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La Religion au Japon. La rivalité du Shinto et du bouddhisme, le dogme chrétien devant les philosophes japonais

La Religion au Japon. La rivalité du Shinto et du bouddhisme, le dogme chrétien devant les philosophes japonais
Revue des Deux Mondes3e période, tome 14 (p. 297-341).
LA
RELIGION AU JAPON

On ne sait rien d’une nation, tant qu’on n’a pas scruté les ressorts secrets de sa vie morale et analysé les forces organiques dont un examen superficiel ne montre que les résultats. Sous les apparences extérieures, qui ne sont que des indices, l’observateur est impatient de découvrir les principes d’action, comme, sous l’enveloppe épaisse des muscles, l’anatomiste met à nu le réseau des nerfs. Après avoir essayé une tâche de ce genre à propos de la littérature dramatique et de la législation, nous voudrions interroger à leur tour les manifestations religieuses du Japon, pour en tirer une conclusion touchant la valeur morale et le génie intime du peuple japonais. Quelle étude semble au premier abord promettre plus d’enseignemens immédiats? N’est-ce pas dans les objets de son adoration, comme dans un miroir grossissant, qu’une nation aime à s’admirer elle-même, telle qu’elle est, ou plutôt telle qu’elle prétend être? L’homme fait ses dieux à son image. Pour beaucoup de peuples, le caractère national et le caractère religieux se confondent en un seul qui forme leur originalité dans la famille humaine. Qui pourrait concevoir dépouillés de leurs croyances le peuple d’Israël, les conquérans arabes, la catholique Espagne, l’Angleterre protestante? La foi et l’esprit de la race se sont si bien mariés ensemble qu’il devient impossible de discerner leur rôle particulier dans la genèse nationale, et que l’un ne peut échapper aux vicissitudes qui altèrent l’autre.

Il faut remonter à des époques et à des origines diverses pour retrouver les élémens de l’histoire religieuse du Japon. Pendant de longs siècles, le culte primitif, sorte de paganisme borné que nous étudierons sous le nom de shinto, régna sans partage. Au VIe siècle de notre ère, les doctrines bouddhistes se répandirent avec rapidité

et prirent possession du pays sans cependant anéantir l’ancienne croyance indigène. Avant même l’introduction du bouddhisme, les théories philosophiques de Confucius et de Lao-tseu s’étaient fait leur place. Or il n’entre pas dans le génie oriental de proscrire les religions par la persécution : si le christianisme a été banni et persécuté, c’est moins comme hérésie que comme danger politique; en général, l’esprit de prosélytisme ne va pas jusqu’à l’intolérance, et la religion dominante en supporte une autre à côté d’elle, sans chercher par des efforts violens à la réduire au néant. De là vient que les différentes croyances ont vécu côte à côte pendant douze siècles, se rapprochant insensiblement les unes des autres, s’empruntant réciproquement des symboles, des pratiques, se confondant presque dans un alliage où domine manifestement le scepticisme. Séparer ces élémens confondus, indiquer l’origine de chacune des religions, ses dogmes, sa valeur propre, son effet spécial sur les progrès de la nation et ses résultats historiques, puis étudier dans la période actuelle la religion, ou, pour mieux dire, l’état des esprits au point de vue religieux résultant de cette coexistence séculaire, — exposer enfin quelles conclusions cet examen provoque sur les qualités natives ou acquises de la race japonaise, sur son aptitude pour la civilisation occidentale; tel serait le programme d’une étude qui, pour être complète, demanderait de longs développemens et dont nous nous bornerons à toucher les principaux points.


I.

Le bouddhisme, en s’introduisant au Japon, a si bien mêlé ses dogmes et ses pratiques avec le culte national, qu’il n’est pas facile de restituer dans toute sa pureté, disons même dans sa nudité, la croyance originaire. Le petit nombre de sectateurs qui demeurent encore nominalement fidèles à la religion primitive n’en ont conservé la tradition que surchargée d’élémens étrangers qui la défigurent; inutile donc de les interroger, leur ignorance complète les réduit sur ce chapitre à un silence qu’on leur a fait souvent et bien mal à propos l’honneur de prendre pour une dissimulation insurmontable. Il n’est secret si bien gardé que celui qu’on ignore, et celui-là échapperait à toutes les investigations si deux sinologues éminens, MM. Satoow et Kempermann, n’avaient pris la peine de dépouiller, pour leur arracher le mot de l’énigme, les volumineux commentaires laissés sur la religion par les érudits indigènes [1]. Si l’on veut au surplus juger de l’incertitude qu’offrent non-seulement les débuts religieux, mais encore les commencemens historiques du Japon, il suffit de se rappeler comment ces traditions sont parvenues jusqu’à nous. En 681, l’empereur Temmu résolut de faire de toutes les histoires conservées dans les diverses familles une vaste compilation destinée à former les annales du pays. Il y avait parmi ses gens une femme douée d’une mémoire extraordinaire, à qui on eut la précaution de faire apprendre par cœur tous ces récits. L’empereur étant mort avant que cette compilation ne fût écrite, son entreprise fut abandonnée pendant vingt-cinq ans. C’est au bout de ce temps seulement que l’impératrice Gemmio fît écrire sous la dictée de la vieille servante l’histoire dont sa mémoire était restée seule dépositaire. Telle est l’origine du Kodjiki, le plus ancien document écrit sur la religion et l’histoire.

Le shin-to ou la voie des dieux, nom tiré du chinois, qu’on a donné postérieurement au culte indigène pour le distinguer des croyances étrangères, semble, comme le polythéisme antique, avoir son origine dans l’adoration d’abord du soleil, puis successivement des grandes forces de la nature personnifiées. C’est là l’idée générale qui ressort des fables confuses qui en constituent la théogonie. Avant la naissance des choses, il n’existait rien que l’espace infini où vivaient à l’état de purs esprits des dieux invisibles qui n’ont d’autre réalité que celle des songes, et ne sont représentés que par des noms métaphoriques : le maître du ciel, le fils du ciel et de la terre, le fils des dieux. Ces dieux s’engendraient d’une manière mystérieuse et surnaturelle; la durée de leur gouvernement dépasse tout ce que l’esprit peut concevoir. Alors, au milieu de l’espace, surgit une chose indéfinissable, suspendue comme un nuage, d’où perça une forme semblable à une corne ou à une jeune pousse de roseau, qui ensuite s’accrut et s’étendit démesurément; ce fut le ciel. Puis une seconde forme se dessina à son tour et se trouva, par la suite incommensurable des temps, être la lune. Cependant sept générations de dieux se succédèrent par couple mâle et femelle sans commerce entre eux, et aboutirent enfin à Izanagi et Izanami, les derniers représentans de l’âge purement divin. Les célestes époux n’imitèrent pas la continence observée par leurs prédécesseurs : un jour qu’ils se tenaient sur le pont aérien situé entre le ciel et les eaux (où l’on croit reconnaître la voie lactée), l’idée leur vint de sonder la profondeur des mers; le dieu y plongea sa lance, et les gouttes qui en tombèrent quand il la retira formèrent une île (Awadsi) où ils descendirent, et qui fut le théâtre des premières amours terrestres. L’idylle qui s’ensuivit rappelle par ses détails naïfs l’embarras des héros de Longus. La déesse Izanami mit d’abord au monde un fils si mal fait qu’il fut, comme Vulcain, abandonné de ses parens et jeté à la mer, où il se sauva sur une barque et devint le compagnon des pêcheurs qui le recueillirent; puis elle eut une série d’enfans qui furent les huit grandes îles de l’empire japonais; quant aux autres, elles furent formées de l’écume de la mer, et bientôt après prirent naissance les déités innombrables qui, sous le nom de kami, peuplent le panthéon shintoïste. Le dernier des dieux qu’Izanami conçut d’une manière charnelle fut celui du feu; elle le mit au monde avec de telles douleurs qu’elle s’enfuit épouvantée dans la région des ténèbres, où son époux vint la chercher. Souillé lui-même par ce contact impur, il se livra à une purification d’où naquirent encore une foule de dieux, et en dernier lieu, de son œil gauche Amatéras, si belle et si brillante qu’elle éclairait le ciel et la terre et qu’il en fit la déesse du ciel, de son œil droit Suzan, à qui échut l’empire des mers. Ce dernier était d’un caractère si violent que, pour échapper à ses persécutions, sa sœur Amatéras se réfugia dans une caverne obscure, et le monde se trouva plongé dans les ténèbres. Les dieux ne purent la décider à en sortir qu’en accomplissant à l’entrée de la grotte des danses et des jeux, qui ont donné lieu aux rites les plus caractéristiques du culte shintoïste. Avec Amatéras commence la période des dieux actuels. Ceux-ci, issus d’une manière surnaturelle de la grande déesse, se sont transmis le gouvernement du monde pendant une période de deux millions et demi d’années, au milieu de guerres perpétuelles, et ont enfin eu pour successeur mortel Sin-mu Tenno, premier mikado (660 avant J.-C), dont l’avènement marque l’an 1 de la chronologie dite historique.

Il n’est pas besoin d’un grand effort pour retrouver dans ces différens mythes et dans beaucoup d’autres secondaires un panthéisme analogue à celui que nous présente la mythologie classique, prenant sa source dans l’adoration des forces et dans la terreur des phénomènes de la nature; mais, tandis que dans le paganisme antique l’imagination populaire semble le seul ou le principal créateur des dieux qui peuplent l’Olympe, on sent davantage dans la théogonie du shinto l’effort suivi, la pensée arrêtée de donner une antiquité immense à la nation et une origine divine à ses chefs. Faut-il supposer, pour expliquer ce phénomène, que nous ne possédons pas encore la pure tradition originaire, et qu’il ne nous est parvenu qu’une version faussée et pervertie dans un but dynastique par les compilateurs du Kodjiki? Faut-il admettre, avec beaucoup de sinologues, que le culte des kami ou génies a sa source dans la religion primitive des Chinois, avec laquelle il présente de frappantes analogies, et que la vanité nationale lui a fait subir, en l’adoptant, un travail semblable à celui qui accompagna l’introduction du culte d’Astarté en Grèce et celle du bouddhisme ici même? C’est un problème que la science n’a pas encore abordé, et dont la solution jetterait une grande lumière sur l’origine toujours indécise de la race japonaise. Quoi qu’il en soit, on devine plutôt qu’on ne distingue visiblement la retouche officielle et l’intervention théocratique dans la légende à côté du mythe spontané. Souvent au contraire celui-ci apparaît dans toute sa simplicité. La fable d’Amatéras, la déesse du soleil, cachée dans une caverne et laissant le monde en proie aux ténèbres, a un rapport direct avec le changement des saisons. D’autres, avec un sens moral très différent, reproduisent les procédés de l’imagination des peuples enfans. On songe à l’hésitation d’Hercule entre la vertu et la volupté, ou à la tradition biblique de la chute de l’homme en entendant l’aventure de Ninigi-no-mikoto. C’est le deuxième successeur divin d’Amatéras; en se promenant un jour aux environs de son palais, il rencontra une jeune fille d’une beauté merveilleuse qui lui dit s’appeler la Fleur éclose des arbres; il en tomba amoureux et demanda sa main à son père, le dieu des montagnes. Celui-ci avait une fille aînée appelée la Longue Roche, aussi laide que sa sœur était belle; il les envoya toutes deux au jeune dieu, qui ne manqua pas de choisir la plus jolie et de renvoyer l’autre à son père. Celui-ci lui dit alors : « Si je t’ai envoyé mes deux filles, c’est qu’en prenant l’aînée tu assurais aux dieux une vie éternelle, tandis qu’en prenant la cadette tu leur assurais une félicité sans bornes; mais, puisque tu as choisi la dernière la vie céleste sera désormais aussi fragile que les fleurs, et le ressentiment de la Longue-Roche en abrégera la durée. » La fille aînée symbolise par son nom même la longévité, prix d’une vie de devoir, tandis que la cadette représente l’ivresse fugitive du plaisir.

Considéré comme croyance populaire, le pur shinto se fondait sur le respect des ancêtres et d’un passé divin. De même que le mikado a pour aïeux les maîtres du ciel, les grands de sa cour font remonter leur généalogie jusqu’aux kami secondaires, dont ils ont conservé le titre, et le peuple tout entier se croit issu des dieux créateurs du Japon, de sorte que l’orgueil national et l’orgueil de famille, le respect des dieux et celui des maîtres se confondent à cette époque primitive en une seule et profonde vénération pour les puissances mystérieuses du ciel. Le mikado est plus que le pontife, c’est le représentant et l’héritier de la divinité, et comme tel c’est à lui qu’il appartient de célébrer le culte des dieux qui sont ses aïeux; c’est à lui, comme à un médiateur suprême, d’offrir au ciel les prières et les sacrifices de la terre qu’il gouverne. Dans les premiers âges, il n’y avait pas d’autre temple que le palais même du souverain, et, lorsque plus tard on en construisit de nouveaux, le vulgaire en était exclu ; le prince, émanation du ciel, avait seul charge d’âmes. Encore aujourd’hui, c’est un hommage que le souverain vient rendre à ses ancêtres lorsque chaque année, le 3 novembre, anniversaire de la mort de Sin-mu Tenno, il se rend au temple voisin du siro pour y offrir ses prières. Les premiers compagnons de Sin-mu qui se partagèrent les provinces étaient eux-mêmes des héritiers des puissances célestes et leur rendaient un hommage de descendant à aïeul; ce sont eux qui, entourés de leur nombreuse famille, célébraient le culte des dieux de leur race dans le principal temple de chaque province. Celle-ci était dédiée au kami dont les petits-fils étaient ses maîtres, et l’on retrouve encore dans chacune un temple principal (ichi no mya) consacré à ce culte.

Ainsi, tandis que le vulgaire était éloigné des autels et réduit à quelques pratiques domestiques, c’étaient les maîtres de la terre qui seuls conservaient le privilège de s’entretenir avec ceux du monde invisible. C’est à eux que les dieux avaient particulièrement confié ce soin; c’est par ces intermédiaires que leurs bénédictions pouvaient se répandre sur le monde. On peut donc distinguer à cette époque deux cultes dans le shinto : l’un est instinctif, naïf, plébéien; l’autre est officiel, liturgique, célébré par une caste laïque d’institution divine à la tête de laquelle est placé le mikado. Le gouvernement, théocratie militaire qui ne perdra son caractère hiératique que dans les guerres civiles, se réserve dès le début le prestige des communications avec le ciel, et de là vient que les rites et les emblèmes du shinto ont un sens mystérieux qui échappe à ses propres adhérons.

Au reste, rien n’est plus simple que le culte primitif, ou pour mieux dire il n’y a pas de culte, pas d’adoration, pas de cérémonies pieuses placées à des intervalles réguliers, comme dans les religions monothéistes de l’Europe. Chaque kami a une ou plusieurs journées consacrées à sa mémoire, pendant lesquelles le peuple se livre à des fêtes autour de son temple ou mya : on ne l’adore pas, on l’honore ; on se réjouit en mémoire de ses exploits. Il n’y a point de sacrifices; tout se borne à des offrandes de gâteaux, d’huile, d’oiseaux vivans, à des représentations dramatiques, à des réjouissances comme celles qu’Énée faisait célébrer en l’honneur de son père Anchise. Une particularité frappante du shinto, c’est que jamais dans les temples qui y sont consacrés on ne rencontre d’idoles. Le temple est d’une construction très simple, en bois brut, recouvert d’un toit de chaume ou de planchettes de sapin superposées de manière à imiter le chaume. On trouve invariablement avant d’y arriver le tori, sorte de portique en bois ou en pierre, composé de deux montans verticaux, qui supportent une solive horizontale relevée aux extrémités. On y monte par des escaliers de bois : à l’entrée se trouve un gong sur lequel les fidèles doivent frapper au moyen d’une grosse corde suspendue à côté pour appeler le dieu; on ne pénètre pas dans l’intérieur généralement désert, où sur une table en forme d’autel se trouvent le miroir et le gohei, attributs inséparables du shinto. Le miroir rappelle celui qui fut donné par Amatéras à ses descendans quand elle les envoya pour gouverner le monde en leur disant qu’il leur suffirait d’y regarder pour y voir l’âme de leur mère et y trouver par conséquent la vérité; elle y joignit un sabre et un globe de cristal, qui sont encore conservés par la maison impériale. Le gohei est composé de bandes de papier blanc découpées d’une façon particulière et suspendues à des tiges de bambou de chaque côté du miroir; c’est un emblème de pureté. Ces mya sont presque toujours situés au milieu d’un bosquet de cyprès ou de bambous, au penchant d’une colline, et peuplés d’oiseaux qui trouvent leur sûreté dans la vénération qui entoure le bois sacré. Il est rare aujourd’hui d’y rencontrer un Japonais en prière. Les uns sont abandonnés et fermés, les autres desservis par de simples laïques qui en sont les gardiens. A certains jours de fête seulement, les environs s’emplissent d’une foule joyeuse et nullement recueillie; les desservans revêtent un costume particulier, celui de la cour, et l’on se livre à des réjouissances qui nous reportent en pleine antiquité grecque; mais les innovations bouddhistes ont tellement envahi les cérémonies qu’il faut recourir aux érudits pour se faire une idée de l’ancien culte : on voit que le feu y tenait une grande place, ainsi que les danses, souvenir des heureux efforts faits jadis par les divins habitans de la terre pour arracher Amatéras de sa caverne.

En résumé, la « voie des dieux » présente l’évolution qu’on remarque dans la plupart des dogmes polythéistes : les peuples débutent par un naturalisme naïf auquel succède peu à peu la personnification des forces naturelles; puis, à mesure que les sentimens s’élèvent et que les traditions s’accumulent, ils aiment à donner aux héros de leur histoire une place dans leur panthéon. La plupart des kami dont on rencontre les sanctuaires ne sont que des hommes divinisés, comme Hercule et Thésée, comme les héros de l’Edda; mais à travers ces diverses phases on ne sent pas le souffle puissant du panthéisme grec, qui divinise toutes les réalités terrestres et rapproche l’homme de ses dieux en rapprochant les dieux de la terre. L’homme d’Athènes apostrophe volontiers les immortels; ils sont mêlés à sa vie, à ses affaires, il leur promet des récompenses, il traite avec eux, non sans indépendance; il les aime parce qu’ils sont beaux et impérissables, il ne les craint pas. Ici au contraire c’est la peur qui semble avoir dominé l’imagination en travail, c’est par son côté terrible que la nature s’est fait voir aux yeux des hommes; au lieu des tableaux rians de l’Olympe, on se croit transporté au milieu des sombres et muettes divinités de l’Egypte et de la Phénicie. Les dieux créateurs n’ont ni histoire, ni séjour indiqué, ni occupations connues, et ne se soucient ni du monde, ni de ses habitans. Une chose frappe encore en comparant ces deux manifestations du polythéisme : dans la tradition antique, telle du moins que nous l’ont transmise les poètes après l’avoir façonnée suivant leur génie, tout est clair, précis, expliqué par des mobiles humains, accompli par des moyens surhumains sans doute, mais non point surnaturels; il n’y a pas de mystères pour l’esprit. Dans le mythe japonais, tout est vague, inconcevable et surpasse l’entendement. Dans l’une, l’homme se sent en communion avec la grande nature, l’alma mater ; dans l’autre, il se sent écrasé par elle. Là, comme partout, se révèlent l’indécision, l’obscurité des conceptions de l’esprit japonais, cet état d’incertitude, de formation inachevée qui caractérise la langue, la littérature, les pensées de ce peuple impatient de tout savoir, incapable de rien approfondir.

D’ailleurs une conception ne prend forme dans l’imagination des masses qu’à la condition d’y être l’objet d’une certaine émotion. L’homme ne tient à définir que ce qui le touche. La religion n’émeut pas le Japonais, elle ne tient aucune place dans ses préoccupations. Si par esprit religieux il faut entendre la contemplation d’êtres supérieurs, juges des actions humaines et la volonté d’obéir à leurs décrets, on peut dire que l’esprit religieux est complètement absent de la doctrine que nous examinons. La « voie des dieux » n’enseigne rien de plus que le culte des ancêtres; elle ne contient pas de dogme relatif à l’essence des dieux, à la théorie des peines et des récompenses, à l’immortalité de l’âme. Sans doute les empereurs morts deviennent des kami ; descendans de la déesse du soleil, ils reprennent leur place à côté d’elle, mais en est-il de même des simples mortels? Ni les fidèles, ni les prêtres, aussi ignorans que les fidèles, ni les commentateurs ne peuvent le dire.

S’il ne renferme pas de catéchisme, le shinto est encore plus dépourvu d’un code de morale. A part des prescriptions superstitieuses contre l’impureté physique et une classification détaillée des choses impures qui rappelle encore une fois l’Egypte, le croyant ne trouve dans ses traditions que des exemples de kami à suivre ou à éviter, mais pas de préceptes de conduite ; il y a plus, les savans théologiens du shinto (car cette étrange religion a eu les siens) en font un mérite à leur croyance. D’après eux, « les habitans de l’Empire du soleil levant, ayant été créés par les dieux, possèdent naturellement la connaissance du bien et du mal, et font leur devoir par instinct; s’il en était autrement, ils seraient inférieurs aux animaux qui, eux, n’ont pas besoin qu’on leur enseigne ce qu’ils ont à faire. Dans les autres pays qui ne sont pas le domaine spécial de la sage Amatéras, les esprits du mal, ayant trouvé le champ libre, ont corrompu l’humanité, et c’est pour cela qu’il a fallu rédiger un corps de préceptes moraux qu’on a tant de peine à observer. C’est notamment aux vices des Chinois qu’on doit l’inutile fatras de leurs études sur les devoirs. » Ainsi tout Japonais est sûr de bien vivre, s’il consulte son cœur. Sans s’arrêter au quiétisme satisfait qui ressort d’une pareille théorie, on se demande naturellement ce qui en résulte en pratique, et sur quelle base repose la notion du devoir. Il serait curieux en effet de voir à l’œuvre, dans une nation de 25 millions d’hommes, cette morale indépendante au sujet de laquelle on a livré tant de batailles; mais c’est un spectacle refusé à nos yeux : le même auteur prend soin de nous le faire savoir. Voici à peu près son raisonnement : les hommes, créatures divines, font naturellement le bien, parce que l’âge des dieux continue sur la terre et qu’ils n’ont qu’à suivre leur « voie; » or les dieux ont un représentant permanent, c’est l’empereur. Son esprit est en harmonie parfaite et constante avec sa divine mère; il n’a qu’à écouter sa voix et au besoin à demander ses conseils pour connaître la vérité sur toutes choses; donc, pour suivre la « voie des dieux, » il suffit d’obéir aux volontés du mikado. Voilà comment l’absence d’une loi morale aboutit à la théorie de l’obéissance passive. Le pouvoir n’est pas seulement la source de l’autorité temporelle et spirituelle, il est encore le représentant de la vérité absolue.

Telle est en peu de mots la politique du shinto, il est inutile d’ajouter qu’elle n’a pas toujours été respectée, surtout par les grands, qui, dans leurs dissensions perpétuelles, se sont joués de la majesté impériale pendant de longs siècles ; mais le dogme n’en est pas moins resté enraciné dans la conscience populaire au point de supprimer totalement la liberté d’examen quand l’autorité a parlé. On conçoit quelle force le gouvernement des mikados retirait d’une telle doctrine, et l’on s’explique les efforts qu’il fit pour la faire revivre après que l’introduction du bouddhisme et l’usurpation des shogoun eut abaissé sa puissance. On vit alors tant à Kioto que dans la province de Mito, gouvernée par un daïmio ligué avec la cour contre le shogounat, s’élever une école de shintoïstes raisonneurs, dont la tentative fait songer involontairement à celle que l’empereur Julien imagina pour ressusciter le paganisme expirant. Ces théoriciens de la religion nationale s’efforcèrent de la séparer de tous les élémens étrangers, et d’en faire une arme contre le bouddhisme, depuis longtemps établi en maître, et contre les shogoun détenteurs de fait du pouvoir administratif. Ils écrivaient en 1820 : «Notre pays, créé par Izanaghi et Izanami, a donné naissance au soleil, il est gouverné à tout jamais par son sublime descendant, il est par là bien supérieur à toutes les autres contrées dont il tient la tête; par là ses habitans sont honnêtes et ont le cœur droit, par là ils ne sont pas adonnés aux vaines théories et au mensonge, comme ceux des autres pays, et eux seuls possèdent la vérité sur l’origine de l’univers. » Ce mouvement plus littéraire que politique ne laissa pas cependant d’ébranler l’autorité des shogoun, qui s’écroula définitivement en 1867 sous l’influence d’autres causes qu’on a vues ailleurs [2]. On peut comprendre quel prestige exerçait encore sur les esprits la vieille croyance nationale, quand on vit les soldats aguerris et nombreux du shogoun se débander devant l’oriflamme aux armes impériales. Les troupes coalisées, qui sans cela n’étaient que des rebelles, virent sous cette égide toutes les portes s’ouvrir devant elles.

Le gouvernement restauré se garda bien de négliger un si puissant moyen d’action. Toujours préoccupé de rétablir le culte des kami, au détriment du bouddhisme, il poursuit sans bruit et sans intolérance cette tâche difficile, tantôt grattant les peintures des temples bouddhistes pour leur donner l’apparence des mya, tantôt réinstallant en grande pompe les emblèmes shintoïstes à la place des idoles étrangères. Le 17 juillet 1873, une cérémonie de ce genre s’accomplissait au temple de Shiba, l’un des plus fréquentés d’Yeddo. Les statues avaient été retirées, et dans la salle vide, sur un autel, on avait placé le miroir et le gohei. De tous les points de la ville, la foule s’était réunie par groupes, bannières en tête, traînant divers trophées, entre autres un bateau sur roues richement décoré, et faisant retentir l’air de cris prolongés, musique sans doute la plus agréable aux dieux, car on ne la leur ménage pas; de chaque groupe se détachaient en arrivant des émissaires, qui allaient remettre aux prêtres réunis dans le temple les offrandes apportées par leur corporation. D’un côté de l’autel se tenaient les prêtres bouddhistes qui cédaient la place, de l’autre les prêtres du shinto, qui allaient la prendre. Dans la grande cour d’entrée, sur une estrade en plein air des danseurs revêtus de longues robes de cour exécutaient des danses sacrées au son des flûtes de Pan. Le lendemain, une proclamation annonçait que le temple venait d’être consacré aux dieux créateurs du Japon et particulièrement à Amatéras, déesse du soleil, aïeule de l’empereur, dont on rappelait les bienfaits journaliers, en conseillant de l’honorer et de lui adresser ainsi qu’aux trois autres kami la prière suivante : « O vous, grands dieux, ancêtres du ciel, protégez-nous jour et nuit et faites-nous vivre heureux ! Nous nous inclinons avec respect devant vous. » De ce jour, le temple changea d’habitans; mais les prêtres bouddhistes, qui avaient prêté la main à cette consécration, en eurent sans doute quelque remords, car un mois après le pétrole coula, si l’on en croit certaines rumeurs, sur les lambris du sanctuaire débaptisé, et en deux heures il fut consumé par les flammes.

Il est peu probable que le shinto détrône jamais la religion professée par la grande majorité des Japonais; il lui manque pour cela un symbole, des dogmes, une morale, tout ce qui fait la vitalité et facilite la propagation d’une croyance religieuse. Après avoir essayé de donner une idée de son caractère et de ses vicissitudes, il nous reste à nous expliquer sur les résultats qu’il a produits relativement à l’éducation du peuple japonais, sur son rôle dans la civilisation indigène ; mais nous ne pourrons déterminer sa part d’influence qu’après avoir étudié les autres croyances qui sont venues se mêler à lui ou le supplanter.


II.

C’est la destinée du Japon qu’à l’origine de toutes les grandes manifestations de l’esprit national dans les arts, dans les sciences, dans la littérature, dans la philosophie, on retrouve l’imitation étrangère et particulièrement l’intervention de la Chine. Le shinto n’échappe pas à cette loi. C’est au VIIe siècle de notre ère que la philosophie de Confucius et Mencius (Shoung-tseu et Meng-tseu) s’introduisit avec l’étude des belles-lettres chinoises à la cour de Kioto. On connaît la doctrine de Confucius, et ce n’est pas lui rendre un hommage exagéré de dire qu’elle est le plus bel effort de l’esprit humain dans la recherche de la perfection morale en dehors de toute pensée religieuse. Elle rappelle par là ce que l’école de Socrate nous a laissé de plus sublime. Comme le sage grec qui fut presque son contemporain, le sage chinois se distingue par une confiance imperturbable dans la droiture morale de l’âme abandonnée à sa libre direction; mais en même temps il exige de ses disciples une tension perpétuelle de la volonté et de l’entendement, pour discerner en toute occasion le bien et le mal et conformer leur conduite à la « voie » droite. Une telle doctrine est nécessairement contemplative; elle ne peut donc être dans sa plénitude que l’apanage d’un petit nombre de moralistes ou de politiques, car il est encore plus souvent question, surtout dans Mencius, des règles d’un bon gouvernement que des devoirs d’un particulier vertueux. Tout en faisant le plus grand honneur à l’humanité, le confucianisme ne peut constituer la règle de conduite d’un peuple nombreux et ignorant. En dehors des privilégiés, il ne s’est jamais répandu chez les masses que comme un catéchisme étroit, résumé dans les cinq devoirs : dsin, vivre vertueusement; gi, rendre justice à tout le monde; re, être poli; tsi, bien gouverner; sin, avoir la conscience pure. Admirables préceptes sans doute, mais qui, pour être médités et appliqués aux actions journalières, demandent plus de loisirs que n’en possède le vulgaire. A cette sagesse si noble et si pure, il manque le souffle vivifiant et enthousiaste qui a répandu dans tout l’univers un livre moins savant, écrit par de pauvres fils de pêcheurs et de charpentiers, la charité. Le philosophe, suivant Confucius, est impeccable, inaltérable, sublime, mais froid et insensible; sans doute il doit se montrer bienveillant, surtout quand il est assis sur le trône, mais ce ne sera que pour remplir un office de la vie, non pour satisfaire une affection intime et maîtresse. « Aimez-vous les uns les autres! » Cette parole, que le monde latin, aussi las de ses vertus égoïstes que de ses vices, attendait depuis des siècles, Confucius ne l’a pas dite, le monde oriental ne l’a pas encore entendue, et qui sait s’il n’est pas trop tard pour la lui faire entendre !

L’enseignement moral des écoles chinoises ne pouvait, malgré toute sa grandeur, détrôner une religion qui, tout incomplète qu’elle fût, répondait mieux au besoin de surnaturel qui domine toujours les masses. Il se répandit à la cour, dans les écoles, éloigna beaucoup d’esprits des superstitions grossières du passé et fut l’origine du scepticisme religieux des hautes classes; mais il ne forma pas un schisme à côté et en dehors du shinto. D’ailleurs il ne prétendait rien changer ni à la religion établie, ni à la police de l’état; le respect des traditions, des ancêtres, des pouvoirs constitués, est l’un de ses traits saillans. L’empereur reste aux yeux des philosophes comme aux yeux des croyans la représentation visible de la divinité sur la terre; lui obéir fait partie des cinq devoirs, et l’on doit non-seulement rendre à César ce qui est à César, mais s’incliner avec vénération devant ses volontés. La libre pensée chinoise s’arrête confondue devant la majesté du trône; il n’y a pour elle d’autre souveraineté terrestre que celle du maître. Le peuple, il est vrai, doit être traité comme une famille par un père tendre; mais, en fils respectueux, il doit toujours et en tous cas obéir. Malgré cette attitude inoffensive, les rares sectateurs de la « voie » inspirèrent quelque ombrage lors des persécutions dirigées contre les chrétiens au XVIIe siècle; leurs principes sévères et plus encore leur indifférence pour les cérémonies des divers cultes les rendaient suspects de christianisme et les faisaient confondre avec les adeptes de cette religion détestée; on les forçait à garder chez eux, comme preuve d’orthodoxie, quelques-uns des emblèmes de la religion officielle; peu à peu leur nombre diminua sous l’empire de la crainte; aujourd’hui les livres de Confucius et de Mencius sont encore enseignés dans les écoles, mais sans plus d’efficacité que les dialogues de Platon ou les traités de Xénophon dans nos lycées.

Comme la doctrine de Confucius, le bouddhisme n’est parvenu au Japon que par l’intermédiaire de la Chine, vers le milieu du VIe siècle. Après avoir traversé dans ce pays même des phases diverses et ne s’y être établi définitivement qu’au Ve siècle, il parvint en Corée et de là passa au Japon. C’est en l’année 552 après Jésus-Christ (1212 de l’ère japonaise) qu’un prince coréen présenta officiellement à la cour diverses idoles et quelques livres bouddhistes. L’introduction du nouveau culte rencontra d’abord une longue et orageuse résistance; ses adversaires ne manquèrent pas d’attribuer à cette innovation certaines calamités qui à cette époque visitaient le pays, ils obtinrent même en 585 la liberté de brûler les temples nouveaux qui déjà s’étaient élevés et de jeter les idoles dans les rivières. On montre encore à Osaka un endroit qui aurait été le théâtre d’une de ces scènes de destruction. Néanmoins la religion nouvelle avait trop d’influence et trop grande était son attraction sur les esprits pour que cette résistance officielle fût durable. Dans la lutte entre deux croyances, c’est toujours celle qui a les for- mules les plus précises et les symboles les mieux arrêtés qui finit par l’emporter. La doctrine étrangère devait donc triompher des dogmes indéterminés du culte national ; elle trouva son apôtre dans Sho-tokù-taishi, qui réussit à la faire consacrer, quoiqu’il n’appartînt pas au clergé. Sa statue se trouve à côté de celle de Bouddha dans presque tous les temples, et c’est une gloire qu’aucun laïque ne partage avec lui (575-624).

Il n’entre pas dans le plan que nous nous sommes tracé de présenter une analyse, même succincte, des origines et des doctrines du bouddhisme qui forment aujourd’hui la croyance de plus de 600 millions d’hommes. Il nous suffira de mettre en lumière les points par où il diffère du shinto ou se confond avec lui. Ainsi, tandis que l’un, subjugué par l’évidence des phénomènes extérieurs et impuissant à en saisir la loi suprême ou à leur trouver une cause, s’arrête à adorer les effets qu’il divinise et fait de ses dieux des êtres concrets, l’autre, se jetant dans l’extrême contraire, s’élance d’un bond vers la notion de l’absolu, niant la réalité phénoménale, indifférent aux accidens d’un monde fugitif et contingent, et représente l’essence suprême comme purement abstraite et indépendante de ses attributs. Malgré l’opposition des deux systèmes religieux, nous les verrons plus d’une fois se mêler à tel point, qu’il n’est pas toujours facile de discerner ce qui appartient à chacun d’eux. Ainsi, quoique la théorie bouddhiste ne s’accorde guère avec l’idée d’un paradis, le bouddhisme japonais en admet un (goku raku) où les âmes de ceux qui ont bien vécu doivent séjourner au milieu de plaisirs éternels en attendant leur absorption dans l’essence absolue. C’est le sort réservé aux tièdes, qui n’ont pas réussi durant leur vie à réaliser le détachement parfait. Quant aux méchans, ils passent dans un lieu de châtimens (djin koku), où ils sont tourmentés pendant un temps plus ou moins long et d’une façon plus ou moins terrible, suivant la gravité de leurs fautes. Jemma, juge suprême, examine leurs actions, qui viennent se reproduire dans un grand miroir qu’il tient en main. Toutefois leurs supplices ne sont pas éternels ; leurs parens, restés sur la terre, peuvent par leurs prières et par l’intercession d’Amida (le Bouddha japonais) obtenir pour eux une atténuation de peine, et abréger la durée de leurs tourmens, ce qui donne un prix inestimable aux sacrifices domestiques consacrés à la mémoire des défunts ; leurs âmes passent alors dans les corps d’animaux accusés des mêmes penchans dont ces damnés ont à expier la souillure, serpens, crapauds, insectes, etc., puis passent enfin dans des corps humains et peuvent alors mériter une éternelle félicité. De toute manière l’âme des bêtes et celle des hommes n’est qu’une même substance, une émanation de l’intelligence, et jouit de la même immortalité. Il est facile de voir dans ces dogmes une pensée étrangère au fondateur du bouddhisme, greffée sur la doctrine originaire, afin de lui donner une forme saisissable et populaire.

A ne l’envisager que comme une conception indépendante au sujet du plus grand problème qui s’offre à l’humanité, on ne peut contester au bouddhisme une certaine grandeur, et si l’on songe qu’il a eu pour mission de combattre partout le panthéisme régnant sans partage, on devra reconnaître qu’il a été pour le monde un bienfait plutôt qu’une calamité. Avec Sakya l’homme n’est plus le jouet d’une puissance supérieure; il se possède, il domine par son intelligence ce monde qui naguère l’écrasait; ce n’est, il est vrai, que pour en connaître l’inanité, mais que d’orgueil il peut encore concevoir à sonder la profondeur de son propre néant et, foulant aux pieds des chimères, à s’élever par la force de la pensée jusqu’à la contemplation directe de l’absolu! Désormais il considère face à face un principe inaccessible; il se sent plus loin de son dieu, mais il sent son dieu plus haut.

Cet hommage une fois rendu à la beauté spéculative de la religion bouddhiste et à la pureté de sa morale, il faut bien reconnaître qu’elle était peu propre à élever d’une manière efficace la condition spirituelle de la créature humaine. A quoi bon délivrer l’homme de ses superstitions païennes et le faire maître de l’univers, si du même coup cet univers est pour lui dépeuplé, vide, mensonger? Quel effort tenter désormais en vue d’un résultat terrestre? A quoi bon le travail, l’énergie, l’action, puisque tout cela n’a pour objet que des fantômes? Si la métaphysique indienne est moins accablante que le panthéisme et moins fataliste, car elle réserve la liberté humaine, on peut dire qu’elle renferme la formule du désespoir. Aussi se demande-t-on comment une religion si désolante s’est propagée d’une manière si universelle dans l’Inde, en Chine, au Japon. On peut en donner pour raison la pauvreté des cultes qu’elle a remplacés; on sait d’ailleurs qu’une croyance attire cent fois plus de prosélytes par ses séductions qu’elle n’en décourage par ses terreurs. En ce qui concerne particulièrement le bouddhisme au Japon, il avait pour lui le mérite d’élever la dignité royale et de se trouver d’accord avec les traditions du pays et les visées de la cour. Sakya était de la classe des princes guerriers kshattriyas et, obligé de s’appuyer sur eux dans sa réaction contre les brahmines, avait exalté l’autorité temporelle, ce qui devait concilier à sa doctrine l’aristocratie territoriale du daïmio et même entraîner dans le mouvement général certains mikados oublieux de leur origine céleste et prêts à en faire bon marché. Enfin le budsdo, la « voie des idoles étrangères, » n’étant qu’un dogme métaphysique accompagné d’une règle morale, sans mythe défini, se prêtait à toutes les alliances avec les vieilles mythologies asiatiques, et c’est ainsi qu’il a pu s’introduire sans révolution à côté de la « voie des kami. » il faut pardessus tout tenir compte de ce penchant à l’imitation étrangère propre au tempérament japonais.

Aussi la diffusion fut-elle rapide : les temples érigés de toutes parts dans l’empire servaient en même temps d’écoles, et pendant le moyen âge japonais (600 à 1400) ce furent des foyers de lumière. Malheureusement le clergé voulut profiter de son influence spirituelle pour gouverner l’état, s’arroger des privilèges exorbitans, notamment le droit d’asile. Les couvens devinrent le refuge des condamnés, des disgraciés politiques, des mécontens et des vagabonds. Peu à peu le clergé même leur ouvrit ses rangs; ces recrues ne lui apportaient ni la science, ni les bons exemples, et son abaissement moral ne tarda pas à devenir profond pendant que sa puissance croissante excitait les ombrages des grands feudataires. A la fin, Nobunaga lui déclara une guerre acharnée et réussit à sa- per sa puissance politique (XVIe siècle); mais la religion subsista et continua d’offrir ses dignités aux empereurs qui abdiquaient. Les shogoun la protégèrent; le testament de Yéyas porte en plusieurs passages la marque de sa sollicitude pour la secte de Yodo, à laquelle il appartenait, et qu’il combla de bienfaits. A l’égard des autres sectes, il proclame la tolérance en conseillant la concorde; l’article 31 des Cent Lois porte : « Grands et petits pourront suivre leur propre inclination en ce qui concerne les dogmes religieux qui ont eu cours jusqu’ici, à l’exception de l’école fausse et corrompue (le catholicisme). Les disputes religieuses ont toujours amené la ruine et le malheur des empires; elles doivent dorénavant cesser.»

Le conseil n’était pas hors de saison, car le nombre des sectes s’était accru aussi vite que celui des prosélytes, comme il arrive toutes les fois que la persécution n’est pas là pour maintenir entre les coreligionnaires le lien des terreurs communes. On en a compté jusqu’à quatorze principales, dont quelques-unes ont disparu peu à peu. Le trait distinctif de ces diverses sectes c’est d’avoir pour base, non pas une conception différente de la divinité, comme les hérésies de notre moyen âge, mais des règles de morale et de vie sensiblement variables; c’est dans la théorie de la destinée humaine qu’elles sont en désaccord. Tandis que celle de Hosho enseigne une complète indifférence pour les choses de ce monde, celle de Gusha conseille l’empire sur ses passions et ses sentimens; une troisième s’attache à démontrer l’absence totale de réalité dans les choses d’ici-bas. « La vie n’est qu’un rêve prolongé, les objets ne sont que des ombres trompeuses. » Quelques-unes ne se distinguent que par les pratiques qu’elles imposent à leurs prêtres ou les prières qu’elles exigent de leurs disciples. Les trois plus importantes de celles qui survivent sont la secte de Yodo, à laquelle appartenaient les shogoun, et qui a le dépôt de leurs tombes, celle de Monto et celle de Shoretzû. Les prêtres de Yodo s’interdisent le mariage, ils n’ont d’autre nourriture que des légumes, d’autre occupation que de répéter constamment la même prière : namra Mida Butzu (je prie Amida), en s’accompagnant d’une sorte de cloche ronde qu’ils frappent à coups de marteau. Ils professent que pour parvenir à la perfection il n’est pas nécessaire de se livrer à des spéculations philosophiques et que les exercices pieux suffisent; et certes si on fait résider le souverain bien dans l’abrutissement final, ils semblent fort près d’y atteindre. Ce sont eux qui desservent les temples de Shiba et de Nikko. Les sectateurs de Monto sont plus larges dans leurs idées, ils permettent le mariage à leurs prêtres et ne s’astreignent à aucun régime; ils recherchent pour. leurs temples des lieux fréquentés au milieu des villes et s’efforcent d’attirer à eux le plus de fidèles possible. Ils se consacrent particulièrement à Kannon, la bonne déesse, qui n’exige ni macérations, ni pénitences, ni pèlerinages, ni retraites solitaires, pour assurer aux hommes une place à côté de Bouddha. La prêtrise est chez eux héréditaire, et, à défaut de fils, se transmet au gendre ou à un héritier d’adoption; ils forment ainsi une sorte de caste qu’on a vue parfois prendre des allures belliqueuses. Leur culte est très brillant, très décoratif; leurs prières sont écrites dans une langue accessible au vulgaire et les fidèles en les prononçant doivent se couvrir la tête, de peur de laisser voir à la divinité quelque mauvais sentiment peint sur leur visage. La plus violente de toutes ces coteries est celle de Shoretzû, dont les prêtres s’imposent le célibat et la nourriture végétale; ils pratiquent l’examen de conscience et surtout la reconnaissance pharisaïque pour la Providence, qui ne les a pas fait naitre dans une autre foi. Ils sont passionnés pour la controverse, poussent aux dernières limites l’intolérance du langage contre leurs adversaires et recourent plus que tous les autres aux charmes, aux amulettes et aux pratiques superstitieuses.

Ces diverses écoles vivent dans la plus complète mésintelligence et sur le pied d’un mépris réciproque, mais sans essayer en fait de se persécuter ni même de se disputer des catéchumènes, que l’indifférence générale rend de plus en plus rares. Elles vivent irréconciliables, mais elles vivent en paix. Leur caractère commun, c’est de placer la voie du salut dans certaines pratiques dévotes plutôt que dans le mérite ou le démérite. Les membres de ce clergé fractionné jouissent d’une réputation universelle d’immoralité; ils se distinguent les uns des autres par des noms et des costumes différens; bien peu comprennent les mystères de la religion qu’ils représentent. Ceux qui attirent le plus l’attention, à part les yama-bushi, dont on verra plus loin l’occupation, sont les prêtres mendians, qui vont de porte en porte tendre leur éventail pour qu’on y dépose une petite aumône. Autrefois leur ordre était le refuge des malfaiteurs; la tête couverte d’une sorte de panier renversé, ils n’avaient à craindre ni la honte qui s’attache à la mendicité, ni surtout les regards gênans de la police; mais l’usage de cette coiffure leur a été interdit, et leur nombre a du même coup sensiblement diminué. Il existe aussi de véritables moines, vivant dans des couvens, où ils subsistent par la générosité des princes et risquent fort à ce prix de ne pas subsister longtemps. Les femmes ont aussi quelques congrégations; une statistique relève 6,000 nonnes; elles sont rarement de haute extraction, se consacrent à la prière et non aux œuvres de charité. Le monastère est pour beaucoup de femmes malheureuses en ménage un asile où elles vont attendre que le mari leur accorde la lettre de divorce.

Il n’est pas besoin de faire remarquer combien le bouddhisme a dégénéré depuis son fondateur. Ce qui était une revendication de l’âme contre la tyrannie des réalités terrestres est devenu une doctrine d’anéantissement volontaire et d’affaissement intellectuel; les préceptes de haute morale, d’examen de soi-même ont cédé la place à des observances compliquées et puériles. Les jeûnes et les préjugés sur l’impureté de certaines substances, qui pouvaient avoir leur motif sous le soleil des Indes, ont pris une place prépondérante et sont devenus matière de foi, en cessant d’être observés comme de simples règles d’hygiène. Les rites ont remplacé les maximes. Un culte surchargé de cérémonies insignifiantes a envahi la pensée religieuse et l’a, pour ainsi dire, pétrifiée dans d’étroites formules. La superstition des masses et l’ignorance des prêtres ont fait le reste, et l’une des plus hautes aspirations spiritualistes s’est abîmée dans les mesquins détails de la liturgie. Il suffit du reste d’assister à un office de la secte de Yodo, par exemple, pour comprendre l’attrait que la pompe extérieure du culte exerce sur l’imagination populaire. Au fond du temple s’élève la statue de Bouddha, assis dans la posture connue; à ses côtés les images des plus célèbres de ses apôtres; des cierges sont allumés, et les prêtres, revêtus de riches chasubles de soie brodées d’or, psalmodient des hymnes alternés, au son du gong. Leur chant monotone a je ne sais quelle tristesse mystérieuse qui berce l’âme comme dans un rêve; l’impression qu’on ressent rappelle un peu celle qu’exercent les cérémonies du culte catholique, avec lequel on retrouve à chaque instant des analogies frappantes. Le bouddhisme s’est jeté dans la voie opposée au shinto, et par besoin de réaction a exagéré son propre caractère; tandis que la religion indigène était trop nue, il s’est fait trop rituel et a noyé la piété dans les représentations théâtrales.

Cependant le clergé ne se borne pas à ces exhibitions grossières, et certaines sectes y joignent encore la prédication. Le sermon est généralement très populaire; destiné à de pauvres esprits, il cherche moins à être éloquent qu’à être intelligible, et dans ce dessein ne se fait pas faute d’exemples tirés soit des livres sacrés qui fournissent le texte du prône, soit de l’histoire ou du roman; souvent il est tout en paraboles. Le prédicateur est à peine monté en chaire, ou plutôt assis derrière son pupitre, qu’il entame une anecdote. « On ne doit jamais, dit par exemple l’un d’eux, oublier les relations sociales basées sur celles du ciel et de la terre, car les événemens les plus fâcheux pourraient en résulter; pour vous le montrer, je vais vous dire une amusante histoire. Il y avait une fois dans ce pays un jeune homme beau, bien fait et plein d’esprit; il n’avait qu’un seul défaut : c’était une détestable mémoire. Il était parvenu fort heureusement jusqu’à l’âge de dix-sept ans, quand son père voulut le marier. On trouva un parti à sa convenance, les formalités furent remplies, le jour des noces arriva et l’on procéda à la fête nuptiale. Le jeune mari et sa fiancée se réunirent avec leurs amis, les coupes circulèrent, et les mets furent vigoureusement attaqués au milieu de l’allégresse générale. L’époux donnait lui-même l’exemple et avala coup sur coup jusqu’à ce qu’il eût bu tout ce qu’il pouvait boire, après quoi les invités se retirèrent, et les deux jeunes gens restèrent seuls. Or remarquez ce qui résulta de son défaut de mémoire. En jetant les yeux autour de lui, il aperçut la jeune fille assise au milieu de la chambre et fut saisi d’étonnement. « Qui êtes-vous? dit-il. — Je suis votre femme, je pense! — Ma femme! Mais je ne me souviens pas d’avoir été marié; tout ce dont je me souviens, c’est que plusieurs de mes amis sont venus, que je leur ai offert un repas, et que j’ai bu pas mal. De grâce, pouvez-vous me dire pourquoi me voilà vêtu de mes plus beaux habits? — Ma foi, je n’en sais rien, dit la jeune femme, qui était également affligée d’une mauvaise mémoire, peut-être ferions-nous bien de nous renseigner. » Ils tombent d’accord d’aller consulter chacun ses parens. Le mari court à la chambre de son père : « Mon père! — Qu’y a-t-il? — Il y a une étrangère chez moi, qui prétend qu’elle est ma femme, avez-vous quelque connaissance de cela? — Non. Je ne me rappelle rien de semblable. » Vous voyez qu’il n’avait pas plus de tête que son fils. Les voilà donc fort embarrassés. Pendant ce temps, la mariée était sortie pour interroger ses parens ; mais en chemin elle oublie où ils demeuraient. Elle interpelle un porteur de kango qui passait par là : « Holà ! seriez-vous assez bon pour me dire où je demeure? — Veuillez me faire grâce de vos plaisanteries, repart l’autre. — Mais vraiment je l’ai oublié. — Eh ! comment le saurais-je, puisque vous l’ignorez? » Et, passant son chemin, il la laissa au milieu de la rue. N’était-ce pas là une jolie situation pour un jeune couple! Et tout cela parce qu’ils étaient oublieux! Vous riez, et je vois que mon histoire vous divertit, et certes il n’est que ridicule d’oublier son propre mariage, si l’on observe les lois de la morale : il n’en résulte pas grand malheur; mais qu’arriverait-il, je vous le demande, à celui qui oublierait ainsi les principes du ciel et les devoirs de la terre? Serait-ce aussi plaisant? »

Un autre raconte plus longuement encore comme quoi une femme d’Osaka trompait son mari et se laissa pousser par son complice Isaburo à l’empoisonner; lui mort, elle subit plus que jamais l’ascendant de cet homme, qui la ruinait. Son fils, voyant les violences dont elle souffrait, sans connaître la faute qui en était l’origine, résolut de débarrasser sa mère d’un tel tyran. Un soir que celui-ci était venu coucher chez eux, il se dirigea vers la chambre qui lui était réservée, et, voyant une personne endormie sous la moustiquaire, lui enfonça son poignard dans le cœur, puis courut à la chambre de sa mère pour lui annoncer qu’il l’avait délivrée; mais l’appartement était vide, il courut au cadavre et reconnut trop tard que c’était sa propre mère qu’il avait tuée, tandis qu’lsaburo était déjà reparti. Conclusion : le ciel punit les méchans qui le bravent, et nous devons nous conformer à ses décrets.

Malgré sa mise en scène un peu mélodramatique, comme on voit, la morale de ces discours est irréprochable, mais froide et souvent désolante. « Il est inutile, dit un prédicateur, de venir adorer la divinité et affirmer votre foi, si vous n’avez pas la vérité au fond du cœur, car elle ne recevra vos offrandes qu’à ce prix... On ferait mille ri (lieues) pour se débarrasser d’une difformité corporelle qui ne vous gêne pas, on ne fait rien pour se corriger d’un défaut... Le sort de l’homme est incertain ; il court sans cesse hors des routes tracées. Pourquoi aller admirer les fleurs et vous enivrer de leur beauté? A peine rentrés, vous sentez toute l’inanité de vos plaisirs ! Pourquoi toujours désirer? Vous voulez voir ceci, vous voulez voir cela; vous voulez manger des mets recherchés, porter de beaux vêtemens; vous passez le temps de la vie à souffler vous-mêmes sur les flammes qui vous consument. Il est écrit : « J’ai été amoureux des fleurs, elles se sont épanouies et desséchées, ô tristesse ! » A votre tour, songez à cette terrible pensée : combien le volubilis est brillant de fraîcheur I et cependant dans l’espace d’un matin il ferme sa corolle et se flétrit. Les livres sacrés nous apprennent qu’un certain roi vint un jour dans ses jardins pour s’y amuser et réjouir ses yeux de la beauté des plantes. Au bout d’un moment, le sommeil le prit; pendant qu’il dormait, les femmes de sa cour vinrent mettre le parterre au pillage; quand il s’éveilla, il ne restait plus de ces fleurs, qui faisaient sa joie, que des tiges et des pétales brisés. A cette vue, le roi s’écria : « Les fleurs passent et meurent; il en est ainsi des êtres humains. Faits pour naître, vieillir, souffrir et périr, nous sommes aussi passagers que l’éclat de la flamme, nous nous évanouissons comme la rosée du matin ! » Songez donc combien la mort est proche ! N’est-ce pas pitié que, durant cette vie courte, les hommes se consument au feu des vains désirs, et commuent y échapper autrement que par les divins enseignemens de Bouddha? »

Telle est la conclusion désespérante de tous les moralistes : ce n’est pas aux choses de ce monde qu’il faut nous attacher, elles nous trompent, elles n’ont pas plus de réalité qu’un songe et sont fugitives comme lui. « L’odeur et la couleur s’évanouissent : sur la terre, qu’est-il de durable? Je n’ai fait que passer, et déjà elles n’étaient plus. » Ainsi parlent les quatre vers qui contiennent le premier alphabet de l’enfance. Détachons-nous donc de ces fantômes passagers. Tout effort est maudit, s’il n’est point fait sur nous-mêmes, pour nous connaître et nous absorber dans la contemplation de Bouddha, pour laquelle ce n’est pas trop d’une vie si courte. Qu’importe le monde extérieur? Respectons l’autorité, rendons à César ce qui est à César; bénissons le monarque qui veille sur ses enfans et à qui seul incombe le soin de pourvoir à leur existence, tandis qu’eux se livrent à la prière. « Vous dites : ma maison, ma femme, ma fille ; mais rien de tout cela ne vous appartient que grâce à la vigilance du gouvernement! » Ainsi, glorifiant la pureté du cœur, mais condamnant la vertu active et passant sous silence la charité, qu’elle ignore, la morale bouddhiste, en s’efforçant de peupler le monde d’ascètes, s’expose à le couvrir de paresseux. L’homme ne se détache pas impunément des objets naturels de son ambition et fuit volontiers la peine qui n’emporte pas sa récompense. Sans doute l’instinct, plus fort que les doctrines, le ramènera à la recherche des richesses et du bien-être ; mais ces biens d’un ordre supérieur, qui ne sont que l’ornement de la vie, la gloire, la liberté, la joie des grands devoirs accomplis, à quoi bon les conquérir, si la vie qu’ils doivent embellir n’est elle-même qu’un rapide temps d’épreuves, et si leur poursuite pénible et douteuse doit elle-même nous détourner du grand résultat final et de la véritable sagesse? Le croyant se courbe alors sous le poids de l’existence, attendant le néant comme une délivrance et s’abandonnant ici-bas sans combat à la fatalité, qu’elle s’appelle misère, peste, injustice ou despotisme.


III.

Nous avons dû indiquer la diversité d’origine et d’enseignemens des principales croyances qui se partagent le Japon ; mais ce serait se faire une idée très fausse de l’état du pays que de se le représenter comme divisé entre deux religions ennemies, formant des partis en guerre ou même en hostilité. Il peut se rencontrer des sentimens de ce genre parmi les membres du clergé de part ou d’autre; mais pour la masse de la nation, les distinctions théologiques n’existent pas, soit qu’elles échappent à sa légèreté, soit que la curiosité publique ne s’y arrête pas. Chacun honore à sa façon ses dieux de prédilection, sans trop s’inquiéter de savoir s’ils sont nés au Japon ou venus de l’Inde, et plus d’un fidèle, si l’on peut employer ce mot Là où manque toute ferveur, va porter alternativement son culte aux kami ou aux idoles étrangères, sans même se douter de ce singulier cumul. Cette confusion a sa cause dans une sorte de compromis imaginé par un prêtre qui vivait au IXe siècle. Ayant compris que le bouddhisme rencontrerait une longue résistance parmi les sectateurs des anciennes traditions nationales, Kobodaishi, qui se donnait pour une sorte de prophète inspiré, révéla à ses compatriotes qu’en réalité les deux religions n’en faisaient qu’une, que l’âme de Bouddha avait émigré dans le corps de la déesse Amatéras, et qu’il n’y avait rien de contradictoire à être un adorateur des kami et un sectateur de Sakya. Dès lors le vieux shinto originaire perdit presque tous ses adhérens, et c’est à peine si aujourd’hui on en retrouve sous le nom de suitsu quelques groupes épars dans certaines provinces; les kami changèrent de nom et revêtirent les attributs et les légendes des héros divinisés dont le culte indien s’était chargé à travers les âges. On vit alors s’opérer un de ces amalgames fréquens dans les croyances populaires, semblable à celui qui signala le contact du paganisme barbare avec le paganisme romain. Le clergé bouddhiste ouvrit ses temples aux dieux japonais; comme le sénat enfermait au Capitole les dieux des provinces conquises, il les débaptisa et les adopta. Amatéras devint Amida; du héros Yamato, on fit Hachiman, dieu de la guerre; les légendes cosmogoniques et la mythologie furent habillées à la façon indienne. Cette doctrine de transaction se répandit rapidement. Aujourd’hui toutes ces idoles vivent côte à côte, adorées quelquefois dans le même temple par des prêtres d’ordres différens et confondues dans un même culte par une population insouciante et ignorante de leur origine. L’esprit public ne fait pas entre eux plus de distinctions qu’un habitant du Latium n’en devait faire entre Vénus mère des Romains, Minerve fondatrice d’Athènes et Bacchus conquérant de l’Inde, tous enfans d’un même père nés sous des cieux différens. C’est en effet dans la classe populaire, toujours prompte à confondre dans une idée générale des notions d’origines diverses, que l’on est amené à étudier les manifestations extérieures de la religion. Il serait inutile de les suivre parmi les classes nobles qui ne forment qu’une faible minorité, et qui sous une enseigne généralement bouddhiste sont vouées au scepticisme pur.

Quoique les statistiques de l’empire relèvent 128,000 mya shintoïstes contre 98,000 tera bouddhistes, on se tromperait en attribuant aux adhérens du premier culte la majorité numérique. Leurs sanctuaires ne sont la plupart du temps que de petites chapelles où quelquefois l’on ne peut même pas entrer, perdues dans un bosquet solitaire ou à un carrefour de chemin, vides et abandonnées; il faut d’ailleurs tenir compte de la tendance des statisticiens du gouvernement à grossir le chiffre des partisans de la religion qu’il encourage. On aura une idée plus exacte en comparant le nombre des prêtres bouddhistes signalés par le même document, — 75,000, plus 37,000 novices, — avec celui des desservans de mya ou kannushi, qui se borne à 20,000. Quant au recensement individuel, il serait difficile de le faire : beaucoup de gens interrogés auraient peine à dire exactement à quelle catégorie ils appartiennent. En réalité, sous des dénominations diverses, c’est l’idolâtrie indienne qui règne. La doctrine de Sakya s’est altérée et corrompue en grandissant; elle n’est arrivée au Japon que suivie d’un imposant cortège de divinités secondaires, auxquelles il faut ajouter des saints, des apôtres restés célèbres par leur sagesse et leur piété. Une religion toute spirituelle dans l’esprit de son fondateur s’est déformée, en pénétrant chez des races vouées au fétichisme, sous l’action de cette tendance universelle des peuples à matérialiser leur idéal. De même que le christianisme, en se propageant chez les barbares au moyen âge, y a rencontré des superstitions dont il a longtemps porté et laborieusement effacé l’empreinte, le bouddhisme a été superstitieusement suivi par une population païenne qui l’a façonné à son goût et à la mesure de son intelligence. Il a été plutôt vaincu par la crédulité qu’il n’a conquis l’âme religieuse de la nation.

Ce serait une étude ingrate qu’un dénombrement complet des 30,000 habitans du panthéon japonais. C’est à peine si l’on peut fixer approximativement le nombre des déités de divers ordres qui ont, suivant leur rang et l’efficacité de leur intervention, une plus ou moins grande quantité de temples et d’adorateurs. Chaque secte a ses préférés; chaque province, chaque ville, chaque lieu célèbre, a son patron, son dieu de prédilection, les uns participant franchement de la nature divine, les autres regardés seulement comme des mortels parvenus à la suite d’une vie exemplaire à l’état de hotoké, c’est-à-dire bienheureux replongés dans le nirvana, ces derniers sont ceux qu’on prie avec le plus de zèle pour en obtenir des bienfaits généralement très temporels. Parmi les premiers, voici d’abord Tai-shuku-sama (empereur des cieux), portant un globe dans la main gauche et protecteur de la vie humaine et terrestre, — Mari-shi-ten-sama. patron des étudians et des apprentis, pourvu de trois faces et de six bras et assis sur un sanglier au galop, — Kangi-tensama (joie céleste), représenté jadis par deux figures qui s’embrassaient en souvenir d’Izanami et Izanaghi, créateurs du Japon. Fudosama, assis au milieu des flammes, tient d’une main un glaive et de l’autre une corde pour châtier les méchans et lier les voleurs. A l’entrée des grands temples, dans deux niches de chaque côté de la porte, on ne manque jamais de rencontrer deux idoles debout, de contenance farouche; l’une, peinte en rouge, a la bouche ouverte et représente le principe mâle; l’autre, peinte en vert, ferme la bouche et représente le principe femelle, deux créations empruntées à la métaphysique chinoise. Cette figuration symbolique fait honneur, comme nous le faisait un jour remarquer un guide, à la retenue des dames du Céleste-Empire; c’est plutôt l’attitude inverse que le principe femelle devrait prendre au Japon. Les pèlerins qui viennent visiter les temples ont coutume de déposer leurs sandales de paille dans la niche de ces féroces gardiens et quelquefois même on en fait fabriquer, à leur intention, de dimensions colossales. Funadama est la protectrice des voyageurs et des marins; elle a son petit autel dressé dans chaque jonque. Kompira-sama est l’un des plus populaires parmi ces dieux et réunit sur sa tête plusieurs légendes d’origines diverses; sa statue est pourvue d’un nez colossal; le dixième jour de chaque mois, ses temples se remplissent de postulans et surtout de postulantes qui viennent lui demander des succès de différens genres, sous la promesse de s’abstenir de certaine nourriture pendant un temps donné. Son séjour est généralement gardé par un démon des plus terribles, Tengu-sama, qui, semblable aux kabyres de la Thrace, habite les solitudes et défend aux profanes l’approche des montagnes saintes. Kishi-mojin-sama n’est autre qu’un croquemitaine femelle dont on effraie les enfans avec une aussi sotte insistance que partout ailleurs.

Viennent ensuite sept kami, regardés comme les protecteurs spéciaux de l’empire des dieux, que la peinture et la statuaire reproduisent à satiété avec des attributs invariables, et qui sont familiers à quiconque a déroulé des kakémono ou regardé des boîtes de laque venant du Japon : ce sont Bishamon, patron des soldats, tout cuirassé, le casque en tête, la lance au poing, tenant dans la main gauche une petite pagode où sont renfermées les âmes des dévots qu’il est prêt à défendre, — Ben-ten, la déesse des arts et de l’habileté, sorte de Mercure femelle, très cultivée par les femmes, les marchands et les gens nombreux qui cherchent le plaisir; on la représente la tête ceinte d’une couronne d’or, jouant du biwa, sorte de mandoline à quatre cordes et accompagnée de serpens dont elle est la protectrice; aussi ses adorateurs se gardent-ils de tuer ce reptile. Daikoku, dieu des richesses et du commerce, se présente un maillet à la main, assis sur des sacs de riz. Yébisu est une personnification de Suzan, qui, chassé du ciel, se réfugia chez les marins dont il est le patron; il tient à la main une ligne avec laquelle il vient de prendre un énorme tai, dont il s’amuse à agacer une grue. Fukuroku-jiu est un grand vieillard au front chauve et démesurément haut, à barbe blanche, qui s’appuie sur un bâton de voyage ; c’est le dieu de la longévité; Hotei, protecteur des enfans, porte sur le dos un sac rempli de friandises pour ceux qui sont sages, et autour de la tête des yeux qui voient de tous côtés ceux qui ne le sont pas. Enfin Juro, monté sur un cerf et dieu de la prospérité, complète ce groupe populaire. On en use assez légèrement avec ces dieux moitié souverains, moitié bouffons; il n’est pas d’irrévérence que la fantaisie des peintres ne se permette à leur égard : tantôt ils trônent en se tenant les côtes au milieu des nuages, tantôt ils se livrent sur un bateau en dérive à une orgie pleine d’abandon; leur troupe joyeuse fait penser aux fameux éclats de rire de l’Olympe. Il faut nommer après ceux-là Inari-sama, qui protège l’agriculture; c’est une sorte de dieu Pan, qui a un petit sanctuaire dans chaque propriété rurale, reconnaissable à son tori peint en rouge et gardé par deux renards de pierre qui se font face. Il a en effet les renards pour serviteurs dévoués ainsi que le serpent; sa fête au second mois est une des plus bruyantes dont retentissent les environs d’Yeddo.

On honore encore sous le nom générique d’hotoké les saints qui ont échappé par une vie exemplaire à la loi de la résurrection. Au premier rang est Amida Butzu, ou Bouddha, ou Amatêras, plus connu sous le nom de Dai Butzu. Sa statue en pierre ou en bronze le représente en général assis les jambes croisées, la tête légèrement penchée en avant, les yeux ouverts, mais le regard noyé dans une vague rêverie; il a une verrue caractéristique entre les sourcils, à la naissance du nez. Quelques-unes de ces statues, notamment la représentation colossale qu’on voit à Kamakura, ont une admirable expression d’impassibilité. Shotoku taishi est représenté dans les temples à côté de Bouddha, dont il propagea la doctrine. Sakyaniorai n’est autre que le fondateur du bouddhisme, la dernière incarnation de l’intelligence suprême. On connaît les peintures et les tapisseries qui représentent sa mort : le saint est étendu sur une sorte de lit de parade, que les profanes comparent irrespectueusement à une table de billard; autour de lui, ses fidèles disciples en larmes et des représentans de toutes les espèces animales, mènent le deuil universel de la nature; le chat seul est absent. Un conte des faubourgs veut qu’à son lit de mort le révélateur ait envoyé un rat chercher le remède qui devait le sauver; le chat ne put s’empêcher de happer le rongeur au passage; le remède n’arriva pas à temps, et le chat fut exclu pour avoir causé la mort du sauveur du genre humain. Nommons encore Yemma, le Rhadamante bouddhiste; mais il est temps d’arrêter cette énumération, le lecteur aurait peine à nous suivre à travers les Go hiaku Rakkan (500 saints) exposés dans un seul temple à Yeddo, et ce ne sont pas les seuls.

Les temples consacrés à ces divers cultes couvrent le Japon d’un bout à l’autre, sauf dans l’île de Yéso, où l’on n’en voit pas, même dans la prétendue capitale qu’on a entrepris, sans succès, d’y bâtir. On a déjà vu en quoi consiste le mya du pur shinto ; quant aux tera, ils affectent différens styles suivant la secte à laquelle ils appartiennent. Ceux de Monto, précédés d’un lourd portique à deux étages, ressemblent à de vastes halles où le public va et vient; ceux de Ten-dai, qui ont pour type les monumens élevés à Nikko pour recevoir les cendres de Yéyas, sont d’un genre plus grandiose et plus recueilli. Presque toujours ces monumens sont construits au penchant des collines, au milieu des plus beaux arbres de la contrée, précédés, entourés, encadrés d’érables aux tons resplendissans. L’architecture en est ingénieuse, mais absolument uniforme pour chaque genre donné, et dépourvue de cette inspiration religieuse qui semble avoir élevé nos cathédrales. La masse énorme du toit s’appesantit sur des piliers disproportionnés; on se sent littéralement écrasé quand on entre dans ces basiliques; en revanche l’ornementation en est merveilleuse de richesse et de délicatesse. Ce qui fait le plus d’honneur aux artistes japonais, en cette matière, c’est le goût avec lequel les emplacemens sont choisis et les dépendances étagées dans les pentes verdoyantes. On retrouve là cette science et cette adoration instinctive de la nature qui donnent la vie à tout ce qui sort de leurs mains. Toutes ces constructions coûtent fort cher, et l’on s’étonne de les voir s’élever au milieu d’une population pauvre. Les offrandes des fidèles et les quêtes à domicile qui sont fréquemment pratiquées par les prêtres ne suffiraient pas pour y subvenir; les plus beaux sanctuaires ont été bâtis par les daïmio, les shogoun ou les mikado. Ceux qui sont entourés de cimetières (et ils sont innombrables) sont entretenus par les familles des morts qu’ils protègent; mais l’incendie fait des ravages constans dans ces charpentes de sapin. Que de terrains déserts là où s’élevait jadis un temple célèbre! Autrefois on les reconstruisait, et ceux de Kioto, par exemple, ont presque tous eu leur deuxième ou troisième fondateur à des dates connues; à l’heure qu’il est, on ne songe plus à les rebâtir et leur place, quand elle ne reste pas vide, est occupée par des usines, des casernes et des magasins. Si l’on tient compte en outre de la fragilité des matériaux, qui réclament un perpétuel entretien et de l’appauvrissement du clergé, qui n’y peut suffire, on peut dès à présent entrevoir l’époque où le Japon ne conservera plus un seul vestige de ses monumens religieux.

Nous avons dit un mot des offices qui se célèbrent dans quelques-uns de ces temples. Le clergé seul y prend part ; lui seul approche des autels. On voit bien de temps en temps arriver une femme ou un jeune homme qui frappe dans ses mains, s’incline légèrement, frappe de nouveau, jette une petite pièce de cuivre dans un vaste tronc et s’en va; mais il n’y a point de prières en commun auxquelles les fidèles se donnent rendez-vous. La courte oraison du visiteur consiste à demander au dieu de l’endroit telle faveur spéciale dont il dispose, ou le plus souvent à se recommander à lui d’une manière générale. Quelquefois on vient faire un vœu, ou déposer en ex-voto un petit tableau, une mèche de cheveux; il y a un temple près d’Yeddo où de tous ces cheveux on a fait un gros câble long de plusieurs mètres; mais la prière en tant qu’hommage rendu à un être supérieur, la méditation recueillie de l’âme devant l’infini, l’élan de la créature vers son créateur, n’ont pas leur place dans les habitudes des laïques les plus dévots. Ce sont les biens de la terre qu’on vient demander aux dieux et les biens parfois les plus profanes. En beaucoup d’endroits les prêtres se chargent eux-mêmes de distribuer des prières tout imprimées, que les postulans n’ont plus qu’à mâchonner pour les lancer sous forme de boulettes à la figure de l’idole, séparée d’eux par une balustrade, et quelquefois couverte en entier de ces trophées d’un nouveau genre. En résumé, le culte intérieur et individuel n’existe pas.

Le véritable culte consiste dans les fêtes auxquelles, à des jours marqués par le calendrier, on se livre en l’honneur de chaque kami. Le temple prend alors l’aspect d’un champ de foire; les petites boutiques en plein vent, les maisons de thé faites de quelques châssis mobiles, les montreurs de bêtes, les marchands d’amulettes, les diseurs de bonne aventure prennent possession de tous les abords du temple. On y donne, sur une estrade disposée à l’avance, une représentation burlesque dont le sens symbolique échappe absolument aux spectateurs, et pendant plusieurs jours de suite la foule s’amuse « à brides avallées. » C’est ce qu’on appelle « un matsuri. » Les plus fêtés sont ceux où les idoles, revêtues des plus brillantes parures, sortent montées sur des chars à bœufs ou traînées à bras d’homme, accompagnées d’un orchestre de tambours, de gongs, et parcourent les rues de la ville au milieu d’un long cri poussé à pleins poumons sur une seule note de tête par 300 personnes depuis le lever du jour jusqu’au coucher du soleil. Il semble qu’on soit transporté au milieu des ambarvalia, des Lupercales ou des mystères de Cybèle, et si jamais l’antiquité a pu prendre aux yeux d’un moderne un caractère de réalité frappant, c’est en présence de ces exhibitions plébéiennes auxquelles il ne manque que les sacrifices solennels pour compléter la ressemblance. Quelquefois les dieux se déplacent pour plusieurs semaines et viennent dans un temple provisoire recevoir les hommages ou plutôt présider aux amusemens de la foule; pendant ce temps, ils sont censés absens de leur séjour habituel. Au mois de mars 1873, faisant une excursion à quelques journées d’Yeddo, je m’étonnais de ne pas obtenir d’œufs dans un premier, puis dans un second village; j’appris à la fin que Fudo-sama, patron de tout le district, était en villégiature à Yeddo pour quarante jours et que tous les œufs du pays devaient lui être portés sans exception. Voilà un carême bien rigoureux et qui, par une coïncidence bizarre, tombe juste à l’époque du nôtre.

Plus que toutes ces cérémonies, aujourd’hui tant soit peu négligées et peu encouragées par l’état, ce qui donne au Japon religieux son originalité, ce sont les pèlerinages aux lieux célèbres. Chaque dieu a sa contrée de prédilection, sa patrie pour ainsi dire, où il est d’usage pour ses adorateurs de se rendre à des époques marquées. Ces excursions, qui ont le mérite d’être exemptes de toute pensée politique, ne sont pas toujours dépourvues d’une pensée pieuse; mais avant tout elles répondent aux goûts voyageurs des Japonais, à leur curiosité des beautés naturelles et à la facilité de la vie en voyage pour qui n’a d’autre bagage que son bâton, un vaste chapeau de paille et un morceau de papier huilé en guise de parapluie. Le plus renommé de ces pèlerinages est celui d’Isé, où l’on va admirer le plus ancien des temples du shinto et d’où l’on ne manque jamais de rapporter des amulettes pour soi et ses amis; le Fusi yama, la montagne sainte qui plane si majestueusement sur la baie d’Yeddo, reçoit annuellement des milliers de visiteurs, qui ne se laissent pas rebuter par les fatigues de l’ascension; à Narita, on va rendre hommage à Fudo-sama ; à Nikko, on vient saluer la grande ombre du premier shogoun divinisé. Ces voyages sont quelquefois entrepris pour expier quelque gros péché, ou pour assurer le repos éternel de quelque parent, ou en exécution d’un vœu, mais bien plus souvent pour satisfaire une fantaisie. Du reste les gros bataillons de pèlerins sont fournis non par les laïques, mais par une catégorie de moines errans qu’on appelle yama bushi et dont la vie se passe à voyager de temple en temple, quoiqu’ils reconnaissent Fudo-sama pour leur patron spécial. Leurs observances relativement à la nourriture sont très rigoureuses et leur dévotion pousse loin le scrupule, comme on pourra en juger par le fait suivant :

A la fin de juillet 1875, je me trouvais au bord du lac de Tsusendji, situé à environ 1,100 mètres au-dessus de la mer, dans un massif montagneux de toute beauté, dominé par le pic volcanique qui porte le même nom. Je comptais y passer paisiblement la canicule et m’étais installé dans l’unique auberge que possède le petit village occupé en temps ordinaire par une vingtaine d’habitans; mais j’avais compté sans mon hôte : trois jours avant la fin du mois, il vint m’avertir qu’il ne pourrait plus me loger à partir du 1er août, par suite de l’arrivée des pèlerins. Fort peu soucieux de déplacer mon campement, j’objectai que je payais mon écot tout comme un autre et même suivant un tarif beaucoup plus élevé; vaines raisons! J’offris de doubler le prix de la location, non; de tripler, quadrupler, décupler; rien n’y fît! Il refusa 50 francs par jour. Enfin, poussé à bout, il finit par m’avouer, non sans protestations comiques de respect, que, si les pèlerins à leur arrivée voyaient un étranger chez lui, non-seulement personne n’entrerait dans son auberge, mais encore qu’elle serait irrévocablement profanée à leurs yeux et abandonnée à jamais dans la suite. Or, après avoir passé un examen consciencieux et détaillé de toutes les souillures qui pouvaient résulter de la présence d’un misérable pécheur comme moi, j’obtins la conviction que la principale provenait des truites que je me faisais acheter dans les environs et de quelques conserves de viandes apportées avec moi, sans parler d’omelettes fort peu orthodoxes. L’homme eut satisfaction, je lui évitai un discrédit irréparable en portant mes pénates à trois lieues plus loin; mais je ne manquai pas de revenir pendant la durée du pèlerinage, qui a lieu du 1er au 7 août, et qui, à raison de 1,500 personnes par vingt-quatre heures, amène environ 9,000 ou 10,000 individus. Le spectacle était des plus curieux : ce petit village, si calme quelques jours auparavant, était plein de monde; dans le sentier qui y conduit, dans les maisons, dans le temple de Gongen-sama qui s’y élève, se pressait une foule d’hommes complètement vêtus de blanc, le bâton à la main, le large chapeau pendu dans le dos, quelques-uns portant au cou ou à la ceinture un scapulaire, insigne d’une dignité hiératique; c’étaient les yama bushi. Les baraques, auparavant désertes, assez vastes pour loger un régiment, qui s’étageaient sur le flanc de la montagne, s’étaient remplies; les cuisines, trop petites, dégorgeaient dans la rue, et de toutes parts la fumée et la vapeur des bassines de riz se mêlait au brouillard fréquent à cette altitude. Dès leur arrivée, les groupes mettaient habit bas et allaient se plonger dans les eaux glaciales du lac; là, après s’être purifiés, ils se mettaient debout dans l’eau, et, tournés vers le nord, les mains jointes, récitaient à haute voix et à l’unisson une prière que je n’ai pu me faire expliquer; c’est le seul acte d’adoration vraiment émouvant que j’ai vu au Japon ; ils se rendaient ensuite au bureau des logemens établi par le grand-prêtre de Gongen, où on leur délivrait un permis de loger et un bon de nourriture, le tout aux frais de la famille de Tokungawa, dont le chef a son temple à Tsusendji. A peine réconfortés d’une tasse de riz, ils s’élançaient vers la montagne haute encore de 900 mètres au-dessus de leur tête. Ils regardaient d’un air farouche la sacoche pendue à mon côté; que fùt-il advenu de moi, s’il y eussent découvert l’excellent déjeuner de mardi-gras que j’allai absorber à l’écart? L’ascension ne présente, comme j’ai pu m’en assurer plus tard, d’autre difficulté que la fatigue, mais elle est considérée comme fort périlleuse, car Tengu, le féroce gardien des montagnes, en défend l’approche à ceux qui n’ont pas le cœur pur. Chaque année, il y a des cas de mort de ce genre; comme j’étais là, je vis rapporter deux malheureux sur lesquels s’était appesanti le bras du dieu. Quant à moi, lorsque j’entrepris d’y grimper avec un de mes amis longtemps après le pèlerinage, le prêtre gardien du lieu me menaça des plus fâcheuses aventures. Au sommet, nous ne trouvâmes qu’une toute petite niche fermée, et sous nos pieds le précipice à pic d’un ancien cratère. Le soleil se levait radieux, colorant de ses teintes roses les cimes des montagnes voisines ; à travers les brumes qui s’élevaient des vallées, le lac merveilleusement calme dessinait ses contours vaporeux : Tengu était décidément bon diable; mais il paraît qu’il est implacable pour le beau sexe : on montre au bord du lac une pierre de forme bizarre, qui n’est autre qu’une femme tenant encore son enfant dans ses bras, pétrifiée pour avoir voulu faire l’ascension.

Si les pèlerinages ont un certain caractère pieux, les obsèques ont surtout l’apparence d’une cérémonie où la religion n’a qu’un rôle accessoire. Quand une personne a rendu le dernier soupir, on appelle le prêtre qui lui donne son nom posthume; on tourne le cadavre la tête vers le nord et l’on dresse à son chevet une table où l’on place des gâteaux de farine de riz et une veilleuse; à sa gauche, on dépose les plateaux, les coupes et les bâtonnets dont le défunt se servait habituellement pour manger et on lui sert des légumes. Au bout de quarante-huit heures, on lave le corps, on rase la tête, tandis que le prêtre récite des prières ; on l’habille ensuite de vêtemens de forme ordinaire et d’étoffe plus ou moins riche, mais toujours de couleur blanche. On le place alors dans la bière dans la posture la plus habituelle aux vivans, c’est-à-dire accroupi sur les talons, les jambes ramenées sous lui, les mains jointes dans l’attitude de la prière. La bière est de forme cubique, en bois de pin soigneusement raboté, sans aucun ornement ni peinture; on en remplit les vides avec des feuilles de thé ou de l’encens. Chez les pauvres gens, l’enterrement a lieu la nuit, pour éviter de donner en spectacle la modestie du cortège; dans la classe aisée, il se compose d’un prêtre qui précède le normion, où est contenu le corps : ce norimon, de forme spéciale, est porté sur les épaules de quatre hommes et couvert d’une étoile blanche. Derrière viennent les parens et les amis, portant sur les épaules un manteau de soie à larges ailes flottantes, tout à fait semblable au surplis de nos diacres, la tête couverte d’un chapeau de paille grossière et le sabre court passé à la ceinture. Certaines sectes brûlaient leurs morts, on le leur a défendu, puis de nouveau permis; tantôt on brûle le coffre avec son contenu, tantôt on se contente d’étendre le corps sur un bûcher où l’on marque d’avance la place où il faudra recueillir les cendres; elles sont enfermées dans des urnes de porcelaine, réparties entre les parens quand toute la famille n’a pas le même tombeau, et confiées à la terre.

Les shintoïstes ensevelissent leurs morts dans une bière longue, où ils sont couchés; on les conduit avec l’assistance des prêtres au cimetière, où ils sont enterrés sans crémation; c’est sur ces tombes que jadis les serviteurs des grands s’immolaient de leurs propres mains, comme victimes expiatoires; mais ces sacrifices furent remplacés par des images grossières que l’on enfouissait avec le mort, puis abandonnés tout à fait. Le deuil comprend une première période de cinquante jours, pendant laquelle il est interdit aux enfans et à l’époux de se raser, de boire aucune liqueur, de manger autre chose que des végétaux, puis se prolonge pendant une seconde période d’un an, où les parens sont frappés d’impureté et doivent s’abstenir d’entrer dans les temples, sauf celui auprès duquel repose le défunt. Chez quelques personnes, on écrit au revers d’un miroir d’acier le nom du mort et l’on vient pendant quarante-neuf jours déposer des offrandes devant cette image.

De toutes les pratiques religieuses, il n’en est pas qui soient plus universellement observées que les marques de respect données aux ancêtres; c’est là seulement que l’on retrouve une conviction invincible chez les Japonais. A quelque classe de la société, à quelque secte qu’ils appartiennent, ils honorent leurs parens vivans et les vénèrent morts; c’est une idée enracinée chez eux que la dévotion à la mémoire des trépassés est la source de toutes les vertus et le signe de tous les actes d’obéissance que la loi réclame du citoyen. Le fils pieux sera un bon sujet, un ami loyal, et il ne lui manquera aucune des vertus domestiques. Jamais on n’entre dans une maison japonaise sans y trouver un petit autel où sont déposées des offrandes quotidiennes aux ancêtres, et c’est pour entretenir ces sacrifices que tout homme veut avoir une postérité, et qu’à l’imitation des Romains on adopte invariablement un enfant mâle, si la nature vous en a refusé. On confond dans une même adoration ses aïeux et les dieux lares, qui protègent chaque foyer, lesquels sont en même temps les patrons de la localité. Si l’on change de domicile, ce ne peut être que du consentement de ces dieux lares, et il faut s’empresser d’adopter ceux chez qui on va s’établir. Leurs noms sont écrits sur des bandes de papier déposées sur l’autel domestique. Il est d’un mauvais augure de les en voir tomber. Chaque soir, une veilleuse est allumée devant l’autel et aux jours de fête ou commémoratifs de la mort d’un proche, on offre des libations de sakki. Cette habitude touchante tient moins du sentiment religieux que du culte de la famille et a sa racine dans cette solidarité morale, qui ne s’arrête même pas devant la tombe. C’est encore une cérémonie de famille que l’on va accomplir au temple lorsque, sept jours après la naissance d’un enfant, on va lui donner un nom, lorsqu’à trois ans les filles prennent les cheveux longs, à sept ans la ceinture, et lorsqu’à treize ans il leur est permis pour la première fois de se laquer les dents, ou lorsque les garçons, arrivés à leur cinquième année, revêtent pour la première fois le hakama, large pantalon flottant porté par les samouraï.

En dehors de ces coutumes plus patriarcales que dévotes, les classes populaires se livrent à une foule innombrable de pratiques superstitieuses dont l’énumération fournirait un volume. Les femmes surtout croient à la prédiction de l’avenir et ne se font pas faute d’aller consulter des sorciers qui le découvrent, soit en comptant d’une façon particulière de petites tiges de bambou, soit en tirant au hasard d’une boîte une histoire toute prête qui est, bien entendu, celle de la curieuse, ou bien encore en répondant aux questions sous l’inspiration d’un esprit mystérieux, à la façon des médiums. On fait ainsi apparaître l’esprit d’un sage ou d’un saint légendaire. Il y a toute une science divinatoire qui consiste à connaître les jours fastes et néfastes pour telle ou telle entreprise, l’emplacement et l’orientation à donner à une maison, les prières à demander aux prêtres pour le succès de tel ou tel projet, pour obtenir une guérison, etc. Une Japonaise jeune ou vieille a toujours sur elle un petit sachet où est enfermée une amulette, figure ou non d’un dieu quelconque, rapportée d’un pèlerinage célèbre et qui doit lui donner la beauté et mille autres biens mondains. Le peuple croit aux spectres, aux mauvais esprits qui sont condamnés pour quelque crime à errer entre ciel et terre et prennent plaisir à tourmenter les mortels : les uns sont des monstres, les autres se présentent sous une forme humaine; tous semblent les personnifications de vagues cauchemars. Ogni Mousmé est une voleuse d’enfans; Ouboumé au contraire en conduit un et demande comme complaisance aux voyageurs de le prendre dans leurs bras : au bout d’un instant, elle disparaît, mais l’enfant devient de plus en plus lourd, jusqu’à ce que la victime de cette persécution laisse glisser de ses bras un énorme caillou, qu’aucune force humaine ne peut plus soulever. Qui dira tous les préjugés qui, ici comme ailleurs, hantent l’imagination populaire? Si on laisse un miroir dans un kura (sorte de magasin à l’épreuve du feu en cas d’incendie), l’intérieur s’allume parce que la flamme, ayant vu son image, veut la rejoindre; vieux souvenir étrangement transformé de la légende shintoïste d’Amatéras dans sa caverne.

Les deux héros du monde des esprits sont le renard (kitsuné) et le blaireau (tanuki); il n’est point de mauvais tour qu’ils ne jouent, souvent même les poussant jusqu’au tragique, attirant les voyageurs à leur suite dans des précipices, ou éveillant des dormeurs qui sautent à la hâte sur leurs armes et pourfendent leur meilleur ami accouru à leur secours. Leur ruse consiste le plus souvent à prendre la forme humaine. Le chat partage avec eux cette mauvaise réputation. Un prince de Hizen avait chez lui une jeune et belle suivante dont il était fort épris; celle-ci, en rentrant chez elle un soir, s’entend appeler et, sans défiance, ouvre la porte à un énorme chat qui l’étrangle et prend sa place et sa forme. Nul ne se doute de la substitution, mais le prince est chaque nuit hanté par d’horribles visions, la fièvre le prend, sa santé décline. Vainement on place une garde de 100 hommes dans sa chambre; à minuit, un sommeil de plomb accable tous les gardiens, et le démon revient tourmenter le prince, jusqu’à ce qu’un jeune soldat ayant eu le courage, pour se tenir éveillé, de s’enfoncer un poignard dans la cuisse, signale l’arrivée de la suivante et déjoue ses tentatives; elle reprend sa forme, et on finit par saisir et tuer le monstre. Ce ne sont là que des contes de fée auxquels, il faut le dire, personne ne croit plus bien fermement, sauf les enfans, dont l’esprit est nourri de ces rêveries. On les répète pourtant; bien des gens sont de l’avis de Sganarelle, qui pardonnerait volontiers à Don Juan son impiété, si du moins il croyait au loup-garou, et de toutes ces traditions, des pratiques du culte, des coutumes de la famille, se forme un héritage que les générations se transmettent, un fonds de vagues croyances ou d’habitudes superstitieuses qu’on observe machinalement, sans les juger ni même y réfléchir.


IV.

On ne peut essayer de tracer un tableau de la religion au Japon sans réserver une place à l’épisode sanglant qui a caractérisé le passage du christianisme. Quoique la propagande catholique n’ait pas laissé de vestiges dans les mœurs, son histoire intéresse doublement les contemporains, qu’elle peut éclairer d’une part sur l’aptitude des Japonais à embrasser et à conserver la foi de l’Évangile, d’autre part sur la haine que son souvenir éveille au fond des cœurs. Nulle part ses conquêtes n’ont été plus rapides, et nulle part moins durables; après avoir fait des prosélytes par centaines de mille, elle a disparu en quelques années sans laisser derrière elle un monument, une secte organisée, un symbole, car on ne peut compter pour tels les traditions vagues et défigurées qui surnagent dans la mémoire de quelques habitans de Nagasaki, descendans plus ou moins avérés des anciens chrétiens. La persécution, qui n’a ait ailleurs que fortifier l’église, est parvenue ici à la détruire.

Les jésuites, depuis longtemps établis à Macao et investis par les bulles papales du droit exclusif d’apostolat dans toute cette partie du monde, firent leur apparition au Japon en 1549, conduits par les premiers aventuriers portugais. C’étaient, à la vérité, de singuliers parrains que ces écumeurs de mer. L’ignorance complète de la langue du pays et la nécessité de recourir à une prédication mimique ne rebutèrent pas le zèle des missionnaires, qui réussirent à s’établir après quelques tâtonnemens. Les discordes qui déchiraient l’empire des dieux leur offrirent une occasion de s’étendre. On vit bientôt les églises s’élever à la place des tera incendiés. En 1582, les pères comptaient 150,000 indigènes et deux cents églises gouvernées par trente-neuf d’entre eux ou par des novices japonais; mais l’esprit de l’inquisition avait pénétré avec les ministres, et les persécutions suivaient quand elles ne précédaient pas les conversions. Le Japon ne connaissait pas l’intolérance, on la lui apprit. Funeste exemple qui devait se retourner contre ceux qui l’avaient donné!

Avec la propagande s’était introduit le commerce, avec les bienfaits de la religion ceux du trafic. C’est ce que laisse clairement entendre le discours d’un daïmio, le prince de Bungo, aux bonzes qui se plaignaient d’être abandonnés. « Allez, leur disait-il, voilà treize ans que ces bons pères sont parmi nous; à leur arrivée, j’avais trois provinces, maintenant j’en ai cinq ; mon trésor était vide, il est plus considérable que celui d’aucun de mes rivaux; je n’avais pas d’enfans mâles, le ciel m’a accordé un fils; tout m’a réussi depuis qu’ils sont chez moi. Quels bienfaits semblables ai-je reçus de vos dieux, tant que je les ai servis? » A l’appui de cette réponse, le prince faisait raser plusieurs temples et brûler quelques couvens, donnant par cette marque de son zèle, ajoute l’écrivain ecclésiastique, une preuve évidente de sa foi et de sa charité.

Ce qui est certain, c’est que la nouvelle religion devint le lien politique des feudataires qui luttaient contre le pouvoir central que Taïko-Sama et ses successeurs s’efforçaient de concentrer dans leurs mains. Le nom de chrétien devint synonyme de rebelle, et les shogoun, devenus maîtres de l’aristocratie, ne voulurent pas laisser grossir ce ferment de discorde. Le christianisme menaçait de former un état dans l’état ; l’idée d’un pape étranger, suzerain du monarque, qui était lui-même le grand-pontife de sa nation, révoltait l’esprit japonais ; aussi le clergé bouddhiste, qui aurait pu vivre en bonne intelligence avec une foi moins éloignée de la sienne qu’on ne pourrait le croire, menacé dans ses intérêts les plus immédiats, se jeta dans la lutte avec fureur et se trouva assez puissant pour susciter l’ouragan qui devait emporter l’église.

En 1587, il fut enjoint à tous les jésuites de quitter le Japon. Dès ce jour, l’arrêt de mort de l’église japonaise était prononcé. Les persécutions commencèrent contre les prosélytes indigènes : des femmes de la cour furent exilées; un daïmio fut contraint d’abjurer. Une inquisition politique sans fanatisme, mais sans scrupule, s’en i)rit aux fidèles eux-mêmes ; les transportations et les exécutions diminuèrent rapidement le nombre des chrétiens. La barbarie des persécuteurs augmentait avec la constance des fidèles. Enfin 40,000 infortunés, derniers représentans de l’église du Japon, réfugiés à Shimabara en 1638, y périrent massacrés par les troupes du shogoun Yeyas, aidées des canons hollandais, emportant avec eux pour longtemps et peut-être pour toujours les dernières espérances de la religion chrétienne au Japon.

Telle fut l’éclosion éphémère du christianisme au Japon. En soixante ans, il avait germé, grandi, s’était épanoui sur ce sol, qu’il eût pu féconder peut-être, et s’était effeuillé pour disparaître absolument sans laisser après lui ni traces de son passage ni héritiers de ses traditions. On ne peut assez déplorer le zèle maladroit qui discrédita l’Évangile par ses violences et menaça des torches de 1a guerre religieuse un pays las de trois siècles de guerre civile et affamé de repos. Présenté comme une simple croyance spirituelle, le dogme n’eût pas rencontré de résistance dans une nation assez indifférente en pareille matière, et sa morale, voisine de celle du bouddhisme, se fût établie sans trop de peine; il n’en faut d’autre preuve que la rapidité avec laquelle elle s’était répandue. Mais dès que le pouvoir ombrageux des shogoun se sentait menacé, dès que la vanité nationale s’était crue atteinte, c’en était assez pour faire de tout chrétien un ennemi de son pays, un rebelle, un paria, quelque chose de plus méprisable que le giaour en Palestine ou le juif du moyen âge. Les lois postérieures à l’expulsion totale sont encore pleines de ce souvenir et de l’horreur qu’il inspire, ou qu’on veut qu’il inspire. Les officiers de police (o mets ké) sont spécialement chargés de s’enquérir des familles où il y a eu jadis des chrétiens ; ils doivent les surveiller, empêcher leurs membres de changer de résidence, et examiner avec soin le corps des défunts pour s’assurer qu’ils ne portent aucun signe particulier. Les naissances, les mariages, sont dans ces familles l’objet d’une inquisition constante, et il leur est interdit de se perpétuer par l’adoption. On poursuit ainsi jusqu’à l’extinction de la race les dernières traditions qui pourraient survivre. Pendant longtemps, à Nagasaki, les Japonais étaient obligés à certain jour de fouler aux pieds la croix, et c’est seulement en 1872 que la légation de France obtint la promesse, inexécutée d’ailleurs, que les écriteaux injurieux pour le christianisme seraient retirés des temples et autres lieux publics.

Ainsi le seul héritage que nous ait transmis le mouvement religieux du XVIe siècle, c’est une haine profonde et peu raisonnée du nom chrétien. Il a certainement compliqué la tâche des missionnaires contemporains, qui rencontrent une prévention irrémédiable dans les esprits les plus éclairés. Le seul rôle auquel ils puissent donc aspirer est de servir de guides de conscience à quelques fidèles épars, et d’enseigner le catéchisme à quelques enfans dont l’éducation leur est confiée. Ils attendent sans se lasser que des édits de tolérance et l’ouverture du pays leur permettent de répandre la parole sacrée. L’Angleterre et surtout l’Amérique envoient, à grands frais, des ministres qui s’installent avec leur famille, réussissent en général à se pourvoir d’un emploi du gouvernement, et se gardent bien de le compromettre par un zèle intempestif; on se demande dans quel dessein les sociétés qui les entretiennent s’imposent cette inutile dépense. Le clergé grec est représenté pour la forme. Les missions étrangères ont une petite troupe compacte, dévouée, prête à tous les sacrifices, et impatiente de se consacrer à l’œuvre de la propagande, digne en un mot, à tous les égards, du respect dont elle est entourée; mais ses efforts se brisent en premier lieu contre les lois, ensuite contre les idées invétérées et l’antagonisme moderne de la nation.

C’est en effet un curieux spectacle que le mouvement d’esprits qui s’accomplit ici au sujet des croyances de l’Occident. Le fanatisme étroit qui proscrivait a priori toute prédication comme un acte de rébellion, tend à disparaître chez les lettrés, mais le sens critique se donne carrière; on ne repousse plus, on examine, et, examen fait, on condamne. L’école nouvelle, qu’on serait tenté d’appeler rationaliste, et dont on peut suivre les développemens dans la presse quotidienne, ne se met guère en peine de défendre les dogmes bouddhistes, dont on voit bien qu’elle se soucie fort peu; elle s’applique surtout à attaquer le christianisme par des argumens dont aucun sans doute n’est bien nouveau, mais qu’il n’est pas moins étrange de rencontrer sous la plume de tels écrivains.

Les miracles font, comme on le pense bien, les frais de cette polémique. « Les missionnaires, dit l’un, nous prennent pour des barbares et des ignorans. Ils nous parlent de colonnes et de nuages de feu, d’êtres vivans dans des baleines, etc., et c’est avec cela qu’ils prétendent nous convertir; mais, miracles pour miracles, les nôtres ne sont pas plus absurdes que les leurs. » Les grands mystères de la théologie ne passent pas plus aisément au crible. « On a bien voulu m’apprendre, dit un autre controversiste, que le Christ était non pas un homme, mais le fils de Dieu, et que le Tout-Puissant l’avait envoyé pour racheter les péchés des hommes. Il y a là quelque chose que je n’entends pas : si Dieu est tout-puissant, s’il a créé et gouverne toutes choses, pourquoi n’a-t-il pas fait les hommes meilleurs dès le début? Mon précepteur officieux me répond que les hommes étaient bons à l’origine, mais qu’étant déchus de cet état, le Christ a été envoyé pour les rédimer. N’est-ce pas là tenir trop de compte de l’humanité? Si Dieu avait un tel pouvoir, il devait donner à l’homme la force de se maintenir dans sa perfection première et la faculté de résister au mal; cela eût épargné l’immense sacrifice nécessaire pour sa rédemption. » On voit qu’ici le raisonnement n’a pas encore pris sur lui d’abdiquer en présence des problèmes où s’abîme, confondue et humiliée, l’âme chrétienne. L’homme ne fait un tel sacrifice qu’à la foi de son enfance, et les croyans passent leur vie à se taxer de crédulité d’un culte à l’autre sans s’interroger sur eux-mêmes. La doctrine de la résurrection finale et du jugement dernier ne trouve pas grâce devant ces intraitables raisonneurs, « Pourquoi, se demandent-ils, Dieu, qui est assez puissant pour reconstituer les corps avec des cendres dispersées au vent, ne se contente-t-il pas d’envoyer les hommes directement au ciel ou au séjour des châtimens, sans les faire passer par l’épreuve de la mort?.. Ce jugement qui doit avoir lieu après la fin du monde, ne ressemblera-t-il pas à une tragédie sans spectateurs? »

Le plus important de tous ces manifestes antichrétiens est une brochure parue dernièrement [3], qu’on n’a pas été peu surpris de voir accompagnée d’une préface de Shimadzu Saburo, prince de Satzuma, le dernier représentant de la féodalité japonaise, celui-là même qui cause en ce moment tant de tribulations au gouvernement de Yeddo. C’est l’exposé le plus complet et le plus méthodique qui ait été fait par un lettré japonais des objections de toute nature que soulève et des sentimens que rencontre dans la classe la plus distinguée la religion des barbares de l’ouest. L’essai est divisé en cinq parties : la première et la plus longue est consacrée à une revue générale et rapide des livres mosaïques sous forme d’un commentaire attaquant tantôt la sincérité des témoignages, tantôt la valeur de l’enseignement qui en résulte. Le monde créé de rien, tandis que l’homme et la femme sont pétris de limon; le serpent doué de la parole, la faute d’Eve retombant sur ses descendans, le déluge, la destruction universelle, l’arche et la confusion des langues opérée par Dieu dans la crainte de voir s’élever une tour trop haute, sont autant d’inventions que l’auteur rejette sans hésiter, et il ajoute : « Toutes les histoires de la Bible sont semblables. Il faudrait un mois pour en exposer la fausseté en les prenant une à une. L’intervention de Jéhovah dans la vie des patriarches pour les faire changer de nom, les marier, les faire divorcer, etc., semble plutôt d’un homme que d’un Dieu. Quelle mesquinerie! Et puis ce Dieu, qui est le père de l’humanité, l’oublie sans cesse en ne s’occupant que de son peuple à lui; il détruit les Egyptiens par colère, c’est une divinité malfaisante, sars cesse acharnée au carnage. »

Dans la seconde partie, qui est incomparablement la plus intéressante et la plus neuve, l’auteur, se plaçant au point de vue d’un disciple de Confucius, essaie de juger la valeur du christianisme comme loi morale. Aux yeux du philosophe chinois, « la fin de l’homme est atteinte lorsque, tous les particuliers vivant tranquilles dans leurs maisons, tout l’univers est en paix. » Pour arriver à cet état de perfection, il faut pratiquer les cinq vertus cardinales, qui peuvent se résumer dans les deux principales, la fidélité envers les supérieurs civils et politiques de tous grades et l’obéissance respectueuse envers les divers membres de la famille, en premier lieu les père et mère. L’harmonie dans la famille qui en résulte est la base de l’ordre public. Fidélité et respect filial, voilà donc les deux grands devoirs de tout homme vivant. Eh bien ! l’erreur fondamentale de Jésus, c’est qu’il fait peu ou point de cas de notre vie réelle et actuelle et qu’il dirige toutes les pensées, toutes les aspirations, vers une vie future dont la félicité sera sans mesure et sans terme. De là le mépris qu’il montre pour ces relations de la vie qui sont le point essentiel. Sans doute le devoir filial était trop profondément gravé dans le cœur humain pour n’en pas tenir compte; aussi Jésus lui donne-t-il une place dans sa doctrine, mais une place subalterne, et en le détournant de son véritable objet vers un objet imaginaire placé dans le ciel. Quant au devoir de soumission comme sujet, qui est presque aussi important, il ne le compte pour rien; lui-même il donne l’exemple de la rébellion sous toutes les formes. Donc les liens de famille se relâcheront, et les discordes civiles éclateront partout où se répandront ses préceptes. Entraînés par l’espoir du bonheur futur, ses adhérens ne reculeront devant rien pour y parvenir, n’hésiteront devant aucune désobéissance. Quant à cet état dont Jésus parle avec tant de confiance, c’est une fantaisie de son imagination fondée sur une connaissance imparfaite des rapports entre l’âme et le corps. Confucius, lui, ne connaissait pas cet état et refusait de s’en occuper. Qu’est-ce après tout qu’une manière d’être où les plaisirs et les facultés de cette vie n’ont plus de place? Comment raisonner là-dessus? » L’auteur japonais n’en fait donc nul cas; ni au prix d’une couronne impériale, ni sous la menace du feu éternel, il ne consentira à s’écarter de la voie toute tracée des devoirs purement humains.

Après avoir discuté les mérites de la doctrine du Christ, dans la troisième partie, il s’attaque aux thèses qui y ont été ajoutées par ses successeurs : la théorie de la rédemption ne lui semble qu’une pure invention, la résurrection n’est qu’une pieuse fraude des disciples, car, à supposer que Jésus fût vraiment revenu à la vie, comment admettre qu’il ne soit apparu qu’aux apôtres et qu’il ne se soit pas montré au peuple pour fortifier sa foi? La quatrième partie est consacrée à combattre l’erreur de ceux qui regardent le christianisme comme une superstition du même caractère inoffensif que le bouddhisme : c’est lui faire trop d’honneur. Comme loi morale, on a vu qu’il est très inférieur; d’autre part son esprit agressif, impatient de contrôle et de toute rivalité, tend à détruire toutes les coutumes établies chez une nation. Depuis son apparition avec le Messie, qui se déclarait venu dans le monde pour y apporter la discorde, jusqu’à nos jours où il a engendré vingt-cinq sectes différentes en Amérique, il a eu pour caractères l’intolérance et le fanatisme. C’est ce zèle aveugle qui constitue son principal danger au Japon. Ceux qui pourraient l’embrasser sont des gens du peuple ignorans et crédules, surpris par des argumens spécieux et répondant à l’appel que l’on fait à leurs appétits égoïstes. Ses partisans ne cherchent qu’à obtenir pour eux-mêmes le bonheur céleste, et c’est un mobile qui n’est propre qu’à corrompre cet idéal de dévoûment au prince sur lequel reposent le caractère et les mœurs de la nation. La division entre les classes, la guerre civile, voilà les conséquences inévitables de son introduction, sans compter, dans un avenir lointain peut-être, mais certain, l’intervention de quelque puissance étrangère peu scrupuleuse qui s’en ferait un instrument de domination en s’appuyant sur les prosélytes indigènes. Enfin, dans la dernière partie, le critique essaie d’établir les preuves métaphysiques du dogme bouddhiste et de donner une explication rationnelle de la cosmogonie japonaise, mais il se perd dans le domaine des hypothèses; nous ne l’y suivrons pas.

Malgré la rapidité avec laquelle nous avons passé en revue cet essai d’un caractère évidemment sincère et d’un ton généralement modéré, on peut se rendre compte des obstacles insurmontables que rencontre ici le christianisme. Non-seulement il se heurte à la vieille théorie shintoïste latente au fond des âmes, qui repousse énergiquement le péché originel, mais il trouve en face de lui une religion organisée, appuyée sur des dogmes suffisamment mystérieux pour frapper l’esprit des foules, sur un code très précis de morale, sur une théorie complète de la vie, en possession du pays, des lois, des mœurs. Il ne s’agit pas là seulement, comme dans l’Europe du IVe siècle, de balayer un amas confus de superstitions grossières ayant perdu leur sens primitif, mais de combattre un système complet. Tout milite contre lui, la simple profession de foi est déjà une rébellion, et l’on ne saurait répéter avec trop d’insistance que la moindre désobéissance est une tache, une souillure. Le Japonais subordonne la voix de sa conscience à la loi, son Dieu à son empereur. Une hérésie, une innovation défendues lui semblent une félonie et lui en laissent les remords.

Parvînt-il à vaincre ce préjugé, le christianisme verrait se dresser un bien autre adversaire : c’est le scepticisme, qui descend ici jusqu’aux classes inférieures et règne en maître absolu dans les autres. La doctrine de Bouddha, si on ne va pas jusqu’au fond, ressemble fort à une négation du divin; celle de Confucius relègue Dieu dans le domaine des suppositions; elles ont formé des âmes peu crédules et surtout peu religieuses. Le Japon a vieilli dans une sorte d’athéisme dissimulé sous un culte éclatant. Les esprits se sont accoutumés à se contenter d’une contemplation froide et sans élan devant une divinité inaccessible, indéfinissable, impersonnelle; l’enthousiasme ne les pénètre pas, ils ne peuvent ni le concevoir ni le sentir. Cet amour mystique de Dieu, cette aspiration ardente du cœur inassouvi vers un être suprême et compatissant, qui ont peuplé les solitudes de l’Egypte et fait retentir notre moyen âge, ne trouvent pas d’écho et n’excitent que stupéfaction. Le penseur désenchanté, déshabitué de toute illusion, n’en cherche pas de nouvelle, et, — libre des perplexités de l’imagination, des accès de doute et de foi qui nous tourmentent, de cette curiosité inquiète de l’au-delà qui nous travaille sans cesse, — il examine froidement des croyances que le génie d’un Pascal subit plutôt que de tomber dans le vide, et les déclare imperturbablement des contes de nourrice. Enfin cette morale, que nous proclamons si pure et que nous croyons volontiers universelle, excite une profonde et sincère répugnance. On lui reproche de conduire au déchirement de la famille, à la destruction de l’état. Ce qu’elle a de plus beau, le souffle de charité qui l’anime, la compassion pour le malheureux, pour le faible, pour le pécheur repentant, toute cette tendresse débordante de l’Évangile qui a transformé le monde européen, tout cela s’émousse comme un trait sans force sur l’acier d’une cuirasse et glisse inutilement sur des cœurs insensibilisés par dix siècles de bouddhisme.


V.

Après avoir passé en revue les croyances qui se sont, à des degrés divers et à des époques différentes, répandues au Japon, il reste à exposer l’état religieux qui résulte de leurs vicissitudes, les caractères qu’elles ont imprimés à la race, la valeur morale qu’elles lui assignent dans le présent et le rang qu’elles lui promettent dans l’avenir. On a pu voir qu’à l’exception du christianisme tous les cultes ont joui jusqu’à présent d’une tolérance universelle. Le christianisme lui-même, après avoir été longtemps persécuté, n’est plus aujourd’hui proscrit. Si la propagande est interdite, la conversion, quoique mal vue, n’entraîne aucune peine. L’exercice public du culte n’étant permis qu’aux étrangers et dans les limites de leurs concessions, on ne peut le compter parmi les religions établies. Le pur shinto ne conserve que quelques rares sectateurs dans des provinces reculées ; ceux de la secte dite riobu shinto, plus nombreux, sont tout pénétrés des doctrines bouddhistes; le confucianisme ne sort pas des écoles; en réalité, la religion dominante au Japon est sans contestation le bouddhisme. Cependant il n’y a pas, à proprement parler, de religion d’état. Suivant les variations de la politique, un culte peut être plus favorisé que l’autre; aucun n’est l’objet d’une protection exclusive ; tous sont soumis à la surveillance officielle d’un département ministériel, le kio busho, qui pourvoit aux vacances et répartit le budget. Les églises sont en tutelle et dans une dépendance absolue du gouvernement, qui leur demande avant tout la soumission et le silence. Le clergé, sans rôle public, sans voix dans les conseils, n’a aucune influence sociale, et quelques hautes fonctions du sacerdoce, confiées par la coutume à certains princes du sang, ne leur sont conférées que pour les neutraliser. Le gouvernement est laïque et s’inquiète fort peu de l’état des consciences. Un dogme unique à ses yeux prime et remplace tous les dogmes religieux, c’est celui de l’infaillibilité du pouvoir.

Le Japon, au point de vue religieux, est divisé en deux catégories très tranchées : en bas règnent les superstitions grossières et l’idolâtrie sans ferveur; parmi les classes éclairées, dirigeantes ou moyennes domine sans partage l’incrédulité la plus absolue, et non-seulement l’incrédulité est complète, ce que justifie suffisamment le caractère de la religion établie, mais elle est satisfaite d’elle-même et se suffit. Le scepticisme s’affirme hautement; il s’applaudit; il ne se sent pas dévoré des inquiétudes qui harcèlent le libre penseur né sous notre soleil. Les lettrés, les samouraï, prennent en pitié les gens du peuple qu’ils voient crier et danser dans les matsuri, rient de leur ignorance et, fermes dans leur négation, ne se demandent pas s’il existe au-dessus de ces erreurs une vérité quelconque. Mais on a beau fermer son esprit aux préoccupations métaphysiques, on n’échappe pas à l’action indirecte des religions. Par la littérature, par les mœurs, par les lois, leurs doctrines éthiques se glissent jusque dans notre entendement, et, tout en proclamant notre indépendance, nous portons involontairement le joug despotique que l’éducation, la tradition, le milieu imposent à notre pensée et la tournure qu’ils donnent à nos jugemens. L’homme plonge par mille racines invisibles dans le passé de sa race et, à travers les générations, s’imprègne de son génie, comme le nouveau plan de vigne puise dans un même terroir le parfum toujours identique auquel on reconnaît le vin qu’il a donné.

L’athéisme n’exempte pas de l’influence subtile et détournée des dogmes traduits par l’instinct populaire en maximes de conduite. C’est donc bien la religion qui est responsable de l’état moral du Japon; c’est elle qui l’a fait ce qu’il est. Or on sait ce qu’elle enseigne : l’univers est un rêve, le résultat d’une catastrophe; la vie est un accident fâcheux, sans but, sans cause raisonnable. L’absolu n’est pas de ce monde; l’homme ne peut ni le saisir ni le concevoir; c’est folie de sa part d’imaginer une divinité occupée de veiller sur lui et de le protéger; il n’est qu’une forme accidentellement animée de la substance impersonnelle et sa destinée finale est d’aller s’y perdre. En présence du néant qui l’entoure et qui l’attend, ses joies ne sont que des gaîtés de prisonnier dans sa geôle, ses peines ne sont que des vagissemens d’enfant. Qu’est-ce que tout cela devant l’éternel non-être? Qu’espérer? que faire, que souhaiter? La créature isolée de son créateur trouve en elle une certaine lumière qui lui indique la « voie » et lui conseille la pureté, seul moyen de ne pas s’exposer au cauchemar d’une nouvelle vie; mais au-delà que peut-elle entreprendre quand tout est vanité et néant? Une illusion vaut-elle un effort? L’activité humaine n’est que le va-et-vient stupide d’un singe en cage. Que l’homme reste donc en repos, absorbé par avance dans la contemplation du nirvana.

Une pareille doctrine engendre nécessairement dieux sortes de sectateurs : d’une part les ascètes qui, pénétrés du néant de la vie, y renoncent, s’enferment et rêvent au grand inconnu; ou en rencontre ici quelques-uns parmi les vieillards revenus des passions et des enchantemens de la jeunesse; d’autre part les libertins, dont le raisonnement inconscient peut s’ébaucher ainsi : puisqu’il n’y a point de but à cette vie, puisque toute œuvre est maudite et qu’il est inutile de nous attacher à quelque devoir supérieur, passons du moins le plus joyeusement possible le temps qu’il faut passer ici-bas, jouissons avidement de ces biens illusoires si prompts à s’envoler, amusons-nous d’avance pour une éternité. Ceux-là forment la majorité, et leur gaîté bruyante, parfois un peu forcée, est le premier trait du caractère national qui frappe le voyageur. On les comprend mieux quand, par une radieuse matinée d’automne, on voit le Fusiyama dessiner ses contours majestueux dans un ciel de lumière et les sommets des montagnes voisines se profiler dans un azur d’une transparence incomparable. Si c’est là un rêve, il faut convenir qu’il porte à la joie, et que cette fête du soleil explique la bonne humeur native. En revanche, quel abattement quand viennent les longues pluies du printemps et les lourdes chaleurs humides de l’été! Le corps est engourdi, comme énervé; une somnolence irrésistible pèse sur l’esprit. La nature, de complicité avec la religion, pousse l’homme à la paresse béate, en même temps que par sa fécondité elle le dispense des âpres labeurs.

Un oisif perdu dans un rêve ou s’ébattant dans une fête, voilà ce qu’on rencontrerait dans tout Japonais, si les nécessités de la vie sociale et matérielle n’y mettaient ordre, A l’inaction correspond nécessairement une certaine infirmité de l’esprit, même dans les organisations les plus favorisées. Tout flotte dans ces têtes, rien ne se fixe autour d’une vérité centrale, ne s’asseoit sur une base assurée; il y a beaucoup d’idées, pas de système, — de l’intelligence et pas de méthode, — des pensées, mais sans ordre et sans lien logique. Ces pensées d’ailleurs restent des hypothèses et ne prennent pas la force de convictions. L’individu ne croit fermement à rien, ni au bien ni au mal. Aussi est-il peu capable des grandes vertus faites d’efforts constans et de foi profonde. Il lui serait plus facile de tomber dans le vice; c’est pourquoi la sévérité extrême de la loi positive a dû suppléer ici aux lacunes de la loi morale. Le point d’honneur, cette morale de l’orgueil, qui parle si haut, prête main-forte au code ; mais quand ils se taisent tous deux, la conscience n’est plus assez puissante pour imposer silence aux instincts.

L’absence de principes raisonnés et fondés sur une certitude intérieure invite à l’abdication de la volonté individuelle. Incapable de se tracer à lui-même une ligne de conduite, le particulier se soumet volontiers à celle qu’on lui impose; il accepte l’impulsion comme un corps inerte obéit à la force qui le pousse. De là cette facilité à accueillir l’ingérence du pouvoir dans tous ses aces, à se laisser dicter un programme de vie domestique et intime; de là aussi cette propension des monarques à étendre le domaine des décrets là où ils n’ont que faire. « Les pères et les fils, les frères, les époux et tous les membres d’une même famille doivent vivre en bonne intelligence; traitez avec douceur les subalternes et soyez fidèles à votre maître. — Il faut remplir avec courage et persévérance les devoirs de sa profession et ne pas chercher à paraître au-dessus de sa condition... Il ne faut être ni querelleur, ni impatient, ni prendre parti inconsidérément dans une discussion... Qu’on respecte cela. » Ainsi parle un édit ancien, modèle excellent de gouvernement paternel. L’âme déprimée ne montre plus ni enthousiasme ni résistance; elle ne songe pas à répondre : ici s’arrête votre empire, et là commence le mien.

S’il faut juger un système philosophique par ses résultats, celui du bouddhisme doit être condamné sévèrement; mais le pire de ses effets est d’avoir tué l’esprit religieux proprement dit. Son catéchisme nihiliste a détourné les prosélytes de toute croyance et répandu non-seulement l’incrédulité à certains dogmes, mais l’indifférence générale en matière de foi. C’est sans doute une belle et nécessaire vertu que la tolérance, mais c’est un malheur que le scepticisme; la valeur absolue d’un symbole importe moins pour le développement d’un peuple que le degré de ferveur avec lequel il est professé ; tous les systèmes dogmatiques sont bons, pourvu qu’on y croie; le pire suffit pour élever l’homme au-dessus de lui-même, vers ces régions où planent la beauté et la bonté idéales. Or, quelque nom qu’elle porte, la religion n’est pour les Japonais qu’une spéculation qui ne les émeut pas et qui n’excite ni leur intérêt, ni même leur curiosité. Ils ne sentent pas le besoin auquel elle répond. Elle constitue à leurs yeux une façon d’être, un complément de l’éducation, une modalité de l’état des personnes; elle ne va pas remuer en eux des profondeurs obscures. « Au fond, tout cela n’est que pure grimace, opine un des écrivains déjà cités, qui s’efforce de prouver l’inanité de toutes les croyances. Comment croire que la religion favorise la civilisation? Voyez l’Europe et l’Amérique : elle semble y disparaître à mesure que les sciences et les arts y font des progrès. Elle n’a donc aucune action sur la civilisation d’un peuple. » Comme on le voit, ce passage, dirigé surtout contre le christianisme, va jusqu’à dénier toute influence bienfaisante aux inspirations religieuses.

Et cependant l’histoire est là pour témoigner que les fermes croyances sont un élément prépondérant de l’éducation des grandes races. Il y a au fond de la nature humaine une lutte sourde entre l’égoïsme natif et l’on ne sait quel impérieux besoin de sacrifice et de dévoûment. De toutes les forces qui font pencher la balance vers la générosité et arrachent l’homme à son individualisme, la religion est sans contredit la plus puissante. C’est par elle qu’il se sent un point d’appui sur l’absolu, un lien avec l’infini, et par conséquent une conscience souveraine et des droits imprescriptibles; mais quand le doute est partout, les opinions chancelantes ne sont plus des convictions, ce sont des hypothèses que l’on abandonne suivant la première impulsion venue, il n’y a pas d’esprit public parce qu’il n’y a pas de caractères. Une nation dans de telles conditions peut arriver à un haut degré de prospérité matérielle et de raffinement, mais comme corps politique, elle est vouée à l’anarchie, et, comme famille humaine, elle reste dans ces limbes où séjournent encore les organismes imparfaits.

Cette éclipse totale du sentiment religieux est-elle définitive? ou peut-on espérer un retour spiritualiste dont l’histoire ne fournit guère d’exemples? Y a-t-il un remède au scepticisme, et faut-il voir un symptôme favorable dans la multiplicité des discussions qui s’engagent dans la presse à propos des dogmes chrétiens et des récits bibliques? A y regarder de près, c’est non point un élan mystique qui se révèle dans ces thèses, mais un sens critique qui en est précisément exclusif. Le mouvement qui s’accomplit dans les esprits a pour objet de répudier à la fois les religions natives comme surannées, et les religions étrangères comme absurdes; il rappelle de loin celui qui signala la fin du XVIIIe siècle en France. Les conversions obtenues par les missionnaires, quand elles ne sont pas le prix convenu de leur bienfaisance charitable, indiquent moins un réveil de la piété qu’une certaine versatilité plus manifeste encore dans d’autres imitations européennes. Il y a environ deux ans, il fut question de réunir une sorte de concile où tous les cultes reconnus du globe auraient envoyé leurs avocats et dont l’œuvre eût consisté à fixer une croyance unique pour tous les sujets du mikado. Ainsi l’on n’hésitait pas à trancher législativement une question de foi, et l’on se disposait sans embarras à décerner le prix entre les différens dieux au plus méritant et au plus raisonnable. On s’aperçut à temps qu’il est encore plus difficile de décréter un symbole que d’importer d’une seule pièce un code tout entier, et l’entreprise fut abandonnée. Elle suffit à montrer combien on est loin encore de concevoir la notion du sentiment religieux intime et indépendant.

Peut-on du moins espérer qu’à la longue le christianisme, en se répandant, transformera les esprits en touchant les cœurs? Il est à craindre que non. On a vu les obstacles de toute sorte qu’en rencontre l’établissement. Fût-il établi, son influence serait encore restreinte, d’un côté par les lois civiles qui envahissent et dominent tyranniquement la conscience individuelle, de l’autre par la casuistique. Le génie des Japonais, rebelle à la synthèse, s’attache aux détails, les examine curieusement, les juge quelquefois avec sagacité, sans envisager l’ensemble. Chaque dogme serait l’objet d’une controverse indéfinie; on se perdrait, comme les sectes russes, dans des querelles interminables sur le Verbe semblable au Père, ou consubstantiel, sur le rituel; on retomberait dans ces discussions théologiques auxquelles Yéyas avait dû imposer silence; mais pendant ce temps la grande révélation morale passerait inaperçue, la vraie conversion resterait à faire. Il y a des peuples, il faut le reconnaître, que le christianisme n’a pas émus. C’est dans sa pureté primitive une religion de sentiment, d’amour, qui demande, pour être féconde à tomber sur des âmes tendres, sur des générations encore naïves et pleines de sève; elle dépérit sur le sol épuisé et usé de l’extrême Orient. Les vieilles races sont, comme les vieilles gens, portées à l’égoïsme; on risque de ne pas rencontrer d’écho parmi elles quand on vient leur prêcher, comme préceptes souverains, l’amour du prochain et le sacrifice de soi-même. On peut donc augurer que cet élément civilisateur manquera au développement ultérieur du Japon, et l’on ne peut que le déplorer, quand on considère combien il y a loin encore de son idéal moral à celui de l’Europe, combien sont incompatibles ses vues et les nôtres sur ces conceptions fondamentales. Dieu, le bien, l’honneur, la fin de l’homme, conceptions dont l’identité révèle, chez les peuples divers où elle se rencontre, l’unité d’origine. Sans doute, le divorce n’est pas à tout jamais irréconciliable; un contact prolongé peut, par la suite des temps, changer le caractère du peuple japonais; mais les siècles devront passer avant que nous puissions, dans ses enfans, reconnaître des fils de la même mère.


GEORGE BOUSQUET.


Yeddo, 15 décembre 1875.

  1. Mittheilungen der Deutschen Gesellschaft für Natur-und Völkerkunde Ostasiens, 1814. — Asiatic Society transactions, 1874. — Voyez aussi Fu su mimi bukuro, a budget of japanese notes, Yokohama 1875.
  2. Voyez la Revue du 15 juillet 1875.
  3. Bemmo, or an exposition of error' (being a treatise directed against christianity), by Yasui Chinhei, a japanese scholar, with a preface by Shimadzu Saburo. Translated by J. H. Gubbins, of H. B. M. légation. Yokohama.