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La Supériorité des Anglo-Saxons et le livre de M. Demolins

La supériorité des Anglo-Saxons et le livre de M. Demolins


Il n’est pas nécessaire d’être un grand philosophe pour savoir que toutes les races humaines ont leurs qualités et leurs défauts, que leurs défauts sont étroitement liés à leurs qualités, qu’il y a partout du bien et du mal, que la perfection n’est pas de ce monde. Il n’est pas besoin non plus d’avoir profondément étudié l’histoire pour se convaincre qu’en ce qui concerne la prospérité des républiques et des empires, certains défauts sont plus nuisibles que d’autres, qu’il en est de très pernicieux, que quelques-uns sont vraiment utiles, qu’à cet égard, les peuples sont fort inégalement partagés. Les défauts des Grecs les ont perdus, les défauts des Romains ont contribué autant que leurs vertus à leur assurer la domination universelle. Telle imperfection morale est une force, telle autre est une faiblesse : « Otez à l’Anglais, a-t-on dit, un peu de sa morgue, de son intraitable orgueil ; donnez-lui la sensibilité sympathique qui lui manque, la faculté d’entrer facilement dans l’âme et les sentimens d’autrui ; vous aurez peut-être affaibli cette puissance de conviction, cette confiance en lui-même et en son droit, cette fermeté du vouloir qu’on a souvent admirées, vous l’aurez rendu moins propre à remplir sa mission dans le monde. »

L’ingénieux et éloquent auteur d’un livre qui a fait du bruit, M. Edmond Demolins, frappé de l’étonnante puissance d’expansion des Anglo-Saxons, s’est appliqué à nous démontrer qu’ils nous sont de tout point fort supérieurs [1]. M. Demolins est un économiste distingué de l’école de M. Le Play, et en sa qualité d’économiste, c’est le rendement qu’il considère en fixant le prix, en réglant le tarif des vertus et des défauts des peuples. A quiconque se vante d’avoir reçu de la nature tel ou tel avantage, il demandera toujours : « Quelle utilité t’en revient-il ? » Or il a constaté que sinosvoisins d’outre-Manche réussissent dans toutes leurs affaires et ont créé un immense empire, qui est assurément un des prodiges de l’histoire, ils en sont redevables moins encore à leurs aptitudes naturelles qu’aux leçons qu’on leur donne dans la famille et dans l’école, et il a constaté aussi que nos défauts innés, originels, qui nous font beaucoup de tort, nous en feraient moins s’ils n’étaient fortifiés, aggravés par un déplorable système d’éducation.

Il ne désespère pas de nous ; mais pour que nous valions notre prix, quel qu’il soit, il faut qu’on nous élève autrement, que les maîtres et les parens s’occupent de former des hommes, d’éveiller dans notre jeunesse l’esprit d’initiative et d’entreprise, qu’au lieu de lui farcir la tête d’inutiles connaissances, ils la préparent « à la vie sérieuse. » Peut-être ferons-nous quelque figure dans le monde le jour où nous ne croirons plus « que la sagesse suprême consiste à se soustraire autant que possible aux difficultés et à tous les aléas de la lutte pour l’existence », le jour où il n’y aura plus de pères et de mères disant à leur fils : « Mon cher enfant, compte d’abord sur nous ; tu vois comme nous économisons pour assurer ton avenir. Compte ensuite pour faire ton chemin sur nos proches et alliés, sur nos amis, qui se feront un devoir de te pousser, de te recommander. Compte surtout sur le gouvernement, qui dispose d’une quantité innombrable de places ; il faudrait vraiment jouer de malheur pour n’en pas attraper une. Mais comme l’État rétribue chichement ses fonctionnaires et qu’il est bon d’avoir du beurre à étendre sur son pain, tu devras épouser une femme riche ; nous en faisons notre affaire, repose-toi sur nous de ce soin, nous te la chercherons, nous te la trouverons. » Et là-dessus ce jeune homme si bien endoctriné, imbu de si sages principes, s’oriente vers la vie tranquille, et son esprit s’émousse, et sa volonté s’endort, et il ne sera ni pionnier, ni settler, ni squatter ; il ne sera rien du tout, et il sera heureux et fier de n’être rien ; son incurable médiocrité fera ses délices ; il passera son temps à promener son ombre au soleil, et son ombre lui paraîtra charmante.

Si M. Demolins s’était borné à se plaindre que trop de parens n’aient pour leurs fils que de médiocres ambitions, que trop de jeunes Français aient un goût prononcé pour la vie facile et une répugnance marquée pour les entreprises laborieuses ; s’il lui avait suffi de combattre nos préjugés, nos préventions, les abus de notre bureaucratie, le prestige qu’ont pour nous les fonctions publiques et notre respect superstitieux pour les professions libérales ; si, en un mot, il s’était contenté de nous dire notre fait et ne s’était soucié que d’avoir raison, son livre, si excellent qu’il fût, aurait produit peu d’effet, n’aurait ému personne. Il a pensé fort justement que, pour faire pénétrer la vérité dans les cœurs, il faut les émouvoir, et que de toutes les figures de rhétorique, la plus émouvante est l’exagération.

Je me souviens d’avoir vu dans un manuel illustré de morale civique deux gravures destinées à donner aux enfans une idée vive, saisissante, de l’heureux changement apporté par la Révolution dans le sort du paysan français. L’une de ces images représentait une chaumière sous l’ancien régime : on était au fort de l’hiver ; le toit couvert de neige avait un aspect lugubre, les arbres n’avaient pas une feuille, la terre était nue et comme morte. Dans l’autre image on voyait une chaumière après 1789 : tout verdoyait, tout avait un air de fête ; le lilas était en fleur, les champs étaient en amour, on croyait entendre chanter les oiseaux. Il ne tenait qu’à l’enfant de se persuader que la Révolution avait inventé le printemps. Par un artifice à peu près semblable, M. Demolins s’est amusé à nous faire croire que nos orgueilleux voisins avaient inventé le travail, la vertu et le bonheur. Il a pris plaisir à représenter l’Angleterre comme un radieux soleil, où l’on chercherait vainement une tache, et notre pauvre France comme un trou noir. Il a voulu secouer nos nerfs en nous persuadant que d’un côté de la Manche, tout est pour le mieux, que de l’autre, tout va de mal en pis.

La Grande-Bretagne que nous dépeint M. Demolins est vraiment une terre bénie de Dieu, où tout le monde se fait une joie de remplir les devoirs de son état, où le grand souci de tous les pères est de préparer leurs fils à la vie sérieuse, où tous les enfans sucent les vertus viriles avec le lait. Dans ce pays où il n’y a point d’oisifs, on ne compte que sur soi, on entend se suffire à soi-même, on rougirait d’avoir des obligations à autrui, de se faire aider, recommander, et les jeunes filles qui ont le plus de chances de se marier sont celles qui n’apportent rien en dot. Tout Anglais est un homme complet ; grâce à l’éducation qu’il reçoit, toutes ses facultés sont en harmonie, et en sortant du collège, où il n’a acquis que des notions utiles et saines, il est apte à tous les métiers.

Personne ne pousse aussi loin que lui l’indépendance du caractère et de l’esprit ; il se fait à lui-même ses principes, ses opinions, ses jugemens ; il méprise les maximes reçues, le langage de convention et le servile troupeau des imitateurs. Il a sur les Celtes, sur les peuples latins, sur les Allemands, un autre avantage plus précieux encore : c’est l’intensité de son attention et sa puissance de travail, qu’égale sa puissance de repos. Mettant moins de temps à abattre sa besogne, il lui en reste plus pour se reposer. Est-il rien de comparable au repos des dimanches anglais ? On n’en a jamais mesuré la hauteur, la profondeur et la longueur.

La laborieuse et vertueuse Angleterre a atteint un degré de prospérité que notre imagination celto-latine a peine à concevoir. Tous les ouvriers anglais vivent largement et rien ne manque au confort de leur intérieur. Ils ont tous un piano. Ils prennent le thé sur une grande table carrée, que recouvre une nappe d’un tissu fin ; on voit sur cette table un joli service de porcelaine, cinq ou six assiettes de gâteaux variés, et ce qui est admirable, avant de reprendre du thé, ils ont soin de rincer leur tasse, « raffinement, dit M. Demolins, qui constituerait un progrès dans la plupart de nos maisons. » Aussi ces ouvriers soucieux d’orner leur logis et leur vie ont-ils une tenue, un respect d’eux-mêmes, une dignité que nous ne connaissons pas. Ils sont tous des gentlemen commencés. Est-il nécessaire d’ajouter qu’ils sont parfaitement heureux ? Les autres peuples travaillent à contre-cœur, à leur corps défendant ; c’est une peine, un châtiment qu’ils s’infligent par nécessité ; ils pensent comme les Turcs qu’il vaut mieux être assis que debout, couché qu’assis. Les Anglais ne sont heureux que debout, et le travail est pour eux une source inépuisable de bonheur. Apprenez à lire dans leurs yeux, et vous reconnaîtrez « qu’ils ont tous au fond de l’âme une dose formidable de contentement, que la vie leur apparaît sous des couleurs gaies que nous ne pouvons même pas soupçonner. »

Hélas ! qu’est-ce que la France ? Un pays d’oisifs, de paresseux, où le travail, l’effort sont des supplices auxquels on cherche à se dérober en exploitant son prochain ou en invoquant l’aide et le secours de la communauté. Ainsi en use le frelon à l’égard de l’abeille. C’est un frelon que cet adolescent vigoureux et robuste, qui se fait entretenir par sa famille. C’est un frelon que ce jeune homme qui rêve d’épouser une héritière et de se faire entretenir par sa femme. C’est un frelon que ce jeune bureaucrate qui, dédaignant les professions indépendantes, est entré dans l’administration pour avoir la joie et la gloire d’être entretenu par le budget. Nous sommes un peuple de frelons, et le travail étant la seule source de vrai bonheur, nous sommes une nation triste, chagrine, morose, et la mélancolie qui nous ronge fait un cruel contraste avec la belle humeur, l’allégresse britannique. Qui de nous peut se vanter d’avoir au fond de l’âme « une dose formidable de contentement ? »

Comme je l’ai dit, si M. Demolins tenait à convaincre ses lecteurs, il tenait encore plus à les émouvoir, et il y a bien réussi. Quelques-uns ont été consternés, navrés, atterrés. J’ai un voisin de campagne que ce terrible livre a plongé dans un sombre chagrin, dans un profond abattement ; il rougissait de n’être pas né Anglo-Saxon, il était confus, honteux de sentir battre dans sa poitrine un cœur celto-latin, de porter sur ses épaules une tête de frelon français. « Le moyen de lutter contre ces gens-là ! disait-il. Ils ont tout pour eux, les dons naturels, le génie des affaires, la persévérance que rien ne rebute, le goût des entreprises et l’amour passionné du travail. » Je lui accordai que M. Demolins avait eu raison de vanter la puissance de travail des Anglais, qu’ils se donnent tout entiers à ce qu’ils font, que rien ne les distrait de leur affaire ou de leur idée, qu’ils peuvent rester de longues heures sans prononcer une parole inutile, qu’ils n’en disent qu’à Dieu dans leurs interminables litanies, parce que cela ne tire pas à conséquence ; qu’ils n’en disent jamais aux hommes avec qui ils concluent un marché. Mais je lui représentai que s’il nous échappe beaucoup de propos inutiles ou indiscrets, cela tient à ce que nous sommes un peuple sociable, que la sociabilité a ses avantages, que si le travail intense est une source de bonheur, les distractions ont leur douceur, que les étourdis qui ont le don de s’oublier sont peut-être plus heureux que les gens âprement intéressés, qui ne se perdent jamais de vue.

Il eut peine à m’écouter jusqu’au bout. — « Eh ! oui, reprit-il, et pendant que nous bavardons, ils prennent aux quatre coins du monde tout ce qui est bon à prendre, et nous avons leurs restes, s’ils nous font la grâce de nous les laisser. Ce n’est pas nous qui aurions inventé de donner à la jeunesse une éducation pratique et harmonieuse ! Mettons le feu à nos collèges ; ce sera un bon commencement. » Je lui fis remarquer que le collège anglais, harmonieux et pratique, qu’a visité M. Demolins, est de fondation très récente et n’a encore que cinquante élèves, qu’il a été spécialement créé pour préparer les jeunes gens qui se proposent de s’établir aux colonies, qu’on s’applique à les mettre en état de se tirer d’affaire dans toutes les difficultés et dans toutes les situations de la vie d’aventure ; que le fondateur de ce collège, le très habile docteur Cecil Reddie, homme de haute taille, solidement musclé, toujours vêtu en touriste, portant une blouse en drap gris, des culottes courtes, de gros bas de laine repliés au-dessus des genoux, une solide paire de chaussures et, sur la tête, un béret, ressemble beaucoup à un pionnier, à un. squatter, et qu’il juge très sévèrement les écoles anglaises, qu’il accuse de ne plus répondre aux conditions de la vie moderne.

« L’enseignement actuel, disait-il à M. Demolins, forme des hommes pour le passé, et non pour le présent. La majorité de notre jeunesse gaspille une grande partie de son temps à étudier les langues mortes, dont très peu ont l’occasion de se servir dans la vie. On effleure les langues modernes et les sciences naturelles, et on reste ignorant de tout ce qui concerne la vie réelle, la pratique des choses et leurs rapports avec la société. Ce qui rend la réforme difficile, c’est que nos écoles subissent l’influence des Universités, pour lesquelles elles préparent un certain nombre de leurs élèves. Or ces Universités, comme toutes les vieilles corporations, ne sont pas maîtresses d’elles-mêmes ; un spectre invisible et intangible plane au-dessus du directeur et des maîtres ; c’est l’esprit de tradition et de routine. » Je fis observer à mon voisin que depuis trois siècles l’Angleterre est une pépinière de hardis pionniers, d’intrépides défricheurs de terres lointaines, que ceux qui ont colonisé le nouveau monde et l’Australie n’avaient point été élevés par le docteur Reddie, que lorsqu’ils s’embarquèrent, l’éducation harmonieuse n’avait point été encore inventée, qu’il est permis d’en conclure que l’esprit de tradition et les vieilles méthodes ont du bon et que les inutilités ne sont pas toujours inutiles.

Il se calma et ne parla plus de brûler nos collèges ; mais il s’écriait mélancoliquement : « Que penser d’un pays où tous les ouvriers ont des pianos ? » Je l’assurai que, d’après les renseignemens que j’avais pu recueillir, les ouvriers anglais n’ont pas tous des pianos, qu’au fait M. Demolins n’en a vu qu’un dans le salon de cet ouvrier mécanicien, qui mange à son goûter de cinq espèces de gâteaux et se croirait perdu d’honneur s’il reprenait du thé sans avoir rincé sa tasse, que ses camarades ne vivent pas tous dans l’abondance, que quelques-uns sont assez misérables et habitent des bouges, qu’éprouvant le besoin d’étourdir leurs chagrins, ils se livrent à la boisson, que, s’il en faut croire les bruits qui courent, il y a un certain nombre d’ivrognes en Angleterre, que M. Demolins le sait et qu’il sait aussi que ces ivrognes ne sont pas tous des gentlemen. « Vous avez tort, ajoutai-je, de vous laisser aller au découragement ; M. Demolins ne nous promet-il pas que si nous combattons résolument nos vices naturels, si nous réformons nos goûts, si nous nous défaisons de nos habitudes, nous pourrons, Dieu aidant, devenir des Anglo-Saxons de deuxième classe ? — Bah ! répliqua-t-il, M. Demolins a voulu nous ménager. Le fond de sa pensée est que, pour avoir l’esprit d’entreprise et d’initiative, il faut habiter une île et que, la France n’étant pas une île, nous ne serons jamais qu’un peuple de frelons. » Je lui repartis qu’effectivement il est assez difficile de convertir la France en île, mais qu’il n’est pas rigoureusement démontré qu’il faille être un peuple insulaire pour posséder certaines vertus qui font prospérer les États.

Afin de l’en convaincre, comme il lit facilement l’anglais, je lui prêtai un ouvrage en deux volumes, intitulé : France of to-day, — la France d’aujourd’hui. L’auteur de ce livre aussi agréable qu’instructif est une Anglaise née dans le comté de Suffolk, qui, savante en agriculture, très versée dans l’économie politique, a parcouru à plusieurs reprises nos provinces du Nord et du Midi, de l’Est et de l’Ouest, pour savoir comment on y vit. Elle a procédé à une enquête en règle et causé avec tout le monde. Elle connaît nos défauts et nous les reproche, elle connaît nos qualités et nous en loue.

Elle a un faible pour nos paysans propriétaires, dont elle admire l’industrie et les patiens labeurs. Elle pose en principe qu’en tout temps, le Français fut de tous les peuples celui qui aimait le plus passionnément la terre, que de cette passion dérivent et ses défauts et ses vertus, que, préoccupés d’amasser dans l’espoir de s’arrondir, nos paysans poussent jusqu’à l’héroïsme l’insensibilité aux privations et le génie de l’épargne, qu’ils sont durs à eux-mêmes et n’accordent rien à la vanité, qu’ils étonnent l’observateur par un mélange singulier de richesse et de mesquinerie sordide, qu’insoucieux de tout confort, ils ne tiendront jamais leur logis comme les laboureurs du Sussex ; mais une Anglaise leur apprend-elle que ces laboureurs de là-bas travaillent la terre d’autrui et habitent une maison d’où on peut les expulser à toute heure, ils éprouvent pour eux une dédaigneuse pitié.

Miss Betham a l’âme trop britannique pour ne pas regretter que la chambre à coucher de nos cultivateurs soit trop souvent un sombre taudis, que les ordures s’amassent devant leur porte, que leur cuisine soit enfumée : mais elle pense que leur inquiète prévoyance des accidens possibles est une vertu, qu’ils supporteront mieux le malheur que ces fermiers anglais « qui veulent singer les squires et vivre comme des capitalistes », qu’en sacrifiant leurs aises à leur passion pour la terre, ils sont devenus une classe politique, que par leurs épargnes et leur travail, ils ont réparé des désastres qui semblaient irréparables, que, par leur sagesse d’électeurs, ils ont préservé leur pays d’inutiles révolutions. « Nous autres Anglais, conclut miss Betham, nous sommes un peuple de locataires, la France est un pays de propriétaires. » Elle estime que chacune de ces deux conditions a ses avantages et ses inconvéniens, et elle cite un journal de Londres qui publiait naguère de remarquables études sur la vie dans les villages anglais : « Vous n’avez aucune idée, écrivait l’auteur de ces études, de l’état de servilité auquel sont réduits les cultivateurs dans quelques-unes des grandes terres où ils ont trouvé à s’établir. Le squire possède la chaumière, il peut à son gré concéder ou retirer les lots de terrain. Sa femme et ses filles donnent du charbon, prêtent des draps, visitent les malades. Ces pauvres gens se soumettent passivement à leur destinée, qui est de faire tout ce qu’on leur dit de faire, de prendre tout ce qu’on leur donne et de se montrer reconnaissans. C’est le royaume des bonnes intentions et de la bienfaisance ; mais pour y être heureux, il faut renoncer à toute virilité d’âme et à la dignité d’un citoyen. »

Cette citation rasséréna un peu mon voisin. Il fut charmé d’apprendre que, quoi qu’en dise M. Demolins, les Anglais n’ont pas tous l’âme virile, qu’ils ne sont pas tous des héros, que si l’Angleterre produit des hommes de forte volonté et des pionniers incomparables, elle est aussi le pays des assistés. Il remercia miss Betham d’avoir mis du baume sur sa blessure ; il était moins honteux d’avoir dans ses veines un sang celto-latin, il osait redresser un peu sa tête de velche.

Il en voulait à M. Demolins de l’avoir humilié et navré. S’étant remis de son alerte, il entra en défiance, il s’informa, il fît sa petite enquête et, devenu chicaneur, plusieurs assertions de cet économiste troublant lui parurent aussi discutables qu’étonnantes. Il lut un célèbre petit livre qu’on a surnommé la Bible de l’éleveur ; c’est un manuel de l’élevage du mouton, composé par un vieux colon australien. M. Demolins affirme que l’Anglais est si jaloux de son indépendance que résolu de tout devoir à lui-même, il croirait se déshonorer en acceptant les secours de sa famille. Or on lit dans le manuel du vieux colon australien que tout éleveur doit posséder un certain capital ; que, dans le bon vieux temps, le premier occupant, moyennant une bagatelle, une rente insignifiante, acquérait un parcours, qu’encore fallait-il avoir quelque argent pour acheter des moutons, qu’il en fallait aussi pour payer le personnel, se procurer des provisions, des voitures, construire des huttes ; qu’aujourd’hui, à plus forte raison, on ne peut se passer du capitaliste ; que, partant, le métier d’éleveur, de fermier, de squatter, de propriétaire ou tenancier de parcours se recommande surtout aux aventureux cadets anglais, qui sont le nerf des colonies ; que, n’ayant d’autres ressources que les fonctions publiques ou l’émigration, ils se décident facilement à aller chercher fortune au loin, qu’avant de partir ils peuvent compter que leur aîné garnira leur poche de bank-notes, qu’ils sont certains d’être recommandés et soutenus par le crédit de leur famille. « Du vieil éleveur australien ou de l’économiste français, se demandait mon voisin, lequel a raison ? »

Il avait encore d’autres étonnemens. M. Demolins distingue les nations communautaires et les nations particularistes. Chez les peuples communautaires, dans lesquels il comprend les races latines et les Allemands, l’État est une providence chargée de veiller au sort des particuliers, qui lui sacrifient de grand cœur leurs plus précieuses libertés, en échange des secours qu’ils attendent de lui. Dans les sociétés particularistes, le principal souci des individus est de défendre leur liberté contre toute immixtion de l’État ; ils entendent répondre seuls de leur destinée, ils ne comptent que sur leur travail, leur énergie, leur persévérance, leur volonté. Or s’il est vrai que l’Anglo-Saxon, disait mon voisin, soit de tous les peuples le plus particulariste, comment se fait-il que les Américains soient protectionnistes à outrance ? Pourquoi ont-ils voulu que l’État prit sous son patronage la prospérité de leur commerce et de toutes leurs industries ? Pourquoi y a-t-il chez eux tant de gens qui aiment à vivre sur le commun, que les pensions qu’ils leur servent grèvent le budget d’une dépense de 800 millions de francs ? S’il est vrai que la principale préoccupation de l’Anglo-Saxon soit de faire lui-même ses affaires et de s’affranchir de toute tutelle, d’où vient que le parlement et le gouvernement anglais reculent sans cesse les limites de leur compétence et se mêlent de beaucoup de questions, qui autrefois n’étaient point de leur ressort ? Pourquoi l’État a-t-il déclaré que toute école primaire qui accepterait ses subventions serait tenue d’admettre les inspecteurs de Sa Majesté, et de se conformer aux prescriptions d’un code approuvé par le parlement ? Pourquoi tout le monde a-t-il voulu être subventionné et inspecté ? Pourquoi, au cours des vingt dernières années, les dépenses de l’instruction publique sont-elles devenues une des lourdes charges du budget ?

Autres questions. Si les Anglais font passer avant tout les libertés individuelles, dont nous faisons si bon marché, pourquoi sommes-nous libres à notre choix de travailler le dimanche, si cela nous plaît, ou de tirer la perdrix, ou d’aller au concert, et pourquoi ne le sont-ils pas ? S’il est vrai, comme l’affirme M. Demolins, qu’ils considèrent le travail intense comme une source de bonheur, pourquoi leurs ouvriers mécaniciens, qu’ils aient ou non des pianos, se sont-ils mis en grève pour contraindre leurs patrons à ne les faire travailler que huit heures par jour ? Pourquoi… Ses pourquoi ne finissaient pas. Je lui répondis que, particularistes ou communautaires, les sociétés ne subsistent que de contradictions, et que tout compté, tout rabattu, les contradictions ne sont pas ce qu’il y a de pire dans l’existence humaine. « L’irrégularité tient à notre nature, a dit un homme qui avait beaucoup d’esprit ; notre monde politique est comme notre globe, quelque chose d’informe, qui se conserve toujours. Je ne connais que deux sortes d’êtres immuables sur la terre, les géomètres et les animaux, et encore les géomètres ont-ils eu quelques disputes, mais les animaux n’ont jamais varié. » Darwin a prouvé que les animaux varient.

Il faut des centaines de mots pour expliquer cette chose (confuse, incertaine et flottante, cette combinaison instable qu’on appelle le caractère d’un homme ; il en faut plus encore pour définir tant bien que mal le caractère d’une nation. Volontairement, à dessein, M. Demolins, qui n’avait en vue que l’intérêt de notre éducation, a pris le parti de tout simplifier et d’oublier que toute question a plusieurs faces. Il demanda un jour à un jeune Anglais qui exploite un run de moutons dans la Nouvelle-Zélande ce qui le séduisait dans cette existence. « C’est la vraie vie, c’est l’indépendance », lui répondit le jeune squatter. « Vous le voyez, ajoute M. Demolins, le besoin d’indépendance est bien ce qui domine et actionne toute la vie de l’Anglais ; on peut tourner et retourner le problème, on arrive toujours à cette solution. »

Il a raison : à certains égards l’Anglais est le plus indépendant des hommes, et lorsqu’il n’a pas chez lui ses coudées franches, il a bientôt fait de s’embarquer pour la Nouvelle-Zélande. Il a l’imagination hardie et le pied léger. Il est fier de sa patrie, mais il n’a garde de s’y enraciner. La véritable Angleterre n’est pas pour lui une île de 23 millions d’hectares ; c’est une certaine manière de vivre, de sentir, de penser, et cette patrie mobilisée et transportable l’accompagnera au bout du monde. Où qu’il s’établisse, il s’arrangera pour jouir de la liberté civile, individuelle et domestique. Ennemi juré de tout ce qui le met à la gêne, il a réduit la famille à sa plus simple expression : toi et moi, ou, selon les cas, moi et toi ; le reste, ce sont les autres ou le prochain, et les autres commencent à l’enfant, et comme l’enfant est un prochain tapageur, encombrant, incommode, qui fourre souvent ses doigts dans son nez et son nez où il n’a que faire, on le tient à distance et, autant que faire se peut, on l’élève par procuration. Une jeune Française, chargée d’élever les filles de je ne sais quel grand seigneur anglais, fut tout d’abord très étonnée que ses élèves ne fussent admises à l’honneur de contempler l’auguste figure de leur mère que pendant la demi-heure qui précédait le dîner. Elle fut plus étonnée encore un jour que cette mère, voyant une de ces demoiselles grimper sur un pouf pour contempler de plus près une gerbe d’orchidées, apostropha vivement leur institutrice, en lui criant d’un bout du salon à l’autre : « Mademoiselle, venez, je vous prie, dire à Hélène que je n’aime pas qu’on grimpe sur mes poufs et qu’on touche à mes fleurs. » Que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées.

Et cependant, cet insulaire si jaloux de son indépendance a ses assujettissemens, ses servitudes ; ne lui demandez pas de secouer son joug, son joug lui plaît. Plus que personne, il est esclave de ses habitudes, de ses préjugés nationaux. Il lui est plus facile de courir le monde, de traverser les mers que de sortir un instant de sa peau pour entrer dans celle des autres. En ceci bien différent des Romains, auxquels il aime à se comparer, impénétrable et imperméable, il vit côte à côte avec les races étrangères sans leur rien emprunter et sans leur rien donner, et l’éloignement qu’il a pour elles et qu’elles ont pour lui sera toujours le même.

Autant qu’à ses préjugés, il est assujetti à ses besoins factices, à l’étiquette, aux minuties du confort. Il n’a jamais dit comme Socrate : « De combien de superfluités je puis me passer ! » Aucun autre peuple ne se fait une idée aussi compliquée du bonheur, et comme ils ont l’esprit de détail et qu’ils attachent une grande importance aux petites choses, il suffit d’une bagatelle qui leur manque pour appauvrir et gâter leur vie. Leurs statisticiens se plaignent que les jeunes gens se marient de moins en moins, que c’est une des raisons qui contribuent au succès de la propagande féministe. « Que voulez-vous ? me disait un jeune Londonien ; au prix que coûte aujourd’hui le bonheur en Angleterre, je ne suis pas assez riche pour faire celui d’une Anglaise. » Et notez qu’il ne suffit pas d’être heureux, qu’il faut être considéré, et que le code de la respectabilité est encore une affaire très compliquée. Ce code prescrit tout ce que doit faire un Anglais, ce qu’il doit dire, ce qu’il doit penser, ce qu’il doit boire et manger, les opinions littéraires et autres qu’il doit professer, les usages, les conventions qu’il est tenu d’observer pour mériter le respect. Cet homme qui se flatte d’être indépendant est si dépendant de l’opinion d’autrui, qu’il aime mieux pâtir que de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à la considération qu’on a pour lui. Telle famille anglaise, qu’un revers de fortune oblige à se retrancher, recourra à tous les expédiens plutôt que de diminuer son train de maison. Que deviendrait-on si on n’avait plus le nombre réglementaire de domestiques, que le code déclare obligatoire pour quiconque veut être respectable !

Le fond de l’affaire est que, pour mériter le respect d’autrui et sa propre estime, il faut être riche, que les pays anglo-saxons sont ceux où la pauvreté fait la plus triste figure et où le veau d’or a les plus chauds adorateurs. Encore l’Angleterre a-t-elle sur les États-Unis l’avantage de posséder une aristocratie héréditaire. Quoique M. Demolins semble avoir plus d’admiration pour les milliardaires américains que pour les grands hommes de Plutarque, il est permis de penser avec un célèbre publiciste anglais, M. Bagehot, que le fétichisme du rang social sert de correctif au fétichisme des grandes fortunes, qu’il est utile à une société d’avoir deux idoles, que quand deux idolâtries sont en lutte, il y a quelque chance de succès pour la vraie religion, qu’au surplus le culte des grandeurs héréditaires est moins dégradant que la plate vénération pour l’argent.

Un anglophobe reprochait à M. Demolins de n’avoir pas dit que le caractère distinctif du bonheur anglais est d’être un bonheur qui ne rend pas heureux, que si nos voisins ont le pied léger, c’est qu’ils ne se trouvent pas bien chez eux, qu’on ne s’en va guère des endroits où l’on a le cœur à l’aise, qu’au surplus la création de l’immense empire britannique est due avant toutes choses à l’habileté, aux savans calculs, à la prévoyance d’un gouvernement aussi avisé que bien informé, à une politique traditionnelle, à la fois audacieuse et prudente, et qui, toujours à l’affût des occasions, n’est jamais embarrassée par ses scrupules. M. Demolins a dit ce qu’il voulait et devait dire. Il avait à cœur de frapper un grand coup sur les frelons, de les contrister, de les mortifier, de les étonner, de les irriter. Il pensait avec raison que la contrition prépare l’amendement, que les surprises font naître les curiosités, que la colère, le dépit fouettent le sang, que tout vaut mieux qu’une apathique indifférence et un idiot contentement de soi-même.

Les plus intelligens de ses lecteurs ont deviné ses intentions, approuvé ses artifices. Il voulait nous contraindre à faire notre examen de conscience ; il en a usé comme les prédicateurs qui ne convertiraient personne, s’ils n’exagéraient les choses en mal comme en bien. « Malheur, s’écrient-ils, à vous qui ne remarquez pas la poutre qui est dans votre œil, et ne voyez que la paille qui est dans l’œil de votre prochain ! » Ils affaibliraient l’effet de leur discours s’ils confessaient à leur auditoire que la paille du prochain est le plus souvent une poutre, et que cette poutre est quelquefois aussi grosse que la nôtre.


G. VALBERT.


  1. A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, par Edmond Demolins.