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La Science nouvelle (Vico)/Livre 3/Chapitre 3

Traduction par Jules Michelet.
Flammarion (Œuvres complètes de J. Michelet, volume des Œuvres choisies de Vicop. 523-526).


CHAPITRE III


DU TEMPS OU VÉCUT HOMÈRE.


L’âge d’Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de ses poèmes : — 1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les jeux que la Grèce civilisée célébrait à Olympie. — 2. L’art de fondre des bas-reliefs et de graver les métaux était déjà inventé, comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d’Achille. La peinture n’était pas encore trouvée, ce qui s’explique naturellement : l’art du fondeur abstrait les superficies, mais il en conserve une partie par le relief ; l’art du graveur ou ciseleur en fait autant dans un sens opposé ; mais la peinture abstrait les superficies d’une manière absolue ; c’est, dans les arts du dessin, le dernier effort de l’invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font mention d’aucune peinture : preuve de leur antiquité ! — 3. Les délicieux jardins d’Alcinoüs, la magnificence de son palais, la somptuosité de sa table, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le faste. — 4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la Grèce l’ivoire, la pourpre et cet encens d’Arabie dont la grotte de Vénus exhale le parfum ; en outre, du lin ou byssus le plus fin, de riches vêtements. Parmi les présents offerts à Pénélope par ses amants, nous remarquons un voile ou manteau dont l’ingénieux travail ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[1]. — 5. Le char sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de cèdre ; l’antre de Calypso en exhale l’agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une sorte de fureur. — 6. Description des bains voluptueux de Circé. — 7. Les jeunes esclaves des amants de Pénélope, avec leur beauté, leurs grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les recherche la délicatesse moderne. — 8. Les hommes soignent leur chevelure comme les femmes ; Hector et Diomède en font un reproche à Pâris. — 9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de chair rôtie, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande le moins d’apprêt, puisqu’il suffit de braises pour la préparer[2]. Les viandes bouillies ne durent venir qu’ensuite, car elles exigent, outre le feu, de l’eau, un chaudron et un trépied ; Virgile nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir avec des broches. Enfin vinrent les aliments assaisonnés. — Homère nous présente comme l’aliment le plus délicat des héros la farine mêlée de fromage et de miel ; mais il tire de la pêche deux de ses comparaisons ; et lorsque Ulysse, rentrant dans son palais sous les habits de l’indigence, demande l’aumône à l’un des amants de Pénélope, il lui dit que les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisants des mers abondantes en poissons qui font les délices des festins. — 10. Les héros contractent mariage avec des étrangères ; les bâtards succèdent au trône ; observation importante, qui prouverait qu’Homère a paru à l’époque où le droit héroïque tombait en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la liberté populaire.

En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart dans l’Odyssée, ouvrage de la vieillesse d’Homère, au sentiment de Longin, nous partageons l’opinion de ceux qui placent l’âge d’Homère, longtemps après la guerre de Troie, à une distance de quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous pourrions même le rapprocher encore : car Homère parle de l’Égypte, et l’on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de Numa, fut le premier roi d’Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs ; mais une foule de passages de l’Odyssée montrent que la Grèce était depuis longtemps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à peu près comme l’Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il n’est donc point contradictoire qu’Homère n’ait pas vu l’Égypte, et qu’il raconte tant de choses de l’Égypte et de la Libye, de la Phénicie et de l’Asie en général, de l’Italie et de la Sicile, d’après les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.

Il n’est pas si facile d’accorder cette recherche et cette délicatesse dans la manière de vivre que nous observions tout à l’heure, avec les mœurs sauvages et féroces qu’il attribue à ses héros, particulièrement dans l’Iliade. Dans l’impuissance d’accorder ainsi la douceur et la férocité, ne placidis coeant immitia, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. Nouveau pas que nous faisons dans la recherche du véritable Homère.

  1. …….. megan perikalla peplon
    poikilon en o ar etan peronai duo kai dexa pasai
    chruseiai, klèisin eugnamptois araruiai. OD. S.

  2. L’usage en resta dans les sacrifices, et les Romains appelèrent toujours prosficia les chairs des victimes rôties sur les autels que l’on partageait entre les convives ; dans la suite les victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches. Les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en conservèrent epulæ, banquets somptueux, le plus souvent donnés par les grands ; epulum, repas donné au peuple par la république ; epulones, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait avec Priam ; tant on attachait alors une idée magnifique à une action qui nous semble maintenant celle d’un boucher ! (Vico.)