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La Science nouvelle (Vico)/Livre 2/Addition

Traduction par Jules Michelet.
Flammarion (Œuvres complètes de J. Michelet, volume des Œuvres choisies de Vicop. 508-511).


ADDITION
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EXPLICATION HISTORIQUE DE LA MYTHOLOGIE


Lorsque l’idée d’une puissance supérieure, maîtresse du ciel et armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le nom de Jupiter, la seconde divinité qu’ils se créent est le symbole, l’expression poétique du mariage. Junon est sœur et femme de Jupiter, parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu entre frères et sœurs. Du mot Èra, Junon, viennent ceux de Èrôs, héros, Èraklès, Hercule, Èrôs, amour, hereditas, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux ; cette phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie que la piété accompagnée de la sainteté des mariages forme les hommes aux grandes vertus.

Diane est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers hommes depuis l’institution des mariages solennels. Elle cherche les ténèbres pour s’unir à Endymion. Elle punit Actéon d’avoir violé la religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité des mariages). Couvert de l’eau qu’elle lui a jetée, lymphatus, devenu cerf, c’est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré par ses propres chiens, autrement dit par ses remords. Les nymphes de la déesse, nymphæ ou lymphæ, ne sont autre chose que les eaux pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, puri latices, de latere.

Après l’institution des auspices et du mariage vient celle des sépultures ; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux Manes ; fulaz, cippus, signifient tombeau ; de là ceppo, en italien, arbre généalogique, fulè tribu, filius (et par fîlus, et lemen, subtemen), stemmatæ, généalogie, lignes généalogiques. La grossièreté des premiers monuments funéraires qui marquaient à la fois la possession des terres et la perpétuité des familles, donna lieu aux métaphores de stirps, de propago, de lignage. Les enfants des fondateurs de la société humaine pouvaient donc se dire duro robore nati, ou fils de la terre, géants, ingenui (quasi inde geniti), aborigènes, autochthones. — Humanitas, ab humando.

Apollon est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la muse, qu’Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit Daphné, symbole de l’humanité encore errante, mais c’est pour l’amener à la vie sédentaire et à la civilisation ; elle implore l’aide des dieux (qui président aux auspices et à l’hyménée). Elle devient laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d’une éternelle jeunesse.

Dans l’état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé une nourriture agréable. Voilà le grand travail d’Hercule, c’est-à-dire, de l’héroïsme antique. Les serpents qu’étouffe Hercule au berceau, l’hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de Bellérophon, le dragon de Cadmus et celui des Hespérides sont autant de métaphores que l’indigence du langage força les premiers hommes d’employer pour désigner la terre. Le serpent qui dans l’Iliade dévore les huit petits oiseaux avec leur mère, est interprété par Calchas comme signifiant la terre troyenne. En effet, les hommes durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert d’écaillés, c’est-à-dire d’épines ; comme une hydre sortie des eaux (du déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure qu’elles sont coupées ; la peau changeante de cette hydre passe du noir au vert, et prend ensuite la couleur de l’or. Les dents du serpent que Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instruments de bois durci dont on se servit pour le labourage avant l’usage du fer (comme dente tenaci pour une ancre, dans Virgile). Enfin, Cadmus devient lui-même serpent ; les Latins auraient dit, en terme de droit, fundus factus est.

Les pommes d’or de la fable ne sont autres que les épis ; le blé fut le premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il est déchu. Job rappelle qu’il mangeait du pain de froment. On donnait du grain pour récompense aux soldats victorieux, adorea. [Le nom d’or passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d’or des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a volé ses brebis d’or. Le même poète donne toujours aux rois l’épithète de polumèlous, riches en troupeaux. Les anciens Latins appelaient le patrimoine pecunia, a pecude. Chez les Grecs le même mot, mèlon, signifie pomme et troupeau, peut-être parce qu’on attachait un grand prix à ce fruit.] L’or du premier âge n’étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le Pactole, le Gange et le Tage.

Les premiers essais de l’agriculture furent exprimés symboliquement par trois nouveaux dieux, savoir : Vulcain, le feu qui avait fécondé la terre ; Saturne, ainsi nommé de sata, semences [ce qui explique pourquoi l’âge de Saturne du Latium répond à l’âge d’or des Grecs] ; en troisième lieu Cybèle, ou la terre cultivée. On la représente ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n’est pas encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains Vesta, déesse des cérémonies sacrées. En effet, le premier sens du mot colere fut cultiver la terre ; la terre fut le premier autel, l’agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées, Saturni hostiæ. Vesta, toujours armée de la religion farouche des premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se célébraient aqua, igni et farre ; les noces appelées nuptiœ conferreatæ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l’origine il n’y avait eu que des familles de prêtres. — Les combats livrés par les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres, donnèrent lieu à la création du dieu Mars.

Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en suppliants. La comparaison des deux classes d’hommes qui composent ainsi la société naissante, fait naître l’idée de Vénus, déesse de la beauté civile, de la noblesse. Honestas signifie à la fois noblesse, beauté et vertu. Les enfants nés hors les mariages solennels étaient, légalement parlant, des monstres.

Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne et Vénus plébéienne ; la première est traînée par des cygnes, l’autre par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison souvent opposées, par les poètes, à l’aigle, à l’oiseau de Jupiter. Les prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d’Ixion, amoureux de Junon ; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux ; de Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant, c’est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (canere, chanter et prédire). Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts. Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse tue Irus et punit les amants de Pénélope. Mais selon une autre tradition Pénélope se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces unions criminelles résultent des monstres, tels que Pan et le Minotaure. Hercule s’effémine et file sous Iole et Omphale ; il se souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.

La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le symbole de Minerve. Vulcain fend la tête de Jupiter, d’où sort la déesse, minuit caput, étymologie de Minerva. Caput signifie la tête, et la partie la plus élevée, celle qui domine. Les Latins dirent toujours capitis deminutio pour changement d’état ; Minerve substitue l’état civil à l’état de famille. Plus tard on donna un sens métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l’idée éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées créées sont produites par Dieu dans l’intelligence humaine.

La transaction qui termine cette révolution est caractérisée par Mercure, qui, dans l’orgueil du langage aristocratique, porte aux hommes les messages des dieux