La Russie en 1839/Lettre deuxième

Amyot (premier volumep. 13-48).


SOMMAIRE DE LA LETTRE DEUXIÈME .


Progrès de la civilisation matérielle en Allemagne. Le protestantisme en Prusse. — La musique employée comme moyen d’éducation pour les paysans. — Le culte de l’art prépare l’âme au culte de Dieu. — La Prusse, auxiliaire de la Russie. — Rapport qui existe entre le caractère du peuple allemand et celui de Luther. — Le ministre de France en Prusse. — Correspondance de mon père, conservée dans les archives de la légation française à Berlin. — Mon père, à vingt-deux ans, nommé ministre de France près des cours de Brunswick et de Prusse en 1792. — M. de Ségur. — Le coup de couteau. — Indiscrétion de l’Impératrice Catherine. — Autre anecdote curieuse et inconnue relative à la convention de Pilnitz. — Mon père remplace M. de Ségur. — Son succès dans cette cour. — On le presse d’abandonner la France. — Il y retourne malgré les dangers qu’il prévoit. — Il fait deux campagnes comme volontaire sous son père. — Lettres de M. de Noailles, alors ambassadeur de France à Vienne. — Ma mère. — Sa conduite pendant le procès du général Custine, son beau-père. Elle l’accompagne au tribunal. — Danger qu’elle y court. Le perron du palais de justice. — Comment elle échappe au massacre. — Les deux mères. — Mort du général. — Son courage religieux. — La Reine le remplace à la Conciergerie. — Souvenirs de Versailles au pied de l’échafaud. — Mon père publie une justification de la conduite du général. — On l’arrête. — Ma mère prépare l’évasion de son mari. — Dévouement de la fille du concierge. — Héroïsme du prisonnier. — Un journal. — Scène tragique dans la prison. — Mon père, martyr d’humanité. — Dernière entrevue dans une salle de la Conciergerie. — Incident bizarre. — Premières impressions de mon enfance. — Le gouverneur de mon père frappé d’apoplexie en lisant dans un journal la mort de son élève.


LETTRE DEUXIÈME.


Berlin, ce 23 juin 1839.

On doit le dire à la honte de l’homme, il existe pour les peuples une béatitude toute matérielle : c’est celle dont jouit maintenant l’Allemagne et particulièrement la Prusse. Grâce à ses routes magnifiquement entretenues, à son système de douanes, à son excellente administration, ce pays, le berceau du protestantisme, nous devance aujourd’hui sur la route de la civilisation physique ; c’est une espèce de religion sensuelle qui a fait son Dieu de l’humanité. Il n’est que trop vrai que les gouvernements modernes favorisent ce matérialisme raffiné, dernière conséquence de la réformation religieuse du xvie siècle. Réduisant leur action à exploiter le bonheur terrestre, il semble se proposer pour but unique de prouver au monde que l’idée divine n’est point nécessaire au bien-être d’une nation. Ce sont des vieillards qui se contentent de vivre[1].

Néanmoins la sagesse et l’économie qui président à l’administration de ce pays sont pour les Prussiens un juste sujet d’orgueil. Leurs écoles rurales sont dirigées consciencieusement et très-exactement surveillées. On emploie dans chaque village la musique comme moyen de civilisation et en même temps de divertissement pour le peuple : il n’y a pas une église qui ne possède un orgue, et dans chaque paroisse, le maître d’école sait la musique. Le dimanche, il enseigne le chant aux paysans, qu’il accompagne sur l’orgue ; ainsi, le moindre village peut entendre exécuter les chefs-d’œuvre de la vieille école italienne et allemande. Il n’est pas de morceau de chant ancien et sévère qui soit écrit à plus de quatre parties : quel est le magister qui ne pourra trouver autour de lui une basse, un ténor et deux enfants, premier et second dessus, pour chanter ces morceaux ! Chaque maître d’école, en Prusse, est un Choron, un Wilhem rustique[2]. Ce concert champêtre entretient le goût de la musique, balance l’attrait du cabaret, et prépare l’imagination des peuples à recevoir l’enseignement religieux. Celui-ci est dégénéré chez les protestants en un cours de morale pratique ; mais le temps n’est pas loin où la partie surnaturelle de la religion reprendra ses droits ; la créature douée d’immortalité ne se contentera pas toujours de l’empire de la terre, et les populations les plus aptes à goûter les plaisirs de l’art seront aussi les premières à comprendre les nouvelles preuves des révélations du ciel. Il est donc juste de convenir que le gouvernement prussien prépare dignement ses sujets à jouer un rôle dans la rénovation religieuse qui s’avance, et qui déjà s’annonce au monde par des signes irrécusables.

La Prusse sentira bientôt l’insuffisance de ses philosophies pour donner la paix aux âmes. En attendant ce glorieux avenir, la ville de Berlin appartient aujourd’hui au pays le moins philosophique du monde, à la Russie ; et cependant les peuples de l’Allemagne, séduits par une administration habile, tournent leurs regards vers la Prusse. Ils croient que c’est de ce côté que leur viendront les institutions libérales, que beaucoup d’hommes confondent encore avec les conquêtes de l’industrie, comme si luxe et liberté, richesse et indépendance, plaisir et vertu, étaient synonymes !

Le défaut capital du peuple allemand, personnifié dans Luther, c’est le penchant aux jouissances physiques : de notre temps, rien ne combat ce penchant, et tout contribue à l’accroître. Ainsi, sacrifiant sa dignité, peut-être son indépendance, au stérile espoir d’un bien-être tout matériel, la nation allemande, enchaînée par une politique de sensualité et par une religion de raisonnement, manque à ses devoirs envers elle-même et envers le monde. Chaque peuple, comme chaque individu, a sa vocation : si l’Allemagne oublie la sienne, la faute en est surtout à la Prusse, qui est l’ancien foyer de cette philosophie inconséquente appelée, par courtoisie, une religion.

La France est aujourd’hui représentée en Prusse par un ministre qui satisfait parfaitement à tout ce qu’on exige d’un homme en place dans le temps où nous vivons. Nul air mystérieux, nul silence affecté, nulle réticence inutile ne trahissent l’opinion qu’il se fait de son importance. On ne se souvient du poste qu’il occupe que parce qu’on lui reconnaît le mérite nécessaire pour en remplir les devoirs. Devinant avec un tact très-fin les besoins et les tendances des sociétés modernes, il marche tranquillement au-devant de l’avenir sans dédaigner les enseignements du passé ; enfin il est du petit nombre de ces hommes d’autrefois devenus nécessaires aujourd’hui.

Originaire de la même province que moi, il m’a donné d’abord sur l’histoire de ma famille des détails curieux et que j’ignorais ; de plus, je lui ai dû un grand plaisir de cœur, je l’avoue sans détour, car on ne peut attribuer à l’orgueil la religieuse admiration que nous éprouvons pour l’héroïsme de nos pères.

Je vous décrirai avec exactitude tout ce que j’ai senti dans cette occasion ; mais laissez-moi d’abord vous y préparer comme j’y ai été préparé moi-même.

Je savais qu’il existe dans les archives de la légation française à Berlin des lettres et des notes diplomatiques d’un grand intérêt pour tout le monde, et surtout pour moi : elles sont de mon père.

En 1792, à vingt-deux ans qu’il avait alors, il fut choisi par les ministres de Louis XVI, roi constitutionnel depuis un an, pour remplir auprès du duc de Brunswick une mission importante et délicate. Il s’agissait de décider le duc à refuser le commandement de l’armée coalisée contre la France. On espérait avec raison que les crises de notre révolution deviendraient moins périlleuses pour le pays et pour le roi, si les étrangers ne s’efforçaient pas d’en contrarier violemment la marche.

Mon père arriva trop tard à Brunswick ; le duc avait donné sa parole. Cependant la confiance qu’inspiraient en France le caractère et l’habileté du jeune Custine était telle, qu’au lieu de le rappeler à Paris, on l’envoya encore tenter auprès de la cour de Prusse de nouveaux efforts pour détacher le roi Guillaume II de la même coalition, dont le duc de Brunswick avait déjà promis de commander les armées.

Peu de temps avant l’arrivée de mon père à Berlin, M. de Ségur, alors ambassadeur de France en Prusse, avait déjà échoué dans cette négociation difficile. Mon père fut chargé de le remplacer.

Le roi Guillaume avait traité mal M. de Ségur, si mal qu’un jour celui-ci rentra chez lui exaspéré ; et croyant sa réputation d’homme habile à jamais compromise, il essaya de se tuer d’un coup de couteau ; la lame ne pénétra pas fort avant, mais M. de Ségur quitta la Prusse.

Cet événement mit en défaut la sagacité de toutes les têtes politiques de l’Europe ; rien ne put expliquer à cette époque l’extrême malveillance du roi pour un homme aussi distingué par sa naissance que par son esprit.

J’ai su de très-bonne part une anecdote qui jette quelque lumière sur ce fait encore obscur ; la voici : M. de Ségur, lors de sa grande faveur auprès de l’Impératrice Catherine, s’était souvent amusé à tourner en ridicule le neveu du grand Frédéric, devenu roi plus tard, sous le nom de Frédéric-Guillaume II ; il se moquait de ses amours, de sa personne même ; et, selon le goût du temps, il avait fait de ce prince et des personnes de sa société intime des portraits satiriques qu’il envoya dans un billet du matin à l’Impératrice.

Après la mort du grand Frédéric, les circonstances politiques ayant subitement changé, la Czarine rechercha l’alliance de la Prusse, et, pour décider plus promptement le nouveau roi à s’unir avec elle contre la France, elle lui envoya tout simplement le billet de M. de Ségur, que Louis XVI venait de nommer ambassadeur à Berlin.

Un autre fait également curieux avait précédé l’arrivée de mon père à la cour de Prusse ; il vous fera voir quelle sympathie excitait alors la révolution française dans le monde civilisé.

Le projet du traité de Pilnitz venait d’être arrêté ; mais les puissances coalisées mettaient un grand prix à laisser ignorer le plus longtemps possible à la France les conditions de cette alliance. La minute du traité se trouvait déjà entre les mains du roi de Prusse, et aucun des agents français en Europe n’en avait encore eu connaissance.

Un soir, assez tard, M. de Ségur, en rentrant chez lui à pied, croit remarquer qu’un inconnu, enveloppé d’un manteau, le suit de près ; il presse le pas, l’inconnu presse le pas ; il traverse la rue, l’inconnu la traverse avec lui ; il s’arrête, l’inconnu recule, mais s’arrête à quelque distance. M. de Ségur était sans armes : doublement inquiet de cette rencontre à cause de la malveillance personnelle dont il sait qu’il est l’objet, aussi bien que de la gravité des circonstances politiques, il se met à courir en approchant de sa maison ; mais, malgré toute sa diligence, il ne peut empêcher l’homme mystérieux d’arriver en même temps que lui à sa porte, et de disparaître aussitôt en jetant sous ses pieds, au moment où cette porte s’ouvre, un rouleau de papiers assez gros. M. de Ségur, avant de ramasser l’écrit, fait courir plusieurs de ses gens après l’inconnu ; personne ne peut le retrouver.

Le rouleau de papiers était le projet du traité de Pilnitz, copié mot à mot dans le cabinet même du roi de Prusse ; et voilà comment la France, servie par des esprits secrètement convertis à ses doctrines nouvelles, reçut la première communication de cet acte devenu bientôt célèbre dans le monde entier.

Des circonstances plus fortes que le talent et que la volonté des hommes devaient rendre inutiles les nouvelles tentatives de mon père auprès du cabinet de Berlin ; mais, malgré le peu de succès de ses négociations, il obtint l’estime et même l’amitié de toutes les personnes avec lesquelles les affaires le mirent en relation, sans excepter le roi et les ministres, qui le dédommagèrent personnellement du peu de fruit de sa mission politique.

Le souvenir du tact parfait avec lequel mon père se tira des difficultés qui l’attendaient à Berlin n’est pas encore effacé dans ce pays. Arrivant à la cour de Prusse comme ministre du gouvernement français d’alors, il y trouva sa belle-mère, madame de Sabran, réfugiée à cette même cour pour fuir ce même gouvernement français. La division des opinions se manifestait dans chaque maison, et la discorde qui menaçait les peuples s’annonçait dans les familles par le trouble et la contradiction.

Quand mon père voulut retourner en France pour rendre compte de ses négociations, sa belle-mère se joignit à tous les amis qu’il avait à Berlin pour tenter de le détourner de ce dessein. Un M. de Kalkreuth, le neveu du fameux compagnon d’armes du prince Henri de Prusse, se jeta presqu’à ses pieds pour le retenir à Berlin, et pour l’engager du moins à attendre en sûreté dans l’émigration le temps où il pourrait de nouveau servir son pays. Il lui prédit tout ce qui allait lui arriver à son retour en France.

Les scènes du 10 août venaient d’épouvanter l’Europe. Louis XVI était emprisonné, le désordre se répandait partout ; chaque jour quelques nouveaux discours changeaient à la tribune la face des affaires ; dans l’intérieur de la France, aussi bien que dans les pays étrangers, l’anarchie déliait de leurs obligations les hommes politiques employés par le gouvernement français. Ce gouvernement, lui disait-on, était sans autorité sur les peuples, sans respect pour lui-même, sans considération au dehors, en un mot, on ne négligea rien pour faire sentir à mon père que sa fidélité envers les hommes qui dirigeaient momentanément les affaires de notre pays était un héroïsme plutôt digne de blâme que d’admiration.

Mon père ne se laissait séduire par aucune subtilité de conscience ; il se conduisit de manière à justifier l’ancienne devise de sa famille : « Fais ce que doys, adviegne que pourra. »

« J’ai été envoyé, répondait-il à ses amis, par ce gouvernement ; mon devoir est de retourner rendre compte de ma mission à ceux qui m’en ont chargé : je ferai mon devoir. »

Là —dessus mon père, Régulus ignoré d’un pays où l’héroïsme de la veille est étouffé par la gloire du jour et par l’ambition du lendemain, partit tranquillement pour la France, où l’échafaud l’attendait.

Il y trouva d’abord les affaires dans un tel désordre que, renonçant à la politique, il se rendit aussitôt à l’armée du Rhin, commandée par son père, le général Custine. Là, il fit avec honneur deux campagnes, comme volontaire, et quand le général qui avait ouvert le chemin de la conquête à nos armées revint à Paris pour y mourir, il le suivit pour le défendre. Tous deux périrent de la même manière. Mais mon père survécut un peu de temps à son père ; il ne fut condamné qu’avec les Girondins, parmi lesquels se trouvaient ses meilleurs amis.

Il mourut résigné à toutes les vertus du martyr, même à la vertu méconnue.

Ainsi, le patriotisme si éclairé du père et du fils, leur dévouement si pur à la cause de la liberté, reçut la même récompense.

C’est la correspondance diplomatique de mon père, à l’époque de son intéressante mission près de la cour de Berlin, que notre ministre actuel près de la même cour a bien voulu me laisser lire hier.

Rien n’est plus noble, plus simple que ces lettres ; ce sont des modèles de style diplomatique, des chefs —d’œuvre d’exposition et de raisonnement. Ce sont aussi de dignes exemples de prudence et de courage. On y voit l’Europe, on y voit la France, entraînées l’une contre l’autre, se heurter et se méconnaître ; on y voit le désordre croissant, malgré les remèdes proposés par quelques hommes sages et qui vont périr sans fruit, victimes de leur courageuse modération. La maturité d’esprit, la douceur et la force de caractère, la solidité d’instruction, la justesse de vues, la clarté d’idées, la force d’âme qu’elles supposent, sont surprenantes quand on pense à l’âge de celui qui les écrivit, et qu’on se rappelle qu’à cette époque le talent appartenait à l’âge mûr, à l’expérience ; l’enfance n’était pas encore émancipée.

M. de Noailles, qui remplissait alors la charge d’ambassadeur de France à Vienne, et qui envoyait sa démission au malheureux Louis XVI, écrivit à mon père pour l’instruire du parti qu’il prenait. Ses lettres, conservées comme les autres dans nos archives, à Berlin, renferment les éloges les plus flatteurs pour le nouveau diplomate, auquel il prédisait une carrière brillante… Il était loin de penser qu’elle serait si courte !…..

Mon père n’avait point de vanité ; mais sa modestie dut lui faire trouver de grands encouragements dans le suffrage d’un homme expérimenté, et d’autant plus impartial qu’il se disposait à suivre une ligne de conduite opposée à celle que choisissait le jeune ministre de France à Berlin.

La mort que mon père vint chercher à Paris par devoir fut bien noble. Une circonstance ignorée du public l’a rendue sublime, à ce qu’il me semble. Ce trait vaut la peine de vous être conté en détail ; mais, comme ma mère y joue un rôle important, je veux qu’il soit précédé d’un autre récit qui suffira pour Vous la faire connaître.

Mes voyages sont mes Mémoires : voilà pourquoi je ne me fais aucun scrupule de commencer celui de Russie par une histoire qui m’intéresse personnellement plus que toutes les notions que je vais recueillir au loin.

Le général Custine venait d’être appelé à Paris, où il succomba sous les dénonciations de ses envieux.

C’est à l’armée qu’il avait appris la mort du roi, et la lecture des journaux lui causait une indignation dont il ne modérait pas toujours l’expression même en présence des commissaires de la Convention. Ceux-ci lui avaient entendu dire : « Je servais mon pays pour le défendre de l’invasion étrangère ; mais qui peut se battre pour les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui ? »

Ces paroles, rapportées à Robespierre par Merlin de Thionville et par l’autre commissaire, décidèrent de la mort du général.

Ma mère, qui m’avait nourri, vivait retirée dans un village de Normandie, où elle se cachait avec moi, alors tout petit enfant. Sitôt qu’elle apprit le retour du général Custine à Paris, cette noble jeune femme crut de son devoir de quitter son asile, son enfant, de quitter tout, pour courir au secours de son beau-père, avec lequel sa famille était brouillée depuis plusieurs années, à cause des opinions politiques qu’il avait manifestées dès le commencement de la révolution. Elle eut peine à se séparer de moi, car elle était vrai ment mère ; mais le malheur avait toujours les premiers droits sur ce grand cœur.

Elle me confia aux soins d’une berceuse née chez nous, en Lorraine, et dont la fidélité héréditaire était à toute épreuve. Cette femme devait me ramener à Paris.

Si le général Custine avait pu être sauvé, c’eût été par le dévouement et le courage de sa belle-fille.

Leur première entrevue fut touchante, surtout par la surprise du prisonnier. A peine le vieux soldat eut il aperçu ma mère qu’il se crut délivré. En effet, sa jeunesse, sa beauté, sa timidité, qui n’empêchait pas qu’elle n’eût, quand il le fallait, un courage de lion, inspirèrent bientôt un tel intérêt au public impartial, aux journalistes, au peuple et même aux juges du tribunal révolutionnaire, que les hommes qui avaient résolu la perte du général voulurent effrayer le plus éloquent de ses avocats, sa belle-fille.

Le gouvernement d’alors n’en était pas encore venu au point d’impudeur où il parvint depuis. On n’osa faire arrêter ma mère qu’après la mort de son beau-père et celle de son mari ; mais les hommes qui craignaient de la mettre en prison ne craignirent pas de commander et de payer son massacre ; des septembriseurs, comme on appelait à cette époque les assassins soldés, furent placés pendant plusieurs jours sur les marches du palais de justice ; et l’on eut soin d’avertir ma mère du danger qu’elle courrait chaque fois qu’elle oserait se présenter au tribunal. Rien ne l’arrêta ; on la voyait tous les jours à l’audience assise aux pieds de son beau-père, où sa courageuse présence attendrissait jusqu’aux bourreaux.

Entre chaque séance, elle employait les soirées et les matinées à solliciter en secret les membres du tribunal révolutionnaire et ceux des comités. Ce qu’elle eut à souffrir dans ses visites, la manière dont elle fut reçue par plusieurs des hommes de cette époque, exigerait de longs récits. Mais je suis forcé de retrancher les détails, parce que je les ignore. Ma mère n’aimait pas à raconter cette partie de sa vie, si glorieuse, mais si douloureuse ; c’était presque la recommencer.

Elle se faisait accompagner dans ses courses par un ami de mon père, costumé en homme du peuple, c’était l’habit de cour du temps ; cet ami, vêtu d’une carmagnole, sans cravate et les cheveux non poudrés, coupés à la Titus, l’attendait ordinairement sur le palier ou dans l’antichambre, quand il y avait une antichambre.

A l’une des dernières séances du tribunal, ma mère, d’un regard, fit pleurer les femmes de la galerie ; pourtant ces mégères ne passaient pas pour avoir le cœur bien tendre. On les appelait furies de guillotine et tricoteuses de Robespierre[3]. Les marques de sympathie que ces enragées donnèrent à la belle fille de Custine irritèrent tellement Fouquier-Tinville que, séance tenante, des ordres menaçants furent envoyés secrètement par l’accusateur public aux assassins du perron.

L’accusé venait d’être reconduit dans sa prison ; sa belle-fille, au sortir du tribunal, s’apprêtait à descendre les marches du palais pour regagner seule et à pied le fiacre qui l’attendait dans une rue écartée. Nul n’osait l’accompagner, du moins ostensiblement, de peur d’aggraver le péril. Timide et sauvage comme une biche, elle avait eu toute sa vie, par instinct, une peur déraisonnable de la foule. Vous savez ce que c’est que le perron du palais de justice : figurez-vous cette longue suite de degrés assez roides, toute couverte des flots pressés d’une populace émue de colère, gorgée de sang, et trop expérimentée déjà, trop accoutumée à s’acquitter en conscience de son exécrable office, pour reculer devant un meurtre de plus.

Ma mère, tremblante, s’arrête au haut du perron ; elle cherche des yeux la place où madame de Lamballe avait été massacrée quelques mois auparavant. Un ami de mon père était parvenu à lui faire remettre un billet au tribunal pour l’avertir de redoubler de prudence : mais cet avis accrut le péril au lieu de l’éloigner ; ma mère, plus épouvantée, avait moins de présence d’esprit : elle se crut perdue, et cette idée pouvait la perdre. « Si je chancelle, si je tombe comme madame de Lamballe, c’en est fait de moi, » se disait-elle, et la foule furieuse s’épaississait incessamment sur son passage. C’est la Custine, c’est la belle-fille du traître ! » criait-on de toutes parts. Chaque mot était assaisonné de jurements et d’imprécations atroces.

Comment descendre ? comment traverser cette troupe infernale ? Les uns, le sabre nu, se plaçaient au-devant d’elle ; les autres, sans veste, les manches de la chemise relevées, écartaient déjà leurs femmes ; c’était le signe précurseur de l’exécution ; le danger croissait. Ma mère se disait qu’à la plus légère marque de faiblesse on la jetterait à terre, et que sa chute serait le signal de sa mort ; elle m’a raconté qu’elle se mordait les mains et la langue au sang dans l’espoir de s’empêcher de pâlir à force de douleur. Enfin, en jetant les yeux autour d’elle, elle aperçut une poissarde[4] des plus hideuses, qui s’avançait au milieu de la foule. Cette femme portait un nourrisson dans ses bras. Poussée par le Dieu des mères, la fille du traître s’approche de cette mère… (une mère est plus qu’une femme), et lui dit : « Quel joli enfant vous avez là ! — Prenez-le, » répond la mère, femme du peuple qui comprend tout d’un mot et d’un regard, « vous me le rendrez au bas du perron. »

L’électricité maternelle avait agi sur ces deux cœurs ; elle se fit sentir aussi à la foule. Ma mère prend l’enfant, l’embrasse, et s’en sert comme d’égide contre la populace ébahie.

L’homme de la nature reprend ses droits sur l’homme abruti par l’effet d’une maladie sociale, les barbares soi-disant civilisés sont vaincus par deux mères. La mienne, délivrée, descend dans la cour du palais de justice, la traverse, se dirige vers la place sans être frappée ni même injuriée ; elle arrive à la grille, rend l’enfant à celle qui l’a prêté, puis à l’instant toutes deux s’éloignent sans se dire un seul mot ; le lieu n’était favorable ni à un remercîment, ni à une explication : elles ne se sont point confié leur secret, elles ne se sont jamais revues : ces deux âmes de mères devaient se retrouver ailleurs.

Mais la jeune femme miraculeusement sauvée ne put sauver son père. Il mourut ! Pour couronner sa vie, le vieux guerrier eut le courage de mourir en chrétien : et cet humble sacrifice, le plus difficile de tous dans un siècle de crimes et de vertus philosophiques lui fut reproché !… Avec la sincérité d’un saint, il écrivait à mon père, la veille de sa mort, qu’il fallait être arrivé au dernier moment pour savoir comment on le supporterait !… Voici sa lettre ; la noblesse et la simplicité de ce langage en diront plus que tous mes commentaires.

« Adieu, mon fils, adieu. Conservez souvenir d’un père qui vit arriver la mort avec tranquillité. Je n’emporte qu’un regret, c’est celui de vous laisser un nom qu’un jugement fera croire un instant coupable de trahison, par quelques hommes crédules. Réhabilitez ma mémoire, quand vous le pourrez ; si vous obteniez mes correspondances ce serait chose bien facile. Vivez pour votre aimable femme, pour votre sœur que j’embrasse ; aimez-vous, aime-moi.

« Je crois que je verrai arriver avec calme ma dernière heure ; au reste il faut y être arrivé.

« Adieu encore, adieu.

« Votre père, votre ami, C. »
28 août, à dix heures du soir, 1793.

Et c’est cette modestie sublime que les aveugles beaux esprits de l’époque ont qualifiée de pusillanimité !…. Mais qui donc l’empêchait de se vanter d’avance, quitte à manquer à sa promesse si la nature venait à trahir sa fierté ? Ce qui l’en empêchait, c’est l’amour de la vérité, poussé jusqu’à l’oubli de l’amour-propre ; sentiment au-dessus de la portée des petites âmes.

Le général Custine, en allant à l’échafaud, baisa le crucifix, qu’il ne quitta qu’au sortir de la fatale charrette. Ce courage religieux ennoblit sa mort autant que le courage militaire avait ennobli sa vie ; mais il scandalisa les Brutus parisiens.

Dans la lettre qu’on vient de lire, ne va-t-il pas jusqu’à prier mon père de réhabiliter sa mémoire ? Naïve et sublime bonne foi d’un soldat, qui pense que l’échafaud de Robespierre peut entacher une renommée ! Quoi de plus touchant que cette autorité supposée au bourreau par la victime ?

La veille de sa mort, mon grand-père revit une dernière fois sa belle-fille ; ma mère, en arrivant près de lui, fut surprise de ne plus le trouver dans son cachot, et de le voir bien établi dans une bonne chambre. « On m’a délogé cette nuit », dit-il, « pour me faire céder ma place à la Reine ; parce que mon premier logement était le plus mauvais de la prison. »

Peu d’années auparavant, il avait perdu, dans un hiver, 300  000 francs au jeu de la Reine, à Versailles ; dans ce temps-là, Marie-Antoinette, brillante, enviée, eût regardé comme un visionnaire celui qui lui aurait montré la Conciergerie, en lui disant que ce serait son dernier asile. Mon grand-père, qui l’avait adorée comme toute la cour, ne pouvait penser sans attendrissement au sort de cette fille de Marie-Thérèse ; il s’oubliait lui-même en voyant les revers de fortune de cette femme, si fière avec les grands, si affable avec ses serviteurs ; et il ne pouvait s’étonner assez de la singularité de leur rencontre au pied de l’échafaud.

Durant le procès du général Custine, mon père avait écrit et fait imprimer une défense modérée, mais franche, de la conduite politique et militaire de son père. Cette défense, qu’il avait fait placarder sur les murs de Paris, fut inutile ; elle ne fit qu’attirer sur l’auteur la haine de Robespierre et du parti de la Montagne, déjà fort irrité contre lui à cause de ses liaisons avec tous les hommes généreux et raisonnables de ce temps-là. Dès lors sa perte fut jurée. Avant la fin du procès de son père, il fut mis en prison ; et quelques mois plus tard, il périt sur le même échafaud. A cette époque, la terreur avait fait de rapides progrès : être accusé, c’était être condamné ; on n’était plus jugé que pour la forme.

Ma mère encore libre, quoique sa conduite pendant le procès de son beau —père eût fixé sur elle l’attention publique, obtint la permission d’entrer tous les jours à la Force pour y voir son mari. Apprenant que la mort très-prochaine de mon père était résolue, elle mit tout en œuvre pour lui procurer les moyens de s’évader : belle comme elle l’était, et plus que belle, charmante, elle parvint à intéresser même la fille du concierge au sort du jeune prisonnier. Toutefois, ce ne fut qu’à force d’argent et de promesses qu’elle put la décider à exécuter un plan d’évasion qu’elle avait conçu en examinant attentivement les localités.

Mon père n’était pas d’une grande taille : il était délicat, il avait encore assez de jeunesse et une assez jolie figure pour qu’on pût l’habiller en femme sans attirer les regards. Chaque fois qu’elle sortait de la prison, ma mère, uniquement occupée de son projet, descendait jusque dans la rue accompagnée de la fille du concierge : les deux femmes passaient ensemble devant les factionnaires, les corps de garde et les municipaux de service ; ces gens, habitués à voir la fille du geôlier escorter ainsi tous les étrangers qui pénétraient dans la prison, s’en rapportaient à cette jeune personne du soin de fermer les portes de l’escalier, après le départ des parents ou des amis de chaque prisonnier. Depuis la mort de son beau-père, ma mère était en grand deuil ; elle portait toujours un chapeau et un voile noirs, bien que ce costume fût dangereux dans les rues, car, à cette époque désastreuse, on n’affichait pas impunément la douleur. Il fut convenu qu’au jour indiqué mon père prendrait les habits de sa femme dans la prison, que ma mère se costumerait comme la fille du geôlier, et que tandis que celle-ci descendrait dans la rue par un autre escalier, le prisonnier et la fausse Louise sortiraient ensemble par la porte ordinaire et de la manière essayée maintes fois par les deux femmes. On partirait un peu avant l’heure où les lampes s’allumaient, afin de profiter de la brune ; c’était au commencement de janvier. La véritable Louise, la fille du geôlier, était jolie et presque aussi blonde et aussi fraîche que l’était ma mère, dont les chagrins, à vingt-deux ans qu’elle avait à peine, n’avaient pu altérer ni la beauté ni la santé. On était convenu que la jeune fille, en passant par des détours connus d’elle seule, arriverait de son côté dans la rue en même temps que le prisonnier, lequel, avant de monter en fiacre, lui donnerait à l’heure même trente mille francs en or qui seraient apportés dans la rue par un ami de ma mère. On lui assurait en outre une pension viagère de deux mille francs, dont on lui remettrait en même temps le contrat signé.

Toutes choses bien calculées, bien combinées, on prit jour pour l’exécution. Ce jour avait été choisi par Louise, d’après l’humeur et le caractère des municipaux de garde, qu’elle connaissait tous, et dont quelques-uns lui paraissaient moins redoutables que les autres ; il tomba justement sur l’avant-veille de celui où mon père devait être conduit à la Conciergerie et de là au tribunal, c’est-à-dire à la mort : on était au mois de janvier 1794.

La veille de ce jour solennel on crut devoir faire une répétition dans la chambre de mon père, où les habillements de chacune des trois personnes qui allaient jouer leur rôle dans la scène du lendemain furent essayés avec un soin minutieux.

Ma mère rentra chez elle pleine d’espérance : elle ne devait revenir à la prison que le jour suivant vers le soir, et une heure seulement avant d’en sortir avec mon père.

Les atrocités politiques se multipliaient : la veille même du jour choisi pour l’évasion, la Convention décréta la peine de mort contre quiconque favoriserait la fuite d’un prisonnier politique. La loi disait qu’on poursuivrait avec une égale rigueur le complice et le recéleur ; enfin, vous aurez peine à le croire, elle condamnait à la même punition que les coupables tous ceux qui ne les auraient pas dénoncés !…

Le journal dans lequel cette loi monstrueuse fut publiée n’était pas de ceux qu’on cachait aux prisonniers. Il fut placé à dessein sous les yeux de mon père, par le geôlier de la Force, le père de Louise. Ceci eut lieu le matin du jour choisi pour l’évasion.

L’après-midi, un peu avant l’heure convenue, ma mère arrive à la prison. Elle trouve au bas de l’escalier Louise fondant en pleurs. « Qu’as-tu, ma fille ? » lui dit ma mère. « Ah ! madame, » répond Louise, oubliant dans ce moment le tutoiement de rigueur, « ah ! madame, venez le décider, vous seule pouvez encore lui sauver la vie ; depuis ce matin je suis à le supplier inutilement ; il ne veut plus entendre parler de notre projet. »

Ma mère, craignant d’être espionnée, monte l’escalier tournant sans répondre. Louise la suit. Cette bonne fille, avant d’entrer dans la chambre du prisonnier, retient une seconde fois ma mère sur le palier, et lui dit très-bas : « Il a lu le journal. » Ma mère devine le reste : connaissant l’inflexible délicatesse de cœur de son mari, elle s’arrête avant d’ouvrir la porte ; ses genoux manquent sous le poids de son corps, elle chancelle comme si elle le voyait déjà monter à l’échafaud. « Viens avec moi, Louise, » dit-elle, « tu auras plus de pouvoir que moi pour le vaincre, car c’est pour ne point exposer ta vie qu’il veut sacrifier la sienne. » Louise entre chez mon père, la porte se referme, et là commence à voix basse une scène que vous vous figurerez mieux que je ne pourrai vous la décrire. D’ailleurs ma mère n’a trouvé la force de me la conter qu’une seule fois, il y a bien longtemps, et encore en abrégeant les détails.

« Vous ne voulez plus vous sauver, » dit ma mère en entrant ; votre fils va donc rester orphelin, car je mourrai aussi, moi.

— Sacrifier la vie de cette fille pour conserver la mienne : c’est impossible.

— Tu ne la sacrifieras pas ; elle se cachera et se sauvera avec nous.

— On ne se cache plus en France, on ne sort plus de ce malheureux pays ; ce que tu demandes à Louise est plus que son devoir.

— Monsieur, sauvez-vous, » dit Louise ; « c’est devenu mon affaire, à moi.

— Tu ne connais donc pas la loi décrétée hier ? » Et il commence à lire. Louise l’interrompt : Je sais tout cela ; mais, monsieur, encore une fois, sauvez-vous ; je vous en supplie : je vous le demande à genoux (elle se jette aux pieds de mon père), sauvez-vous ; j’ai mis mon bonheur, ma vie, mon honneur dans notre projet. Vous m’aviez promis de faire ma fortune, vous ne serez peut-être pas en état de tenir votre parole. Eh bien ! monsieur, je veux vous sauver pour rien. Les trente mille francs en or qui nous attendent là-bas dans la rue serviront pour nous trois. Nous nous cacherons, nous émigrerons, et je travaillerai pour vous ; je ne vous demande rien ; mais laissez-moi faire.

— Nous serons repris et tu mourras.

— Eh bien ! si j’y consens, qu’avez-vous à me dire ? C’est vrai, je quitte pour vous mon pays, mon père, mon prétendu ; il allait m’épouser, mais je ne l’aime pas ; d’ailleurs, si les choses tournent bien, je ferai sa fortune avec ce que vous m’avez promis, n’est-il pas vrai ?… Si je ne réussis pas, je mourrai avec vous, mais puisque je le veux bien, qu’avez vous à me dire ?

— Tu ne sais ce que tu me proposes, Louise ; tu te repentiras.

— C’est possible, mais vous serez sauvé.

— Jamais.

— Quoi ! » reprend ma mère, « vous pensez à elle, à cette noble Louise, plus qu’à votre femme, plus qu’à votre enfant ?… Tu ne sais donc pas que demain, on me défendra d’entrer ici, et qu’après-demain, tu seras transféré à la Conciergerie (la Conciergerie, c’était la mort). Après cela, comment veux-tu que je vive, moi ? la vie de Louise n’est pourtant pas la seule que tu doives sauver ici. D’ailleurs, toutes les chances sont pour nous, et par conséquent pour elle ; mais il faut nous hâter !…

Rien ne put ébranler la stoïque résolution du jeune prisonnier : les deux femmes à genoux, l’épouse suppliante, la mère furieuse, l’étrangère dévouée jusqu’à la mort, tout fut inutile. Le martyr de l’humanité ferma son cœur à l’égoïsme comme à la sensibilité : le sentiment de l’honneur et du devoir parlait plus haut dans cette âme que l’amour de la vie, que l’amour d’une femme ravissante de beauté, de courage, d’attendrissement, de force et de faiblesse, plus haut que l’amour paternel. Tous ces motifs étaient presque des devoirs aussi, néanmoins mon père fut inflexible : tant de jeunesse, un corps si délicat, des traits si fins et une si grande âme !… ce devait être un beau spectacle pour le ciel !

Le temps accordé à ma mère s’écoula en vaines instances ; il fallut l’emporter hors de la chambre ; elle ne voulait pas quitter la prison. Louise presque aussi désespérée la reconduisit jusqu’à la rue, où l’attendait dans une anxiété que vous comprenez, M. Guy de Chaumont-Quitry, notre ami, avec les trente mille francs en or.

« Tout est perdu, » lui dit ma mère, « il ne veut plus se sauver.

— J’en étais sûr, » répondit M. de Quitry.

Ce mot, digne de l’ami d’un tel homme, m’a toujours paru presque aussi beau que la conduite de mon père.

Et tout cela est resté ignoré… Cette vertu surnaturelle a passé inaperçue dans un temps où les enfants de la France prodiguaient l’héroïsme, comme ils avaient prodigué l’esprit cinquante ans auparavant.

Ma mère ne revit mon père qu’une seule fois à neuf heures du soir, deux jours après cette scène ; elle avait obtenu à force d’argent la permission de dire un dernier adieu au condamné, c’était à la Conciergerie.

Cette entrevue solennelle fut troublée par une circonstance si étrange que j’ai longtemps hésité à vous la raconter. Elle vous paraîtra inventée par le génie tragi-comique de Shakspeare, mais elle est vraie : dans tous les genres, la réalité va plus loin que la fiction ; si elle vous trouble dans votre attendrissement, ce n’est pas ma faute ; tout n’est-il pas contradiction dans la nature ?

Je vous ai dit que mon père était condamné et qu’il devait subir sa sentence le lendemain : il était âgé de vingt-quatre ans. Sa femme, Delphine de Sabran, était l’une des plus charmantes personnes de ce temps-là. Le dévouement qu’elle avait montré quelques mois auparavant au général, son beau-père, lui assurait dès lors une place glorieuse dans les annales d’une révolution où l’héroïsme des femmes a bien souvent racheté l’horreur qu’inspiraient à trop juste titre le fanatisme et la férocité des hommes.

Ma mère s’approcha de mon père avec calme, l’embrassa en silence et s’assit pendant trois heures auprès de lui. Durant ce temps, pas un reproche ne fut exprimé : la mort était là. Le sentiment trop généreux peut-être qui avait amené cette catastrophe était pardonné, pas un regret ne fut avoué : le malheureux avait besoin de toutes ses forces pour couronner son sacrifice. Peu de paroles furent échangées entre le condamné et sa femme ; mon nom seul fut prononcé plusieurs fois, et ce nom leur brisa le cœur….. Mon père demanda grâce….. ma mère ne parla plus de moi.

Dans ces temps héroïques, la mort était un spectacle où les victimes mettaient leur honneur à ne pas fléchir devant les bourreaux ; ma pauvre mère respecta dans le cœur de mon père si jeune, si beau, si plein d’âme, d’esprit, et naguère encore si heureux, le besoin de conserver tout son courage pour le lendemain ; cette dernière épreuve d’un caractère noble était devenue alors le premier des devoirs, même aux yeux d’une femme naturellement timide. Tant il est vrai que le sublime est toujours à la portée des âmes sincères ! Nulle femme n’était plus vraie que ma mère ; aussi personne n’eut plus d’énergie dans les grandes circonstances. Minuit approchait ; craignant de se trouver mal, elle allait se lever et se retirer.

Le condamné l’avait reçue dans une salle qui servait d’entrée à plusieurs chambres de la prison. Cette salle commune était assez grande, basse et obscure ; tous deux s’étaient assis près d’une table sur laquelle brûlait une chandelle : un côté de la salle était vitré, et derrière les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.

Tout à coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu’alors inaperçue ; un homme sort, une lanterne sourde à la main : cet homme, bizarrement costumé, était un prisonnier qui allait en visiter un autre. Il avait pour vêtement une petite robe de chambre ou plutôt une espèce de camisole un peu longue, bordée de peau de cygne, et dont le nom même était ridicule ; des caleçons blancs, des bas et un grand bonnet de coton en pointe orné d’une énorme fontange couleur de feu, complétaient son ajustement : il s’avançait dans la chambre, lentement, à petits pas, glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient, sans lever les pieds, lorsqu’ils traversaient la galerie de Versailles.

Quand la figure fut arrivée tout près des deux époux, elle les regarda un instant sans dire mot, et continua son chemin ; ils virent alors que ce vieillard avait du rouge.

Cette apparition, contemplée en silence par les deux jeunes gens, les surprit au milieu de leur désespoir féroce ; et, sans songer que le rouge n’était pas mis là pour farder un visage flétri, mais qu’il était peut-être destiné à empêcher un homme de cœur de pâlir devant l’échafaud du lendemain, ils partent ensemble d’un éclat de rire terrible : l’électricité nerveuse triompha un moment de la douleur de l’âme.

L’effort qu’ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs pensées avait irrité les fibres de leur cerveau ; ils furent surpris sans défense par le sentiment du ridicule, la seule émotion sans doute à laquelle ils ne s’étaient point préparés : ainsi, malgré leurs efforts, ou plutôt à cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s’abandonnèrent à des rires désordonnés, et qui dégénérèrent bientôt en spasmes effrayants. Les gardiens, que leur expérience révolutionnaire éclairait sur ce phénomène du rire sardonique, eurent pitié de ma mère plus que, dans une autre occasion, quatre ans avant cette époque, la populace de Paris, moins expérimentée, n’avait eu pitié de la fille de M. Berthier.

Ces hommes entrèrent dans la salle, et emportèrent ma mère pendant une crise nerveuse qui se manifestait par des accès de rire toujours renouvelés, tandis que mon père resta seul livré aux mêmes convulsions.

Telle fut la dernière entrevue des deux époux, et tels furent les premiers récits dont on berça mon en fance.

Ma mère avait recommandé le silence autour de moi ; mais les gens du peuple aiment à raconter les catastrophes auxquelles ils ont survécu. Les domestiques ne me parlaient que des malheurs de mes parents. Aussi, jamais je n’oublierai l’impression de terreur que m’a causée mon début parmi les hommes.

Ma première affection fut la crainte. Cette peur de la vie est un sentiment qui devrait être partagé avec plus ou moins d’énergie par tous les hommes, car tous auront leur mesure de douleur à combler en ce monde. C’est sans doute ce sentiment qui m’a fait comprendre la religion chrétienne avant qu’on me l’enseignât ; j’ai senti en naissant que je venais de tomber dans un lieu d’exil.

Revenu à lui-même, mon père passa le reste de la nuit à se remettre de la crise qu’il venait de subir : vers le matin, il écrivit à sa femme une lettre admirable de sang-froid et de courage. Elle a été publiée dans les Mémoires du temps, ainsi que l’avait été celle de mon grand-père à ce même fils, qui mourait pour avoir voulu défendre son père, et pour n’avoir voulu ni rester à la cour de Prusse comme émigré, ni se sauver de prison en risquant la vie d’une jeune fille inconnue.

M. Girard, son ancien gouverneur, était resté tendrement attaché à cet élève dont il se glorifiait. Retiré à Orléans, pendant la terreur, il apprit la mort de mon père par le journal : cette nouvelle inattendue lui causa un tel saisissement, qu’il mourut à l’instant frappé d’apoplexie.

Si les ennemis mêmes de mon père ne parlaient de lui qu’avec une sorte de respect involontaire, combien ses amis ne devaient-ils pas le chérir ? Il avait une simplicité de manières qui explique l’intérêt qu’inspirait son mérite. Sa modestie non affectée, la douceur de son langage, lui firent pardonner sa supériorité, à l’époque où le démon de l’envie régnait sans contrôle sur le monde. Il a sans doute pensé plus d’une fois, pendant la dernière nuit, aux prédictions de ses amis de Berlin ; mais je ne crois pas qu’il se soit repenti du parti qu’il avait pris : il était d’un temps où la vie, quelque pleine d’espérance qu’elle fût, paraissait peu de chose en comparaison du témoignage d’une conscience pure. On ne saurait désespérer d’un pays tant qu’il s’y trouve des hommes dans le cœur desquels le devoir parle plus haut que toutes les affections.


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  1. Trois années écoulées et un changement de règne ont déjà enlevé à cette remarque une grande partie de son à-propos.
  2. Ne se trouvera-t-il pas en France un certain nombre d’hommes qui se consacreraient à reproduire chez nous cette salutaire institution fondée depuis longtemps en Prusse, et qui étendraient dans le pays entier les bienfaits de l’art le plus favorable à la civilisation ? Wilhem a réalisé ce plan pour les ouvriers de Paris : n’aura-t-il pas d’imitateurs en province ?
  3. Sa présence n’a pas toujours produit un résultat aussi favorable. On lit dans un journal du temps, intitulé la Gazette française, papier-nouvelles de tous les jours et de tous les pays. Mercredi, 21 août 1793. L’an 11° de la République : « Custine s’est défendu jusqu’à présent avec beaucoup de présence d’esprit ; sa belle-fille n’a pas peu contribué à intéresser en sa faveur : cette jeune femme, qui est belle autant que sensible, est tous les jours «  « au palais à six heures du matin : là elle attend que son père sorte de sa prison ; elle lui saute au col ; elle lui donne des nouvelles de ses amis et de sa famille ; et lorsqu’il paraît devant ses juges, elle le fixe avec des yeux baignés de larmes ; elle s’assied au pied du redoutable escabelle (sic) : lorsque l’interrogatoire est suspendu, elle s’empresse de donner à son père les secours que son état exige. Aussitôt que Custine s’est arraché à ses embrassements pour rentrer dans sa prison, cette femme intéressante par sa sensibilité et par sa piété filiale va porter la consolation au sein de son époux détenu à la Force. Avant-hier elle sortit du palais au milieu de la foule, le sourire était sur ses lèvres ; on crut qu’elle riait. Quelques femmes, peu touchées de sa situation, se mirent à crier : « Elle rit, mais elle ne rira pas longtemps : c’est la fille de Custine ; son père jouera bientôt à la main chaude. » Chez un peuple républicain comment se trouve-t-il encore des âmes qui insultent à l’infortune ! On a vu avec plaisir que cet outrage fait à l’humanité était désapprouvé par le peuple ; on répétait : « Pourquoi faut-il que ce soit là l’épouse et la fille de deux hommes accusés de trahir leur patrie ! »
  4. Femme de la Halle.