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La Question japonaise, d’après un voyageur anglais

LA


QUESTION JAPONAISE


D'APRÈS UN VOYAGEUR ANGLAIS
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Il est des points sur lesquels s’accordent tous les Européens qui ont eu le bonheur de visiter le Japon. Ils s’entendent tous à déclarer que c’est un des plus beaux pays du monde, un vrai paradis, et ils gardent un doux souvenir de son climat, de ses campagnes si riches, si bien cultivées, de ses champs de thé, de ses vergers en gradins, encadrés par des volcans refroidis ou flambant encore, que couronnent des neiges éternelles. Ils vantent le bel aspect de sa capitale aux larges rues, qui compte plus d’un million d’habitans, logés pour la plupart dans ces jolies boîtes en bambou et en papier, aux cloisons mobiles qui permettent de multiplier les chambres à l’infini. Ils célèbrent les talens, le génie du Japonais, ses arts qui sont des industries, ses industries qui sont des arts, sa facilité étonnante à saisir le caractère des choses et la merveilleuse dextérité de sa main, qui rend en se jouant tout ce que l’œil a su voir. Il leur en coûte peu de rendre justice à ce peuple vif, intelligent, aimable, poli, à qui la vie semble légère. « Impossible de se fâcher avec ces gaillards-là ! disait à M. Chabrand un Provençal établi depuis trente-cinq ans à Kobé-Hiogo ; ils rient toujours. » On prétend que dans cette heureuse contrée, les chiens ont une scintillation de gaîté dans les yeux, et que lorsqu’un coolie fait un détour pour ne pas leur marcher sur la queue, ils l’en récompensent par un sourire. Mais ce que les Européens admirent surtout au Japon, c’est la Japonaise, la finesse de ses traits et de son teint, ses grâces attirantes, sa coquetterie candide, et l’art tout particulier avec lequel elle enroule autour de sa taille l’obi ou pièce d’étoffe de douze pieds de long, qui se noue par derrière et remplace pour elle avec avantage le corset et la tournure.

Quant aux voyageurs qui ne sont pas de simples touristes et qui courent le monde pour étudier les peuples, leurs lois, leurs institutions, ils ont plus de peine à s’accorder dans le jugement qu’ils portent sur le Japon et sur ses destinées futures. L’empire du Soleil levant a offert dans ces dernières années un spectacle peut-être unique dans l’histoire de l’humanité. Il était gouverné, il y a vingt-cinq ans encore, par ses daïmios ou seigneurs féodaux, qui avaient fait de leur souverain un prisonnier, un muet, une ombre. Ces 250 daïmios, possédant d’énormes revenus et deux millions de serviteurs armés, se faisaient obéir partout d’Oshiu à Satsuma. Quiconque refusait de s’agenouiller sur leur passage était mis à mort ; le moindre de leurs satellites, nourris et vêtus par eux, pouvait impunément faire tomber des têtes, quitte à s’ouvrir à lui-même les entrailles quand son maître l’accusait d’avoir enfreint un seul article du code d’honneur, le plus minutieux qu’on ait jamais inventé.

« Notre empereur, écrivait un historien japonais, a vécu durant des siècles derrière un paravent, sans jamais poser le pied par terre ; rien de ce qui se passait au dehors n’arrivait jusqu’à ses oreilles sacrées. » Le mikado a réussi à briser ses chaînes, il est sorti de servitude, il a anéanti les daïmios. Dès lors, le Japon s’est ouvert aux influences étrangères, il a réformé, refondu toutes ses institutions. Cet empire, qui jadis avait tout reçu de la Chine, s’est mis à copier l’Europe en tout ; il s’est transformé, métamorphosé ; et son souverain n’a pas eu de repos qu’il n’eût octroyé une charte et introduit dans ses États le régime parlementaire. Le fantôme voulait vivre avec les vivans, le muet avait recouvré la parole et demandait à ses peuples d’entrer en conversation avec lui. Cette révolution s’est opérée avec une rapidité sans exemple. « Ce matin, a dit un voyageur, le bambou n’était qu’une petite pousse qu’on avait peine à distinguer dans le gazon ; laissez-le croître, dans vingt-quatre heures il aura la taille d’un bâton de voyage fort respectable, et si vous étiez assez malavisé pour y accrocher votre chapeau, dès demain vous ne pourriez plus le ravoir. » La jeune civilisation japonaise a crû comme un bambou ; mais ces croissances miraculeuses sont toujours inquiétantes. Ces grandes réformes, si hâtivement accomplies, ont-elles quelque avenir ? La maison repose-t-elle sur des fondations sérieuses ? On l’a bâtie entre deux soleils, on n’a pas encore eu le temps de la couvrir ; la verra-t-on crouler avant que le comble ait été posé ? Que sera le Japon dans dix ans d’ici ? Que faut-il craindre ou espérer de ses nouvelles ambitions ? S’il venait à se passer quelque grand événement dans le Pacifique, pour qui prendrait-il parti ? Il y a désormais une question japonaise, et il est plus facile de la poser que de la résoudre.

Cette question a été étudiée récemment par un Anglais, M. Henry Norman, qui est le plus lettré, le plus savant et le plus heureux des journalistes. Après avoir appris tout ce qu’on peut apprendre dans les collèges anglais, français, allemands et à l’université américaine de Harward, il a reconnu que sa vraie vocation était de voyager et d’écrire sur tout et partout. Il avait fait jadis une campagne de presse pour empêcher que la chute du Niagara ne fût mise en actions ; il a plaidé depuis bien d’autres causes, bonnes ou mauvaises. La terre lui appartient, il s’y sent partout chez lui. Il a visité la Sibérie, la Corée, la Chine ; il a interviewé les tigres du Tonkin, et, pour le récompenser de sa prodigieuse activité, la providence des reporters lui a fait découvrir, dans le royaume de Siam, une mine d’or qu’il s’occupe d’exploiter : c’est un bonheur qui n’échoit pas à tous ses confrères. Il avait auparavant passé plusieurs mois au Japon et les avait bien employés. Il put s’insinuer dans les bonnes grâces des hommes d’État de Tokio, se procurer ses entrées dans les ministères, dans les bureaux ; un fonctionnaire du service civil fut mis à sa disposition comme traducteur et interprète ; il a de bons yeux, de bonnes oreilles, et, dans cet archipel fortuné où l’on aime à parler, et qui n’est pas, comme la Chine, la région du mystère, plus d’un grand personnage se fit un plaisir de répondre à toutes ses questions [1].

M. Norman est, lui aussi, un admirateur très chaud des villes et des campagnes du Japon, qu’il compare à ce pays des lotophages dont parle Homère, où l’on ne pouvait aborder sans souhaiter d’y vivre et d’y mourir, sans oublier qu’on était en chemin pour retourner dans sa patrie. Il sait mieux que personne tout ce que valent les Japonais. Il ne nous aime pas assez pour les appeler comme d’autres voyageurs les Français de l’Orient ; il les appelle plus volontiers les Yankees du Pacifique, et ces Yankees l’ont séduit par la vivacité de leur intelligence, par leur belle humeur, par leur esprit d’entreprise. Mais c’est à leurs femmes surtout qu’il rend un culte idolâtre. Il déclare qu’il y a dans la Japonaise « un je ne sais quoi d’indéfinissable, qui fascine à première vue et plaît davantage de jour en jour, » que quiconque les a vues de près n’oubliera jamais « ces vêtemens brillans, ces beaux visages, ces longs yeux et ces cheveux tressés. » Selon lui, ces femmes au cœur tendre joignent à leurs grâces naturelles un tact exquis et ce sentiment des convenances, cette correction dans les manières et dans la conduite que prisaient tant les vieux Romains. « Empruntez, s’écrie-t-il dans son enthousiasme, empruntez à une sœur de la charité dans l’exercice de ses miséricordieuses fonctions la lumière de son regard, son sourire à une jeune fille cherchant des yeux au-delà des mers le fiancé dont elle attend le retour, son cœur à un enfant que sa mère n’a point gâté, versez ce mélange dans un petit corps aussi sain que charmant, couronné par une masse de cheveux noirs comme le jais et vêtu de robes claires qui amusent l’oreille par l’éternel froufrou de leur soie, et vous aurez la vraie Japonaise. »

En ce qui concerne le Japon politique, M. Norman, il faut en convenir, est beaucoup moins net, moins catégorique dans ses déclarations. Ce qu’il a vu l’a vivement frappé ; mais il se souvient sans doute que le ricin qui sortit de terre pour donner de l’ombre à Jonas causa une grande joie à ce prophète, que quelques heures plus tard, cette plante miraculeuse fut piquée par un ver et sécha. Il a beaucoup de sympathie pour les Japonais, et par intervalles il répond de leurs destinées, il croit comme eux à leur avenir ; il épouse même avec ardeur leurs griefs contre les puissances occidentales qui, s’obstinant à les traiter en barbares, leur imposent sous le titre de juridictions consulaires des servitudes auxquelles un peuple qui se sent a peine à se résigner. L’instant d’après, comme s’il cherchait à résister au charme qui l’entraîne, il se prend à douter, il se défie de ses impressions, de son jugement, il se fait des objections à lui-même. Il se demande si cette nation n’est pas restée dans le fond plus orientale qu’il ne lui plaît de le croire, si elle ne rentrera pas tôt ou tard dans son naturel, si sensible aux reproches de la Chine qui l’accuse de trahir les intérêts de l’Orient, elle ne prouvera pas qu’au fond de tout Japonais, il y a un Chinois assoupi, mais toujours prêt à se réveiller. En définitive, M. Norman pose à merveille la question japonaise, il n’ose prendre sur lui de la résoudre. Il met sous les yeux de ses lecteurs les meilleures pièces du procès, il leur laisse le soin de conclure.

Il y a désormais des résultats acquis qu’on peut discuter, mais qu’il est impossible de ne pas prendre au sérieux. Un diplomate étranger a prétendu que le Japon moderne était une traduction mal faite. C’est un jugement téméraire : la traduction a été faite avec soin et souvent elle n’est pas loin de valoir l’original. II est certain que l’arsenal de Koishikawa est, toute proportion gardée, un Woolwich, où l’on peut fabriquer 100 fusils par jour et 70,000 cartouches, et qu’on construit à Yokosuka des torpilleurs selon toutes les règles de l’art. Il est certain que, dès 1881, la flotte japonaise se composait de 33 bâtimens de toute classe, dont les officiers et les matelots étaient presque tous Japonais.

Il est également certain que le Japon s’est créé une armée avec une rapidité qui tient du miracle. Il a adopté le service universel et obligatoire, tempéré par une loi qui, dans l’intérêt du budget, a multiplié à dessein les cas d’exemption. Il peut mettre sur pied près de 200,000 hommes, et s’il en faut croire M. Norman, cette armée, à l’exception de la cavalerie, est comparable aux meilleures troupes européennes. Grâce aux complaisances qu’a eues pour lui le comte Oyama, ministre de la guerre, il a pu voir de près ces soldats ; il affirme que leur tenue, leur discipline, la précision de leurs manœuvres ne laissent rien à désirer, qu’ils pourraient traverser une des grandes villes de l’Europe continentale sans que la foule qui les regarderait passer découvrît dans leur démarche, dans leur tournure, rien de singulier ou d’exotique. Aussi pense-t-il que si la Mer du Sud devenait le théâtre de grands événemens, le Japon y jouerait un rôle important et même décisif. Ses hommes d’État prévoient qu’un jour quelque puissance tentera de s’emparer de la Corée, et ils veulent être en état ou de sauvegarder la neutralité de leur pays contre la Chine et contre l’Occident, ou d’offrir à l’un des belligérans une alliance dont ils régleraient eux-mêmes les conditions. Persuadés que l’occasion de se battre se présentera tôt ou tard, un budget militaire qui dépasse 2 millions de livres sterling ne leur semble point excessif.

Le Japon a adopté aussi l’enseignement primaire obligatoire et laïque, mais en ayant soin de ne pas le rendre gratuit. En 1872, l’empereur avait déclaré par un acte public qu’à l’avenir, dans toute l’étendue de ses États et jusque dans le dernier de ses villages, il n’y aurait plus un illettré. A vrai dire, l’instruction élémentaire avait toujours été fort répandue au Japon, et, selon M. Norman, on trouve à Tokio moins d’hommes et de femmes ne sachant ni lire ni écrire qu’à Birmingham ou à Boston. Mais dans ces dernières années, on est devenu ambitieux, les vieux programmes ont paru insuffisans, et pour nous imiter en tout, après les avoir changés, on les a changés de nouveau, bouleversés, transformés. On créa des places nouvelles, et, à peine créées, on les supprima ; on rédigea de nouveaux règlemens, et on les modifia, on les amenda d’année en année : les règlemens ne valent tout leur prix que lorsqu’on ajoute au plaisir de les faire celui de les défaire et à l’ivresse des nouveautés malheureuses l’amère volupté des repentirs.

Il n’en est pas moins vrai que le Japon n’a rien négligé pour développer l’instruction publique de tout étage ; qu’à cet effet il a pris à l’Allemagne ses jardins d’enfans, aux États-Unis leurs écoles primaires supérieures, à la France ses écoles normales. Son université a un caractère particulier et essentiellement utilitaire ; elle se compose de cinq collèges, destinés à former des juristes, des médecins, des ingénieurs, des lettrés et des savans, et tout en les initiant aux hautes études, on s’occupe surtout de les préparer à l’exercice de leur profession. Tout porte à croire qu’avant peu le Japon pourra se passer des étrangers. Architectes, constructeurs de vaisseaux, chimistes, agronomes, médecins et chirurgiens, essayeurs des monnaies, service des eaux, service des mines, dans tous les arts et les métiers ses fonctionnaires savans se recruteront parmi les gradués de l’Université de Tokio ; ils deviendront même un article d’exportation, et on a vu déjà des ingénieurs japonais occupant des postes importans et grassement rémunérés dans les chemins de fer américains.

Après avoir tout appris de la Chine, les Japonais ont voulu tout apprendre de l’Europe ; mais ils ont été dans tous les temps du nombre de ces écoliers qui se flattent de surpasser leurs maîtres, et M. Norman est convaincu que si leur police vaut la nôtre, leurs nouvelles prisons et leur système pénitentiaire pourraient nous servir de modèles. Il estime toutefois qu’à certains égards, ils ont encore beaucoup à faire pour nous égaler, qu’en matière d’annonces et de réclames commerciales, ils sont encore dans l’enfance de l’art. Il a découvert à Tokio, au-dessus d’une boutique de pâtissier, un écriteau portant ces mots : « Gâteaux et infections. » Mais je le trouve bien sévère pour un débitant de tabac de cette même ville, qui recommande en ces termes sa marchandise : « Notre magasin fut toujours patronné par miss Nakakoshi, beauté célèbre d’Inamato-ro, et elle ne s’approvisionne que chez nous. Grâce à cette haute protection, notre tabac est aujourd’hui connu au loin ; nous lui avons donné le nom d’Ima Nakakoshi, et nous demandons au public la permission de lui certifier qu’il est aussi doux, aussi délicat et aussi parfumé que cette jeune personne elle-même. Faites-en l’essai, et vous verrez si nous mentons. » Ce prospectus, où deux marchandises sont louées du même coup et se font valoir l’une l’autre, est un chef-d’œuvre, et je soupçonne miss Nakakoshi de l’avoir dicté.

C’est surtout aux journalistes japonais que M. Norman, qui a le droit d’être difficile, reproche de nous imiter gauchement et d’avoir encore beaucoup de progrès à faire. Il parait au Japon plus de 550 gazettes et revues, et Tokio possède seize journaux politiques. Mais M. Norman se plaint qu’ils s’en tiennent aux vieilles méthodes, qu’ils ne fassent rien pour allécher le public, « pour remplir d’une moisson d’or les poches de leurs propriétaires. » Leurs reporters cependant ont bonne volonté et s’acquittent en conscience de leur besogne. A peine débarqué, le grand interviewer fut interviewé. Un petit jeune homme de dix-neuf ans, parlant couramment l’anglais, coiffé d’un chapeau à haute forme, vêtu à l’européenne, en gilet blanc, en habit bleu, à la cravate flottante, se présenta auprès de lui, le lorgnon à la main, en lui disant : « Je suis le reporter de tel journal de Tokio. » Puis ayant tiré de sa poche un carnet et un pinceau : « Quel âge avez-vous ? Où êtes-vous né ? Combien de temps resterez-vous ici ? Depuis quand êtes-vous parti ? Où avez-vous été ? Aimez-vous le Japon ? Que pense-t-on de nous en Angleterre ? Que pense-t-on qu’il adviendra de la Corée ? Y aura-t-il une guerre entre l’Angleterre et la Russie ? l’Irlande obtiendra-t-elle le home-rule ? S’il vous est arrivé quelque chose d’intéressant dans vos voyages, veuillez me le raconter. »

M. Norman affecta de ne pas prendre au sérieux son confrère au teint jaune, il le brusqua, le rabroua. Pure jalousie de métier ! Dans tous les temps, le tourneur a méprisé le tourneur, et les reporters n’ont jamais aimé à fournir de la copie à leur prochain ; ils croiraient se voler eux-mêmes. Cependant, les reporters japonais ont quelque mérite à bien remplir leurs délicates fonctions ; ils sont tenus d’être prudens et de ne pas attirer de mauvaises affaires à leur rédacteur en chef. La presse japonaise est encore soumise au régime de la censure et les éditeurs de journaux sont quelquefois passibles d’emprisonnement. Il est vrai qu’en ce cas, ils ne paient pas de leur personne ; ils ont sous la main un homme de paille qui fait leurs mois de prison pour eux : « Mon ami, dit le véritable éditeur à l’éditeur fictif, je me propose d’éreinter le ministre des communications. Arrangez-vous en conséquence ; mettez ordre à vos affaires, et procurez-vous des loisirs. »

Dans leur empressement à s’approprier tout l’outillage de l’Occident civilisé et de tout peuple vraiment moderne, les Japonais ne pouvaient manquer d’implanter chez eux le système parlementaire, et avec leur prodigieuse faculté d’assimilation, la chose leur parut toute simple. Tel Anglais, tel Français qui fut témoin de leurs premières élections générales, où 649 candidats se disputèrent 299 sièges, aurait pu croire qu’ils avaient élu un parlement depuis le jour où les divins ancêtres de l’empereur jetèrent les fondemens du monde. Hormis un ou deux assassinats, il y eut peu de désordres, peu de violences ; mais dès la première heure ils avaient appris l’art de capter les suffrages. Un journaliste de Tokio écrivait à ce sujet : « Électeurs, souvenez-vous que ceux qui vous corrompent pour obtenir votre voix seront les premiers à vendre vos intérêts. Des candidats malpropres ne seront jamais des législateurs aux mains pures. » Pourrait-on mieux dire en Europe ? Comme chez nous, cette chambre parut avoir d’excellentes intentions et elle prit de sages mesures, qu’elle gâta par des folies. Comme chez nous, les questions personnelles devinrent des questions d’Etat ; les partis se divisèrent en groupes, les groupes en sous-groupes, et l’occupation favorite de tout le monde fut de provoquer habilement des crises ministérielles. Quelles seront les destinées du parlement japonais ? En attendant qu’on le sache, il est devenu une puissance avec laquelle doivent compter non-seulement l’empereur et ses ministres, mais aussi tous les gouvernemens de l’Europe et de l’Amérique.

Supposons que les réformateurs aient le dernier mot, que le vieux Japon vienne à disparaître à jamais. Les Japonais y trouveront-ils leur compte ? N’ont-ils rien à perdre, rien à regretter ? Ils ont toujours vécu d’emprunts ; mais ils ont su, comme les peuples vraiment géniaux, imprimer leur caractère, donner la forme et la couleur de leur esprit à tout ce qu’ils prenaient à l’étranger. Quand ils n’étaient que les satellites, une des lunes de ce grand soleil qu’on appelle le Céleste-Empire, ils ne laissaient pas d’être eux-mêmes, et on distinguait facilement un Japonais d’un Chinois. Aujourd’hui que, violentant leur naturel, ils s’appliquent à ressembler à des peuples qui, par leurs origines, leur race, leur sang, leur esprit, leurs croyances, n’ont rien de commun avec eux, sauront-ils sauver leur originalité, et ces imitateurs intelligens et libres ne se changeront-ils pas en de serviles copistes ?

Quand ils seront dans toute la force du terme les Yankees du Pacifique, que deviendra leur gaîté ? Les Yankees ne sont gais qu’à leurs momens perdus, et ils en perdent le moins qu’ils peuvent. Que deviendra leur code de l’honneur ? Que deviendra leur proverbiale courtoisie ? Les Yankees ne sont polis que lorsqu’ils en ont le temps. Ils avaient tous des manières de cour, et les parlemens ne tiennent pas école de politesse. Dernièrement, une circulaire ministérielle rappelait aux fonctionnaires de tout grade qu’ils sont tenus d’avoir des égards pour tout le monde ; cela semble prouver que, depuis peu, on est moins poli au Japon. Jusqu’aujourd’hui, lorsqu’un Japonais donnait un grand dîner, la conversation suivante s’engageait entre ses invités et lui : — « Merci du savoureux souvenir que j’ai gardé de notre dernière rencontre ! — Je vous demande pardon, je n’ai pas eu ce jour-là toute la politesse que vous êtes en droit d’attendre de moi. — Que dites-vous ? C’est moi qui ai négligé de vous témoigner tous les égards que je vous devais. — Il n’en est rien, j’ai reçu de vous une leçon de bonnes manières. Eh ! quoi, vous êtes assez bon pour venir passer quelques heures dans une aussi pauvre maison que celle-ci ! — Eh ! quoi, vous êtes assez bon pour daigner recevoir sous votre toit très distingué une personne aussi insignifiante que votre serviteur. » Après chacune de ces phrases, on salue profondément, et on ne respire pas, on hume l’air, on le boit, on le suce ; ce genre de courtoisie est incompatible avec la fièvre des affaires et avec l’éloquence de la tribune. — Mais, dira-t-on sans doute, voilà bien des cérémonies inutiles. A quoi bon ? — Il faut pourtant considérer que certains défauts tiennent à certaines qualités, que certaines vertus cessent d’exister dès qu’elles ne sont plus excessives, et qu’au surplus, sans que nous sachions comment, d’inutiles cérémonies peuvent contribuer au bonheur. M. Norman se demande si le Japonais d’après-demain sera plus heureux que le Japonais d’avant-hier : « Ceux d’entre nous, dit-il, qui sont satisfaits de notre propre situation et de nos perspectives d’avenir n’hésiteront pas à répondre affirmativement. Pour ma part, ce qui reste du vieux Japon m’a procuré des plaisirs trop vifs, et j’ai trop souffert de ce que produit la civilisation, pour me hâter de dire oui. »

Mais c’est surtout pour l’art japonais qu’il est permis de s’inquiéter. Cet art exquis, qui a séduit, charmé, subjugué tous les peuples de l’Occident, avait répandu au loin la gloire du Nippon. Que deviendra-t-il quand les Japonais ne seront plus eux-mêmes ? La question du costume est à Tokio une question politique ; les patriotes exaltés pensent que leur pays ne sera digne de ses hautes destinées que lorsque tout le monde portera le chapeau à haute forme, et lorsque les femmes auront pris l’héroïque résolution de s’habiller comme des Anglaises. L’impératrice a donné l’exemple, et elle ne souffre à sa cour que des Japonaises piteusement déguisées. Si le Japon met sa gloire à s’enlaidir, que feront ses artistes ? Et où chercheront-ils leurs inspirations si on tue les vieilles mœurs et les vieilles croyances ?

L’art japonais n’est que l’art chinois, transformé par le jeu d’une fantaisie ailée dont les adorables caprices ont rajeuni des traditions séculaires, égayé d’antiques et sombres souvenirs. A la vérité, il y a là-bas des radicaux qui, fanatiques utilitaires, prendraient facilement leur parti de le voir disparaître. L’un d’eux se plaignait dernièrement que son influence avait été pernicieuse. « Quand un de nos peintres, écrivait-il, veut représenter une maison, il a soin de choisir une hutte tombant en ruine parmi des pruniers rabougris, et il nous engage à croire que pour un homme d’un goût raffiné, le plus divin des plaisirs est de contempler la lune à travers les lézardes d’une masure, pendant que la pluie crépite sur un toit croulant. Veut-il nous faire admirer un paysage, il nous montre dans un trou de montagne une cabane couverte en chaume, où trois personnes ne tiendraient pas ; il nous enseigne ainsi que le comble de la félicité est de passer ses jours dans la solitude ou dans un éternel tête-à-tête, en vivant d’eau claire, de légumes et de glands. Poésie, musique ou industrie, l’art japonais est propre à étouffer dans un peuple l’esprit d’entreprise, à lui inspirer l’amour d’une vie retirée, misérable et oisive. Cet art est le grand ennemi de la civilisation. » Ainsi raisonnent certains radicaux d’Osaka ou de Tokio. Il reste à savoir si toute la sagesse accumulée dans leurs fortes têtes vaut la tabatière que M. Norman acheta dans une prison, et dont le couvercle merveilleusement sculpté représentait le dieu du rire que six enfans nus tirent par son manteau. Quand le Japon ne rêvera plus, quand le Japon ne rira plus, sera-ce encore la peine qu’il existe ?

Mais les radicaux, qui regardent l’art national comme l’ennemi mortel de la civilisation, réussiront-ils à le tuer ? Le Japon renoncera-t-il à rire et à rêver ? Les nouvelles institutions qu’il s’est données ont-elles déjà plongé de profondes racines dans ses champs de thé et dans ses rizières ? Faut-il gratter longtemps le Japonais pour retrouver l’Oriental ? Les vieilles coutumes, les vieilles croyances sont-elles mortes ou mourantes ? A-t-on cessé de croire à Tokio que le trône impérial existait dès la création du monde, que l’empereur descend de Jimmu-Tenno, à qui la déesse du jour et du soleil donna avec son portrait un miroir rond, une épée, un sceau et une bannière en brocart ? On prétend qu’en matière de foi, le Japonais est tiède, quand il n’est pas railleur. Il fréquente pourtant assidûment ses temples. Un témoin oculaire rapporte que dans une cérémonie où les cordes jouent un rôle essentiel, elles étaient toutes tressées en cheveux offerts par les dévots. Il y en avait 24, et on a fait le calcul que 358,883 têtes de fidèles avaient dû se laisser tondre pour honorer leur dieu et sa maison.

Jusque dans les mesures ordonnées par une sage police, l’orientalisme perce et se révèle. Pour purifier leurs grandes villes, les Japonais ont relégué la prostitution dans un quartier à part ; on ne la rencontre plus, il faut l’aller chercher. Or il y a des jours où, quoique formant une classe méprisée, ces humbles créatures qu’on appelle, selon les cas, des oiran ou courtisanes, des yujos ou filles de joie, reçoivent de grands honneurs. Le quartier du Yoshiwara, situé dans le faubourg nord-ouest le plus éloigné de Tokio, à une heure de voiture, est orné d’un beau jardin, dont chaque année on renouvelle trois fois les fleurs. Aux cerisiers blanchis par le printemps succède la pourpre des iris, que remplacent en automne les cent couleurs du chrysanthème. Le jour où l’on a fait une nouvelle plantation, les plus belles yujos sortent magnifiquement parées, vêtues de robes de soie et de brocart d’une merveilleuse richesse, portant dans leurs cheveux des peignes d’un mètre de long, montées sur des patins laqués hauts comme de petites échasses. A l’or, à l’écarlate qui resplendissent sur leur glorieuse personne, on les prendrait pour des reines si leur obi, comme la loi l’exige, n’était noué par devant. Une escorte de serviteurs attentifs a pour elles, selon le mot de M. Norman, tous les respects qu’on peut rendre à un vieux pape ; l’un à droite, l’autre à gauche les tiennent par la main pour assurer leur marche ; un valet de pied, qui les précède, écarte de leur chemin le bois mort et les feuilles sèches. -Une foule immense, recueillie, silencieuse, se presse sur leur passage, et elles s’avancent majestueusement, le visage blanc comme neige, les lèvres teintes en vermillon, les orteils peints en rose, le regard immobile, demi-hautain, demi-craintif. Cette cérémonie a le caractère d’une procession sacrée, d’un acte de culte, d’un office. C’est sans doute un souvenir des antiques religions qui considéraient la prostituée comme une prêtresse chargée d’acquitter la dette des peuples ; que ne doivent-ils pas à la divinité qui a consenti malgré elle à se donner en créant le monde ! A la bonne heure ; mais un pays où trois fois par an les filles de joie sont investies d’une sorte de sacerdoce est-il sur le point de devenir la Belgique de l’extrême Orient ?

Ce serait d’ailleurs, je pense, une grande erreur de s’imaginer que les Japonais les plus désireux de dépouiller le vieil homme, de nous ressembler en tout, aient pour l’Europe les sentimens que peut avoir pour son maître un disciple respectueux et reconnaissant. Se piquant d’emprunter tour à tour à l’Angleterre, à la France, à l’Allemagne, ce qu’elles ont de meilleur, ces abeilles, fières de leur ingénieux éclectisme, se flattent que leur miel savamment composé sera plus savoureux que le nôtre. Mais ce n’est pas encore là ce qui les touche le plus, et ce n’est point par un entraînement d’admiration que ce peuple d’un esprit souple et délié s’est fait notre imitateur ; c’est par calcul. Il s’est dit : « Ces gens-là ont leurs misères et leurs plaies ; mais, en dépit de tout, ils sont forts et redoutables. Tâchons de nous approprier tous leurs secrets ; nous deviendrons forts, nous aussi, et nous nous servirons de notre force pour nous défendre contre eux. » Plus le Japon s’instruit et se réforme, plus il en veut à l’étranger qu’il imite. On a remarqué que l’établissement du régime parlementaire avait eu pour conséquence un brusque réveil du sentiment national, que des Européens avaient été insultés dans les rues, que le vieux cri de Jo-i : Expulsez les barbares ! — avait retenti de nouveau. C’est à l’université de Tokio que s’est formé le parti des Vieux-Japonais, et c’est dans le parlement que nous avons nos pires ennemis.

L’Europe avait employé la force et la menace pour imposer à un Japon tout oriental des conditions que le Japon civilisé considère comme un outrage. Les droits perçus sur les importations ne peuvent dépasser le 5 pour 100, et en réalité ns dépassent guère le 3 ; pour se procurer les ressources nécessaires, le gouvernement japonais, n’étant plus maître de ses tarifs, doit recourir à l’impôt, et les populations rurales gémissent sous le poids des charges publiques. Il s’est vu contraint de dépenser cinq millions de dollars pour établir sur les côtes des phares, des balises, des sémaphores, et les navires européens et américains ne paient aucun droit de phare, de mouillage et de tonnage. Mais ce qui est plus insupportable à l’orgueil japonais, c’est qu’en vertu de ces mêmes traités, dans un pays de 40 millions d’habitans où, abstraction faite des Chinois, on ne compte que 2,500 étrangers établis, ces étrangers, exempts de toute taxe, ne sont soumis qu’à la juridiction de leurs consuls, et que quiconque a maille à partir avec eux doit accepter leurs lois et leurs juges. L’abolition de la juridiction consulaire, le Japon rendu aux Japonais, voilà la grande question qu’on prétend résoudre, toute affaire cessante.

Sans être allé au Japon, et quoique M. Norman n’en dise rien, il est permis de croire que quand l’empereur s’avisa de donner à ses peuples une constitution qu’il plaça sous l’auguste patronage de son illustre ancêtre Jimmu-Tenno, favori et nourrisson de la déesse du soleil, sa pensée secrète était de trouver dans son parlement un point d’appui et de résistance contre les prétentions des puissances étrangères. Désormais, il ne pouvait rien leur concéder sans consulter ses chambres ; il s’était lié les mains. Mais ses chambres l’ont trop aidé, elles ont trop résisté ; elles exigent qu’il ne traite avec l’Europe et l’Amérique que sur le pied d’égalité absolue, et elles ont renversé tous les ministres qui proposaient des accommodemens, qui faisaient trop bon marché de l’honneur national. Quoi qu’on puisse leur représenter, elles répondront toujours qu’un pays qui possède vingt bâtimens de guerre et cent mille hommes d’excellentes troupes a le droit de parler haut et de faire prévaloir sa volonté.

Ce n’est pas seulement par l’exaltation de leur patriotisme qu’elles ont causé des embarras au descendant de Jimmu-Tenno. Une chambre élective doit s’appliquer à ressembler à ses électeurs, et quand ils ont beaucoup de préjugés, elle est tenue d’en avoir. Le gouvernement japonais se promettait de dire aux puissances : « Vous avez traité jadis avec un pays barbare, et vous aviez raison de prendre vos précautions. Mais aujourd’hui tout est changé, et nous méritons que vous nous traitiez en égaux. » A cet effet, on avait chargé un juriste français fort distingué de rédiger des codes inspirés des nôtres, et M. Boissonade, après avoir achevé ce grand ouvrage, a pu dire que dorénavant « celle des nations étrangères qui la première donnerait aux autres l’exemple de la confiance envers le Japon serait aussi celle qui aurait montré le plus de clairvoyance politique. » Malheureusement, les codes civil et commercial froissaient des habitudes héréditaires, des préjugés, des intérêts encore puissans, et après d’orageux débats, la chambre vient d’en ajourner l’application à quatre ans d’ici. Du même coup elle rejetait le budget de la marine. Ce double vote a provoqué une crise gouvernementale, et on ne sait encore quelle issue aura cette affaire.

Les institutions importées sont rarement d’accord avec les mœurs, et c’est une question de savoir si les mœurs seront plus fortes que les institutions, ou si les institutions corrigeront les mœurs. Pour n’en citer qu’un exemple, Confucius, ce sage trop vanté, qu’on a sottement qualifié de Socrate de la Chine, a réduit toute la morale à l’obéissance, et, appliquée aux femmes, cette obéissance qu’il prêche est une dure servitude. Quand un Japonais pauvre et avide veut tirer parti des charmes de sa fille, il la vend par un acte passé devant un tribunal de police à quelque maison de prostitution, et sous peine de manquer au plus sacré de ses devoirs, elle se laisse vendre. Or, aujourd’hui que, sans parler des écoles de filles ouvertes partout au Japon, on a institué à Tokio une école normale supérieure de femmes sur le modèle de la nôtre et quatorze autres dans le reste de l’empire, il est difficile d’admettre que, émancipées par l’instruction et plus soucieuses de leur dignité, ces jeunes filles et ces femmes se résignent longtemps au sort que leur a fait le législateur chinois. S’il leur venait à l’esprit que la faiblesse a ses droits, si elles aspiraient à exercer quelque influence sur une société qui, jusqu’ici, n’a respecté que la force, ce serait toute une révolution. Qui l’emportera, de Fontenay-aux-Roses ou de Confucius ? Beaucoup de gens parieront pour Confucius.

Parmi les photographies instantanées qu’a rapportées M. Norman, la plus remarquable est celle qu’il a mise au frontispice de son volume. Elle représente une jeune et charmante Japonaise, qui laisse reposer sa jolie tête sur l’épaule d’un daruma ou saint en bois sculpté, dont elle a enlacé le cou de son bras gauche. Coquette et pourtant pudique, mais peu timide, hardie dans son innocence et sûre de sa force, elle serait assurément en tout pays l’ornement le plus délectable d’une école normale. Le saint est un vieil ascète accroupi, lequel s’est absorbé si longtemps dans ses méditations sur la nature des choses que ses jambes ont pourri sous lui. C’est un vrai monstre ; son front affreusement ridé, ses yeux ronds, pleins de colère et d’épouvante, sa grande vilaine bouche entr’ouverte protestent contre les attouchemens de la charmeresse qui a entrepris de l’apprivoiser. Cette photographie eut un grand succès à Tokio ; les reporters voulurent la voir, les journaux en parlèrent ; tout le monde s’écriait : « C’est parfait, c’est délicieux, c’est vraiment japonais. » Cette spirituelle image est non-seulement très japonaise, mais aussi très symbolique. Elle me paraît représenter la jeune civilisation jaune aux prises avec le vieux Japon. En aura-t-elle raison, ou sera-t-elle mangée ?


G. VALBERT.


  1. The real Japon, studies of contemporary japanese manners, morals, administration, and politics, by Henry Norman, illustrated from photographes by the author ; Londres, 1892.