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La Religion de la beauté
Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 553-590).
II  ►



I.
SA PHYSIONOMIE




Il y a quelques années, étant à Florence le 7 mars, jour de la fête de Saint-Thomas-d’Aquin, je voulus étudier dans le cloître de l’église dominicaine par excellence, Santa Maria Novella, les fresques de Memmi et de Gaddi où l’on voit le Triomphe de Saint Thomas avec son aréopage des sept sciences célestes et des sept sciences terrestres. Il me semblait qu’aucun jour ne pouvait être mieux choisi pour tâcher de sentir ce qu’avait été cet homme comme disciplineur de la pensée. Puis un soleil splendide brillait sur les dômes de la ville des lis. Or il faut du soleil pour distinguer toutes ces figures d’apôtres, de bêtes allégoriques, de chiens du seigneur mordant les loups de l’hérésie, de savans, depuis Boëtius qui ressemble à un lépreux jusqu’à Tubalcaïn qui ressemble à un orang-outang. Voulant être seul, j’arrivai dès neuf heures du matin. Le cloître était désert. La fraîcheur matinale et le calme monacal en faisaient un promenoir délicieux. Par les vieux arceaux bâtis au XIVe siècle, brillaient les gazons verts qui ne durent pas si longtemps, mais qui se renouvellent toujours. Le sacristain, protecteur et narquois, avait refermé la porte avec un grand luxe de verrous. Les cloches sonnaient à toute volée, puis il y avait de longs silences… Je marchais depuis quelque temps sur ces trottoirs de tombes qui bordent le Cloître Vert, lorsqu’en approchant de la chapelle des Espagnols, j’entendis naître et croître un léger bruit de paroles, de lecture… comme de prière. Avais-je été devancé ? Déjà, j’entrevoyais dans l’ombre lumineuse des silhouettes de jeunes femmes au profil giottesque, aux chapeaux canotiers, aux voilettes blanches, aux mains pleines de mimosas. Elles étaient serrées les unes contre les autres devant le Triomphe de Saint Thomas d’Aquin. L’une d’elles lisait :

Optavi et datus est mihi sensus,
Invocavi et venit in me spiritus sapientiæ,
Et præposui illam regnis et sedibus.


puis la voix reprenait un texte anglais dont voici le sens :

«… J’ai prié, et l’esprit de la sagesse est descendu sur moi… Le pouvoir personnel de la sagesse, la σοφια ou sainte Sophie à laquelle le premier grand temple chrétien a été dédié, cette sagesse supérieure qui gouverne par sa présence toute la conduite des choses terrestres et par son enseignement l’art terrestre tout entier, Florence vous dit qu’elle ne l’a obtenue que par la prière… »

Longtemps elle lut ainsi, passant des aperçus les plus vastes sur le rôle de la discipline dans la pensée humaine aux remarques les plus minutieuses sur les doigts ou les cheveux de tel personnage de la fresque, notant les repeints, étudiant les airs de têtes, les plis des robes, opposant l’attitude calme de la Rhétorique aux gestes outrés des gens des rues de Florence, « qui font des lèvres de leurs doigts et espèrent sottement arracher par leurs vociférations ce qu’ils désirent des hommes ou de Dieu… »

L’auditoire écoutait recueilli, manœuvrant avec la ponctualité d’un peloton prussien pour se porter en face de telle ou telle figure, suivant les indications du mince livre rouge et or. Parfois le ton s’élevait jusqu’à l’invocation. Quelques lointains bruits d’orgue l’accompagnaient en sourdine. Des souffles d’air parfumés de fleurs passaient comme un encens. Les points d’or des mimosas, touchés par des rais de soleil, brillaient dans les mains comme des cierges. Je remarquai que ces voyageuses se tenaient sur la pierre sépulcrale des ambassadeurs espagnols qui ont donné leur nom à cette chapelle. Ce qu’elles lisaient semblait aussi une gerbe de fleurs jaillie d’un passé mort. Quels étaient donc ce livre, cet office inconnu, le prêtre de cette religion de la Beauté ? le sacristain, revenu par là, me jeta ce nom : Ruskin !

Une autre année, je me reposais d’un congrès d’économistes, à Londres, dans un de ces salons d’un gothique sobre et confortable où le goût se satisfait sans détriment des aises. On causait des transformations que les machines apportent en toute chose et spécialement dans les tissus, les broderies, qui autrefois étaient des ouvrages d’art, travaillés par des êtres pensans, et d’ailleurs beaucoup plus solides dans ce temps où le linge, comme un patrimoine, se léguait de génération en génération. Aujourd’hui, disait-on, le tissu fait à la machine ne dure pas. « Ainsi ces petites serviettes, dit l’un de nos hôtes, — est-il besoin d’expliquer que ceci se passait autour d’une tasse de thé ? — Ah ! pardon, répondit la maîtresse de la maison, vous oubliez que ceci est du Langdale linen ! — Et ma redingote, ajouta le maître de la maison, est du drap de Saint-George’s Guild. » Cela parut péremptoire.

J’appris alors que dans le Westmoreland un ouvroir installé dans un joli cottage s’occupait de filer le lin avec les rouets de nos mères-grands et que des hommes tissaient, avec de vieux métiers, la toile. Cette toile faite à la main coûte de deux à six shillings l’yard. Tout l’argent produit par la vente est payé à la banque et les profits sont divisés entre les travailleurs à la fin de l’année. C’est de là que venait le linge de la maison. Quant au drap de l’économiste, il arrivait du moulin de Saint-Georges à Laxey, dans l’île de Man, où l’on carde la laine et où l’on fait le drap. Seule l’eau du moulin, agent naturel, aide les bras de l’homme. De plus, la couleur de la laine est indélébile, car c’est la couleur naturelle des moutons noirs de l’île. De là, beaucoup de dames anglaises font venir leur drap. Ces tissus sont très résistans et ils ont été confectionnés sans la fumée, le bruit, la laideur des machines, en pleine campagne, en dépit du progrès et comme en défi de tout le mouvement industriel et social de notre temps. Et lorsque je demandais quel était l’initiateur de cette gilde, le Titan ou le fou, qui entreprenait de faire ainsi rebrousser chemin à son siècle, on me répondit par le même nom qui avait frappé mes oreilles dans le cloître vert : Ruskin !

Un homme était donc là, tout près de nous, de l’autre côté de la Manche, qui avait pris assez d’empire sur les esprits britanniques pour les acheminer vers les extases des Primitifs et leur imposer sa conception intrépidement rétrograde de la vie, du style, de l’économie, et jusque du vêtement. Cet homme avait surgi, il y a cinquante ans, avec un livre de bataille, dans une lutte qui de suite l’avait rendu célèbre, et, depuis cette époque, sous le triple aspect de l’écrivain, de l’orateur et du directeur d’usine, il était apparu prêchant la triple doctrine d’un esthéticien, d’un moraliste et d’un sociologue, ou plutôt causant à bâtons rompus avec son siècle, et chacune clé ses paroles était recueillie avec un soin pieux par des admirateurs et des admiratrices, comme les gouttes de sang d’un martyr. Ses livres, tirés à vingt, trente mille exemplaires, malgré leur prix très élevé, répandaient dans toute l’Angleterre ses idées de la Vie et de la Beauté, et des éditions « piratées » en jetaient la semence au loin dans le Far-West. Cent mille francs par an, telle était la part de l’auteur dans les bénéfices de cette œuvre esthétique, et ces bénéfices allaient aussitôt alimenter l’œuvre sociale qu’il rêvait. Des sociétés de lecture de Ruskin s’étaient fondées à Londres, à Manchester, à Glascow, à Liverpool, pour le commenter, un journal pour l’annoncer, une librairie spéciale, la Ruskin House, à Londres, pour le répandre. À ses côtés, des artistes s’occupaient à graver ses dessins, des écrivains à raconter sa vie, lui vivant, à exposer ses doctrines, lui écrivant, à tirer de ses livres des Ruskiniana, des Birthday Books, des guides dans les musées, des ouvrages de distributions de prix[1]. Pendant les grèves, on jetait dans la discussion des passages des œuvres du grand esthéticien ; et il n’y a pas longtemps le directeur d’une institution de jeunes filles, à Londres, déclarait, dans une solennité scolaire, que le xixe siècle ne serait fameux dans l’avenir que parce que Ruskin y avait écrit !

Quel était donc cet homme et quelle était cette œuvre ? Outre l’intérêt de curiosité qu’on peut y apporter, on ne saurait toucher désormais à aucune question d’art, sans y toucher. J’ai donc voulu les connaître, plus complètement encore que par l’excellente étude publiée ici même, il y a trente-cinq ans, par M. Milsand, à une époque où Ruskin n’avait écrit que le tiers de son œuvre, vécu qu’une moitié de sa vie, et dévoilé qu’une face de sa pensée. Pour cela, il m’a semblé qu’il ne fallait pas seulement le lire et lire ceux qui l’ont le mieux connu et, avant tous, son disciple préféré, M. W. G. Collingwood, mais encore resuivre dans l’Europe et dans l’esthétique le chemin que le Maître lui-même avait parcouru. En Suisse, à Florence, à Venise, sur les bords du Rhin ou de l’Arno, partout où il a travaillé, j’ai travaillé après lui, refaisant parfois les croquis d’où sortirent ses théories et ses exemples, attendant les rayons de soleil qu’il a prescrits, guettant en quelque sorte sur les monumens éternels les ombres fugitives de ses pensées. Puis j’ai attendu, pour écrire, que son système, après plusieurs années, m’apparût non plus dans sa délicieuse complication, mais dans sa splendide unité, comme ces montagnes des Alpes qu’il a tant aimées : elles semblent un chaos de près et à mesure qu’on s’en éloigne, elles s’unissent pour ne former au bord de l’horizon qu’une petite ligne bleue, — qui est tout un monde.


I

Une nuit de l’été de 1833, le gardien d’une des portes de Schaffhouse était réveillé par le bruit d’une chaise de poste, et lorsqu’il eut, en rechignant, ouvert ou à peu près sa barrière aux tardifs voyageurs qui l’imploraient, la voiture passa avec tant de hâte qu’elle brisa une de ses lanternes, puis elle disparut dans la ville. Arrivée à l’hôtel, on en vit descendre un courrier, un gentleman anglais et sa femme, une petite fille, un jeune garçon de quatorze ans et un domestique. Et tout ce monde chercha aussitôt un peu de sommeil. Il fallait être debout le lendemain matin pour le service, car on était dans la nuit d’un samedi à un dimanche.

Les noms que l’hôtelier inscrivit le lendemain sur son registre n’avaient rien que d’obscur et les renseignemens qu’il pouvait obtenir du courrier, Salvador, sur ses nouveaux cliens, que de banal. Si on lui eût dit que M. John James Ruskin, le gentleman en question, était marchand de vins dans la Cité et avait son nom dûment et honorablement gravé sur une plaque de cuivre de Billiter Street en tête de la raison sociale, Ruskin, Telford, and Domecq ; qu’il était un des plus grands importateurs de sherry de son époque et un des plus intègres négocians de son pays ; que la dame descendue avec lui à l’hôtel était sa femme, auparavant miss Margaret Cox, le jeune garçon, John, son fils unique, et la petite fille, Mary, une nièce orpheline ; et que tout ce monde était tory et jacobite en politique, presbytérien en religion, — on n’eût rien dit que de vrai, et pourtant ce n’eût point été là de quoi intéresser l’histoire de l’art. Il eût fallu ajouter que cette famille, d’ailleurs un peu sauvage, ne vivait guère que pour la contemplation des beautés de la nature et que l’enthousiasme esthétique était sa principale occupation.

Assurément on eût fort étonné les négocians de la Cité, si on leur eût dit que M. John James Ruskin, si exact à son comptoir, si ponctuel à ses échéances, si expert en bon sherry, avait des velléités d’artiste. Mais le fait est qu’une fois rentré chez lui, il devenait un être enthousiaste et chimérique. Il lavait à la hâte une aquarelle, ou bien, prenant quelque œuvre nouvelle de Walter Scott, quelque vieille pièce de Shakspeare, il en faisait d’une voix harmonieuse et passionnée la lecture à sa femme et à son fils. Bien souvent, dans les années précédentes, la nuit l’avait trouvé penché sur des gravures de Prout ou de Turner, ou dépliant des cartes de Suisse et d’Italie, sous la lampe, rêvant à des fugues alors impossibles, irréalisables, au pays où les montagnes sont si blanches et les flots si bleus.

Mais alors était survenue Mme Ruskin et, par son éloquence persuasive, elle lui avait rendu le souci de ce que les Anglais appellent volontiers le devoir, — qui est de gagner beaucoup d’argent. Mme Ruskin était la cousine germaine de son mari, de quatre ans plus âgée que lui. La connaissant dès l’enfance, il s’était un jour avisé qu’elle réalisait parfaitement le type de la femme qui lui convenait, le lui avait dit et avait décidé avec elle d’attendre pour se marier que toutes les dettes de famille fussent payées, son négoce bien établi, l’horizon libre de nuages. Ils avaient attendu neuf ans. Enfin, un soir, s’étant aperçu que, dans son bilan, l’actif l’emportait sur le passif, il avait laissé son cœur parler plus haut. On avait marié les deux jeunes gens après le souper et si secrètement que les domestiques n’en soupçonnèrent quelque chose qu’au lendemain en les voyant partir ensemble pour Édimbourg. — Ce mélange inattendu de flegme et de sensibilité, de fidélité romanesque et de sens pratique faisait de M. John James Ruskin une physionomie à part parmi les marchands de sherry et lui permit non seulement de sauver l’honneur de la famille en payant toutes les dettes laissées par son père, mais de laisser, à son tour, cinq millions à son fils et en même temps de lui léguer cet enthousiasme pour la nature qui est le trait le plus marquant du grand écrivain.

La nature n’apparut d’abord à l’enfant que par de rares échappées, comme une reine qu’on ne voit qu’aux jours de fête. Il l’apercevait dans ses visites à des tantes soit à Croydon, d’où la vue paraissait si belle que le petit John criait à sa mère effrayée « Les yeux me sortent de la tête ! » soit à Perth, dont les jardins descendant vers le Tay enchantèrent ses premiers regards. Puis sur ces visions se refermait le rideau noir des brumes de Londres. Plus tard, quand ses parens quittèrent la ville pour la banlieue et vinrent se fixer à Herne Hill, au bout des coteaux du Surrey, la beauté des choses inanimées lui devint plus familière. De la fenêtre paternelle, il voyait s’étendre, d’un côté, des prairies vertes, des arbres et des maisons semées çà et là sur le premier plan, avec une riche campagne qui ondulait vers le sud, et, de l’autre côté, ses yeux se portaient à travers Londres, vers Windsor et Harrow. Autour de la simple et confortable maison était un jardin aux gazons en pente, bien fondus, au verger plein de cerises et de mûres, « couvert de la magique splendeur de fruits abondans, vert tendre, ambre doux, pourpre veloutée, courbant les branches épineuses, grappes de perles et pendeloques de rubis qu’on découvrait avec joie sous les larges feuilles qui ressemblaient à de la vigne, » jardin délicieux enfin où l’enfant ne voyait aucune différence avec le paradis terrestre, sinon « qu’aucune bête n’y était apprivoisée et que tous les fruits y étaient défendus ». Son goût inné pour les formes et les couleurs n’en était plus réduit, comme à la ville, à s’appliquer aux dessins des tapisseries ou aux constructions de briques. « Dans le jardin, quand le ciel était beau, dit-il, mon temps se passait à étudier les plantes. Je n’avais pas le moindre goût pour les faire pousser ou pour en prendre soin, pas plus que pour soigner des oiseaux ou des arbres, ou le ciel ou la mer. Tout mon temps se passait à les contempler. Poussé non par une curiosité morbide, mais par une admiration étonnée, je mettais chaque fleur en pièces jusqu’à ce que je connusse tout ce que j’en pouvais connaître avec mes yeux d’enfant. »

Timide dans le monde autant que triomphant dans son office, M. Ruskin vivait fort isolé, dans la compagnie seulement des personnages légendaires ou romanesques de ses auteurs favoris. Quant à sa femme, élevée dans un milieu inférieur à celui des Ruskin, mal à son aise avec ses nouvelles relations, trop intelligente pour l’ignorer, trop fière pour le souffrir, elle avait pris le parti d’oublier le monde. C’était, d’ailleurs, une mère évangélique et dévouée, avec le Trésor du chrétien sur sa table et la haine du pape dans son cœur, détestant le théâtre et aimant les fleurs, « unissant l’esprit de Marthe à celui de Marie », infatigable, ordonnée, ne vivant que pour son mari et pour son fils, capable d’aller demeurer à Oxford, en étrangère, pour ne pas l’abandonner durant ses années d’université, veillant constamment à écarter de lui toute douleur, au risque de l’amollir, et tout danger, au risque de le rendre gauche ; lui donnant chaque jour sa leçon de Bible avec méthode et suite, sans jamais le surmener, ouvrant peu à peu ses yeux à cette clarté de l’Ancien et du Nouveau Testament qui illuminera jusqu’au bout les hautes cimes de son œuvre. L’enfant n’avait même pas la perception de ce que pouvait être l’anxiété. Les Ruskin ne dépensant jamais plus de la moitié de leurs revenus, se libéraient des inquiétudes d’argent et mettant toute leur joie à admirer, ils ignoraient les soucis de la jalousie et de l’ambition. Ils trouvaient le sort d’habiter un cottage et d’avoir le plaisir de la nouveauté en allant visiter Warwick Castle préférable à l’honneur d’habiter Warwick Castle et de n’avoir plus à s’enthousiasmer devant rien. D’un caractère égal, ils ne se passionnaient que pour les idées ou bien pour les spectacles de la nature. « Jamais, dit leur fils, je n’entendis leurs voix s’élever pour aucune discussion, jamais je n’ai vu un serviteur grondé sévèrement. » Sous une discipline douce, régnaient dans cette maison la paix, l’obéissance, et la foi.

Ainsi sauvegardé de tout trouble extérieur, le goût artistique de l’enfant s’affinait dans une sorte d’extase. S’il voyageait, l’extase ne cessait point, mais trouvait un aliment nouveau dans des visions nouvelles. Chaque année, au mois de mai, M. Ruskin partait pour une tournée d’affaires. Sa femme, ne voulant le laisser affronter seul aucune fatigue, le suivait ; on plaçait le petit John entre les deux sur le portemanteau et « la bonne » derrière la voiture, sur le dickey, et toute la famille roulait en poste. Chaque soir, les visites commerciales terminées, M. Ruskin menait son fils dans les ruines, les châteaux, les cathédrales qu’on trouvait sur la route. On lisait des vers et l’on dessinait. À cinq ans, John s’en va ainsi dans la région des lacs, en Écosse ; à dix ans en France, passer à Paris les fêtes du couronnement de Charles X, et il visite le champ de bataille de Waterloo ; puis il retourne en Angleterre, prenant partout des notes et des croquis, décrivant les collèges et les chapelles, la musique à Oxford, la tombe de Shakspeare, une fabrique d’épingles à Birmingham, des vues de Blenheim ou de Warwick Castle, découvrant le monde dans sa tangible et pittoresque variété à l’âge où les petits Français déchiffrent laborieusement des vocables abstraits sur de plates cartes de géographie. Enthousiasmé par la région des lacs, il écrit sur le Skidaw comparé aux Pyramides ces vers où l’on ne reconnaîtrait certes pas un enfant de dix ans : « Tout ce que l’Art peut faire — n’est rien devant toi. La main de l’homme — a dressé des montagnes de pygmées, mais des tombes de géans. — La main de la nature a dressé le sommet de la montagne — mais n’a jamais fait de tombes. » À Herne Hill, il passe de longs mois d’hiver à rêver devant des gravures de Turner illustrant l’Italie de Rogers ; et un désir violent entre en lui de voir dans quelles aliquas partes materiæ le grand visionnaire a puisé ses visions. Il fait des collections de minéraux dans les vallons de Clifton, à Bristol, à Matlock dans le Derbyshire, observe des reflets, calcule des hauteurs. Et ce qu’il perçoit ainsi avec son esprit étonnamment précoce et rempli, il l’aime avec son cœur étrangement neuf et vide. Car en dehors de sa famille il ne connaît aucun être vivant. Même en voyage, les Ruskin ne prennent pas contact avec l’humanité. S’ils sont curieux de voir leur grand poète Wordsworth, ils n’osent prétendre à une introduction et se contentent d’aller le guetter derrière un pilier, à l’église. « Nous ne voyagions pas pour des aventures ni pour des relations, mais pour voir avec nos yeux et mesurer avec nos cœurs. » Le confort qu’ils s’accordent leur permet de bien voir et leur ignorance des langues étrangères les empêche de prendre aux gens un intérêt autre que l’intérêt pittoresque. Ils éprouvent un charme particulier à ne rien comprendre aux conversations des foules qu’ils traversent. Chaque geste est noté pour sa beauté, chaque son de voix pour son timbre, non pour sa signification, « comme dans un mélodieux opéra ou une pantomime. »

Soumises à ce régime spécial, toutes les facultés de l’enfant convergent vers la sensation aiguë, l’analyse méticuleuse des paysages et des figures. Son sens esthétique grandit au détriment de tous les autres. Il ne peut aimer telle petite cousine parce qu’elle porte des boucles à l’anglaise et que cette forme est inesthétique. Si, par hasard, on le conduit en visite, il ne prend garde qu’aux tableaux qui ornent le salon et pas du tout aux personnes. Bientôt, à Oxford, il ne pourra supporter les figures des tuteurs ou des camarades qui ne seront pas assez caractérisées, assez bien peintes, » et n’écoutera que les professeurs pourvus de quelque ressemblance avec l’Erasme de Holbein ou le Melanchthon de Dürer. Très doué pour la géométrie, il demeure court dès qu’il sort de cette science de dimensions figuratives et tangibles pour entrer dans l’algèbre qui n’exprime que des relations de chiffres. Rien ne l’intéresse dans les choses que leurs rapports de beauté, que la joie ou la souffrance qu’elles causent aux yeux. Le monde entier lui semble organisé en vue de ces rapports. Déjà il conçoit cet aphorisme qu’il exprimera plus tard dans Proserpina : Les semences et les fruits sont créés pour qu’il y ait des fleurs, non les fleurs pour qu’il y ait des fruits et des semences. » Que dès lors une impression esthétique violente l’accueille au seuil de sa vie d’homme, et l’on comprend qu’elle fixera sa vie. Que la nature lui apparaisse, non plus dans ses parures grises du Nord, mais dans sa splendeur bleue du Midi, non plus fardée comme autour des grandes villes, mais dans sa grande, libre, sauvage et primitive nudité, et aussitôt, intelligence, volonté, cœur, il sera tout à elle et à ceux, comme Turner, qui la lui auront révélée.

Tel était l’état d’esprit du jeune John Ruskin, à quatorze ans, lorsque nous l’avons vu arrivant à Schaffhouse, avec son père, sa mère et sa cousine Mary, au milieu d’une nuit d’été. Telles étaient son ardeur sans objet défini, son espérance sans décision, cette flamme qui brûle sans éclairer, que nous avons tous connue quand nous nous sommes demandé ce que nous ferions de nos vingt ans. — Il avait ardemment désiré ce voyage. À Strasbourg, on s’était demandé si l’on irait à Bâle ou à Schaffhouse. Schaffhouse ! s’était-il écrié. « Ma supplication passionnée à la fin l’emporta, et le lendemain, de grand matin, nous vit trottant sur le pont de bateaux vers Kehl et dans la lumière du Levant, je me vois encore guettant la ligne de la Forêt-Noire qui s’élargissait et s’élevait comme nous traversions la plaine du Rhin. « Les portes des montagnes, ouvrant pour moi une nouvelle vie, qui ne devra jamais cesser qu’aux portes de ces montagnes d’où l’on ne revient pas. » Écoutons-le maintenant raconter sa première rencontre avec l’éternelle Beauté. Il semble, après cinquante-deux ans, que sa voix encore tremble :

Nous étions arrivés en ville dans la nuit, et aucun de nous ne semble avoir songé qu’on pût apercevoir les Alpes sans une excursion qui eût été un manquement aux règles religieuses du dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme d’habitude, et la soirée étant entièrement belle, nous sortîmes, mon père, ma mère, Mary et moi. Nous devions avoir passé quelque temps à voir la ville, car le soleil allait se coucher quand nous atteignîmes une sorte de jardin-promenade, à l’ouest de la ville, je crois, et bien au-dessus du Rhin, de façon à commander toute la campagne, au sud et à l’ouest. Nous regardions ce paysage, d’ondulations basses, bleuissant dans le lointain, comme nous aurions regardé un de nos horizons de Malvern dans le Worcestershire ou de Dorking dans le Kent, lorsque — soudainement — voyez !… là-bas !

Pas un moment il ne vint à la pensée d’aucun de nous que ce fussent des nuages. Ces contours étaient clairs comme du cristal, affilés sur le pur horizon du ciel et déjà colorés de rose par le soleil couchant. Cela dépassait infiniment tout ce que nous avions pensé ou rêvé. Les murs de l’Eden perdu, apparus, ne nous auraient pas semblé plus beaux, ni plus imposantes, autour du ciel, les murailles de la mort sacrée… Alors, dans la parfaite santé de la vie et le feu du cœur, ne désirant rien être autre que l’enfant que j’étais, ni rien avoir de plus que ce que j’avais, connaissant la douleur suffisamment pour considérer la vie comme sérieuse, mais pas assez pour relâcher les liens qui m’attachaient à elle, ayant assez de science mélangée à mes impressions pour que la vue des Alpes ne me fût pas seulement la révélation de la beauté de la terre, mais aussi l’accès à la première page de son volume, je redescendis ce soir-là de la terrasse de Schaffhouse avec ma destinée fixée en tout ce qu’elle devait avoir de sacré et d’utile. À cette terrasse et aux rives du lac de Genève, mon cœur et ma foi se reportent en ce jour, à chaque noble sentiment qui vit encore en eux et à chaque pensée qui y règne, de réconfort et de paix.

Dès lors cette contemplation de la nature remplira sa vie, non plus comme une distraction, une flânerie émerveillée et indécise, mais comme une vocation et une marche à l’idéal. Tous ses premiers essais — écrits de quinze à vingt ans dans le journal scientifique du temps, le Magazine of Natural History, — sur les causes de la couleur de l’eau du Rhin, sur les stratifications du Mont-Blanc, la convergence des perpendiculaires, la météorologie, sont signés Kata Phusin (selon la nature). Son premier livre, les Modern Painters, d’abord intitulé : Turner et les Anciens, n’a pas d’autre but que de défendre l’homme qui lui a révélé la nature, et de montrer comment il est le paysagiste le plus « naturel » qui ait jamais vécu. Sa campagne en faveur des Préraphaélites, racontée ici même [2], fut entreprise parce que ces peintres se réclamaient « de la nature ». Tous ses ouvrages, depuis les Pierres de Venise, en 1851, jusqu’aux Lois de Fiesole, en 1878 et depuis la Mesnie (ou le Cortège) de l’Amour, qui est de l’ornithologie, jusqu’à Deucalion qui est de la minéralogie, et de la Reine de l’Air qui est de la botanique, à Fors Clavigera qui est de l’économie sociale, tous les enfans de son esprit, tous les battemens de son cœur, sont voués à la Nature. L’histoire de sa vie n’est que l’histoire de ses rencontres avec Elle, de ses voyages qu’il renouvelle chaque année, avec ses parens pendant les deux tiers de son existence, seul plus tard, quand ils sont morts. Il ne va pas à elle comme au refuge des lassitudes et des désillusions, comme à la distraction des heures oisives : il y va dans toute la force de l’âge, comme au Dieu qui réjouit la jeunesse. Elle n’est pas seulement la consolatrice de l’amour. Elle est son amour même : « Ce sentiment ne peut être décrit par aucun de ceux qui l’ont ressenti. Le mot de Wordsworth, « cela me hantait comme une passion » n’est pas une bonne définition, car c’est une passion. Le point est de définir comment cela diffère des autres passions. Quelle sorte de sentiment humain, superlativement humain, est le sentiment qui aime une pierre pour la pierre elle-même et un nuage pour le nuage ? Un singe aimera un singe pour lui-même et une noix pour son fruit, mais non une pierre pour une pierre. Pour moi les pierres m’ont toujours été du pain… » Pour voir de plus près ces pierres, il passe des mois entiers en Suisse ou en Italie. Il cherche à fixer sa demeure à Chamonix, au-dessus du chalet de Blaitière, mais le flot montant du tourisme l’en chasse. Alors il propose à la commune de Bonneville de lui acheter tout le sommet du Brezon, mais les paysans de l’endroit, stupéfaits qu’on veuille acquérir ces rochers nus et ce gazon, bon tout au plus à nourrir quelques chèvres, soupçonnent le milord d’y avoir deviné un trésor et le découragent par leurs exigences excessives. Il s’en console en changeant de climat, mais non d’amour. « Une étude faite dans les jardins de roses de San Miniato, et dans l’avenue de cyprès de la Porta Romana, à Florence, est pour moi, dit-il, parmi les souvenirs des meilleurs jours de ma première existence. »

Longtemps cette passion l’a préservé des autres, et lorsque les autres sont venues, elle l’en a guéri. Jusqu’à dix-sept ans, la continuelle tension de son esprit et de son cœur vers le beau l’avait distrait des séductions de ce que la langue commune appelle la Beauté. Mais comme rien aussi n’est plus propre à développer jusqu’à un état maladif ce romanesque lakiste où les Anglais excellent dès qu’ils n’en sont pas dépourvus, le jour où le jeune ermite de Herne Hill leva la tête de dessus ses livres, et vit devant lui le visage d’une jeune fille, d’une Française, souriant dans l’aube de ses seize ans, il en devint éperdument amoureux. C’était une des filles de M. Domecq, l’associé de son père. Elle s’appelait Adèle, et ce nom devint familier aux lecteurs du Friendship’s Offering, car le jeune homme y publiait des vers qu’il adressait à tout le monde, n’osant les adresser directement à la seule lectrice dont il se souciât. Quant à elle, avertie de la passion de ce jeune savant gauche, de ce troubadour transi, elle ne fit qu’en rire aux éclats. « À chaque occasion bénie de tête-à-tête, avec ma bien-aimée Adèle qui était Espagnole de naissance, Parisienne d’éducation et catholique de cœur, je cherchais à l’entretenir de mes vues personnelles sur l’invincible Armada, la bataille de Waterloo et la doctrine de la transsubstantiation », dit Ruskin dans ses Præterita. Quant à Mme Ruskin, la mère, profondément indignée qu’un bon tory, savant, évangélique et révérant George III, pût aimer une Française et surtout une catholique, blessée dans tous ses sentimens et ses traditions les plus essentielles par cet amour monstrueux, elle s’opposa obstinément à toute idée de mariage. Cette passion sans espoir dura pourtant quatre années, pendant lesquelles sévit sur ce frêle organisme d’enthousiaste et de penseur une terrible crise qui faillit le briser tout entier. La mort plusieurs fois venue à son chevet s’éloigna enfin. Adèle était mariée. On emmena le jeune homme à travers l’Europe, pour qu’il laissât sur les grandes routes un peu de ces douloureux souvenirs et de l’image fidèle qu’il gardait au cœur. Il les porta tour à tour sur les bords de la Loire, dans les montagnes de l’Auvergne, dans les galeries de Florence et de Rome, mais sans les perdre. Enfin il revit les Alpes et il sembla qu’il renaissait : « ce n’était pas seulement l’air des Alpes, dit M. Collingwood, mais l’esprit de l’adoration des montagnes qui le sauvait. » Il a conté lui-même, dans ses Præterita, comment une année plus tard, la contemplation de la nature le guérit. Il se trouvait un jour à Fontainebleau encore malade et fiévreux. Il se traîna dans la forêt, s’étendit au bord d’une route sous de jeunes arbres et tâcha de dormir. « Les branches d’arbres profilées sur le ciel bleu ne bougeaient pas plus que les branches d’un arbre de Jessé sur un vitrail. » Il comprit toutefois qu’il ne mourrait pas encore ce jour-là et commença, à dessiner avec soin un petit tremble qui était de l’autre côté de la route. Il trouvait, d’ailleurs, que rien à Fontainebleau ne valait la peine d’être vu. Les hideous rocks d’Evelyn ne lui paraissaient jamais assez hideux pour l’émouvoir et tout au plus bons à emporter dans sa poche, s’ils avaient valu le transport.

Et aujourd’hui, j’avais oublié les rochers, le palais et la fontaine, tout ensemble, et je me trouvais gisant sur le bord d’une route, dans le sable et sans autre point de vue que ce petit tremble contre le ciel bleu… Languissamment, mais sans paresse, je commençai à le dessiner et, comme je dessinais, ma langueur passait. De belles lignes étaient tracées sans fatigue. Elles devenaient de plus en plus belles à mesure que chacune sortait du reste et prenait sa place dans l’air. Avec une admiration croissante, à chaque instant, je vis qu’elles se composaient d’elles-mêmes d’après des lois plus belles qu’aucune de celles que connaissent les hommes. À la fin, l’arbre était là, et tout ce que j’avais pensé auparavant sur les arbres n’était plus…

Comme toutes les passions, si cet amour de la nature remplit sa vie de grandes joies, elle y ajouta aussi des tristesses inconnues à d’autres âmes. S’il n’a plus dans son horizon les corolles accoutumées de sa jeunesse, il se désole. « À peine toutes les jacinthes et les bruyères de Brantwood, écrit-il dans ses Mémoires, compensent-elles la perte de ces fleurs pour moi, et lorsque les vents d’été ont dispersé toutes les feuilles de nos roses sauvages, je pense tristement à la pourpre sombre des convolvulus qui grimpaient et florissaient encore en plein automne autour des pommiers. » Bien plus, si en retournant devant un paysage préféré, il le trouve bouleversé, défiguré par les « progrès » de la locomotion, par un port ou une voie ferrée, ou par les « embellissemens » du tourisme, une guinguette, un hôtel, il est blessé comme par un outrage à son éternellement aimée. « Oui, vous avez méprisé la nature, s’écrie-t-il en s’adressant à ses contemporains, vous avez méprisé toutes les sensations saintes et profondes de ses spectacles ! Les révolutionnaires français transformaient en étables les cathédrales de France. Vous, vous avez transformé en champs de courses toutes les cathédrales de la terre : les montagnes, d’où l’on peut le mieux adorer la divinité ! Votre unique conception du plaisir est de rouler en chemin de fer autour des nefs de ces cathédrales et de manger sur leurs autels ! Vous avez fait un pont de chemin de fer sur la chute de Schaffhouse ! Vous avez fait un tunnel dans les rochers de Lucerne, près de la chapelle de Tell ! Vous avez détruit le rivage de Clarens sur le lac de Genève. Il n’y a pas une paisible vallée en Angleterre, que vous n’ayez remplie de feu mugissant ! »

Quand c’est la nature elle-même qui a voulu changer, il s’en plaint plus doucement, mais comme d’une infidélité. « Oui, écrit-il d’Angleterre à un ami qui est dans les Alpes, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n’y retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver et dans le premier printemps, mais que les glaciers m’aient trahi et que leurs vieux chemins ne les connaissent plus, c’en est trop ! Faites, s’il vous plaît, mes amitiés à la grosse vieille pierre qui est sous Breven, à un quart de mille au-dessus du village, à moins qu’ils ne l’aient détruite pour leurs hôtels… » Il retourne pourtant dans les Alpes en 1882 et il écrit : « J’ai revu aujourd’hui le Mont-Blanc, que je n’avais point vu depuis 1877, et j’ai été très reconnaissant. C’est un spectacle qui me rend toujours toute la force dont je suis capable pour faire de mon pauvre petit mieux, et devant lequel mes amitiés et mes souvenirs me deviennent plus précieux… »

Joie ou tristesse, cette contemplation, qui par momens ressemble à une rêverie mystique, enfantine et extasiée, est le premier grand trait de la physionomie de Ruskin. Lorsqu’il y est plongé, rien ne l’éveille. Les événemens passent autour de lui sans qu’il leur accorde un regard. Parfois il demeure des semaines sans connaître ceux qui bouleversent son pays. Les événemens mêmes de sa vie privée ne semblent pas le distraire. Il apprend, dans les Alpes, la mort de sa cousine Mary, la compagne de ses premiers voyages, et aussitôt il cherche à reproduire l’effet du soleil levant sur le Montanvert et, la qualité aérienne des aiguilles. Poussé par ses parons et ses amis, il se marie, en 1848, avec une jeune fille de Perth, d’une remarquable beauté, mais il continue son rêve mystique, et quand, après six ans, sa femme le quitte et quand l’union légalement formée est dissoute légalement, le grand enthousiaste ne paraît pas avoir détourné un seul instant ses yeux des horizons radieux de la terre, ni à la nature éternelle et insensible avoir fait infidélité.

II

Ce contemplatif est un homme d’action. S’il tient une fleur, il a une épée, comme ces pieux chevaliers du moyen âge qu’on voit tout armés, dans les tableaux des Primitifs, adorant la Vierge, extasiés entre deux batailles. Et ce trait le distingue nettement des critiques d’art ou des poètes lakistes, satisfaits d’ordinaire quand ils ont commenté des Salons, ou célébré la nature, sans aucun souci d’améliorer les uns ou de défendre l’autre. Ruskin eut ce souci. Toutes les fois qu’il a lancé une idée, une brochure, un livre, comme le soldat qui jette de loin un coup de fusil, il est allé en pleine mêlée pour voir ce qu’y devenait son idée, pour la soutenir de sa personne et, si l’on peut ainsi dire, se colleter avec les réalités.

Ainsi, il a écrit qu’il fallait répandre le goût des arts dans les masses, non pour que chaque ouvrier fasse grossièrement le métier d’un artiste, mais pour qu’il fasse artistement son métier d’ouvrier. On ne l’a pas écouté. Il se décide donc à donner lui-même des leçons de dessin, le soir, dans une école d’adultes, et pendant quatre ans, de 1854 à 1858, à côté de Rossetti qui enseigne la figure, il s’astreint à guider des mains inhabiles dans l’esquisse du paysage et de l’ornement décoratif et à réchauffer des zèles attiédis. En 1876, de ses deniers et des deniers de ses amis, il établit près de Sheffield, — la cité ouvrière par excellence, la ville du fer — un musée rempli d’œuvres délicates et curieusement choisies, entre autres un tableau de Verocchio, qui fut aussi un travailleur du fer. C’était aux environs de la ville industrielle, dans un cottage situé parmi les champs verts, sur une colline. Des fenêtres, on découvrait la vallée du Don avec les bois des Wharncliffe Crags, et le regard passait ainsi des missels enluminés du xiiie et du xive siècle, aux lointains brillans sous l’or du soleil, des vitrines pleines d’onyx, de cristaux divers, d’améthystes, révélant les couleurs qui embellissent la terre, aux planches coloriées montrant les oiseaux de tous les pays qui animent l’air. Sur les murs, des tableaux évoquant les plus belles architectures du monde entier, entre autres le Saint-Marc de Venise, transportaient les visiteurs dans un pays idéal et leur faisaient un instant oublier les façades mornes et les cheminées fumantes de Sheffield. Plus tard, le musée fut transporté dans la ville même, et l’on voit aujourd’hui, au Meersbrook Park, dans une maison offerte par la municipalité, le Ruskin museum pour les ouvriers.

De même, quand, en 1869, Ruskin est choisi pour occuper la chaire d’art créée par M. Slade, à Oxford, il sent qu’on ne peut utilement parler peinture sans montrer des choses peintes, ni architecture sans produire des exemples de lignes architecturales pour étayer la thèse ou soutenir la discussion. Il ajoute donc à la fondation Slade une école de dessin, et une collection soit d’œuvres originales depuis Tintoret jusqu’à Burne Jones, qu’on peut copier, soit de spécimens d’après les grands maîtres, dont cent soixante-dix sont de sa main, qu’on peut consulter. Dès 1872, il organise ce musée dans les salles d’Oxford, donnant sur Beaumont Street, et alloue à l’Université 125 000 francs pour l’entretien de cette école et le traitement du professeur qui doit y enseigner. Il s’y dévoue pendant treize ans, entretenant le culte du Beau dans le sanctuaire intellectuel de la Grande Bretagne, jusqu’au jour où les savans y ayant introduit, malgré lui, la vivisection, il donne sa démission avec éclat, car il ne peut tolérer cette pratique laide, cruelle et inutile pour l’art puisque les sculpteurs grecs n’ont même pas connu l’anatomie. Mais le musée demeure. Quelques étudians et beaucoup de jeunes femmes profitent chaque jour de l’enseignement ruskinien. Les matériaux, admirablement classés pour l’éducation de l’œil et de la pensée, les dessins ingénieusement renfermés dans des boîtes d’acajou à étiquettes d’ivoire, sont à la disposition de tous les élèves. Oxford maintenant est un centre artistique grâce au « gradué » qui signa les Modern Painters.

Mais à quoi sert de créer dans les académies quelques échantillons de la Beauté plastique, si le monde entier devient laid, si les hommes de la campagne, abandonnant ces travaux qui développent les muscles et fortifient la carnation, viennent s’entasser dans les villes, et s’y exténuer à diriger des machines, machines eux-mêmes, à gestes mécaniques, agissant sous le doigt de leur patron ? Et à quoi bon réunir dans les musées quelques pâles copies des beaux paysages, quand les plus beaux de tous, les originaux créés par la nature disparaissent, sous les constructions industrielles, les usines, qui tarissent l’herbe sur la terre et répandent leurs noires fumées dans le ciel ? L’amateur se contente de révérer le Beau dans des musées, petites églises où ne viennent, quoi qu’on fasse, que des convertis ; il faut combattre le laid jusque dans la vie et l’ayant proscrit de ses propres rêves, l’expulser de la réalité !

Nous allons essayer, s’écrie Ruskin, de rendre quelque petit coin de notre territoire anglais beau, paisible et fécond. Nous n’y aurons pas d’engin à vapeur, ni de chemins de fer ; nous n’y aurons pas de créatures sans volonté ou sans pensée ; il n’y aura là de malheureux que les malades, et d’oisifs que les morts. Nous n’y proclamerons pas la liberté, mais une obéissance instante à la loi reconnue et aux personnes désignées, ni l’égalité, mais la mise en lumière de toute supériorité que nous pourrons trouver et la réprobation de chaque infériorité. Lorsque nous aurons besoin d’aller quelque part, nous irons tranquillement et sûrement, non à raison de 40 milles à l’heure au risque de nos vies ; lorsque nous aurons besoin de transporter quelque chose, nous le porterons sur le dos de nos bêtes ou sur le nôtre, ou dans des charrettes ou des bateaux. Nous aurons abondance de fleurs et de légumes dans nos jardins, quantité de blé et d’herbe dans nos champs, et peu de briques. Nous aurons un peu de musique et de poésie ; les enfans apprendront à danser et à chanter dans ce coin de territoire, peut-être quelques vieilles gens pourront le faire aussi, en temps voulu… Peu à peu quelque art ou quelque imagination supérieure pourront se manifester parmi nous et de faibles rayons de science luire pour nous. De la botanique, quoique nous soyons trop timides pour discuter la naissance des fleurs — et de l’histoire, quoique trop simples pour révoquer en doute la nativité de l’homme ; qui sait ! Peut-être même une sagesse, sans calcul et sans convoitise, comme celle de Mages naïfs, présentant à cette nativité les dons de l’or et de l’encens.

C’est en mai 1874, durant les jours de la Commune, que Ruskin fit ce rêve. Quelque temps après il fondait la Saint George’s Guild pour le réaliser. Sur le terrain purement agricole, éternel écueil de toute doctrine socialiste, on échoua. À la vérité, on trouva bien pour 50 000 francs une ferme de cinq à six hectares près de Mickley ; et d’autre part, divers amis de la Guild, possesseurs de landes ou de rochers incultes et incultivables, saisirent avec empressement cette occasion de s’en débarrasser en faisant le bonheur de l’humanité. C’est ainsi qu’on eut bientôt des terres à Barmouth, à Bewdley, dans le Worcestershire et en d’autres endroits. Seulement, comme on s’aperçut qu’aucun membre de la Guild n’était agriculteur et que vainement connaîtrait-on tous les secrets de Proserpine, on ne saurait fonder une colonie agricole si l’on n’a pas mis la main à la charrue, Ruskin se tourna vers les communistes et leur demanda leur concours. Il leur offrait ces terrains pour y expérimenter leurs idées sociales, pourvu qu’ils appliquassent ses idées esthétiques. Encore ne les obligeait-il pas, pour commencer, à frapper une monnaie particulière dans le goût du florin de Florence ni à s’habiller comme les trois Suisses du Rütli. Les communistes acceptèrent un rendez-vous. Ruskin y vint en chaise de poste, avec des postillons fastueux, gorgeous, afin de ne pas donner un sou aux chemins de fer inesthétiques. C’est à Sheffield qu’il rencontra ses nouveaux alliés. Ils étaient vingt, et pour le moins de vingt sectes différentes. Entre l’homme de l’esthétique et les hommes de la sociologie, entre le tory partisan de toutes les aristocraties et les égalitaires du cinquième état, entre cet esprit libre comme l’air et ces cerveaux systématiques comme un engrenage, l’entrevue fut très extraordinaire. Non seulement on ne s’entendit pas, mais il est douteux qu’on se comprit. Toutefois Ruskin leur confia les terrains de la Saint George’s Guild et remontant dans sa chaise de poste, avec son gorgeous postilion, et tout le pittoresque suranné d’un grand seigneur du xviiie siècle, il disparut joyeusement, dans un nuage de poussière, aux yeux de tous ces sécularistes, unitariens, et quakers, stupéfaits et morfondus. — C’est alors qu’ils s’aperçurent, eux aussi, qu’ils n’étaient pas agriculteurs, et comme tout autre propriétaire, ils prirent un fermier. La ferme ne prospérant pas, ils créèrent, à la place du paradis rêvé, une guinguette. C’est ainsi que ne furent appliquées, sur le terrain agricole, ni les théories du communisme ni celles de Ruskin.

Mais en même temps, sur le terrain industriel, le maître prenait sa revanche. Il avait été prévenu que, dans les pittoresques campagnes du Westmoreland, les petites industries rurales disparaissaient de jour en jour. On ne sculptait plus le bois, on ne filait plus, on ne tissait plus la bonne toile d’autrefois. La machine qui tourne bêtement sur elle-même et ne se meut que grâce à la vapeur pestilentielle remplaçait les jolis gestes de la main, animée par le souffle vivant de l’homme. Il courut à ce nouveau champ de bataille pour livrer à la machine un combat suprême. Un de ses admirateurs passionnés qui habitait le pays, M. Fleming, fit serment de rétablir le filage à la main. On chercha longtemps les outils, le rouet n’étant plus guère connu qu’à Covent Garden au moment où Marguerite chante : « Quel est donc ce jeune homme ?… » On battit toute la vallée de Langdale, on fit des annonces dans les journaux. Enfin, chez une vieille femme qui avait filé, un demi-siècle auparavant, on découvrit un rouet caché comme ce fuseau que trouva la belle princesse des contes de fées, et qui, la piquant, l’endormit pour cent ans. Aussitôt, en effet, la vallée offre l’image de ce qu’elle était il y a cent ans. Ce premier rouet est porté en triomphe à travers les rues, comme le tableau de Cimabué, dans Florence. Bientôt on découvre un métier en vingt morceaux. Mais comment les recoller ? Heureusement une photographie du métier qui est sculpté sur le campanile de Giotto, « la tour du berger », enseigne les traditions du moyen âge, de même que demain quelques vers d’Homère dans l’Odyssée apprendront aux ruskiniens à blanchir la toile qu’ils auront préparée. Peut-être cette toile est-elle un peu rugueuse. Mais on s’en console en ouvrant le volume des Sept Lampes de l’architecture et en y lisant ces mots :

Il est possible pour des hommes de se transformer en machines et de ravaler leur travail au niveau de celui d’une machine, mais tant qu’ils travaillent comme des hommes mettant leur cœur à ce qu’ils font et le faisant de leur mieux, peu importe qu’ils soient de mauvais ouvriers : il y aura cela dans la facture qui est au-dessus de tout prix : on verra clairement qu’il y a des endroits où l’on s’est complu davantage que dans d’autres, qu’on s’y est arrêté et qu’on en a pris soin, que là se trouvent des moreaux sans soin et hâtés…, mais l’effet du tout comparé au même objet fait par une machine ou une main mécanique sera celui de la poésie bien lue et profondément sentie aux mêmes vers récités par un perroquet.

Bientôt en effet cette toile, fabriquée d’abord à Langdale, ensuite à Keswick, fait vivre les vieilles femmes et les robustes ouvriers du village. La mode s’en mêle et l’on entend dire que, dans les corbeilles de mariage, on aperçoit quelquefois du Ruskin linen.

Une autre voix s’élève de l’île de Man. Elle dit que le filage de la laine va toujours diminuant. Les femmes quittent donc leurs rouets et leurs cottages pour aller travailler dans les mines. Les jeunes filles n’apprennent plus à filer. Pourtant les moutons noirs de l’île donnent toujours leur laine et l’on demande de tous côtés le tissu résistant du homespun. Ruskin se met en campagne, trouve des capitaux, bâtit un moulin, à Laxey, et avec son lieutenant, M. Rydings, y organise des machines nécessaires pour carder la laine et blanchir le drap. Machines, disons-nous, mais machines animées par une force directe de la nature, non par une force artificielle, machines où le moteur est esthétique et immortalisé par Claude Lorrain dans son Molino. « Car la machine n’est proscrite de la Guild que là où elle remplace soit un exercice corporel qui est sain, soit l’art et la précision de la main qui sont nécessaires dans une œuvre décorative. Le seul moteur permis est une force naturelle, le vent ou l’eau (l’électricité peut-être dans l’avenir pourra être tolérée), mais la vapeur est absolument proscrite, comme étant un immense et furieux gaspillage de combustible pour faire ce que chaque fleuve ou chaque brise fait sans dépense. » Et puisqu’on n’a plus de monnaies esthétiques, comme le beau florin de Florence, on n’usera point de monnaie. Les fermiers apportent leur laine qui est emmagasinée dans le moulin et ils s’en retournent payés soit en drap, soit en fil pour les tricots qu’on fera à la maison, soit en laine préparée pour le filage au rouet. Ces conceptions hardiment réactionnaires n’ont point fait sombrer l’industrie du Laxey homespun. Elles ne sont d’ailleurs rétrogrades qu’au premier aspect. Elles ouvrent sur l’avenir de curieuses échappées et quand Ruskin nous dit que toute industrie doit emprunter sa force motrice aux vents, aux fleuves, on ne peut s’empêcher de se demander si cet esthéticien n’a pas trouvé dans ses rêves la formule de tout le machinisme à venir, applicable le jour où l’électricité, en transportant les forces, aura mis la puissance immense et inutilisée des fleuves et des vents, non plus seulement au service des riverains ou des montagnards, mais à la portée de tous.

S’il a aussi vigoureusement lutté, au dehors, parmi les foules indifférentes, pour la subordination de la vie publique aux lois esthétiques, à plus forte raison leur a-t-il subordonné la sienne. Il n’est pas de ces prêtres qui, selon son expression, « dînent avec les riches et prêchent aux pauvres. » Chez lui, à Brantwood, au bord du lac de Coniston, il a imaginé des défrichemens fort coûteux afin de détourner les paysans du travail des villes qui les enlaidit et pourtant les attire. Il a donné lui-même l’exemple du labeur musculaire en bâtissant un petit port sur le lac avec quelques-uns de ses disciples, entre deux traductions de Xénophon, et en réparant, avec ses étudians d’Oxford, une route près d’Hinksey. Les railleries n’arrêtèrent point ces étranges cantonniers qui brisèrent plus de pioches et dépensèrent beaucoup plus de temps que ne l’eussent fait des manœuvres ordinaires. Le Maître a pris aussi des leçons de balayage, de menuiserie, et de peinture en bâtiment. Par quelques-uns de ces traits, il ressemble à Tolstoï, dont il a dit : « Ce sera mon successeur » et qui a dit de lui : « C’est un des plus grands hommes du siècle. » Poursuivant jusqu’au bout sa lutte contre le machinisme, il a proscrit le gaz de sa maison et s’est opposé de toutes ses forces à l’établissement d’une voie ferrée à Ambleside dans la pittoresque contrée des lacs, qu’il habite. La haine de la vapeur lui a inspiré des argumens inattendus. Voulez-vous savoir à quoi servent les chemins de fer ? a-t-il crié à ses concitoyens. Le voici :

La ville d’Ulverstone est à douze milles de chez moi, dont quatre milles de route de montagne auprès du lac de Coniston, trois à travers une vallée pastorale, cinq le long de la mer. On trouverait malaisément une promenade plus jolie et plus saine. Dans les anciens temps, si un paysan de Coniston avait affaire à Ulverstone, il cheminait jusqu’à Ulverstone, ne dépensait rien que le cuir de son soulier sur la route, buvait aux ruisseaux, et s’il avait dépensé un couple de batz (deux sous) quand il atteignait Ulverstone, c’était le bout du monde. Mais maintenant il ne penserait jamais à faire cela. Il marche d’abord trois milles dans une direction opposée pour trouver la station du chemin de fer, ensuite il fait en chemin de fer vingt-quatre milles pour aller jusqu’à Ulverstone, en payant deux shillings sa place. Durant ce transit de vingt-quatre milles, il gît oisif, couvert de poussière et stupide, et il a ou plus chaud ou plus froid qu’il ne voudrait. Dans les deux cas, il boit de la bière à deux ou trois stations, passe son temps, dans l’intervalle, avec quelqu’un qu’il aura trouvé, en parlant sans avoir quoi que ce soit à dire, et de telles conversations deviennent toujours vicieuses. Il arrive à Ulverstone éreinté, à moitié saoul et d’ailleurs démoralisé et de trois shillings au moins plus pauvre que le matin…

Non seulement le Maître ne permet pas aux wagons de transporter sa personne, mais il ne leur fait même pas transporter ses livres, autant du moins que cela lui est possible. Les volumes, que son éditeur envoie de sa librairie d’Orpington à sa maison de Londres, voyagent en charrettes.

Cette librairie elle-même est une application pratique des préceptes ruskiniens. Elle n’ouvre pas sur une rue sans horizon, sans ciel, et ne contient pas de machines, ni d’employés agissant machinalement, loin de tout spectacle esthétique et privés de toute initiative individuelle. Si vous prenez la route d’Orpington et que vous fassiez douze milles dans cette direction, vous atteignez enfin une campagne paisible, pittoresque, égayée par les collines du Kent, et vous trouvez entre autres maisons, parmi des champs de choux et de roses, — les roses qu’on voit sur la couverture des brochures de Ruskin, — un petit cottage appartenant à M. Allen. Dans ce petit cottage il y a pour 700 000 francs de volumes diversement reliés et une famille tout entière occupée à les cataloguer et à les expédier à ceux qui sont curieux de les lire. Ce sont là des amis, des admirateurs, des disciples du grand écrivain. Pas d’éditeur, pas de courtiers de librairie, pas d’intermédiaires. Les mêmes mains qui emballent les livres, écrivent des traités sur la doctrine du maître ou gravent ses dessins. Lorsqu’il y a vingt ans l’auteur de Sesame et les Lis décida d’être son propre éditeur et inaugura cette étrange industrie de village, en plein champ, tous les libraires crurent à un désastre proche et inévitable. Ruskin les railla ainsi : « Sans doute (à votre avis), je pourrais tirer de mes livres quelque argent si je me résignais à corrompre les critiques des revues, à payer la moitié de ce que je gagne aux libraires, à coller des affiches sur les réverbères et à ne rien dire qui déplaise à l’évêque de Peterborough. » Et aujourd’hui le succès commercial parle assez en faveur de sa conception nouvelle. On calcule qu’en neuf ans seulement, un seul volume, les Sept Lampes de l’architecture, a rapporté 75 000 francs à son auteur. Le profit net d’une seule édition des Modern Painters s’est élevé à 150 000 francs. Des volumes qui datent de trente ans comme le Sesame et les Lis, se vendent encore à raison de trois mille exemplaires par an, chaque exemplaire étant de six francs. Les roses de Sunnyside ont porté bonheur aux lis du jardin de Maud, et la librairie esthétique « établie dans les solitudes du Kent », comme une protestation contre la laideur des boutiques modernes, apparaît aussi comme la plus prodigieuse habileté de ce rêveur.

Ainsi les actes, chez Ruskin, ont toujours suivi de près les idées. Sa devise est To-day. S’il écrit, c’est comme on se bat, peur obtenir des résultats évidens, immédiats, décisifs. Et il en a obtenu, sinon autant qu’il en a cherché, du moins plus qu’aucun critique d’art n’en pourrait montrer. La première chose qui frappe l’étranger se promenant dans les salles de la National Gallery, c’est l’éclat cristallin de toutes les toiles : il s’aperçoit alors qu’elles sont toutes sous verre, comme nos aquarelles. L’atmosphère enfumée de Londres oblige à prendre cette précaution, mais on ne la prenait pas autrefois, et c’est Ruskin qui, en 1845, dans une lettre adressée au Times, suggéra cette idée qui finit par être adoptée. Une chose qu’on remarque aussi bien vite, c’est la prodigieuse richesse de la Gallery en tableaux des Primitifs. Cinq salles consacrées aux écoles de Sienne et de Florence, contiennent des Botticelli, des Lippi, des Benozzo Gozzoli, des Perugin, des Ghirlandajo, des Pinturicchio, d’une exquise pureté. Notre Louvre ne nous offre point les mêmes ressources. Or en 1845, la National Gallery ne possédait presque rien de ces maîtres et le cri de reproche que jeta Ruskin à son retour d’Italie, nous voyons comme il fut entendu. Si nous pénétrons dans la salle des Turner, nous apercevons encore mieux le plein succès de sa campagne en faveur du grand paysagiste, et si nous descendons dans les sous-sols, en y trouvant exposés les dessins ou aquarelles, et jusqu’aux plus minces croquis de l’auteur de Didon à Carthage, nous verrons que les Modern Painters ne furent pas publiés en vain. Non plus, d’ailleurs, les Pierres de Venise, ni les Sept Lampes de l’architecture, car l’architecture anglaise tout entière a été transformée depuis que ces livres ont paru et en partie par leurs conseils. De pseudo-grecque qu’elle était, elle est devenue d’un gothique sobre, d’une teinte riante, d’une variété pittoresque. En particulier, les architectes du Museum d’Oxford, sir Thomas Dean et M. Woodward, se sont conformés aux préceptes de Ruskin. Ils ont permis à leurs ouvriers d’imaginer eux-mêmes les détails de l’ornementation, de décorer à leur guise les chapiteaux et les tympans, et l’on y voit maintenant à la place de l’acanthe classique et découpée pour ainsi dire à l’emporte-pièce, des fougères anglaises, qui révèlent toute l’inexpérience, mais toute la liberté naïve du tailleur de pierres. C’est à Oxford aussi qu’un groupe de jeunes artistes enthousiastes tentèrent, sous la direction de Ruskin, la décoration à fresque de la bibliothèque de l’Union Debating club. Le temps a effacé depuis ces essais faits dans de mauvaises conditions matérielles, mais ce n’est pas vainement que le maître des Lois de Fiesole anima de son feu sacré des hommes comme Dante Rossetti, Morris, Munro, Millais, Hunt, Woolner, Prinsep et Burne Jones. Ceux d’entre eux qui n’étaient pas connus alors ont fait depuis assez bonne figure et les teintes d’enthousiasme jetées ce jour-là sur leurs âmes par Ruskin ont duré plus que les couleurs étendues sur les murs de l’Union Debating club.

Ses disciples lui font honneur. L’un d’eux, M. Giacomo Boni, s’est occupé de la conservation des monumens d’Italie et les régit selon les méthodes du maître. De ses cours de dessin au collège des adultes sont sortis des artistes : graveurs, dessinateurs ornemanistes, sculpteurs sur bois ; MM. George Allen, W.-H. Hooper, Arthur Burgess, Bunney, E. Cooke, W. Ward, qui l’aident aujourd’hui de leurs travaux. Les premiers préraphaélites qu’il a défendus ont triomphé. Les néo-préraphaélites, comme Burne Jones, qu’il a encouragés dès le premier jour, sont déjà au-dessus des fluctuations d’opinion, et pour ainsi dire entrés dans l’histoire. Deux des paysagistes qu’il a le plus soutenus, Hook et Brett, sont parmi les premiers, et peut-être les premiers de leur pays. On peut dire hardiment que la moitié du grand art anglais contemporain est dû à Ruskin, tant par son ascendant sur les artistes, qui fut sérieux, que par son influence sur le public, qui fut immense. Car pour qu’il y ait un grand art dans un pays, il ne suffit pas qu’il y ait de grands artistes en puissance, il faut encore qu’il y ait des amateurs pour les admirer, pour les encourager, pour les comprendre, et, — s’il faut dire le mot, — pour les faire vivre. Ruskin a centuplé le nombre de ces amateurs. À ses compatriotes, il a appris à voir la nature, à regarder et à aimer les tableaux. C’est ce que même ses ennemis ne peuvent nier. Il y a déjà longtemps, miss Brontë écrivait : « Je viens de lire les Modem Painters et j’ai pris à cette œuvre beaucoup de plaisir nouveau, et j’espère quelque édification. Dans tous les cas, elle m’a fait sentir combien j’étais ignorante auparavant du sujet qu’elle traite. Jusque-là, je n’avais eu qu’un instinct pour me guider dans l’appréciation des œuvres d’art, je sens maintenant comme si j’avais marché à l’aveuglette. Ce livre semble me donner de nouveaux yeux… » Ce n’est pas miss Brontë seule qui pourrait signer cette lettre. Ce sont tous les Anglais pour qui, depuis quarante ans, a thing of beauty is a joy for ever.

À la vérité, cette beauté, il ne l’a pas restituée dans la vie nationale comme il l’aurait voulu ; mais pour avoir visé trop haut, il n’en a pas moins atteint certains buts. Ainsi, en 1854, il écrivit une vigoureuse diatribe contre le Palais de Cristal « cette serre à concombres ornée de deux cheminées », et blâmant les dépenses qu’on faisait pour la nouvelle architecture de verre et de fer, il suggéra l’idée d’une société pour la préservation des vieux monumens de pierre. On ne détruisit pas le Palais de Cristal, mais on fonda la société qu’il avait demandée. De même, si l’on n’a pas coupé les rails des chemins de fer et remisé les locomotives, on a compris, en Angleterre, qu’un paysage pouvait être un élément de joie pour les yeux, une oasis pittoresque, une source de richesse, et il y a peu d’années, des artistes étaient convoqués devant une commission des Pairs pour dire si telle vallée ne serait pas défigurée par un chemin de fer qu’on projetait d’y établir. Enfin la propagande ruskinienne en faveur des costumes pittoresques et des fêtes symboliques du bon vieux temps n’a pas échoué si complètement qu’on pourrait le croire. L’étranger qui passerait à Chelsea, le premier jour de mai, devant le collège de jeunes filles de Whitelands, et qui obtiendrait la permission d’entrer, verrait la chapelle et le hall couverts de fleurs, de fleurs envoyées par les anciennes élèves, de tous les points de l’Angleterre. C’est que, ce jour-là, l’on fête le retour du printemps. Les cent cinquante élèves, assemblées dans le hall, ont élu une des leurs Reine de Mai, au scrutin secret. Elle a été choisie, non pour sa beauté ni pour sa science, mais parce qu’elle s’est fait aimer. La voici qui paraît. Ses compagnes font une double haie et tendent des palmes qui forment une voûte au-dessus de sa tête, lorsqu’elle passe. Elle est couronnée de fleurs, vêtue d’une robe archaïque, dessinée par Kate Greenaway, et parée d’une croix d’or, dessinée par Burne-Jones. Derrière elle, marche la reine de l’an passé, couronnée seulement de myosotis. Puis elle monte sur son trône, et c’est au tour de ses compagnes de défiler devant elle pour la saluer et recevoir de ses mains des cadeaux qui sont les œuvres de Ruskin, magnifiquement reliées. Il semble qu’on entende toutes ces corolles assemblées murmurer les mots qui sont là, sous les feuilles de Sésame et les lis : « Que vous le sachiez ou non, vous devez toutes avoir des trônes dans bien des cœurs et une couronne qu’on ne dépose pas. Reines vous devez toujours être, reines pour vos fiancés, reines pour vos maris et vos fils ; reines d’un plus haut mystère pour le monde au-dessous de vous qui s’incline et s’inclinera toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la femme… C’est peu de dire d’une femme qu’elle ne détruit pas les fleurs là où elle pose le pied, il faut qu’elle les ranime ! Les campanules doivent, non s’affaisser quand elle passe, mais fleurir… » Les prix ne sont pas distribués à la suite d’un concours, car le maître a horreur des compétitions. La reine en dispose souverainement. Celle-ci aura un prix « parce qu’elle est fidèle à ses amies » ; celle-là « parce qu’elle goûte la musique » ; cette autre « parce qu’elle est toujours gaie » ; cette autre enfin « parce que la Reine l’aime bien ». Et il est particulièrement piquant, dit un témoin, de voir le sourire de reconnaissance de la Reine, lorsqu’une amie préférée passe et lui baise les mains en recevant son livre. Le matin, des chants, à la chapelle, ont précédé par des hommages au roi de l’Éternité ces hommages à une reine d’un jour. Et le soir, si celle qui a reçu en prix le Ruskin Birthday Book l’ouvre à la page du 1er mai, elle n’y trouvera pas, comme dans les journaux socialistes qu’on crie au même moment dans les rues, des nouvelles de la grève universelle, des récriminations contre la loi du travail de chaque jour, mais ces mots du Maître : « Si l’on fait résolument ce qui est le devoir, avec le temps on arrive à l’aimer en le faisant. »

Sans doute c’est bien peu de chose que cette petite protestation dans un pensionnat perdu dans Londres, contre l’unanime indifférence et l’universelle laideur. Mais les élèves de ce pensionnat sont destinées à l’enseignement ; plus d’une a déjà institué, dans son école de village, la fête esthétique de Ruskin. Les fleurs de la couronne sont fanées : les semences de l’idée germent encore dix années après, au loin, jusqu’en Irlande. Et aujourd’hui, lorsque revient le 1er mai, le tableau qui se présente à toutes ces imaginations n’est pas celui d’un meeting enfumé où des hommes chauves, vêtus de noir, pédans et haineux, crient aux travailleurs de tous les pays : « Unissez-vous et ne travaillez pas ! » quelque chose comme le tableau de la Salle Graffard, de M. Béraud ; c’est une vision de paix, de joie et de belles parures ; c’est la prédication, non des docteurs socialistes, mais de la nature, dont les premiers présens ne sont dus qu’au long, pénible et obscur labeur de la plante pendant l’hiver. Elle leur enseigne, non la grève, mais le travail ; non la révolte contre les lois humaines, mais l’obéissance aux lois éternelles, que nous pouvons méconnaître, mais que nous ne pouvons pas violer.


III

L’homme qui fit de telles choses est un homme souriant jusque dans ses douleurs, sympathique jusque dans ses tyrannies, noble jusque dans ses haines. Nous l’avons vu en extase, comme un personnage de l’Angelico, dans une prairie, ébloui par les fleurs. Nous l’avons vu combattant, comme un personnage de Michel-Ange, arrêtant, de ses muscles raidis, l’effort de toute une foule. Regardons-le maintenant, comme on regarde une figure d’Holbein, au repos, si calme qu’on peut compter toutes ses rides même les plus minuscules, si ouverte qu’on peut les lire, même les plus entre-croisées. Peut-être qu’en le considérant dans sa vie privée, dans ses rapports immédiats et personnels, nous trouverons que de celui-là aussi Dante eût pu dire : « Et si le monde savait quel cœur il eut, après l’avoir beaucoup loué il le louerait plus encore… »

Mais le monde ne l’a pas su. Inquiet de cet enthousiaste qui bataillait, on l’a taxé d’intolérance, et suffoqué par sa joie naïve de se donner en témoin des beautés et des vérités qu’il annonçait, on a crié à l’orgueil. On a appelé contradictions les ardeurs de Ruskin pour toutes les vérités qu’il a cru découvrir les unes après les autres, inconstance ses affections pour toutes les grandes œuvres, tyrannie son zèle, égoïsme sa générosité. Si l’on veut être juste à la fois et compréhensif, on appellera tout cela d’un seul mot qui explique tout Ruskin et qui est le troisième grand trait de sa physionomie : la franchise.

Être (ὲλεύθερος), liber ou franc, dit-il quelque part, c’est d’abord avoir appris à gouverner ses passions, et alors, certain que sa propre conduite est droite, y persister envers et contre tous, contre l’opinion, contre la douleur, contre le plaisir. Défier l’opinion de la foule, la menace de l’adversaire et la tentation du diable, tel est chez toute grande nation le sens du mot : être libre, et la seule condition pour obtenir cette liberté est indiquée dans un seul verset du psaume 119 : « Je marcherai en liberté parce que j’ai cherché tes préceptes. » Cette rude franchise, quand il l’applique aux autres, lui fait perdre quelquefois toute mesure et oublier toute politesse. Comme quelqu’un lui dit que ses ouvrages l’ont beaucoup amusé, il répond durement : « Cela m’est bien égal qu’ils vous aient amusé ! Vous ont-ils fait du bien ? » À une dame, présidente d’une société pour l’émancipation de la femme, qui lui demande son appui, il répond en français : « Vous êtes toutes entièrement sottes dans cette matière. » À des étudians de Glascow qui veulent l’élire recteur contre M. Fawcett et le marquis de Bute, mais qui sollicitent de lui une explication sur ses idées politiques, qui désirent savoir au moins s’il est avec M. Disraëli ou avec M. Gladstone, il écrit : « Que diable avez-vous à faire, soit avec M. Disraëli, soit avec M. Gladstone ? Vous êtes étudians à l’Université et vous n’avez pas plus à vous occuper de politique que de chasse au rat ! Si vous aviez jamais lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me soucie pas plus de M. Disraëli ou de M. Gladstone que de deux vieilles cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en Angleterre, pour Dieu et pour la Reine ! » Tout ce qu’il pense, il le dit, sans souci de l’effet produit, sans ménagement pour ses propres admirateurs. Une lettre bien caractéristique à cet égard est celle qu’il écrivait à un révérend endetté pour avoir bâti une église à Richmond et qui s’était avisé de le solliciter.


Brantwood, Coniston, Lancahire, le 19 mai 1886.
Monsieur,

Vous me faites rire en vous adressant à moi, qui suis précisément l’homme du monde le moins disposé à vous donner un farthing ! La première chose que je dise aux hommes et aux enfans qui se soucient de mes conseils est : « Ne faites pas de dettes ! Mourez de faim et allez au ciel, — mais n’empruntez pas. Essayez d’abord de mendier, — je ne défendrais pas, si c’était réellement nécessaire, de voler. Mais n’achetez pas de choses que vous ne puissiez payer !

Et de toutes les espèces de débiteurs, les pieuses gens qui bâtissent des églises sans pouvoir les payer sont les plus détestables fous, à mon avis. Ne pouvez-vous pas prêcher et prier derrière une haie ou dans une carrière de sable, ou dans une charbonnière, d’abord ?

Et de toutes les variétés d’églises qu’on bâtit ainsi sottement, les églises bâties avec du fer sont pour moi les plus damnables.

Et de toutes les sectes de croyans, Hindous, Turcs, idolâtres de plumes, et adorateurs de Mumbo Jumbo, de soliveaux et de feu, qui ont besoin d’églises, votre moderne secte évangélique anglaise est pour moi la plus absurde, la plus entièrement inacceptable et insupportable ! Toutes choses qu’on aurait pu trouver dans mes livres, — et toute autre secte que la vôtre l'eût fait, — avant de me donner la peine de le récrire.

Toujours, néanmoins, et en disant tout cela, votre fidèle serviteur,

John Ruskin.


Voilà le côté abrupt de cette franchise, où il pousse plus de ronces que d’herbes bienfaisantes et nourricières. Encore faut-il noter que le maître ne se ménage pas plus lui-même qu’il ne ménage les autres. Bien souvent, dans les Præterita, il parle des « folies et des absurdités » de sa jeunesse ; il raille le style pompeux des Modern Painters et du temps où s’il avait à dire à quelqu’un que sa maison brûlait, il n’eût jamais dit : « Monsieur, votre maison brûle, » mais : « Monsieur, la demeure dans laquelle je présume que vous avez passé les plus belles années de votre vie est consumée par les flammes… » Il réimprime hardiment ses textes défectueux, tout en confessant ses erreurs, et, ayant parlé de M. Gladstone avec le sans-gêne que l’on sait, sans bien le connaître, il efface d’une édition suivante les phrases violentes, mais laisse un espace blanc, en souvenir du jugement injuste, dit-il, qu’il a porté. Il se rend justice à lui-même et à la vanité de la littéraire. En 1870, lorsque ses amis l’adjurent d’écrire au roi de Prusse pour détourner les canons allemands des cathédrales gothiques de France, qu’il admire par-dessus toutes, il s’y refuse, appelant ses amis de « vains amis qui s’imaginent qu’un écrivain a quelque pauvre pouvoir d’intercession » auprès du souverain pratique de la Germanie. Toutefois, il souscrit largement pour le fonds des subsistances pour Paris, avec l’archevêque Manning, John Lubbock et Huxley. Enfin, le jour où il lui semble que la critique d’art ne peut sérieusement améliorer l’art d’un pays, ni même rendre l’impression d’autre chose que des œuvres médiocres, il ne songe pas un instant qu’on pourra retourner cet aveu contre lui, contre les trente volumes où il a mis sa vie, et il proclame hautement ce qu’il vient de découvrir : « Vous m’avez envoyé chercher pour vous parler d’art et je vous ai obéi en venant. Mais la principale chose que j’aie à vous dire, c’est qu’on ne doit pas parler sur l’art. Aucun vrai peintre ne parle jamais, ni n’a jamais parlé beaucoup de son art. Le plus grand ne dit rien… » C’est là une des nombreuses phrases de ses livres qui ont fait crier à la contradiction et considérer le Maître des Pierres de Venise comme un Bonghi ou un Chamberlain de l’esthétique. Et en effet il s’est contredit, parce qu’il a pensé des choses différentes sur le même sujet à différentes époques. Nous en sommes tous là, seulement nous ne les disons point. Puis nous ne commençons pas, d’ordinaire, à imprimer dès quinze ans, et ceux d’entre nous qui écrivent encore à soixante-huit ans avec toute leur vigueur d’esprit sont rares. Ruskin s’est hâté de dire ce qu’il pensait, sans retenue, et il n’a cessé de penser. Il n’a pas attendu pour écrire d’être sûr que ses idées fussent fixées, et plus tard il ne s’est point privé d’écrire quand il s’est aperçu qu’elles ne l’étaient point. Partout où il a cru voir luire une lumière nouvelle, il a marché vers elle. S’étant parfois avancé sans prudence, il a reculé sans honte, n’ayant en vue qu’une chose : la vérité. Sa faiblesse serait le lot de bien des auteurs s’ils avaient sa franchise. Chacun de nous se contre pense ; ne le blâmons pas trop s’il s’est contredit.

Mais voici où sa franchise devient bienfaisante. C’est lorsqu’elle lui ouvre les yeux sur les misères qui environnent la tour d’ivoire du dilettante, de l’esthéticien, et sur le devoir précis où il est de sortir et de les secourir. Nous avons vu le côté de la franchise qui mène à la diatribe : voyons celui qui mène à la charité. En mars 1863, se trouvant dans les Alpes, à Mornex, au milieu de paysages reposans et splendides, Ruskin s’interroge et se demande s’il a le droit de jouir en paix de sa passion pour la nature. Il écrit à un ami :

La solitude est très grande et cependant la paix dans laquelle je vis à présent est seulement semblable à celle où je me trouverais si j’étais enterré dans une touffe d’herbe sur un champ de bataille arrosé de sang, car si peu que je relève la tête, le cri de la terre est dans mes deux oreilles… Je suis très mal et tourmenté entre le désir du repos et de la vie heureuse et le sens de ce terrible appel du crime humain à qui il faut résister et de la misère humaine qu’il faut secourir…

Alors il s’arrache aux contemplations égoïstes ; il songe qu’il y a des paysans dans les paysages et non pas seulement des paysagistes. Il ne regarde plus Turner. Il lit les économistes, les trouve absurdes avec leur satisfaction universelle, et va tenter en plein Manchester un fougueux assaut contre la théorie du « laissez faire, laissez passer… » Il écrit sa Fors Clavigera, lettre mensuelle adressée aux travailleurs de toutes les classes, et y développe ses doctrines sociales. Mais il n’est pas de ceux qui croient avoir agi quand ils ont parlé. Il reconnaît loyalement qu’il s’est trompé en donnant des conseils au lieu de donner l’exemple. C’est alors qu’il fonde et soutient la Saint-George’s Guild ; qu’il donne à miss Octavia Hill des maisons pour son œuvre des logemens ouvriers ; qu’il subventionne de tous côtés les entreprises sociales. Un jour vient où les cinq millions que lui a laissés son père ont disparu, transformés en bijoux dans les musées et en pain dans les taudis. Il prend alors ses Turner et les jette héroïquement dans le gouffre de la misère. Ce qui est l’occasion d’une noble manifestation de ses admirateurs, qui se cotisent pour sauver un ou deux chefs-d’œuvre du naufrage. Ils ne sauvent pas le magnifique Napoléon de Meissonier qui ornait sa chambre et qui disparaît avec le reste. Mais tant qu’il n’a pas tout donné, il ne croit pas avoir assez fait encore, ni payé sa « rançon ». La terrible franchise qui, chez lui, a toute liberté s’exhale en termes très vifs : « Je suis là, essayant de réformer le monde, dit-il un jour à un de ses amis dans son appartement d’Oxford, et cependant je devrais commencer par moi-même. J’essaie de faire l’œuvre d’un saint Benoît, mais il faudrait que je fusse un saint. Et cependant je suis là à vivre entre un tapis de Turquie et un Titien et à boire autant de thé — là-dessus il en prit une seconde tasse, — que je puis en avaler ! »

Il devait porter cette éclatante et pénétrante loyauté d’observation dans les profondeurs de la conscience et du cœur, là où sont les sentimens inavoués et les doutes inexplorés, là où toute lumière blesse et où toute blessure tue. Il devait l’appliquer aux deux choses qui souffrent le moins l’analyse : la foi et l’amour. Son premier amour, il l’a disséqué dans ses Præterita en termes froids et mordans comme l’acier : « J’admire, s’écrie-t-il avec le regret d’un passionné, quelle sorte de créature je serais devenu, si à ce moment l’amour avait été avec moi au lieu d’être contre moi, si j’avais eu la joie d’un amour permis et l’encouragement incalculable de sa sympathie et de son admiration ! » mais il ajoute aussitôt loyalement envers la destinée : « De telles choses ne sont pas permises dans ce monde. Les hommes capables de la plus haute passion imaginative sont toujours secoués par elle sur des vagues furieuses. Ceux qui peuvent y trouver une eau tranquille et non brûlante sont d’une autre espèce… » — Sa foi, il croyait la posséder encore, sinon telle qu’il l’avait puisée dans la lecture des Psaumes sous les groseilliers de Herne Hill, du moins telle que son admiration pour Georges Herbert et les Vaudois l’avait faite. Il se rappelait bien qu’un dimanche, à Gap, il avait « rompu le sabbat », en ascensionnant, après le service, dans les montagnes aimées. Et cette victoire de sa passion pour la nature sur ses devoirs religieux lui était demeurée un souvenir cruel. Douze ans après, il avait osé dessiner le dimanche. Puis le dégoût des étroitesses des sectes, qu’on lui avait appris à aimer, la vue de plus en plus nette des beautés esthétiques du catholicisme qu’on lui avait appris à abhorrer, les doutes que la science sème sur nos chemins à tous, l’avaient plongé dans cette incertitude que Mallock, son disciple, a dépeinte dans sa New Republic : Suis-je un croyant ? Non, car je suis un sceptique, aussi. Autrefois je pouvais prier chaque matin et j’allais à mon travail de la journée, raffermi et réconforté. Mais maintenant je ne peux plus prier. Vous avez emporté mon Seigneur et je ne sais où vous l’avez mis… » C’est au plus dur moment de cette torture incessante, mais inavouée, que par un étrange hasard, l’amour vint le forcer à voir clair en lui-même et à faire de sa franchise l’usage qu’il redoutait le plus. Il était à Oxford. Une jeune femme pour laquelle son attachement était connu et qui passait même pour sa fiancée, se mourait. Elle avait des sentimens religieux qui s’étaient réveillés durant les dernières années de son existence et, depuis longtemps déjà, elle ne voulait plus songer au mariage projeté avec « l’incrédule ». Il demanda à la revoir. Mourante, elle lui fit faire à son tour cette question : « Êtes-vous au moins encore assez croyant pour dire que vous aimez Dieu plus que moi ? » — Il regarda attentivement à l’horizon de sa pensée. Comme le marin durant une traversée obscure, il ne voyait briller aucun feu de salut, ni sur les rives du Presbytérianisme qu’il venait de quitter, ni sur celle du « Christianisme catholique »[3] où il allait aborder quelques années plus tard. Loyalement, héroïquement, il répondit : Non ! Et la porte resta fermée sur lui.

L’homme qui se dénonce à lui-même si franchement ses propres faiblesses n’hésite pas à se réjouir de son œuvre quand il la croit bonne. Et c’est encore de la modestie, sinon comme l’entend l’hypocrisie mondaine, du moins comme on peut l’entendre avec lui. Pour Ruskin, en effet :

La modestie ne consiste nullement à douter de sa propre capacité ou à hésiter à soutenir son opinion, mais à bien comprendre la relation qu’il y a entre ce dont on est capable et ce dont les autres sont capables, à mesurer exactement, et sans l’exagérer, sa propre valeur. Car modestie est la vertu des modes ou limites. Arnolfo reste modeste en disant qu’il peut bâtir un beau dôme à Florence. Dürer aussi en écrivant à quelqu’un qui a trouvé une faute dans son œuvre : « Cela ne peut pas être mieux fait, » car il le voyait clairement, et dire autrement eût été manquer de franchise. La vraie modestie admire d’abord les autres avec ses yeux pleins d’émerveillement ; elle est si enchantée d’admirer les rouvres des autres qu’elle ne prend pas le temps de se lamenter sur les siennes ; et ainsi, connaissant le doux sentiment du contentement, sans tache, elle ne craint pas de se complaire à sa propre droiture comme à celle des autres, mais dit simplement : « Que ce soit de moi, ou de vous, ou de tout autre, peu importe ! Cela aussi est bien. »

En écrivant ces lignes, Ruskin a cru graver sa pensée : il a reflété sa physionomie. Car nul ne fut moins avare d’admiration, ni plus prodigue d’encouragement. Les Modern Painters furent «respectueusement » dédiés non à un prince, non à un grand écrivain, mais « aux paysagistes de l’Angleterre, par leur sincère admirateur. » « Si vous comparez, dit très bien M. Collingwood, la carrière de Ruskin, comme critique, à celles des Jeffries et des Giffords, vous trouverez que s’il a fait des erreurs, ce furent toujours celles d’encourager trop facilement, jamais de décourager trop vite. » Ce n’est peut-être pas là un titre aux yeux de nos jeunes critiques, fort enclins à condamner d’un trait de plume le résultat de toute une vie de travail chez un artiste, mais c’est une leçon pour eux. Si, par hasard, Ruskin se croyait en conscience obligé de maltraiter un artiste dont il estimait le caractère, il le maltraitait, mais en même temps il lui écrivait une lettre particulière pour lui en exprimer ses regrets et lui témoigner l’espérance que « cela ne ferait aucune différence dans leur amitié ». Ce qui lui attira cette réponse d’un de ces artistes : « Cher Ruskin, la première fois que je vous rencontrerai, je vous assommerai, mais j’espère que cela ne fera aucune différence dans notre amitié. »

L’entrain et la naïveté de ses admirations sont proverbiales. À chaque artiste nouveau qu’il étudie, à chaque œuvre importante qu’il analyse, il prescrit à ses auditeurs de se souvenir que cet artiste est le plus grand qui ait jamais vécu, cette œuvre la plus parfaite, sans lui-même se souvenir qu’il a déjà donné cette place unique à cent autres de la même espèce. Pendant un certain temps ce fut une mode, à Oxford, parmi les profanes, de demander aux ruskiniens : « Quel est le plus grand peintre de tous les siècles, aujourd’hui ? Hier, c’était Carpaccio… » Le professeur s’enthousiasmait aussi pour les œuvres de ses élèves, leur attribuant mille mérites imaginaires, déclarant, par exemple, qu’il avait rencontré une jeune Américaine qui dessinait admirablement, si bien qu’après avoir dit jadis qu’aucune femme ne pourrait bien dessiner, il était tenté de penser que nul ne pourrait dessiner, sinon les femmes. Et le même jour, il avait découvert deux jeunes Italiens à ce point pénétrés de l’esprit de leur art primitif que « jamais mains semblables ne s’étaient posées sur un papier depuis Luini et Léonard… » Cet enthousiasme s’exhale quelquefois en éclats comiques. On conçoit quel est le dédain du maître pour l’instruction qu’on donne d’ordinaire dans les écoles populaires, pédante et dogmatique, sans souci de former l’habileté manuelle et d’exciter le goût esthétique chez l’ouvrier. Un jour, un maçon occupé à bâtir quelque annexe à Brantwood manque d’argent et lui demande une avance. Ruskin la lui donne, puis lui présente un reçu pour qu’il le signe. Beaucoup d’hésitation et d’embarras suivent ce geste si simple, et l’ouvrier finit par dire, en son dialecte : « Ah mun put ma mark ! » Il ne savait pas écrire ! Alors Ruskin se lève, tend les deux mains au maçon stupéfait et lui dit : « Je suis fier de vous connaître ! Je comprends maintenant pourquoi vous êtes un parfait ouvrier ! »

À certains de ces traits, inattendus et paradoxaux, on pourrait parfois s’imaginer que la physionomie du maître est un masque et son originalité une parure dont il s’enveloppe, à la façon des Esthètes, ses ennemis personnels, qu’il a très fort et très constamment blâmés. Il n’en est rien. Sa franchise, en même temps qu’elle lui inspira les plus absolues contradictions et les plus étranges violences, l’a gardé de toute affectation. Aucun homme ne vécut plus bourgeoisement de la vie de famille, de gentleman farmer, de voisin aimable et attentif, conservant sa glacière bien froide et sa serre bien chaude pour donner de la glace ou du raisin aux habitans du village, lorsqu’ils en ont besoin, mais ne mettant rien ni dans son costume, ni dans ses manières, ni dans sa maison qui puisse les étonner. Aucune recherche « esthétique » de mobilier, ni d’architecture. Il vit dans les meubles d’acajou de ses parens. Lorsqu’il a fait construire le moulin de Saint-Georges, à Laxey, il a songé à ce qu’il fût solide et confortable, pour remplir honnêtement son métier de moulin et n’y a mis aucun ornement. Sa propre habitation de Brantwood est simple, carrée, commode, tapissée de plantes grimpantes, mais sans aucune recherche de style. Rien n’y est de mauvais goût, mais rien n’y est affecté.

Cette simplicité souriante et cette modestie personnelle ont frappé, de tous temps, ceux qui l’ont approché, dans l’intimité. « Je vous dirai, écrit M. James Smetham à un ami — après une visite à Denmark Hill, en 1858 — qu’il a une grande maison avec une loge, un valet de chambre, un valet de pied et un cocher et de grandes salles, resplendissantes de tableaux, principalement des Turner. Son père est un beau vieux gentleman avec un gros toupet de cheveux gris, des sourcils tout hérissés et en éveil, qui a une manière confortable de venir à vous avec ses mains dans ses poches et de vous mettre à votre aise, en répondant à vos remarques : « Oui, les œuvres en prose de John sont assez bonnes. » Sa mère est une vieille dame de soixante-quinze ans, haute en couleur, digne et fort richement vêtue, qui connaît Chamonix mieux que Camberwell, évidemment une bonne vieille dame. Elle malmène « John » et soutient ses propres opinions, le contredit ouvertement ; et il reçoit tout cela avec un respect doux et une gentillesse qui font plaisir à constater. — Je voudrais pouvoir vous reproduire une bonne impression de « John » et vous donner l’idée de sa parfaite douceur et modestie. Certainement il s’emporte parfois en faisant une remarque, et en vous contredisant, mais seulement parce qu’il croit que c’est la vérité, sans aucun air de dogmatisme ou de vanité. Il est différent at home de ce qu’il est dans une conférence, devant un public mélangé, et il y a une spirituelle douceur dans l’expression à demi timide de ses yeux ; et en vous saluant comme en buvant avec un (si j’ai bien entendu) : « À votre santé ! » il avait un regard qui m’a suivi… un regard comme mouillé de larmes… »

Mais, dans une conférence, en public, il ne charme pas moins ses auditeurs par cette espèce de magnétisme personnel, qui lui fit tant d’amis parmi les ouvriers de Londres ou les paysans de Coniston. Regardons-le monter dans la chaire d’Oxford, en 1870 par exemple. Depuis longtemps la salle est bondée, tous les coins pris d’assaut par les étudians qui, pour l’entendre, ont déserté les autres cours, ou leurs luncheons, ou, ce qui est à peine croyable, leur cricket. Il y en a dans les fenêtres, il y en a sur les armoires. Çà et là des dames, parfois aussi nombreuses que les étudians, des Américaines qui ont passé l’Atlantique pour voir celui que Carlyle appelle l’ethereal Ruskin. Les portes restent ouvertes, bloquées par la foule qui reflue au dehors. Quand le maître paraît, tout Oxford l’acclame. Ceux qui ne l’ont jamais vu se hissent sur la pointe du pied et aperçoivent un homme grand et svelte qu’un cortège de disciples accompagne, comme un philosophe d’Athènes. Ce n’est peut-être pas très régulier, mais il semble occuper la chaire de l’irrégularité. Les cheveux, longs et touffus, sont blonds ; les yeux, d’un bleu lumineux, changeans comme les flots, la bouche fine, ironique, plus mobile que l’arc qui lance le trait, le teint vif, les sourcils forts. Toute la physionomie également faite pour l’enthousiasme et le sarcasme, pour refléter la passion qui consume ou la contemplation qui apaise : figure de batailleur et d’extasié. Il salue légèrement et cérémonieusement, échange des signes avec ses amis épars dans l’assistance, dispose autour de lui une foule de petites choses bizarres : des minéraux, des monnaies, des dessins, des photographies, des « diagrammes », comme il les appelle, pour servir à sa démonstration, puis il rejette sa longue robe noire de professeur et il semble que son orthodoxie universitaire s’en aille avec elle. Il apparaît vêtu d’une redingote bleue, avec des poignets blancs épais, un col entonnoir, à la Gladstone, une lourde cravate bleue, sa marque distinctive, tenue simple d’ailleurs, sans bagues ni breloques, mais d’une élégance grave et surannée.

Il parle et tout d’abord on croit qu’un clergyman s’est introduit dans la salle et fait une lecture sacrée. C’est qu’il lit en effet des passages écrits avec soin : il cadence ses phrases, balance ses périodes, contient ses mains, éteint ses regards. Peu à peu toutefois, en se relisant, il se ranime. Son exaltation lui revient comme au jour où il écrivit. Il oublie de regarder les feuilles mortes qui sont là, sur sa table, et regarde les figures vivantes des auditeurs. L’approuvent-ils jusqu’ici ? Il ne peut continuer sans le savoir. Il le leur demande, leur fait lever les mains en signe d’assentiment. Enhardi, il attaque le fond du sujet, improvise, s’arrête, montre ses diagrammes. C’est, par exemple, une tête de lion d’un sculpteur pseudo-classique, à laquelle il oppose une tête de tigre du Zoological garden, dessinée par Millais. À la vue des contrastes, on éclate de rire. Mais ce n’est point assez : il faut donner une idée pittoresque des choses. Alors le maître se livre : il perd toute retenue. S’il parle sur les oiseaux, il contrefait celui qui s’envole et celui qui se pavane. S’il explique que la gravure est l’art de l’égratignure, il imite le chat donnant un coup de griffe. L’auditoire huerait tout autre que lui, mais on sent qu’il agit sous l’empire d’une idée. Il ne déclame pas : il clame sa vérité, celle qu’il a découverte tout à l’heure : il ne se montre pas, il démontre. Il entasse les observations : il multiplie les argumens. Botanique, géologie, exégèse, philologie, tout lui est bon pour prouver sa thèse. À ce moment il ne plaide plus : il prophétise, et les gens qui prennent des notes renoncent à les coudre entre elles. Il a perdu son plan, mais il a gagné son auditoire. Cette série confuse de pensées claires et ingénieuses, intrigue et subjugue. Est-ce instinct ? Est-ce science ? Est-ce rouerie ? Est-ce génie ? On ne sait, mais on écoute et l’on suit avec joie, quoique dans des cahots perpétuels, cette route qui tourne sans cesse, et, à chaque tournant, nous fait apercevoir une vallée nouvelle, un horizon inattendu. Enfin l’on sent qu’on arrive, qu’on s’élève, la vue s’étend de plus en plus, et au milieu des applaudissemens la conférence, commencée sur un détail microscopique, finit sur une idée générale. — De l’humble village caché au creux d’un vallon, votre guide, l’edelweiss au chapeau, vous a conduit sur quelque haut sommet d’où l’on découvre le monde…

Mais le guide, un jour, s’est arrêté au pied de ces montagnes tant de fois conquises. Et voici comment apparaît maintenant le vieillard dont la voix ne retentit plus en public, vu dans sa retraite de Brantwood adossée à des rochers et à des bois sauvages (brant-wood), au bord du lac de Coniston où il est venu vivre après la mort de ses parens, parce que rien n’y trouble ses rêves : « Ruskin, écrit miss Thackeray Ritchie, me paraît avoir été moins pittoresque jeune homme que maintenant dans ses derniers jours. Peut-être les cheveux gris ondoyans lui vont-ils mieux que les sombres boucles, mais les yeux ardens, parlans, doivent avoir été les mêmes, ainsi que les tons de cette voix délicieuse avec sa prononciation légèrement étrangère de l’ « r » qui nous sembla si familière la seconde fois qu’il nous reçut à Coniston, longtemps, longtemps après notre première rencontre. Le voyant après quinze ans, je fus frappée par le changement en mieux qui s’était fait en lui, par l’aspect brillant, éclatant, sauvage, qu’un homme acquiert en vivant parmi les bois et les montagnes et les pures brises… Ce soir-là, le premier que nous passâmes à Brantwood, les salles étaient éclairées par les rayons obliques du soleil couchant que reflétait le lac. Mme Severn (la cousine de Ruskin) s’assit à sa place, derrière une fontaine à thé, d’argent, tandis que le maître de la maison, tournant le dos à la fenêtre, dispensait cet aliment spirituel et temporel que peuvent seuls se figurer ceux qui ont été ses hôtes : du beau pain de froment et des gâteaux écossais en couronnes et en croissans craquans ; et une truite du lac et des fraises telles qu’elles croissent seulement sur les pentes de Brantwood. Étaient-ce là des coupes de thé seulement ou des coupes de fantaisie, de sentiment, d’inspiration ? Et tout en croquant et en buvant à longs traits, nous prêtions l’oreille à un certain chant impossible à décrire, passant des notes graves qui le commencèrent aux vibrations les plus douces et les plus charmantes… Comment se rappeler une jolie causerie qui est finie ? Vous pouvez vous rappeler la chambre où elle eut lieu, la forme des fauteuils, mais la causerie prend des ailes et disparaît… Le texte était que les fraises doivent être mûres et douces, que là était un critérium qu’on pouvait appliquer aux qualités de chaque détail de la vie, et ce critérium, avec une certaine malice gracieuse, hospitalière, spirituelle, impitoyable, il commença de l’appliquer à une chose, à une personne et à une autre, aux toilettes, aux alimens, aux livres… »

Ce grand charmeur a déjà ses légendes. On dit qu’un jour, étant entré par hasard chez un joaillier, à Londres, il fut reconnu et qu’on étala devant lui toutes les pierres précieuses en le priant d’en révéler les mystères. Alors debout, au milieu des acheteuses attentives, l’auteur de Deucalion parla. Il parla avec la science du nain qui ravit l’or du Rhin, mais avec le charme des ondines qui le gardaient. Il dit et le secret du rubis — en héraldique gueules — qui n’est autre chose que la rose persane, couleur d’amour, de joie et de vie sur la terre, empruntant son éclat à la fleur dont le bouton servit de modèle à l’alabastre de parfum versé par Madeleine aux pieds du Sauveur ; et le secret du saphir — en héraldique azur — qui est le type de l’amour et de la joie dans le ciel, même pierre que le rubis, mais autre couleur : « sous ses pieds était une plinthe de saphir » dit l’Écriture ; et le secret de la perle, qui est la soumission de la lumière, symbole de la patience, couleur de la colombe qui apporte la nouvelle que les eaux sont soumises — la Marguerite, en héraldique normande — le gris, couleur inférieure en blason, mais d’un grand prix, car l’humilité ouvre les portes du paradis et l’on a dit que les murs en étaient de jaspe, mais que chaque porte était formée d’une perle. Il conta leurs naissances obscures et lentes au sein de la terre ou des mers, puis se tournant vers les belles mondaines, il leur dit quelque chose comme ceci : « Est-ce sensé de mettre nos affections en ces pierres, de les aimer, de les tenir pour précieuses ? Oui, certainement, pourvu que ce soient elles que nous aimions et que nous tenions pour précieuses, elles et non nous-mêmes. Adorer une pierre noire parce qu’elle est tombée du ciel peut ne pas être tout à fait sage, mais c’est à mi-chemin de la sagesse, qui est d’adorer le ciel même. Il n’est pas tout à fait fou de penser que les pierres voient, mais il l’est tout à fait de penser que les yeux ne voient pas. Il n’est pas tout à fait fou de penser que le jour où l’on réunira les joyaux, les murs du palais seront maçonnés de vie sur eux comme sur leur pierre angulaire, mais il est fou de croire que le jour de la dissolution, les âmes, du globe tomberont en poussière, avec l’émeraude, et qu’aucune spiritualité ne restera, impavide, sur les ruines. Oui, belles dames, aimez les bijoux et prenez soin d’eux, mais aimez vos âmes plus encore et prenez-en soin pour le jour où le Maître rassemblera tous ses joyaux ! »

Les belles clientes du joaillier écoutaient encore ces paroles que ne leur avait dites aucun de leurs danseurs : le prophète n’était plus là. Il s’était acheminé vers un grill-room, et comme, tout en lunchant, il continuait de parler, peu à peu les assistans laissèrent leurs sandwiches et leurs buns et se groupèrent autour de lui, silencieux, pour recevoir cet aliment spirituel qu’il leur dispensait. — Ainsi la légende veut qu’il n’ait pas enseigné seulement dans les synagogues, mais aussi sur les places publiques, au milieu de la vie profane et de ses soins vulgaires. Elle veut aussi qu’il apparût soudainement là où il y avait une âme d’artiste à réconforter, un enthousiasme à ne pas laisser éteindre. Un matin, au Louvre, deux lecteurs assidus de ses œuvres, mais ignorans de ses traits, se trouvaient devant les Pèlerins d’Emmaüs que l’un d’eux s’appliquait à copier. Un vieillard s’approche, lie conversation, leur parle du tableau de Rembrandt, leur avoue qu’il l’a copié lui-même autrefois, s’anime, semble rajeunir au souvenir des grandes époques de l’art, et voici que dans ses yeux passe un éclair qui les fait frissonner… Puis il les invite à déjeuner à son hôtel et ce n’est qu’en rompant le pain qu’ils découvrent que le Maître est devant eux : Ruskin ! Et sûrement ils se disent en s’en allant, comme les pèlerins du vieux tableau qu’ils contemplaient deux heures auparavant : « Notre mur n’était-il pas ardent quand il parlait et qu’il nous expliquait les Esthétiques saintes ? »

On conte enfin qu’une nuit, à Rome, Ruskin rêva qu’il était devenu frère franciscain et qu’il se dévouait à cette grande communauté qu’il a célébrée dans son chapitre sur Santa Croce. Peu de temps après ce songe, comme il montait l’escalier du Pincio, il s’entendit implorer par un vieux mendiant assis sur les marches. Il lui donna son offrande et allait continuer sa route lorsque le mendiant lui saisit la main pour la baiser. Ruskin alors se penche vivement et embrasse le vieillard. Le lendemain, il voit entrer chez lui ce loqueteux, les larmes aux yeux, qui le prie d’accepter une relique précieuse, un morceau de drap brun, ayant appartenu, assure-t-il, à la robe de saint François. N’était pas le saint lui-même, dit un biographe, qui était apparu à son disciple dans l’art d’interpréter les voix de la nature ? Quoi qu’il en soit, Ruskin se rappela son rêve et courut aussitôt en pèlerinage au couvent du saint d’Assise. Il ne pouvait mieux choisir son patron, et nous ne pouvons l’assimiler à un plus pur modèle. Comme saint François, Ruskin fit de jolis miracles. Il fit écouter sa philosophie non des oiseaux à la vérité, mais des femmes du monde, ce qui est peut-être plus difficile. Il ne fit pas pousser des roses sur la neige, mais il mit dans les froides âmes britanniques ces fleurs vermeilles de l’enthousiasme qu’on est maintenant surpris d’y rencontrer. Il ne commanda pas aux saisons, mais un jour qu’il avait demandé que les artistes fissent des pommiers en fleurs, toutes les murailles de l’Academy se couvrirent de pommiers en fleurs. On le raconte ainsi du moins, et le souvenir attendri que le Maître a laissé chez les uns, les sourires extasiés qu’il a semés sur les lèvres des autres, ont peut-être fait naître bien des légendes. Mais ce n’est pas un sort commun, même chez les grands hommes, que de s’envelopper vivans du voile gracieux des légendes. Les nuages ne s’assemblent d’ordinaire qu’autour des plus hauts sommets.

Peut-être le sommet de Coniston nous paraîtra-t-il plus haut encore, quand le temps aura aux nuées profanes de la fiction ajouté sa suprême et sainte obscurité. Peut-être alors les touristes innombrables, pour lesquels Ruskin changea en pains les pierres de Venise et en fleurs les joyaux de Pallas Athéné, voudront-ils voir le lieu où a vécu l’homme qui fit vivre tant d’âmes, où a brillé le feu où se sont allumés tant de flambeaux. Peut-être alors les chemins de fer qu’il a si fort combattus y amèneront-ils de toutes les parties du monde ces pèlerins de l’Esthétique. Les Guides qu’il a si fort raillés marqueront d’un astérisque la demeure du prophète de Brantwood et cet astérisque sera, sous sa forme moderne, l’étoile qui conduira les savans et les riches à ce berceau de la religion nouvelle où il a déjà convié les bergers. Peut-être enfin, si comme tout nous le fait craindre, le laid triomphe avec la science sa complice, et l’économie politique son alliée, nous considérerons comme un personnage fabuleux celui qui lutta seul, contre tout un monde, non pour la vérité qui a ses prophètes, non pour la justice qui a ses apôtres, non pour la religion qui a ses martyrs, mais pour celle de toutes les idées qui n’a pas eu d’autres champions et ne connaîtra peut-être plus d’autres victoires, — pour la beauté.

Robert de la Sizeranne.

  1. Voir notamment W.-G. Collingwood, The Life and Work of John Ruskin with portraits and other illustrations in two volumes ; Londres, 1893, et The Art teachinq of John Ruskin ; Londres, 1891. — Edward-T. Cook, Studies in Ruskin ; Londres, 1891, et Handbook to the National Gallery including notes collected from the works of Mr Ruskin ; Londres, 1889. — Miss Anne Thackeray Ritchie, Records of Tennyson, Ruskin and Browning ; Londres, 1893 ; The Ruskin Birthday Book ; Londres, 1883. T.-J. Wise et J.-P. Smart, The Bibliography of the writings of John Ruskin. — Miss A.-M. Wakefield, Ruskin on music.- William Jolly, Ruskin on education. — William White, A descriptive Catalogue of the Ruskin Museum, Sheffield. — William E.-A. Axon, John Ruskin. A bibliographical Biography, 1879. — William Smart, John Ruskin, his life and work, 1880. — Edmund J.-Baillie, John Ruskin, Aspects of his thought and teachings, 1882. — W. Smart, A Disciple of Plato, a critical Study of John Ruskin, 1883. — J. Marschall Mather, John Ruskin, 1883. — William Marwick, the Ruskin Reading-Guild Journal, 1889 et Igdrasil, 1890. — W.-H. Mallock, the New Republic. — H.-W. Acland, The Oxford Museum Ruskin ; Londres, 1893. — Frederic Harrison, Ruskin as a master of prose. Nineteenth Century, 1895.
  2. Voyez la Revue du 1er octobre 1894
  3. Dans le sens le plus large. Il est évident qu’il ne s’agit pas ici de l’Église catholique romaine.