le bas-ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise était dans la pièce d’à côté, même dans la même pièce, le dos tourné pour ranger le linge d’une armoire, comme si la présence de sa femme l’eût excité, certain du silence fier et têtu de la gamine.

Cependant, depuis que le père Fouan les avait vus sur les pommes de terre, des querelles éclataient. Il était allé dire crûment la chose à Lise, pour qu’elle empêchât son mari de recommencer ; et celle-ci, après lui avoir crié de se mêler de ses affaires, s’était emportée contre sa cadette : tant pis pour elle, si elle agaçait les hommes ! car autant d’hommes, autant de cochons, fallait s’y attendre ! Le soir, pourtant, elle avait fait à Buteau une telle scène, que, le lendemain, elle était sortie de leur chambre avec un œil à demi fermé et noir d’un coup de poing, égaré pendant l’explication. Dès ce moment, les colères ne cessèrent plus, se gagnèrent des uns aux autres : il y en avait toujours deux qui se mangeaient, le mari et la femme, ou la belle-sœur et le mari, ou la sœur et la sœur, quand les trois n’étaient pas à se dévorer ensemble.

Ce fut alors que la haine lente, inconsciente, s’aggrava entre Lise et Françoise. Leur bonne tendresse de jadis en arrivait à une rancune sans raison apparente, qui les heurtait du matin au soir. Au fond, la cause unique était l’homme, ce Buteau, tombé là comme un ferment destructeur. Françoise, dans le trouble dont il l’exaspérait, aurait succombé depuis longtemps, si sa volonté ne s’était bandée contre le besoin de se laisser faire, chaque fois qu’il la touchait. Elle s’en punissait durement, entêtée à cette idée simple du juste, ne rien donner d’elle, ne rien prendre aux autres ; et sa colère était de se sentir jalouse, d’exécrer sa sœur, parce que celle-ci avait à elle cet homme, près duquel elle-même serait morte d’envie, plutôt que de partager. Quand il la poursuivait, débraillé, le ventre en avant, elle crachait furieusement sur sa nudité de mâle, elle le renvoyait à sa femme, avec ce crachat : c’était un soulagement à son désir combattu, comme si elle eût craché au visage de sa sœur, dans le mépris douloureux du plaisir dont elle n’était pas. Lise, elle, n’avait point de jalousie, certaine que Buteau s’était vanté en gueulant qu’il se servait d’elles deux ; non qu’elle le crût incapable de la chose ; mais elle était convaincue que la petite, avec son orgueil, ne céderait pas. Et elle lui en voulait uniquement de ce que ses refus changeaient la maison en un véritable enfer. Plus elle grossissait, plus elle se tassait dans sa graisse, satisfaite de vivre, d’une gaieté d’égoïsme rapace, ramenant à elle la joie d’alentour. Était-ce possible qu’on se disputât de la sorte, qu’on se gâtât l’existence lorsqu’on avait tout pour être heureux ! Ah ! la bougresse de gamine, dont le sacré caractère était la seule cause de leurs embêtements !

Chaque soir, quand elle se couchait, elle criait à Buteau :

— C’est ma sœur, mais qu’elle ne recommence pas à m’aguicher, ou je te la flanque dehors !

Lui, n’entendait pas de cette oreille.

— Un joli coup ! tout le pays nous tomberait dessus… Nom de Dieu de femelles ! c’est moi qui vas vous foutre à dessaler ensemble dans la mare, pour vous mettre d’accord !

Deux mois encore se passèrent, et Lise, bousculée, hors d’elle, aurait sucré deux fois son café, comme elle le disait, sans le trouver bon. Les jours où sa sœur avait repoussé une nouvelle attaque de son homme, elle le devinait à une recrudescence de méchante humeur ; si bien qu’elle vivait maintenant dans la crainte de ces échecs de Buteau, anxieuse quand il filait sournoisement derrière la jupe de Françoise, certaine de le voir reparaître brutal, cassant tout, torturant la maison. C’étaient des journées abominables, et elle ne les pardonnait point à la fichue entêtée qui ne faisait rien pour arranger les choses.

Un jour surtout, ce fut terrible. Buteau qui était descendu à la cave, avec Françoise, tirer du cidre, en remonta si mal arrangé, si rageur, que pour une bêtise, pour sa soupe qui était trop chaude, il lança son assiette contre le mur, puis s’en alla, en renversant Lise d’une gifle à tuer un bœuf.

Celle-ci se ramassa, pleurante, saignante, la joue enflée. Et elle se jeta sur sa sœur, elle cria :

— Salope ! couche avec, à la fin !… J’en ai assez, je file, moi ! si tu t’obstines, pour me faire battre !

Françoise l’écoutait, saisie, toute pâle.

— Aussi vrai que Dieu m’entend, j’aime mieux ça !… Il nous fichera la paix peut-être !

Elle était retombée sur une chaise, elle pleurait à petits sanglots ; et toute sa grasse personne qui fondait, disait son abandon, son unique désir d’être heureuse, même au prix d’un partage. Du moment qu’elle garderait sa part, ça ne la priverait de rien. On se faisait des idées bêtes là-dessus, car ce n’était bien sûr pas comme le pain qui s’use à être mangé. Est-ce qu’on n’aurait pas dû s’entendre, se serrer les uns contre les autres pour le bon accord, enfin vivre en famille ?

— Voyons, pourquoi ne veux-tu pas ?

Révoltée, étranglée, Françoise ne trouva que ce cri de colère :

— Tu es plus dégoûtante que lui !

Elle s’en alla de son côté sangloter dans l’étable, où la Coliche la regarda de ses gros yeux troubles. Ce qui l’indignait, ce n’était pas la chose en elle-même, c’était ce rôle de complaisance, le coup de noce toléré, la paix du ménage. Si elle avait eu l’homme à elle, jamais elle n’en aurait cédé un bout, pas même grand comme ça ! Sa rancune contre sa sœur devint du mépris, elle se jura d’y laisser toute la peau de son corps, plutôt que de consentir, à présent.

Mais, dès ce jour, la vie se gâta davantage, Françoise devint le souffre-douleur, la bête sur qui l’on tapait. Elle était rabaissée au rôle de servante, écrasée de gros travaux, continuellement grondée, bousculée, meurtrie. Lise ne lui tolérait plus une heure de flâne, la faisait sauter du lit avant l’aube, la gardait si tard, la nuit, que la malheureuse, parfois, s’endormait, sans avoir la force de se déshabiller. Sournoisement, Buteau la martyrisait de petites privautés, des claques sur les reins, des pinçons aux cuisses, toutes sortes de caresses féroces, qui la laissaient en sang, les yeux pleins de larmes, raidie dans son obstination de silence. Lui, ricanait, s’y contentait un peu, quand il la voyait défaillir, en retenant le cri de sa chair blessée. Elle en avait le corps bleui, zébré d’éraflures et de contusions. Devant sa sœur, elle mettait surtout son courage à ne pas même tressaillir, pour nier le fait, comme s’il n’eût pas été vrai que ces doigts d’homme lui fouillaient la peau. Cependant, elle n’était pas toujours maîtresse de la révolte de ses muscles, elle répondait par un soufflet, à la volée ; et, alors, il y avait des batailles, Buteau la rossait, tandis que Lise, sous prétexte de les séparer, cognait sur les deux, à grands coups de sabot. La petite Laure et son frère Jules poussaient des hurlements. Tous les chiens d’alentour aboyaient, ça faisait pitié aux voisins. Ah ! la pauvre enfant, elle avait de la constance, de rester dans cette galère !

C’était, en effet, l’étonnement de Rognes. Pourquoi Françoise ne se sauvait-elle pas ? Les malins hochaient la tête : elle n’était point majeure, il lui fallait attendre dix-huit mois ; et se sauver, se mettre dans son tort, sans pouvoir emporter son bien, dame ! elle avait raison d’y réfléchir à deux fois. Encore si le père Fouan, son tuteur, l’avait soutenue ! Mais lui-même n’était guère à la noce, chez son fils. La peur des éclaboussures le faisait se tenir tranquille. D’ailleurs, la petite lui défendait de s’occuper de ses affaires, dans une bravoure et une fierté farouches de fille qui ne compte que sur elle.

Désormais, toutes les querelles finissaient par les mêmes injures.

— Mais fous donc le camp ! fous donc le camp !

— Oui, c’est ce que vous espérez… Autrefois, j’étais trop bête, je voulais partir… Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J’attends ma part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui ! j’aurai tout !

La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Françoise se trouvât enceinte des œuvres de Jean. Depuis qu’il les avait surpris, dans la meule, il calculait les jours, il la surveillait d’un œil oblique, inquiet de son ventre ; car la venue d’un enfant aurait tout gâté, en nécessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu’elle ne pouvait être grosse. Mais, quand elle eut remarqué qu’il s’intéressait à sa taille, elle s’en amusa, elle fit exprès de se tenir le ventre en avant, pour lui faire croire qu’il enflait. Maintenant, dès qu’il l’empoignait, elle le sentait qui la tâtait là, qui la mesurait de ses gros doigts ; et elle finit par lui dire, d’un air de défi :

— Va, il y en a un ! il pousse !

Un matin même, elle plia des torchons qu’elle banda sur elle. On faillit se massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d’assassin qu’il lui jetait : bien sûr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le brutal lui aurait allongé quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa les farces, rentra son ventre. D’ailleurs, elle le surprit dans sa chambre, le nez dans son linge sale, en train de s’assurer des choses.

— Fais-en donc un ! lui dit-il goguenard.

Et elle répondit, toute pâle, rageuse :

— Si je n’en fais pas, c’est que je ne veux pas.

C’était vrai, elle se refusait à Jean, avec obstination. Buteau n’en triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l’amoureux : un beau mâle, je t’en fiche ! il était donc pourri, qu’il ne pouvait pas faire un enfant ? Ça cassait le bras du monde, par traîtrise ; mais ça n’était seulement pas capable d’emplir une fille, tellement ça manquait de nerf ! Dès lors, il poursuivit Françoise d’allusions, il l’accabla elle-même de plaisanteries sur le cul de son chaudron qui fuyait.

Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la gueule ; et il guettait toujours Françoise, il la suppliait de céder : on verrait bien s’il ne lui collait pas un enfant, et un gros ! Son désir, maintenant, se doublait de colère. Mais, chaque fois, elle trouvait une nouvelle excuse, dans l’ennui qu’elle éprouvait à l’idée de recommencer ça, avec ce garçon. Elle ne le détestait pas, elle n’avait pas envie de lui, simplement ; et il fallait qu’elle ne le désirât vraiment guère, pour ne point défaillir et se livrer, lorsqu’elle tombait entre ses bras, derrière une haie, encore furieuse et rouge d’une attaque de Buteau. Ah ! le cochon ! Elle ne parlait que de ce cochon-là, passionnée, excitée, tout d’un coup refroidie, dès que l’autre voulait profiter et la prendre. Non, non, ça lui faisait honte ! Un jour, poussée à bout, elle le remit à plus tard, au soir de leur mariage. C’était la première fois qu’elle s’engageait, car elle avait évité jusque-là de répondre nettement, quand il la demandait pour femme. Dès lors, ce fut comme entendu : il l’épouserait, mais après sa majorité, aussitôt qu’elle serait maîtresse de son bien et qu’elle pourrait exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prêcha la patience, il cessa de la tourmenter, excepté dans les moments où l’idée de rire le tenait trop fort. Elle, soulagée, tranquillisée par le vague de cette échéance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour l’empêcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d’un air de femme susceptible qui ne désirait risquer d’avoir un petit que de son homme.

Cependant, Buteau, certain qu’elle n’était pas enceinte, avait une autre crainte, celle qu’elle ne le devînt, si elle retournait avec Jean. Il continuait de le défier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout que celui-ci jurait d’emplir Françoise jusqu’aux yeux, comme jamais fille n’avait été pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant d’elle l’emploi de chacune de ses minutes, la tenant à l’attache, sous la menace du fouet, ainsi qu’une bête domestique dont on craint les farces ; et c’était un supplice nouveau, elle sentait toujours derrière ses jupes son beau-frère ou sa sœur, elle ne pouvait aller au trou à fumier pour un besoin, sans rencontrer un œil qui l’épiait. La nuit, on l’enfermait dans sa chambre ; même, un soir, après une dispute, elle avait trouvé un cadenas condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand même à s’échapper, il y avait à son retour d’abominables scènes, des interrogatoires, parfois des visites, le mari l’empoignant aux épaules, tandis que la femme la déshabillait à moitié, pour voir. Elle en fut rapprochée de Jean, elle en arriva à lui donner des rendez-vous, heureuse de braver les autres. Peut-être lui aurait-elle cédé enfin, si elle les avait eus là, derrière elle. En tout cas, elle acheva de se promettre, elle lui jura, sur ce qu’elle avait de plus sacré, que Buteau mentait, lorsqu’il se vantait de coucher avec les deux sœurs, dans l’idée de faire le coq et de forcer à être des choses qui n’étaient pas. Jean, tourmenté d’un doute, trouvant au fond l’affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en se quittant, ils s’embrassèrent, très bons amis, si bien qu’à partir de ce jour, elle le prit pour confident et conseil, tâchant de le voir à la moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait plus du tout, la traitait en camarade avec qui l’on a des intérêts communs.

Maintenant, chaque fois que Françoise courait rejoindre Jean derrière un mur, la conversation était la même. Elle dégrafait violemment son corsage, ou retroussait sa jupe.

— Tiens ! ce cochon-là m’a encore pincée.

Il constatait, restait froid et résolu.

— Ça se payera, faut montrer ça aux voisines… Surtout, ne te revenge pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.

— Et ma sœur tiendrait la chandelle, tu sais ! Est-ce qu’hier, lorsqu’il a sauté sur moi, elle n’a pas filé, au lieu de lui allonger par derrière un seau d’eau froide !

— Ta sœur, elle finira mal avec ce bougre… Tout ça est bon. Si tu ne veux pas, il ne peut pas, c’est sûr ; et, quant au reste, qu’est-ce que ça nous fiche ?… Soyons d’accord, il est foutu.

Le père Fouan, bien qu’il évitât de s’en mêler, était de toutes les querelles. S’il se taisait, on le forçait à prendre parti ; s’il sortait, il retombait au retour dans un ménage en déroute, où sa présence suffisait souvent à rallumer les colères. Jusque-là, il n’avait pas souffert réellement, physiquement ; tandis que commençaient à cette heure les privations, le pain mesuré, les douceurs supprimées. On ne le bourrait plus de nourriture ainsi qu’aux premiers jours, chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures : quel trou ! moins on travaillait, plus on bâfrait, alors ! Il était guetté, dévalisé, tous les trimestres, quand il revenait de toucher à Cloyes la rente que M. Baillehache lui faisait, sur les trois mille francs de la maison. Françoise en arrivait à voler des sous à sa sœur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait, elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait très mal dans la chambre humide où il couchait, depuis qu’il avait cassé un carreau de la lucarne, qu’on avait bouchée avec de la paille, pour éviter la dépense de cette vitre à remettre. Ah ! ces gueux d’enfants, tous les mêmes ! Il grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d’avoir quitté les Delhomme, désespéré d’être tombé d’un mal dans un pire. Mais ce regret, il le cachait, ne le témoignait que par des mots involontaires, car il savait que Fanny avait dit : « Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre ! » ! Et c’était fini, cela lui restait pour toujours, comme une barre obstinée, en travers du cœur. Il serait plutôt mort de faim et de colère chez les Buteau, que de retourner s’humilier chez les Delhomme.

Justement, un jour que Fouan revenait à pied de Cloyes, après s’être fait payer sa rente chez le notaire, et qu’il s’était assis au fond d’un fossé, Jésus-Christ, qui flânait par là, visitant des terriers à lapins, l’aperçut très absorbé, profondément occupé à compter des pièces de cent sous, dans son mouchoir. Il s’accroupit aussitôt, rampa, arriva au-dessus de son père sans bruit ; et là, allongé, il eut la surprise de lui voir nouer soigneusement une grosse somme, peut-être bien quatre-vingts francs : ses yeux flambèrent, un rire silencieux découvrit ses dents de loup. Tout de suite, l’ancienne idée d’un magot lui était venue. Évidemment, le vieux avait des titres cachés, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en profitant de sa visite à M. Baillehache. La première pensée de Jésus-Christ fut de larmoyer et d’arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin, un autre plan s’élargissait dans sa tête, il s’écarta aussi doucement qu’il s’était approché, d’un glissement souple de couleuvre ; de sorte que Fouan, remonté sur la route, n’eut aucune méfiance, en le rencontrant cent pas plus loin, avec l’allure désintéressée d’un gaillard, qui, lui aussi, rentrait à Rognes. Ils achevèrent le chemin ensemble, ils causèrent, le père tomba fatalement sur les Buteau, des sans-cœur, qu’il accusait de le faire crever de faim ; et le fils, bonhomme, les yeux mouillés, proposa de le sauver de ces canailles en le prenant chez lui à son tour. Pourquoi non ? On ne s’embêtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une sacrée cuisine, quand il y avait des sous !

Étonné de la proposition, pris d’une inquiétude vague, Fouan refusa. Non, non, ce n’était pas à son âge qu’on se mettait à courir de l’un chez l’autre et à changer ses habitudes tous les ans.

— Enfin, père, c’est de bon cœur, vous réfléchirez… Voilà, vous savez toujours que vous n’êtes pas à la rue. Venez au Château, lorsque vous en aurez assez, de ces crapules !

Et Jésus-Christ le quitta, perplexe, intrigué, se demandant à quoi le vieux pouvait manger ses rentes, puisque, décidément, il en avait. Quatre fois par année, un tas pareil de pièces de cent sous, ça devait faire au moins trois cents francs. S’il ne les mangeait pas, c’était donc qu’il les gardait ? Faudrait voir ça. Un fameux magot, alors !

Ce jour-là, un jour doux et humide de novembre, lorsque le père Fouan rentra, Buteau voulut le dévaliser des trente-sept francs cinquante, qu’il touchait tous les trois mois, depuis la vente de sa maison. Il était convenu, d’ailleurs, que le vieux les lui abandonnait, ainsi que les deux cents francs annuels des Delhomme. Mais, cette fois, une pièce de cent sous s’était égarée parmi celles qu’il avait nouées dans son mouchoir ; et, quand il eut retourné ses poches et qu’il n’en tira que trente-deux francs cinquante, son fils s’emporta, le traita de filou, l’accusa d’avoir fricassé les cinq francs, à de la boisson et à des horreurs. Saisi, la main sur son mouchoir, avec la peur sourde qu’on ne le visitât, le père bégayait des explications, jurait ses grands dieux qu’il devait les avoir perdus, en se mouchant. Une fois de plus, la maison fut en l’air jusqu’au soir.

Ce qui rendait Buteau d’une humeur féroce, c’était qu’en ramenant sa herse, il avait aperçu Jean et Françoise, fuyant derrière un mur. Celle-ci, sortie sous le prétexte de faire de l’herbe pour ses vaches, ne reparaissait plus, car elle se doutait de la scène qui l’attendait. La nuit tombait déjà, et Buteau, furieux, sortait à chaque minute dans la cour, allait jusqu’à la route, guetter si cette garce-là, enfin, revenait du mâle. Il jurait tout haut, lâchait des ordures, sans voir le père Fouan, qui s’était assis sur le banc de pierre, après la querelle, se calmant, respirant la douceur tiède, qui faisait de ce novembre ensoleillé un mois de printemps.

Un bruit de sabots monta de la pente, Françoise parut, pliée en deux, les épaules chargées d’un énorme paquet d’herbe, qu’elle avait noué dans une vieille toile. Elle soufflait, elle suait, à moitié cachée sous le tas.

— Ah ! nom de Dieu de traînée ! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi, à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu’il y a de la besogne ici !

Et il la culbuta dans le paquet d’herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison, pour l’engueuler.

— Eh ! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le derrière !… Tu n’as pas honte !

Mais Buteau, déjà, avait empoigné la fille sous la jupe, à pleine main. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu’il la troussait sur l’herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.

— Sacrée cateau, faut cette fois que j’y passe à mon tour… Quand le tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer après l’autre !

Alors, une lutte furieuse s’engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise, debout, qui regardait et laissait faire ; pendant que son homme, vautré, jeté de côté à chaque seconde, s’épuisait en vain, se satisfaisait quand même, au petit bonheur, n’importe où.

Quand ce fut fini, Françoise, d’une dernière secousse, put se dégager, râlante, bégayante.

— Cochon ! cochon ! cochon !… Tu n’as pas pu, ça ne compte pas… Je m’en fiche, de ça ! jamais tu n’y arriveras, jamais !

Elle triomphait, elle avait pris une poignée d’herbe et elle s’en essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D’un geste de bravade, elle jeta la poignée d’herbe aux pieds de sa sœur.

— Tiens ! c’est à toi… Ce n’est pas ta faute si je te le rends !

Lise, d’une gifle, lui fermait la bouche, lorsque le père Fouan, qui avait quitté le banc de pierre, révolté, intervint en brandissant sa canne.

— Bougres de saligots, tous les deux ! voulez-vous bien la laisser tranquille !… En v’là assez, hein ?

Des lumières paraissaient chez les voisins, on commençait à s’inquiéter de cette tuerie, et Buteau se hâta de pousser son père et la petite au fond de la cuisine, où une chandelle éclairait Laure et Jules terrifiés, réfugiés dans un coin. Lise rentra aussi, saisie et muette depuis que le vieux était sorti de l’ombre. Il continuait, s’adressant à elle :

— Toi, c’est trop dégoûtant et trop bête… Tu regardais, je t’ai vue.

Buteau, de toute sa force, allongea un coup de poing au bord de la table.

— Silence ! c’est fini… Je cogne sur le premier qui continue.

— Et si je veux continuer, moi ! demanda Fouan, la voix tremblante, est-ce que tu cogneras ?

— Sur vous comme sur les autres… Vous m’embêtez !

Françoise, bravement, s’était mise entre eux.

— Je vous en prie, mon oncle, ne vous en mêlez point… Vous avez bien vu que je suis assez grande fille pour me défendre.

Mais le vieux l’écarta.

— Laisse, ça ne te regarde plus… C’est mon affaire.

Et, levant sa canne :

— Ah ! tu cognerais, bandit !… Faudrait voir si ce n’est pas à moi de te corriger.

D’une main prompte, Buteau lui arracha le bâton, qu’il envoya sous l’armoire ; et, goguenard, les yeux mauvais, il se planta, lui parla dans le visage.

— Voulez-vous me foutre la paix, hein ? Si vous croyez que je vais tolérer vos airs, ah ! non ! Regardez-moi donc, pour voir comment je m’appelle !

Tous les deux, face à face, se turent un instant, terribles, cherchant à se dompter du regard. Le fils, depuis le partage des biens, s’était élargi, carré sur les jambes, avec ses mâchoires qui avançaient davantage, dans sa tête de dogue, au crâne resserré et fuyant ; tandis que le père, exterminé par ses soixante ans de travail, séché encore, la taille cassée, n’avait gardé de son visage réduit que le nez immense.

— Comment tu t’appelles ? reprit Fouan, je le sais trop, je t’ai fait.

Buteau ricana.

— Fallait pas me faire… Ah ! mais, oui ! ça y est, chacun son tour. Je suis de votre sang, je n’aime pas qu’on me taquine… Et encore un coup, foutez-moi la paix, ou ça tournera mal !

— Pour toi, bien sûr… Jamais je n’ai parlé ainsi à mon père.

— Oh ! la, la, en voilà une raide !… Votre père, vous l’auriez crevé, s’il n’était pas mort !

— Sale cochon, tu mens !… Et, nom de Dieu de nom de Dieu ! tu vas ravaler ça tout de suite.

Françoise, une seconde fois, tenta de s’interposer. Lise elle-même fit un effort, effrayée, désespérée de ce nouveau tracas. Mais les deux hommes les bousculèrent, pour se rapprocher et se souffler leur violence avec leur haleine, sang contre sang, dans ce heurt de la brutale autorité que le père avait léguée au fils.

Fouan voulut se grandir, en essayant de retrouver son ancienne toute-puissance de chef de famille. Pendant un demi-siècle, on avait tremblé sous lui, la femme, les enfants, les bêtes, lorsqu’il détenait la fortune avec le pouvoir.

— Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire danser, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire !

La main haute, il menaçait, du geste dont il les faisait tous rentrer en terre, autrefois.

— Dis que tu as menti…

Buteau, qui, au vent de la gifle, dans sa jeunesse, levait le coude et se garait, en claquant des dents, se contenta de hausser les épaules, d’un air de moquerie insultante.

— Si vous croyez que vous me faites peur !… C’était bon quand vous étiez le maître, des machines comme ça.

— Je suis le maître, le père.

— Allons donc, vieux farceur, vous n’êtes rien du tout… Ah ! vous ne voulez pas me foutre la paix !

Et, voyant la main vacillante du vieillard s’abaisser pour taper, il la saisit au vol, il la garda, l’écrasa dans sa poigne rude.

— Sacré têtu que vous êtes, faut donc qu’on se fâche pour vous entrer dans la caboche qu’on se fiche de vous, à cette heure !… Est-ce que vous êtes bon à quelque chose ? Vous coûtez, v’là tout !… Lorsqu’on a fait son temps et qu’on a passé la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder davantage !

Il secouait son père, en appuyant sur les mots ; puis, d’une dernière secousse, il l’envoya, grelottant, trébuchant, tomber à reculons sur une chaise, près de la fenêtre. Et le vieux resta là, à suffoquer une minute, vaincu, dans l’humiliation de son ancienne autorité morte. C’était fini, il ne comptait plus, depuis qu’il s’était dépouillé.

Un grand silence régna, tous demeuraient les mains ballantes. Les enfants n’avaient pas soufflé, de peur des gifles. Puis, la besogne reprit, comme s’il ne s’était rien passé.

— Et l’herbe ? demanda Lise, est-ce qu’on la laisse dans la cour ?

— Je vas la mettre au sec, répondit Françoise.

Lorsqu’elle fut rentrée et qu’on eut dîné, Buteau, incorrigible, enfonça la main dans son corsage ouvert, pour chercher une puce, qui la piquait, disait-elle. Cela ne la fâchait plus, elle plaisanta même.

— Non, non, elle est quelque part où ça te mordrait.

Fouan n’avait pas bougé, raidi et muet dans son coin d’ombre. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se rappelait le soir où il avait rompu avec les Delhomme ; et c’était ce soir-là qui recommençait, la même honte de n’être plus le maître, la même colère qui le faisait s’entêter à ne pas manger. On l’avait appelé trois fois, il refusait sa part de soupe. Brusquement, il se leva, disparut dans sa chambre. Le lendemain, dès l’aube, il quittait les Buteau, pour s’installer chez Jésus-Christ.