La Question ouvrière au XIXe siècle/01

La Question ouvrière au XIXe siècle
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 86 (p. 88-116).
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LA
QUESTION OUVRIERE
AU DIX-NEUVIEME SIECLE

LE SOCIALISME ET LES GREVES.

Dans un discours qui date de quelques années et qui eut un grand retentissement en Europe, l’un des hommes d’état les plus illustres de notre temps, M. Gladstone, a osé dire que le XIXe siècle serait appelé par l’histoire « le siècle des ouvriers. » Il y a dans cette parole une part notable d’exagération oratoire : entendue à la lettre, elle serait non moins injuste qu’inexacte ; mais elle exprime, sous une image un peu forcée, la place importante et presque prépondérante que les questions de travail et de salaire ont prise dans les préoccupations de la société contemporaine. Les populations ouvrières ne jouent pas encore dans notre civilisation le principal rôle, et peut-être ne le joueront-elles jamais ; toutefois leurs intérêts, leurs doctrines, leurs aspirations, ont acquis, au point de vue de la paix et de la liberté sociale, une influence qui grandit chaque jour. La révolution mémorable qui ferma le siècle dernier avait eu la prétention de détruire toutes les distinctions de classes et de ne plus laisser subsister aucune barrière entre les différentes parties d’un même peuple. Cependant, comme si les efforts magnanimes de nos aïeux s’étaient trouvés illusoires, les fractions de la société qui vivent principalement du travail manuel affirment qu’elles sont iniquement exploitées par les autres catégories de citoyens, et, sous le prétexte de rétablir ou plutôt de créer la justice dans les relations sociales, elles annoncent l’intention de refondre non-seulement les institutions, mais encore les mœurs et les idées, en un mot la civilisation tout entière. Cet esprit d’hostilité radicale contre l’ordre existant a deux modes de manifestations : d’un côté, dans le domaine théorique, les discussions journalières, les programmes et les systèmes qui remplissent les réunions publiques et les organes de la presse avancée ; de l’autre, dans le domaine des faits, ces crises si nombreuses qui font irruption tour à tour dans nos divers centres manufacturiers, qui, en suspendant le travail, troublent le cours naturel de la production, et arrêtent la marche progressive de nos industries.

En présence de ces idées subversives et de ces fréquens désordres matériels, les esprits les plus fermes se trouvent déconcertés et se prennent à douter parfois de l’efficacité des principes de liberté par lesquels ils croyaient assurer le développement régulier et pacifique de la civilisation. Des catastrophes comme celles de Seraing, de la Ricamarie et d’Aubin, des coalitions grosses de périls comme celles de Bâle, de Genève et du Creuzot, des tentatives ouvertement criminelles comme celles qui avaient ensanglanté Sheffield il y a quelques années, et qui viennent de se renouveler ces jours derniers à Thorncliffe, tout cet enchaînement de faits déplorables jette l’alarme parmi les populations paisibles et laborieuses, dont ils compromettent le repos et entravent l’essor. Le moindre mal produit par ces crises successives et rapprochées n’est pas cette frayeur extrême qui envahit peu à peu le parti conservateur, et qui pourrait le jeter à la longue dans la voie des mesures de compression.

Quelles sont les causes de cet état maladif où semblent se trouver les populations ouvrières de plusieurs de nos grands centres industriels ? quels sont dans l’histoire, et spécialement dans la première partie de ce siècle, les antécédens de ces idées de violence et de guerre qui se manifestent dans les réunions ouvrières et dans les grèves ? comment la constitution de notre industrie se trouve-t-elle affectée par ces discordes intestines ? quelle est la position respective des entrepreneurs et des ouvriers dans ces regrettables luttes ? Telles sont les graves questions que nous nous proposons d’examiner, questions traitées bien des fois au point de vue scientifique et général, mais qui ont été rarement abordées sur le terrain des faits actuels et de la situation présente. En remontant ainsi à l’origine du mal, en suivant notre organisation industrielle dans les modifications qu’elle a éprouvées depuis cinquante ans, nous comprendrons mieux le caractère de la crise contemporaine, nous serons moins prompts à nous en exagérer les dangers, nous aurons plus de facilité à discerner les remèdes efficaces des remèdes chimériques.


I

C’est une illusion naturelle à tous les siècles et à tous les peuples de considérer comme nouvelles des maladies ou des souffrances sociales dont l’existence est ancienne, et qui tiennent à l’essence même du genre humain. « Nous sommes très sensibles aux piqûres que nous éprouvons, a dit Rossi, et nous oublions les blessures désormais cicatrisées de nos ancêtres. » C’est ainsi que beaucoup d’esprits judicieux regardent le socialisme comme une aberration propre à notre temps ; d’autres, plus instruits des faits de l’histoire, constatent dans les sociétés grecque et romaine les premiers symptômes de ce fléau dangereux, devenu endémique parmi nous ; mais cette vue même est bornée, et une connaissance plus exacte des nations qui peuplent l’univers nous apprend que le socialisme est un fait beaucoup plus général et plus permanent que l’on n’est porté d’ordinaire à le croire. Si l’on entend par ce mot non pas une doctrine nettement formulée ou un système précis d’organisation sociale, mais bien un sentiment âpre et haineux des misères de la civilisation, un violent esprit de révolte contre l’inégalité naturelle des conditions et des existences, un effort collectif pour reconstituer la société sur des bases artificielles, il est incontestable que le socialisme a existé dans tous les âges et sous tous les climats. C’est une erreur et en même temps une injustice d’en faire le partage exclusif des populations qui ont une industrie manufacturière très développée, ou des nations qui occupent les contrées occidentales de l’Europe, ou bien encore des peuples qui ont puisé leur culture à la double source de l’enseignement classique et de l’enseignement chrétien. Comme il arrive toujours en pareil cas, cette erreur théorique sur l’origine réelle et l’extension du socialisme entraîne des conséquences graves dans la pratique, soit qu’elle produise un découragement exagéré dans certains esprits, soit qu’au contraire elle incline à l’illusion que ce péril est passager et pourra être écarté facilement.

Il serait long et superflu de rechercher dans les civilisations antiques les traces du socialisme ; elles y sont trop apparentes pour échapper à l’attention de tout homme qui a étudié l’antiquité. Chez les Hébreux, le partage des terres à des intervalles périodiques, — chez les Romains, les perpétuelles discussions sur les lois agraires, les incessantes abolitions et réductions des dettes, mille autres faits de l’enfance agitée de ces sociétés portent l’empreinte évidente de l’esprit de jalousie et de haine qui animait les classes inférieures contre les classes plus fortunées. Ce qui est moins connu et mérite d’être signalé, c’est que ces aspirations égalitaires, ces projets chimériques de reconstitution de l’édifice social, se sont rencontrés de tout temps et se rencontrent encore, sous une apparence et des formules bien connues de chacun de nous, dans les civilisations de l’extrême Orient, qui semblent n’avoir de commun avec les peuples occidentaux que le fond immuable de la nature humaine. La Chine a été tout autant que l’Europe troublée par ces mouvemens intérieurs. Dès le IIe siècle de notre ère, à la fin de la dynastie des Han, une conspiration dangereuse, qui provenait d’un mouvement non pas politique, mais social, mit en péril l’ordre public. Au XIe siècle, sous les Song, un grand réformateur, Onang-ngan-ché, essaya d’appliquer un système où la propriété collective du sol aurait appartenu à l’état, qui aurait distribué les semences, réparti les différentes cultures, fixé les tarifs et les salaires et supprimé, si c’eût été possible, la misère et le prolétariat. Ces doctrines, réprimées par la force dans leurs manifestations extérieures, se sont réfugiées aujourd’hui dans les sociétés secrètes. M. L.-M. de Carné, dans le récit de son expédition du Mékong, nous a fait la peinture d’une de ces sectes qui semblent dévouées à la propagande des idées socialistes, la secte des pé-lien-kiao ou nénufars blancs [1]. L’existence et l’intensité du socialisme dans ces civilisations de l’Orient, d’ailleurs si riches, si laborieuses, si prospères et, sous beaucoup de rapports, si avancées, nous sont attestées par des documens nombreux et d’une grande portée. Il y a dix ans, la frégate autrichienne la Novara, portant à son bord des savans, parmi lesquels des économistes et des statisticiens, fit un grand voyage de circumnavigation, et touchait à toutes les principales stations commerciales du monde, recueillant partout les renseignemens les plus authentiques et les plus circonstanciés sur la situation intérieure des pays qu’elle abordait. M. de Scherzer, qui faisait partie de cette expédition, et qui en a raconté les péripéties et les résultats dans plusieurs intéressans ouvrages [2], a constaté à Singapoure l’existence d’un grand nombre de sociétés secrètes parmi les Chinois, qui forment l’élément le plus considérable et le plus riche de cette florissante cité. Il est parvenu à se procurer le diplôme d’associé de l’une de ces sociétés qui s’appelle Tinté-huy ou la ligue fraternelle du ciel et de la terre. Les passages les plus marquans du symbole inscrit sur ce diplôme ont été traduits par un éminent sinologue, M. Neumann. Ils valent vraiment la peine d’être reproduits, tant ils se rapprochent, par le tour général des idées et même par le ton et la forme, des manifestes analogues que nos réunions ouvrières ont publiés dans ces derniers temps. « La société fraternelle du ciel et de la terre, est-il dit dans ce symbole socialiste chinois, déclare hautement qu’elle se croit appelée par l’Être suprême à faire disparaître le déplorable contraste qui existe entre la richesse et la pauvreté. Les puissans de ce monde naissent et meurent comme leurs frères malheureux, les opprimés et les pauvres. L’Être suprême n’a pas voulu que des millions d’hommes fussent condamnés à être les esclaves d’un petit nombre. Jamais le ciel qui est le père, et la terre, qui est la mère, n’ont donné à quelques milliers de privilégiés le droit de dévorer, pour satisfaire leur orgueil, la subsistance de tant de millions de leurs frères. D’où vient la richesse des puissans ? Uniquement du travail et des sueurs de la multitude. Le soleil et ses doux rayons, la terre et ses inépuisables richesses, le monde et ses joies, tout cela est un bien commun qu’il faut enlever à la jouissance exclusive de quelques-uns pour que tous les déshérités en aient leur part. Enfin un jour viendra où la souffrance et l’oppression cesseront. Pour qu’il arrive, il faut s’unir et poursuivre sa tâche avec courage et vigueur. L’œuvre est difficile et grande ; mais, que l’on y songe, il n’y a pas de victoire, pas de délivrance sans lutte et sans combat. Des soulèvemens intempestifs nuiraient à nos projets. Quand la grande majorité des habitans des villes et des provinces aura prêté serment à l’union fraternelle, la vieille société tombera en poudre, et l’on bâtira l’ordre nouveau sur les ruines de l’ancien. Les générations heureuses de l’avenir viendront bénir les tombeaux de ceux à qui elles devront le bienfait d’être délivrées des chaînes et des misères des sociétés corrompues. » — Ces sociétés secrètes s’étendent dans tout l’Orient. Dans les possessions anglaises, où le gouvernement leur laisse toute liberté, elles se livrent à une propagande pacifique ; dans les îles de la Sonde, au contraire, où l’administration hollandaise croit devoir se montrer rigoureuse, elles ont souvent recours à l’assassinat politique. C’est un fait non-seulement curieux, mais grave, que de voir les idées socialistes répandues à l’extrême Orient parmi ces populations chinoises qui ont à un si haut degré l’esprit de travail, d’industrie et d’épargne, et qui d’ailleurs, disputant aux Européens les contrées non encore peuplées de l’Océanie et de l’Amérique elle-même, partagent avec nous la domination du monde entier. Rien ne saurait mieux démontrer l’erreur considérable de ceux qui regardent les idées socialistes comme un phénomène passager et local, qu’il serait facile de détruire par quelques réformes dans l’enseignement public, ou par quelques améliorations de détail dans l’organisation de l’industrie.

Si le socialisme est un fait permanent, universel, un ferment qui se retrouve au fond de toute civilisation humaine, il n’en est pas moins vrai que les circonstances diverses du milieu social en favorisent ou en entravent le développement. Quelles sont donc les causes qui ont contribué à lui donner, de nos jours et sur notre terre d’Europe, une vigueur aussi subite et aussi alarmante ? — Il faut se garder d’une observation superficielle qui ne présente qu’une face du problème et par conséquent le dénature. Quelques publicistes, d’ailleurs distingués, n’ont voulu voir dans les dernières manifestations ouvrières qu’une « saturnale intellectuelle » et un « carnaval révolutionnaire. » D’autres les attribuent uniquement « aux sollicitations troubles des intérêts égoïstes prompts à prendre leurs désirs pour des réalités et leurs passions pour des vérités, » et se bornent à flétrir les « imaginations excitées par toutes les convoitises. » C’est une opinion généralement admise que les deux seules causes du socialisme sont l’ignorance et l’égoïsme, qui, de tout temps, ont entraîné les hommes à substituer leurs propres œuvres à celles de la nature. Il y a sans doute dans ces explications une très large part de vérité ; mais, pour découvrir les sources réelles de la crise qui préoccupe à si bon droit la société entière, il faut une analyse plus profonde et plus minutieuse. Tout se tient dans l’esprit et dans l’âme humaine, et l’on ne peut séparer les idées et les tendances sociales de l’ensemble des croyances d’un peuple. Il est impossible qu’un observateur sérieux ne découvre pas le lien qui rattache dans l’esprit de nos populations ouvrières la question sociale à la question religieuse. C’est le mérite principal d’un livre aussi instructif qu’attachant, écrit par un ancien ouvrier qui joua en 1848 un rôle parlementaire [3], d’avoir mis dans la lumière la plus vive cette face jusque-là obscure de la crise sociale que nous traversons. Il n’est assurément pas téméraire d’affirmer que dans une grande partie de nos populations ouvrières a disparu non-seulement toute adhésion à une religion positive, mais encore toute croyance, même vague et indécise, à la permanence de la personnalité humaine et à l’existence d’une autre vie. M. Corbon, qui plus que tout autre connaît les classes laborieuses pour en avoir fait partie, nous donne sur ce point les renseignemens les plus catégoriques. Parlant de la vie future, « tout ce qui avait autrefois germé en ce sens dans l’âme populaire a été presque complètement étouffé, dit-il, par un prodigieux développement d’aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde. » La psychologie, même la plus superficielle, nous apprend qu’un tel état de l’âme populaire doit être gros de conséquences périlleuses. Il y a dans l’homme un instinct indomptable qui le pousse à se former un idéal de parfaite justice et de complet bonheur. Au milieu des inquiétudes, des épreuves et des abaissemens de la vie journalière, c’est un besoin impérieux que de se représenter dans l’avenir un monde où l’équité, la dignité et le repos ne seront jamais troublés. Cette irrésistible puissance de l’élément mystique, qui ne disparaît jamais, détournée de la contemplation des choses d’une autre vie, se porte avec violence vers une société terrestre idéale. A défaut des images et des souvenirs religieux, les rêveries socialistes viennent hanter le cœur de nos populations ouvrières. « L’espérance de la terrestre rédemption morale, intellectuelle et physique du genre humain [4]. » devient la croyance dominante, le refuge habituel où s’élance l’âme, froissée par les misères et les déceptions de la vie réelle. Dans les premiers temps du christianisme, un grand nombre d’esprits généreux attendaient dans un lointain avenir la formation d’une société plus parfaite où les principes de l’Évangile seraient appliqués selon la lettre et l’esprit. C’est ce que l’on appelait le millenium. Cette molle idée du paradis sur terre revit aujourd’hui pour nos classes laborieuses ; mais le peuple ne peut concevoir un idéal social sans user de toutes ses forces pour l’atteindre et en faire une réalité. Les rêveries se changent bientôt en tentatives. — Quelles puissantes racines ces aspirations ont poussées dans les imaginations et dans les cœurs, bien des passages extraits de nos poètes nous le disent mieux que toutes les dissertations philosophiques. « O peuples des siècles futurs, s’écrie Alfred de Musset dans la Confession d’un enfant du siècle, ô peuples des siècles futurs, lorsque, par une chaude journée d’été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie, lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n’y aura pas un épi plus haut que l’autre dans la moisson humaine d’hommes libres, quand vous remercierez Dieu d’être nés pour cette récolte, pensez à nous qui ne serons plus… » Il ne faudrait pas feuilleter longtemps les œuvres d’Henri Heine pour y découvrir nombre de passages empreints du même esprit et de la même inspiration. Ce caractère pour ainsi dire religieux des croyances socialistes se manifeste de la manière la plus évidente dans certaines réunions ouvrières. Tous ceux qui ont souvent assisté, non aux discussions de la Redoute et du Pré-aux-Clercs, où la petite bourgeoisie dominait, mais aux séances de Belleville, et qui y sont entrés avec un esprit d’observation sérieuse, ont été vivement affectés par la composition et le recueillement de l’auditoire. Trois mille personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes avec de tout jeunes enfans sur les bras, cette foule réunie dans un même sentiment de fraternité et d’espérances, ce calme plein de sérénité, tout cet aspect extérieur démontre combien le socialisme s’est emparé des imaginations et des cœurs parmi les classes laborieuses. Ce n’est pas là un club, ce n’est pas une salle de conférences ou de discussions ; c’est presque un temple où se fonde une église nouvelle, où se prêche une révélation, où s’annonce une rédemption terrestre.

Dès les premiers jours de notre grande révolution, le socialisme fît son entrée sur la scène. Dès lors aussi il se mit à entasser contre la société nouvelle des griefs et des ressentimens qui, longtemps contenus, finirent par faire explosion. Notre grande réforme de la fin du XVIIIe siècle fut, à son origine, l’œuvre de la seule bourgeoisie. Dans les assemblées primaires réunies pour la convocation des états-généraux, les ouvriers, les simples artisans, ne trouvèrent aucune place. Les gradués, les titulaires de lettres de maîtrise, les contribuables payant un certain cens, purent seuls faire entendre leurs vœux. Les rancunes populaires ne tardèrent pas à se manifester. « Pourquoi, dit un pamphlétaire parisien, faut-il que 150,000 individus utiles à leurs concitoyens soient repoussés de leurs bras ? Pourquoi nous oublier, nous, pauvres artisans, sans lesquels nos frères éprouveraient des besoins que nos corps infatigables satisfont et préviennent chaque jour ? » Un autre rédige, — le mot est significatif et il est resté en faveur chez les ouvriers, — le Cahier du quatrième ordre. Un document plus lugubre et plus sinistre, ce sont les Quatre cris d’un patriote ; là se manifeste pour la première fois, croyons-nous, mais avec une sauvage énergie, ce dédain des institutions libérales et du régime parlementaire qui est devenu un des articles du code socialiste moderne. « Que servira une constitution sage à un peuple de squelettes qu’aura décharnés la faim ? Il faut vite ouvrir des ateliers, fixer une paie aux ouvriers, forcer le riche à employer les bras de ses concitoyens que son luxe dévore, nourrir le peuple, garantir les propriétaires de l’insurrection terrible et peu éloignée de 20 millions d’indigens sans propriété. » Plus explicite encore est le Cahier des pauvres, où sont exprimées en termes précis les principales exigences populaires : « 1° que les salaires ne soient plus aussi froidement calculés d’après les maximes meurtrières d’un luxe effréné ou d’une cupidité insatiable ; 2° que la conservation de l’homme laborieux et utile ne soit pas pour la constitution un objet moins sacré que la propriété du riche ; 3° qu’aucun homme laborieux ne puisse être incertain de son existence dans toute l’étendue de l’empire. » C’est en l’année 1789, alors que notre révolution était encore immaculée, que se manifestaient avec cette netteté les vœux ou les commandemens populaires ; mais les temps n’étaient pas venus où ces voix isolées pourraient trouver un immense écho. Il en est résulté une impression qui est encore profondément gravée dans l’esprit de nos populations ouvrières, c’est que notre grande révolution avait été faite sans elles et presque contre elles. Aussi reprennent-elles avec prédilection les formules les plus célèbres de ces temps héroïques pour en revendiquer une application radicale à leur profit exclusif. Elles réclament l’avènement et la prédominance du quatrième état, et, transformant le mot de Sieyès, un orateur des derniers congrès ouvriers s’écriait : « Qu’est-ce que le travailleur ? Rien. Que doit-il être ? Tout. »

Ces idées et ces tendances devaient fermenter pendant un demi-siècle avant de trouver un milieu propice pour faire explosion au grand jour. Pendant les vingt-cinq années de la première république et de l’empire, les esprits étaient trop passionnés par cette grande épopée guerrière, à laquelle s’attachait l’âme entière de la France, pour que les intérêts et les jalousies de classes pussent exciter l’attention publique. Dans les trente années de régime constitutionnel qui suivirent, l’état de l’industrie et les traditions encore subsistantes parmi les populations ouvrières ne permettaient pas, ainsi que nous allons en donner la preuve, que le socialisme pût se constituer à l’état de puissance redoutable. Ce furent alors les classes moyennes et bourgeoises qui se chargèrent de la propagation des idées subversives, et qui eurent le privilège d’émettre tous ces systèmes de palingénésie morale, créations éphémères d’une imagination généreuse, mais maladive. La littérature, la science, l’éloquence même de ce temps, sont saturées de tendances socialistes, qui parfois s’accusent de propos délibéré, parfois existent à l’état inconscient. La plupart des publicistes qui, à cette époque, se sont occupés des questions ouvrières se sont laissé entraîner à des projets autoritaires ou à des plans de constitution artificielle de l’industrie. Sans parler des réformateurs et des faiseurs de systèmes, les écrivains conservateurs, Sismondi, MM. de Villeneuve-Bargemont et de Lafarelle, versèrent souvent dans cette ornière, et l’on put entendre un savant illustre, revêtu de fonctions officielles, déclarer à la chambre « qu’il y avait nécessité d’organiser le travail [5]. » C’est seulement de notre temps que toutes ces semences ont commencé à lever. Grâce à des conditions extérieures plus favorables, à une atmosphère ambiante plus propice, — après avoir germé péniblement durant de longues années, elles se dressent et se propagent avec une force qui menace de tout étouffer. La situation des classes ouvrières et la constitution de l’industrie se sont modifiées dans un sens qui facilite notablement les progrès du socialisme. L’importance de ces transformations n’a pas été suffisamment étudiée ; il est nécessaire de la mettre en lumière. Nos populations ouvrières, pendant la première partie de ce siècle, étaient loin de présenter une masse homogène empreinte de sentimens de fraternité. Elles étaient encore divisées en un grand nombre de petites sociétés rivales que pénétrait l’esprit de coterie et de jalousie mutuelle. La révolution avait supprimé les corporations, mais elle avait laissé subsister le compagnonnage, c’est-à-dire que les maîtres n’étaient plus groupés ni solidaires, tandis que les ouvriers restaient constitués en différens corps. Quelques-uns des cahiers de 1789 avaient émis le vœu « que les assemblées illicites des compagnons et les assemblées connues sous le nom de devoirs et de gavots fussent défendues, que les règlemens faits sur cet objet pour Paris fussent étendus à tout le royaume. » Ce vœu provenait des patrons ; les ouvriers restaient fidèles à leur compagnonnage ; il y avait les compagnons du devoir, les compagnons de liberté et beaucoup d’autres encore, enfin au-dessous des compagnons il y avait les aspirans. Toutes ces catégories d’ouvriers se montraient fières à l’endroit les unes des autres et pleines de dédain pour les degrés inférieurs. L’esprit d’exclusion régnait dans toute sa force, et ne s’éteignit guère qu’en 1848. Les rixes étaient fréquentes et graves entre ces coteries jalouses et rivales. En 1816, il y eut près de Lunel, entre les tailleurs de pierre de deux confréries, une rixe dans laquelle plusieurs hommes furent tués ; en 1823, les aspirans menuisiers se soulevèrent contre les compagnons ; une nouvelle révolte du même genre se produisit en 1830. En 1825, il y avait à Nantes entre gavots et forgerons un combat qui entraîna mort d’homme. La même année, un événement analogue, avec des suites encore plus graves, se passait à Bordeaux. En 1827, à Blois, les drilles attaquaient les gavots, et plusieurs restaient sur le terrain. Les mœurs et les chants populaires étaient d’une révoltante sauvagerie. Ces dissensions intestines durèrent jusqu’à la fin du règne de Louis-Philippe. A Lyon, un charpentier du père Soubise tue un tanneur de maître Jacques, et par représailles un forgeron de maître Jacques tue un charron. En 1842, deux corps de charpentiers, au nombre de plusieurs centaines d’hommes, sont aux prises à Maisons-Laffitte, et l’intervention de la troupe est nécessaire pour les séparer. Dans le même temps, des luttes analogues entre compagnons de différentes confréries ensanglantent les villes de Sens et d’Auxerre. Les compagnons des divers métiers refusent de reconnaître les boulangers pour frères, parce qu’ils ne se servent ni de l’équerre ni du compas. Les boulangers de Nantes, voulant en 1845 célébrer la Saint-Honoré, se parent de cannes et de rubans, les insignes du compagnonnage ; mais ils sont violemment attaqués par les autres ouvriers, qui les considèrent comme des intrus. Le maire est obligé d’appeler un renfort de troupes pour rétablir l’ordre [6]. En 1848, on voyait les ouvriers de Montmartre demander au gouvernement provisoire qu’il fût interdit aux ouvriers de Paris de venir dans leur commune leur faire concurrence ; les membres des trade’s unions anglaises émirent aussi la prétention d’exclure les produits et les ouvriers des districts voisins. Ainsi les populations ouvrières des villes manquaient alors presque complètement d’homogénéité, il n’y avait pas entre elles de communauté de sentimens ou d’aspirations ; la solidarité, dont on parle tant de nos jours, n’avait pas encore réuni dans un faisceau commun ces masses populaires. C’est assez dire que le socialisme avait peu de prise sur elles ; elles n’étaient pas fondues en un seul bloc formé de molécules fortement liées les unes aux autres. Il était réservé à la révolution de 1848 de dissoudre définitivement tous ces petits groupes, pour constituer la grande famille ouvrière dont l’union seule fait la puissance.

Avant 1848, l’industrie manufacturière était peu développée ; il y avait de grands industriels, mais il n’y avait guère de grandes usines. Les industries des tissus, sauf pour la filature, étaient sous le régime du travail à domicile. Le dévidage, le bobinage, le tissage, le peignage, la bonneterie, se pratiquaient presque exclusivement dans l’atelier domestique. L’ancien régime nous avait légué un type de grande manufacture dans la fabrique de draps des van Robais à Abbeville. Elle occupait 1,692 ouvriers, et avait des ateliers particuliers pour la charronnerie, la coutellerie, le lavage, l’ourdissage, le tissage et la teinture. Il avait fallu deux siècles pour que ce modèle de vaste établissement se répandît en France et fût dépassé dans ses proportions. Jusqu’à un temps très rapproché de nous, la population ouvrière occupée dans l’atelier commun était relativement peu nombreuse ; les familles des tisserands, dispersées dans les villages ou les faubourgs des villes, n’ayant entre elles aucun rapport, ne pouvaient s’entendre et se concerter. Ces ouvriers isolés n’avaient que de rares relations avec le patron ; c’était généralement avec des commis ou facteurs qu’ils traitaient pour recevoir la matière première et rendre l’ouvrage terminé. Cette organisation donnait lieu aux abus les plus graves ; mais ces abus étaient latens. L’ouvrier était souvent indignement exploité par les petits fabricans ou par les intermédiaires et commis. Dans le tissage, l’on augmentait indéfiniment la longueur des chaînes que l’on remettait au tisserand des campagnes, et on le payait comme si la chaîne avait eu la longueur invariable indiquée par un ancien usage, tombé en oubli depuis longtemps. Les choses allaient de même pour le bobinage ; les poignées de fil que l’on confiait aux bobineuses, et qui autrefois se composaient d’une quantité fixe de matière, avaient été peu à peu démesurément grossies sans que la rémunération fût augmentée [7]. Ces abus, trop réels et trop bien constatés, amenèrent la loi de 1850 sur le tissage et le bobinage. L’ouvrier était encore pour les mal-façons à la merci des commis et des intermédiaires, et il avait à supporter bien des humiliations et des préjudices souvent peu mérités. Il en était résulté dans ces populations ouvrières disséminées une accumulation de rancunes et de haines qui couvait dans la solitude et le silence des chaumières. Aujourd’hui, sur tous les points de la France, la constitution de l’industrie est presque complètement changée. Le tissage du coton, puis celui du lin et de la laine, plus récemment celui de la soie, se sont transportés dans les manufactures ; les opérations du dévidage et du bobinage s’exécutent aussi dans l’atelier commun par des procédés automatiques ; les peigneuses mécaniques Heillmann et Hubner ont encore contribué à multiplier et à agrandir les usines ; les métiers circulaires mécaniques pour la bonneterie ont compromis et réduit dans cette branche le travail domestique. Ainsi la grande industrie, depuis vingt ans surtout, n’a cessé d’aspirer dans le sein de la manufacture tous ces travailleurs disséminés naguère dans les campagnes ou les faubourgs des villes. Ils ont apporté pour la plupart des ressentimens et des rancunes qu’a bientôt rendus dangereux la conscience de leur nombre et de leur force.

Les métiers des villes n’ont pas tardé aussi à être atteints dans leur organisation primitive et à subir la contagion de la grande industrie et de la mécanique. Les cordonniers, les tailleurs, les selliers, les chapeliers, bien d’autres ouvriers façonniers ou petits patrons, ont vu se modifier leur existence et leur situation. C’est immédiatement après la révolution de 1830 que l’industrie des vêtemens confectionnés fit à Paris son apparition pour prendre bientôt d’énormes proportions. Chose curieuse et digne de remarque, c’est à une coalition de tailleurs qu’est dû cet essor de la confection. Une multitude de petits entrepreneurs en chambre furent sacrifiés par cette transformation importante ; du rang de travailleurs indépendans, ils tombèrent au rang de salariés. Bientôt la découverte de la machine à coudre vint accélérer ce mouvement de concentration, et l’on vit se fonder d’immenses ateliers, comme ceux de la maison Godillot, rue Rochechouart, où des machines, marchant à la vapeur et desservies par plusieurs milliers de bras, coupent et cousent les vêtemens, les harnais et les objets d’équipement. Quelques années plus tard, la mécanique s’appropriait la chaussure par l’invention des semelles rivées ou vissées ; c’est en 1844, à Liancourt, que fut fondée la première manufacture de chaussures, et le système est allé se perfectionnant chaque jour et créant des ateliers de plus en plus vastes. Les articles de Paris n’ont pas complètement échappé à cette transformation ; il a surgi des usines importantes pour la reliure, pour la fabrication des portefeuilles, des porte-monnaie et de mille autres objets. Le petit commerce aussi, pour les étoffés, la mercerie, la quincaillerie, etc., a été mis en péril par la création de ces magasins immenses qui entassent dans leur sein les produits les plus variés et détruisent autour d’eux la concurrence modeste du commerce inférieur. Ainsi l’ouvrier façonnier, le petit patron, le petit commerçant, sont presque menacés de disparaître ; leur nombre du moins devient de plus en plus rare, et leur situation de plus en plus mauvaise.

Le public a sans cesse sous les yeux ces transformations radicales, et il en profite ; mais il ne réfléchit guère aux conséquences sociales et politiques qu’elles doivent infailliblement amener. Autrefois il y avait entre le petit patron et l’ouvrier une certaine communauté d’habitudes, de culture et de genre de vie. L’un et l’autre travaillaient au même atelier. La fête du patron réunissait souvent à la même table le maître et ses ouvriers. Les mêmes lieux publics, cabarets, promenades, étaient hantés par ceux-ci et par celui-là. Toute la société française était ainsi reliée de l’échelon le plus bas à l’échelon le plus haut par des dégradations insensibles, sans aucune solution frappante de continuité. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi, les apparences sont changées plus encore que les réalités ; mais au point de vue social et politique les réalités ont moins de poids que les apparences. Le patron et l’ouvrier sont généralement séparés par l’immense intervalle de la fortune, de l’éducation, des relations sociales. Autrefois l’ouvrier laborieux et rangé devenait aisément patron. Il serait injuste de dire que les travailleurs ne peuvent pas s’élever dans notre société actuelle, bien des faits démentiraient une pareille assertion ; le mouvement ascendant est tout aussi fréquent, et il est probablement plus aisé qu’autrefois. Il s’opère toutefois sous une forme nouvelle : l’ouvrier qui travaille, qui épargne et qui sait devient contre-maître, puis directeur d’atelier, quelquefois associé ou même gérant de l’entreprise ; mais en montant ainsi sur l’échelle sociale il prend d’autres habitudes, d’autres mœurs, une autre culture, et se distingue davantage de la masse ouvrière dont il s’est désagrégé.

La transformation de l’industrie s’est accentuée de plus en plus, la concentration de la production s’accélère chaque jour. Les établissemens de second ordre se fusionnent souvent pour former un établissement de premier ordre. A la fin du règne de Louis-Philippe, l’on a vu naître ces fusions. On comptait autrefois soixante-cinq concessions de mines de houille dans la Loire ; en 1837, elles s’unirent pour la plupart et formèrent trois grandes compagnies ; en 1845, ces trois grandes compagnies s’étaient fondues en une seule, qui fut appelée société générale des mines réunies, et qui afferma le canal de Givors, ainsi que le chemin de fer de Saint-Etienne à Lyon. Des unions analogues s’opérèrent dans toutes les parties de la France. En 1857, les deux grandes manufactures de glaces de Saint-Gobain et de Cirey se fondirent l’une avec l’autre. On ne peut s’opposer assurément à cette concentration de la grande industrie, c’est le seul moyen de produire mieux et à meilleur marché et de soutenir la concurrence des nations étrangères. Cependant au point de vue social ces modifications nécessaires ont de dangereuses conséquences. Une très grande partie de nos usines est actuellement sous le régime des sociétés anonymes ou en commandite, c’est le cas habituel pour les établissemens métallurgiques ; quelques filatures de l’est et du nord se constituent sous le même système. Ainsi des populations énormes d’ouvriers, qui se montent quelquefois à 4,000 ou 5,000 têtes dans les grandes usines pour les industries textiles, et qui atteignent parfois le chiffre de 10,000 dans l’industrie du fer, se trouvent en présence d’une compagnie d’actionnaires et d’un gérant. L’intelligence de l’ouvrier n’est pas assez développée pour qu’il considère avec quelque respect les compagnies, ces corps abstraits qui lui paraissent de machiavéliques combinaisons. Il a lu les ardentes déclamations de Proudhon contre la commandite ; peut-être aussi a-t-il parcouru les invectives non moins violentes de Balzac ; le théâtre, le roman, lui enseignent que ces grandes compagnies sont des instrumens de fraude ou d’agiotage, car, il ne faut point l’oublier, notre littérature, surtout la littérature populaire, est profondément imprégnée de socialisme. L’ouvrier croit d’autant mieux ces suggestions, qui caressent ses préjugés, que de temps à autre nos tribunaux ont à réprimer quelques déplorables affaires de rouerie financière. Ainsi nos populations laborieuses, qui auraient encore quelque respect pour un patron dont elles apprécieraient la vigilance et l’activité, se persuadent facilement qu’une compagnie d’actionnaires est composée de dupes ou d’oisifs, méprisables pour leur cupidité, et qu’un gérant est un aventurier sans scrupules que son intelligence, ses relations et sa réussite mettent au-dessus des lois. C’est ainsi que l’on arrive à calomnier et à haïr le capital, cette puissance naturellement bienfaisante qui répand l’aisance sur ceux qu’elle emploie.

Un autre effet de cette concentration de la production, c’est l’essor pris par des villes qui ne vivent absolument que de l’industrie. Il y a dans l’est, le nord et le centre de la France des agglomérations considérables qui se sont formées autour de quelques grands établissemens. Dans ces localités, la classe bourgeoise est pour ainsi dire absente ; il n’y a ni tribunaux, ni fonctionnaires, ni riches propriétaires, ni vieilles familles aisées qui aient acquis par une honnêteté et un labeur séculaires une autorité incontestée sur les populations. Des milliers d’ouvriers, quelques centaines de petits débitans aux habitudes souvent peu recommandables, les employés et les directeurs des usines, voilà tout ce que comprennent ces villes nouvelles. Il n’y a donc là ni influence locale, ni traditions bienfaisantes, rien, en un mot, qui tempère et adoucisse l’élément populaire. Quoi d’étonnant que de pareilles conditions favorisent l’essor du socialisme ? Ces milliers d’ouvriers, qui se trouvent ainsi réunis sans direction, sans l’appui ou le frottement de la classe bourgeoise honnête, flottent au gré de toutes les passions. On leur parle de la féodalité industrielle, et quand ils ne voient autour d’eux aucune existence intermédiaire et indépendante entre le salarié et la compagnie ou le patron qui dirige l’usine, — qui souvent possède toutes les maisons et tout le sol dans un rayon étendu, — comment ne prêteraient-ils pas l’oreille à des calomnies qui semblent justifiées par les apparences ? Dans les villes plus anciennes et plus grandes, où tous les élémens de la société sont réunis, les conditions depuis quelques années sont devenues presque aussi défavorables aux intérêts de l’ordre et des saines doctrines. Autrefois à Paris, ouvriers et bourgeois étaient mêlés, ils habitaient les mêmes quartiers, souvent les mêmes maisons ; ils se croisaient dans le même escalier, l’un se rendant au premier étage, l’autre à la mansarde ; ils vivaient ainsi côte à côte dans des relations de mutuelle courtoisie et de franchise réciproque. Aujourd’hui il y a la ville du luxe et la ville du travail. L’expérience nous apprend qu’assigner à une classe de la population un quartier qui lui soit propre, c’est une mesure irritante, c’est un stimulant de désordre, c’est presque toujours une marque de mépris, comme l’était l’existence des quartiers des Juifs dans les villes du moyen âge. Écoutons sur ce point un publiciste ouvrier. « Le peuple n’aime pas qu’on le parque. Il en voit l’intention même lorsqu’elle n’existe peut-être pas, et cela lui laisse une impression fâcheuse. Qu’on songe bien d’ailleurs à ceci ; le contraste est incomparablement moins sensible à l’ouvrier incessamment mêlé à la bourgeoisie qu’à l’ouvrier systématiquement tenu à distance d’elle. Il vaut mieux qu’il demeure dans la maison du bourgeois que de demeurer dans la cité ouvrière. Il sera beaucoup moins accessible aux mauvaises pensées, même en passant devant l’appartement du riche pour monter à son humble demeure, qu’en occupant un logement propret dans une cité peuplée exclusivement des gens de sa classe. Qui ne comprend pas cela n’entend vraiment rien aux choses humaines. On peut n’avoir pas songé tout d’abord à ces graves inconvéniens ; mais la réflexion ne peut manquer de leur donner tout leur éloquent relief. Les cités ouvrières n’ont pas réussi heureusement ; mais la transformation de Paris ayant fait refluer forcément la population laborieuse du centre vers les extrémités, on a fait de la capitale deux villes : une riche, une pauvre, celle-ci entourant l’autre. » Ainsi plus nous allons, plus nous voyons que la population ouvrière se sépare et se distingue de la population bourgeoise, il y a entre elles des barrières matérielles de même que des barrières morales, et, pour n’être pas infranchissables, ces barrières n’en choquent pas moins ceux qui croient en souffrir. La révolution de 1789 avait effacé en réalité les distinctions de classes ; mais les mœurs et les nécessités de l’industrie en ont ressuscité l’apparence.

Nos législateurs ont fait cependant bien des efforts pour établir entre les ouvriers et les bourgeois une complète égalité civile et industrielle, et l’on peut dire qu’actuellement il ne subsiste plus aucune trace importante des mesures de précaution, de surveillance et de tutelle que l’ancien régime et le consulat avaient instituées à l’encontre des populations laborieuses. La loi qui défendait les coalitions d’ouvriers a été abolie, l’obligation du livret a été supprimée, l’article 1781, portant que le maître serait cru sur sa parole dans toute contestation relative aux salaires, a disparu de notre code, on s’est ingénié à faire des lois qui permissent aux ouvriers de constituer des sociétés commerciales. Il est difficile de dire qu’il y ait dans la législation française une différence sensible entre le travailleur salarié et les autres citoyens. Il en est presque de même en Angleterre, où les associations ouvrières, nommées trade’s unions, quels que soient les périls qu’elles comportent et les méfaits qu’elles aient commis, viennent d’être reconnues par un bill récent comme personnes légales. Les droits politiques aussi ont été largement octroyés aux ouvriers. En Angleterre, le suffrage descend de plus en plus dans les couches inférieures de la population ; en France, le vote universel permet aux ouvriers de peser d’un grand poids dans les destinées du pays. Il s’en faut néanmoins que ces réformes donnent toute satisfaction aux vœux populaires, nos populations ouvrières en ont retiré seulement un sentiment exagéré de leur force. Ce qui devait être un moyen d’apaisement n’a été dans bien des cas qu’un stimulant à des exigences peu légitimes. La conscience et l’intelligence du peuple ne sont pas encore assez éclairées ; elles se sont fait parfois du suffrage universel une conception sauvage qui supprime tous les droits individuels et tout respect des minorités. Les améliorations dans les voies de locomotion, les rapprochemens entre les classes analogues des différentes nations ont eu aussi leur part dans cette surexcitation. Les expositions universelles ont été l’occasion, si ce n’est la cause de l’essor d’une catégorie spéciale d’ouvriers dont l’importance est devenue considérable. Les délégués à l’exposition de Londres ont été les chefs de ligne de cette démocratie ambitieuse et turbulents qui, après avoir parlé à mots couverts, avoue maintenant le dessein arrêté de renverser la société pour la reconstruire sur un autre plan. L’on a vu se constituer un état-major nombreux d’hommes intelligens, actifs, qui ont changé leur position d’ouvriers pour celle de politiques marrons. Ils ont l’instruction superficielle et unilatérale qui plaît aux esprits absolus et qui séduit les ignorans ; ils écrivent avec élégance et netteté, leur parole est toujours facile, au besoin elle est éloquente ; ils ont en outre toutes les qualités du diplomate : — produits curieux d’une époque où l’ambition pénètre et soulève toutes les classes, où une instruction toute de surface aiguise et polit les esprits sans les fortifier. Toutefois l’influence de cette petite aristocratie ouvrière a moins de réalité que d’apparence ; elle ne conserve son crédit qu’à la condition de flatter et de servir les projets et les aspirations populaires.

Or ces aspirations et ces projets sont de plus en plus tournés vers le socialisme ; il semble que tout ce qui entoure nos masses ouvrières développe en elles ces instincts dangereux. Il n’est pas jusqu’aux progrès de la science qui ne fournissent des argumens ou du moins des prétextes aux rêveries chimériques d’une partie de nos populations laborieuses. Ces merveilleuses transformations que le développement des sciences physiques a opérées depuis un demi-siècle sur notre globe, tous ces changemens presque à vue dont notre génération a été témoin ont fait une profonde impression sur les esprits ; il en est résulté une foi intense dans le progrès indéfini et des espérances excessives dans l’amélioration de la destinée humaine. Confondant, — c’est son habitude, — l’ordre moral avec l’ordre physique, le peuple, en partie du moins, est arrivé à s’imaginer que la constitution de la société pourrait subir une métamorphose analogue à celle qu’a éprouvée la production. Les raisonnemens spécieux et les sophismes n’ont pas manqué pour fortifier ces rêves. L’on a calculé, il y a quelques années, que la force des chevaux-vapeur employés par l’industrie anglaise représentait le travail de 77 millions d’ouvriers ; ne pouvait-on pas en conclure qu’un jour viendrait où, par le perfectionnement des méthodes et de l’outillage, le travail de l’homme serait pour ainsi dire superflu dans la production ?

De ces idées et de ces sentimens est sorti le socialisme, c’est-à-dire le projet de réédifier la société sur une base artificielle. Nous avons montré combien ce délire est naturel et inhérent à toute société humaine ; nous l’avons suivi en outre dans les progrès qu’il a faits en France, nous avons énuméré les circonstances qui ont accru sa force. On a dû voir que le mal a de profondes racines dans l’état de nos mœurs, de nos croyances et de nos relations sociales. Il n’est pas permis de s’abuser sur l’intensité et sur la durée de ce phénomène : ce n’est pas une crise passagère ou locale. Après avoir ainsi recherché et décrit les causes du développement des idées socialistes en France, nous allons étudier ces secousses transitoires appelées grèves, qui ont si profondément ébranlé dans ces derniers temps la sécurité de notre industrie.


II

Certains publicistes ne veulent reconnaître entre les grèves et le socialisme aucune connexité. Sans doute il peut surgir des coalitions d’ouvriers qui ne soient pas systématiquement produites par des inspirations socialistes, et qui au contraire proviennent de causes particulières à telle industrie ou à telle localité ; mais ce ne sont là que des faits exceptionnels. L’on peut dire que, dans la majorité des cas, les grèves se rattachent à des idées beaucoup plus générales, à des visées plus hautes, à des projets plus ambitieux que les griefs allégués ne sembleraient l’indiquer. Quand elles n’ont pas pour cause une inspiration socialiste, les coalitions ont souvent une démonstration socialiste pour effet. Le socialisme est donc ordinairement, soit le point de départ, soit le point d’arrivée. Nous n’en voulons pour preuve qu’une coalition de l’été dernier, qui a fait peu de bruit et qui cependant a une grande signification : c’est celle des ovalistes de Lyon. On appelle ovalistes ou moulinières les ouvrières qui font le tirage des fils de soie composant les cocons et qui les assemblent et les tordent pour les rendre plus résistans. Cette tâche a toujours été assez misérablement payée ; pour un travail continu de douze heures, ces pauvres femmes recevaient 1 fr. 50 ou 1 fr. 60 par jour, rémunération souvent réduite par des chômages forcés. Elles se mirent en grève et réclamèrent une diminution de deux heures de travail et un salaire journalier de 2 francs. Elles pouvaient compter sur la sympathie générale, et si l’état de l’industrie l’eût permis, si la concurrence des ouvrières de la Lombardie n’eût pas été trop à craindre, elles auraient obtenu l’objet de leur demande. Déjà les patrons consentaient à la réduction de la journée ; mais, au lieu de conserver le calme qui pouvait seul leur concilier l’appui efficace de l’opinion, les ovalistes rédigèrent un manifeste communiste où elles se qualifiaient de citoyennes et faisaient appel aux patriotes de tous les pays, enfin elles envoyèrent au congrès de Bâle un délégué chargé d’exposer et de défendre leurs aspirations collectivistes. On voit que les mouvemens ouvriers de notre temps aboutissent presque fatalement à une déclaration de socialisme. Il y a en effet, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, une sorte de loi d’attraction en vertu de laquelle les groupes les moins nombreux et les idées les moins radicales sont violemment attirés par les masses les plus considérables et les idées les plus absolues. Tous les petits courans isolés finissent ainsi par tomber dans cette mer profonde du socialisme.

Il a fallu beaucoup de temps à l’humanité pour reconnaître et respecter l’existence des lois naturelles qui régissent le monde moral comme le monde physique. L’on a cru pendant des siècles que le taux du salaire était quelque chose d’arbitraire que la contrainte pouvait élever ou abaisser selon les fantaisies du plus fort. Il faut bien convenir que, dans les siècles passés, c’est au nom des patrons et pour déprimer la rémunération de l’ouvrier que la force fut le plus souvent employée. En Angleterre de même qu’en France, les magistrats et la loi intervinrent fréquemment pour déterminer un maximum des salaires. C’était là une véritable exploitation que l’ignorance du temps pouvait seule excuser. Après la peste de 1348 notamment, le parlement de Londres établit un maximum pour la rémunération journalière du travailleur, et l’habitude de ces tarifs autoritaires se continua jusqu’au XVIIIe siècle. L’histoire de Macaulay nous apprend qu’en l’année 1685 les juges de paix du comté de Warwick, se conformant à un acte d’Elisabeth, établirent un tarif des salaires et déclarèrent passible d’une peine le maître qui donnerait ou l’ouvrier qui recevrait une paie supérieure. Ce maximum des salaires était pour les laboureurs de 4 shillings par semaine de mars à septembre, et de 3 shillings pendant l’autre moitié de l’année. A la fin du XVIIe siècle, ces tarifs cessèrent d’être appliqués et même d’être édictés. Alors la population ouvrière s’était considérablement augmentée, et elle ne se fit pas faute de recourir aux coalitions pour élever sa rémunération.

NOUS voyons à cette époque les compagnons toiliers de Caen forcer par des menaces les maîtres d’accroître les salaires. A Darnetal, près de Rouen, en 1697, les compagnons drapiers excluent des ateliers quiconque n’est pas de leur société ; ils s’ameutent au nombre de plusieurs milliers parce que les patrons avaient employé des ouvriers étrangers, ils font fermer les fabriques, et malgré l’intervention des autorités de la province ils restent un mois entier sans reprendre leur travail. Vers la même époque, les compagnons maréchaux font des émeutes devant la porte des maîtres pour que leur journée soit mieux payée. Les jurés chapeliers se plaignent que le renvoi d’un ouvrier incapable suffise pour faire mettre l’atelier en interdit par tous les autres ouvriers. A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ces querelles deviennent plus fréquentes et plus dangereuses. A Lyon, en 1744, les ouvriers demandent une augmentation d’un sou par a une et se mettent en grève : pendant huit jours, ils sont maîtres de la ville ; le gouvernement dut envoyer des troupes pour rétablir l’ordre. En 1786, nouvelle émeute des ouvriers lyonnais, qui demandent deux sous par aune, arrêtent tous les métiers et parcourent la ville en bandes menaçantes. L’autorité locale s’alarme et cède ; mais le gouvernement fait occuper militairement les faubourgs de Vaise, de la Croix-Rousse et de la Guillotière.

Au début de la révolution, les coalitions d’ouvriers se multiplient et inquiètent sérieusement l’administration. En 1789, les garçons tailleurs, au nombre de 3,000, se réunissent sur le gazon du Louvre et envoient une députation de 20 membres au comité de la ville pour lui demander de leur garantir en toute saison un salaire de 40 sous par jour. Ce fut bientôt le tour des garçons perruquiers, qui s’assemblèrent aux Champs-Elysées dans un dessein pareil. Un officier de la garde nationale voulut les disperser, il fut désarmé par ses propres soldats. Dans le même temps, les ouvriers cordonniers, au nombre de 5 ou 600, se coalisent, nomment un comité exécutif, et décident d’exclure du royaume quiconque ferait une paire de souliers au-dessous d’un prix convenu. Les grèves alors envahissent tous les métiers, imprimeurs, charpentiers, papetiers, etc. Une proclamation de la municipalité parisienne est obligée de déclarer « nuls, inconstitutionnels et non obligatoires, les arrêtés pris par les ouvriers de différentes professions pour s’interdire respectivement, et pour interdire à tous autres ouvriers, le droit de travailler à d’autres prix que ceux desdits arrêtés. » Les ouvriers papetiers profitent de l’activité des fabriques pour émettre des prétentions exorbitantes : ils frappent d’interdiction certains ateliers, ou exigent des maîtres de fortes sommes pour les relever de l’interdit ; ils excluent ceux de leurs compagnons dont ils sont mécontens, ou leur font payer des amendes.

L’on voit que notre temps n’a pas le mérite d’avoir inventé les grèves : c’est à peine si l’on peut dire qu’il les a perfectionnées ; il les a rendues seulement plus fréquentes, plus générales et plus préjudiciables aux intérêts de tous. Ces guerres industrielles ont existé alors même que la loi les défendait, et elles ont toujours présenté les caractères principaux qu’elles offrent encore actuellement. L’étude des coalitions du règne de Louis-Philippe n’est pas dépourvue d’enseignement à ce point de vue. Déjà sous la restauration les tribunaux jugeaient tous les ans un ou plusieurs procès de coalition : c’était peu, dira-t-on. L’une de ces grèves cependant avait eu du retentissement : celle des ouvriers charpentiers en 1822. Ce fut une grève des canuts, en 1831, qui fut l’occasion de cette terrible insurrection de Lyon pendant laquelle les ouvriers régnèrent dix jours en maîtres dans cette grande ville, d’où les troupes avaient été forcées de se retirer momentanément après un échec. Une autre grève des ouvriers en peluche amena les Lyonnais à une nouvelle et sanglante émeute en 1834. Les autres coalitions entraînèrent de moindres troubles politiques, mais elles eurent d’aussi fâcheux résultats économiques. C’est aux charpentiers qu’appartient à cette époque la palme de l’agitation. Ils étaient organisés en confréries puissantes, qui jouaient à peu près le même rôle que jouent aujourd’hui les trade’s unions en Angleterre. En 1832, au moment où le travail, interrompu par la révolution, reprenait de l’activité, les ouvriers charpentiers mirent en interdit pour cinq ans les ateliers d’un entrepreneur contre lequel ils prétendaient avoir des griefs. Neuf mois après, le même corps d’état formait une coalition générale. En 1841 et 1842, nouvelle agitation chez les travailleurs de la charpente, puis explosion d’une grève immense en 1845 ; elle éclate à la fin de mai, alors que les commandes étaient nombreuses et pressantes ; 7,500 charpentiers, dont le plus grand nombre appartenaient aux confréries du devoir ou de la liberté, y prirent part ; elle dura trois mois. L’on se doute bien que ces circonstances n’étaient pas propres à « faire aller, comme on dit, le bâtiment. » Aussi les maçons, les serruriers, les menuisiers, qui ne réclamaient pas, durent cependant se croiser les bras. Il en est des guerres industrielles comme des guerres politiques, elles atteignent et blessent les intérêts non-seulement des belligérans, mais encore des neutres eux-mêmes ; à tous, elles apportent la gêne ou la ruine. Les patrons finirent par capituler, et les ouvriers charpentiers eurent gain de cause. Ce fut la plus bruyante affaire de ce genre sous le règne de Louis-Philippe ; mais il y en eut bien d’autres analogues. Dans la seule année 1840, l’on peut enregistrer les grèves successives des tailleurs, des bottiers, des cordonniers, des menuisiers, des tailleurs de pierre, des ébénistes, des serruriers ; il y eut des rixes sanglantes. La grève des mineurs de Rive-de-Gier, en 1844, eut encore un plus triste dénoûment. Les grévistes usaient de violence contre les dissidens [8]. La troupe intervint et fit prisonniers les plus mutins ; les ouvriers voulurent délivrer leurs camarades, ils attaquèrent les soldats à coups de pierres ; ceux-ci usèrent de leurs armes, et plusieurs mineurs restèrent sans vie sur la place. On voit que le déplorable et lugubre événement de la Ricamarie avait eu un précédent presque dans les mêmes lieux et dans les mêmes circonstances ; mais l’expérience d’une génération est perdue pour une génération suivante. La Belgique, dans la même période, ne fut pas davantage à l’abri de ces crises. M. de Molinari nous apprend que, de 1840 à 1849, il y eut dans ce pays 435 ouvriers traduits devant les tribunaux pour délits de coalition ; 132 furent acquittés, 293 condamnés à la prison, et 10 à l’amende. L’Angleterre avait aussi largement sa part de ces émotions industrielles. M. le comte de Paris nous a décrit avec poésie ces grévistes anglais choisissant « une nuit obscure pour se réunir sur une de ces landes tourbeuses, appelées moors, qui couvrent les collines du centre de l’Angleterre. C’est là qu’on recueillait la souscription pour le fonds commun, c’est là qu’on préparait la grève qui devait éclater sans aucune apparence d’entente entre les ouvriers, c’est là qu’on leur distribuait des secours lorsqu’ils avaient quitté l’ouvrage, — et avant que le jour vînt éclairer ces innocens conspirateurs, avant que le cri matinal du grouse, seul habitant de ces vastes déserts, vînt attirer le chasseur sur son domaine, les archives de la société étaient soigneusement enterrées, et chacun reprenait le chemin de la cité voisine [9]. » Ainsi à une époque où la législation punissait sévèrement en France, en Angleterre et en Belgique le délit de coalition, les grèves n’en éclataient pas moins fréquentes, tumultueuses, quelquefois sanglantes.

Il est intéressant de pénétrer un peu plus à fond dans ces crises industrielles qu’a déjà enveloppées le voile de l’oubli. Nous y trouverons les procédés qui sont encore en usage de nos jours. Ce sont d’abord les mêmes prétentions et les mêmes demandes : une augmentation de salaires, l’établissement d’une rémunération égale pour les ouvriers, la diminution des heures de travail, la limitation du nombre des apprentis : quelquefois aussi ce sont des susceptibilités blessées, des froissemens plus ou moins légitimes, une irritation personnelle contre les patrons ou les directeurs ; mais cette dernière cause est beaucoup moins active et moins générale que de nos jours, l’amour-propre des ouvriers est moins chatouilleux, ils n’ont pas encore ce tempérament nerveux, irritable, prompt à s’offenser ; ils sont, à ce point de vue, plus maniables et de meilleure composition. La grève se déclarait alors comme aujourd’hui même. Lors de la coalition des charpentiers en 1845, il y a un chef attitré : c’est le secrétaire de la société des compagnons du devoir, fonctionnaire jouissant d’un traitement fixe, qui parlemente pour ses camarades. Lors de la grève de Lyon en 1834, il y avait parmi les ouvriers de cette ville deux grandes associations, celle des mutuellistes et celle des ferrandiniers. L’une et l’autre avaient été fondées en vue de secours mutuels ; mais, comme les trade’s unions anglaises, elles avaient été détournées de leur destination primitive. Dans l’association des mutuellistes, l’on mit aux voix la question de savoir si l’on entrerait en grève ; l’affirmative fut adoptée à la majorité de 1,297 suffrages contre 1,044 : c’était une bien faible majorité pour avoir d’aussi graves conséquences, puisque le sang coula ensuite à flots. — Si l’on considère l’intimidation qui préside toujours à de pareilles résolutions, l’on doit dire qu’une majorité nominale aussi faible correspond à une minorité réelle. Les partisans des mesures extrêmes sont en effet toujours plus résolus, plus actifs, plus audacieux ; ils ne manquent jamais d’être présens au vote. Les modérés sont plus craintifs, ils restent de préférence chez eux, ou bien ils se laissent entraîner à suivre l’opinion la plus bruyante. C’est là l’histoire de tous les temps et de tous les pays.

La grève, une fois déclarée, suivait son cours avec l’accompagnement ordinaire de violences que l’on voit aujourd’hui ; l’on doit même dire en toute impartialité que le langage des grévistes actuels est dans la forme moins rude et moins grossier. Ceux qui autrefois ne voulaient pas se soumettre à l’opinion de la majorité étaient regardés comme des rebelles, des traîtres, des déserteurs devant l’ennemi. Sous le règne de Louis-Philippe, l’on appelait les dissidens « Bourmont » et « Raguse ; » l’on allait d’ailleurs beaucoup plus loin que ces injures. En 1831, les ouvriers de Lyon parcouraient les ateliers, entraînant de gré ou de force ceux qui voulaient reprendre leurs travaux, coupant même sur le métier les chaînes des tisserands qui persistaient à travailler. En 1844, à Rive-de-Gier, les mineurs s’emparaient des dissidens, les promenaient dans les rues avec un écriteau sur les épaules et les accablaient de coups. En 1845, après la grève des charpentiers de Paris, les débats judiciaires firent ressortir cette révélation frappante d’un ouvrier opposé à la grève : « on ne nous dit rien maintenant, mais plus tard on nous blessera dans les chantiers, on nous fera tomber des solives sur le dos. » Les patrons d’ailleurs, quand ils y étaient poussés par l’exaspération, ne se montraient guère moins violons. Les maîtres charpentiers ayant eu une réunion, l’un d’eux proposa de céder aux ouvriers ; il y eut alors un tumulte indicible, il ne s’en fallut guère que ce conseiller malavisé ne fût jeté par la fenêtre. Tel est le caractère déplorable de ces luttes, qui sont presque des guerres sociales ; elles ramènent à la sauvagerie tous ceux qui y prennent part. Voilà quels étaient les procédés en usage dans ces duels industriels ; sont-ils abandonnés aujourd’hui ? A Genève, à Seraing, à la Ricamarie en 1869, la physionomie des grèves était exactement la même que vingt ou trente ans auparavant à Lyon, à Rive-de-Gier ou à Paris.

On ne peut cependant poursuivre jusqu’au bout ce parallèle. Malgré la conformité des apparences, les coalitions actuelles diffèrent singulièrement des précédentes par la gravité des désordres économiques qu’elles entraînent. Nous avons montré les transformations opérées dans l’outillage de la grande industrie, dans les voies de locomotion, dans les procédés commerciaux, dans les rapports internationaux. L’influence de ces transformations est immense, elle a complètement changé la situation relative des patrons et des ouvriers. C’était autrefois presque un axiome de la science économique qu’il y avait entre les salariés et les entrepreneurs une inégalité naturelle de conditions tout à l’avantage des derniers. La croyance que le capital est en mesure de faire la loi au travail, c’est-à-dire qu’il a les moyens de fixer les salaires à son gré et au-dessous du taux qu’exigerait l’équité, cette croyance est encore de nos jours universellement répandue ; l’autorité des plus grands noms entretient malheureusement ces préjugés, qui ne sont pas seulement des erreurs scientifiques, mais qui sont des fermens de discordes et de guerre sociale. « En tout genre de travail, a dit Turgot, il doit arriver et il arrive que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. » Enchérissant encore sur cette doctrine, M. John Stuart Mill n’a pas hésité à écrire cette singulière proposition : « Dans ce pays (l’Angleterre), il y a peu d’espèces de travail dont la rémunération ne pût être abaissée, si l’entrepreneur poussait jusqu’au bout les avantages que lui procure la concurrence. » Un siècle auparavant, un autre économiste illustre, Adam Smith, décrivait dans les termes qui suivent la position réciproque des ouvriers et des patrons en cas de grève : « Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marchand, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu’ils ont par-devers eux sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l’espace d’un mois, et presque aucun l’espace d’un an sans travailler. A la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître ; mais le besoin qu’il en a n’est pas aussi urgent. » Telles sont bien les idées courantes ; elles servent de puissans argumens à ceux qui revendiquent l’emploi de la force et de l’intimidation dans la fixation des salaires. Cependant, nous ne craignons pas de l’affirmer, toutes ces propositions sont erronées.

La maxime de Turgot, que l’ouvrier est condamné par la fatalité des lois économiques à ne gagner jamais rien au-delà de sa subsistance, est aujourd’hui complètement fausse. Elle a pu être vraie dans une civilisation pauvre, où l’outillage industriel était presque nul et la production misérable, mais non, dans les pays où se rencontrent l’activité du travail et l’importance de la production. S’il était vrai, comme l’affirme M. Mill, que les industriels fussent complètement maîtres des salaires de leurs ouvriers, ne serait-ce point de leur part une vertu surhumaine que de le maintenir à un taux au-dessous duquel il leur serait facile de l’abaisser ? Pourrait-on attendre d’une classe nombreuse d’individus une abnégation aussi méritoire ? Pourrait-on surtout expliquer que le salaire des ouvriers anglais ait haussé dans des proportions considérables depuis trente ans, quoique le prix des vivres ait diminué dans la même époque par l’abolition des lois sur les céréales [10] ? L’assertion d’Adam Smith, que les patrons, en cas de grève, ont une position meilleure que les ouvriers, mérite une réfutation plus minutieuse : ce sera l’occasion de montrer jusqu’à quel point les coalitions peuvent désorganiser la puissante, mais délicate industrie moderne. Il est un fait remarquable, c’est que les grèves antérieures à 1848, et dont nous avons étudié le caractère, se produisaient principalement chez les ouvriers appartenant aux petits métiers des villes, comme les tailleurs, les charpentiers, les cordonniers. Il est incontestable que les patrons dans ces corps d’état pouvaient assez facilement supporter la grève quand elle ne se prolongeait pas. L’exercice de ces industries, en effet, n’exige d’ordinaire qu’un capital assez restreint ; d’un autre côté, les commandes et les livraisons n’y sont point soumises aux mêmes conditions d’exactitude rigoureuse qui sont en usage dans la grande industrie. Celle-ci a subi une complète transformation. Autrefois l’outillage était rare et défectueux ; le nombre des machines était faible proportionnellement au nombre des bras, les capitaux engagés dans une entreprise étaient peu considérables. En veut-on des exemples ? Il y avait, à la fin du XVIIIe siècle, quelques grandes manufactures en France : nous avons cité les ateliers de van Robais, qui occupaient près de 1,700 ouvriers. On pourrait mentionner aussi d’importantes verreries, faïenceries, distilleries. Quel était l’outillage de toutes ces fabriques ? Des manèges, des rouages de bois, de grossiers engins ; les bâtimens étaient souvent de simples hangars où les ouvriers étaient pressés les uns contre les autres. L’Encyclopédie nous représente une fabrique d’épingles. L’on y voit un ouvrier qui tourne la roue pendant qu’un autre appointit à la meule un paquet de six épingles ; plus loin, deux autres passent à la filière et amincissent le fil de laiton ; au milieu de l’atelier, des enfans accroupis coupent avec des cisailles les morceaux du fil de métal ; le personnel est nombreux, le matériel est absent. Tout se fait à l’aide de bras ou de menus outils, rien avec le secours des machines. Que l’on compare cette fabrique du XVIIIe siècle avec les manufactures d’épingles ou de clous à Warrington ou à Wolverhampton. Assurément il était alors facile aux industriels de supporter une grève avec si peu de capitaux engagés. Les temps sont bien changés. Sous le premier empire, dans les manufactures de laine, qu’on désignait alors sous le nom de laineries, l’on cardait, l’on peignait, l’on filait à la main ; il n’y avait que les foulons qui fussent mus par l’eau ou par le vent ; les ouvriers étaient entassés dans des ateliers sans air et sans jour et les pieds baignés dans l’eau. Combien sont différentes nos grandes manufactures de Reims ! Il n’y a pas encore trente ans, un industriel des Vosges achetait, pour monter son usine, de vieux métiers qu’il payait aux prix de la ferraille. Que de transformations sous nos yeux mêmes ! Nous avons maintenant les peigneuses Heillmann et Hubner, le métier renvideur, selfacting. Pour faire place à ces nouveaux engins, les flancs de la manufacture doivent se dilater, et les murs s’élever, La part du capital engagé devient ainsi plus grande de jour en jour ; des fabriques qui occupent le même nombre d’ouvriers qu’autrefois représentent des frais d’établissement deux ou trois fois plus considérables. C’est dire que de plus en plus l’industriel a besoin d’employer ce matériel coûteux pour en retirer l’intérêt et l’amortissement, et qu’il est de moins en moins capable de résister à une longue suspension du travail. Puis il y a des industries spécialement susceptibles, qui ne peuvent supporter le moindre temps d’arrêt : il faut que les hauts-fourneaux restent toujours allumés ; il est nécessaire, dans les mines, que les machines d’épuisement ne cessent pas de fonctionner, sinon ce n’est pas seulement l’intérêt, c’est le capital lui-même qui est perdu pour le patron, pour la société, et nous ajouterons pour l’ouvrier. Il en est des établissemens industriels comme des êtres vivans : ceux qui ont l’organisation la plus simple peuvent supporter longtemps une suspension partielle ou totale des fonctions vitales, comme les animaux hivernans, sans parler de ces insectes que la légende ou la science assure pouvoir revivre après des siècles d’engourdissement ; mais les êtres les plus parfaits et dont l’organisation est compliquée ne peuvent résister à la moindre interruption des fonctions essentielles ; il ne faut qu’un instant d’arrêt pour déterminer leur mort.

Ce ne sont pas seulement les engins de production, ce sont aussi les procédés commerciaux qui se sont transformés. Autrefois chaque manufacturier n’usait guère que de son propre capital. Il commençait par fonder un établissement modeste, et il l’agrandissait peu à peu. Les nécessités industrielles, qui ne permettent plus que la production sur une très grande échelle, ont forcé de recourir au crédit. Il y a peu de manufacturiers qui ne doivent des sommes importantes à des banquiers auxquels ils servent de gros intérêts. Ce sont là de mauvaises conditions pour résister à une suspension de travail un peu prolongée. Aujourd’hui l’on produit de plus en plus sur commande, l’on a des livraisons à effectuer à jour fixe ; les retards entraînent souvent des dommages-intérêts. Conçoit-on les désordres causés par les grèves avec cette nouvelle organisation industrielle et commerciale ? Il faut tenir compte aussi de la concurrence internationale, qui est un fait nouveau. Pendant que l’industrie d’un pays est frappée par une grève, l’industrie similaire de l’étranger en profite pour écouler ses produits, pour supplanter sa rivale et lui enlever ses anciens débouchés. C’est ce qui est arrivé aux constructeurs de machines en Angleterre ; beaucoup de coalitions ouvrières vinrent troubler cette industrie, jadis si prospère ; les constructeurs français en ont profité pour s’emparer de la plupart des marchés d’Europe. Quelquefois, il est vrai, les grèves ont un résultat contraire aux prévisions : elles provoquent une réaction énergique et un progrès industriel. M. Ernest Gouin attribue aux exigences des monteurs et ajusteurs (millwrights) le développement pris par les machines-outils, en Angleterre d’abord, puis en France [11] ; mais de tels faits sont l’exception, et l’on peut être sûr que le pays où les grèves sont le plus fréquentes sera bientôt devancé par ses concurrens sur le marché international. Ce qui assure en effet la supériorité commerciale d’un peuple, ce n’est pas seulement le bon marché et la qualité des produits, c’est l’exactitude des livraisons et la sécurité des relations.

Ainsi tout concourt à prouver que l’industrie peut de moins en moins supporter les grèves. La position des manufacturiers devant une coalition est de plus en plus difficile ; celle des ouvriers au contraire est meilleure qu’autrefois. La situation relative des deux parties est en quelque sorte renversée. Pour échapper au péril dont ils sont quelquefois menacés, les industriels, en cas de réclamations exorbitantes, n’ont qu’une ressource efficace : opposer une coalition du capital à une coalition du travail. Cette arme terrible, ils en ont usé en Angleterre, et, grâce à elle, ils ont remporté la victoire ; mais au prix de quels sacrifices et de quels désastres ! C’est ainsi qu’en 1866 les fabricans de fer du Staffordshire, dont quelques-uns étaient attaqués par une grève locale, s’entendirent pour fermer tous les ateliers sans exception. Ce fut une lutte épouvantable qui coûta aux ouvriers 8 millions de francs de salaires, et qui ne dut pas porter un moindre préjudice aux patrons. En l’état actuel de notre industrie, il est naturel que les grèves prennent de pareilles proportions ; il est aussi impossible de localiser aujourd’hui les guerres industrielles que de localiser les guerres politiques.

La constitution de notre société est délicate, susceptible, impressionnable, précisément en raison de sa perfection. Elle a besoin au plus haut degré de la paix et de la concorde intérieure. C’est un mécanisme compliqué que le moindre désordre dans les rouages menace de langueur et de mort. Il semble qu’il suffise d’un grain de sable pour arrêter ces ressorts si mobiles et si fins dont l’agencement et le concours harmonieux produisent notre merveilleuse civilisation. Et cependant que de causes de ruine, ou tout au moins de crises intenses, n’avons-nous pas constatées ! que de pronostics de mauvais augure ! Beaucoup d’esprits se sont émus de cette situation périlleuse. De toutes parts, l’on s’est ingénié à chercher des remèdes, chacun a proposé son spécifique favori. Les uns ont vanté les associations coopératives et nous ont montré les sociétés de crédit ouvrières d’Allemagne étendant chaque jour leur œuvre au grand profit des classes laborieuses. D’autres ont exalté la participation aux bénéfices et ont mis en relief des modèles divers imaginés en Angleterre, en Allemagne, en France, pour transformer les salariés en capitalistes. Quelques-uns, plus modestes dans leurs prétentions, n’ont demandé qu’un plus grand essor de l’instruction publique pour dissiper toutes les inquiétudes.

Nous n’avons pas à examiner en ce moment la valeur pratique de ces divers systèmes ; nous trouverions sans doute qu’on a placé une foi trop grande et trop exclusive en chacun d’eux, que l’on se prépare de prochaines déceptions. Ce qu’il nous suffisait d’établir, c’est que la maladie est plus générale, plus ancienne et plus intense qu’on ne le croit communément. Nous nous défions des panacées dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, mais nous croyons à l’influence du régime et de l’hygiène ; nous croyons à l’action lente de la nature et du temps. Un demi-siècle d’expérience a dû nous apprendre à connaître le tempérament des populations ouvrières ; nous n’ignorons plus leurs besoins, leurs aspirations ni leur caractère ; nous savons combien de préjugés et de rancunes s’allient chez elles à des sentimens généreux et à de naïves illusions ; nous avons fait des tentatives isolées pour les élever sur l’échelle du bien-être, de la moralité et de l’intelligence. C’est à généraliser et à compléter cette œuvre que doivent s’appliquer tous nos soins. Il ne faut pas croire à une solution unique, exclusive, de ce que l’on appelle la question ouvrière, on ne prévient pas, on n’arrête pas une crise organique par une formule ou par un mécanisme ; mais l’on peut perfectionner les méthodes d’instruction et les combinaisons de l’épargne. Il est permis d’ailleurs de compter sur le bon sens des classes laborieuses, sur le concours des forces vives de la société. Chaque jour, la production devient plus considérable et plus facile, la richesse s’accroît, la quote-part de chacun devient plus grande ; ce sont des causes naturelles d’apaisement. Sans doute l’avenir nous réserve des secousses plus ou moins graves : il est bon de les attendre pour les subir sans découragement ni faiblesse. Quels qu’aient été les obstacles semés sur sa route, l’humanité n’a jamais cessé d’avancer dans la voie du progrès, et parfois les efforts qu’elle a été contrainte de faire pour triompher de crises transitoires lui ont valu ses plus importantes conquêtes.


PAUL LEROY-BEAUUEU.

  1. Voyez la Revue du 15 janvier.
  2. Reise der œsterreichischen Fregatte Novara um die Erde. — Statistich-commerzielle Ergebnisse einer Reise um die Erde, 1867.
  3. Corbon, le Secret du peuple de Paris. Voyez spécialement la quatrième partie intitulée la Religion du peuple.
  4. Corbon, le Secret du peuple de Paris, p. 311.
  5. Discours d’Arago en mai 1840 ; voyez le Moniteur de 1840, p. 1080 et 1081.
  6. Voyez sur ces querelles entre confréries différentes : M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières depuis 1789, t. Ier, p. 483-85, et t. II, p. 160-63. — Sur l’organisation intérieure du compagnonnage, voyez M. Le Play, les Ouvriers des deux mondes, t. Ier, p. 54 et suiv.
  7. Voyez M. Audiganne, les Ouvriers en famille, p. 103.
  8. Voyez Histoire des classes ouvrières avant 1789, t. II, et Histoire des classes ouvrières depuis 1789, par M. Levasscer, t. Ier. Voyez aussi M. Le Play, les Ouvriers des deux mondes, t. Ier.
  9. Les Associations ouvrières en Angleterre, p. 136.
  10. Un document anglais sur la manufacture de draps d’Huddersfield prouve que les salaires avaient augmenté pour toutes les catégories d’ouvriers dans les trois périodes 1839, 1849, 1859 ; pour certaines branches de travail, la hausse des salaires se traduisait par les chiffres suivans : 30 sh. — 37 sh. 6 den. — 65 shillings par semaine.
  11. Déposition de M. Gouin dans l’enquête sur l’enseignement professionnel, t. Ier, p. 391.