La Révolte des anges/16

Calmann-Lévy (p. 161-179).


CHAPITRE XVI


Qui met tour à tour en scène Mira la voyante, Zéphyrine et le fatal Amédée, et qui illustre, par l’exemple terrible de M. Sariette, cette pensée d’Euripide, que Jupiter prive de sagesse ceux qu’il veut perdre.



Déçu de n’avoir pu éclairer la religion d’un ecclésiastique réputé pour ses lumières et frustré de l’espoir de retrouver son ange par les voies de l’orthodoxie, Maurice pensa recourir aux sciences occultes et résolut d’aller consulter une voyante. Il se serait sans doute adressé à madame de Thèbes ; mais il l’avait déjà interrogée lors de ses premières peines d’amour, et elle lui avait répondu avec tant de sagesse, qu’il ne la croyait plus sorcière. Il eut recours aux lumières d’une somnambule à la mode, madame Mira.

On lui citait plusieurs exemples de l’extraordinaire lucidité de cette voyante ; toutefois il fallait présenter à madame Mira un objet qu’avait porté ou touché l’absent sur lequel on attirait ses regards translucides. Maurice, recherchant quels objets l’ange avait touchés depuis sa bien malheureuse incarnation, se rappela qu’en sa nudité paradisiaque, il s’était assis dans une bergère sur les bas noirs de madame des Aubels et qu’il avait ensuite aidé cette dame à s’habiller. Maurice demanda à Gilberte quelqu’un des talismans exigés par la voyante. Gilberte n’en pouvait plus retrouver un seul, à moins qu’elle ne fût elle-même un de ces talismans. Car l’ange s’était montré à son endroit de la dernière indiscrétion, et trop agile pour qu’on pût toujours prévenir ses entreprises. En entendant cet aveu qui, pourtant, ne lui apprenait rien de nouveau, Maurice s’emporta contre l’ange, lui donna les noms des plus vils animaux et jura de lui botter le derrière s’il le trouvait jamais à portée de son pied. Mais bientôt sa fureur se tourna contre madame des Aubels : il l’accusa d’avoir provoqué les insolences qu’elle dénonçait maintenant, et il la désigna, dans sa colère, sous tous les symboles zoologiques de l’impudeur et de la perversité. Son amour pour Arcade se ralluma dans son cœur plus ardent et plus pur que jamais, et le jeune abandonné, les bras tendus, les genoux ployés, appela son ange avec des sanglots et des larmes.

Dans ses nuits d’insomnie, Maurice songea que les livres feuilletés par l’ange avant son apparition pourraient servir de talisman. C’est pourquoi il monta un matin à la bibliothèque et souhaita le bonjour à M. Sariette, qui cataloguait sous le regard romantique d’Alexandre d’Esparvieu. M. Sariette souriait, mortellement pâle. Maintenant qu’une main invisible ne bouleversait plus les livres placés sous sa garde, maintenant que tout, dans la bibliothèque, avait retrouvé l’ordre et le repos, M. Sariette était heureux, mais ses forces diminuaient chaque jour ; il ne restait plus de lui qu’une ombre légère et consolée.

On meurt en plein bonheur de son malheur passé.

— Monsieur Sariette, vous vous rappelez, dit Maurice, le temps où vos bouquins, remués toutes les nuits, brassés, trimballés, brinqueballés, roulés, écroulés, s’en allaient à la débandade jusque dans le ruisseau de la rue Palatine. C’était le bon temps ! Désignez-moi donc, monsieur Sariette, ceux qui furent le plus agités.

Ces propos jetèrent M. Sariette en une morne stupeur, et il fallut que Maurice s’y reprît à trois fois pour se faire entendre du vieux bibliothécaire, qui indiqua enfin un très ancien Talmud de Jérusalem comme ayant été souvent manié par les mains insaisissables. Un évangile apocryphe du iiie siècle, composé de vingt feuillets de papyrus, avait aussi maintes fois quitté sa place ; la correspondance de Gassendi paraissait avoir été beaucoup feuilletée.

— Mais, ajouta M. Sariette, le livre que sans doute pratiqua de préférence le mystérieux visiteur, c’est un petit Lucrèce en maroquin rouge, aux armes de Philippe de Vendôme, grand prieur de France, avec des notes autographes de Voltaire qui, comme on sait, fréquenta le Temple dans sa jeunesse. L’effroyable lecteur qui m’a donné tant de soucis ne se lassait point de ce Lucrèce et en faisait, pour ainsi dire, son livre de chevet. Il avait le goût bon, car c’est un bijou. Hélas ! le monstre y a fait, à la page 137, une tache d’encre que tout l’art des chimistes sera peut-être impuissant à faire disparaître.

Et M. Sariette poussa un profond soupir. Il regretta d’en avoir tant dit lorsque le jeune d’Esparvieu lui réclama la communication de ce précieux Lucrèce. En vain le jaloux conservateur allégua que le livre était en réparation chez le relieur et ne pouvait être communiqué. Maurice fit signe qu’il ne donnait pas dans ce panneau. Il pénétra résolument dans la salle des Philosophes et des Sphères et dit, assis dans un fauteuil :

— J’attends.

M. Sariette proposa une autre édition du poète latin. Il y en avait, disait-il, de plus correctes comme texte et préférables, par conséquent, pour l’étude. Il offrit le Lucrèce de Barbou, le Lucrèce de Coustelier, ou, mieux encore, une traduction française. On avait le choix entre celle du baron des Coutures, un peu ancienne, peut-être, celle de La Grange, celles des collections Nisard et Panckouke et deux versions particulièrement élégantes, l’une en vers, l’autre en prose, dues l’une et l’autre à M. de Pongerville, de l’Académie française.

— Je n’ai pas besoin de traduction, s’écria superbement Maurice. Donnez-moi le Lucrèce du Prieur de Vendôme.

M. Sariette s’approcha lentement de l’armoire où ce joyau était renfermé. Les clefs sonnaient dans sa main tremblante ; il les approcha de la serrure et les en éloigna aussitôt, et proposa à Maurice le vulgaire Lucrèce de la collection Garnier.

— Il est très maniable, fit-il avec un sourire engageant.

Mais au silence qui répondit à cette proposition, il reconnut que toute résistance était vaine ; il tira lentement le livre du casier et, après s’être assuré qu’il n’y avait pas un grain de poussière sur le tapis de la table, il l’y déposa en tremblant devant l’arrière-petit-fils d’Alexandre d’Esparvieu.

Maurice se mit à le feuilleter et, arrivé à la page 137, il contempla la tache qui était d’une encre violette et de la grandeur d’un pois.

— Oui, voilà, dit le père Sariette, qui ne perdait pas le Lucrèce des yeux, voilà la trace qu’ont laissée sur ce livre ces monstres invisibles…

— Comment ? monsieur Sariette, il y en avait donc plusieurs ? s’écria Maurice.

— Je l’ignore. Mais je ne sais si j’ai le droit de faire disparaître cette tache qui, comme le pâté d’encre que Paul-Louis Courier fit sur le manuscrit de Florence, constitue, pour ainsi dire, un document littéraire.

À peine le vieillard avait-il prononcé ces paroles, que le timbre de la porte d’entrée résonna et qu’un grand tumulte de pas et de voix éclata dans la salle voisine. Sariette courut au bruit et se heurta contre la maîtresse du père Guinardon, la vieille Zéphyrine qui, les cheveux hérissés comme un nid de vipères, la face flamboyante, la poitrine orageuse, son ventre en édredon soulevé par une tempête épouvantable, suffoquait de douleur et de rage. Et à travers sanglots, soupirs, gémissements, et mille sons encore qui, sortant de son corps, composaient tous les bruits qu’élèvent sur la terre les émotions des êtres et le tumulte des choses :

— Il est parti, s’écria-t-elle, le monstre ! Il est parti avec elle ! Il a déménagé toute la cambuse et il m’a laissée seule avec un franc soixante-dix dans mon porte-monnaie !…

Et elle exposa longuement et sans ordre que Michel Guinardon l’avait abandonnée pour aller vivre avec Octavie, la fille de la porteuse de pain. Et elle vomit contre le traître des flots d’injures :

— Un homme que j’ai soutenu de mon argent pendant cinquante ans et plus. Car j’ai eu du quibus, moi, et des belles connaissances, et tout. Je l’ai tiré de la misère, et voilà comme il m’en récompense. Il est propre, votre ami ! Un paresseux ! Il faut qu’on l’habille comme un enfant ; un ivrogne !… un être méprisable. Vous ne le connaissez pas encore, monsieur Sariette… C’est un faussaire. Il fait des Giottos, oui, des Giottos et des Fra Angelicos, et des Grécos à tour de bras, monsieur Sariette, pour les vendre aux marchands de tableaux, et des Fragonards, encore, et des Baudouins, donc !… Un débauché, qui ne croit pas en Dieu !… C’est là le pis, monsieur Sariette, car sans la peur de Dieu…

Longtemps Zéphyrine se répandit en invectives. Et lorsqu’elle fut à bout de souffle, M. Sariette en prit avantage pour l’exhorter au calme et la ramener à l’espérance. Guinardon reviendrait : on n’oublie pas cinquante ans de concorde et d’union…

Ces doux propos soulevèrent des fureurs nouvelles et Zéphyrine jura qu’elle n’oublierait jamais l’affront qu’elle venait d’essuyer, qu’elle ne recevrait plus ce monstre chez elle. Et s’il venait lui demander pardon à genoux, elle le laisserait se morfondre à ses pieds.

— Vous ne comprenez donc pas, monsieur Sariette, que je le méprise, que je le hais, qu’il me dégoûte ?

Elle exprima soixante fois ces fiers sentiments et jura soixante fois qu’elle ne voulait plus recevoir Guinardon, qu’elle ne pouvait plus le voir, même en peinture.

M. Sariette ne combattit point une résolution que, après de telles protestations, il jugeait inébranlable. Il ne blâma point Zéphyrine, il l’approuva même. Ouvrant à l’abandonnée des horizons plus purs, il lui représenta la fragilité des sentiments humains, l’encouragea au renoncement et lui conseilla une pieuse résignation à la volonté de Dieu.

— Puisqu’en vérité, votre ami, lui dit-il, est si peu digne d’attachement…

Il n’en put dire davantage. Zéphyrine s’était jetée sur lui et le secouait furieusement par le collet de sa redingote.

— Peu digne d’attachement, s’écriait-elle en suffoquant, peu digne d’attachement, Michel !… Ah ! mon garçon, trouvez-en donc un autre plus aimable, plus gai, plus spirituel, un autre comme lui toujours jeune, toujours… Peu digne d’attachement ! On voit bien que vous ne vous connaissez pas en amour, vieux birbe !…

Profitant de ce que le père Sariette était de la sorte fortement occupé, le jeune d’Esparvieu coula le petit Lucrèce dans sa poche et passa délibérément devant le secoué bibliothécaire, en lui faisant un petit adieu de la main.

Muni de ce talisman, il courut à la place des Ternes chez madame Mira, qui le reçut dans un salon rouge et or où l’on ne pouvait découvrir ni chouette ni crapaud, ni aucun appareil de l’ancienne magie. Madame Mira, en robe prune, et les cheveux poudrés, déjà sur le retour, avait très bon air. Elle parlait avec élégance et se flattait de découvrir les choses cachées par le seul secours de la science, de la philosophie et de la religion. Elle palpa la reliure de maroquin et, les yeux clos, considéra par la fente des paupières le titre latin et les armoiries auxquels elle ne comprenait rien. Habituée à recevoir, comme indices, des bagues, des mouchoirs, des lettres, des cheveux, elle ne concevait pas à quelle sorte de personne ce livre singulier pouvait appartenir. Par une habileté coutumière et machinale elle déguisa sa surprise réelle sous une feinte surprise.

— C’est étrange, murmura-t-elle, étrange !… Je ne distingue pas bien… Je vois une femme…

En prononçant ce mot magique, elle observa à la dérobée l’effet qu’il produisait et lut sur le visage de son interrogateur un désappointement imprévu. S’apercevant qu’elle faisait fausse route, elle changea aussitôt son oracle.

— Mais elle s’évanouit aussitôt… C’est étrange… étrange… Je perçois confusément une forme indécise, un être indéfinissable…

Et s’étant assurée d’un coup d’œil que, cette fois, on buvait ses paroles, elle s’étendit sur l’ambiguïté de la personne, sur la brume qui l’enveloppait.

Cependant la vision se précisait insensiblement aux regards de madame Mira qui suivait une trace pas à pas.

— Un grand boulevard… une place avec une statue… une rue déserte, un escalier. Il est là, dans une chambre bleuâtre… c’est un homme jeune, son visage est pâle et soucieux. Il y a des choses qu’il semble regretter et qu’il ne ferait plus si elles étaient encore à faire…

Mais l’effort de divination avait été trop grand. La fatigue empêcha la voyante de continuer ses recherches transcendantes. Elle épuisa ses dernières forces en recommandant avec instance à celui qui la consultait de rester en union intime avec Dieu, s’il voulait retrouver ce qu’il avait perdu et réussir dans ses tentatives.

Maurice laissa, en partant, un louis sur la cheminée et s’en fut ému, troublé, persuadé que madame Mira avait des facultés surnaturelles, malheureusement insuffisantes.

Au bas de l’escalier, il se rappela qu’il avait laissé le petit Lucrèce sur la table de la pythie, et, songeant que le vieux maniaque ne survivrait pas à la perte de ce bouquin, monta le chercher. En rentrant dans la maison paternelle, il trouva dressée devant lui une ombre calamiteuse. C’était le père Sariette qui, d’une voix plaintive comme le vent de novembre, réclamait son Lucrèce. Maurice le tira négligemment de la poche de son pardessus :

— Ne vous frappez pas, monsieur Sariette. Le voilà, votre machin !

Le bibliothécaire emporta, pressé contre sa poitrine, le joyau retrouvé, et le posa doucement sur le tapis bleu de la table, méditant, pour le trésor dont il était jaloux, une cachette sûre et agitant dans son esprit les projets d’un zélé conservateur. Mais qui de nous peut se vanter d’être sage ? La prévoyance des hommes est courte et leur prudence sans cesse déjouée. Les coups du sort sont inéluctables ; nul ne saurait éviter sa destinée. Il n’est conseil ni soins qui puissent prévaloir contre la fatalité. Malheureux que nous sommes, cette force aveugle, qui dirige les astres et les atomes, compose de nos vicissitudes l’ordre universel ! Notre malheur importe à l’harmonie des mondes. Ce jour était le jour du relieur, que le cours des saisons ramenait deux fois l’an, sous le signe du Bélier et sous celui de la Balance. Ce jour-là, dès le matin, M. Sariette préparait le train du relieur ; il posait sur la table les livres brochés, acquis nouvellement, et jugés dignes d’une reliure ou d’un cartonnage, et ceux aussi dont le vêtement avait besoin d’une réparation, et il en dressait soigneusement un état détaillé. À cinq heures précises, l’employé de Léger-Massieu, relieur rue de l’Abbaye, le vieil Amédée, se présentait à la bibliothèque d’Esparvieu et, après un double récolement opéré par M. Sariette, empilait les livres destinés à son patron dans une toile dont il nouait les quatre coins et qu’il assujétissait sur l’épaule ; puis il saluait le bibliothécaire par ces mots :

— Bonsoir, la compagnie !

Et descendait l’escalier.

Les choses se passèrent cette fois comme de coutume. Mais Amédée, trouvant le Lucrèce sur la table, le mit innocemment dans sa toilette et l’emporta avec les autres livres, sans que M. Sariette s’en aperçût. Le bibliothécaire quitta la salle des Sphères et des Philosophes, ayant tout à fait oublié le livre dont l’absence lui avait causé, dans la journée, de si cruelles inquiétudes. C’est ce que des juges sévères lui reprocheront comme une défaillance de son génie. Mais n’est-il pas meilleur de dire que la destinée en avait décidé ainsi et que ce qu’on appelle le hasard, et qui est en réalité l’ordre de la nature, accomplit ce fait imperceptible, dont les conséquences devaient être épouvantables au jugement des hommes ? M. Sariette alla dîner à la crémerie des Quatre-Évêques et lut le journal La Croix. Il était tranquille et serein. Le lendemain seulement, en pénétrant dans la salle des Sphères et des Philosophes, il lui souvint du Lucrèce, et ne le voyant pas sur la table, il le chercha partout sans le trouver nulle part. Il ne lui vint point à l’esprit qu’Amédée avait pu l’emporter par mégarde. Son esprit lui suggéra le retour du visiteur invisible et il fut agité d’un grand trouble.

Le malheureux conservateur, entendant quelque bruit sur le palier, ouvrit la porte et vit le petit Léon qui, coiffé d’un képi galonné, au cri de : « Vive la France ! » jetait les torchons, les plumeaux et la cire à parquet d’Hippolyte sur des ennemis imaginaires. L’enfant préférait pour ses jeux martiaux ce palier à toute autre partie de la maison, et parfois il se faufilait dans la bibliothèque. M. Sariette le soupçonna soudain d’avoir pris le Lucrèce pour en faire un projectile et le lui réclama d’une voix menaçante. L’enfant nia l’avoir pris et M. Sariette eut recours aux promesses.

— Léon, si tu me rapportes le petit livre rouge, je te donnerai du chocolat.

Et l’enfant demeura pensif. Et le soir, quand M. Sariette descendit l’escalier, il rencontra Léon qui lui dit :

— Voilà le livre !

Et, lui tendant un album d’images en lambeaux, l’Histoire de Gribouille, réclama son chocolat.

À quelques jours de là, Maurice reçut par la poste le prospectus d’une agence de recherches dirigée par un ancien employé de la préfecture, qui promettait la célérité et la discrétion. Il trouva à l’adresse indiquée un homme à moustaches, sombre et soucieux, qui lui demanda une provision et promit de rechercher la personne.

L’ancien employé de la préfecture lui écrivit bientôt pour l’instruire que des investigations très onéreuses étaient commencées et pour demander une nouvelle provision. Maurice ne donna pas de provision et résolut de chercher lui-même. Imaginant, non sans quelque vraisemblance, que l’ange devait frayer avec des misérables, puisqu’il n’avait pas d’argent, et avec les exilés de toutes les nations, comme lui révolutionnaires, il s’introduisit dans les garnis de Saint-Ouen, de la Chapelle, de Montmartre, de la barrière d’Italie, dans les bouges où l’on couche à la corde, dans les cabarets où l’on sert un plat de tripes et dans ceux où l’on donne un arlequin pour trois sous, dans les caveaux des Halles et chez le père Momie.

Maurice visita les restaurants où mangent les nihilistes et les anarchistes ; il y rencontra des femmes habillées en hommes, des hommes habillés en femmes, de sombres et farouches adolescents et des octogénaires aux yeux bleus, qui riaient comme de petits enfants. Il observa, interrogea, fut pris pour un espion, reçut d’une très belle femme un coup de couteau, et dès le lendemain poursuivit ses recherches dans les cabarets, les garnis, les maisons de filles, les tripots, les claque-dents, dans les bouchons et les guinguettes qui bordent les fortifications, chez les brocanteurs et parmi les apaches.

En le voyant, hâve, harassé, silencieux, sa mère se tourmentait :

— Il faut le marier, disait-elle. Il est dommage que mademoiselle de la Verdelière n’ait pas une plus belle dot.

L’abbé Patouille ne cachait pas son inquiétude :

— Cet enfant, disait-il, traverse une crise morale.

— Je crois plutôt, répondait M. René d’Esparvieu, qu’il est sous l’influence de quelque mauvaise femme. Il faudrait lui trouver une occupation qui l’absorbe et flatte son amour-propre. Je pourrais le faire nommer secrétaire du comité pour la conservation des églises de campagne ou avocat consultant du syndicat des plombiers catholiques.