La Robe d’écailles roses (1935)/La Robe d’écailles roses


LA ROBE D’ÉCAILLES ROSES


« Je suis désolée, mon cher ami, mais si vous tenez absolument à ce que j’assiste au bal des Créhange, il faut m’ouvrir un crédit supplémentaire : je n’irai pas au bal des Créhange avec ma robe d’écailles roses. »

C’était catégorique. Jean Darzas eut envie de dire à sa femme combien peu il se souciait qu’elle n’allât point au bal des Créhange. Mais à quels reproches l’eût exposé un pareil argument !

Il risqua :

« Elle est pourtant délicieuse, cette robe, et elle vous sied à ravir. Mme Dubreuil me le faisait remarquer l’autre jour…

— Je n’’irai pas au bal des Créhange avec ma robe d’écailles roses.

— Mais elle est toute neuve.

— Merci ! je l’ai mise au moins sept fois ! Tout le monde me la connaît. Je suis ridicule avec. Tenez, j’aimerais mieux… »

Elle s’interrompit, et gravement :

« Savez-vous qui doit venir au bal des Créhange ?

— Ma foi…

— La princesse Dougloff elle-même, une des femmes les plus élégantes de Paris, dont on cite les toilettes, et qui lance la mode de demain.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai ma réputation à soutenir, et je ne veux pas que l’on fasse des comparaisons à mon désavantage. Ma robe d’écailles roses n’est pas de la première fraîcheur, elle est démodée, je ne la mettrai pas. À moins toutefois…

— À moins toutefois, reprit Jean, plein d’espoir.

— À moins que vous n’en soyez à deux mille francs près, mon cher ami, auquel cas. »

Darzas tressaillit à l’énoncé de ce chiffre.

« Ah ! c’est deux mille francs que vous prévoyez…

— Oui, un prix de faveur que me fait Raquin… une vraie chance. Il m’a montré le modèle… Figurez-vous, mon cher ami, une tunique toute brodée, mais des broderies magnifiques… une profusion de perles baroques… »

Sans l’écouter, il la regardait, et comme toujours cette mignonne créature qui était sa joie et son orgueil l’émouvait avec ses yeux vifs, Sa petite bouche un peu dédaigneuse et l’expression charmante, futile et réfléchie de son visage. Il l’aimait jusque dans ses caprices d’enfant gâtée. Il l’aimait comme elle était, insouciante, fantasque, cruelle souvent, mais loyale au fond et si faible !

Il lui dit :

« Commande ta robe, et sois la plus belle, ma Suzanne. Tu sais bien que je n’ai jamais rien su te refuser. »

Elle parut un peu surprise d’une victoire aussi rapide, et presque déçue en même temps, car elle avait accumulé pour la bataille toute une provision de forces et tout un système d’arguments qui lui restaient pour compte.

Alors elle se montra généreuse et affirma :

« Je m’arrangerai, du reste, pour que la dépense ne soit pas trop forte. Bien que défraîchie, ma robe d’écailles roses est encore très bien : j’ai l’intention de la vendre.

— Ah ! vous avez l’intention…

— Oui, on m’a indiqué une marchande à la toilette qui reprend les robes de bal à des prix très avantageux. Je suis sûre qu’elle me donnera trois ou quatre cents francs… peut-être plus… Vous verrez… laissez-moi faire. »

Jean la laissa faire, ce qui ne changea pas grand’-chose aux conditions habituelles de leur existence. Il la laissa commander sa tunique de perles, puis commander des souliers assortis à sa tunique, et des gants qui fussent en harmonie avec ses souliers, et un éventail qui ne heurtât point la teinte de ses gants. Et tout cela fit à Suzanne une existence très chargée, un peu bousculée même, jusqu’au jour où les Créhange donnèrent leur bal.

Lui, il travaillait, Il travaillait sans relâche, partant dès le matin pour l’usine qu’il possédait à Courbevoie, déjeunant en hâte dans son bureau et ne rentrant qu’à l’heure du dîner. Il travaillait, le front rayé de rides précoces, le visage soucieux, les épaules courbées, tourmenté par les dépenses trop lourdes de son ménage, inquiet sur l’avenir, fatigué… heureux cependant.

Et le soir vint.

Il s’habilla dans son cabinet de toilette, puis rentra dans la chambre où il trouva Suzanne coiffée, parée, prête à la lutte.

« Tenez, Suzanne, voici l’argent, Vous savez que je n’aime pas les dettes. Combien dois-je vous donner ?

— Mais, je vous l’ai dit, deux mille francs.

— Ah !… je croyais… vous deviez revendre votre robe d’écailles… »

Suzanne rougit.

« Oui, en effet… je l’ai revendue. Seulement… je ne m’étais pas trompée… elle n’avait plus aucune valeur… toute défraîchie… hors d’usage… personne n’en voudra. J’ai été encore bien contente d’en tirer soixante francs. Cela valait mieux que rien, n’est-ce pas ?

— Certes, dit-il, en déposant deux billets dans une cassette où elle serrait son argent. »

Suzanne se retourna vers lui, toute souriante déjà.

« Regardez-moi… Suis-je belle ? Est-ce que votre femme vous plaît, mon cher ami ? Raquin a réalisé un chef-d’œuvre… un chef-d’œuvre de bon goût et d’originalité. Ah ! la princesse Dougloff n’a qu’à bien se tenir. »

Elle rayonnait, adorable et splendide, vraiment belle, de cette beauté spéciale à laquelle les femmes les plus belles n’atteignent qu’à de certaines heures, par la grâce de certaines circonstances qui les exaltent et les transforment.

Un débordement de vie et de jeunesse la soulevait. Dans l’auto qui les conduisait, elle ne cessa de parler.

« Vous connaissez la princesse Dougloff ?

— Non.

— Moi non plus C’est une très jolie femme, dit-on… et habillée ! vous allez voir ça… il est impossible de s’habiller mieux », paraît-il.

Elle glorifiait sa rivale, doublant ainsi son propre mérite, puisqu’elle était sûre de la vaincre. La femme a le sentiment de sa beauté, comme nous avons celui de nos forces. Il y a des moments où elle se sent invincible.

Son entrée chez les Créhange fut triomphale. Elle s’accomplit dans un silence profond d’abord, puis parmi des murmures d’approbation et d’émerveillement.

« Ma chérie, s’écria Mme Créhange, vous êtes éblouissante. Et quelle robe ! Raquin, n’est-ce pas ?

— Raquin.

— Oui, mais Raquin exprimé par vous. Dieu, que vous êtes belle ! »

Suzanne demanda :

« La princesse Dougloff est là ?

— Non, pas encore.

— Vous me présenterez, n’est-ce pas ? »

C’était cela qu’elle voulait ; c’est cela qu’elle avait rêvé, cette sorte de duel qu’est la présentation de deux jolies femmes dans un salon, sous le regard de la galerie qui contemple les adversaires, juge les coups et décerne la palme.

Elle attendait, le cœur ému, les yeux brillants, toute palpitante de joie, augmentant encore sa beauté de tous les hommages qu’elle recueillait. Elle trempa ses lèvres dans une coupe de champagne, et une ivresse délicieuse la surexcita. Les hommes, empressés autour d’elle, l’enveloppaient de leur admiration. Et l’envie même des femmes avait quelque chose d’élogieux et de sympathique.

Mais un bruit de voix s’éleva à l’autre bout des salons et il y eut comme un reflux des habits noirs.

« La voilà, » se dit Suzanne.

Une glace lui renvoya sa propre image. Elle se sourit, pleine de confiance.

« Vite, ma toute belle, dit Mme Créhange, en accourant, vite. la princesse veut absolument que je vous présente. »

Son mari passait à ce moment. Elle l’appela, désireuse qu’il assistât au duel et fût témoin de sa victoire.

« Vous voulez mon bras ? dit Jean.

— Non, non ! Je n’ai besoin de personne. J’irai seule… toute seule… »

Deux remous se produisaient dans la foule, qui allaient l’un au devant de l’autre, et le bourdonnement des voix s’apaisait comme à l’approche des grands événements.

Suzanne s’avançait radieuse et charmante, son jeune corps moulé dans la tunique de soie qui en traduisait toute la grâce et toute la souplesse.

Devant elle un espace s’ouvrit, et elle vit à quelques pas une femme qui n’était point très jeune, mais qui lui apparut du premier coup comme l’image de ce qu’il y a au monde de plus noble, de plus élégant, de plus harmonieux, de plus somptueux, comme le symbole même de ce que peut produire de plus raffiné l’art de s’embellir et de se diviniser par la magie d’une toilette.

Et cette femme portait la robe d’écailles roses que Suzanne avait vendue.

La rencontre fut telle que les connaisseurs l’auraient pu prédire. Les deux adversaires se valaient. L’élégance souveraine de l’une balança la beauté de l’autre. Et, pour Suzanne, c’était un succès dont elle eût dû se réjouir que d’être l’égale de la princesse Dougloff.

« Ma chérie, lui dit Mme Créhange, vous êtes la première femme qui tienne en face d’elle. Vrai, vous avez le droit d’en concevoir quelque orgueil. »

Qu’elle en eût le droit ou non, Suzanne n’en concevait aucun orgueil, et quand elle s’en alla un peu plus tard, elle descendit pensivement l’escalier qu’elle avait monté avec tant d’allégresse, et, en auto, elle se blottit dans son coin et demeura silencieuse, le visage enfoui dans ses fourrures.

La princesse Dougloff portait la robe d’écailles roses qu’elle avait vendue. Cela lui infligeait l’humiliation la plus cruelle, vis-à-vis d’elle-même et vis-à-vis de son mari. Cette robe qu’elle avait jetée au rebut, une autre femme — et quelle femme ! — s’en parait comme de la robe la plus précieuse et la plus magnifique, et remportait ses triomphes avec la défroque achetée quelques louis à une marchande à la toilette !

Blessure profonde, dont Suzanne ressentait toute l’acuité, et d’autant plus vivement que son mari avait dû reconnaître, lui aussi, la robe d’écailles roses, et qu’il devait se livrer à des réflexions offensantes, et juger sa femme, et se moquer d’elle…

« Vous n’avez pas besoin de moi ? »

Ils étaient rentrés chez eux, et suivant l’habitude | qu’il avait prise au retour des soirées, il l’avait suivie dans sa chambre et s’offrait à la dégrafer.

Sans répondre elle se jeta sur un fauteuil et ne bougea plus, et il vit qu’elle avait sa figure des heures mauvaises, des heures où, toute crispée, les nerfs tendus, elle cherchait à le faire souffrir.

« Vous n’avez pas besoin de moi ? » répéta-t-il.

Il attendait, sachant par expérience qu’il valait mieux en finir sur-le-champ et affronter sans retard le choc des explications. Et l’attente lui était très douloureuse, car il savait que Suzanne, en ces minutes d’exaspération, souffrait autant que lui, peut-être.

Elle se leva, s’assit devant sa coiffeuse, sembla hésiter. Qu’allait-elle faire ? Qu’allait-elle dire ?

Elle ôta ses bagues, elle ôta son rang de perles, et se tourna vers lui comme si elle eût été sur le point de parler. Mais elle ne parla pas.

Ils se regardèrent un instant, Puis soudain elle se leva de nouveau, ouvrit le coffret où elle mettait son argent, saisit les deux billets que Jean avait déposés et, s’approchant de lui :

« Tenez, dit-elle brusquement, vous pouvez les reprendre. »

Il tressaillit sous l’insulte et murmura :

« Qu’est-ce que signifie ?… Je n’admets pas… »

Elle s’irrita tout de suite :

« Gardez-les, je vous dis… Je saurai bien m’en passer… Je paierai tant par mois, sur l’argent du ménage… Raquin acceptera… et au moins…

— Et au moins ? demanda-t-il.

— Au moins, vous ne pourrez pas me reprocher…

— Je ne vous reproche rien…

— Mais si… mais si… vous avez souvent des airs d’homme excédé par le travail, ruiné par sa femme… »

Il s’était levé à son tour et l’observait, cherchant à deviner au fond de ses yeux sa pensée secrète.

« Je ne vous ai jamais dit que j’étais excédé par le travail.

— Non, évidemment, mais je le vois bien, moi ! Est-ce que vous croyez que je ne le vois pas ?… et que tout cet argent, c’est pour moi que vous le gagnez… pour moi… parce que vous m’aimez… parce que tu m’aimes… et que tu ne sais rien me refuser… et que tu es trop bon, trop faible… et alors… tu comprends, n’est-ce pas ? »

Elle s’était arrêtée, les traits détendus, le visage anxieux, et soudain, elle s’écroula sur une chaise en se cachant la tête entre ses mains, et le bruit doux de ses sanglots monta dans le silence.

Bouleversé d’émotion, il balbutia :

« Ma chérie… ma chérie… est-ce possible ?… »

Elle lui tendit l’argent d’un geste qui suppliait :

« Prends-le… je t’en prie… prends-le… Et ne travaille plus autant… Ta pauvre figure est si lasse parfois. Je ne dis rien parce que… parce que j’aime les toilettes… et que je veux être belle… plus belle que les autres… mais ça me crève le cœur… Prends cet argent… je t’en prie. »