La Seconde Année, ou À qui la Faute

Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurVolume 10 (p. 391-471).

LA SECONDE ANNÉE,


OU


À QUI LA FAUTE ?

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

Représentée pour la première fois, à Paris,
sur le théâtre du Gymnase Dramatique,
le 12 janvier 1830.

EN SOCIÉTÉ AVEC M. MÉLESVILLE.


PERSONNAGES


DENNEVILLE, banquier.

CAROLINE, sa femme.

EDMOND, comte de Saint-Elme, ami de Denneville.

GERVAULT, caissier de Denneville


La scène se passe à Paris, dans la maison de Denneville.

Le théâtre représente un appartement richement décoré : le fond est occupé par une cheminée, aux deux côtés de laquelle sont deux portes ; la porte à droite de l’acteur est celle du dehors. Deux portes latérales ; la porte à gauche de l’acteur est celle de l’appartement de Caroline ; l’autre, celle d’un cabinet ; auprès de celle-ci, une table en forme de bureau, chargée de papiers ; auprès de la porte à gauche, une psyché.

Scène PREMIÈRE.

DENNEVILLE, en habit du matin, devant son bureau ;
puis GERVAULT, qui entre un instant après.


DENNEVILLE.

Voilà mon courrier terminé, je puis maintenant m’amuser jusqu’à ce soir. Il est si difficile de mener de front les affaires et les plaisirs ! Les unes prennent tant de place, que j’ai toujours peur qu’il n’en reste plus pour les autres. (voyant Gervault qui entre un carnet à la main.) Ah ! c’est toi, Gervault. Voilà notre courrier, j’ai tout signé.


GERVAULT.

On vous propose du papier sur Vienne.


DENNEVILLE.

Je le prendrai.


GERVAULT, tenant des liasses d’effets.

On vous propose des espagnols.


DENNEVILLE.

Je n’en veux pas. Dis qu’on me tienne au courant du nouvel emprunt. Les agens de change sont-ils venus ce matin ?


GERVAULT.

Il y en a quatre qui vous attendent, ceux d’hier.


DENNEVILLE.

Je n’ai pas le temps de les voir, je suis pressé. Dis-leur que je vendrai aujourd’hui. Il nous faut une baisse pour après-demain. Edmond est-il venu ?


GERVAULT.

M. le comte de Saint-Elme, ce jeune homme si élégant ? il n’a pas encore paru. Mais madame vous a fait demander deux fois.


DENNEVILLE.

Ah ! ma femme !


GERVAULT.

Et elle a été obligée de déjeuner sans vous.


DENNEVILLE.

C’est sa faute.


Air de Partie et Revanche.
À m’attendre elle est obstinée.

GERVAULT.
Elle a cru bien faire.Pourquoi ?

DENNEVILLE.
Elle a cru bien faire.Pourquoi ?

J’ai dit cent fois que dans la matinée
Je voulais demeurer chez moi.
Oui, le matin, dans son ménage,
Être seul est parfois très-bon ;
Et c’est, depuis mon mariage,
Le seul instant où je me crois garçon.

(Il se lève.)

Mais j’avais écrit à Edmond. Pourquoi ne vient-il pas ?


GERVAULT.

Monsieur ne peut s’en passer.


DENNEVILLE.

C’est vrai ; quand je ne le vois pas le matin, je ne sais comment employer ma journée.


GERVAULT.

Est-ce que vous n’irez pas à la Bourse ?


DENNEVILLE.

Non, tu iras, toi ; n’es-tu pas mon meilleur et mon plus ancien commis ? Garçon de caisse sous mon père, tu as toute ma confiance. Ton mérite seul t’a fait monter en grade, et quand tu es là, je suis tranquille.


GERVAULT.

Et moi, je ne le suis pas.


DENNEVILLE.

Pourquoi donc ?


GERVAULT.

Ah ! mon cher patron, mon cher patron, cela va mal.


DENNEVILLE.

Ce n’est pas l’avis de mes livres de compte, et il me semble que ma fortune…


GERVAULT.

Ce n’est pas cela dont je veux parler. Jeune encore, vous êtes un des premiers banquiers de Paris ; et, grâce à moi, je puis le dire, une bonne et sage administration règne encore dans vos bureaux ; mais rien ne vaut l’œil du maître, et tôt ou tard la dissipation et le désordre intérieur amènent celui des affaires.


DENNEVILLE.

Comment !…


GERVAULT.

Ah ! dame, monsieur, je ne connais ni les complimens ni la flatterie ; je ne connais que mes livres ; je suis exact et sévère comme mes chiffres, et tout ce que je dis est vrai, comme deux et deux font quatre.


DENNEVILLE.

Eh bien, voyons, qu’est-ce que tu dis ?


GERVAULT.

Beaucoup de choses, beaucoup trop. Voilà deux ans que vous êtes marié.


DENNEVILLE.

C’est-à-dire deux ans… Il y a plus que cela.


GERVAULT.

Non, monsieur, car c’est aujourd’hui même, cinq février, l’anniversaire de votre mariage.


DENNEVILLE.

C’est, ma foi, vrai ; je ne l’aurais jamais cru.


GERVAULT.

J’ai eu l’honneur de dire à monsieur que, pour ce qui était des chiffres, je ne me trompais jamais. Nous voici donc à la fin de la seconde année : une femme charmante, que vous avez épousée par inclination ; car vous l’adoriez, on vous la refusait, et vous vouliez l’enlever ; ce que j’appelais alors une folie, parce que je n’aime pas les soustractions de ce genre-là. Enfin votre amour était au plus haut degré. Cela s’est maintenu pendant le premier semestre, cela a un peu baissé pendant le second. N’importe, la fin de l’année était bonne, c’était un cours très-raisonnable ; cours moyen auquel il fallait se tenir pour être heureux. Mais la seconde année, ce n’était plus ça, les bals, les soirées, les spectacles.


DENNEVILLE.

Pouvais-je refuser à ma femme les plaisirs de son âge ?


GERVAULT.

Laissez donc ! c’était autant pour vous que pour elle ; car vous la laissiez sortir avec sa tante, tandis que vous alliez de votre côté ; et mainte fois, depuis, j’ai cru voir…


DENNEVILLE.

Qu’est-ce que c’est ?


GERVAULT.
Air des Frères de Lait.

Pardon, monsieur, de l’excès de mon zèle.
Ce que j’en dis était pour votre bien ;
Quoi qu’ait pu voir un serviteur fidèle,
Il pense en lui, mais ne dit jamais rien,
De ce qu’il pense il ne dît jamais rien.
Je suis-muet quand ça vous intéresse,
Et, vous pouvez en croire mon honneur,
Votre or n’est pas mieux gardé dans ma caisse
Que vos secrets ne le sont dans mon cœur.


DENNEVILLE.

Je te crois, mon cher Gervault, et j’ai en toi une confiance aveugle. Mais rassure-toi, tu te trompes.

(Il va à son bureau.)

GERVAULT.

Je le désire, monsieur. En attendant, voici cette parure en diamans que vous m’avez dit d’acheter chez Franchet, rue Vivienne.

(Il lui montre un écrin.)

DENNEVILLE.

C’est bien.

(Il prend l’écrin.)

GERVAULT.

Elle coûte dix mille francs, monsieur ; dix mille francs, écus.


DENNEVILLE.

Ce n’est rien.


GERVAULT.

Ce n’est rien à recevoir ; mais quand il faut payer, ça fait bien de l’argent.


DENNEVILLE.

Je réparerai cela avec quelques économies. (Il serre l’écrin dans le tiroir de son bureau.) J’ai deux chevaux anglais, que je veux vendre. (Venant auprès de Gervault.) Surtout du silence.


GERVAULT.

Vous pouvez être tranquille. Mais voilà ce qui me désole, monsieur ; quand il y a dans un ménage le chapitre des dépenses secrètes, quand elles ne sont point tenues ostensiblement, et à parties doubles, cela va toujours mal.


DENNEVILLE.

Quelle idée !


GERVAULT.

Tenez, monsieur, voilà quarante ans que j’ai épousé madame Gervault. Elle n’était pas aimable tous les jours, vous le savez ; mais c’est égal, je lui ai toujours été fidèle, sinon pour elle, du moins pour moi. Quand monsieur trompe madame, madame trompe monsieur. L’un va de son côté, l’autre va du sien. Il n’y a plus unité d’intérêts, ni de dépense ; il n’y a plus d’accord, plus d’ordre et de bonheur. À qui la faute ? À celui des deux qui a commencé ; car, dans un ménage, dès qu’un et un font trois, on ne peut plus se retrouver.


DENNEVILLE.

Tu as peut-être raison.


GERVAULT, avec chaleur.

Oui, sans doute, et si vous voulez m’en croire…

(Edmond entre en ce moment.)

Scène II.

EDMOND, DENNEVILLE, GERVAULT.


DENNEVILLE, apercevant Edmond.

Eh ! le voilà, ce cher ami !


GERVAULT.

C’est fini, tous mes calculs sont renversés.


DENNEVILLE.

Je t’attendais avec impatience !


EDMOND.

Ce n’est pas ma faute ; je rentre à l’instant, et reçois ta lettre.


DENNEVILLE.

J’ai tant de choses à te confier ! (à Gervault.) Mon cher Gervault !


Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

N’oubliez pas ce courier, cela presse :
Dans un instant il faut qu’il soit parti.

(Il va auprès de la cheminée avec Edmond ; ils causent bas.)

GERVAULT.

J’entends, monsieur, j’entends, et je vous laisse
Avec votre meilleur ami,

L’ami du cœur, l’unique favori.
(à part.)
Dès qu’il est là, je dois quitter la place ;
Car mes sermons ne sont plus écoutés.

(Prenant une liasse d’effets.)
Et ma morale est mise dans la classe
Des effets protestés.

(Il sort.)

Scène III.

EDMOND, DENNEVILLE.


DENNEVILLE.

Comment étais-tu donc sorti de si bonne heure ? car nous nous étions couchés hier au milieu de la nuit.


EDMOND.

J’avais, ce matin, des emplettes à faire.


DENNEVILLE.

Je tenais à te parler avant de voir ma femme ; car j’ai besoin de toi, et il faut que nous convenions de nos faits.


EDMOND.

Me voilà ! trop heureux d’obliger un ami.


DENNEVILLE.

À charge de revanche ; parce que nous autres garçons… Quand je dis garçons, c’est tout comme, je le suis par caractère….. Eh bien ! mon ami, cette beauté si sévère, cette vertu invincible, s’est enfin humanisée.


EDMOND.

Je t’en fais compliment.


DENNEVILLE.

Ce n’est pas sans peine. Il y avait des rivaux : lord Albermal, et le comte de Scherédof. Ces Russes, maintenant, on les trouve partout, depuis Andrinople jusqu’aux coulisses de l’Opéra.


EDMOND, riant.

Que veux-tu ? l’esprit de conquête !


DENNEVILLE.

Elle a un jeune parent à Vienne, pour qui elle désirerait des lettres de recommandation. Je lui en ai proposé à condition qu’elle viendrait aujourd’hui me les demander elle-même.


EDMOND, avec joie.

Et elle viendra ?


à demi-voix., à demi-voix.

C’est convenu, à trois heures, et moi qui connais les usages et la politesse…


Air d’Arislippe.

Fidèle à l’amour qui m’invite,
J’irai, solliciteur discret,
J’irai lui rendre sa visite,
Dès ce soir, après le ballet.


EDMOND.

Quoi ! vraiment après le ballet !


DENNEVILLE.

C’est l’instant où chaque déesse
Des mortels écoute la voix.
L’heure a sonné, la divinité cesse
L’humanité reprend ses droits.


EDMOND.

Je n’en reviens pas.


DENNEVILLE.

Bien plus, nous devons souper ensemble.


EDMOND, tirant de la poche de son gilet une lettre, qu’il y remet aussitôt.

C’est donc cela dont tu me parlais dans ta lettre : ce souper avec une jolie femme, je n’y concevais rien.


DENNEVILLE.

Oui, mon ami ; et vu qu’en tout il faut de l’ordre et de l’économie, si, comme je te l’ai écrit, tu as toujours envie du Prince de Galles, mon cheval anglais, qui m’est inutile, et dont je veux me défaire, je te donne la préférence.


EDMOND.

Volontiers, je te remercie.


DENNEVILLE, vivement.

Nous en parlerons plus tard. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; il faudrait, pour bien faire, que tantôt, à trois heures, je fusse seul ici, et pour cela je n’espère qu’en toi.


EDMOND.

Et comment ?


DENNEVILLE.

Si, tout à l’heure, négligemment, et sans faire semblant de rien, tu me proposais à moi, et à ma femme, une promenade au Bois, au milieu de la journée ; nous accepterions.


EDMOND.

La belle avance !


DENNEVILLE.

Attends donc. Au moment de partir, il me surviendrait une affaire imprévue, un banquier en a toujours à volonté. Me voilà obligé de rester, ce qui est très-contrariant ; mais les chevaux sont mis, je ne veux pas empêcher ma femme de sortir, et c’est toi qui l’accompagneras dans ma calèche.


EDMOND.

Mais, mon ami…


DENNEVILLE.

À moins que tu n’aimes mieux monter le Prince de Galles, et escorter ma femme en écuyer cavalcadour.


EDMOND.

Mais, permets donc…


Air : De sommeiller encor, ma chère.

La bienséance, la morale…


DENNEVILLE.

C’est pour elle ce que j’en fais.
Par ce moyen pas de scandale,
Rien ne trahira mes projets.
Par l’intention la plus pure

Je suis guidé, sois-le par l’amitié.
Je te rendrai ça, je le jure,
Dès que tu seras, marié.


EDMOND.

Si tu le veux absolument…


DENNEVILLE.

Je veux plus encore ; j’attends de toi un bien autre service. Ne vas-tu pas ce soir au bal chez madame de Merteuil, la tante de ma femme ?


EDMOND.

J’y suis invité.


DENNEVILLE.

Tu sais que, de cette année, je suis brouillé avec elle.


EDMOND.

C’est ce qui m’étonne : une femme si aimable, et d’un si grand mérite !


DENNEVILLE.

C’est vrai. Des principes sûrs, excellens, une très bonne maison pour une jeune femme. Mais il fallait y aller deux fois par semaine, c’était gênant ; tandis que, me brouillant avec elle, je n’empêche pas ma femme de voir sa tante, sa seconde mère ; je suis trop juste pour cela. J’exige même qu’elle s’y rende exactement tous les lundis et vendredis, jours d’Opéra ; et au lieu de deux soirées d’ennui, j’y gagne deux soirées de liberté.


EDMOND.

C’est assez bien calculé.


DENNEVILLE.

N’est-il pas vrai ? Par exemple, je vais toujours le soir la chercher ; mais aujourd’hui, ce sera bien gênant, tu comprends ?


EDMOND.

Parfaitement.


DENNEVILLE.

Et si tu voulais lui servir de chevalier, la ramener…


EDMOND.

Permets donc : tu disposes ainsi de moi ; j’avais peut-être des projets.


DENNEVILLE.

C’est un service d’ami, c’est le moyen que ma femme ne se doute de rien ; car cette pauvre Caroline, je serais désolé de lui causer la moindre peine, de troubler son repos ! et si je savais que cette aventure dût jamais venir à sa connaissance, j’aimerais mieux y renoncer.


EDMOND, vivement.

Y penses-tu ?


DENNEVILLE.

Oui, mon ami, ma femme avant tout ! (souriant.) Ce serait dommage, cependant, parce que cette petite Zilia est si piquante, si jolie, moins que ma femme j’en conviens ; mais c’est un caprice, une idée.


EDMOND.

Comme tu en as souvent.


DENNEVILLE.

C’est là dernière, je te le jure ; et puis cela n’empêche pas d’aimer sa femme : au contraire.


Air de Turenne.

C’est un trésor qu’un mari peu fidèle ;
La femme y gagne cent pour cent :
De soins, d’égards, on redouble pour elle ;
Car, à la fois volage et repentant,
On lui revient plus tendre et plus galant.
On la chérit au fond de l’âme,
En raison des torts que l’on a ;
Et c’est peut-être pour cela
Que j’adore toujours ma femme.


Toi, garçon, tu ne comprends pas cela.


EDMOND.

Si, vraiment ; mais il me répugne d’être ton complice.


DENNEVILLE.

En revanche, je te servirai, dans l’occasion, auprès de tes comtesses et de tes duchesses, car tu es étonnant dans tes amours : tu ne tiens pas à t’amuser ; il te faut trois cents ans de noblesse, et voilà tout.


EDMOND.

Quelle idée ! Tu n’as que cela à me répéter ; hier encore, devant ta femme.


DENNEVILLE.

C’est que cela est vrai, c’est par grâce que tu descends jusqu’à la Chaussée d’Antin. Moi, je préférerais de la beauté, de la gentillesse, toi, des titres et des armoiries. Je prends mes maîtresses dans les chœurs de l’Opéra, et toi, dans l'Almanach Royal ; chacun son goût. Je ne te blâme pas, moi, je blâme ta discrétion ; je ne te cache rien, je te dis tout ; et toi, tu fais le mystérieux avec moi, ton meilleur ami et ton banquier.


EDMOND.

Tu te trompes.


DENNEVILLE.

Non pas, je m’y connais, et pendant long-temps je t’ai vu triste, malheureux ; tu ne prenais plus plaisir à rien, tu refusais toutes nos parties, tu ne dépensais plus d’argent ; enfin, mon ami, tu te dérangeais.


EDMOND.

C’est vrai, j’étais amoureux, et sans espoir.


DENNEVILLE.

Dans l’Almanach Royal ?


EDMOND, hésitant.

Oui, oui, mon ami, une femme charmante, jeune, aimable, vertueuse, d’autant plus difficile à vaincre, qu’elle n’était ni prude, ni dévote, ni coquette, mais sincèrement attachée à ses devoirs.


DENNEVILLE.

C’est là le diable. Cependant cela va mieux ; car, depuis deux ou trois jours, je te vois une physionomie à succès.


EDMOND.

Oui, les circonstances sont venues à mon aide. Je crois qu’on me voit d’un œil plus favorable, on commence à se plaire avec moi. Hier, enfin, hier soir, enhardi par un regard qui était presque tendre, j’ai hasardé une déclaration.


DENNEVILLE.

De vive voix ?


EDMOND.

Non, non, je n’aurais pas osé ; mais j’ai glissé un billet.


DENNEVILLE.

Qu’elle a accepté ?


EDMOND.

Oui, vraiment.


DENNEVILLE.

Bravo ! c’est très bien, il faut continuer.


EDMOND.

C’est ce que je veux faire.


DENNEVILLE.

À la bonne heure, profite de tes avantages. (On entend sonner à deux reprises dans l’appartement de Caroline.) C’est dans la chambre de ma femme. Autrefois, quand j’étais garçon, j’avais fait des études sur les sonnettes des dames ; j’aurais distingué, à la seule audition, le sentiment qui animait les personnes : c’est une musique comme une autre.


Air du vaudeville du Premier Prix.

Presto, presto, quaud une belle
Veut sa toilette ou ses bijoux ;
Dolce, dolce, quand elle appelle
Pour que l’on porte un billet doux ;

Forte, c’est lorsque la sagesse
Se fâche et ne peut pardonner.
Piano, c’est lorsque la tendresse
Retient la main qui va sonner.

(On sonne une seconde fois plus fort et plus précipitamment.)

Tiens, dans ce moment, ma femme s’impatiente ; il faut que ce soit un événement de la plus haute importance.


Scène IV.

EDMOND, DENNEVILLE, CAROLINE,
sortant de son appartement.


CAROLINE, à la cantonade.

Eh bien ! mademoiselle, cherchez-le, il ne peut pas être perdu. Je l’avais hier soir dans ma chambre à coucher, et je n’en suis pas encore sortie.


DENNEVILLE.

Eh bien ! mon Dieu, qu’est-ce donc ?


CAROLINE.

Ah ! c’est vous, mon ami ! (apercevant Edmond, qu’elle salue froidement.) Monsieur le comte de Saint-Elme.


DENNEVILLE.

Que vous est-il donc arrivé ?


CAROLINE.

Rien, rien, je vous jure : une maladresse de ma femme de chambre.


DENNEVILLE.

Mais encore ?


CAROLINE.

Un mouchoir qu’hier soir en rentrant j’avais placé sur un meuble, et qui, ce matin, ne se retrouve plus.


DENNEVILLE.
(Edmond passe à gauche de Caroline.)

C’était donc bien précieux ?


CAROLINE.

Nullement, un mouchoir brodé, garni en valenciennes. Mais cela m’inquiète, cela me fâche ; je n’aime pas que les choses se perdent.


DENNEVILLE.

Voilà de l’ordre, voilà une vraie femme de ménage.


CAROLINE.

Oui ; faites-moi des complimens. Hier soir, j’étais fâchée contre vous ; j’étais d’un dépit, d’une humeur ? Je ne sais pas ce que j’aurais fait.


DENNEVILLE, riant.

Vraiment ?


CAROLINE.

Heureusement que votre attention de ce matin m’a désarmée.


DENNEVILLE, étonné.

Mon attention !


CAROLINE.

Oui, cette corbeille de fleurs que j’ai trouvée à mon réveil.


DENNEVILLE, de même.

Une corbeille !


CAROLINE.

Ne vous en défendez pas, vous vous êtes rappelé que c’était demain mon jour de naissance.


DENNEVILLE, à part.

Ah ! mon Dieu !


CAROLINE.

Et je vous remercié d’y avoir pensé. Ce souvenir efface tout ; et c’est moi qui suis seule coupable.


DENNEVILLE.

Certainement, chère amie, je pense toujours à vous ; et aujourd’hui surtout, c’était bien mon intention d’y penser tantôt, dans la journée ; mais ce n’est pas moi qui ce matin…


CAROLINE.

Qui donc vous a prévenu ?


EDMOND, s’inclinant.

C’est moi, madame, qui me suis permis cette surprise.


Air : Vaudeville du Piège.

Pouvais-je mieux qu’avec ces fleurs
Fêter votre jour de naissance ?
Fraîches écloses, leurs couleurs
Semblent du moins de circonstance.

Le même jour vous vit naître.mant.

DENNEVILLE, souriant.
Le même jour vous vit naCharmant.

EDMOND.

Du même éclat votre jeunesse brille ;
Et j’ai voulu qu’en vous éveillant
Vous pussiez vous croire en famille.


DENNEVILLE.

Ah ! le joli petit madrigal ! Ma foi, de mon temps, j’en ai entendu au Vaudeville qui ne valaient pas celui-là : c’est très bien. (à Caroline.) Mais cela ne m’étonne pas. Edmond est la galanterie même : il est rempli de petits soins, de prévenances ; il faut être né comme cela : moi, je ne pourrais pas.


CAROLINE.

Autrefois, cependant…


DENNEVILLE.

Il est certain que, quand je vous faisais la cour… mais entre mari et femme ce n’est plus cela ; c’est mieux encore, n’est-il pas vrai ? Voyons, chère amie, qu’est-ce que nous faisons aujourd’hui ? avez-vous quelque idée ?


CAROLINE.

J’attends les vôtres ; et si vous avez dés projets…..


DENNEVILLE.

Aucun. (faisant un signe à Edmond.) Voici le moment.


EDMOND.

La journée est superbe, et si ce matin nous allions tous les trois au bois de Boulogne ?


DENNEVILLE.

C’est une bonne idée ; cela délasse des travaux du matin ; qu’en pensez-vous ?


CAROLINE.

J’aimerais autant rester à Paris.


DENNEVILLE.

Pourquoi donc ? Nous reviendrons dîner, vous irez ce soir au bal.


CAROLINE.

Comment ? est-ce que vous ne m’accompagnerez pas ?


DENNEVILLE.

Je le voudrais, ma chère, amie ; mais aux termes où j’en suis avec votre tante, cela paraîtrait fort singulier ; et puis j’ai ce soir un rendez-vous d’affaire ; tu sais, Edmond, cette affaire dont je t’ai parlé.


EDMOND, gravement.

Oui, madame, une affaire commerciale qu’il ne faut pas négliger, à cause de la concurrence.


CAROLINE.

Comme vous voudrez, vous êtes le maître.


DENNEVILLE.

Cela vous fâche ?


CAROLINE.

Nullement, j’y suis habituée. Autrefois j’étais assez bonne pour m’en affliger, et quand monsieur refusait de m’accompagner, je restais seule ici à pleurer.


DENNEVILLE.

Quel enfantillage !


CAROLINE.

C’est ce que je me suis dit. J’ai eu un peu de peine à prendre mon parti ; mais on prétend que les larmes et les chagrins enlaidissent. Je le croirais assez : c’est si affreux d’avoir les yeux rouges !

Air : J’en guette un petit de mon âge.

De mon miroir les conseils salutaires
Furent par moi trop long-temps méconnus ;
Je les écoute, et changeant de manières,
Je me résigne, et je ne pleure plus !…
Pour être heureux, tout doit en mariage
Se partager… et quand monsieur gaîment
Va s’amuser, hélas ! j’en fais autant !
Afin de faire bon ménage.


EDMOND.

Le sourire vous va si bien ; et si vous saviez comme la gaieté vous embellit, combien vous êtes séduisante dans un bal !


DENNEVILLE.

C’est ce que tout le monde dit.


CAROLINE.

Il paraît que monsieur ne voit pas par lui-même.


EDMOND.

Heureusement que d’autres ont des yeux pour lui. Et moi qui n’ai point d’affaires commerciales, moi qui compte bien aller à ce bal, si j’osais réclamer la première contredanse…


CAROLINE, montrant Denneville.

Si monsieur le permet.


DENNEVILLE.

Certainement, je l’autorise même à danser la galope.


CAROLINE.

C’est bien heureux. J’en entends parler de tous les côtés, et je ne l’ai pas encore dansée de l’hiver.


EDMOND.

Il serait possible !


CAROLINE.

Oui, vraiment. Les bals finissent par-là ; et nous nous en allons toujours à onze heures ; monsieur a envie de dormir.


DENNEVILLE.

C’est naturel ; moi je n’aime pas la danse, surtout celle-là.


EDMOND.

Ah ! n’en dis pas de mal ; c’est bien autrement amusant que vos insipides pastourelles, vos éternels étés. La galope, une danse si vive, si animée ! une danse vraiment nationale.


DENNEVILLE.

Oui, je conçois, ces passes continuelles, ces dames que l’on prend, que l’on quitte, c’est amusant pour vous autres jeunes gens ; mais pour les gens respectables qui ne dansent plus, pour les mamans et les maris, c’est différent. (à Caroline.) Aussi, je n’autorise qu’avec lui.


CAROLINE.

Et pourquoi pas avec d’autres ?


DENNEVILLE.

Pourquoi ? parce que cela ne peut se danser qu’entre amis intimes, et qu’il faut être sûr des personnes. (Il va s’asseoir près de la table.)


EDMOND, vivement.

Il a raison, il faut être sûr de son danseur. Y at-il rien de plus déplorable qu’un cavalier inhabile qui brouille toutes les figures, et qui fait manquer l’effet général ?


CAROLINE.

S’il en est ainsi, monsieur, c’est moi qui craindrais de ne pas être digne de vous ; car je ne suis encore qu’une écolière.


EDMOND.

Pour les damés, rien de plus facile ; il n’y a qu’à se laisser conduire ; et je suis certain qu’avec une seule leçon…


CAROLINE.

Vous êtes trop bon.


EDMOND.

Du tout : c’est l’usage.. Quand on doit danser le soir, on répète le matin. (à Denneville, qui est assis auprès de la table.) N’est-il pas vrai ?


DENNEVILLE.

Certainement ; et dès qu’Edmond veut bien prendre cette peine-là, que diable ! chère amie, profite-s-en : car il n’a pas de temps à perdre.


CAROLINE.

Quoi ? vous voulez !…


EDMOND, vivement.

Eh ! oui, sans doute. Je suppose d’abord que vous savez les premiers élémens ?


CAROLINE.

Moi ! je ne sais rien.


EDMOND, au fond à gauche, avec Caroline.

C’est charmant. Vous tenez toujours en avant le pied opposé à celui du danseur, et, dès qu’il change, vous changez aussi.


CAROLINE.

Vous croyez ?


EDMOND.

C’est de rigueur.


DENNEVILLE, à la table, et tenant un journal.

Eh ! oui, puisqu’il le dit.


CAROLINE.

Je me le rappellerai, monsieur.


EDMOND.

Maintenant la taille plus inclinée, plus cambrée, et ne craignez rien. C’est à votre cavalier à vous aider, à vous soutenir ; c’est son devoir. (à demi-voix.) Et il est si doux !


CAROLINE.

Monsieur…


EDMOND, lui présentant la main.

Votre main dans la mienne.


CAROLINE.

Je verrai bien sans cela.


EDMOND.

C’est impossible.


DENNEVILLE, toujours à table, et sans tourner la tête.

Fais donc ce qu’on te dit !


EDMOND, commençant à danser.

Tra, la, la, la, la. Ici nous changeons de main.

Tra, la, la, la, la. (arrivant jusque sur la chaise de Denneville.) Prends donc garde, tu nous gênes.


DENNEVILLE, reculant sa chaise.

Il fallait donc le dire !


EDMOND, s’arrêtant.

Et puis ça essouffle de chanter en dansant.


DENNEVILLE.

N’est-ce que cela ? je ferai l’orchestre ; que je serve au moins a quelque chose. (Il prend un violon qui est dans une boîte sur une chaise, et joue, pendant qu’Emond et Caroline dansent quelques mesures de la galope.)


EDMOND, à Caroline, tout en dansant.

Très bien, madame, à merveille ; des dispositions admirables.


CAROLINE, dansant toujours.

Vous trouvez ?


DENNEVILLE, jouant toujours.

Je suis de son avis ; c’est très gracieux.


CAROLINE, dansant toujours.

Au fait, c’est très amusant.


EDMOND.

N’est-il pas vrai ? (à Denneville.) Va toujours, mon ami, ne te fatigue pas.


DENNEVILLE, à part.

xAir de la Galope.
Dieux ! mon rendez-vous !
L’heure s’avance,
Et par prudence,
D’un moment si doux
Écartons les regards jaloux.


EDMOND, s’arrêtant.
Pourquoi t’arrêter ?

DENNEVILLE, lui faisant signe.

Il faut nous apprêter,
Je pense,
Puisqu’au bois
Tous trois

On nous attend.Ah ! je conçois.

EDMOND, le regardant.
On nous attend.Ah ! je conçois.
(à Caroline.)

Il a raison,
Laissons là la leçon ;
Notre toilette à faire ;
Mais à ce soir :
J’ai l’espoir
De vous voir
Surpasser mon savoir.


ENSEMBLE.

CAROLINE, EDMOND ET DENNEVILLE.

CAROLINE.

xxÀ ce soir donc
Ma seconde leçon ;
J’y prends goût, et j’espère
Que dès ce soir
Je puis peut-être avoir.
Sa grâce et son savoir.


EDMOND.

xxIl a raison,
Je m’éloigne : adieu donc,
Ma gentille écolière ;
Mais à ce soir :
J’ai l’espoir

xxxDe vous voir
Surpasser mon savoir.


DENNEVILLE.

xxxÀ ce soir donc
La seconde leçon.
Ta gentille écolière,
J’en ai l’espoir,
Pourra bien, dès ce soir,
Surpasser ton savoir.

(Edmond sort par la porte du fond ; Caroline rentre dans son appartement.)

Scène V.

DENNEVILLE, seul.

À merveille ! ma femme ne se doute de rien. Ils partiront sans moi. Zilia viendra à trois heures, et puis ce soir, pendant le bal… C’est charmant ! grâce à ce cher Edmond, me voilà libre pour toute la journée. Il faut convenir que j’ai en lui un ami véritable ! et il y a pourtant des gens qui prétendent que, fier de sa naissance et de son titre de comte, il dédaigne des financiers tels que nous. (Il s’assied sur le devant du théâtre.) Lui, le meilleur enfant du monde, qui est mon camarade, qui ne peut vivre sans moi ! qui fait danser ma femme. Il est vrai que je faisais l’orchestre ; et c’est fatigant, quand on n’en a pas l’habitude. (Tirant son mouchoir de sa poche.) J’ai chaud. (Regardant le mouchoir avec lequel il vient de s’essuyer.) Ah ! mon Dieu ! quel luxe ! un mouchoir brodé, garni en dentelles ! (Riant.) J’y suis, c’est celui que ma femme avait perdu dans sa chambre à coucher. Ce matin, en me levant, je l’aurai pris par mégarde, et la pauvre femme de chambre qu’on a grondée pour moi ! Ne laissons pas soupçonner l’innocence, (déployant le mouchoir.), et n’allons pas à propos de rien, comme un autre Othello… Eh ! mais, à propos d’Othello, qu’est-ce que j’aperçois là (il se lève.) dans le coin de son mouchoir ? (Il défait le nœud et prend un billet qu’il ouvre.) Un papier plié. Ô ciel ! l’écriture d’Edmond ! (Il lit.) « Grâce, madame, grâce pour un malheureux qui se meurt d’amour et de désespoir ! » — À qui diable s’adresse-t-il ainsi ? « N’aurez-vous pas pitié de mes tourmens, Caroline ? » — Caroline ! C’est à ma femme !….. et j’étais sa dupe ! j’étais joué, trahi par lui ! Voilà cette amitié dont je m’honorais ! Elle vous coûtera cher, monsieur le comte, et dès ce matin, ma vie ou la vôtre… (s’arrêtant.) Que dis-je ? et qu’allais-je faire ? un éclat qui va perdre ma femme ! c’est publier ma honte, c’est l’attester moi-même, c’est me déshonorer aux yeux de tout Paris ! Ces bons Parisiens sont toujours si enchantés des accidens qui arrivent aux gens de finances ! il semble que cela les console. Ne leur donnons point ce plaisir-là. (Il se rassied.) Il vaut mieux, sans explication, cesser de le voir, le bannir de chez moi. Mais s’il aime, s’il est aimé, ils se retrouveront toujours ; les obstacles ne feront qu’augmenter leur mutuelle passion. Non, non, je me trompe. Caroline ne l’aime pas encore : ce billet même me le prouve. Il se plaint de ses rigueurs, de sa cruauté ! Oui, mais c’est toujours ainsi que cela commence ; et ce qu’il racontait ce matin… (il se lève.) ces regards plus doux, plus tendres… et cette lettre qu’hier soir elle a reçue… car enfin elle l’a reçue… Il est vrai que c’était dans un mouvement d’humeur contre moi ; je me le rappelle maintenant : je venais d’exciter son dépit, sa jalousie ! mais enfin ce matin elle ne m’en a point parlé ; elle a gardé le silence sur cette déclaration, et si elle ne l’aime pas, elle en est peut-être bien près. (Après avoir rêvé un instant.) À qui la faute ? Comment donc en suis-je arrivé là ? car enfin j’aime ma femme ! c’est ma première et ma seule passion. Il me semble que je ne pourrais être heureux sans elle, ni survivre à sa perte ; et cependant je me conduis comme si je ne l’aimais pas ; je lui préfère des femmes qui sont si loin de la valoir. Gervault avait raison ce matin ; je négligeais mes affaires, je me faisais du tort dans l’estime publique. Allons, il faut tout rompre. Agissons en homme, en honnête homme. Ne nous occupons plus que de mon état, de ma fortune, de ma femme ; et ma femme ne s’occupera plus que de moi. Que diable ! autrefois elle m’aimait. J’ai su lui plaire, j’ai su l’emporter sur tous mes rivaux ! Oui, mais c’est qu’alors j’étais tendre, passionné, galant, toujours de bonne humeur, toujours de son avis ; je faisais en un mot ce que fait Edmond, je lui faisais la cour ; ce qui est difficile après deux ans de mariage. N’importe ! il n’y a que ce moyen de la ramener, et puisqu’un rival se présente, sans me plaindre, sans me fâcher, ce qui me ferait passer pour un jaloux, luttons avec lui de soins, de galanteries, de complaisances, et voyons qui l’emportera de l’amant ou du mari.


Air : Je n’ai point vu ces bosquets, etc.

Je sais fort bien, d’après ce que j’ai vu,
Qu’il faut combattre un rival redoutable ;
Matin et soir, courtisan assidu,
Sa seule affaire est de paraître aimable.
Il a pour lui ses triomphes premiers,
Et ses conquêtes et sa gloire.
Mais j’ai pour moi les dieux hospitaliers ;
À qui combat pour ses foyers
Le ciel doit toujours la victoire.


Après cela ce diable d’Edmond pense à tout ; moi, je ne pensais à rien. Ces fleurs qu’il lui a offertes ce matin, c’était bien. Cet air nouveau qu’elle m’avait demandé deux ou trois fois, et qu’il lui a apporté hier ; c’était adroit. Ah ! elle aime la musique nouvelle ! eh bien ! je lui donnerai des romances, je lui en dédierai, j’en ferai, s’il le faut. Autrefois j’en composais pour elle, et je peux bien encore… Justement, c’est aujourd’hui l’anniversaire de notre mariage ; cela tombe bien. Elle n’y avait pas pensé, ni moi non plus ; c’est égal, c’est une occasion… (Cherchant des vers.)

Ô jour heureux ! jour dont la souvenance…

(S’interrompant.) Et ma toilette, à laquelle je ne pense pas ! Cet Edmond va arriver, j’en suis sûr, avec la mise la plus soignée, les modes les plus nouvelles ; tandis que nous autres, maris, nous nous négligeons. C’est un tort ; et puisque tous les jours on nous attaque, il faut être tous les jours sous les armes. (Il appelle.) Holà, quelqu’un ! Félix ! (Cherchant toujours.)

Ô jour heureux ! jour dont la souvenance…

(Appelant plus fort.) Eh bien ! viendra-t-on quand j’appelle ?


Scène VI.

DENNEVILLE, GERVAULT.


GERVAULT, entrant par la porte à gauche de la cheminée.

Qu’y a-t-il donc, monsieur ?


DENNEVILLE.

Ce qu’il y a ? morbleu ! voilà une heure que j’attends Félix, mon valet de chambre ; où est-il ?


GERVAULT.

Je l’ai vu sortir tout à l’heure.


DENNEVILLE.

Sorti ! quand je veux m’habiller. Et où allait-il ?


GERVAULT.

Je l’ignore. Il donnait le bras à Rosine, la petite ouvrière de madame.


DENNEVILLE.

Sortir avec une grisette, lui, un homme marié !


GERVAULT.

Que voulez-vous, monsieur ?… le mauvais exemple.


DENNEVILLE.

Je le chasserai.


GERVAULT.

Cela n’en vaut pas la peine, et j’aime mieux vous donner moi-même ce qui vous est nécessaire.


DENNEVILLE.

Je ne le souffrirai pas.


GERVAULT.

Si, si, monsieur. (Il va dans le cabinet prendre l’habit de Denneville.) Voici votre habit.


DENNEVILLE, passe l’habit, en répétant plusieurs fois.
Ô jour heureux ! jour dont la souvenance…

(Il se regarde à la psyché.) Ah ! quel habit ! Une coupe qui a plus de six mois ! quand il me faudrait ce qu’il y a de plus nouveau.


GERVAULT.

Comme vous êtes difficile ! vous qui d’ordinaire n’y regardez pas.


DENNEVILLE.

C’est qu’aujourd’hui, mon ami, aujourd’hui il s’agit de plaire à ma femme.


GERVAULT.

Il serait possible !


DENNEVILLE.

Et je te demande pardon si je ne suis pas à la conversation, c’est que dans ce moment je fais des vers pour elle.


GERVAULT.

Des vers ! je n’y puis croire encore.


DENNEVILLE.

Ce n’est pas sans peine. Que le diable les emporte !

(Il continue et cherche des vers.)

Ô jour heureux ! jour dont la souvenance…

(Il va s’asseoir devant la table, et écrit à mesure qu’il compose.)

D’un doux émoi…

Dieu ! quel ennui !

D’un doux émoi fait palpiter mon cœur…

Oui, mon cœur ! joliment. (Cherchant.)

D’un doux émoi…Jour dont la souvenance…

(À Gervault.) Voyons, donne-moi une rime en ance.


GERVAULT.

Échéance.


DENNEVILLE.

Allons donc ! Ah ! m’y voici.

Toi dont l’amour… dont La tendre constance…

GERVAULT.

À merveille.


DENNEVILLE.
Toi dont l’amour…Dont la tendre constance…

La coquette ! qui ce matin encore… c’est égal…

Toi dont l’amour…Dont la tendre constance…
Ont d’un époux assuré le bonheur.

Voilà toujours quatre vers de faits ; mais j’ai sué sang et eau.



GERVAULT, regardant ses mouvemens agités.

Je ne sais pas comment font les autres poètes ; mais je puis dire que pour ce qui est des vers, vous les faites d’une furieuse manière.


DENNEVILLE.

J’entends ma femme, laisse-nous.


GERVAULT.

Tâchez de ne lui parler qu’en prose, car vous lui feriez peur.


DENNEVILLE, à part.

Allons, tenons-nous sur nos gardes.


Scène VII.

DENNEVILLE, à la table, CAROLINE.


CAROLINE, en grande parure ; elle sort de son appartement ; et, en entrant, se regarde à la psyché.

Me voilà prête, et je ne me suis pas pressée ; car pour monsieur mon mari, sa louable habitude est de me faire attendre une heure.


DENNEVILLE, à part, écrivant à la table, et lui tournant le dos.

Toujours pour nous des préventions favorables. Voilà comme on nous juge, et cependant je suis prêt avant… (cherchant l’expression.) avant l’autre.


CAROLINE, qui, pendant ce temps, s’est regardée à la psyché.

Il me semble que ma robe est jolie. Tant mieux pour moi et puis pour monsieur Edmond, qui est un élégant ; car pour mon mari, cela lui est bien égal.

(Denneville fait un geste d’impatience. Caroline se retourne.) Eh ! c’est lui, le voilà. (À haute voix.) Monsieur. (S’arrêtant.) Eh bien ! il ne m’entend pas ; comme il a l’air occupé ! (Le voyant déclamer.) Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’il compose ? est-ce qu’il fait des vers ? lui ! un banquier ! Je voudrais bien les voir ; et si je pouvais sans bruit, pardessus Son épaule… (Elle s’avance doucement, tandis que Denneville la regarde du coin de l’œil en continuant à écrire.)


DENNEVILLE, à part.

Elle y vient.


CAROLINE, près de lui, et regardant par-dessus son épaule.

Si je-pouvais seulement lire le titre. (Lisant.) « À ma femme. »


DENNEVILLE, se levant et serrant son papier.

Quoi ! madame, vous étiez là ?


CAROLINE.

Ma vue vous surprend ?


DENNEVILLE.

Non, vraiment ; car j’étais là avec vous.


CAROLINE.

Comment ! monsieur, il serait vrai ? c’étaient des vers pour moi ?


DENNEVILLE.

Vous avez donc lu ? quelle indiscrétion !


CAROLINE.

Aucune, puisqu’ils sont à mon adresse.


DENNEVILLE.

Sans doute ; mais encore faut-il qu’ils soient dignes de vous. Sans cela, ils auront le sort des autres, que je déchire à l’instant.


CAROLINE.

Comment ! ce ne sont pas les premiers ?


DENNEVILLE.

Non vraiment. Presque tous les jours, après la Bourse… J’en aurais des volumes.


CAROLINE.

Et je ne les connaissais pas ?


DENNEVILLE.

Vous ne les connaîtrez jamais, j’ai trop d’amour propre pour cela. Vous comprenez : des épîtres à sa femme, des poésies conjugales ; tant de gens trouveraient cela si romantique, je veux dire si ridicule !


CAROLINE.

Pas moi, du moins ; et je réclame celle-ci.


DENNEVILLE.

À la bonne heure : dès que j’aurai terminé, car, avec vous, il n’y a pas moyen de vous faire des surprises.


CAROLINE.

Si vraiment ; c’en est une déjà de voir que vous pensez à moi.


DENNEVILLE, soupirant.

Eh ! mon Dieu, oui ; c’est malheureusement un tort que j’ai.


CAROLINE.

Comment ! monsieur, un tort !


DENNEVILLE.

Que je tâche de cacher à tous les yeux. Vous êtes pour moi si indifférente !


CAROLINE.

J’allais vous faire le même reproche.


DENNEVILLE.

Il eût été bien injuste ; car si je suis ainsi, c’est pour vous plaire, pour être comme vous, pour ne point vous fatiguer de mes empressemens ; j’ai fait plus, je vous l’avouerai, j’ai tâché de m’étourdir, de me distraire ; j’aurais voulu vous oublier, en aimer une autre.


CAROLINE.

Comment ! monsieur !


DENNEVILLE.

C’est au point, te le dirai-je ? que ces jours passés, je m’étais presque laissé entraîner ; une conquête assez flatteuse.


CAROLINE.

Il serait possible !


DENNEVILLE.

Ma franchise, du moins, te prouvera que j’ai résisté, que j’ai renoncé à toutes ces idées-là pour toi, pour toi avant tout, et puis pour ce pauvre Edmond, qui, je crois, en est épris.


CAROLINE, émue.

Monsieur Edmond !


DENNEVILLE.

Moi, d’abord, j’ai toujours respecté les droits de l’amitié. Il serait si mal d’abuser de l’affection, de la confiance d’un ami !


CAROLINE.

Et Monsieur Edmond aimait cette dame ?


DENNEVILLE, à part.

Je ne suis pas obligé de le servir. (Haut.) Lui ! il les aime toutes, pas long-temps par exemple ; mais jeune, aimable, répandu dans le monde, il a raison d’en agir ainsi ; il ne pourrait pas y suffire. J’en faisais autant quand j’étais garçon.


CAROLINE.

Quoi ! monsieur !…


DENNEVILLE.

Nous étions camarades, partageant les mêmes folies, et je me rappelle, entre autres, que, pour aller plus vite, nous avions composé des déclarations-modèles, des circulaires qui servaient dans toutes les occasions, et qu’au besoin on aurait pu lithographier.


CAROLINE.

C’était indigne.


DENNEVILLE.

Abominable, et j’en rougis encore quand j’y pense ! mais c’était une grande économie de temps ; on n’avait pas besoin de chercher ses phrases ; et je me les rappelle encore, tant nous les avons employées de fois : « Grâce, grâce, madame ! » ou mademoiselle, selon la circonstance. « Grâce pour un malheureux qui se meurt d’amour et de désespoir ! »


CAROLINE, à part.

Ô ciel !


DENNEVILLE.

« N’aurez-vous pas pitié de mes tourmens, Hortense ? » ou Gabrielle, ou Agathe, ou Athénaïs, selon la dénomination. « Âme de ma vie… »


CAROLINE.

Assez, monsieur, assez ; c’est une horreur, et je ne conçois pas qu’une femme puisse s’y laisser prendre.


DENNEVILLE.

Il y en a cependant. (Voyant Edmond qui entre.) C’est Edmond ! à merveille, les voilà brouillés ; et je lui permets maintenant de faire l’aimable !


Scène VIII.

DENNEVILLE, EDMOND, CAROLINE.


EDMOND, à Caroline.

Me voilà à vos ordres, et le temps nous seconde : un soleil superbe. Aussi j’ai déjà donné rendez-vous à une vingtaine de nos amis qui nous attendent dans l’allée de Longchamps pour nous servir d’escorte ; une cavalcade magnifique.


CAROLINE.

Je vous remercie, monsieur, de cet excès d’attention ; mais j’ai changé d’idée, je ne sortirai pas.


EDMOND.

Que dites-vous ?


DENNEVILLE.

Comment ! chère amie ?


CAROLINE.

Je resterai chez moi.


EDMOND, bas à Denneville.

Y comprends-tu rien ?


DENNEVILLE.

Un caprice. (À part.) Il faut bien que les amans en supportent aussi, puisqu’ils veulent tout partager avec nous.


EDMOND.

Quoi ! vous auriez le courage de perdre une si jolie toilette !


CAROLINE, froidement.

Elle ne sera pas perdue. (Regardant Denneville d’un air aimable.) Elle sera pour mon mari.


DENNEVILLE, à part.

Quel air gracieux ! c’est le contre-coup qui m’arrive.


EDMOND.

Certainement c’est un bonheur que tout le monde lui enviera. Mais cette brillante société, ces jeunes gens qui nous attendent…


CAROLINE.

Envoyez-leur une circulaire pour les prévenir.


EDMOND, étonné.

Une circulaire ?


CAROLINE, toujours froidement.

Ou peut-être serait-il plus honnête et plus convenable de les rejoindre, et je ne vous en empêche pas.


DENNEVILLE, à part.

À merveille, il a son congé !


EDMOND, interdit.

Qu’est-ce que cela veut dire ? (Bas à Denneville.) Et qu’a donc ta femme ? Il me semble, mon ami, qu’elle me renvoie ?


DENNEVILLE.

Cela m’en a l’air. Je vois que cela te fâche.


EDMOND, d’un air d’assurance.

Du tout.


DENNEVILLE, avec inquiétude.

Comment cela ?


EDMOND.

C’est qu’un changement aussi subit tient à des causes que nous ignorons, et qui, une fois éclaircies, tourneront à mon avantage.


DENNEVILLE, à part.

Ah ! mon Dieu !


EDMOND.

Sois tranquille, j’aurai bientôt r’arrangé tout cela ; à la première occasion.


DENNEVILLE, à part, avec colère.

Il sera bien habile s’il la trouve ; car je ne les quitte plus et j’empêcherai bien qu’ils aient désormais la moindre explication.

(Il passe à la gauche du théâtre.)

Scène IX.

EDMOND, GERVAULT, DENNEVILLE,
CAROLINE.


GERVAULT, entrant par le fond, à droite, à Dennevillc, d’un air embarrassé.

Monsieur, quelqu’un vous demande dans votre cabinet.


DENNEVILLE.

Je n’y suis pas.


GERVAULT.

C’est ce que j’ai dit ; mais la personne… (À demi-voix.) c’est une dame… (Haut.) prétend que vous comptez sur sa visite, et elle attendra.


DENNEVILLE, à part.

Dieu ! c’est Zilia ; si ma femme savait !


EDMOND, à voix basse.

Ne crains rien. (Haut.) Eh bien ! mon ami, les affaires avant tout ; va voir ce que c’est, je tiendrai compagnie à ta femme.


DENNEVILLE.

Du tout.


EDMOND.

Et pourquoi donc te gêner ? vas-tu faire des façons avec moi ? Si nous devions aller au Bois, à la bonne heure ; mais puisque madame veut rester, cela se trouve à merveille.


DENNEVILLE.

Non, vraiment, je ne puis, je ne veux pas…


EDMOND, près de lui à voix basse.

Mais prends donc garde, te voilà tout déconcerté.


DENNEVILLE, à part.

Que faire ?


CAROLINE.

Eh ! mon Dieu ! ce qui est bien plus simple, priez cette personne de monter ici, au salon.

(Gervault va pour sortir.)

DENNEVILLE, vivement.

Non pas, non pas, ce ne serait point convenable. Si ce sont des affaires que moi seul dois connaître.

(Gervault sort.)

CAROLINE.

Eh bien ! alors, allez-y !


EDMOND.

C’est ce que je lui dis.


DENNEVILLE, hors de lui, et les regardant alternativement.

Oui, oui, je crois que j’aurai plus tôt fait de la renvoyer. Ce ne sera pas long. Quelle leçon ! pour un instant d’oubli ! s’exposer…


EDMOND.

Mais va donc, mon ami, va donc.


DENNEVILLE.

J’y cours, pour revenir plus vite.

(Il sort par le fond à gauche.)

Scène X.

CAROLINE, EDMOND.


EDMOND, à part.

Il s’éloigne, les momens sont précieux ! (haut à Caroline.) Daignez, madame, m’écouter un instant.


CAROLINE.

Je ne le peux.


EDMOND.

Il le faut. Je ne vous parlerai point ici d’un amour qui vous déplaît, qui vous est odieux ; mais je tiens à votre estime, à votre amitié : je tiens à me justifier…


CAROLINE.

Vous n’en avez pas besoin.


EDMOND.

Si, madame ; votre accueil me l’a prouvé. Qu’ai-je fait ? quel est mon crime ?


CAROLINE.

Vous me le demandez ? je n’ai pas voulu hier soir, devant mon mari, devant tout le monde, vous rendre ce billet, que vous aviez eu l’audace…


EDMOND.

Madame…


CAROLINE.

Mais je vous dois une réponse, et la ferai en peu de mots. Vous êtes fort aimable, mais c’est à mes yeux un mérite perdu, et je n’augmenterai point le nombre de vos conquêtes.


EDMOND.

De mes conquêtes ! qui a pu vous dire ?…


CAROLINE.

Des gens qui vous connaissent très bien, des amis intimes.


EDMOND.

Votre mari peut-être !


CAROLINE.

Je ne nomme personne, mais quand il serait vrai ?… C’est en lui, monsieur, que j’ai toute confiance ; et je ne pourrais mieux faire, je crois, que de le prendre pour guide, et de suivre ses avis.


EDMOND.

Certainement, il y a tant de gens très forts sur les conseils, et qui seraient peut-être bien embarrassés pour les mettre en pratique.


CAROLINE.

Que voulez-vous dire ?


EDMOND.

Rien, madame. Mais il me semble qu’entre amis, on devrait avoir plus d’indulgence. Il me semble du moins qu’il faut être soi-même bien irréprochable pour accuser les autres.


CAROLINE.

Ce qui signifie que la personne dont vous parlez ne l’a pas toujours été ?


EDMOND.

Je ne dis pas cela.


CAROLINE.

Et moi, je le sais, car mon mari m’a tout confié, tout avoué.


EDMOND.

Ô ciel !


CAROLINE.

Et loin de lui en vouloir, depuis ce moment-là, je l’aime plus que jamais.


EDMOND, à part.

C’est fini ! plus d’espoir ! (haut.) Quoi ! madame, il vous a tout raconté ?


CAROLINE.

Oui, monsieur.


EDMOND.

Son rendez-vous ? son souper d’aujourd’hui ?


CAROLINE.

Un souper ! un rendez-vous !


EDMOND, vivement.

Dieu ! vous ne saviez pas ?…


CAROLINE.

Non, monsieur.


EDMOND, vivement.

Ne me croyez point, je ne sais rien.


CAROLINE.

N’espérez pas me donner le change ; vous achèverez cette confidence, ou je penserai, monsieur, que vous avez voulu perdre Denneville, le calomnier à mes yeux.


EDMOND.

Vous pourriez supposer ?…


CAROLINE.

Je crois tout, et ne vous revois de ma vie, si vous ne parlez à l’instant.


EDMOND.

Ô mon Dieu ! que faire ?


CAROLINE.

Écoutez, monsieur Edmond, j’aimais mon mari, je l’aime plus que tout au monde ; mais s’il est vrai qu’il m’ait trahie, si vous pouvez m’en donner la preuve évidente…


EDMOND.

Vous ne me bannirez plus de votre présence, vous me permettrez de vous revoir ?


CAROLINE, avec impatience.

Cette preuve…


EDMOND.

Elle est entre-mes mains, je l’ai là ; mais c’est si mal à moi !


CAROLINE.

Cette preuve !


EDMOND.

Vous me promettez que ce soir, à ce bal, moi seul serai votre cavalier ?


CAROLINE.

Cela dépend de vous.


EDMOND.

Ah ! je suis trop heureux ! mais vous me jurez que le plus grand secret ?…


CAROLINE, n’y tenant plus.

Cette lettre, monsieur, cette lettre !


EDMOND, la lui donnant.

La voici, madame, la voici ; elle m’était adressée, et vous saurez d’abord…


CAROLINE.

C’est bon, c’est bon ! je verrai bien. (lisant d’une voix émue.) « Mon cher Edmond… » C’est daté de ce matin. « Si tu veux mon cheval anglais pour quatre mille francs, il est à toi ; car j’ai aujourd’hui besoin d’argent. J’ai à payer des diamans destinés à une jolie femme, qui veut bien ce soir me donner à souper… » Ah ! je me sens mourir !


EDMOND, qui est allé près de là porte.

C’est lui.


CAROLINE.

Silence ! (Elle reste auprès de la table, Edmond est au milieu du théâtre.)


Scène XI.

CAROLINE, EDMOND, DENNEVILLE, entrant vivement, et descendant à gauche, tandis que caroline reste à droite.


DENNEVILLE, à part, avec joie.

Je l’ai congédiée, non sans peine ; et tout est rompu, je respire.


CAROLINE, qui est restée plongée dans ses réflexions ; levant les yeux sur Denneville.

Eh bien, monsieur, cette importante visite ?…


DENNEVILLE.

L’était moins que je ne croyais ; c’était un correspondant, un étranger, que j’ai congédié.


CAROLINE.

Déjà !


DENNEVILLE, fait un geste d’étonnement, et se remet sur-le-champ.

Voilà un mot peu flatteur pour moi, qui me hâtais de revenir auprès de vous.


CAROLINE, avec ironie.

Vous êtes bien bon de songer à mes plaisirs ; mais vos momens sont si précieux que je me reprocherais de vous les faire perdre.


DENNEVILLE.

Il me semble que je ne puis pas mieux les employer.


CAROLINE, dédaigneusement.

C’est joli, mais c’est fade, et vous savez que je ne tiens pas aux complimens.


DENNEVILLE.

Aussi, n’en est-ce pas un. (bas à Edmond.) Qu’a-t-elle donc ?


EDMOND.

Un caprice, sans doute. (à part.) Chacun son tour.


DENNEVILLE.

J’avais demandé aujourd’hui le dîner de bonne heure, pour que nous fussions libres plus tôt.


CAROLINE.

Vous aviez peur que la soirée ne fût pas assez longue ?


DENNEVILLE.

Que dites-vous ?


CAROLINE.

Moi, rien. (à Edmond d’un air aimable.) Monsieur nous fait-il le plaisir de dîner avec nous ?


EDMOND.

Impossible, madame, j’avais une invitation.


DENNEVILLE.

Tant mieux, il va s’en aller plus tôt. (passant entre Edmond et Caroline.) Si vous voulez alors, chère amie, que nous passions dans la salle à manger ?


CAROLINE.

C’est trop tôt, je n’ai pas faim.


DENNEVILLE, avec impatience.

Comment !… (se reprenant, et avec douceur.) Comme vous voudrez, nous attendrons.


CAROLINE.

C’est inutile, je ne me mettrai pas à table. Mais que cela ne vous empêche pas… Je vais rentrer dans mon appartement jusqu’à l’heure du bal.


DENNEVILLE.

Y pensez-vous, déjà ?


CAROLINE.

J’en aurai plus de temps pour ma toilette. (regardant Edmond.) Car je veux être très belle.


DENNEVILLE.

Vous comptez donc aller à ce bal ?


CAROLINE.

Le moyen de s’en dispenser ? ma tante m’y attend, et vous m’ayez ordonné d’y aller.


DENNEVILLE.

Ordonné ? je croyais vous avoir priée…


CAROLINE.

C’est ce que je voulais dire ; une prière de mari, c’est un ordre.


DENNEVILLE.

Et si je vous… priais, maintenant, ne n’y plus aller ?


CAROLINE.

Il serait trop tard ; ma toilette est prête, ma parure est commandée.


DENNEVILLE, à part.

Ah ! quelle patience !…


CAROLINE.

Et à ce sujet, monsieur Edmond, il faut que je vous consulte. Que me conseillez-vous ? de mon collier en opales, ou en saphirs ? c’est à votre goût.


EDMOND.

Moi, madame ?


CAROLINE.

Sans doute, cela vous regarde ! puisque c’est vous qui devez me donner la main.


DENNEVILLE, à part.

C’est trop fort. (haut avec chaleur.) Et moi, madame, je ne veux pas.


CAROLINE.

Qu’est-ce donc ?


DENNEVILLE, d’un ton plus doux.

Je ne veux pas vous contraindre, et vous êtes la maîtresse, mais si je vous y accompagnais… (regardant Edmond.) Edmond a tressailli.


CAROLINE.

Vous, monsieur, qui ne venez jamais chez ma tante, qui êtes brouillé avec elle ?


DENNEVILLE, à part.

Cela la contrarie.


CAROLINE.

Comme vous le disiez ce matin, cela paraîtrait fort singulier. D’ailleurs, vous avez, sans doute, pour votre soirée d’autres occupations, plus agréables, qui vous retiendront.


DENNEVILLE, à part, les regardant.

Ils sont d’accord. (haut à Caroline.) De quelles occupations voulez-vous parler ?


CAROLINE.

Que sais-je ? de celles que les maris ont toujours, et que les femmes ne peuvent connaître.


DENNEVILLE, à part.

Quelle idée ! soupçonnerait-elle ?…


CAROLINE.

Je vous laisse, monsieur. (passant entre Denneville et Edmond. À Edmond.) À tantôt, monsieur Edmond.


EDMOND.
Air : Travaillons, mesdemoiselles.

Adieu donc, adieu, madame,
Ah ! n’allez pas oublier
L’honneur qu’ici je réclame ;
Je suis votre chevalier.


CAROLINE, d’un air gracieux.
À ce soir.De la prudence.

EDMOND.
À ce soir.De la prudence.

DENNEVILLE, les suivant des yeux.

Oui, son trouble le trahit.
Ce regard d’intelligence…
Plus de doute ; il a tout dit.


ENSEMBLE.

EDMOND, CAROLINE ET DENNEVILLE.

EDMOND.

Adieu donc, adieu, madame.
Ah ! n’allez pas oublier
L’honneur qu’ici je réclame ;
Je suis votre chevalier.


CAROLINE.

Adieu donc : qu’une autre dame
Ne fasse pas oublier
L’honneur qu’ici je réclame ;
Vous êtes mon chevalier.


DENNEVILLE.

De courroux mon cœur s’enflamme ;
Mais n’allons pas m’oublier :
Nous verrons si de ma femme
Il sera le chevalier.

(Caroline sort, Edmond la reconduit jusqu’à la porte de son appartement.)

Scène XII.

DENNEVILLE, EDMOND.


DENNEVILLE, à part, pendant qu’Emond reconduit sa femme.

Tout s’explique, il lui a parlé de Zilia ; mais comme tout est rompu, que je ne la reverrai plus, qu’il n’existe aucune preuve… Dieu ! et ma lettre de ce matin ! s’il l’a montrée, c’est fait de moi ! Mais comment le savoir ?


EDMOND, après avoir reconduit madame Denneville, reprend sur un fauteuil son chapeau et ses gants qu’il met, et va pour sortir.

Adieu, mon ami.


DENNEVILLE, se retournant et l’apercevant près de la porte.

Eh bien, tu t’en vas !


EDMOND.

Oui. Tu sais que je dîne en ville, et je n’ai que le temps de passer chez moi.


DENNEVILLE.

Ah ! tu passes chez toi ? eh bien ! envoie-moi de l’argent, les cinq mille francs de mon cheval.


EDMOND, revenant.

Qu’est-ce que tu dis donc ? cinq mille francs ! tu me l’as vendu quatre.


DENNEVILLE, tranquillement.

Je te l’ai vendu cinq.


EDMOND.

Tu es dans l’erreur !


DENNEVILLE.

Je t’assure que non !


EDMOND.

Tu m’as écris ce matin, et de ta main, quatre mille francs en toutes lettres ; et je puis te prouver… (Il va pour fouiller dans sa poche et s’arrête.)


DENNEVILLE, souriant.

En tout cas, voyons, relisons.


EDMOND, troublé.

Non, non, c’est inutile, puisque tu tiens aux cinq mille francs…


DENNEVILLE.

Du tout ; si je l’ai écrit, c’est autre chose, et je ne reviens pas sur ma parole ; ce qui est écrit est écrit. Voyons mon billet.


EDMOND, embarrassé.

Ton billet ?


DENNEVILLE.

Tu l’as mis ce matin là, dans ton gilet ; et comme tu n’en as pas changé…


EDMOND.

Tu crois ? c’est possible, je ne sais.


DENNEVILLE, à part.

Il ne l’a plus, il est entre les mains de Caroline.


EDMOND.

Mais du reste, à quoi bon ? je te répète que je m’en rapporte à toi ; et dès que tu dis cinq mille francs, ça suffit ; et je vais te les envoyer. (Il va vers la porte.)


DENNEVILLE.

Non, apporte-les toi-même ici, ce soir en venant prendre ma femme, parce que j’ai à te parler.


EDMOND, revenant.

Et sur quoi ?


DENNEVILLE.

Tu le sauras ; toi qui es l’ami de la maison, il faut bien que tu saches tout.


EDMOND.

Ah ! mon Dieu ! de quel air me dis-tu cela ? et qu’as-tu donc ?


DENNEVILLE.

Moi, rien. À ce soir, mon bon ami.


EDMOND.

À ce soir !

(Il sort.)

Scène XIII.

DENNEVILLE seul.

J’ai manqué me trahir, et j’allais tout gâter. Il sera toujours temps d’en venir là, si je ne réussis pas. Jusqu’ici la guerre était franche et loyale, comme on la fait dans tous les ménages civilisés ; mais vouloir réussir par la trahison, livrer les secrets du mari, manquer au droit des gens ! c’est là ce qui doit lui porter malheur, et ce qui me donne bon espoir. Ma cause est si juste !

Air de la Sentinelle.

C’est un mari qui lui-même défend
Et son honneur et ses droits qu’il réclame ;
C’est un mari redevenant amant
Pour mériter et conquérir sa femme.
Veillez sur moi, sexe enchanteur !
Ô vous à qui mes vœux se recommandent ;
Soyez mon dieu, mon protecteur,.
Faites aujourd’hui mon Bonheur,
Et que vos maris vous le rendent.


Scène XIV.

DENNEVILLE, GERVAULT.
Un domestique apporte un candélabre qu’il place sur le bureau de Denneville.


DENNEVILLE.

C’est toi, Gervault ; que me veux-tu ?


GERVAULT.

Le dîner qui depuis deux heures nous attend.


DENNEVILLE.

Je n’ai pas le temps, je ne dînerai pas.


GERVAULT.

Est-ce que vous faites encore des vers ?


DENNEVILLE.

Pourquoi cela ?


GERVAULT.

On dit que les poètes ne mangent pas.


DENNEVILLE.

Oui, autrefois, mais maintenant !… Hé bien, où est ma femme ?


GERVAULT.

Dans son appartement avec deux femmes de chambre.


DENNEVILLE.

Déjà à sa toilette ?


GERVAULT.

Une toilette magnifique.


DENNEVILLE, à part.

Et penser que c’est pour un autre ! comme c’est agréable !


GERVAULT.

J’étais entré pour la prévenir, et elle a répondu juste comme vous. Il paraît qu’on ne mange plus dans la maison. C’est une économie !


DENNEVILLE.

Toi qui les aimes !


GERVAULT.

Pas celles-là.


DENNEVILLE.

Le plaisir du bal lui fait tout oublier, et sans doute elle était bien gaie.


GERVAULT.

Pas trop ! Il me semblait au contraire que son air jurait avec sa toilette. Elle tenait à la main et relisait de temps en temps un petit billet.


DENNEVILLE.

Ô ciel !


GERVAULT.

Où j’ai cru reconnaître votre écriture ; c’étaient vos vers sans doute ?


DENNEVILLE.

Oui ! (à part.) C’est ma lettre de ce matin. Cette maudite lettre, dont je ne sais comment paralyser l’effet !


GERVAULT.

Elle était de mauvaise humeur contre tout le monde, contre ses femmes de chambre, contre sa robe de gaze, contre un collier d’opales qui n’allait pas, et qui lui semblait affreux.


DENNEVILLE.

Il serait vrai ! attends, attends. (Il va à son bureau, ouvre un tiroir, et en tire l’écrin, qu’il donne à Gervault.) Tiens, porte-lui cet écrin.


GERVAULT.

Les diamans de ce matin, c’était pour elle ?


DENNEVILLE.

Et oui sans doute, une surprise.


GERVAULT.

Ah ! monsieur, monsieur, mille fois pardon de ce que je vous ai dit tantôt, je croyais que ces diamans-là devaient s’en aller… en pirouettes.


DENNEVILLE.

Qu’est-ce que c’est ?


GERVAULT.

Si j’avais su… c’est très bien, très bien, monsieur. Donnez toujours des diamans à madame ; ça vous fait honneur, ça lui fait plaisir, et ça ne sort pas de la maison.

(Il sort.)

Scène XV.

DENNEVILLE, seul.

Que dira-t-elle en les recevant ? Allons, voici le moment ; si la colère, si le dépit l’animaient seuls contre moi, je peux par mes soins et par ma tendresse lui faire oublier mes torts, peut-être lui prouver mon innocence. Si elle m’aime encore, je la persuaderai sans peine, elle m’y aidera ; l’amour véritable ne demande qu’à s’abuser lui-même ; mais si elle ne m’aime plus, si je ne puis lui faire sacrifier ce bal, si elle veut y aller avec Edmond, alors, et malgré moi, il faudra bien… C’est elle ; ah ! qu’elle est jolie ainsi !


Scène XVI.

DENNEVILLE, CAROLINE, en toilette de bal
et ses diamans à la main.


CAROLINE, entrant vivement.

Comment ! monsieur, dois-je en croire Gervault ? et cet écrin qu’il m’a apporté vient-il réellement ?…


DENNEVILLE, d’un air de reproche.

De ma part ? une simple galanterie, une attention de moi vous semble-t-elle donc une chose impossible ?…


CAROLINE, embarrassée.

Non, vraiment ! mais dans la circonstance où nous sommes…


DENNEVILLE.

Circonstance très favorable. N’allez-vous pas au bal ce soir ?


CAROLINE.

Oui, monsieur, et je ne sais comment vous remercier…


DENNEVILLE.

En les acceptant.


CAROLINE, hésitant.

Moi ?


DENNEVILLE.

Je vous en prie.


CAROLINE, à part, et tout en regardant les diamans.

Au fait, il est possible qu’il ait eu des remords, qu’il se soit repenti. Il faut de l’indulgence, et si ce n’était le souper de ce soir…


DENNEVILLE.

Hé bien, madame ?


CAROLINE.

Puisque vous l’exigez… (elle se place devant la psyché.)


DENNEVILLE.

Dans mon intérêt.


CAROLINE.

Comment cela ?


DENNEVILLE.

À ce bal, où vous allez sans moi…


Air : Pour le trouver j’arrive en Allemagne. (d’Yelva).

En vous voyant arriver sous les armes,
J’entends déjà les complimens galans ;
La plupart seront pour vos charmes,
Quelques-uns pour vos diamans.
Astre brillant, vous allez apparaître !
Et chaque fois que, plein d’un doux émoi,
On s’écriera : Qu’elle est belle ! peut-être
Sans le vouloir vous penserez à moi.
Quand on dira : Quelle est belle ! peut-être
Sans le vouloir vous penserez à moi.


(Pendant le couplet, Caroline a placé ses diamans, mis le collier, attaché les boucles d’oreille.)

CAROLINE.

Je n’ai pas besoin de cela ! (soupirant.) Et souvent, au contraire, on désirerait oublier.


DENNEVILLE.

Que dites-vous ?


CAROLINE se regardant devant la glace.

Rien. Comment me trouvez-vous ?


DENNEVILLE.

Ah ! vous n’êtes que trop jolie !


CAROLINE.

Trop ! pourquoi ?


DENNEVILLE.

Parce qu’à ce bal, comme je vous le disais tout à l’heure, vous allez être entourée par tous les fats et élégans de Paris.


CAROLINE, s’asseyant.

Je l’espère bien.


DENNEVILLE.

Je les vois d’ici s’appuyer sur le dos de votre chaise.

(Il s’appuie sur la chaise.)

CAROLINE.

Prenez garde, monsieur, de me chiffonner.


DENNEVILLE.

Ne craignez rien. Je les vois se pencher vers vous.

(Il se penche vers Caroline.)

CAROLINE.

À peu près comme vous voilà.


DENNEVILLE.

C’est vrai ! et nous pouvons supposer que nous y sommes.


CAROLINE.

C’est facile.


DENNEVILLE, s’appuyant négligemment sur sa chaise.

Il vous diront que jamais vous n’avez été plus jolie, qu’ils n’ont jamais rien vu de plus piquant et de plus attrayant.


CAROLINE.

Diront-ils vrai ?


DENNEVILLE.

Oui, si j’en juge d’après moi. Ils ajouteront qu’il règne dans votre toilette, dans cette légère parure, un bon goût, une grâce que l’on sent, que l’on devine, et que par bonheur on ne peut rendre ; car son plus grand charme est d’être indéfinissable.


CAROLINE.

Vous croyez qu’ils diront cela ?


DENNEVILLE.

Je n’en doute point.


CAROLINE.

Et moi, je doute qu’ils le disent aussi bien.


Air : Monseigneur l’a défendu (de Madame Pauline Duchambge).
PREMIER COUPLET.

Savez-vous, c’est incroyable,
Que, quand vous le voulez bien,
Vous êtes vraiment aimable ?


DENNEVILLE.

Mais cela ne coûte rien
Près d’une femme jolie.


CAROLINE.

Prenez garde, c’est fort mal ;
Vous ! de la galanterie !


DENNEVILLE.

Puisque nous sommes au bal.


DEUXIÈME COUPLET.

CAROLINE.

En voyant cet air si tendre,
À d’autres temps je pensais ;
Oui, l’on s’y laisserait prendre ;
Et je crois que j’écoutais ;
J’en étais presque attendrie.


DENNEVILLE.

Prenez garde, c’est fort mal ;
Vous ! de la coquetterie !


CAROLINE.

Puisque nous sommes au bal.


DENNEVILLE.

Vous voyez alors le danger d’y aller, pour une femme ?


CAROLINE.

Vous voyez alors, quand on est mari, le danger de n’y pas aller !


DENNEVILLE.

Quand on ne le peut pas, quand on a des motifs pour rester chez soi.


CAROLINE, vivement et se levant.

Vous, monsieur, vous, des motifs ! vous osez en convenir !


DENNEVILLE.

Sans doute, et peut-être, si vous les connaissiez.


CAROLINE, d’un ton de reproche.

Ah ! vous vous garderiez bien de me les apprendre.


DENNEVILLE, froidement.

Nullement, et si vous y tenez, ce que je ne crois pas, je puis tout vous avouer.


CAROLINE.

Si j’y tiens ! Ah ! parlez, monsieur, parlez ; mais n’espérez pas me tromper. Il me faut une entière franchise, et peut-être alors je verrai. Eh bien, monsieur ?


DENNEVILLE.

Écoutez ! je crois entendre une voiture, on vient vous chercher.


CAROLINE.

Ah ! mon Dieu !


DENNEVILLE.

Non, non, la voiture passe.


CAROLINE.

Heureusement.


DENNEVILLE.

Savez-vous que votre chevalier vous fait attendre ? c’est fort mal, il fait le mari.


CAROLINE.

C’est possible.


DENNEVILLE.

Il me semble alors que je puis faire l’amant.


CAROLINE.

Vous monsieur ! c’est un rôle que vous avez oublié.


DENNEVILLE.

Que voulez-vous ! ce ne sont point de ces rôles qu’on puisse jouer seul. Il faut être secondé, il faut quelqu’un qui puisse vous entendre, et je n’ai point ce bonheur ! Dans ce moment, par exemple, plein des plus doux souvenirs, je crois vous voir, il y a deux ans, à pareil jour, parée comme aujourd’hui, aussi brillante, aussi jolie, ah ! mille fois plus encore, car alors vous m’aimiez, vous juriez de m’aimer sans cesse.


CAROLINE.

Ô ciel !


DENNEVILLE.

Que sont devenus vos sermens, vous qui ne vous rappelez même plus le jour où ils furent prononcés ?


CAROLINE.

Quoi ! c’est l’anniversaire de notre mariage !


DENNEVILLE.

Oui, Caroline ; oui, c’est aujourd’hui le 5 février, et seul j’y avais pensé ; c’était pour le célébrer, qu’en secret, et sans en parler à personne, je vous avais préparé cette surprise, ces diamans.


CAROLINE.

Il se pourrait !


DENNEVILLE.

J’espérais mieux encore ; j’avais fait un projet, un rêve ; je voulais, en mémoire de ce jour, souper ici en tête à tête avec vous.


CAROLINE.

Qu’entends-je ?


DENNEVILLE.

Le bonheur n’a pas besoin de témoins, et je me faisais une si douce idée d’une soirée passée auprès d’une femme charmante, auprès de la mienne… mais elle va au bal, elle a d’autres projets, et tous mes efforts n’ont pu l’y faire renoncer.


CAROLINE.

Ô mon ami ! mon ami ! que j’étais coupable ! Je m’en punirai, tu sauras tout.


DENNEVILLE.

Quoi donc ?


CAROLINE.

Je ne veux plus rien avoir de caché pour toi, cela rend trop malheureuse. Apprends donc qu’on m’entourait d’hommages, qu’on me faisait la cour.


DENNEVILLE.

Je ne veux rien savoir.


CAROLINE.

Ah ! ce n’est pas pour toi, c’est pour moi-même ! ton ami Edmond, tout le premier, il m’aimait, ce n’est pas ma faute.


DENNEVILLE, secouant la tête.

C’est peut-être la mienne ?


CAROLINE.

C’est possible, c’est toi qui le voulais. Quoique insensible à leurs hommages, j’en étais flattée, et peut-être qu’un jour…


DENNEVILLE.

Ô ciel !


CAROLINE.

On ne sait pas ce qui peut arriver. La preuve, c’est qu’hier il a osé me faire une déclaration écrite.


DENNEVILLE.

Vraiment !


CAROLINE.

Oui, une vraie déclaration. Je ne sais ce que j’en ai fait, je l’ai perdue ; sans cela je te la montrerais. Et vois jusqu’où la colère peut nous mener : moi, qui jusqu’à présent l’avais dédaigné, maltraité, j’étais si fâchée contre toi, que je ne sais vraiment…


DENNEVILLE, à part.

Dieu ! il était temps.


CAROLINE.

Et le plus indigne, c’est que je t’accusais à tort.


Air de Téniers.

Moi t’accuser ! est-ce possible ?
Pardonne-moi, je souffrais tant !
Car je songeais à cette lettre horrible,
Qui ne m’a pas quittée un seul instant.
Je l’emportais à ce bal qui s’apprête.
Comme un tourment, elle est là sur mon sein.

(la lui donnant.)

Tiens. Tu le vois, sous les habits de fête,
Il est souvent bien du chagrin.


DENNEVILLE, la prenant.

Ma lettre à Edmond.


CAROLINE.

Oui, voilà ce qui m’avait abusée. Ces diamans, ce tête-à-tête avec une jolie femme… je ne pouvais pas penser à moi, et je te soupçonnais, quand je suis seule coupable.


DENNEVILLE, essuyant une larme.

Pauvre femme ! (avec chaleur.) Non, Caroline, non : tu sauras tout : c’est moi…


CAROLINE.

Eh bien ! nous le sommes tous deux, pardonnons-nous mutuellement. Je n’ai pas besoin de te dire que je ne vais plus à ce bal.


DENNEVILLE.

Vraiment !


CAROLINE.

Je reste ici près de toi. Je viens te demander à souper. Me refuseras-tu ? aussi bien je meurs de faim : car, par caprice, je n’ai point dîné.


DENNEVILLE.

Moi non plus.


CAROLINE.

Tu vois bien que nous nous entendions !


DENNEVILLE.

Et ta belle toilette ?


CAROLINE.

Elle aura été pour toi seul, et maintenant elle me pèse, elle me fatigue, il me tarde de m’en délivrer. Sonne ma femme de chambre. (Denneville va pour tirer le cordon de la sonnette, Caroline l’arrête.) Ah ! j’oubliais que je lui ai donné congé pour la soirée, mais je m’en passerai bien. (elle va près de la glace.) Mon ami, voulez-vous m’ôter mon agrafe ?


DENNEVILLE, vivement.

Bien volontiers. (s’arrêtant.) Non, non, on vient.

MUSIQUE.

Scène XVII.

Les précédens ; GERVAULT, puis EDMOND.


GERVAULT, entrant par le fond à droite.

Voici monsieur Edmond qui demande si madame est visible.


DENNEVILLE.

Oui, sans doute.


EDMOND, entrant en grande toilette de bal.

xAir : Ah ! le beau bal (de la Fiancée).
Ah ! le beau bal ! ah ! la belle soirée !
On nous attend, et de ce bal joyeux
J’entends déjà les sans harmonieux.
Eh ! mais, que vois-je ? à peine êtes-vous préparée ?
Ma voiture est en bas, hâtons-nous de partir ;
Chaque instant de retard nous dérobe un plaisir.


ENSEMBLE.

EDMOND, DENNEVILLE ET CAROLINE.

EDMOND.

Ah ! le beau bal ! ah ! la belle soirée !
Hâtons-nous de partir.


DENNEVILLE ET CAROLINE.

Ah ! quel moment ! quelle belle soirée !
Pour tous deux quel plaisir !


CAROLINE.

J’en suis fâchée, monsieur, mais je suis revenue du bal, ou plutôt je n’y vais pas.


EDMOND, à part.

Ô ciel ! (haut.) Je comprends : votre mari a exigé…


CAROLINE.

Non, c’est moi qui veux rester.


DENNEVILLE.

Oui, nous passons la soirée en famille. Mon cher Gervault, voulez-vous avoir la bonté de dire qu’on nous serve à souper ?


GERVAULT.

Dans la salle à manger ?


DENNEVILLE.

Non, dans la chambre de ma femme, près du feu.


EDMOND, étonné.

À souper ?


DENNEVILLE.

Je ne t’invite pas, mon ami, parce que c’est trop bourgeois ; mais j’ai avant tout des excuses à te faire.


EDMOND.

À moi !


DENNEVILLE.

Oui, tu avais raison tantôt, c’est bien quatre mille francs que je t’avais vendu mon cheval.


EDMOND.

Comment ?


DENNEVILLE, lui montrant la lettre.

Vois plutôt, c’était, parbleu, écrit en toutes lettres.


EDMOND, à part.

Il sait tout.


DENNEVILLE, avec bonhomie.

C’est étonnant comme on peut se tromper ! mais dans ce monde (regardant Caroline.) il ne s’agit que de s’entendre.


EDMOND.

Je comprends, et je m’en vais.


DENNEVILLE, à part.

Et, comme tu es attendu au bal, je ne veux pas te retenir. Gervault, faites éclairer monsieur le comte.


GERVAULT, prenant le candélabre qui est sur le bureau de Denneville.

Avec plaisir. (à part, montrant Edmond.) Les amans s’en vont, (montrant Denneville et sa femme.) le bonheur reste ; voilà la morale des ménages. Je vais retrouver madame Gervault.


DENNEVILLE, à Edmond qui est près de la porte du fond à droite.

Bonsoir, mon ami.


EDMOND, soupirant.

Bonsoir. (Edmond est près de la porte du fond, éclairé par Gervault, qui tient un flambeau. Denneville, tenant le bras de sa femme, va pour entrer dans la chambre à gauche.)

La toile tombe.

FIN DE LA SECONDE ANNÉE.