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La Situation économique et financière de l’Italie

Revue des Deux Mondes tome 43, 1881
Cucheval-Clarigny

La situation économique de l’Italie


LA
SITUATION ECONOMIQUE
DE L'ITALIE

Il est peu d’utopies aussi séduisantes que celle du papier-monnaie, et l’on s’explique aisément l’attrait irrésistible qu’elle a toujours eu, non-seulement pour des théoriciens, mais pour des hommes familiers avec les questions économiques et qui passaient, à bon droit, pour des esprits pratiques. Elle semble fondée sur la logique, et son application, si elle devenait possible, serait tout à fait favorable à l’intérêt général. Lorsqu’on trouve naturel qu’un simple citoyen obtienne crédit sur sa seule signature, et que le chiffon de papier au bas duquel il a mis son nom soit accepté et se transmette de main en main comme de l’argent, quelles raisons peut-on invoquer pour ne pas accepter la signature de l’état, qui est infiniment plus riche et doit inspirer plus de confiance ? Les motifs d’honneur et d’intérêt bien entendu qui commandent aux particuliers d’être fidèles à leurs engagemens ne s’imposent-ils pas avec bien plus de force à la collectivité des citoyens ? C’est donc par l’effet d’un pur préjugé que l’on refuserait au papier de l’état la confiance qu’on accorde au papier d’une banque ou même d’un simple commerçant. Quels avantages n’offrirait pas l’usage exclusif de ce signe monétaire ! L’emploi des espèces d’or et d’argent, comme celui des billets de banque et des effets de commerce, n’a pour résultat qu’un règlement provisoire des opérations d’échange, car en fin de compte les produits ne se paient qu’avec d’autres produits ou avec du travail : il est donc de l’intérêt général d’adopter, pour ce rôle temporaire, l’instrument d’échange, le signe conventionnel le moins coûteux possible. On n’estime pas à moins de 80 milliards la valeur des espèces d’or et d’argent que les nations civilisées maintiennent actuellement en circulation pour le règlement des échanges de particulier à particulier et de peuple à peuple. Si la moitié seulement de cet énorme capital, aujourd’hui complètement improductif, était remplacée par du papier qui ne coûterait presque rien, si 40 milliards de métaux précieux étaient restitués aux usages industriels qu’ils peuvent recevoir, ne serait-ce pas une addition immédiate à la richesse universelle, ne serait-ce pas un bienfait pour l’humanité ?

Telle est la thèse que soutenait avec une grande abondance d’argumens un financier en renom que la mort vient d’enlever, et qui a beaucoup fait pour populariser en France l’usage de la monnaie fiduciaire et de tous les instrumens de crédit. Il est superflu d’en faire ressortir le côté erroné. Si les particuliers ou les établissemens de crédit négligent de tenir leurs engagemens, l’état est là pour les leur rappeler et, au besoin, leur en imposer l’exécution ; mais qui exercera le même contrôle sur l’état, si celui-ci n’a point ou la volonté ou les moyens d’être fidèle à ses promesses, et les exemples sont-ils si rares de gouvernemens qui manquent à leurs engagemens ? Les affaires ont pris en France, depuis un demi-siècle, un développement véritablement prodigieux sans que la somme des espèces métalliques se soit accrue, l’or s’étant seulement substitué à l’argent dans la circulation : il n’y a aucune comparaison à établir entre le nombre et l’étendue des opérations qui se soldent par les diverses voies du crédit et celles dans le règlement desquelles intervient un paiement en numéraire. L’emploi des espèces métalliques se réduit donc de jour en. jour et dans une proportion sensible, mais sans que l’importance de leur rôle en soit en rien diminuée. Nos membres ne gardent leur force et leur agilité qu’à la condition que l’estomac continuera ses fonctions ; de même la monnaie fiduciaire et les autres instrumens perfectionnés du crédit ne peuvent rendre tous les services qu’on attend d’eux qu’à la condition indispensable d’avoir pour point d’appui une circulation métallique à laquelle il soit possible de recourir pour le règlement définitif des transactions.

Cette nécessité est surtout impérieuse en ce qui concerne les rapports internationaux. Un état, si puissant qu’il soit, ne saurait astreindre les sujets d’un autre état aux règlemens et aux obligations qu’il impose à ses propres nationaux : son autorité expire à ses frontières. Il faut donc, pour les transactions internationales, disposer d’un instrument d’échange qui, non-seulement, soit d’un usage universel, mais qui ait aussi une valeur intrinsèque universellement reconnue. Si inutile et si dispendieux que puisse paraître au théoricien le continuel va-et-vient des espèces métalliques, ces voyages des métaux précieux sont indispensables à la sécurité et à la régularité des opérations commerciales, qui ne peuvent demeurer en suspens, et qui ne se multiplient qu’autant qu’elles sont rapidement réglées. L’état du territoire duquel le papier-monnaie a banni le numéraire et dont les nationaux ne disposent plus, pour régler leurs opérations avec l’étranger, de ces métaux précieux dont la valeur est indiscutable parce que l’usage et le besoin en sont universels, ne tarde pas à se trouver frappé d’un véritable blocus commercial. Si haut que le taux de l’escompte puisse monter sur ses places de commerce, aucun banquier, aucun établissement de crédit des états voisins ne songe à mettre et à garder en portefeuille des effets payables en un papier d’une valeur mobile et douteuse : son commerce et son industrie ne trouveront donc ni crédit ni assistance financière, même dans les pays où les capitaux pourront surabonder. En outre, ses nationaux devront subir sur toutes les matières et tous les produits qu’ils acquerront à l’étranger un renchérissement sensible, parce que le négociant qui vend à un pays soumis au régime du papier-monnaie est contraint de faire entrer dans ses calculs, outre les variations possibles dans le prix des marchandises, les oscillations continuelles de l’agio : l’augmentation qu’il fait subir à ses prix de vente n’est qu’une assurance contre à dépréciation probable du papier qu’il devra recevoir en paiement.

L’emploi du papier-monnaie avec cours forcé peut donc s’imposer à un gouvernement dans une heure de crise, mais c’est le plus dispendieux des expédiens auxquels un état puisse recourir. Cette attribution d’une valeur nominale à de simples morceaux de papier n’est, tout au plus, qu’un emprunt différé ; car c’est par un emprunt qu’il faudra, tôt ou tard, se procurer les métaux précieux nécessaires au retrait de ce papier et à son remplacement par la monnaie métallique. Qu’on ne dise pas qu’au moins c’est un emprunt dont l’état n’a pas à servir l’intérêt, ce n’est là qu’une illusion : si l’état, momentanément, n’a point à inscrire au budget les arrérages de cet emprunt, la nation, à défaut du trésor public, en acquitte directement la lourde charge par la dépréciation de son crédit, par l’avilissement de ses produits et par le renchérissement de tous les achats qu’elle fait au dehors.

Ces raisons suffisent à expliquer pourquoi les états que les circonstances ont contraints de recourir au papier-monnaie et au cours forcé n’hésitent pas, dès que des jours meilleurs viennent à luire, à s’imposer de lourds sacrifices pour faire cesser la situation d’inégalité dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis des autres nations. La France, où chaque génération nouvelle se complaît à faire dévorer par une révolution les épargnes de la génération précédente, a traversé deux fois cette épreuve ; mais grâce à sa merveilleuse richesse, elle n’a pas eu besoin de recourir au papier-monnaie proprement dit. En 1870 comme en 1848, il a suffi d’attribuer le cours forcé aux billets de la Banque de France, sans retirer à ce grand établissement ni sa responsabilité ni son indépendance. En 1848, la circulation métallique de la France et l’encaisse de la Banque se composaient presque exclusivement d’espèces d’argent, et il y avait à peine quelques années que la Banque avait consenti à abaisser de 500 francs à 200 la plus faible coupure de ses billets. Il n’y avait donc pas d’instrument d’échange intermédiaire entre la pièce de 5 francs et le billet de 200 francs, et force était bien au commerce et à l’industrie d’aller puiser au réservoir commun, c’est-à-dire à la Banque de France, par l’échange des billets, les espèces nécessaires à tous les petits paiemens. L’encaisse de la Banque menaçait donc de s’épuiser rapidement, parce que les besoins imaginaires créés par la panique venaient s’ajouter aux besoins réels et les dépassaient de beaucoup ; la Banque se fût trouvée impuissante à continuer ses services au public En comblant, par la création des billets de 100 francs, la lacune qui existait dans notre circulation et en attribuant le cours forcé aux billets de la Banque, le gouvernement français conjura la crise qui devenait imminente. Les espèces d’argent, que leur poids rendait d’un usage incommode, ne tardèrent pas à retourner dans les caveaux de la Banque ; en quelques mois, l’encaisse de ce grand établissement atteignit et dépassa les proportions qu’elle avait avant la révolution ; et lorsque le cours forcé fut aboli légalement en 1850, il y avait longtemps qu’il avait cessé d’exister en fait. Le gouvernement avait pourvu courageusement à ses besoins par l’imposition des 45 centimes : ce n’était donc point pour satisfaire à des nécessités budgétaires qu’il avait décrété le cours forcé. Il n’en a pas été ainsi en 1870, où le gouvernement s’est trouvé impuissant à faire face aux dépenses de la guerre avec les ressources ordinaires ; mais cette fois encore, il n’a pas eu besoin de créer un papier-monnaie officiel : il a pu se borner à obtenir de la Banque de France un prêt qu’il a remboursé sur le produit des taxes nouvelles. L’attribution du cours forcé aux billets de banque était la conséquence inévitable de la multiplication rapide de ces billets, devenus momentanément le seul moyen de paiement à la disposition de l’état ; mais on peut dire qu’en fait le cours forcé n’a existé que pendant la durée des hostilités. En effet, dès 1873, l’encaisse métallique de la Banque approchait de 900 millions ; elle était arrivée, à la fin de décembre 1874, à 1,331 millions, et le 1er avril 1875 elle atteignit le chiffre, alors sans précédent, de 1,525 millions. Or, bien que la Banque eût été autorisée par une loi à porter ses émissions jusqu’à 3,200 millions, le chiffre maximum des billets en circulation a été seulement de 2,916 millions. On pourrait donc dire que la Banque de France n’a jamais cessé d’être dans les conditions normales d’un établissement de crédit, puisque son encaisse n’est jamais descendue au-dessous du tiers de sa circulation, et que le cours forcé attribué à ses billets a été une précaution surérogatoire. On serait d’autant plus fondé à le penser, que le maximum des émissions a été atteint le 15 janvier 1874, date à laquelle les besoins extraordinaires avaient depuis longtemps cessé, puisqu’en 1873 la Banque avait pu faire face, sans difficulté aucune, à un chiffre d’escompte qui, pour les seuls effets de commerce, en laissant en dehors les effets publics, atteignait près de 9 milliards. A cette époque, la Banque faisait déjà des efforts impuissans pour remettre en circulation une partie de cette vaste accumulation de numéraire et pour réduire l’importance de son émission ; chaque fin de mois ramenait dans ses caves, avec une augmentation nouvelle, les espèces qui en étaient sorties. Si la suppression légale du cours forcé passa inaperçue, c’est qu’elle était depuis longtemps accomplie en fait. Le commerce français n’avait jamais eu ni de difficultés à surmonter ni de sacrifices à faire pour se procurer les espèces métalliques nécessaires au règlement de ses opérations avec l’étranger.

Les États-Unis et le royaume d’Italie, indépendamment des emprunts qu’ils ont dû contracter, se sont vus dans la nécessité de créer et de mettre en circulation un papier-monnaie, de véritables assignats sans autre valeur et n’ayant d’autre garantie que la bonne foi nationale. La cause de ces embarras financiers a été, pour tous les deux, la nécessité de faire face à des dépenses militaires excessives. La guerre de la rébellion a imposé aux États-Unis une dette d’environ 16 milliards, dont près de 5 milliards en assignats ou greenbacks. L’Italie, avec un budget dont elle n’éteignait les déficits que par des emprunts périodiques, s’est trouvée absolument hors d’état d’acquitter avec ses ressources ordinaires les dépenses de la guerre de 1866 contre l’Autriche. Les seuls préparatifs de cette guerre ont suffi à l’épuiser, et dès le mois de mai 1860, elle a dû recourir au cours forcé pour maintenir dans la circulaire les billets des établissemens de crédit dont le gouvernement avait absorbé les encaisses. Il a fallu ensuite émettre, par l’intermédiaire de ces mêmes établissemens de crédit, pour plus d’un milliard de papier-monnaie. Aux États-Unis comme en Italie, l’émission d’un papier-monnaie avec cours forcé a eu pour conséquence immédiate la disparition rapide et complète des métaux précieux, l’établissement d’un agio croissant sur l’or, la dépréciation des produits nationaux, renchérissement des produits étrangers.

Dès 1868, une enquête parlementaire constatait le préjudice que l’établissement du cours forcé, qui durait depuis trois années, avait porté au commerce et à l’industrie de l’Italie ; mais ce n’était pas lorsqu’on pouvait malaisément couvrir, au moyen d’emprunts onéreux, les déficits annuels du budget qu’il pouvait être question de retirer de la circulation le papier-monnaie qu’on y avait jeté à profusion. Ministres des finances, commissions du budget, orateurs parlementaires durent donc se borner à constater et à déplorer annuellement l’existence du mal. Tout au plus, le gouvernement italien s’efforça-t-il, par les mesures législatives de 1874, d’apporter quelque régularité et quelque contrôle dans les émissions du papier-monnaie. C’est en 1877 seulement qu’un projet de loi présenté par MM. Depretis et Maiorana-Calatabianco, et le rapport qui était joint à ce projet, appelèrent l’attention la plus sérieuse du parlement sur la nécessité de mettre fin au cours forcé. Aucune suite n’avait pu être donnée à ces excellentes intentions : il était réservé au ministère actuel de faire sortir l’abolition du cours forcé du domaine des simples espérances. Un projet de loi dont la discussion va commencer au sein du parlement italien propose de faire cesser le cours forcé à partir du 1er juillet 1881.

C’est là un pas décisif, et il est à espérer que le parlement italien n’hésitera pas à suivre le gouvernement dans cette voie. Si la présentation du projet de loi accuse chez le ministre des finances, M. Magliani, une décision, une fermeté de vues et un sens politique auxquels il est impossible de ne pas rendre hommage, l’exposé des motifs ne fait pas moins d’honneur à ses connaissances économiques et à son esprit pratique. Ce travail remarquable demeurera comme un tableau fidèle et lumineux de la situation financière et économique de l’Italie.

M. Magliani commence par exposer les inconvéniens que le cours forcé a eus pour l’Italie : l’élévation du taux de l’escompte, la dépréciation du papier-monnaie, l’incertitude que les perpétuelles variations dans la valeur de ce papier entretiennent dans les opérations commerciales, l’avilissement des produits nationaux. Il semble même, à première vue, que le ministre apporte dans la démonstration d’une thèse qui ne saurait être sérieusement contestée, une surabondance d’argumens. M. Magliani prend, en effet, l’une après l’autre, toutes les branches de l’industrie et du commerce, et il établit par le chiffre des importations et des exportations le tribut que chacune d’elles a payé au cours forcé par suite de l’escompte, qui a toujours été de 2 et de 3 pour 100 plus élevé en Italie qu’en Angleterre, en France et en Allemagne, et, surtout par suite de l’agio, qui a été, en moyenne, de 10 pour 100 et a monté par momens à 16 et 17 pour 100.

Une série de tableaux intéressans et très clairs constate, d’année en année, depuis l’établissement du cours forcé, ce que l’Italie a acheté à l’étranger en fait de matières premières, de machines et d’outillage industriel, de produits à demi ou complètement manufacturés, et un calcul très simple permet à M. Magliani de déterminer en chiffres la surcharge que l’élévation de l’escompte et l’agio ont imposée aux acquéreurs italiens. Le même travail a été fait pour les exportations, et le compte de chacun est établi avec précision. On ne tarde point d’ailleurs à démêler le motif auquel le ministre a obéi : en passant successivement en revue toutes les branches de l’activité nationale, il s’est proposé de démontrer à toutes les classes de la société qu’elles avaient un égal intérêt à l’abolition du cours forcé ; de plus, il a voulu faire partager à toutes la conviction que cette abolition devait être immédiate.

Le projet du gouvernement rencontre, en effet, trois catégories d’adversaires : les gens qui se font illusion sur les inconvéniens du cours forcé, ceux qui s’imaginent avoir intérêt à prolonger la situation actuelle, enfin ceux qui, d’accord avec le ministre sur la nécessité de la reprise des paiemens en espèces, appréhendent que les circonstances ne soient pas suffisamment favorables et qu’une tentative prématurée n’aboutisse qu’à jeter la perturbation dans les affaires et qu’à retarder un résultat éminemment désirable. M. Magliani a dû s’efforcer de répondre par avance aux objections qui ne peuvent manquer de se produire à ces divers points de vue.

La dépréciation du papier-monnaie a pour conséquence inévitable d’amener dans le prix des marchandises déjà fabriquées et payables en papier une hausse proportionnelle à l’élévation de l’agio sur les métaux précieux. Cet agio agit donc sur le prix des marchandises absolument comme le ferait l’établissement soudain d’un droit protecteur. L’industriel et le commerçant reçoivent pour les articles qu’ils livrent à leurs cliens une somme en papier supérieure à celle qu’ils auraient exigée auparavant, et, comme les salaires, les loyers, le taux des emprunts déjà contractés n’éprouvent aucun changement, il en résulte pour quelques personnes un bénéfice passager. Les gens qui ne jugent que sur les apparences se hâtent de conclure de ces faits accidentels que le cours forcé ne porte préjudice ni à l’industrie ni au commerce du pays et que, s’il met entrave aux transactions avec l’étranger, il oblige les acheteurs à s’adresser à la production nationale : M. Magliani répond avec raison que ce n’est point la valeur de la marchandise qui a augmenté, que c’est celle du papier-monnaie qui a décru, et qu’au surplus les salaires, les loyers, le taux des prêts et des avances ne tardent pas à subir une augmentation égale à l’augmentation apparente qui s’est produite dans le prix de toutes choses. Non-seulement le bénéfice obtenu s’évanouit ; mais tout, salaires, loyers, produits naturels ou produits fabriqués, demeure assujetti à suivre toutes les variations de l’agio, à monter et à baisser capricieusement, en sorte que le bénéfice de la veille peut devenir une perte dès le lendemain. La perturbation que cette perpétuelle incertitude jette dans les conditions de la production nationale fait plus que compenser les avantages précaires que quelques particuliers peuvent retirer accidentellement du renchérissement des marchandises qu’ils ont en magasin.

L’abolition du cours forcé rencontre peu de faveur parmi les industriels. Ceux-ci appréhendent que, la substitution des espèces au papier étant, par le fait, une véritable augmentation des salaires, elle ait pour conséquence une augmentation dans les frais de production et que la concurrence étrangère en soit d’autant plus difficile à soutenir. On a peine à comprendre ce raisonnement. Il est certain que l’ouvrier italien qui recevra pour sa journée trente sous en argent, au lieu de trente sous en papier qu’il reçoit aujourd’hui, pourra avec le prix d’une journée de travail acheter plus de pain ou de vin qu’il ne le peut faire aujourd’hui. Son salaire n’aura pas éprouvé d’augmentation, mais la puissance d’acquisition, la valeur effective de ce salaire se sera accrue. Si toutes autres choses demeuraient en l’état présent, si le fabricant, par conséquent, était contraint de se procurer par un sacrifice, par un agio, les espèces d’argent destinées au salaire de ses ouvriers, il pourrait se plaindre d’avoir à subir une augmentation de ses frais de production ; mais il n’aura rien à payer pour se procurer ces espèces métalliques : il les recevra des commerçans, ses cliens, qui eux-mêmes les auront reçues du public. Et le public, de qui les tiendra-t-il ? Du gouvernement, qui se les sera procurées par un emprunt à l’étranger. Quel est en effet le caractère essentielle toute opération financière ayant pour objet l’abolition du cours forcé, sinon d’être un sacrifice considérable que l’état, c’est-à-dire la communauté des citoyens, s’impose en vue d’affranchir simultanément toutes les classes de la nation du préjudice direct ou indirect que le cours forcé porte à leurs intérêts, et de replacer d’un seul coup le pays dans les conditions normales de l’existence internationale ? C’est pour arriver à ce résultat que l’état grève son budget de charges permanentes, et qu’il livre à tout venant des espèces sonnantes en échange d’un papier qu’il s’empresse de détruire. Or il arrivera, ou que les valeurs de toutes choses se trouveront convenablement équilibrées, et les espèces prendront la place du papier dans tous les paiemens sans que les prix Changent et sans que personne gagne ou perde : ou les produits du sol se trouveront avoir, par rapport aux espèces métalliques, une valeur inférieure à celle qu’ils avaient par rapport an papier-monnaie : ils baisseront et, par une conséquence inéluctable, les salaires, les fermages, les loyers ne tarderont pas à se régler d’après le niveau des nouveaux prix. Il ne semble point que, dans aucun cas, les fabricans italiens puissent être sérieusement atteints dans leurs intérêts.

La partie la plus importante de l’exposé de M. Magliani s’adresse aux hommes politiques qui, tout en se déclarant favorables en principe à l’abolition du cours forcé, expriment la crainte que les circonstances ne soient pas encore assez favorables pour la tenter. La première question qui se présente à l’esprit est assurément celle de l’équilibre financier, il est bien évident, en effet, que si le gouvernement italien ne pouvait aligner ses recettes et ses dépenses que par des emprunts déguisés, il lui serait interdit de songer à aucune opération de finance importante. Pour tenter avec succès l’abolition du cours forcé, la condition la plus indispensable est que le public ait. une confiance entière dans les moyens dont le gouvernement dispose. On doit reconnaître que, sur ce point essentiel, les explications de M. Magliani sont tout à fait satisfaisantes, Les quinze dernières années ont complètement changé la face des finances italiennes. En 1866, un an après l’établissement du cours forcé, les recettes du budget italien ne s’élevaient qu’à 617 millions, tandis que les dépenses atteignirent 1,338 millions et demi ; mais c’était là la. conséquence de la guerre contre l’Autriche, et dès l’année suivante, les dépenses furent réduites dans une proportion sensible. Néanmoins les dépenses atteignirent encore 1 milliard 14 millions en 1868, tandis que les recettes, malgré l’annexion de, la Vénétie et des provinces pontificales, n’arrivèrent à 1 milliard qu’en 1871. Mais depuis 1868 jusqu’en 1880, les dépenses ne se sont élevées que de 1,014 millions à 1185, soit de 170 millions, tandis que les recettes ont suivi une marche ascensionnelle beaucoup plus rapide et sont montées dans la même période de 769 millions à 1,228, De cette progression des recettes est résulté non-seulement pour un exercice isolé, mais pour chacun des cinq derniers exercices, un excédent de ressources assez notable, ainsi que le prouvent les chiffres suivans.


1875 13,87,400
1876 20,446,073
1877 22,922,917
1878 14,546,200
1879 42,291,046

Pour être complètement, juste, il faut encore faire remarquer que le budget de ces derniers exercices comprend des dépenses qu’on peut appeler reproductives, telles que le rachat de certains chemins de fer et la construction de nouvelles voies ferrées, et des dépenses qui ne se reproduiront plus, telles que la contribution du royaume d’Italie aux frais du percement du Saint-Gothard. L’équilibre budgétaire peut donc être considéré comme complètement assuré, et ce progrès continu des recettes du Trésor explique et justifie la marche ascensionnelle des fonds italiens, dont le prix moyen, de 1865 à octobre 1880, s’est élevé de 65.46 à 84.42 à la bourse de Paris, et de 65.22 à 90.55 sur les places d’Italie. Cette élévation constatée dans les prix du 5 p. 0/0 italien est la conséquence légitime du surcroît de sécurité que le rétablissement de l’équilibre budgétaire est venu apporter aux rentiers.

On vient de voir que l’exercice 1879 a donné un excédent de recettes de plus de 42 millions. Si l’on pouvait compter sur la permanence de cet excédent, il suffirait à lui seul à assurer le service de l’emprunt que le gouvernement italien projette ; mais il ne faut pas perdre de vue que l’exercice 1878 n’avait donné qu’un excédent de 14 millions et demi, et il y aurait imprudence à asseoir une opération financière sur des ressources éventuelles, le produit des impôts étant sujet à d’inévitables oscillations. Le gouvernement italien se propose d’ailleurs d’abolir l’impopulaire impôt sur la mouture qui pèse sur les classes inférieures, et de modifier l’assiette de diverses petites taxes. M. Magliani réserve donc pour ces utiles réformes la plus-value des recettes. C’est l’abolition même du cours forcé qui lui fournira les ressources spéciales dont il a besoin ; l’opération couvrira les frais qu’elle entraînera. Ceci semble un paradoxe ; rien n’est plus exact.

Le gouvernement italien subit, en effet, comme les simples particuliers, les conséquences de l’existence de l’agio. Il a des paiemens à faire à l’étranger, soit pour les arrérages des emprunts qu’il a contractés, soit pour les acquisitions nécessaires à certains services publics. Ces paiemens doivent être faits en or, et cet or, le gouvernement ne peut se le procurer qu’au prix du marché. Il faut donc inscrire tous les ans au budget du ministère des finances un crédit spécial destiné à couvrir la dépense supplémentaire provenant de l’agio sur l’or. Pour les trois exercices 1877, 1878, 1879, cette dépense a été de 12 à 13 millions ; elle deviendrait plus forte si l’agio remontait à 15 pour 100, comme en 1873, et surtout s’il dépassait ce chiffre, comme cela s’est vu récemment en Autriche-Hongrie. L’abolition du cours forcé et le retour d’une circulation métallique feront disparaître immédiatement cette dépense. A une économie qu’on peut évaluer sans exagération à 12 millions s’ajoutera la suppression du forfait de 3 millions et demi que le gouvernement paie au syndicat des six banques d’émission pour la fabrication et le renouvellement de la monnaie de papier. Voici donc 15 millions d’économies. M. Magliani présente, en même temps, un projet de loi destiné à régler les pensions à la charge de l’état, et comme il sera tenu compte, ajuste titre, dans la fixation du taux de ces pensions, de la plus-value résultant du paiement en espèces, le ministre attend de cette mesure une nouvelle réduction de dépenses qu’il évalue à 19 millions. Il disposera donc de 34 millions applicables à l’emprunt de 650 millions, qu’il compte contracter à 5 pour 100 : le service s’en trouvera donc assuré sans qu’il soit nécessaire de rien prélever sur l’excédent déjà réalisé des recettes sur les dépenses budgétaires, et surtout sans qu’on ait à faire entrer en ligne de compte les plus-values nouvelles qu’on est en droit d’espérer, puisqu’elles n’ont jamais manqué de se produire depuis douze ans.

M. Magliani estime donc que les charges nouvelles résultant de l’emprunt à contracter seront compensées par les dépenses auxquelles l’abolition du cours forcé mettra fin. Admettons que ces espérances soient trop optimistes, les 34 millions sur lesquels M. Magliani compte vinssent-ils à se réduire à 25 ou même à 20, le service de l’emprunt n’en sera pas moins largement assuré sans aucune atteinte à l’équilibre budgétaire ; il suffirait d’ajourner quelques dégrèvemens d’impôts. Il y a donc un point hors de discussion, c’est que le gouvernement italien est en mesure d’aborder cette délicate opération de la suppression du cours forcé ; l’état de ses finances et celui de son crédit lui assurent les moyens d’action nécessaires. Mais l’Italie est-elle aussi bien préparée que le gouvernement pour cette transformation de la circulation ? Il ne suffit pas en effet de ramener dans le pays, au moyen d’un emprunt contracté à l’étranger, une certaine quantité de métaux précieux : il faut que ces métaux y restent ; si les besoins du pays sont, ne fût-ce que momentanément, supérieurs à sa production, s’il lui faut faire de continuels achats à l’étranger et les payer autrement que par ses propres produits, les métaux précieux, à peine de retour, s’écouleront de nouveau par toutes les frontières comme l’eau à travers un crible : le numéraire épuisé, le pays sera contraint de revenir au papier-monnaie. Si telle était la situation de l’Italie, il serait inutile de tenter l’abolition du cours forcé. Sur cette seconde question, qui est le point décisif, l’exposé paraît ne rien laisser à désirer.

Il est cependant un fait qui embarrasse M. Magliani et qu’il faut tout d’abord éclaircir. Depuis 1865, ce qu’on est convenu d’appeler la balance du commerce a été presque constamment contre l’Italie, c’est-à-dire que les importations ont presque toujours été supérieures aux exportations. Si l’Italie n’a cessé d’acheter aux autres nations plus qu’elle ne leur a vendu, elle a dû s’appauvrir et s’endetter vis-à-vis de l’étranger ; et si cet état de choses doit continuer, l’or et l’argent qu’on se sera procurés à grands frais auront bientôt repassé la frontière. Cette conclusion semble irréfragable, et M. Magliani se débat péniblement contre elle. Il s’ingénie à découvrir et à indiquer des compensations aux paiemens que le gouvernement italien fait au dehors, par exemple les traitemens des agens diplomatiques qui trouvent un équivalent dans les dépenses des diplomates et des consuls étrangers dans les villes d’Italie. Il a quelque mauvaise grâce, lui, ministre des finances, chargé de la perception des impôts, à ne pas admettre l’exactitude des états de douanes dressés par son propre département, et cependant il est amené à la contester. A notre avis, il ne le fait pas assez résolument. Un tableau qu’il publie constate que, pour l’Angleterre, la France, la Belgique, la Hollande, l’Allemagne, c’est-à-dire pour presque tout le continent comme pour l’Italie, les importations l’emportent sur les exportations, et pour certains pays, l’Angleterre et la France, la différence se chiffre annuellement par milliards. Or, si tout le monde achète plus qu’il ne vend, d’où proviennent donc, chaque année, ces milliards de marchandises que personne ne se trouve avoir vendues ? La vérité est que, si les états de douanes fournissent des renseignemens dignes de foi en ce qui concerne les quantités, que ces quantités se traduisent en nombres, en longueurs ou en poids, les évaluations qui sont jointes à ces indications matérielles et vérifiables sont fort sujettes à caution. D’une part, les exportateurs ont l’habitude invariable d’atténuer la valeur de leurs expéditions, afin que celles-ci, à leur arrivée en pays étranger, soient grevées le moins lourdement possible ; la douane de sortie n’a aucun moyen de vérifier la sincérité de ces déclarations, et elle n’a aucun intérêt à l’entreprendre ; elle se contente donc d’enregistrer les déclarations telles qu’elles lui sont faites. D’autre part, pour évaluer îles marchandises qui entrent, la douane n’a d’autres élémens que des moyennes établies pour toute une période et révisées à des intervalles assez éloignés. Or, personne n’ignore qu’un fabricant peut abaisser notablement le prix d’un article, sans diminuer son bénéfice annuel, s’il en a perfectionné la fabrication, ou simplement s’il le fabrique en plus grande quantité ; c’est ainsi que les fils, les fers, les aciers ont baissé de prix dans des proportions presque incroyables. Il pourra donc arriver que l’importation d’un article double ou triple et que la somme à payer au pays producteur demeure la même : cependant la douane, appliquant sa moyenne, inscrira aux importations une valeur double ou triple de la valeur réelle.

Les évaluations consignées dans les états de douane doivent donc être considérées tout au plus comme des approximations : elles sont toujours au-dessous de la vérité en ce qui concerne les exportations, et toujours au-dessus en ce qui concerne les importations : on pourrait hardiment retrancher de celles-ci 30 pour 100, et ajouter 30 pour 100 à celles-là, et on serait plus près de la vérité. Nous sommes surpris que M. Magliani n’ait pas eu l’idée de contrôler les états des douanes, italiennes à l’aide des états si détaillés et si minutieux qui sont publiés à Londres et à Paris. Il est été cependant curieux de voir à quelles sommes l’Angleterre et la France ont évalué, chaque année, ce qu’elles ont acheté à l’Italie et ce qu’elles lui ont vendu. Cette étude eût sans doute conduit à des rectifications instructives. Prenons cependant les états de douanes italiens tels qu’ils sont, et voyons quels résultats ils accusent. Sur quinze années, il en est deux, 1871 et 1872, pendant lesquelles l’Italie a vendu en France beaucoup de blé, de viande, de denrées de toute nature, et pas suite de ces ventes, les exportations ont égalé et même dépassé les importations. En revanche, en 1879, l’Italie, pour combler le déficit d’une mauvaise récolte, a dû acheter beaucoup de grains à l’étranger. Écartons ces trois années, à cause des circonstances exceptionnelles, qui doivent les exclure de toute comparaison ; que voyons-nous pour les douze autres années ? L’excédent présumé des importations sur les exportations aurait été en moyenne de 12 ou 15 pour 100. Ce n’est point là un chiffre de nature à alarmer ceux qui partagent notre opinion sur l’exactitude des évaluations de la douane. Nous sommes loin de l’écart de 3 milliards qu’on prétend exister entre les importations et les exportations de l’Angleterre. Il est encore une autre remarque qui n’aurait point dû échapper à M. Magliani. Parties de 935 millions en 1865, les importations ont atteint leur chiffre maximum 1,327 millions en 1876 : depuis lors, elles sont toujours demeurées au-dessous de ce chiffre d’au moins 100 millions, même en 1879, malgré les achats de grains à l’étranger. Les importations de l’Italie ne se sont donc accrues que de 25 pour 100 pendant cette période de quinze années. Les exportations, au contraire, parties du chiffre modeste de 558 millions en 1865, ont atteint le milliard en 1871, sont arrivées à une moyenne de 1,100 millions dans les cinq années suivantes, et tendent à se rapprocher de 1,200 millions, chiffre qu’elles ont atteint et même dépassé en 1876. Ainsi, tandis que la progression des importations n’a été que de 25 pour 100, la progression des exportations a été de 50 pour 100 pendant la même période. Pour peu que les unes et les autres continuent à marcher du même pas, les exportations ne tarderont pas à l’emporter sensiblement sur les importations.

Nous sommes donc convaincus qu’en dépit des états de douane, la balance du commerce extérieur n’est point défavorable à l’Italie. Nous n’attachons qu’une médiocre importance aux calculs longs et compliqués auxquels M. Magliani s’est livré pour établir que, si l’on déduit du change la prime de l’or sur le papier, le change à vue sur Paris aurait été, depuis quelques années, presque constamment en faveur des places italiennes. Le ministre reconnaît lui-même que les résultats qu’il obtient par ce procédé artificiel laissent prise au doute ; ils ne sauraient par conséquent peser d’un poids décisif dans la discussion. En revanche, il est impossible, dans l’appréciation des rapports de l’Italie avec l’étranger, de ne pas tenir compte des valeurs étrangères, notamment des valeurs autrichiennes et suisses qui sont possédées par des sujets italiens, surtout dans la Vénétie, et du papier sur la France et l’Angleterre, qui tient une place notable dans le portefeuille des banquiers italiens. En outre, les économies que rapportent annuellement les sujets italiens qui vont exercer pendant quelques mois leur industrie dans les pays voisins, et les dépenses auxquelles se livrent les visiteurs étrangers qui viennent hiverner en Italie, doivent être considérées comme de véritables recettes, se traduisant par des millions. Enfin nous remarquons qu’il résulte d’un des tableaux publiés par M. Magliani que les paiemens en or, effectués à Paris pour le service de la rente italienne, se sont accrus de 20 millions. c’est-à-dire de 50 pour 100 depuis trois ou quatre ans. Si, comme nous sommes disposés à le croire, à raison de la coïncidence de ce fait avec la hausse excessive qui s’est produite sur toutes les valeurs françaises, cet accroissement provient de placemens faits par nos nationaux en rentes italiennes, ces 20 millions représentent un capital considérable qui a passé les monts. Si, comme semble le penser M. Magliani, la plus grande partie de ces rentes sont à l’état flottant sur notre marché, et, bien que dénationalisées en apparence par l’artifice du report, n’ont pas cessé d’être possédées par des capitalistes italiens, toujours est-il qu’il y a 20 millions d’or qui, de façon ou d’autre, par les diverses voies du commerce, doivent reprendre annuellement le chemin de l’Italie. Tout cet ensemble de faits concourt à fortifier la présomption que les espèces métalliques, une fois ramenées en Italie, n’en seront pas retirées par l’importance des paiemens à faire à l’étranger.

Tous ces points, au surplus, nous paraissent secondaires : la question capitale, à nos yeux, est celle-ci : l’Italie mène-t-elle, comme a fait l’Allemagne après l’encaissement de notre rançon, l’existence d’un prodigue ? S’est-elle jetée dans de folles spéculations ? A-t-elle multiplié les dépenses inutiles et improductives ? S’est-elle appauvrie ou suit-elle les autres nations dans la voie du progrès ? On admet généralement que le rendement des impôts est un sûr thermomètre des progrès de la richesse générale ; or, si l’on excepte l’impôt sur la mouture et l’impôt sur la fortune mobilière qui ont été l’objet de dégrèvemens notables et qui doivent être laissés de côté, nous voyons que les diverses sources du revenu public, le timbre, l’enregistrement, les droits sur les successions, les patentes, les postes, la vente des sels et des tabacs, présentent un accroissement de 45 pour 100 sur les produits de 1866. La richesse nationale va donc en augmentant d’année en année. La productivité de l’impôt a ramené l’équilibre dans le budget ; une politique imprudente et coupable, en jetant la nation italienne dans les aventures, pourrait seule arrêter cette marche ascensionnelle du revenu.

La conclusion que l’on peut tirer de l’augmentation dans le produit des impôts se trouve corroborée par le développement proportionnel qu’ont pris pendant la même période les recettes des chemins de fer et par le nombre de plus en plus considérable des lettres et des dépêches confiées à la poste et au télégraphe. Il y a dans tous les chiffres réunis par M. Magliani la preuve d’un accroissement continuel et rapide de l’activité nationale sous toutes les formes ; les progrès de l’agriculture italienne surtout sont dignes d’attention par les résultats qu’ils ont déjà produits et par ceux plus grands encore qu’on est en droit d’attendre. La culture des céréales s’est tellement améliorée que, malgré l’accroissement de sa population, l’Italie a diminué les achats considérables de grains qu’elle était contrainte de faire à l’étranger : pour la période quinquennale de 1875 à 1879, les importations en céréales sont demeurées de 115,000 tonnes au-dessous de ce qu’elles avaient été de 1861 à 1865. L’exportation des huiles qui, il y a quinze ans, ne dépassait pas en moyenne 341,000 quintaux, a atteint depuis plusieurs années une moyenne de 748,000 quintaux ; elle a donc plus que doublé. Autrefois l’exportation des vins italiens ne dépassait pas sensiblement l’importation des vins étrangers, 293,000 hectolitres contre 250,000. En 1879, l’importation n’a pas atteint 30,000 hectolitres et l’exportation s’est élevée à 1,063, 114 ; M. Magliani estime que, pour 1880, elle dépassera 2 millions d’hectolitres. La destruction des vignobles français par le phylloxéra a dû contribuer pour beaucoup à ce développement véritablement surprenant de la production vinicole en Italie ; mais le fait, quelle qu’en soit l’explication, n’en subsiste pas moins avec toutes ses conséquences ; si les viticulteurs italiens savent améliorer la fabrication de leurs vins en même temps qu’ils en développent la production, ils conserveront une place considérable dans la consommation générale. La production de la soie grège, qui avait presque cessé d’exister, s’est relevée d’année en année, et la valeur des exportations dépasse actuellement de 60 millions de francs celle des importations. Les cultures industrielles et l’élève du bétail, en vue de l’exportation, ont pris un grand développement dans la haute Italie et y ont produit une révolution agricole comme autrefois l’introduction de la betterave dans nos départemens du Nord ; mais c’est la culture maraîchère qui paraît devoir être pour les agriculteurs italiens une source d’énormes profits. Les chemins de fer permettent maintenant à l’Italie d’expédier aisément dans les régions froides et brumeuses de la Suisse et de l’Allemagne les fruits, les primeurs et les légumes que le soleil fait croître et mûrir sans effort sur son sol. A la fin de l’été, c’est par trains complets que les raisins de table s’acheminent vers le Nord pour occuper la place d’honneur dans les agapes des cours et des casinos germaniques. Les profits qu’on retire de certaines cultures ont accru dans une proportion presque invraisemblable la valeur de la propriété foncière, et M. Magliani cite, aux environs de Sorrente, des terrains consacrés à la production des câpres qui se vendent 24,000 francs l’hectare.

Ce sont là des faits et des chiffres éloquens ; mais voulons-nous vérifier, par une contre-épreuve sérieuse, l’étendue des progrès réalisés par l’Italie ? Nous avons deux élémens de contrôle : la situation des caisses d’épargne et le cours des fonds publics. Les dépôts des caisses d’épargne s’élevaient en 1865 à 225 millions ; en juillet 1880, ils avaient dépassé 891 millions : ils ont donc quadruplé en quinze années. Quant aux dépôts en comptes cour an s, avec ou sans intérêts, effectués dans les banques d’émission, les banques populaires et les institutions de crédit, le chiffre s’en est accru, en moyenne, de 100 millions par année. Une partie des capitaux produits par le travail national se place dans les rentes italiennes, puisque ces rentes, émises à l’étranger, repassent peu à peu les Alpes : or le prix s’en est élevé sans interruption aux bourses de Florence et de Rome, du cours moyen de 65.40, en 1865, à 84.42, qui est le cours moyen d’octobre 1880.. Ne soyons point surpris de ce rapide développement de l’épargne italienne : nous avons vu le même fait se produire en France, sur de bien autres proportions, après nos derniers malheurs. Les nations agricoles sont plus économes et plus soucieuses d’épargner que les nations industrielles. Les bénéfices de l’industrie sont bien plus considérables que ceux de l’agriculture ; mais quelle est la première pensée qui vienne à l’esprit d’un manufacturier lorsqu’il dresse son inventaire à la fin d’une année fructueuse ? C’est qu’avec un nombre double de broches ou de métiers, il aurait réalisé un bénéfice double, et par un entraînement presque irrésistible, il consacre ses gains, et souvent le produit d’emprunts, à accroître son outillage, que le ralentissement des affaires peut condamner brusquement à l’inaction. Des capitaux considérables s’immobilisent en constructions et en matériel : les moyens de production dépassent momentanément les besoins de la consommation, et une crise dévore les fruits d’une période prospère. Quant aux ouvriers de l’industrie, l’élévation rapide des salaires aux époques d’activité commerciale, et la facilité avec laquelle ils trouvent à s’employer, en passant d’un atelier à un autre, leur ôtent toute inquiétude pour le lendemain, toute appréhension d’un chômage à venir. Il n’en est pas ainsi de l’agriculteur, à qui l’alternance des saisons rappelle constamment la nécessité de la prévoyance, et qui, au milieu de l’abondance de l’été, doit faire la part des besoins de l’hiver. L’épargne, qui exige un effort de volonté de la part de l’industriel, est une habitude et s’impose comme une nécessité au cultivateur. Le peuple italien est laborieux et économe comme tous les peuples attachés au sol pour qui la terre est la principale richesse. Les chiffres que nous avons cités montrent les effets de ces sages habitudes contractées à l’école de la nature. Ainsi l’Italie travaille, elle développe les ressources de son sol fécond, elle économise et elle accumule ses épargnes. On en peut conclure en toute sûreté que, si le gouvernement italien est en mesure d’entreprendre l’abolition du cours forcé, la situation économique de l’Italie est favorable au succès de cette importante opération.

Par quelle voie et dans quelle mesure se procurera-t-on tes métaux précieux nécessaires ?

La circulation fiduciaire de l’Italie s’élevait, en 1879, à 1,672 millions ; mais, bien qu’elle jouisse tout entière du privilège de l’inconvertibilité, il est indispensable d’en faire deux parts distinctes, La première se compose des billets émis par la Banque nationale du royaume, la Banque nationale de Toscane, la Banque toscane de crédit, la Banque romaine, la Banque de Naples et la Banque de Sicile, pour leur compte particulier et sous leur responsabilité propre, par suite des escomptes, des avances sur valeurs et des autres opérations qu’elles peuvent faire en leur qualité d’établissemens die crédit. La seconde paît comprend uniquement les billets émis par les six banques syndiquées sur la réquisition et pour le compte du gouvernement Ces derniers billets constituent seuls orne dette de l’état envers le public, ils sont seuls un papier-monnaie. Les émissions propres aux six banques sont éminemment variables, puisqu’elles sont subordonnées à l’importance des opérations de ces établissemens : l’émission pour le compte de l’état est demeurée stationnaire depuis plusieurs années ; elle se maintient aux environs de 900 millions.

M. Magliani propose au parlement italien de contracter à l’étranger, — et ici l’étranger ne peut être que la place de Paris, principal marché des fonds italiens, — un emprunt de 650 millions. Il se tient pour assuré, et il a dû puiser cette confiance dans des pourparlers avec des capitalistes français, de parvenir à réaliser cet emprunt à 5 pour 100, net de l’impôt sur le revenu, c’est-à-dire aux environs de 86 fr., plus 1 pour 100 de commission pour frais de négociation et frais de transport des espèces. Il n’y a rien à reprendre à ces conditions, qui sont les plus avantageuses que l’Italie ait encore obtenues lorsqu’elle a fait appel au crédit. Sur les 650 millions nets, fournis par l’emprunt, 44 millions en or seraient immédiatement versés à la Banque nationale du royaume en remboursement d’un prêt en même métal qu’elle a fait au trésor et pour lequel il lui est servi un intérêt. Il restera donc 600 millions, c’est-à-dire une somme équivalente aux deux tiers du papier-monnaie gouvernemental en circulation. Cette proportion serait suffisante, si M. Magliani ne proposait de prolonger jusqu’au 31 décembre 1883, c’est-à-dire pendant deux années, le cours légal des 600 millions auxquels il compte ramener l’émission moyenne des six banques. Du coup, la proportion descend des deux tiers aux deux cinquièmes de la circulation en papier.

A mesure que les versemens lui seront faits par les contractans de l’emprunt, le trésor italien retirera de la circulation les billets de 50 centimes, de 1 franc, de 2 francs et de 5 francs qu’il a émis pour une somme de 315 millions. Le surplus du produit de l’emprunt sera appliqué exclusivement au retrait des billets de 100, 250 et 1,000 francs, dont la valeur s’élevait, au 1er octobre dernier, à 330 millions : ils ne pourront être tous retirés à cause du prélèvement qui devra être fait sur l’emprunt pour rembourser la Banque nationale ; il en demeurera donc, après l’épuisement de l’emprunt, pour une valeur d’environ 46 millions. En se fondant sur le chiffre des billets émis jusqu’à la date du 1er octobre 1879, M. Magliani estime qu’il restera encore en circulation, pour le compte de l’état, 340 millions de papier-monnaie se décomposant ainsi : billets de 10 lires, 240 millions et demi ; billets de 20 lires, 50 millions et demi ; billets de 100, 250 et 1,000 lires, 46 millions. Comme il est à croire, d’après l’exemple de ce qui s’est passé dans d’autres pays, qu’un certain nombre de petites coupures ne se présenteront pas au remboursement parce qu’elles auront été perdues ou détruites, les quelques millions qui pourront devenir disponibles seront appliqués au retrait des grosses coupures.

Ainsi M. Magliani ne se propose de retirer que les deux tiers du papier-monnaie du gouvernement ; et il laissera dans la circulation le dernier tiers sous la forme exclusive des coupures intermédiaires, après le retrait des plus faibles et des plus fortes.

Sur les 650 millions, 400 devront être fournis en or, et M. Magliani se donne une peine superflue pour démontrer que cette quantité d’or pourra être réunie sans jeter la perturbation sur les marchés européens. 250 millions devront être fournis en argent, et dans cette somme seront compris 79 millions de monnaies divisionnaires italiennes que les états de l’union latine ont retirés de la circulation et ont remis au gouvernement français. Le gouvernement italien s’est engagé à nous les reprendre au moyen de paiemens échelonnés, et il nous sert un intérêt dont il se trouvera affranchi, en même temps qu’il évitera la dépense que lui occasionnerait la frappe de nouvelles pièces. Les embarras dans lesquels l’empire d’Allemagne s’est jeté gratuitement en voulant passer sans transition de l’étalon d’argent à l’étalon d’or ont été un avertissement pour M. Magliani. Il veut sagement conserver pour son pays le double étalon avec la sauvegarde que les règlemens de l’union latine assurent contre un monnayage excessif de l’argent. Non-seulement l’Italie est absolument dépourvue de monnaies divisionnaires, qui ne peuvent être frappées qu’en argent, mais les états avec lesquels ses rapports commerciaux sont les plus constans et les plus actifs n’ont que l’étalon d’argent, comme l’Autriche-Hongrie, ou ont le double étalon, comme les nations qui composent l’union latine. Elle agit donc sagement en se réglant sur ses plus proches voisins.

La grande préoccupation du ministre paraît avoir été de ne point changer les conditions actuelles du marché italien par une diminution dans le nombre des instrumens d’échange. L’approvisionnement monétaire de l’Italie s’élève en ce moment à 2 milliards 200 millions, dans lesquels le papier-monnaie entre pour 16 à 1,700 millions et les espèces métalliques qui forment les encaisses du trésor et des banques d’émission pour un peu plus de 200 millions. Le ministre évalue à 300 millions les espèces métalliques qui circulent encore dans les provinces frontières, où elles sont maintenues ou ramenées par les rapports quotidiens avec l’étranger, et celles que les particuliers conservent et cachent par précaution. Cette évaluation ne paraîtra point exagérée à ceux qui savent quelles quantités d’espèces d’or et d’argent avaient été mises en réserve après 1870, par les particuliers un peu aisés, désireux de s’assurer une ressource pour les cas d’urgence. Ces pièces d’or et d’argent sortirent de leurs cachettes dès que la Banque de France eut recommencé à donner indifféremment des espèces ou des billets. De même, les monnaies pontificales et napolitaines, qui doivent exister encore en quantités notables, reverront la lumière du jour dès que le cours forcé aura été supprimé. On avait estimé, d’après les frappes officielles, à 100 millions la valeur des monnaies italiennes qui avaient dû émigrer à l’étranger : cependant les états de l’union latine n’en ont pu retirer que pour 79 millions. Il n’est pas à supposer que les 21 millions qui manquent aient été détruits ou perclus. S’ils ont disparu de la circulation, c’est qu’ils sont devenus les élémens d’une foule de petits pécules. A plus forte raison, les pièces d’or ont-elles dû jouer ce rôle. M. Magliani n’est donc pas au-dessous de la vérité lorsqu’il calcule que les 650 millions de l’emprunt, en s’ajoutant aux espèces d’or, d’argent et de bronze déjà existantes, porteront à 1 milliard 200 millions les espèces métalliques dont l’Italie disposera. En ajoutant à ces 1,200 millions les 350 millions de papier-monnaie qu’il conserve et 6 ou 700 millions de billets émis par les banques, il retrouve le chiffre de 2 milliards 200 millions, qui représente l’approvisionnement monétaire actuel.

C’est par peur de trop affaiblir cet approvisionnement : que M. Magliani se croit obligé de maintenir en circulation pour 350 millions de papier-monnaie gouvernemental. Une autre crainte le saisit aussitôt, c’est qu’après l’abolition du cours forcé une circulation fiduciaire d’un milliard ne soit trop étendue pour l’Italie et ne devienne une source d’embarras financiers. Il se rassure par l’exemple de ce qui s’est passé dans tous les pays qui ont traversé le régime du cours forcé et où la circulation fiduciaire est demeurée plus considérable après la reprise des paiemens en espèces qu’elle n’avait été avant leur suspension. Le fait est exact, et il s’explique aisément. Les classes illettrées, que l’ignorance rend méfiantes, ont besoin d’être familiarisées par l’usage avec la monnaie fiduciaire, et c’est une expérience journalière qui seule les convainc qu’un chiffon de papier peut avoir une valeur effective. Leurs préventions tombent alors, et elles acceptent sans hésitation les billets qu’elles regardaient autrefois d’un œil soupçonneux. Il n’en demeure pas moins vrai que ce qui assure la circulation de la monnaie fiduciaire, c’est la confiance en sa convertibilité immédiate. Que M. Magliani n’appréhende donc point de voir l’Italie souffrir d’un excès de monnaie fiduciaire s’il peut faire pénétrer dans tous lès esprits la conviction que tout billet est convertible à présentation.

C’est au point de vue de la confiance à inspirer à l’opinion publique que nous considérons comme une imprudence le maintien dans la circulation d’une partie du papier-monnaie de l’état. Deux papiers-monnaie vont se trouver en présence : d’une part, les billets du gouvernement ; de l’autre, les billets des six banques d’émission. L’acceptation des premiers sera obligatoire partout et pour toute espèce de paiement ; seulement on aura le droit de les échanger contre des espèces métalliques à certaines caisses publiques. Les seconds conserveront cours légal et, partant, valeur libératoire jusqu’au 31 décembre 1883. A part la dualité du papier-monnaie, à laquelle l’établissement du syndicat de 1874 avait eu pour objet de mettre fin et qui va reparaître, quelle différence la masse du public apercevra-t-elle entre l’état de choses actuel et celui qui suivra la réalisation de l’emprunt ? Où seront les élémens de l’effet moral qu’on se flatte et qu’il est si essentiel de produire ?

les apparences seront d’autant moins favorables que ce sont les coupures de dix francs que M. Magliani se propose de maintenir tout particulièrement dans la circulation, c’est-à-dire des coupures dont l’usage est de tous les instans. Il semble avoir des grosses coupures, si l’on peut donner ce nom aux billets de cent francs, une appréhension qu’on a peine à s’expliquer. Il paraît les considérer comme une menace permanente pour le trésor public. Nous croyons que cette opinion n’est pas fondée. Les grosses coupures ne se trouvent qu’aux mains des classes aisées, qui sont moins sujettes que les autres aux paniques et aux besoins urgens et qui sont mieux en situation d’apprécier les avantages de la monnaie fiduciaire. Pour les petites sommes, le papier ne peut soutenir la comparaison avec la monnaie métallique : une pièce de 5 francs ou de 10 francs sera toujours préférée à un billet de même valeur : c’est quand il s’agit de paiemens d’une certaine importance que la commodité de la monnaie fiduciaire apparaît si belle et si maniable que soit la monnaie d’or, cinq pièces de 20 francs sont plus embarrassantes qu’un billet de 100 francs ; plus le chiffre du paiement à faire ou de la somme à transporter s’élève, et plus s’accroît la supériorité du billet de banque, qui ne tient point de place et qui peut être envoyé dans une lettre. Si le commerce français a réclamé contre le retrait des billets de 50 et de 100 francs, c’est que les billets de 200 fr. ayant toujours été en très petite quantité, il ne serait plus resté, par le fait, aucun instrument d’échange intermédiaire entre la pièce de 20 fr. et le billet de 500 fr., et qu’il était impossible de recourir à l’emploi des lettres chargées pour une multitude innombrable de paiemens. La Banque de France n’émet plus de billets d’une valeur supérieure à 1,000 francs, et cela n’a point d’inconvénient, parce que les paiemens considérables s’effectuent à l’aide de viremens d’un compte à un autre, ou de chèques, ou des autres moyens perfectionnés d’échange dont les institutions de crédit nous ont dotés : cependant les notaires de province, qui ont souvent des sommes importantes à payer ou à expédier, regrettent parfois la disparition des coupures de 5,000et de 10,000 francs. Ce ne sont donc pas les billets de 100 francs et au-dessus qui auraient pu être une cause d’embarras pour le trésor italien : ces billets sont trop nécessaires aux transactions commerciales pour sortir aisément de la circulation, et ce sont ceux-là surtout dont le rôle grandit et dont le nombre doit être accru quand l’activité commerciale se développe. On s’explique d’autant moins la prédilection de M. Magliani pour les petites coupures que les exemples qu’il invoque tournent contre lui. Il y a longtemps que les billets de cinq francs de la Banque de France ne se trouvent plus que dans les tiroirs des collectionneurs ; quant aux billets de 20 francs, il n’y a que les caisses où s’opère un grand mouvement de fonds, comme les caisses du trésor et celles des grandes institutions de crédit, qui en reçoivent encore quelques-uns de loin en loin. L’Angleterre a renoncé, pour son propre compte, au billet d’une livre sterling, qui ne subsiste plus qu’en Ecosse et pour une somme peu élevée. En Allemagne et en Hollande, comme en France, les billets d’une valeur inférieure à 100 fr. ne représentent pas 1 pour 100 de la circulation fiduciaire ; en Belgique, où l’or n’a jamais été abondant, les billets de 20 francs atteignent à A et demi pour 100 de la circulation générale, et il n’en existe pas au-dessous de 20 fr. Quant aux États-Unis, le gouvernement américain, contrairement à ce que compte faire M. Magliani, a retiré toutes les petites coupures du papier fédéral ; et il se propose de retirer le reste des greenbacks dès qu’il aura terminé la conversion des rentes 5 et 6 pour 100. Il ne reste donc en circulation que les petites coupures des banques dites nationales : or, si les billets de 5 dollars représentent un peu plus de 29 pour 100 de leur émission, les billets de 1 et de 2 dollars ne dépassent guère 1 1/2 pour 100.

On ne saurait invoquer en faveur des petites coupures la difficulté que le gouvernement américain éprouve à maintenir en circulation les dollars d’argent dont le congrès lui a imposé la fabrication et l’émission. Le tort du congrès, lorsqu’il a voté le bill de M. Bland, a été de vouloir faire du dollar d’argent une arme de guerre contre la monnaie d’or et contre la suppression du cours forcé. Il en est résulté qu’immédiatement tous les établissemens de crédit, toutes les banques et toutes les grandes maisons de commission, par les mains desquelles passe la presque totalité du commerce américain, se sont coalisés et ont introduit dans leurs contrats avec leurs cliens de l’Ouest l’obligation du paiement en or. Un tort plus grave encore du congrès a été de donner au dollar d’argent un titre trop faible qui ne permettait pas de l’accepter, même comme marchandise, pour sa valeur nominale. Ce qui chasse le dollar d’argent de la circulation, ce n’est donc pas la concurrence des petites coupures du papier-monnaie, c’est l’exclusion dont il est frappé pour tous les paiemens, hormis ceux du petit commerce de détail, et la concurrence du dollar d’or, de l’aigle, qui a une valeur intrinsèque supérieure de 8 à 10 pour 100. Comme les caisses publiques sont astreintes à recevoir ces pièces de bas aloi pour leur valeur nominale, c’est avec les dollars d’argent qu’on paie surtout les impôts, et c’est le trésor fédéral qui supporte la perte. Si le gouvernement américain ne relève le titre de ses pièces d’argent, il ne pourra en accroître l’émission sans les déprécier, et il les verra toujours revenir dans ses caisses par l’acquittement des droits de douane et des autres taxes.

Nous craignons que les billets de 10 francs, dont le montant actuel est de 240 millions et qui tiendront par conséquent une place considérable dans l’approvisionnement monétaire de nos voisins, ne causent au trésor italien les mêmes embarras que le dollar d’argent au gouvernement américain. L’emploi des petites coupures est très onéreux à cause de leur détérioration rapide, qui oblige à les renouveler constamment, et, quelques soins que l’on prenne à cet effet, on ne saurait réussir à les rendre d’un usage commode et agréable. M. Magliani peut-il se faire l’illusion de croire que, lorsque les monnaies d’or auront reparu dans la circulation, il pourra être indifférent aux gens aisés, et surtout aux femmes, d’avoir dans leur bourse une pièce de vingt francs ou deux chiffons maculés et graisseux, quelquefois répugnans ? Il adviendra ce qui est arrivé en France, c’est que tout le monde s’empressera d’employer les petits billets aux emplettes de détail. Le commerce, ne pouvant qu’avec difficulté les faire accepter par ses meilleurs cliens lorsqu’il aura des appoints à rendre, s’en débarrassera à son tour en les portant aux caisses publiques. Le trésor italien verra donc les billets de 10 francs lui revenir sans cesse : il les remettra en circulation pour ses propres paiemens, mais, comme il ne les a pas exclus du droit à la conversion en or et en argent, comment empêchera-t-il qu’aussitôt après les avoir reçus au guichet des paiemens, on les présente au guichet des échanges pour demander des espèces métalliques ? Le ministre des finances doit donc s’attendre à ce que l’échange des billets de 10 francs absorbe une portion de sa réserve métallique assez forte pour lui causer de graves embarras, sinon pour compromettre le succès de son opération. Si, en maintenant en circulation une partie du papier monnaie gouvernemental, il a eu en vue de ménager son approvisionnement de métaux précieux, il aurait atteint plus sûrement son but en conservant les coupures élevées, indispensables aux opérations commerciales sérieuses, et qui se seraient présentées rarement à la conversion, plutôt que les billets de 10 francs, dont l’échange sera continuellement demandé.

L’exposé de motifs n’invoque qu’une seule raison pour justifier la préférence donnée par le gouvernement italien au maintien de ces petites coupures : ce serait la crainte que les billets de l’état, dont la convertibilité immédiate sera garantie par la loi, ne fissent une concurrence trop redoutable aux billets des six banques d’émission. Nous ne saurions imaginer d’argument plus fort contre la coexistence de deux papiers-monnaie d’origine différente. Ce serait un inconvénient grave que le discrédit relatif qui viendrait à frapper la circulation des banques italiennes et qui paralyserait entre leurs mains une force auxiliaire indispensable au commerce national ; mais il y avait un moyen bien simple de couper court à ce danger, c’était de s’inspirer des exemples des pays qui ont passé parle régime du cours forcé. Instruits par le souvenir des assignats français, les gouvernemens de France et d’Angleterre se sont gardés de créer un papier-monnaie de l’état : ils ont interposé entre eux et le public comme un contrôle et une garantie, l’un la Banque d’Angleterre et l’autre la Banque de France. Le gouvernement américain, en proie à d’inexorables nécessités, a dû créer un papier d’état ; mais il a annoncé et il exécute la résolution de le faire disparaître absolument. Pourquoi ne pas profiter de ces leçons ? pourquoi ne pas faire rentrer l’Italie dans les conditions où se trouvent les pays à grand crédit, et ne pas donner à sa situation économique une assiette solide et indiscutable en retirant la totalité du papier-monnaie ? Il ne s’agit que de 300 millions. M. Magliani a prévu lui-même que son emprunt de 630 millions pourrait se trouver insuffisant si les circonstances venaient à déranger ses calculs sur la marche de l’opération : il se fait donner par un article du projet de loi l’autorisation d’élever le chiffre de l’emprunt. N’était-il pas plus simple et plus logique de porter d’ores et déjà, sans hésitation et sans dissimulation, le chiffre de l’emprunt à 950 millions, payables 400 millions en or, 250 millions en argent et 300 millions en billets du consorzio ? Ce n’est pas 12 ou 15 millions de plus à assigner au service de l’emprunt qui aaraient fait disparaître les excédens budgétaires dont M. Magliani s’applaudit avec juste raison ; tout au plus aurait-il fallu ajourner quelques dëgrèvemens d’impôts, et on aurait eu l’avantage immense d’en finir d’un seul coup avec l’existence d’un papier-monnaie gouvernemental. Comme tous les états dont le crédit est indiscutable, l’Italie n’aurait plus connu d’autre monnaie fiduciaire que le billet de banque.

M. Magliani objecterait sans doute qu’à faire disparaître les 300 millions de papier-monnaie qu’il veut conserver, il créerait un vide dans l’approvisionnement monétaire de l’Italie. Nous lui répondrons par l’observation très sensée qu’il fait lui-même dans un passage de son exposé, « qu’un pays a toujours ou peut toujours se procurer la monnaie dont il a besoin. » Ce n’est jamais la pénurie des signes monétaires qui empêchera une bonne affaire de se conclure dans un pays civilisé. A supposer que ces 300 millions fissent en effet un vide dans la circulation, ce vide serait bientôt et avantageusement comblé par les billets des banques. Ici se place la seconde observation que nous nous permettrons d’adresser à M. Magliani. Il entoure les banques italiennes des soins d’une tendresse inquiète et quelque1 peu oppressive. Il redoute pour leurs billets la concurrence du papier d’état : il leur continue plus longtemps que de raison le cours forcé sous le déguisement du cours légal ; enfin, il se préoccupe de diminuer d’une centaine de millions l’importance de leurs émissions actuelles. Le principal avantage qu’il aperçoive au remboursement de 44 millions à faire à la Banque nationale, ce n’est pas de fortifier l’encaisse de cette banque et de lui donner la faculté d’étendre sans péril son émission, c’est au contraire de lui permettre de retirer de ses billets pour une valeur correspondante. Est-ce ainsi que M. Magliani compte acclimater en Italie la monnaie fiduciaire ?

La situation des banques italiennes est excellente, puisque, d’après les tableaux publiés par le ministre, elles possèdent toutes une encaisse égale à 33 ou 35 pour 100 de leur émission. Il leur est loisible de fortifier encore cette situation en aliénant les rentes publiques, les fonds provinciaux et communaux et les valeurs diverses qu’elles ont acquises pour donner un emploi aux capitaux inactifs. La suppression du cours forcé et la disparition de la plus grande partie dut papier de l’état auront pour conséquence inévitable d’accroître l’importance des espèces métalliques qui leur seront versées. Enfin, la liberté qui va leur être rendue de modifier le taux de l’escompte, sans avoir besoin de l’approbation préalable du gouvernement, leur permettrait de défendre leur encaisse, comme le font les banques de tous les pays, en mettant un prix plus élevé à leur concours. Il nous paraît incontestable que, si le papier de l’état disparaissait complètement et si le commerce et l’industrie n’avaient plus pour le règlement des opérations de quelque importance d’autre instrument que les billets des banques italiennes, celles-ci pourraient, sans inconvénient et sans péril, élever leur émission du chiffre actuel de 750 millions à 1 milliard.

Ces critiques de détail ne retirent rien de son mérite au projet de M. Magliani. Il faut louer sans réserve l’esprit d’initiative et la résolution dont le ministre a fait preuve, les études consciencieuses auxquelles il s’est livré et la lumière qu’il a su répandre sur ce grave sujet. Nous nous permettrons même d’adresser au parlement italien le conseil d’en terminer promptement avec cette question, puisque le gouvernement le met en demeure de prendre un parti, lorsque des problèmes aussi graves pour l’avenir d’un pays sont soulevés, la véritable prudence est de les résoudre immédiatement, non de les ajourner. Il serait oiseux de s’arrêter à des points secondaires et de guerroyer sur des détails ; il faut faire œuvre d’hommes politiques, marcher résolument vers un but désirable. Il n’y a plus d’études à faire : les débats du parlement, des enquêtes spéciales, des projets de loi antérieurs ont éclairé tous les côtés de la question, et il serait impossible de réunir des documens plus complets, plus clairs et plus péremptoires que ceux qui accompagnent le rapport de M. Magliani. Le moment est venu de conclure. Aucun homme sérieux ne mettra en avant l’idée de supprimer graduellement le cours forcé en appliquant les excédens budgétaires de chaque année au retrait du papier-monnaie. La France a consacré 200 millions par an au remboursement de sa dette envers la Banque, les États-Unis appliquent exclusivement au retrait de leur papier-monnaie des excédens budgétaires de plus de 250 millions. Sont-ce là les exemples dont on voudrait s’inspirer ? Quel est l’homme d’état italien qui viendra proposer au parlement l’établissement de 100 millions d’impôts nouveaux applicables au rachat du papier-monnaie ? Pourtant, si l’on ne prend ce parti, si l’on s’en tient aux excédens actuels, combien mettra-t-on d’années à en finir avec le cours forcé, même en ajournant tout dégrèvement, toute dépense utile et en comptant sur une série ininterrompue d’années paisibles et prospères ? L’abolition prétendue graduelle du cours forcé n’en serait que la prolongation indéfinie, avec son cortège de charges publiques et privées.

Plus on est convaincu de la gravité des inconvéniens inséparables de ce régime, plus on doit être pénétré de la nécessité d’y mettre un terme immédiat. C’est une mesure qui veut être prise avec résolution, qui doit être exécutée avec énergie et rapidité : si elle est accompagnée de quelques embarras, si elle entraîne quelques sacrifices, il faut accepter les uns et les autres en vue des maux plus grands encore auxquels elle portera remède, et des avantages certains qu’elle procurera à la nation tout entière. Le relèvement du crédit national doit avoir pour conséquence la hausse des fonds de l’état : cette hausse amène à son tour la baisse du loyer de l’argent et l’affluence des capitaux, conditions indispensables au développement de l’activité nationale. De si grands et si solides avantages peuvent-ils être achetés trop cher ? Il est une autre considération qui nous paraît devoir exercer une influence décisive sur les déterminations du parlement italien : c’est la question d’opportunité. La situation du marché européen est favorable pour le succès de l’opération que le gouvernement italien veut entreprendre : les capitaux sont abondans et à bon marché, ils sont en quête d’emplois sûrs et fructueux ; un emprunt dans les conditions où se trouve l’Italie et avec la destination qu’elle compte lui donner, se négocierait à des conditions avantageuses et serait souscrit en quelques jours. Combien de temps durera cette affluence des capitaux, et l’Italie est-elle certaine de toujours trouver les mêmes conditions et les mêmes facilités ?

Un mot encore. Nous applaudissons à l’œuvre que veut entreprendre le gouvernement italien, parce que c’est une œuvre de paix qui ne peut s’accomplir et porter fruit qu’à la condition du maintien de la paix. Les hommes d’état italiens le savent, ils sont trop éclairés, trop soucieux de l’avenir et de la prospérité de leur pays pour incliner vers une politique d’aventures, qui alarmerait l’Europe et ruinerait tous leurs projets. Qu’ils ne craignent point de mettre leur langage d’accord avec leurs intentions. Qu’ils n’hésitent pas à rompre avec les hommes à chimères, qui rêvent de guerres nouvelles, et avec les esprits tracassiers, qui ne voient pour l’Italie d’autres moyens de manifester son indépendance et sa vitalité que par des taquineries à l’adresse de ses voisins. M. de Bismarck s’est prêté à certaines coquetteries diplomatiques afin de ramener l’Autriche dans les bras de l’Allemagne et de resserrer une alliance dont les liens se relâchaient. Un tel résultat est-il bien avantageux pour l’Italie ? Quels fruits meilleurs pourrait-elle attendre en créant des embarras à l’Angleterre et à la France en Égypte, en nous suscitant des difficultés en Tunisie ? L’Italie ne rencontre ni jalousie ni mauvais vouloir chez aucun de ses voisins ; elle n’a aucun intérêt à changer leurs sentimens. La prospérité de l’Italie ne saurait nous porter ombrage, puisque les deux pays ne se font concurrence sur aucun marché. L’exposé de M. Magliani constate en maint endroit l’assistance utile que les entreprises italiennes, publiques et privées, ont trouvée sur le marché français. La France a aidé à l’affranchissement de l’Italie par ses capitaux autant que par ses armes. Si notre ministre des finances, cédant tout à coup aux réclamations qui se sont souvent élevées aux sein des chambres et dans la presse contre la facilité avec laquelle notre marché s’ouvre aux valeurs étrangères, venait à faire supprimer de la cote de la Bourse tous les emprunts étrangers, son collègue de Rome ne considèrerait-il pas cette mesure comme un obstacle au succès de ses projets ? Lorsque les intérêts de deux nations sont si intimement unis, la politique, qui n’est que la mise en pratique des conseils de la sagesse et de la prudence, ne commande-t-elle pas de fortifier ces liens déjà étroits par les preuves d’une mutuelle et sincère sympathie ?


CUCHEVAL-CLARIGNY.