La Reine du Sabbat, scènes de la vie des Landes

LA
REINE DU SABBAT
SCENES DE LA VIE DES LANDES.

I

La petite ville de Barcelonne, située dans le département du Gers, mais dont les dernières maisons touchent au département des Landes, a des foires renommées. Les Béarnais et les Landais s’y rendent en foule, et il s’y fait un grand commerce de bœufs de la Chalosse et de petits chevaux du pays. La foire de décembre 1845 (j’ai quelques raisons pour me rappeler cette date) fut une des plus belles que j’aie jamais vues dans cette modeste localité. Ce jour-là, le ciel était si pur, le soleil si chaud, qu’on se serait cru en plein été. Vers quatre heures cependant, les étrangers qui demeuraient loin songèrent à partir. À cette époque, la mode des cabriolets, des tilburys, ne s’était pas répandue ; on n’allait pas aux foires en diligences ou en wagons ; les hommes, les femmes, les enfans, les vieillards ne voyageaient qu’à cheval. Aussi, dès l’heure où commençait ce qu’on nomme la débâcle de la foire, de longues caravanes sorties de la ville qui avait donné lieu à cette commerciale et joyeuse solennité allaient se perdre aux quatre coins de l’horizon.

Rien n’était plus gai que ce retour, opéré moitié pendant le jour, moitié pendant la nuit, par des gens habitués à revenir ensemble. Toutes les classes de la société rustique étaient représentées dans cette foule alerte. On y voyait les négocians en eaux-de-vie et en grains toujours solidement montés sur un percheron bon trotteur, le fils de famille en train de manger au billard ce que son père lui avait péniblement amassé, le propriétaire aisé qui suit toutes les foires sans pouvoir se décider à vendre ses denrées, le petit brocanteur maintenant de son mieux une vieille jument souvent aveugle, la jeune campagnarde solidement assise sur un bât bien rembourré, coquettement coiffée d’un foulard, ne manquant ni une foire ni un marché afin d’entretenir les espérances de cinq ou six galans. On y voyait aussi le meunier qui, sur le dos de son mulet déjà trop chargé de blé, trouvait le moyen de hisser quelque jolie servante. Tous ces bravés gens vivaient en assez bonne intelligence, et la plus franche gaieté régnait parmi eux. Malheureusement la cavalcade s’appauvrissait à chaque embranchement. Il y avait des bifurcations où elle perdait la moitié de son monde, et les plus éloignés, alors que la nuit devenait de plus en plus noire, revenaient seuls chez eux à travers les bruyères désertes.

En décembre 1845, la bande dont je faisais partie tournait le dos à l’Adour et se dirigeait vers le Bas-Armagnac. Outre les élémens que je viens de décrire, elle comptait un ecclésiastique. C’était un homme qui pouvait avoir quarante-cinq ans, aux traits mâles et réguliers, à la physionomie assez intelligente. Il avait retroussé sa soutane, qui n’avait plus que la longueur d’une veste de hussard ; ses jambes étaient emprisonnées dans de lourdes bottes à l’écuyère garnies de longs éperons d’argent. Je demandai à mon voisin quel était cet ecclésiastique, et il me répondit que c’était l’abbé Garrigues, curé de Carabussan. Je le regardai alors avec une curiosité doublement intéressée, d’abord parce qu’il devait être un de mes derniers compagnons sur une route que je connaissais mal, ensuite parce qu’il avait la réputation d’être pousouè, c’est-à-dire sorcier.

Cette qualité, bien avérée dans le pays, n’empêchait point nos compagnons de voyage de causer avec l’abbé Garrigues, et même de lui faire bonne mine. Il paraissait non-seulement fort affable, mais de joyeuse humeur. Il était monté sur un grand cheval noir au poil vif, aux oreilles inquiètes, et qui faisait mille folies quand il le pinçait, ce qui lui arrivait quelquefois. Comme j’appartenais à l’arrière-garde, je pus demander quelques détails sur le curé à un brave paysan dont la jument était souvent obligée d’attendre son poulain, qui faisait l’école buissonnière ; mais je ne pus tirer de mon homme que des demi-confidences. On croyait que le curé était sorcier, et pourtant on ne pouvait l’affirmer. Ce qu’il y avait de certain, c’est que l’oncle du curé, ancien desservant de la même commune, était un sorcier comme on en voit rarement. Du reste, tous les gens de Carabussan étaient sorciers. Ils vivaient au milieu des étangs et des forêts, et le sabbat était chez eux en permanence. On pouvait en compter une douzaine qui, la nuit, se déguisaient en loups blancs. Le mieux était de ne pas avoir affaire avec les gens de ce pays.

La nuit commençait à venir ; mon interlocuteur me quitta pour suivre un petit sentier, et je m’aperçus que notre troupe était singulièrement diminuée. Au bout d’un quart d’heure, il arriva ce que j’avais prévu : j’étais seul avec le curé. Nos chevaux se mirent au même pas, et bientôt s’engagea une conversation pleine d’intérêt sur le prix des vins et le cours des bœufs. Nous parcourions un immense plateau couvert de landes et nous suivions un chemin à peine frayé. Le ciel était chargé de nuages, et, bien que l’on fût au mois de décembre, on apercevait dans la direction de la montagne de longs éclairs qui déchiraient les nues ; en même temps de grosses gouttes commençaient à tomber. Nous piquâmes nos chevaux, nous nous enveloppâmes dans nos manteaux, mais ce furent là des précautions inutiles. Le vent de la montagne nous envoya un orage qui versa sur nous des torrens de pluie. Le curé Garrigues m’offrit l’hospitalité dans son presbytère. J’acceptai, car je me sentais incapable de me guider dans les ténèbres. Nous avancions d’un assez bon pas, lorsque tout à coup nos deux chevaux firent chacun un écart qui faillit nous désarçonner. Nous leur mîmes l’éperon au ventre : le cheval du curé se cabra d’une façon effrayante. Quant au mien, qui était beaucoup plus pacifique, il se contenta de reculer. Le gros de l’orage s’était éloigné ; cependant à la lueur d’un éclair nous crûmes voir une forme humaine qui était couchée en travers du chemin.

— Tenez mon cheval, me dit le curé, je vais voir ce que c’est.

Il descendit, s’approcha de la forme entrevue et poussa une exclamation. — C’est bien elle, dit-il, je m’en doutais. Nous sommes auprès du moulin, monsieur, continua-t-il en s’adressant à moi. Il y a une bonne action à faire. Voici une pauvre vieille femme dont la raison est altérée. Nous ne pouvons l’abandonner par une pareille nuit dans cette lande déserte ; elle y périrait, de froid. Il faut que vous m’aidiez à la conduire chez elle. Nous serons un peu plus mouillés, mais nous sauverons la vie à une créature humaine.

Je consentis facilement à ce que le curé demandait, et il se mit à secouer le bras de la vieille, qu’il appela à plusieurs reprises d’un nom bizarre ; mais la vieille ne bougeait pas.

— Elle est peut-être morte, lui dis-je.

— Morte ! non pas ; mais le vin est fort cette année, et quand elle a bu, elle vient cuver son ivresse auprès de ce moulin. Une idée de folle ! C’est là que sa grand’mère fut brûlée il y a cent ans environ.

— Brûlée !

— Oui, légalement, comme sorcière.

L’aventure se compliquait. La vieille femme parut enfin disposée à se remettre sur ses pieds.

— Il faut que vous me prêtiez votre cheval, me dit le curé, il est moins vif que le mien. Nous la mettrons sur votre selle, car il sera difficile de la faire marcher.

Je descendis de mon cheval, je montai sur l’autre. Le curé, après avoir convenablement placé la vieille femme, conduisit sa monture par la bride. Les chemins étaient mauvais et glissans, mais la pluie avait cessé. La lune, dégagée des nuages, éclaira autour de nous un pays singulier. Nous avions quitté le plateau nu et découvert pour descendre dans une longue vallée. À notre droite tout était ténèbres, une côte rapide couverte d’arbres nous interceptait la lumière ; à notre gauche au contraire, à perte de vue, des roseaux gigantesques agitaient leurs têtes mobiles avec un bruit mystérieux. Au milieu des roseaux brillaient, éclairées par la lune, de larges flaques d’eau dormante. Le bruit de nos pas faisait envoler des poules d’eau et des canards sauvages peu habitués à être dérangés à une pareille heure, et il me sembla entendre deux ou trois fois le hurlement des loups. À ce moment, la vieille femme s’agita sur le cheval. Elle se mit à chanter, et je pus saisir quelques vers dont voici le sens :

Maudite soit la guerre !
Celui qui l’a voulue,…

— Que dit-elle ? demandai-je au curé.

— Rien, répondit celui-ci ; une vieille chanson. La vieille continua de chanter :

Voilà son corps en terre,
Son âme en paradis.

— Elle pense à son fils, continua le curé à voix basse. Elle se figure qu’il est mort au service, tandis que le corps du pauvre garçon est au fond d’un précipice des Pyrénées, — du moins ce qu’en ont laissé les aigles et les vautours.

— Est-elle ivre ou est-elle folle ? demandai-je.

— Ivre probablement, folle certainement. Sa grand’mère, ainsi que je vous l’ai dit, a été brûlée comme sorcière, et celle-ci s’imagine toutes les nuits qu’elle va au sabbat.

Le curé avait commis une imprudence en prononçant ce mot. La vieille femme, qui jusqu’à ce moment s’était tenue assez tranquille, leva tout à coup les bras au ciel, en proie à une vive émotion. — Sabbat, sabbat ! cria-t-elle. Harri ! Harri ! le sabbat était beau ce soir. Les marmites bouillaient, les crapauds chantaient, et les sonneurs sonnaient leurs plus jolis airs.

Je suis la fille du bourreau,
Du bourreau de la ville.
Quand l’officier entend cela,
Il n’ose lui rien dire.

Ce fut avec une verve inexprimable qu’elle chanta ce morceau de ronde.

— Taisez-vous, folle, dit le curé ; taisez-vous, ou je vous laisse auprès de l’étang, et les loups vous mangeront.

Mais cette menace parut faire peu d’impression sur la vieille femme. — Je vous connais bien, dit-elle, vous êtes le curé sorcier ; vous avez dit la messe noire, vous avez voulu danser avec Marthe, mais l’autre n’a pas voulu ! Et elle continua sa chanson.

Je ris de toi, je ris de moi,
Je ris de ta bêtise ;
Tu m’as laissé passer le bois
Sans oser me rien dire.

Elle se tut un moment. Nous passions alors sur la digue d’un grand étang. Le curé, à l’extrémité de la digue, fit détourner le cheval, et nous arrivâmes devant une masure de la plus triste apparence. Cette masure disparaissait entièrement sous la végétation puissante qui l’entourait, et qui, bien que desséchée par l’hiver, semblait vouloir l’engloutir.

Nous étions arrivés. Un rayon de lune passant à travers les fentes du toit, quelques charbons qui brillaient dans l’âtre nous guidèrent dans l’obscurité. Le curé alluma une chandelle de résine ; l’aspect de cette tannière était affreux. La misère s’y montrait partout. Un vieil escabeau, une table boiteuse, un lit ou plutôt une sorte d’auge pleine de paille, tel était l’ameublement. Sur la table, on apercevait une quenouille garnie de grossière étoupe et une grande bouteille à moitié pleine.

La lueur de la résine me permit d’examiner la vieille femme. Elle était de petite taille et d’une maigreur extrême. Ses yeux enfoncés et rouges, son nez crochu, sa bouche édentée, ses cheveux gris coupés en rond à la hauteur des oreilles, mais qui, souillés de boue et dérangés par le vent, couvraient en partie sa figure, les haillons bizarres et de toute couleur qui l’habillaient à peine, lui donnaient tout à fait la tournure d’une sorcière. Elle fit quelques pas dans la chambre, et je m’aperçus qu’elle boitait. Le curé lui ordonna de se coucher, et elle alla se jeter sur le grabat dont j’ai parlé ; ensuite il vida par terre ce qui restait de vin dans la bouteille. La vieille voulut s’élancer sur le curé, qui la contint en lui disant d’un ton sévère que si elle remuait, il la ferait mettre en prison. Elle se contenta de pleurer et de se plaindre comme un enfant.

— Nous pouvons partir, je crois, dit le curé ; elle est plus tranquille, et elle n’a plus de vin.

Nous franchissions déjà le seuil de la porte lorsque la vieille se dressa sur son séant. — Bernard, s’écria-t-elle, Marthe était avec moi cette nuit, et l’autre l’a faite notre reine.

Et elle se mit à rire.

— De qui veut-elle parler quand elle dit l’autre ? demandai-je au curé en remontant à cheval.

— Du diable, répondit-il laconiquement.

Nous nous trouvâmes de nouveau dans les ténèbres. De gros nuages noirs avaient couvert la lune, et nous étions menacés d’une nouvelle bourrasque. — Laissez-moi passer devant, me dit-il, le chemin est dangereux ; nous sommes au milieu des étangs et des marais.

À. peine avions-nous quitté la masure de la vieille femme, que nous fûmes surpris par une pluie torrentielle. Nos chevaux s’enfonçaient dans la boue, et l’obscurité était telle que le curé fut obligé de reconnaître qu’il s’était égaré dans sa propre paroisse. Nous avançâmes néanmoins, et il poussa un cri de joie. — Voyez-vous là-bas cette grande lueur ? me dit-il ; nous sommes sauves, nous allons trouver un abri et un bon feu pour nous sécher.

J’aperçus en effet une large lueur qui ne paraissait pas très éloignée.

— Quel est ce feu ? demandai-je.

— C’est une brûlerie, un endroit où l’on fait de l’eau-de-vie. C’est là que demeure un bon propriétaire qui nous donnera à coucher, si ce temps infernal continue.

Quelques minutes après cette promesse consolante, nous arrivions devant un grand bâtiment dont les portes étaient ouvertes. Nous descendîmes de cheval, et à peine le curé se fut-il montré, que deux ou trois hommes sortirent et se disputèrent l’honneur de prendre soin de nos montures. J’avoue que lorsque j’eus franchi le seuil de la porte, je crus n’avoir fait que changer de ténèbres, car l’immense grange où je me trouvais était tellement remplie de fumée que je n’aperçus d’abord que des formes vagues s’agitant au milieu d’un nuage. Mes yeux s’habituèrent cependant à cette atmosphère cuisante, et je pus me rendre compte des objets et des personnages qui m’entouraient. En face de moi, l’horizon était borné par d’énormes cuves de bois, foudres gigantesques dont les extrémités se perdaient dans l’obscurité. Sur le sol se dressait l’alambic avec ses chaudières, ses colonnes, ses cornues, ses serpentins, dont le cuivre rouge reflétait la lueur des chandelles de résine. Au-dessous de la principale colonne brillait un foyer incandescent où brûlaient sur des grilles chauffées à blanc des troncs entiers de chêne. À l’autre extrémité, on voyait couler l’alcool limpide comme l’eau qui sort du rocher. Le premier personnage qui frappa mes yeux, dès qu’ils furent un peu accoutumés à la fumée, était un petit homme maigre, trapu, avec une grosse tête pâle, un nez d’aigle et des yeux d’orfraie. Il marchait sur l’appareil avec une agilité singulière, mettant la main tantôt à un piston, tantôt à un robinet) examinant l’éprouvette, palpant le chauffe-vin, toujours en éveil, promenant partout son grand œil placide. Il semblait doué d’une activité et d’une mobilité infatigables. C’était le brûleur. J’appris depuis qu’il y avait trois jours qu’il ne s’était couché. Autour de la fournaise, presque roulés dans les cendres brûlantes, il y avait tout un monde d’enfans et de chiens. Les chiens étaient assez tranquilles, ils donnaient paisiblement, heureux de cette bonne aubaine de chaleur qu’ils ne rencontraient qu’une fois dans l’hiver : il y avait deux ou trois courans à poil ras, un bel épagneul et un gros chien des Pyrénées ; mais si les chiens étaient tranquilles, il n’en était point de même des enfans, et je remarquai quatre ou cinq drôles (style du pays) qui faisaient un tapage épouvantable. Ils avaient tous une charmante figure, filles et garçons, avec leurs yeux qui semblaient être des diamans noirs. Ils faisaient cuire des pommes de terre et des châtaignes, et de là venaient les grandes colères et les grands cris. Autour d’eux se tenaient debout cinq ou six hommes : un berger de la montagne enveloppé dans sa grande cape blanche, un vieillard long, osseux, coiffé d’un bonnet en peau de renard et qui fumait une courte pipe. Éclairé par le reflet sanglant du brasier, cet homme me parut avoir une mine patibulaire. Son voisin formait avec lui un parfait contraste par sa physionomie franche et ouverte. C’était le maître de la maison, qui nous accueillit avec les démonstrations les plus chaleureuses. Il voulait nous faire souper, il nous offrait un lit ; nous n’acceptâmes provisoirement qu’une place à son excellent feu, déclarant que nous aviserions plus tard. On demanda à mon compagnon de voyage comment il se faisait qu’il se fût égaré. Il répondit que nous avions rencontré la Chouric (la chauve-souris) étendue au milieu de la Lande des Sorciers, et qu’il nous avait fallu la ramener chez elle.

— Elle était seule ? s’écria le brûleur.

— Oui.

— Le sabbat était donc fini ? — Le curé secoua la tête. — Vous ne croyez pas aux sorciers, vous, monsieur le curé, continua le brûleur. Vous y croiriez que vous ne nous le diriez pas. Il est pourtant certain qu’il y a un sabbat. Sans cela, pourquoi aurait-on brûlé la grand’mère de la Chouric ? Pourquoi les curés disaient-ils autrefois avant la messe : « Sorciers et sorcières, s’il y en a dans cette église, sortez ? » Qui donc charmerait les gens et les bêtes, s’il n’y avait pas de sorciers ? Quant à moi, je n’ai pas à me plaindre de la Chouric, elle m’a guéri de la fièvre quarte.

— Et comment ? dirent les autres.

— Rien de plus simple : elle m’a mis au cou un morceau de roseau dans lequel était enfermée une cicoulane vivante (lézard gris) ; la cicoulane est morte, et j’ai été guéri.

Personne ne se permit de plaisanter sur cette cure miraculeuse : ce fut au contraire un feu roulant, chacun voulut raconter un exploit de la sorcière.

— J’ai failli, dit l’un des assistans, la brûler toute vive, il y a de cela trois ans. Je ne sais ce qu’elle avait contre moi ; toujours est-il qu’elle avait jeté un charme sur ma maison : mes bœufs et ma femme étaient malades. Un jour qu’il faisait bien chaud, sous prétexte de lui faire goûter mon vin, je l’attire chez moi. Il faut vous dire que préalablement j’avais fait chauffer le four, qui était aussi ardent que le brasier qui est sous cette chaudière. La Chouric arrive, je la fais boire, et ensuite je lui dis : Tu vois ce four ? Eh bien ! je vais te mettre dedans si tu ne guéris pas immédiatement mes bœufs et ma femme. La Chouric pleure, elle prétend qu’elle ne m’a pas jeté de sort. Je m’y attendais, je la laisse parler pendant un quart d’heure ; ensuite je la prends, je la soulève, et ma foi elle avait déjà les pieds dans le four, lorsqu’elle me promet de lever le charme. Je la pose à terre ; elle me demande du laurier du jour des Rameaux et de l’eau bénite, elle va asperger ma femme et mes bœufs, et me promet que le lendemain ils seront guéris.

— Et tu la laissas aller ? dirent les auditeurs en riant.

— Ma foi, comment auriez-vous fait, vous autres ? D’ailleurs je n’eus pas trop à me plaindre de la sorcière. Ma femme mourut, mais le lendemain mes bœufs étaient aussi frais que s’ils n’eussent jamais été malades.

— Et vous, Noguès, dit le brûleur en s’adressant au maître de la maison, n’avez-vous pas eu quelque démêlé avec la sorcière ? J’ai entendu parler d’un coup de fusil…

La figure de Noguès s’assombrit, et il répondit assez brusquement que c’était une vieille histoire. Le curé intervint et voulut détourner la conversation en parlant de la qualité du vin qu’on brûlait alors. Cependant la question du brûleur me parut produire sur Noguès une fâcheuse impression.

En ce moment, une femme, sortant de l’obscurité, pénétra dans le cercle lumineux. C’était une paysanne de grande taille, et d’une physionomie qui attirait immédiatement l’attention. Sa figure était très pâle, mais d’une régularité qui faisait penser aux camées antiques. Il y avait quelque chose d’imposant, je dirais presque de majestueux dans toute sa personne. Il était difficile de deviner quel pouvait être son âge. Sous son foulard jaune, ses cheveux étaient encore d’un noir splendide ; mais autour de ses yeux et le long de ses joues des rides profondes avaient été creusées par la maladie et par le chagrin.

Aussitôt qu’ils l’eurent aperçue, les enfans s’élancèrent vers elle. Elle s’adressa au curé, elle lui dit qu’elle pensait que nous voulions bien faire l’honneur à son frère d’accepter l’hospitalité sous son toit, et que nos lits étaient préparés. Elle ajouta quelques paroles pleines de courtoisie prononcées avec une voix très douce. Il ne pleuvait plus. Le curé remercia Noguès et sa sœur de leurs bonnes intentions, et malgré leurs instances nous nous remîmes en selle. Le cheval du curé, qui se retrouvait sur un chemin connu, n’eut garnie cette fois de s’égarer. Nous arrivâmes bientôt au presbytère, où nous fûmes accueillis par une servante d’un âge très canonique, qui, après nous avoir fait souper, me conduisit dans une chambre bien close où se trouvait un lit bien chaud.

Le lendemain matin, le ciel était redevenu pur, et le curé Garrigues me proposa avant de déjeuner d’aller voir son église. Elle était petite, mais d’une unité de style parfaite et dans une charmante situation. Cette église, du style roman le plus pur, s’élevait dans un véritable jardin anglais, au milieu d’une prairie dominée par des chênes séculaires. On eût dit la chapelle d’un ermitage. D’une fenêtre du presbytère, le curé me la fit admirer. Il avait une petite exploitation agricole qu’il cultivait de son mieux. Il ne me fit grâce d’aucune pièce de terre ; il me fallut passer en revue ses bœufs, ses vaches, ses moutons et deux beaux chevaux qu’il avait dans son écurie. L’ecclésiastique ne reparut qu’après le propriétaire. Nous allâmes enfin visiter l’église : elle était à l’intérieur d’une grande simplicité ; la chapelle de la Vierge se faisait seule remarquer par une profusion de vases ornés et de fleurs en papier qui, nouées en guirlandes et en festons, couvraient presque la statue et les parois de l’autel. Comme je me récriais sur cette abondance d’ornemens : — C’est Marthe la marguillière, me dit-il, qui est emportée par son zèle. La pauvre fille n’est pas heureuse, la religion seule a des consolations pour elle ; mais vous l’avez vue déjà : Marthe est la sœur du propriétaire chez qui nous nous sommes arrêtés hier au soir.

Pendant le déjeuner, j’essayai de faire causer le curé, et je lui posai plusieurs questions sur la vieille femme que nous avions rencontrée la veille. Je m’attendais à une histoire complète, une véritable histoire de sorcière. Il me donna des renseignemens assez vagues. Elle appartenait à une famille déconsidérée dans le pays. Sa grand’mère ou son arrière-grand’mère avait été brûlée comme sorcière en vertu d’un arrêt du parlement de Toulouse. Le supplice avait eu lieu précisément à l’endroit où nous l’avions trouvée la veille. Elle s’était mariée avec un assez mauvais sujet, une espèce de bohémien qui faisait le commerce des chiens de chasse. Il l’avait laissée veuve de bonne heure. Son fils unique était mort. Cette perte avait troublé sa raison. Elle se croyait sorcière, elle le disait souvent, et on l’avait prise au mot. Il était incontestable que toutes les femmes de cette famille avaient certains remèdes secrets, illusoires pour la plupart, mais que l’efficacité de quelques-uns était difficile à expliquer. Voilà tout ce que je pus recueillir le premier jour ; mais je revins voir le curé Garrigues. C’était un homme instruit, intelligent, charitable dans toute l’étendue évangélique du mot, extrêmement actif. Nous chassions souvent ensemble dans les marais. Il était très adroit à cette chasse. Il avait d’excellens cigares espagnols qu’il offrait à ses amis, et dont il prenait sa part pour combattre, disait-il, les miasmes marécageux, peut-être aussi pour endormir quelque douleur secrète, car, malgré ses dehors remuans, il avait des heures de mélancolie profonde. Son caractère me convenait, je le voyais assez souvent. Un jour, après un long dîner, il pleuvait ; la conversation vint à errer çà et là. Nous parlâmes du sabbat. — On prétend que vous êtes sorcier ! lui dis-je en riant.

Il secoua la tête. — Vous voudriez bien savoir l’histoire de ma sorcellerie ? répondit-il.

J’avouai que c’était en ce moment le plus cher de mes vœux.

— Eh bien ! écoutez cette histoire, et vous saurez comment dans l’imagination de nos braves paysans des Landes se crée une réputation de sorcier.


II

J’avais dix ans lorsque j’arrivai à Carabussan. Je venais de perdre ma mère ; mon père était mort depuis longtemps. Ils étaient pauvres et travaillaient pour vivre. Avant d’être pasteur d’âmes, j’ai été pasteur de brebis, et lorsque mon oncle me prit auprès de lui, je ne savais que ce que l’on apprend au pastouris, des chansons de veillée et des histoires de sorciers. On y parlait souvent de mon oncle comme d’un habitué du sabbat. Aussi, lorsque, accompagné de sa gouvernante, je partis pour Carabussan, les autres petits bergers me suivirent pendant longtemps en criant : « Au sabbat ! au sabbat ! Oh ! le joli pasteur de crapauds ! » Ce fut sous cette impression que j’arrivai au presbytère, et je dois déclarer que la figure de mon oncle n’était pas faite pour me rassurer. C’était un homme de grande taille, extrêmement maigre. Des cheveux gris, crépus et désordonnés, lui couvraient la moitié de la face, et on n’apercevait, au premier abord, qu’un nez long et pointu, que des yeux noirs d’une petitesse et d’une mobilité extrêmes. Sa soutane était d’une propreté douteuse. Il avait de grosses guêtres couleur de cannelle, qui, ainsi que ses souliers et ses éperons, étaient tachées de cette boue tenace qu’on trouve dans les marnières. Pour m’embrasser, il tira de sa bouche une longue pipe de terre dont la fumée m’avait désagréablement affecté lors de mon entrée.

Après m’avoir examiné attentivement et dit quelques paroles affectueuses, il me fit visiter le presbytère et toute sa petite exploitation, dont la propreté et l’ordre parfait contrastaient avec la toilette du propriétaire. Il me conduisit à l’écurie, et me montra une belle jument bretonne. Dans une loge voisine, il y avait une jument du pays, accompagnée d’une charmante pouliche. Je dus admirer ensuite une paire de bœufs hagets couleur de froment, une vache bigourdane et son veau, une génisse. Tout cela était frais et gras ; les chevaux et le bétail avaient de la litière jusqu’au ventre ; les râteliers étaient pleins de fourrages odorans. J’avoue que l’aspect de ces richesses augmenta de beaucoup l’estime que j’avais pour mon oncle, et j’oubliai un moment ses cheveux en broussailles, sa pipe et sa réputation de sorcier. Nous passâmes ensuite au jardin, qui me parut être le paradis terrestre. Il y avait peu de fleurs, mais de si beaux choux et de si beaux arbres fruitiers en quenouilles et en espaliers ! Après m’avoir laissé manger une quantité raisonnable de poires et de pêches : — Pierre, me dit mon oncle, ce n’est pas tout que de songer au corps, il faut songer à l’âme. Tu as dix ans, et tu ne sais pas encore lire ; j’ai bien peur que tu ne sois un rude écolier. Voici la leçon qui va commencer, il ne faut jamais renvoyer au lendemain ce qui peut se faire le jour même. Suis-moi.

La salle où mon oncle m’introduisit était loin d’offrir, au regard l’ordre que j’avais admiré dans le jardin et dans les étables. La chambre était basse, humide et assez obscure » parce que des branches de jasmins d’Espagne et les tulipiers de Virginie plantés au pied des fenêtres empêchaient le jour d’y pénétrer franchement. Ce qui me frappa le plus en entrant, ce fut d’abord une grande statue de la Vierge, placée sur le chambranle de la cheminée, et ensuite l’immense quantité de livres qui encombraient la chambre. Il y en avait de toutes les reliures et de tous les formats, les uns entassés en pile dans les coins de la pièce, les autres rangés assez régulièrement sur des planches ; mais tous plus ou moins paraissaient avoir eu à souffrir de la visite des rats et de l’humidité. Rongés, maculés, mangés des vers, couverts de poussière et de toiles d’araignée, ils avaient en outre, à subir l’humiliant contact d’objets d’une nature assez disparate : c’étaient des étrilles, de vieux coutres de charrue, des éperons, des brides, des robinets de cuivre, des ciseaux à tailler les arbres, de grandes bouteilles renfermant des drogues de vétérinaire, et de petites fioles bien bouchées qui paraissaient avoir une destination plus chrétienne. Il y avait aussi des filets de toute sorte. Dans un coin, on apercevait une de ces grandes arbalètes qui servent à la pêche aux grenouilles, et une canardière dont le canon atteignait le plafond : elle devait être d’un poids considérable ; il n’est pas rare d’en rencontrer de semblables dans ce pays d’étangs et de marais. Cette arme était en bon état d’entretien. Devant une table, où régnait le même désordre que sur les planches, il y avait une jeune fille assise. Elle tenait sa tête dans ses deux mains et étudiait avec une attention pleine d’opiniâtreté. Notre entrée inattendue ne parut pas la déranger. — Marthe, lui dit mon oncle, je t’amène un compagnon d’étude.

La jeune fille leva la tête. Elle était très brune, avait de beaux yeux noirs, et paraissait âgée de quatorze ans environ. Était-elle jolie ? Je ne me le rappelle pas, mais elle avait une physionomie si ouverte, si intelligente, si avenante, elle me regarda avec un sourire si doux qu’elle me réconcilia avec tous les livres qui encombraient cette chambre, et qui m’effrayaient déjà.

C’était Marthe, la pauvre fille que nous avons vue si pâle la nuit où il nous fallut chercher refuge à la brûlerie. Elle était orpheline, et mon oncle avait pris officieusement sa tutelle ainsi que celle de son frère Louis Noguès. Leurs parens leur avaient laissé une propriété d’environ cinquante hectares située dans la meilleure portion de la commune. Mon oncle avait vainement essayé de donner quelque instruction au jeune Noguès. L’enfant s’était montré absolument rebelle aux premiers élémens de toute éducation. Il ne voulut jamais apprendre à lire, et ne se servit de son alphabet que pour bourrer une longue carabine, arme qu’il savait rendre très meurtrière aux canards de nos étangs.

Vous avez vu Noguès, vous avez pu le juger. Il est impossible de rencontrer un meilleur cœur et un esprit plus étroit. Chez lui, la matière absorbe l’intelligence, et il n’a pas même cette finesse et cette vivacité d’imagination qu’on rencontre chez les plus grossiers de nos paysans ; mais vous ne trouverez pas dans le canton un écuyer plus hardi, un chasseur plus intrépide. Il ne connaît pas de chevaux vicieux, et il ne monte jamais que des bêtes que personne ne peut monter. Il a dans son chenil une douzaine de chiens courans qui mangent plus de pain que six domestiques, mais ils ont une gorge sans pareille. Pendant tout l’hiver, on les entend hurler dans les landes et dans les bois, et il rentre le soir se plaignant d’avoir fatigué ses chiens sans avoir pu se fatiguer lui-même. Quand il ne va pas à la chasse, il va aux foires et aux marchés. Il ne peut rester chez lui, il est toujours par monts et par vaux. Sa femme et sa sœur dirigent la propriété et tiennent la clé du coffre-fort, non pas qu’il soit fainéant, il laboure lui-même quand il faut semer ; de sa puissante épaule, il soutient un char dans les chemins dangereux pendant la saison des foins ; son fléau, dans les grands jours caniculaires, vide les épis et fait jaillir le blé ; les arbres des pressoirs rendent sous son effort des sons lamentables, et la vis descend de deux pas. Tout ce qu’on peut exiger raisonnablement des muscles et des nerfs, on peut le lui demander, mais rien de plus. Il faut pourtant lui rendre cette justice, Noguès aime sa femme et ses enfans, et il observe ses devoirs de chrétien.

Mon oncle avait été plus heureux avec la sœur qu’il ne l’avait été avec le frère. Marthe venait tous les jours au presbytère. Elle aidait la vieille femme de charge, qui commençait à être un peu âgée, à tenir le jardin et les écuries en ordre. Elle allait à la fontaine, qui est assez éloignée de la maison, elle ornait les chapelles, elle préparait les remèdes, elle blanchissait les aubes. Marthe fut, à vrai dire, ma véritable institutrice. J’avais la tête dure, et mon oncle n’était point patient. J’appris mes lettres avec une difficulté extrême, et lorsqu’il me voyait hésiter, il entrait dans des fureurs terribles. Il me renvoyait à mes brebis, il me disait que je ne serais jamais bon que pour le fléau et pour la charrue, et il sortait en s’arrachant des poignées de cheveux. Marthe intervenait alors, elle essuyait mes larmes, elle me flattait, elle me faisait reprendre le livre et étudiait avec moi. Quand j’avais triomphé de quelque grande difficulté, elle m’embrassait en souriant. Lorsqu’elle allait à la fontaine, elle me conduisait avec elle. Revenait-elle du jardin, c’était toujours avec des fruits pour moi. C’est elle qui intercédait auprès de mon oncle et qui obtenait de lui la permission de me laisser aller aux foires et aux fêtes locales. Pendant qu’elle repassait le linge, elle avait toujours quelque jolie chanson à me chanter, et elle ne s’impatientait jamais lorsqu’avec mon importunité d’enfant je lui disais : Encore ! Pendant les vendanges, elle choisissait le sillon voisin du mien et m’aidait à remplir mon panier pour que je n’eusse pas la honte d’être en retard. Quand, aux veillées joyeuses que ramène la saison du maïs, on l’invitait à danser, elle me prenait la main et m’entraînait dans la ronde. Elle me donnait chaque jour des marques d’amitié qui ne s’adressaient pas à un ingrat. Je n’avais jamais été aimé, ou, pour mieux dire, ma pauvre mère n’avait eu le temps de me prouver qu’elle m’aimait qu’en se tuant pour me nourrir. L’affection que Marthe me témoignait était chose toute nouvelle pour moi. Ma nature rude et brutale se fondit sous les rayons de cette tendresse, et je vouai à Marthe une amitié pleine d’exaltation. Je n’ose pas donner un autre nom au sentiment que j’éprouvais pour elle, car je n’étais encore qu’un enfant. Bien qu’elle eût à peine quatorze ans, comme elle était grande et bien formée, elle paraissait plus âgée. Ses traits étaient d’une régularité admirable, et elle avait une gaieté placide qui donnait à sa physionomie un charme qu’elle a malheureusement perdu depuis longtemps. C’est certainement à Marthe que je dois de savoir lire et écrire. Tout autre professeur eût échoué.

Mon oncle la laissait faire ; considérant notre âge, il ne redoutait aucun danger ni pour l’un ni pour l’autre. C’était le meilleur des hommes, vif comme la poudre, mais d’une bonté qui allait jusqu’à l’abnégation la plus sublime. Il exerçait une véritable dictature sur ses paroissiens, qui l’adoraient, bien qu’ils le considérassent comme sorcier, et voici pourquoi. — Mon oncle, pris par la grande réquisition de 1792, avait été pendant quelque temps infirmier dans les ambulances de l’armée des Pyrénées occidentales, et en avait rapporté quelques connaissances médicales dont il faisait profiter ses ouailles ; mais le véritable motif qui le faisait considérer comme sorcier, c’est que depuis qu’il desservait la commune de Carabussan, il n’avait pas grêlé dans cette commune, et il y avait de cela plus de trente ans. Or, pendant ce laps de temps, les vignes des commîmes d’alentour furent souvent dévastées par la grêle. En vain avaient-elles changé leurs cloches : aucune cloche, même du poids le plus formidable, n’avait été assez puissante pour chasser l’orage. Plus d’une fois on avait vu les nuées à bandes sinistres se diviser lorsqu’elles arrivaient au-dessus de Carabussan, et aller ravager les coteaux environnans, tandis que ceux de la commune privilégiée restaient intacts. De ce fait, les communes voisines avaient conclu que mon oncle était sorcier, et avaient intrigué à l’archevêché afin de l’avoir pour curé, car les paysans se soucient beaucoup plus du salut de leurs vignes que de celui de leur pasteur. Leurs démarches néanmoins étaient restées inutiles. D’ailleurs les gens de Carabussan ne l’eussent point laissé partir. Où eussent-ils trouvé un curé qui, comme mon oncle, leur eût dit au prône : Mes chers frères, je ne prêcherai pas aujourd’hui et nous ne dirons pas vêpres ? Le vent d’autan souffle depuis hier, la montagne paraît proche, il pleuvra demain. Rentrez vos foins aujourd’hui, il n’y a pas de temps à perdre, car ceux qui n’auront pas suivi mes conseils pourront compter les côtes de leurs bœufs cet hiver. — Il m’encourageait fort à m’occuper d’agriculture, car il cultivait avec passion son petit bien. Ah ! le bon temps ! et au milieu de quels rires éclatans, avec Marthe, ses amies et quelques voisins choisis, nous faisions la récolte !

Cette heureuse vie devait pourtant avoir un terme. Mon oncle, voyant que la raison de Marthe était complètement formée, lui conseilla d’aller administrer la maison de son frère, qui était pillée par de mauvaises servantes, et je me trouvai seul dans notre bienheureuse salle d’études, où nous avions tant ri. Le dimanche, j’apercevais Marthe avec ses amies à l’église ; mais elles devenaient décidément de grandes filles. Après les offices, elles sortaient suivies d’un cortège de galans, parmi lesquels je n’osais me montrer. J’avais l’air d’un nain au milieu de ces géans. D’ailleurs j’approchais de l’âge où l’on devient timide. Marthe me faisait peur, et cependant je ne cessais de songer à elle. Je me promenais seul dans les bois et le long des étangs. Mon oncle me surprit un jour couché au milieu des roseaux ; je lisais le premier chapitre de Télémaque, et je pleurais. Il comprit mieux que moi, à ce qu’il paraît, ce qui se passait dans mon âme, car le lendemain il me fit venir dans sa chambre et me dit : — Bernard, tu t’ennuies ici, je t’ai appris à peu près tout ce que je sais. Demain je te conduirai au collège d’Aire.


III

J’avais passé quatre années au collège d’Aire, pendant lesquelles mes impressions d’enfance s’étaient fort affaiblies, lorsque vers la fin du carnaval on vint me chercher de la part de mon oncle. Louis Noguès, le frère de Marthe, se mariait et m’avait pris pour premier donzelon (garçon d’honneur). Mon oncle, entièrement rassuré sur l’état de mon cœur, m’avait permis d’accepter. En réalité, Noguès faisait un assez sot mariage : il épousait la fille d’un maquignon nommé Capin ; on l’appelait la Capinette, et je ne lui ai jamais connu d’autre nom. C’était une fille de petite taille, ronde, blonde avec des yeux noirs. Elle avait une nature hardie et turbulente, et quelques esprits moroses la trouvaient effrontée. On prétendait qu’à force de courir les fêtes et les foires, elle y avait laissé un peu de sa réputation. Peut-être ses allures étaient-elles cause de tous ces méchans bruits. Dans tous les cas, sa réputation ne pouvait être plus mauvaise que celle de son père le maquignon.

Vous avez vu Capin chez Noguès ; c’était l’homme qui avait sur la tête une casquette de peau de renard. Je puis dire, sans blesser la charité chrétienne, que c’est un fripon. Il le reconnaît lui-même, et il raconte volontiers les bons tours qu’il a joués dans sa vie ; mais il serait heureux pour lui qu’il n’eût sur l’a conscience que des duperies commises dans les foires et dans les marchés. À cette époque, Capin n’était qu’un petit sire ; il avait un misérable bien qui ne lui donnait pas de quoi vivre, et son commerce, bien qu’il employât tous les moyens possibles pour le rendre fructueux, ne lui fournissait pas de quoi payer les cabaretiers et les aubergistes, car c’était le plus grand débauché des environs. Il faisait des dupes partout et trouvait cependant partout bon visage, car personne n’était plus obséquieux que lui avec ses supérieurs et meilleur compagnon avec les gens de son rang. Il avait un grand nombre d’amis, et c’étaient ceux-là qu’il attrapait de préférence.

Il s’était habilement emparé de l’esprit de Noguès, qui n’était pas difficile à séduire. Il ne le trompait pas trop en lui vendant des chevaux ; il lui avait appris à jouer au billard, à mettre de l’eau-de-vie dans son café, à conduire un attelage. Il lui rendait presque toujours l’argent qu’il lui empruntait. Depuis longtemps, il avait arrêté, dans son esprit qu’il le marierait avec sa fille, qui n’avait pas de dot : il avait d’ailleurs une complice innocente dans la personne de Marthe, qui aimait beaucoup la Capinette. On les voyait toujours ensemble, car la Capinette ne pouvait le plus souvent rester chez son père, qui voyait mauvaise compagnie. Mon oncle eût bien voulu empêcher cette union, mais Noguès était amoureux, il avait la tête faible ; la fille était hardie comme un page, elle et son père voulaient à tout prix ce mariage. Mon oncle craignit un scandale, et se contenta de faire quelques observations. Il ne parut même pas lors du contrat de mariage, que le maquignon sut faire rédiger complètement à son avantage.

Ce fut Capin qui vint me chercher au collège. J’étais fier d’être donzelon, je me sentais à moitié monsieur. J’espérais produire sur les gens de la noce un effet flatteur pour mon amour-propre, et quoique je ne ressentisse aucune sympathie pour Capin, je le suivis joyeusement.

En quittant le collège, nous nous dirigeâmes vers une auberge borgne, où les maquignons de son espèce avaient coutume de descendre. Ils étaient là cinq ou six, tous gens d’assez mauvaise mine, avec de grands fouets et de grandes bottes, fumant, buvant et se querellant. Aussitôt qu’ils aperçurent Capin, ils se pressèrent autour de lui et se mirent à le complimenter bruyamment. Je ne compris pas tout d’abord la cause de ces félicitations, mais elles me semblaient faites sur un ton assez goguenard. Il s’agissait d’une certaine pouliche qui aurait été avantageusement placée, d’un paysan qui aurait été rudement attrapé. Je finis par comprendre que sous ces allégories d’un goût brutal se cachaient des félicitations au sujet du mariage de la Capinette avec Noguès.

Cependant Capin supportait ces plaisanteries avec impatience. Il était extrêmement vaniteux. — Après tout, s’écria-t-il, Noguès ne fait pas un si vilain mariage ; ma fille a douze mille francs !

En entendant ce chiffre, les maquignons se laissèrent aller à une hilarité dont l’explosion faillit menacer la solidité de l’édifice. Jamais gasconnade n’eut un pareil succès.

Capin devint pâle. — Ils sont portés au contrat de mariage ! continua-t-il.

— Les as-tu comptés ? s’écrièrent quelques-uns ; les paieras-tu avec des mèches de fouet ou du crin de cheval ? — Et l’hilarité redoubla.

— Je les compterai en bons louis d’or, quand il le faudra ! répondit-il d’un ton bourru, et il me fit signe de quitter la salle. Nous montâmes à cheval, et je ne pensai plus à cette scène, où, avec un léger effort de mémoire, j’aurais pu trouver plus tard l’explication de bien des mystères.

J’arrivai à Carabussan, je revis Marthe ; elle me parut plus sérieuse, mais sa beauté avait alors un éclat qui me frappa tout d’abord. Mes fonctions m’introduisaient dans la maison Noguès sur un grand pied d’intimité. Je voyais Marthe tous les jours, et je compris sans grand effroi que mes anciens sentimens pourraient bien se réveiller ; je dis sans grand effroi, car j’étais orgueilleux de ma raison, et je me croyais de force, le cas échéant, à dompter cette passion renaissante.

Dès le lendemain de mon arrivée, j’entrai dans mes fonctions de garçon d’honneur : je partis pour faire les invitations. On m’avait donné pour second un garçon farinier (Noguès a un moulin sur le grand étang) ; il se nommait Pierre et était le fils de la Chouric. Il était d’une vigueur peu commune et pouvait passer pour le plus bel homme du pays ; on l’avait vu porter sans plier les genoux un sac de blé sur chaque épaule. C’était un garçon doux, un peu endormi, mais ayant un goût prononcé pour la musique. Monté sur son mulet, il aimait à siffler les rondes du pays et faisait preuve d’un souffle puissant et d’une rare justesse d’oreille. Aussi, en entendant les grelots du mulet et l’harmonieuse mélodie accompagnée le plus souvent d’une violente batterie de coups de fouet, les filles qui travaillaient dans les champs disaient : Voilà le Muscadin qui passe. Ce surnom de Muscadin, il l’avait bien mérité ; personne ne poussait plus loin que lui le soin de sa toilette. Le fils de la Chouric était habillé de droguet blanc des pieds à la tête, comme il convient à un garçon meunier, mais il portait au cou une cravate de soie rouge ; des boutons en filigrane d’argent, de ceux que vendent les colporteurs catalans, ornaient son gilet ; son béret, d’une blancheur éclatante, était choisi parmi les plus fins de ceux fabriqués à Nay. Son mulet même se ressentait de ce goût pour la toilette, il le couvrait de grelots et de pompons. Il n’est pas étonnant que, beau et vêtu avec tant d’élégance, le Muscadin fût en grande faveur auprès des filles de Carabussan : il eût trouvé peu de cruelles ; cependant il ne fit aucune victime. Il parlait peu, et son air endormi glaçait les plus hardies. Avait-il un amour dans le cœur ? la réputation de sa mère pesait-elle sur lui ? C’est ce qu’il était difficile de savoir.

Nous partîmes équipés conformément à l’usage. Marthe nous avait attaché à la boutonnière des bouquets de fleurs artificielles et des rubans blancs. Le Muscadin me remit une paire de petits pistolets et s’arma d’un grand fouet dont il renouvela soigneusement la mèche. Que ces pistolets ne vous effraient pas ; ils devaient simplement annoncer notre arrivée devant les maisons. Quant au fouet, il devait avoir un usage plus pratique, il était destiné aux chiens, qui, n’étant pas invités à la noce, avaient un goût peu prononcé pour les grands rubans blancs et les coups de pistolet.

Le Muscadin n’était pas bavard. Il commença d’abord par siffler ses airs favoris ; mais, trouvant sans doute que cette musique de tous les jours n’était pas à la hauteur des fonctions qu’il remplissait, il tira de sa poche une guitare. La guitare, chez les paysans gascons, n’est autre chose que ce qu’on appelle une guimbarde dans le nord ; mais c’est une habitude chez nous de donner aux choses un nom un peu plus relevé que leur condition. Il mit la guitare dans sa bouche, et, agitant la languette d’acier, il me régala d’une sorte de mélopée nasillarde qui n’ajouta rien aux charmes du voyage.

Nous arrivâmes à la première maison où nous devions faire nos invitations. Les hurlemens des chiens à notre approche me firent comprendre l’utilité du fouet dont s’était muni mon collègue. Il l’employa savamment, comme il convenait à un garçon meunier. Je déchargeai mes deux pistolets, j’entrai dans la maison, et je fis les invitations du ton le plus officiel et le plus cérémonieux. On nous servit à boire, le Muscadin chanta une chanson de circonstance, et nous partîmes bien fêtés. Le Muscadin, excité par cette première libation, reprit sa guitare, qu’il fit résonner avec plus de verve que jamais.

Nous parcourûmes ainsi une douzaine de maisons et autant de kilomètres. Partout nous rencontrâmes la même hospitalité. Les libations n’avaient fait aucune impression sur le Muscadin ; quant à moi, je me sentais le cerveau un peu troublé, mais je faisais bonne contenance, ne voulant pas déshonorer mes rubans blancs. Comme la nuit commençait à tomber, il nous fallut traverser les landes désertes où nous nous égarâmes l’autre jour. En approchant du vieux moulin, mon compagnon me parut en proie à une pénible impression ; son pas se ralentit, il mit sa guitare dans sa poche ; il regardait à droite et à gauche, comme s’il eût cherché un autre chemin. Enfin il s’arrêta, me regarda et me dit d’un ton persuasif : — Nous n’aurions qu’à escalader deux ou trois clôtures qui n’ont pas beaucoup d’épines, le ruisseau n’est pas très profond, l’eau n’est pas bien froide, nous raccourcirions beaucoup le chemin.

— Je comprends votre pensée, lui répondis-je ; de cette façon nous ne passerions pas devant le Moulin-du-Diable ?

Il secoua sa grosse tête.

— Et nous ne risquerions pas de rencontrer le loup blanc et le lièvre noir ?

— Oui, c’est cela, dit-il.

— Ma foi, répondis-je, excité par le piquepoult, l’âne et le lièvre ont de longues oreilles, je veux les leur tirer. Déchirez votre culotte aux épines des clôtures, prenez un bain froid si cela vous plaît ; moi, je poursuis mon chemin.

Et sans attendre sa réponse, je continuai à marcher en ligne droite. Il me laissa marcher environ vingt pas et courut après moi ; il me rattrapa facilement. — Après tout, dit-il, vous êtes à moitié curé, et vous saurez dire les paroles qu’il faut dire. D’ailleurs l’autre n’oserait rien faire au neveu de votre oncle, ni au fils de ma mère.

La nuit se faisait plus obscure lorsque nous arrivâmes sur le plateau. Les vallées étaient couvertes de brume ; seuls ; quelques clochers surnageaient comme les mâts de vaisseaux naufragés. À l’horizon, une longue bande orange annonçait pour le lendemain une journée de chaleur et de beau temps. La terre que nous foulions était aride ; le genêt épineux, au lieu de porter haut sa tête couronnée de fleurs d’or, rampait sombre et rabougri, abritant mal une herbe desséchée. L’heure était triste, le lieu était sombre. En approchant du moulin, mon compagnon me serra de plus près ; je sentis son épaule contre la mienne, et, passant devant un cercle de pierres noires, il se signa avec ferveur. Nous n’aperçûmes ni le loup blanc, ni le lièvre noir, et déjà je m’apprêtais à railler le Muscadin, lorsque, dans l’endroit où le plateau s’abaisse vers la gorge, il me sembla apercevoir une formé singulière. Ce ne pouvait être un animal. Était-ce un être humain ? Cela ressemblait à un grand corps courbé qui marchait avec de très petites jambes. Le Muscadin s’arrêta court comme un mulet ombrageux. — Là-bas, là-bas ! fit-il.

Je regardai plus attentivement. — Là-bas ? dis-je, c’est une vieille femme qui porte un faix.

— C’est vrai ; mais qui peut-elle être pour oser traverser la lande à cette heure ?

La femme s’approchait de nous ; elle montait, et le crépuscule l’éclairait mieux.

— C’est votre mère ! lui dis-je.

En effet, le doute n’était plus possible. C’était la Chouric. Elle portait sur la tête un faix de bois mort. Pour mieux placer son fardeau, elle avait ôté sa coiffe, et ses cheveux, moitié rouges et moitié blancs, lui couvraient le visage. Elle tenait à la main quelque chose que je ne pus pas bien distinguer, mais qui, examiné avec plus de soin, lit reculer d’horreur le Muscadin : ce n’était rien moins qu’une paire de vipères, un grand lézard vert et quelques plantes à feuilles grises mouchetées de blanc, qui, en pareille compagnie surtout, avaient un aspect bien sinistre.

— Ma mère, ma mère ! dit le Muscadin en frappant du pied, vous m’aviez promis que cela ne serait plus.

— Eh bien ! répondit la Chouric. Qu’y a-t-il ?… Ces insectes te font-ils peur ? J’en ferai ce soir un bouillon pour la Jioujiou, qui est tombée en langueur. Et quant aux herbes, infusées dans une bouteille de vin, elles serviront à désenfler les jambes du vieux Pierrille. Le diable n’a rien à voir là-dedans. Et si celle qu’on a brûlée là, continua-t-elle en montrant les pierres noires, n’en a pas fait plus que moi, à l’heure qu’il est, elle prie pour nous dans le paradis.

Le Muscadin secoua la tête et garda le silence. — Au lieu de me quereller, reprit la vieille femme, tu ferais mieux de porter mon faix jusqu’à la maison. Il fait noir, et je pourrais trébucher.

J’intervins alors. — Nous allions chez vous, dis-je à la Chouric, nous allions vous inviter à la noce.

— Alors, dit-elle, vous me ferez l’honneur d’accepter le vin des donzelons.

Nous arrivâmes à la cabane que vous connaissez. Elle n’était pas délabrée alors ; l’intérieur était en bon état. La petite vieille, alerte et propre, alluma une chandelle de résine, rinça trois verres qu’elle nous présenta dans une assiette de faïence à fleurs, et nous bûmes à la santé de la maîtresse de la maison. Toutefois le Muscadin ne chanta pas. — Mère, dit-il en s’en allant, est-ce que vous irez à la noce ?

— Et pourquoi n’irais-je pas ? dit sur son ton le plus aigre l’irascible Chouric. Ne suis-je pas leur parente et leur voisine ? Ont-ils à rougir de moi ? Veulent-ils économiser le pain et la viande ? Ont-ils peur que mon cotillon et ma coiffe ne leur fassent honte ? M’ont-ils invitée pour me faire un affront ?

J’essayai de la calmer ; cela fut facile. — Oui, oui, dit-elle en riant, je vois ce que c’est. Ce grand fou a peur de moi. Il craint que je ne charme le nobi. Il me croit sorcière… Ah ! mon pauvre enfant ! il y a longtemps que je ne le suis plus. Je n’ai jamais su charmer qu’un seul homme, et c’était ton père… Oui, continua la Chouric, j’irai. La Capinette a toujours été bonne avec moi, je veux danser à sa noce. Je veux voir Marthe et lui parler, car tu es un grand niais, et, sans t’en douter, tu es bien plus sorcier que moi.

Nous revînmes le soir même chez Noguès, et pendant quelques jours nous continuâmes cette vie sans qu’il se produisît de nouveaux incidens. C’était toujours la même histoire, des coups de fouet aux chiens, des coups de pistolet aux portes, des rasades à plein verre, des chants à plein gosier.

J’accomplis consciencieusement toutes mes fonctions de donzelon. Le dimanche qui précéda la noce, j’assistai à la fête de la volaille, ce qui est une façon de parler, car la volaille n’a aucune raison de se réjouir, puisque c’est ce jour-là qu’on la plume. Donzelles et donzelons travaillaient, chantaient, se querellaient, échangeaient des insultes bouffonnes, et puis il fallut danser. Ma grandeur me retenait au rivage. Je pensais dès lors à embrasser l’état ecclésiastique, et je ne voulais pas que mon exemple pût fournir plus tard à mes paroissiens une arme contre moi. Cependant j’enviai le Muscadin quand je lui vis prendre la main de Marthe. Grande, svelte, sérieuse, elle était alors dans toute la fleur de sa beauté : son regard restait pensif au milieu de toute cette bacchanale, son pied battait la mesure ; à quoi pensait-elle ? Mes yeux ne pouvaient se détacher de son visage. Mon amour d’enfant s’était éteint ; mais je crois que ce soir-là naquit un autre amour, qui, grâce à Dieu, s’est éteint, lui aussi, pour toujours.

Heureusement les noces de Gascogne ne se prêtent pas aux mélancolies. Le lendemain, il nous fallut transporter chez Noguès le lit de la nobi. Dès la veille, on avait préparé un char couvert d’un drap blanc ; de longues guirlandes de buis l’entouraient de leurs festons, des feuilles de laurier fixées en croix au tissu faisaient presque disparaître la blancheur du drap. Sur leurs cimiers de peau de mouton, les bœufs portaient toute une jonchée. Sur ce char d’apparat, on chargea le lit ; sur le devant du char se tenait tout droit un grand gaillard à mine hâlée portant la quenouille de la mariée et filant gravement au milieu des éclats de rire des donzelles mises en gaieté par un déjeuner copieux. Les donzelons et les donzelles chantaient, s’arrêtant devant chaque maison qu’ils rencontraient et demandant la passade, c’est-à-dire du vin, qu’on ne leur refusait jamais. J’étais resté seul derrière le char avec Marthe. Il y avait dans l’air une pointe de printemps. Les revers des chemins creux étaient déjà tout tapissés de violettes et de primevères. L’épine noire montrait ses fleurs blanches. Les genévriers avec leurs baies roses, les vieux chênes couverts de mousse pourpre et dorée étincelaient au soleil. Marthe marchait silencieuse ; je voulais lui parler, j’avais dans ma tête tout un trésor de paroles, mais j’en avais perdu la clé. Mon amour grandissait ; nous marchions tous deux sans échanger un mot, écoutant tout ce fracas de la noce qui nous précédait.

Le soir, il fallut encore danser et manger ; mais lorsque j’entendis le sonneur qui accordait sa vielle, je partis et je retournai au presbytère. Chemin faisant, tout auprès du grand étang, je rencontrai la Chouric, qui ramassait du bois dans un taillis. Ma présence l’enraya, car le bois ne lui appartenait point, et les branches qu’elle portait eussent au printemps été couvertes de feuilles. — Ne me trahissez pas, monsieur Bernard, me dit-elle ; il n’y a que vous et le maquignon qui sachiez que je viens ici. Je fais mal sans doute, mais les communaux sont si loin, et je commence à être vieille.

Je m’éloignai en lui assurant que je n’avais pas l’intention de suppléer le garde champêtre, et de ma vie je ne me fusse rappelé cette circonstance sans un événement que je vous raconterai tout à l’heure.

Le lendemain, le soleil qui devait éclairer la noce se leva aussi brillant qu’on pouvait le désirer. Mon oncle me confia sa jument favorite, non la plus fringante, mais la plus solide ; c’était une brave percheronne bien capable de porter le double fardeau que je lui destinais. Premier donzelon, je devais porter la première donzelle, et la première donzelle, c’était Marthe.

La matinée était radieuse, et les étangs, dégagés de la brume, brillaient comme des miroirs ; les montagnes montraient leurs fronts neigeux à l’horizon et les blés verdoyaient sur la route. Louis Noguès était accompagné d’une cavalcade de plus de vingt chevaux ; il était seul sur le sien, qui était un grand navarrais noir, mais chacun de nous avait une compagne de voyage, et les uns au trot, les autres au galop, nous dévorions l’espace. Il y avait des chevaux mal élevés qui, impatiens de ce double fardeau, sautaient, ruaient et se cabraient ; on entendait alors des cris perçans presque aussitôt couverts par des éclats de rire formidables ; d’autres s’amusaient à faire caracoler leur monture dans les bourbiers qu’ils rencontraient, et c’étaient des imprécations furieuses qui finissaient bien vite par des explosions de gaieté. La percheronne de mon oncle était sage ; elle avait une allure extrêmement douce. Marthe, assise sur mon manteau, ne bougeait pas ; son bras était passé autour de ma taille, elle eût pu compter les battemens de mon cœur, mais elle ne pensait guère à mon cœur. Le beau foulard jaune qu’elle avait sur la tête, peut-être aussi le Muscadin, qui, plus élégant que jamais, faisait piaffer sa mule couverte de grelots, l’occupaient plus que moi.

À une bifurcation du chemin, nous rencontrâmes la cavalcade de la nobi. Capin, monté sur un énorme cheval normand, portait la Capinette. Le cheval était presque aveugle, mais son cavalier le manœuvrait avec une habileté qui ne permettait pas de soupçonner son infirmité. Il espérait le vendre à quelque personnage de la noce, et c’est ce qu’il ne manqua pas de faire. En se rencontrant, les deux cortèges redoublèrent leur tapage. Tous se mirent en chœur à chanter la nobi. Les fiers écuyers faisaient danser leurs chevaux. Dans ces chemins étroits et profonds, il y avait une confusion indicible. Nous arrivâmes à l’église sans accident. Là tous redevinrent sérieux, la nobi et le nobi étaient devant la porte. En ma qualité de premier donzelon, je m’approchai de la nobi, et je passai autour de sa taille un long ruban blanc dont les extrémités retombaient jusqu’à ses pieds : c’était la ceinture symbole de sa pureté. En même temps la première donzelle mettait au revers de la veste du marié une fleur ornée de rubans blancs exprimant le même symbole. La cérémonie eut lieu sans que rien en vînt troubler le recueillement. Suivant l’habitude, la nobi garda les deux anneaux, et toute la noce remonta à cheval. Louis Noguès portait la Capinette en croupe, et Dieu sait ce que le navarrais fit de courbettes, ruades, écarts et sauts de mouton tant que dura la route. Enfin on alla dîner. Il y avait à table plus de deux cents convives ; aucun monsieur ne s’y trouvait, mais de riches paysans, des artisans, des ouvriers de la terre. Tous les âges étaient représentés, depuis les enfans à la mamelle jusqu’aux centenaires. Il m’est impossible de vous décrire le menu de ce repas pantagruélique. C’était quelque chose de confus comme une mêlée. En plein air, sur le sol, on avait construit d’énormes fourneaux en terre d’où sortaient tout bouillis des armées de chapons et des quartiers de veau sans nombre. Il y avait des fours qui paraissaient sans fond, et d’où l’on extrayait plus de dindons et d’agneaux qu’on ne se liguerait qu’il y en eût dans toute la commune. On voyait des pâtés gigantesques dont les flancs recelaient un agréable mélange de poires cuites et de têtes et de pattes de volaille. Cette chère pouvait n’être pas délicate, mais elle plaisait aux convives. Il y en avait là une bonne moitié qui pendant toute leur vie avaient mangé plus d’ail et d’oignons crus que de viande ; aussi fallait-il voir la fête qu’ils faisaient à ces plats savoureux. En moyenne, il se consomma bien dix livres de viande par tête, et les chiens n’eurent que des os parfaitement rongés. Cette scène de gloutonnerie se passait dans un vaste hangar, et la table était dressée au milieu de foudres gigantesques : l’un d’eux avait son robinet ouvert, et le vin, recueilli dans d’énormes cruches, ne cessait de circuler parmi les convives.

Le dîner finit au milieu d’un grand tumulte. Tout le monde parlait en même temps. J’entendais la voix du maquignon, qui vantait les qualités de son cheval normand à un paysan qui se plaignait qu’il lui eût vendu dans une autre circonstance un cheval poussif. À deux pas de moi se passait une autre scène qui attira mon attention. La Chouric, coiffée d’une capulette qu’elle n’avait peut-être pas mise depuis le jour de son mariage, vêtue d’une robe à grands ramages, était rouge comme le feu, en proie à une exaltation facile à expliquer. Elle agitait violemment les bras, et paraissait adresser de vives exhortations au Muscadin, qui, les yeux baissés, secouait la tête comme une personne qui doute de ce qu’on lui dit. Le débat dura quelques instans ; mais la Chouric remporta évidemment la victoire, car, en quittant son fils, elle se mit à danser toute seule eh commandant au sonneur de jouer une ronde.

Le bal commença. Marthe dansa. Il me sembla que bien souvent le hasard la mettait auprès du Muscadin ; cela me donna de l’humeur. J’allais me retirer. Quelques amis de mon oncle me forcèrent de rester, et il était trois heures du matin lorsqu’on parla de porter le réveillon aux nobis, qui étaient couchés depuis longtemps. Il paraît que le Muscadin avait promis d’être un des premiers à cette cérémonie assez brutale, à laquelle je n’avais pas voulu me mêler. J’entendis que les autres donzelons l’appelaient à grands cris. Le Muscadin ne répondit pas à l’appel des donzelons. Machinalement je parcourus du regard toute la salle. Ni Marthe, ni le Muscadin n’y étaient. Je n’avais pas le droit d’être jaloux ; Marthe ne savait pas que je l’aimais ! Cependant une sorte de fureur s’empara de moi, et, sans me rendre compte de ce que je faisais, je sortis décidé à trouver le Muscadin, et bien persuadé qu’il était avec Marthe. Je n’eus pas beaucoup de chemin à parcourir : dans un petit enclos attenant à la maison, j’aperçus deux formes humaines. À sa haute taille et à son béret blanc, qu’éclairait un rayon égaré de la lune, je reconnus le Muscadin ; l’autre personne était une femme. Il lui parlait, et elle semblait lui répondre par un rire contenu. Je me glissai auprès d’eux sous le hangar. Le Muscadin venait d’adresser à Marthe la question qui, dans nos campagnes, précède toute demande en mariage. — Marthe, disait-il d’une voix émue, Marthe, voulez-vous que « je vous enseigne un galant ? »

Il n’y avait plus à s’y tromper, c’était une déclaration que j’allais entendre, car chez nos paysans les préliminaires du mariage ont leur rite et leurs formules, comme le mariage lui-même.

Marthe répondit par une sorte de rire nerveux. Je m’aperçus alors que sa main était dans celle du Muscadin.

— Je vous en préviens, continua-t-il ; le galant que je vous propose est petit et laid, il est gourmand, il est fainéant…

Le rire de Marthe devint plus nerveux.

— Dites, voulez-vous du galant que je vous propose ?

— Comment voulez-vous que je prenne un pareil galant ? répondit Marthe. Si vous n’en avez que de pareils à me proposer, je n’en prendrai jamais aucun.

— Ah ! dit le Muscadin, je le savais bien !

Et il laissa tomber la main de Marthe, et déjà il se préparait à quitter l’enclos ; mais celle-ci, lui touchant doucement l’épaule : — Ne partez pas, Pierre ; celui que vous me proposez n’est ni fainéant ni gourmand : il est au contraire vaillant comme le feu, brave comme le pain et sobre comme l’eau ; mais il est pauvre, et n’a pour lui que ses deux bras et sa bonne réputation. Dites-lui que j’écouterais peut-être un galant de cette sorte, surtout s’il était le plus grand ami de mon frère.

Rien ne peut donner une idée de la joie que manifesta le Muscadin en entendant ces paroles si rassurantes ; il étendit les bras, sauta deux ou trois fois, battit un entrechat, tira sa guitare de sa poche et exécuta en quelques notes une fanfare éblouissante, puis se retourna vers Marthe pour la remercier ; mais Marthe était partie. Ce départ le rendit pensif ; il murmura quelques mots. — Peut-être ne m’aime-t-elle pas ! disait-il ; c’est ma mère qui lui aura jeté un charme ! C’est elle qui m’a dit que Marthe m’aimait ; comment l’aurai t-elle su ? — Et il s’éloigna en marchant à pas lents.

Au moment où, moi aussi, je quittais ma retraite, je m’aperçus, que je n’avais pas été seul à écouter la conversation de Marthe et du Muscadin. Je vis dans l’ombre se dessiner la longue silhouette du maquignon. Il cherchait à retrouver la porte de la maison en trébuchant, et murmurait des menaces contre Marthe et le Muscadin. Sans prêter l’oreille à ses paroles incohérentes, j’entrai dans la salle. La ronde venait de recommencer. C’était le Muscadin qui la menait. Sa joie se trahissait par des bonds prodigieux ; il sautait d’une façon inquiétante pour les jambons pendus au plafond. Il riait, glapissait, et tout en sautant il ne cessait de regarder Marthe, qui lui donnait la main. Elle tenait les yeux baissés. Au milieu de tous ces visages enluminés, elle était pâle, mais belle d’une beauté que je ne lui avais jamais vue. Elle était heureuse du bonheur de son galant. Je ne restai pas longtemps à contempler ce spectacle, je partis désespéré, emportant de cette fête, que j’avais tant désirée, le plus cruel chagrin que j’aie ressenti de ma vie.


IV

Au lieu de reprendre le chemin le plus direct pour aller au presbytère, je descendis vers les étangs. J’avais besoin d’être seul, de fuir cet odieux son de vielle, de respirer un air humide et frais, car je sentais mes artères battre avec force dans mes tempes. La lune, qui s’était levée tard, était déjà haute et donnait toute sa lumière. La soirée était douce, et on n’entendait d’autre bruit que celui du vent qui agitait les feuilles flétries des roseaux. Je me promenai pendant quelque temps sur la digue du grand étang. On raille les peines d’amour, on dit que cela n’est pas dangereux ; je n’en ai pas fait une longue expérience, mais rien au monde n’est plus douloureux : il me semblait que, sous l’effort de cette angoisse qui me torturait, tout mon être allait se briser. J’étais en proie à de véritables hallucinations. Par momens, il me semblait apercevoir Marthe descendant la colline qui domine les étangs, il me semblait que sa voix prononçait mon nom ; mais j’écoutais en vain, Marthe n’arrivait pas. Ce que j’avais pris pour elle, c’était l’ombre de quelque arbre isolé, et la voix qui prononçait mon nom n’existait que dans le délire de la fièvre qui me rendait presque fou. Cependant il arriva un moment où mon illusion eut quelque raison d’être : une voix se fit entendre dans ce désert, et une forme humaine se dessina nettement sous les rayons de la lune. Elle ne fut bientôt plus qu’à cent pas de moi. C’était une femme ; elle ne marchait pas, elle dansait, elle sautait, et tout en sautant elle parlait à haute voix et s’arrêtait de temps en temps, s’adressant à un être animé qui marchait dans son ombre, et que je n’apercevais pas bien distinctement. Etait-ce un enfant ? était-ce un chien ? Un grognement, suivi d’un aboiement sonore, me convainquit que cette dernière hypothèse était la bonne. Le chien m’avait aperçu. — Tais-toi, tais-toi, bavard, dit la femme, tu vas réveiller les loups. Celui qui est là sur la digue ne me fait pas peur. Quand les hommes me rencontrent la nuit, ils se sauvent. Harri ! harri !… Tu es bien audacieux de m’attendre ! Je suis la Chouric, je m’en vais à la foire de minuit.

C’était en effet la Chouric. Sa coiffe était rejetée en arrière et ses cheveux flottaient au vent. Elle sautait comme les pâtres, en s’appuyant sur un bâton plus haut qu’elle. Le chien qui la suivait avait assez mauvaise mine : c’était un grand chien blanc, métis de dogue et de chien de montagne, qui ; malgré l’injonction de la Chouric, me regardait avec des yeux sanglans.

— Ah ! ah ! dit-elle en me reconnaissant, c’est vous, monsieur Bernard ? Vous avez quitté la noce, et vous venez vous égarer dans le pays des loups-garous ? Attendez-vous quelque fillette, men[1] ? C’est une pitié de la conduire si loin, au milieu des brumes de ces marais. L’ombre des paillers ne vous suffit-elle pas ?… Les Noguès ont cinq paillers, dit-elle, passant sans transition d’une idée à une autre ; ce sont des gens riches, et Marthe est le plus beau parti de la commune. C’est une jolie fille que Marthe ; elle est tendre comme la rosée, et ses yeux semblent deux étoiles. Qui eût dit qu’elle deviendrait la bru de la Chouric ? C’est moi qui ai tout fait. Tout le monde me traite de sorcière, j’ai montré ce que la sorcière savait faire. Marthe n’aurait pas osé se marier avec un pauvre garçon qui n’a rien et qui est le fils de la Chouric ; mais j’ai su contraindre sa volonté. Si j’avais voulu, je l’aurais conduite au bout du monde, au sabbat ! J’ai bien forcé ce chien de me suivre, et il y a une heure il ne me connaissait pas. Harri ! harri !… Suis-moi, mon chien, sus aux loups ! Mais si nous rencontrons le loup blanc, faisons-lui bonne mine, c’est un ami qui voyage.

En disant ces derniers mots, la Chouric continua sa route ; elle s’avançait par bonds irréguliers, adressant des encouragemens à son chien, qui la suivait docilement. Les divagations de cette vieille femme firent une impression profonde sur mon cerveau, déjà troublé par la jalousie. Toutes mes superstitions de pâtre s’emparèrent de nouveau de mon esprit. Je m’élançai à la poursuite de la Chouric, je la saisis par le bras. — Vous ne voulez pas dire que vous avez jeté un charme sur Marthe ? m’écriai-je.

— Un charme ! répondit-elle en riant, un charme ! Qui pourrait le dire ? Qui l’a vu ? Votre oncle a-t-il bien regardé lorsqu’il a dit la messe ? Peut-être y avait-il une cantharide sous la nappe de l’autel. Le fossoyeur a-t-il compté les os du cimetière ? Peut-être lui en a-t-on volé un. Ne sais-je pas les réduire en poudre ? N’avez-vous pas vu un peu de poussière blanche sur le bel habillement de Marthe ? La Chouric sait son métier…

— Misérable ! m’écriai-je.

Nous étions sur le bord de la digue du grand étang ; je la saisis avec rage, je l’enlevai et je la balançai au-dessus de l’eau.

— A moi, Satan ! s’écria-t-elle, à moi, mon chien blanc !

Le chien s’élança sur moi et mordit mon habit auprès du collet. Je laissai aller la sorcière, et par un effort brusque et violent je fis lâcher prise au chien. La Chouric profita de ce moment pour s’enfuir ; le chien me regardait toujours en grondant. La sorcière, quand elle fut à une certaine distance, le siffla, et il la suivit.

Je revins au presbytère. La nuit approchait de sa fin. Le lendemain, toute la noce devait assister à la messe d’actions de grâces. J’aurais- voulu me dispenser de prendre part à cette cérémonie, j’avais résolu de ne plus revoir Marthe ; mais mon oncle vint me chercher lui-même : il voulut que je lui servisse la messe, et j’eus le crève-cœur de voir arriver la cavalcade, au milieu de laquelle caracolait le Muscadin avec Marthe en croupe. À peine la messe fut-elle dite que je quittai l’église et courus me réfugier dans le presbytère. Caché derrière un volet, j’entendais le piétinement des chevaux et le rire des gens de la noce. La mariée demanda où j’étais. J’étais à deux pas d’elle, la tête dans mes deux mains, ne pouvant contenir mes larmes ni mes sanglots. Tout à coup mon oncle entra, accompagné de Marthe. Celle-ci avait les yeux baissés, et ne s’aperçut pas de mon désordre extrême ; mais je ne pus le dissimuler aux yeux de mon oncle, qui secoua la tête. À mon grand étonnement, mon oncle fit entrer Marthe dans notre ancien cabinet de travail. Ils y restèrent assez longtemps. Lorsqu’elle sortit, son visage était radieux, elle me salua en souriant ; mais son regard n’était pas pour moi. Le Muscadin, plus beau et plus pomponné que jamais, l’aida à monter derrière lui.

— Marthe épouse le Muscadin, dit mon oncle en me regardant.

Je me tus, mais le soir je demandai l’autorisation de revenir au séminaire. Il me déclara que je resterais auprès de lui jusqu’après la pêche des étangs. — Il faut savoir se vaincre, dit-il. Tu éviteras Marthe, si bon te semble ; mais tu resteras auprès de moi.

L’Armagnac est un pays de cocagne. On en avait à peine fini avec les joies du carnaval que les grandes pêches commencèrent. C’étaient de nouvelles fêtes. À cette époque surtout, le pays était couvert de grands étangs qui pendant le carême fournissaient du poisson à tous les départemens voisins. Tant que dure la pêche, on campe sur les digues, situées pour la plupart au milieu des bois. Le piquepoult coule à flots. Tout passant devient un hôte, et peut à son gré choisir parmi les poissons aux écailles d’or qui frétillent sur l’herbe et faire griller celui qu’il a choisi sur des charbons ardens. Mon oncle avait un étang, et nous fîmes la pêche, qui fut assez heureuse. Le lendemain, Noguès devait pêcher : nous étions invités ; mais mon oncle ne poussa pas la cruauté jusqu’à me forcer de me rendre à cette invitation. Nous travaillions tous les deux au jardin, taillant les arbres fruitiers, lorsque nous vîmes arriver Noguès, Capin le maquignon, deux ou trois voisins. Noguès était extrêmement pâle. — Monsieur le curé, dit-il en entrant dans le jardin, je suis ruiné, complètement ruiné. J’ai voulu pêcher ce matin, mais j’ai trouvé tous mes poissons le ventre en l’air. Pas un n’était vivant !

— C’est un grand malheur, répondit mon oncle. Peut-être a-t-on mis du lin dans l’étang. C’est un grand malheur ; mais la perte de votre poisson ne vous ruinera pas.

— Et la perte des bœufs, et la perte des chevaux ? répondit Noguès avec une ironie pleine de colère. J’ai abattu mon plus beau bœuf ce matin. J’en ai un autre qui ne vaut guère mieux. Un cheval qui m’a coûté plus de vingt-cinq louis est devenu boiteux dans l’écurie. Tout cela n’est pas naturel, il y faut une fin. Les sorciers s’acharnent après moi. Ils ont empoisonné mon poisson, ils ont tué mes bœufs, ils ont estropié mon cheval. Vous êtes notre curé ; que vous le teniez de Dieu ou du diable, vous avez pouvoir sur ces gens-là : je viens vous demander de les mettre à la raison.

Mon oncle essaya de le calmer ; il l’exhorta à la patience, il lui représenta les accidens dont il se plaignait comme étant produits par le hasard. Malheureusement il voulut démontrer qu’il n’y avait pas de sorciers, et cette démonstration n’eut aucun succès. J’entendis même deux ou trois paysans dire qu’en matière de sorcellerie mon oncle savait mieux que personne à quoi s’en tenir.

— Il n’y a pas de sorciers ? s’écria Noguès en riant d’une façon forcée. Cela vous plaît à dire, monsieur le curé ; mais on les a vus, les sorciers, ou plutôt la sorcière. On l’a vue entrer cette nuit dans mon étable, on l’a vue se promener sur la digue de l’étang et le traverser à la nage. Elle rôde toutes les nuits autour de ma maison, et si vous ne voulez pas la chasser avec de l’eau bénite, je la chasserai avec du plomb numéro deux.

— Et qu’a-t-on vu ? dit mon oncle.

— Oh ! rien, répondit Capin, qui prit part à la conversation, un loup blanc grand comme un âne. On sait ce que cela veut dire. Il n’est pas difficile de deviner quelle est celle qui se cache sous cette peau de bête.

— Et qui est celle-là ? dit mon oncle.

— La Chouric.

Je dois reconnaître que ce ne fut pas Capin seul qui prononça ce nom ; il fut prononcé en même temps et presque instinctivement par tous les assistans. Mon oncle haussa les épaules.

J’eus la malheureuse idée de vouloir apporter, moi aussi, une preuve dans ce débat. — La Chouric s’est vantée devant moi d’avoir jeté un charme sur Marthe.

— Vous voyez ? s’écrièrent en même temps Noguès et Capin. Mon oncle me commanda sévèrement de me taire, et il mit les autres à la porte de son jardin en leur disant qu’ils étaient fous. Il me fallut essuyer une longue mercuriale, et je reconnais maintenant que je la méritais bien.

Ce soir-là même, j’étais resté dans le jardin. Le soleil était près de se coucher, lorsque derrière une haie vive je vis se dresser le long corps du maquignon. — Monsieur Bernard, me dit-il, voulez-vous nous accompagner ? Le loup blanc est dans le bois de l’étang ; nous forcerons la Chouric de lever le charme qu’elle a jeté sur Marthe.

Je franchis la haie, et je le suivis.

À une centaine de pas du bois désigné, je trouvai une petite troupe d’hommes, tous armés de fourches et de faux ; Noguès seul avait un fusil à un coup. Il avait entortillé un chapelet autour du canon de son arme. La bande paraissait médiocrement rassurée. Le Muscadin était auprès de Noguès.

— Tu as tort de venir avec nous, lui dit le maquignon, nous allons peut-être rencontrer quelqu’un de ta connaissance.

— Si c’est ma mère, répondit le Muscadin, tant pis pour elle ! Meurent les sorciers !

Cette réponse sauvage nous donna du cœur. Nous nous dirigeâmes vers le taillis. C’était précisément celui où j’avais rencontré la Chouric volant du bois. Le jour devenait de plus en plus sombre, et le taillis était si épais que les dernières lueurs du crépuscule arrivaient avec peine sous les branches. On n’entendait que le bruit de nos pas sur les feuilles sèches. Tout à coup le maquignon fit un geste ; nous nous arrêtâmes. Il nous montra quelque chose avec son doigt. À trente pas de nous, dans une petite clairière, au pied d’un grand chêne, nous aperçûmes une grande forme blanche qui nous parut être celle d’un loup ou d’un chien. — C’est la Chouric, murmura à voix basse le maquignon ; je vais lui couper la retraite. Comptez jusqu’à cent, et tirez sur elle.

Personne de nous n’envia le poste que le maquignon s’était réservé. Nous nous serrâmes les uns contre les autres. Il faut rendre cette justice à Noguès : il n’hésita pas ; il compta jusqu’à cent, se signa rapidement, ajusta et fit feu. Nous entendîmes d’abord un hurlement plaintif, et presque en même temps une autre détonation ; mais comme le grand étang avait plusieurs échos, nous ne fîmes pas attention au bruit de cet autre coup de feu.

Dans un taillis aussi fourré que celui où nous nous trouvions, la fumée s’élève lentement. Quand elle eut disparu, la clairière était vide ; mais il nous sembla apercevoir à travers les arbres la forme blanche qui s’enfuyait, et par intervalles le même cri plaintif se faisait entendre. Personne n’osa poursuivre la sorcière. Ce fut même avec une certaine anxiété que nous attendîmes le retour du maquignon. Il revint enfin, il était très essoufflé. — C’était bien la Chouric, dit-il ; vous lui avez donné une leçon, je l’ai vue passer sur trois pattes, elle se dirige du côté de sa maison.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas achevée ? dirent les autres.

— Messieurs, répondit-il, je n’ai pas osé l’attaquer, n’ayant que cette fourche et rien de bénit sur moi.

Il fut décidé que notre chasse en resterait là. Cependant, avant de partir, j’allai auprès du gros chêne, au pied duquel nous avions aperçu la forme blanche, et je trouvai un quartier d’agneau à moitié rongé. Me rappelant ce que m’avait souvent dit mon oncle au sujet du maquignon, je commençai à douter du sortilège, et pensai que le chien blanc pourrait bien être celui que j’avais rencontré avec la Chouric la nuit de la noce. Aussi, refusant le souper que m’offrait Noguès, je quittai la bande armée et me dirigeai rapidement vers le presbytère, où, comme vous le pensez bien, je ne me vantai pas de mon expédition.

Le lendemain matin, mon oncle entra de bonne heure dans ma chambre ; il était fort irrité. — Il vient de se commettre un assassinat, me dit-il ; viens avec moi chez Noguès : il faut que je lave la tête à cette bande de fous. La pauvre Chouric est bien malade : on lui a tiré un coup de feu hier au soir. Si j’étais arrivé une heure plus tard, l’hémorragie l’emportait. Je ne sais si elle pourra jamais se servir de sa jambe.

Cette nouvelle me rendit toute ma crédulité. Que ce fût sur un loup ou sur un chien, c’était certainement sur un animal et non sur une femme que Noguès avait tiré. Il l’avait blessé à la jambe, et la Chouric était précisément blessée à la jambe d’un coup de feu. Les choses ne se passaient pas autrement dans les légendes que les pâtres ont coutume de se raconter. Il y a toujours un grand sorcier qui se déguise en loup blanc, on lui tire un coup de fusil, et le lendemain les parens du sorcier le font enterrer sans permettre qu’on visite son corps, parce qu’il est criblé de grains de plomb.

Nous arrivâmes chez Noguès. On savait déjà que la Chouric était blessée. Noguès, au milieu de ses compagnons de la veille, paraissait radieux.

— Eh bien ! monsieur le curé, dit-il, y a-t-il des sorciers, et la Chouric est-elle sorcière ? Je lui fais grâce pour cette fois, mais qu’elle n’y revienne plus ! Maintenant que j’ai tâté de ce gibier-là, la main ne me tremblera plus, et je ne la manquerai pas.

— Misérable ! répondit mon oncle, vous pouvez aller en cour d’assises !

— En cour d’assises ! qu’ai-je fait ? J’ai tiré sur un loup blanc. Cela n’est-il pas permis ? Il y a plus de dix personnes qui m’ont vu tirer. Votre neveu lui-même était présent. Si la Chouric ne veut pas qu’on tire sur elle, pourquoi s’habille-t-elle en bête ?

Mon oncle me regarda sévèrement. Il essaya de sonder le masque impénétrable du maquignon : il pensait avec raison que le coup partait de là, et soupçonnait quelque cruelle supercherie ; mais le moment de chercher à la dévoiler n’était pas venu, Noguès avait pour lui l’autorité des faits. Tous ceux qui étaient là se fussent déclarés en sa faveur. Ayant aperçu le Muscadin : — Que fais-tu dans cette maison ? lui dit mon oncle durement ; va soigner ta mère.

Le Muscadin hésita, il balbutia quelques mots ; puis, faisant un effort sur lui-même : — Tant pis pour la sorcière !… s’écria-t-il ; qu’elle aille chercher une famille au sabbat ! — Maître, continua-t-il en se tournant vers Noguès, payez-moi ce que vous me devez. Je partirai ce soir, je me ferai soldat. Quand bien même Marthe me voudrait encore, je ne puis la prendre pour femme ; qui sait quel charme elle lui a jeté ?

Marthe fit un mouvement. Sa bouche s’ouvrit, mais trop de regards étaient dirigés sur elle. Devant cette réprobation générale, elle garda le silence. Nous retournâmes au presbytère. Ce soir-là même, le Muscadin quittait Carabussan, et moi je retournais à Aire.


V

J’étais heureux de revenir au séminaire. J’avais besoin de vivre dans cette calme atmosphère pour recouvrer l’équilibre de mes facultés, gravement compromis, et par mon amour, et par les scènes étranges dont j’avais été le témoin. Je cherchai dans un travail opiniâtre un remède contre le trouble qui m’agitait. Je déployai un zèle extraordinaire dans l’exercice de mes devoirs religieux. Je trouvai dans la prière un auxiliaire puissant, et néanmoins, pendant les deux années que je passai au petit séminaire, je pensai bien souvent à Marthe. Des fenêtres de ma chambre, j’apercevais une grande partie de la vallée de l’Adour ; je n’avais pour horizon que les montagnes et les piñadas. Combien de journées, combien de nuits ai-je passées à ces fenêtres ! combien de fois me suis-je demandé si ce n’était pas Noguès qui avait raison, s’il était impossible que l’ennemi des hommes eût donné à des êtres humains un pouvoir sur d’autres êtres ! Avec quelle fièvre je lisais tout ce qui avait rapport à la démonologie ! Je n’osais interroger nos professeurs sur cette question délicate, je craignais qu’ils ne se moquassent de moi ; mais s’ils parlaient de sorciers et de sorcières, avec quelle avidité je les écoutais ! Aucun d’eux n’y croyait ; leurs railleries, dirigées contre les paysans qui racontaient des histoires de sabbat, me faisaient mal. J’aurais voulu croire aux sorciers, car alors j’aurais pu admettre que Marthe était la victime d’un charme.

J’allais chaque année passer les vacances à Carabussan. La première fois que je revins chez mon oncle, j’espérais trouver Marthe guérie de son amour ou de son charme. Je rêvais un accueil cordial, une familiarité aussi douce que celle des premières années ; mais lorsque le dimanche qui suivit mon arrivée je la saluai au sortir de la messe, ses yeux restèrent tristes et mornes, et d’une voix indolente elle me dit : — Bonjour, monsieur Bernard. — Tout était bien fini. Sa pâleur me fit mal ; qu’il fût naturel ou surnaturel, le charme opérait toujours. Elle ne m’avait jamais aimé, elle ne m’aimerait jamais. Dès lors, j’évitai toute occasion de la revoir. Je restais enfermé dans le presbytère, et je ne sortais que lorsque j’y étais absolument contraint par mon oncle. Les vacances se passèrent assez tristement. Mes anciens amis s’étonnèrent d’abord de ce changement dans mon caractère ; mais ils prirent facilement leur parti : on l’a fait trop étudier, et il est devenu pec, disaient-ils ; or qui dit pec dit idiot. Cependant, malgré moi, j’appris plus de choses que je ne désirais en savoir. Marthe allait souvent à la dérobée chez la vieille Chouric, qui n’était pas morte de son coup de feu, mais qui était demeurée boiteuse. Le Muscadin ne s’était pas fait soldat, mais contrebandier. Il avait, en quittant Carabussan, rencontré un berger de la montagne qui l’avait adressé à une maison d’Oloron. Il faisait la contrebande dans les Pyrénées. Il envoyait souvent de l’argent à mon oncle, qui le remettait à la Chouric.

Lorsque j’eus fini ma rhétorique et ma philosophie, je revins à Carabussan. Il était convenu avec mon oncle que je resterais pendant six mois avec lui, et qu’ensuite je prendrais un parti. « Si tu veux te faire prêtre, m’avait-il dit, tu entreras au grand séminaire ; dans le cas contraire, j’ai une douzaine d’hectares de terre qui ne doivent rien à personne. Tu oublieras ton grec et ton latin ; tu prendras une bonne femme et une charrue, et à la grâce de Dieu ! » Je quittai le collège d’Aire avec plusieurs camarades. Mon oncle m’avait envoyé sa jument par le maquignon, qui avait des affaires de ce côté. Mes camarades étaient pressés de savoir des nouvelles du pays, et il y en avait quelques-unes que le maquignon n’était pas moins pressé de leur communiquer, surtout en ma présence. L’un d’eux parla de Marthe Noguès.

— Marthe Noguès ! dit le maquignon, dont le petit œil noir me guettait. Oh ! la pauvrette ! elle est dans un grand danger.

— Malade ! m’écriai-je.

— Non, non, dit Capin en souriant méchamment, car la ruse avait réussi. Son corps va bien, mais son âme ! M. le curé n’a pas voulu écouter mon gendre, qui voulait faire rebaptiser Marthe. Il avait peut-être ses raisons. Marthe est un peu âgée pour être rebaptisée, et nous aurions été sûrs d’être grêlés à plat, car l’autre ne plaisante pas quand on lui enlève son gibier ; mais c’est une pitié de voir une aussi jolie fille aller au sabbat.

— Au sabbat ! firent mes compagnons de voyage, les uns avec l’intonation de l’ironie, les autres avec effroi.

— Oui, au sabbat, reprit le maquignon. Elle y va avec la Chouric. Je ne devrais pas le dire, c’est presque ma parente ; mais ce n’est plus un mystère. La Chouric raconte partout ce qu’elles font ensemble. Il n’y a pas trois nuits qu’elles sont allées au Pic du Midi, et il paraît que la pauvre Marthe a conduit la danse avec le grand bouc. Louis est désolé. Il veut tuer la Chouric. Marthe ne se mariera jamais : qui voudrait épouser une sorcière ? D’ailleurs il y a du danger. Il s’est présenté deux galans pour elle ; l’un d’eux est mort, et l’autre, pauvre garçon, n’en vaut guère mieux. Je crois bien que le troisième ne sera jamais assez hardi pour la demander.

Je savais que le maquignon mentait ; mais ce que j’avais vu et entendu moi-même était si étrange que ces récits jetaient le trouble dans mon intelligence. Il cessa de parler de Marthe, et je cessai de l’écouter.

Deux jours après mon arrivée à Carabussan, mon oncle me rappela ce qu’il m’avait dit. — Mon parti est tout pris, lui répondis-je ; si Marthe Noguès veut de moi, je laisserai les livres et prendrai la charrue.

Mon oncle parut étonné. Il balbutia d’abord. — Marthe était une brave et honnête fille, une fille pieuse, une fille qui avait du cœur, sa dot était convenable ; mais elle était plus âgée que moi… Elle pensait peut-être encore au Muscadin, qui pouvait revenir… Marthe était sage, et ce premier amour avait dû laisser une profonde impression dans son cœur. Cela méritait réflexion, nous en reparlerions plus tard. — Mais j’en étais arrivé à un point qui ne me permettait plus d’attendre. L’incertitude me tuait. Je voulais essayer de rompre le cercle magique tracé autour de Marthe. Le sort des autres prétendans, ne m’effrayait pas, et m’inspirait au contraire une exaltation chevaleresque. J’étais déterminé à tenter l’aventure. Si j’échouais, je n’attendrais pas le délai fixé par mon oncle, et j’irais cacher derrière les murs d’un séminaire la honte de ma défaite. Malheureusement personne moins que moi n’était fait pour entamer cette question délicate avec Marthe. J’avais au plus haut degré ce que nos paysans, se servant du vieux mot français, appellent la vergogne. Ma langue se fût collée à mon palais avant que j’eusse prononcé la moitié de la première phrase sacramentelle : « Marthe, voulez-vous que je vous enseigne un galant ? » Mais j’eus une heureuse inspiration, et je m’adressai à la femme de Noguès, à la Capinette. L’âge l’avait rendue plus tranquille. Elle avait quatre enfans, et la jeune fille trop éveillée était devenue une commère joyeuse, mais qui ne faisait pas parler d’elle. Je lui dis tout simplement que j’aimais Marthe. Elle se mit d’abord à rire. — Je m’en doutais depuis longtemps, s’écria-t-elle. Puis elle devint sérieuse.

— Ah ! Bernard, continua-t-elle, je voudrais vous voir marié avec Marthe. Je ferai en sorte que cela soit, mais j’ai bien peur que la pauvre Marthe ne se marie jamais…

Je lui demandai si c’était son amour pour le Muscadin qui empêcherait Marthe de se marier. La Capinette me répondit obligeamment que je saurais bien faire oublier le Muscadin, et je crus ce qu’elle me disait ; mais bientôt elle se jeta dans une suite de propos décousus. Il fallait prendre les plus grandes précautions ; elle se chargeait de parler à Marthe, mais je ne devais communiquer mon projet à personne ; il y avait du danger.

— Oui, oui, lui dis-je ; il paraît qu’il y a déjà deux des galans de Marthe qui sont morts ?

— Il y en a un de mort, répondit la Capinette, c’est vrai ; je l’avais trop fait danser. Quant à l’autre, il a plus de peur que de mal : c’est un niais qui s’est laissé persuader par mon père…

En prononçant ce dernier mot, elle s’arrêta court. Elle semblait craindre d’en avoir trop dit. Elle continua un moment après, et me quitta en me donnant les meilleures espérances.

À cet endroit de son récit, le curé Garrigues fit une courte pause.

— Je serai très bref sur la fin de mon histoire, reprit-il en souriant tristement. Il ne faut pas jouer avec le feu. Je suis guéri, complètement guéri ; je puis voir Marthe sans éprouver dans mon cœur aucun tressaillement : j’ai soin néanmoins de ne pas réveiller les souvenirs de cette époque. J’ai cru un instant que j’étais aimé. Quelques jours après la conversation que j’ai cherché à résumer, la Capinette vint me dire que Marthe agréait ma recherche, et que Louis serait le plus heureux des hommes de me voir son beau-frère. Je vous ai dit que je croyais être aimé ; je dois ajouter qu’il me fallait beaucoup de bonne volonté pour croire à cet amour. Marthe se montrait pour moi pleine de douceur et me souffrait patiemment auprès d’elle. Elle écoutait tous mes longs discours sans jamais témoigner d’humeur, car ma langue s’était dénouée, et j’étais devenu un amoureux terriblement bavard. Elle acceptait mes soins de cavalier servant : je la portais en croupe aux marchés, j’allais aux champs travailler avec elle, et j’essayais de lui prendre une partie de sa besogne. Je dois même dire que je réussissais assez mal, car elle était plus adroite que moi dans tous les travaux champêtres, et c’était elle au contraire qui m’aidait. Je l’accompagnais lorsqu’elle sortait de la messe et des vêpres. Elle était bienveillante pour moi, mais en même temps toujours froide et sérieuse. Si elle voulait sourire, son sourire était contraint ; sa main restait inerte dans la mienne. Quelquefois elle me disait : — Mon Dieu, Bernard ! pourquoi m’avez-vous choisie ? quelle triste femme vous allez avoir !

Ces paroles me décourageaient bien un peu, mais la Capinette me rendait le courage.

— Elle vous aimera, dit-elle ; vous ne savez pas ce que nous disons entre nous, nous autres filles de campagne : « Quand il sera le mien, il faudra que je l’aime ! » Elle me recommandait en même temps de ne pas afficher notre amour ou de nous marier le plus vite possible. La joie que j’éprouvais d’être auprès de Marthe me fit oublier la première recommandation. Quant au mariage, Marthe ne voulait pas en entendre parler avant le carnaval suivant. Le maquignon, que je rencontrais souvent, paraissait avoir oublié tout ce qu’il avait dit de Marthe. Il me félicitait et semblait impatient de voir arriver le jour de la noce, se promettant de danser ; mais le jour de la noce était bien loin, car nous n’étions encore qu’à la Saint-Jean. J’étais à ce moment le plus heureux des hommes. Depuis quelques jours, il me semblait que Marthe était plus joyeuse. Ses joues avaient repris leurs couleurs ; je l’avais entendue chanter ; elle riait, ses yeux étaient brillans. La Marthe d’autrefois avait vaincu le charme. Mon oncle, qui n’était pas partisan des longues amours, s’était engagé à hâter notre mariage. Aussi, le soir de la Saint-Jean, à peine le soleil était-il couché, je m’en allai chez Noguès. J’étais dans d’excellentes dispositions pour prendre ma part des divertissemens de cette soirée.

C’était alors dans nos landes une grande solennité que la fête de saint Jean, et pas un chef de maison n’eût oublié ce jour-là d’allumer la haille, quand j’arrivai chez Noguès, je vis qu’on la préparait sur le point culminant du coteau où était située la maison. Autour d’une longue barre, de bois fixée en terre, on entassait des épines sèches, des sarmens, et les enfans regardaient ces apprêts avec curiosité et impatience. Je demandai où était Marthe ; la Capinette jeta avec étonnement les yeux autour d’elle, et me dit que Marthe était probablement à la plaine, qu’elle allait rentrer. La nuit tomba tout à fait, Marthe ne rentrait pas. Je commençais à être inquiet, peut-être un peu jaloux. Elle arriva enfin. Elle était tout essoufflée. Elle portait sur sa tête un grand tablier rempli de fèves et de pois. Son arrivée fut le signal de la fête. Déjà, à tous les points de l’horizon, on voyait s’élever vers le ciel de longues colonnes de flammes rouges qui pendant quelques instans brillaient dans l’obscurité, qu’elles constellaient d’étincelles, et disparaissaient comme des étoiles filantes. Le vent nous apportait les chants et les cris de fête, et nous pouvions voir se dessiner autour de la flamme les silhouettes des paysans qui dansaient autour des feux les plus rapprochés. Noguès alluma la haille aux vifs applaudissemens des enfans, qui attendaient ce moment avec impatience. Le maître, la maîtresse, tous les domestiques de la maison et quelques voisins se prirent par la main et commencèrent une ronde autour du feu de joie. Marthe ne dansait pas, elle se tenait à l’écart. À la lueur de cette grande flamme, elle me parut pâle et inquiète. Je lui adressai deux ou trois fois la parole, elle me répondit à peine. Je ne m’en étonnai point, elle n’aimait pas ces divertissemens bruyans. La haille, après avoir jeté une vive lueur, s’éteignit peu à peu, et avec elle les chants cessèrent. Les enfans s’exercèrent à franchir la flamme, devenue plus modeste ; les gens superstitieux se chauffèrent le dos, car il est reconnu que ceux qui se chauffent le dos au feu de la Saint-Jean sont préservés de la sciatique ; d’autres faisaient cuire de l’ail dans la cendre, ce qui guérit de je ne sais quelle autre maladie. Le feu finit par s’éteindre entièrement, et tout rentra dans l’obscurité et le silence.

— En voilà jusqu’à l’année prochaine ! dit une voix à côté de moi.

Je me retournai et j’aperçus le maquignon. Ce personnage m’inspirait une répulsion que je ne me donnais plus la peine de dissimuler : je ne lui répondis pas ; mais l’impudence était l’essence même de sa nature. — Une belle nuit pour le sabbat ! .. continua-t-il. Les sorcières auront beau jeu pour ramasser la graine de fougère et pour attraper les mandagots[2]. C’est le jour ou plutôt c’est la nuit de leur passage. Vous n’avez jamais eu l’idée d’attraper une paire de mandagots ?

Je hâtai le pas sans lui répondre ; mais il continua sans se laisser intimider. — Si vous n’y allez pas, une autre ira à votre place, et j’ai l’idée que Marthe vous en rapportera demain une provision.

Je m’arrêtai. — Capin, lui dis-je assez durement, pas plus que moi vous ne croyez au sabbat ni aux mandagots. Vous voulez faire du tort à Marthe ; mais sous peu de jours elle sera ma femme, et je la défendrai.

Le maquignon, approchant alors sa bouche de mon oreille : — Et si cette nuit, me dit-il, je vous la montrais dans la Lande des Sorciers ?

Je lui répondis par une sorte de sifflement qui indiquait l’incrédulité la plus complète.

— Je vous dis la vérité, continua-t-il. La soirée est belle, venez avec moi jusqu’à la lande. Si vous ne voyez pas le sabbat, vous verrez peut-être autre chose, et vous ne direz plus que je suis un menteur.

Si j’avais pu entrer dans la maison de Noguès, je n’aurais pas suivi le maquignon ; mais tout le monde était couché, je ne voulais pas faire de scandale, je suivis Capin.

La nuit était belle. Quelques hailles retardataires flamboyaient de loin en loin, La lune montait à l’horizon. Les chemins étaient déserts. Capin marchait auprès de moi. Nous gardions tous deux le silence. J’étais en colère contre lui et contre moi : contre lui, car je voyais bien qu’il allait essayer de me rendre victime de quelque supercherie ourdie par ses mains ; contre moi, car je manquais de confiance vis-à-vis de Marthe, et je me sentais coupable d’une sorte de trahison. Il marchait très rapidement, et je m’aperçus qu’il prenait le chemin le plus difficile, mais le plus direct.

Nous arrivâmes enfin sur le plateau, qui était éclairé par la lune. La lande était déserte ; la vieille tour du moulin planait sur cette solitude. Le silence le plus complet régnait partout. Le maquignon jeta un regard rapide autour de lui.

— Eh bien ? lui dis-je.

— Attendez, répondit-il. Et il m’entraîna derrière une touffe de genêt épineux parvenu à l’état arborescent.

Nous n’attendîmes pas longtemps. Une voix se fit entendre, une voix que je connaissais, celle de la Chouric, et bientôt nous pûmes l’apercevoir. Elle n’était pas seule. À côté d’elle était une autre femme couverte d’une capule. Cette femme avait la taille de Marthe ; mais eût-il fait grand jour, on n’eût pu la reconnaître, car sa figure était soigneusement cachée. Je serrai violemment le bras du maquignon. — Ce n’est pas Marthe, lui dis-je.

Il se contenta de répondre encore : — Attendez.

Les deux femmes se dirigèrent vers le moulin. Elles y entrèrent et y restèrent quelques momens. Lorsqu’elles en sortirent, une troisième personne les accompagnait. Cette troisième personne était un homme de haute taille qui portait le costume catalan. Il avait une culotte courte, des espadrilles et un grand bonnet de laine dont l’extrémité arrondie lui retombait au milieu du dos. Il s’assit sur une grosse pierre. La femme à la capule se tenait debout auprès de lui. Je ne pouvais distinguer la figure de l’homme, qui s’était placé dans l’ombre projetée par la tour du moulin. Il me sembla qu’il mangeait et qu’il buvait.

La Chouric s’était éloignée d’eux. Elle se promena d’abord paisiblement, puis elle se mit à sauter, à danser et à chanter. Elle imita ensuite le miaulement du chat et cria tout haut : Mounin, mounin, qui est le nom des chats dans le pays. Après avoir fait quelque temps ce manège, elle rentra dans le moulin, et elle en sortit tirant après elle un animal de petite taille qui paraissait avoir des cornes formidables.

— Le sabbat va commencer, dit le maquignon.

Mais en ce moment un cheval ayant henni dans une pâture voisine, l’animal mystérieux se mit à braire de la façon la plus accentuée. Pour moi, je m’inquiétais peu de ce que faisait la sorcière. L’homme avait fini de manger. La femme à la capule s’était assise auprès de lui. Il avait allumé une cigarette, et ils causaient. Parfois le vent m’apportait le bruit d’un chuchotement confus où je ne retrouvais aucune voix connue. Je souffrais horriblement, j’étais plongé dans une anxiété qui me tuait. Était-ce Marthe que je voyais ? Quel était cet homme ? Tout à coup un son nasillard se fit entendre, le son d’une guitare…

Je ne pus m’empêcher de dire presque tout haut : — C’est le Muscadin.

— Patience ! me répondit Capin à voix basse.

— Mais ce n’est pas Marthe.

— Suivez-moi, dit-il, courbez la tête.

Je fis ce qu’il me commandait de faire. Nous contournâmes la lande, et il me conduisit sur un petit chemin entouré de haies vives. — Elle va passer là, dit-il ; si vous avez un peu de cœur, vous pourrez savoir si c’est Marthe qui cause avec le Muscadin.

Nous attendîmes un quart d’heure environ. Le bruit de la guitare arrivait jusqu’à nous. Je reconnaissais tous les airs favoris du Muscadin. Enfin la guitare se tut. J’entendis la voix de la Chouric ; elle passa devant nous. L’autre femme la suivait, se tenant éloignée de quelques pas. J’eus un moment de faiblesse, j’hésitai ; je sentais que le sort de ma vie entière allait se décider. Le son de la guitare se fit entendre de nouveau ; je m’élançai, et j’écartai violemment les bords de la capule. La lune éclaira en plein le visage de Marthe. Elle poussa un cri et cacha sa tête dans ses mains. Il me sembla qu’elle chancelait, mais moi-même je sentais la terre fuir sous mes pieds. J’étais fou. — Partons ! dis-je au maquignon. Nous passâmes devant la Chouric, qui s’arrêta tout étonnée, et nous l’entendîmes crier : — Sabbat ! sabbat !

J’étais guéri de ma croyance aux sorciers ; je ne crus plus qu’à la perfidie des femmes. Ce n’était guère moins absurde dans les circonstances où je me trouvais. Ai-je besoin de vous dire que, bon gré, mal gré, mon oncle fut obligé de me laisser partir le lendemain pour le grand séminaire ? La plaie que je portais au cœur fut lente à se guérir, mais, cette fois la guérison fut radicale. Lorsqu’après la mort de mon oncle, je fus nommé, sur ma demande, à la cure de Carabussan, j’étais sûr de moi, et je pouvais revoir Marthe sans craindre une rechute. La pauvre fille n’était pas mariée ; elle ne se mariera jamais… Le jour de la Saint-Jean, les gendarmes, avertis par Capin, firent une descente dans le moulin abandonné. Le Muscadin put toutefois échapper à leurs recherches. Il avait été condamné comme contrebandier dans le département des Basses-Pyrénées, et, traqué dans ce département, il était venu chercher un refuge à Carabussan. Il se cacha pendant quelque temps dans la commune, et il repartit pour reprendre son dangereux métier. De temps en temps, il envoyait un peu d’argent à mon oncle, qui le remettait à la Chouric. Les envois d’argent cessèrent. Un berger de Laruns raconta que, poursuivi par les douaniers de Gabas, le Muscadin était tombé dans un précipice ; on n’avait jamais retrouvé son cadavre. On eut la cruauté d’apprendre sans précaution cette nouvelle à la Chouric, qui devint tout à fait folle. Elle se figure que son fils a été tué à la guerre, et elle maudit ceux qui la font. Elle erre pendant la nuit et croit assister à des sabbats imaginaires dont elle fait la description. Elle y place tous les gens dont les noms lui viennent à l’esprit, et surtout ceux qu’elle aime ; Comme Marthe et moi nous venons à son aide, elle ne manque jamais de nous y faire figurer au premier rang. Elle prétend que je dis des messes magiques, et que le diable a choisi Marthe pour être la reine du sabbat. Les paysans qui l’écoutent la croient sur parole ; ils parlent tout bas de ce qui me concerne ; quant à Marthe, elle est irrévocablement perdue à leurs yeux. La sœur de Noguès a su heureusement élever son âme au-dessus des malheurs de la terre. La religion la console. La Capinette est d’ailleurs excellente pour elle, et elle est adorée des enfans de son frère.

— Je suis bien de votre avis, dis-je au curé quand il eut fini son histoire, et je crois moins que jamais aux sorciers ; mais l’histoire du loup blanc reste encore pour moi un mystère.

— Rien n’est plus facile à expliquer, répondit-il. Le maquignon avait promis une dot de douze mille francs à sa fille. Il lui était impossible de la payer ; n’en eût-il payé qu’une portion, il se serait ruiné entièrement. Or il avait stipulé dans le contrat que cette dot ne serait payable que lors du mariage de Marthe, et il avait préalablement décidé que la pauvre fille ne se marierait jamais. L’amour du Muscadin dérangeait son plan. Il se servit habilement de la réputation de la mère pour empêcher le mariage du fils. C’est lui qui avait empoisonné les poissons de l’étang et les bœufs de Noguès. Cependant, comme il voyait que ce dernier hésitait encore, il tenta un coup hardi. Il savait que la vieille femme allait avec son chien tous les soirs à la maraude dans un petit bois. Il éloigna le chien de la maison à l’aide d’un quartier d’agneau, et tira sur la Chouric, tandis que Noguès tirait sur le prétendu loup blanc. Il avait caché son fusil dans le bois. Il pouvait d’autant plus facilement hasarder cette fourberie que tous les gens qui faisaient partie de notre bande étaient à moitié morts de peur ; aucun n’avait conservé son sang-froid. Vous savez comment il s’y prit pour empêcher mon mariage. En résumé, il voulait que Marthe restât fille, et il a réussi. Il n’y a dans tout cela rien de prodigieux, si ce n’est la bêtise de mes paroissiens et l’esprit de ruse infernal déployé par le maquignon.

Le soir même du jour où le curé m’avait raconté cette histoire, je revenais chez moi. J’avais pris le plus long, parce que je voulais revoir la cabane de la sorcière. Chemin faisant, je rencontrai le brûleur qui avait été guéri de la fièvre quarte, et nous causâmes de choses et d’autres. Nous arrivâmes devant la maison de la Chouric. Dans le petit jardin, encombré de ronces et de mauvaises herbes, nous aperçûmes deux femmes : c’était la Chouric et Marthe.

Quand nous fûmes à une petite distance, le brûleur, me dit en fermant un œil et en souriant de son air le plus fin : — Il paraît qu’il y aura fête ce soir ! — Vous voulez parler du sabbat ? lui dis-je.

— Oui, répondit-il ; il y a bien des gens qui iront, et dont on ne se méfie guère.

— M. le curé par exemple ? ajoutai-je, voulant faire l’homme bien informé.

— Peut-être, dit le brûleur. Dans tous les cas, il n’est pas aussi bon sorcier que son oncle. Il a grêlé deux fois depuis qu’il est ici ; mais il n’est pas étonnant que l’autre ne soit pas très bien avec lui : ils aiment tous les deux la même femme, la reine du sabbat.


EUGENE DUCOM.

  1. Expression familière : « mon enfant. »
  2. Les mandagots sont des chats qui, à ceux qui s’en rendent maîtres, révèlent les trésors cachés.