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La Question du latin
Revue des Deux Mondes3e période, tome 72 (p. 862-881).

La Question du latin, par Raoul Frary. Paris, 1885 ; Cerf.


Voici un livre très remarquable, — qui le serait davantage encore s’il était un peu moins inspiré de l’anglais, d’Herbert Spencer et de Macaulay, — mais un livre hardiment pensé, vivement écrit, adroitement fait surtout, par un fort habile homme, et, pour toutes ces raisons, plus qu’agréable à lire. Si cependant nous n’en saurions partager toutes les idées, ou accepter toutes les conclusions, et bien moins encore approuver les tendances, dirons-nous que nous le regrettons ? En aucune manière. Ce serait envier à M. Frary le bruit qui s’est fait autour de cette Question au latin, qui ne se serait point fait si M. Frary n’y avait pris le parti qu’il y prend. Et puis, quand certaines idées, si fâcheuses que nous les trouvions, sont dans l’air, comme l’on dit, quel grand avantage voit-on ou croit-on voir à ce qu’elles soient mal soutenues, par de puériles, par de vaines, par de déraisonnables raisons ? Car alors elles n’offrent point de prise, on n’ose pas les discuter, elles se condamnent d’elles-mêmes, à ce qu’il semble ; et cependant elles ne continuent pas moins de faire leur chemin dans le monde. Bien loin donc de nous plaindre, selon la formule, que M. Frary ait dépensé tant de verve, de talent, et d’art au service d’une mauvaise cause, dont le triomphe serait désastreux, nous l’en félicitons d’abord, et nous l’en remercions ensuite. Les raisons que l’on essaiera d’opposer aux siennes devront être, en effet, d’autant plus fortes que les siennes sont plus spécieuses, plus séduisantes, plus habilement présentées. Et tout le monde y gagnera : nous, M. Frary lui-même, et la « question du latin, » — qui n’est rien moins, dans la pensée de M. Frary, et en réalité, que la très importante question de l’enseignement secondaire.

On l’a beaucoup et, vivement agitée, depuis quinze ou vingt ans, cette question ; on a surtout agité, si je puis ainsi dire, les esprits des maîtres qui donnent et ceux des enfans qui reçoivent cet enseignement secondaire ; on a tout ôté des anciens programmes, puis on l’y a remis, pour l’en ôter encore, et sans doute l’y remettre un jour de nouveau. C’est à faire à ce Conseil supérieur de l’instruction publique, où les représentant du collège communal et de l’école primaire sont appelés à donner leur avis quelquefois sur ce qui les touche, et plus ordinairement sur ce qui ne les regarde pas. Que n’a-t-on mis aussi quelques caporaux du génie dans le Comité consultatif des fortifications, ou dans le Conseil d’amirauté quelques maîtres calfats ? Nos ministres de la guerre et de la marine, plus soucieux des vrais intérêts de leur département que des revendications d’une fausse démocratie, ne l’auront sans doute pas voulu ! Un point cependant, parmi tant de vicissitudes, était à peu près demeuré fixe, et, dans cette fluctuation des programmes, le latin, comme jadis, était resté la base de notre enseignement secondaire. Si même l’on disait qu’en proposant de diminuer la part du latin dans les classes, quelques-uns de nos réformateurs, M. Jules Simon peut-être, et M. Michel Bréal certainement, n’avaient pas moins eu pour objet d’en fortifier l’étude, — en la disciplinant, — on ne dirait que la vérité. Par de meilleures méthodes, à moins de frais, en moins de temps, il s’agissait de faire de meilleure besogne. Et l’on se flattait précisément, en substituant la lecture des auteurs aux anciens exercices de composition latine, narration, verset discours, comme en inaugurant l’enseignement de la philologie sur les ruines de la rhétorique, de former ou de préparer de plus savans latinistes. Il nous est revenu que jusqu’à ce jour les résultats n’avaient guère justifié ces belles espérances, ou plutôt, et au grand dommage des générations sur qui l’on a tenté l’épreuve, qu’ils en avaient dès maintenant démontré toute la vanité. Non-seulement on ne sait pas mieux le latin qu’autrefois, dans nos lycées, mais on le sait moins bien, et on ne sait pas davantage le français.

Le dessein de M. Frary, bien autrement radical, est tout à fait différent de celui de ses prédécesseurs. Eux, qui connaissaient leur Molière, voulaient bien, à la vérité, couper un bras aux latinistes, mais c’était, après tout, pour que l’autre en profitât d’autant. M. Frary, lui, propose de les leur couper tous les deux, et les jambes avec, tandis que nous y serons, et il espère bien qu’ils ne survivront pas aux suites de l’opération. Les langues mortes sont mortes, nous dit-il, bien mortes, et il nous faut un enseignement vivant. Toutes les raisons par lesquelles on pouvait soutenir autrefois le latin sont des raisons aujourd’hui surannées, si même on peut dire qu’elles aient jamais en quelque valeur, — autre part qu’à Rome et du temps de Virgile et d’Horace. De quoi nous servent l’Enéide et de quoi les Philippiques ? Vivons-nous sous la loi des Institutes de Gaïus ou du sénatus-consulte velléien ? Dans la boutique ou dans le bureau, « pour gérer nos propriétés ou pour conduire notre famille, » industriels ou commerçans, quel fruit tirons-nous d’un savoir acquis si lentement, si péniblement, si imparfaitement, quel fruit ou quel plaisir ? Joue-t-on la comédie ou l’opéra en latin ? Fait-on l’amour en latin, comme disais excellemment la marquise de la Jeannotière ? Alors, pourquoi Despautère ou Lhomond ? pourquoi des thèmes ? pourquoi des versions ? Pour se conformer à l’usage ? à la routine ? à des mœurs qui ne sont plus les nôtres ? Nous sommes le siècle de la vapeur et de l’électricité, le siècle aussi de la concurrence vitale et de la démocratie, et nous ne demandons pas qu’on nous orne pour la société, mais qu’on nous arme pour l’existence. La question n’est plus d’écrire ou de parler, mais de faire de l’argent, et le latin n’y peut rien, à moins que l’on ne fasse métier de l’enseigner. « Aujourd’hui, les nations rivales qui représentent la civilisation se précipitent, avec une émulation inquiète, sur toutes les contrées qui restent à dominer ou à exploiter… L’Amérique est une seconde Europe, plus jeune et plus vaste. L’Afrique est percée presque en tous sens de routes où les voyageurs devancent les marchands… On voit naître au Cap et en Océanie, comme au Canada, des confédérations entières de peuples nouveaux. Le grand empire de l’Asie orientale a ouvert ou laissé briser ses portes : le Japon s’est rallié tout à coup. » Que l’on nous donne donc, à nous aussi, Français, les moyens de prendre part à cette fructueuse exploitation de l’homme ; que l’on nous apprenne enfin l’art de vendre cher et d’acheter bon marché, celui de placer notre argent et de le faire valoir ; l’art d’accroître nos revenus en contribuant du même coup aux progrès de la civilisation, d’empoisonner le Chinois, race inférieure, en l’abrutissant d’opium, ou de détruire les « classes dangereuses » en les abreuvant royalement d’eau-de-vie de betteraves et de pommes de terre. Cet idéal est-il d’ailleurs si difficile à réaliser ? On le croit, mais l’on se trompe. A l’étude inutile du latin substituez seulement celle de la géographie et des langues étrangères. « La crise que nous traversons en ce moment même tient, en grande partie, à notre ignorance de l’état du marché universel. » Nous retrouverions cet esprit d’audace et d’aventure, qui fut jadis le nôtre, si nous savions que « l’Irlandais qui part pour l’Australie ou le Saxon qui part pour l’Amérique sont peut-être moins téméraires que le Provençal qui prend le train pour Paris ; » mais il faudrait commencer pour cela par savoir l’anglais, et on ne nous l’apprend pas. De même, nous placerions mieux notre argent, et il n’y aurait pas en France « des milliers de laboureurs » à se lever avant le jour pour subvenir au luxe du grand Turc, » si nous connaissions mieux la géographie, les ressources réelles, les chances d’avenir et de durée de l’empire ottoman. C’est pourquoi, plus sages, moins préoccupés du paraître, que de l’être, mieux instruits de nos vrais intérêts, plus soucieux de l’avenir, nous devrions reconnaître que le temps est venu d’adapter l’éducation de la jeunesse française à l’évolution économique du siècle ; de former des générations utilitaires qu’aucune considération ne détourne de leur course vers la fortune ; d’en finir une fois pour toutes avec des préjugés que l’on appellerait volontiers gothiques, s’ils n’étaient encore plus classiques ; ce que faisant, et par surcroît, nous n’accroîtrons pas seulement notre richesse, ou notre puissance, mais nous recouvrerons notre antique prestige, et nous rétablirons la France dans le haut rang dont elle n’est déchue que pour être demeurée, dans le siècle où nous sommes, superstitieusement fidèle au culte desséchant, stérile et fastidieux du latin.

Telle est dans ses grandes lignes, et surtout dans son fond, la proposition sommaire dont le livre de M. Frary n’est que l’habile développement, et j’en ai bien sans doute élagué quelques détails, mais je ne crois pas en avoir sensiblement altéré l’esprit. Je conviens d’ailleurs qu’avec infiniment d’adresse, tout en essayant de démontrer sa thèse, M. Frary n’a rien négligé pour écarter de lui le nom d’iconoclaste et le reproche de barbarie : « Je ne suis fias assez barbare, nous dit-il de lui-même, pour méconnaître la splendeur des lettres antiques et le charme exquis du commerce des Muses grecques et latines. » Il dit encore ailleurs : « Mon dessein n’est point d’abaisser les études, ni de mettre l’instruction professionnelle à la place de la culture des esprits, ni d’imposer à l’Université le pénible devoir de ne fabriquer que des machines à gagner de l’argent. » En un autre endroit, il s’efforce de prouver, sur la parole de Macaulay, qu’il n’y a rien de si complet ou de si parfait dans les lettres anciennes qui ne se retrouve dans les modernes, accru lui-même ou affiné de tout ce que l’humanité a depuis lors acquis d’expérience, de connaissance du monde et d’elle-même. Et comme il propose, dans les programmes qu’il esquisse, de réserver une large place, une place d’honneur, à l’étude approfondie des classiques français ou étrangers, il croit avoir tempéré par là ce qu’aurait autrement d’incivil, si je puis ainsi dire, ou de brutal même, l’excès de son utilitarisme. Il se figure encore qu’en ajoutant l’histoire à la géographie et aux langues étrangères, « on pourra constituer un enseignement secondaire aussi élevé que l’enseignement plus classique, » plus conforme aux besoins de notre temps, mais « non pas plus dédaigneux de la beauté morale et de la poésie. » Et pour attirer à sa cause, de préférence à tous les autres, ceux-là mêmes qui naturellement y doivent être le moins favorables, il plaide « que la tradition révolutionnaire serait sans doute chez nous plus libérale si les hommes de la révolution avaient moins parlé d’Aristide et de Caton, mais mieux connu l.udlow et Hampden, Guillaume Penn et Washington… » Mais toutes ces précautions ne réussissent pas à le sauver des conséquences de ses principes ; lui-même en revient toujours à la question d’utilité immédiate et directe : depuis plus d’un mois que son livre a paru, personne n’en a pris ni compris autrement l’esprit ; et puisque jusqu’ici c’est de quoi surtout on l’a loué, M. Frary ne s’étonnera pas que ce soit à notre tour ce que nous lui reprocherons. Si la forme en est d’un écrivain et parfois, souvent même, d’un excellent écrivain, le fonds de ce livre est d’un barbare, et je vais essayer d’en faire convenir l’auteur.

Pour discuter de l’éducation, peut-être ici pensera-t-on qu’il n’est pas superflu de s’entendre d’abord sur l’objet même de l’éducation. Vous rappelez-vous ce personnage d’un roman de Dickens, Thomas Gradgrind, dans les Temps difficiles, et sa théorie de l’éducation ? » Ce que je veux, ce sont des faits. Enseignez des faits à ces garçons et à ces filles, rien que des faits. Les faits sont la seule chose dont on ait besoin ici-bas. Ne plantez rien autre chose en eux, déracinez-moi tout le reste. Ce n’est qu’avec des rails que l’on forme l’esprit d’un être raisonnable. Tout le reste ne lui servira jamais de rien C’est d’après ce principe que j’élève mes propres enfans… Attachez-vous aux faits, monsieur, » Conformément aux principes de Thomas Gradgrind, on croit ou l’on parait croire aujourd’hui que l’objet propre de l’éducation serait effectivement de meubler les mémoires, de les meubler utilement, de les approvisionner pour la vie de connaissances positives, de chiffres et de faits ; on s’inquiète beaucoup moins d’assouplir, d’ameublir, pour ainsi parler, et de façonner les intelligences. Tout est là cependant, et rien que là peut-être. Car les érudits auront beau faire : il ne sera jamais si honteux de ne pas savoir et que Thoutmosis était valétudinaire, et qu’il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutotis ; » en dépit des savans, on pourra toujours, sans grands inconvéniens, ignorer jusqu’à l’existence même du Ptérodactylus spectabilis ou de l’Arçhœopteryx lithographica ; et quoi qu’en dise enfin M. Spencer lui-même, si les actionnaires de telle mine de houille « avaient su que certains fossiles appartiennent à la couche de granit rouge, au-dessous de laquelle le charbon de terre ne se trouve plus, » il n’en résulte nullement qu’ils eussent échappé à la ruine. Il est sans doute inutile de multiplier les exemples. Mais, quelle que puisse être l’utilité réelle de ces connaissances plus ou moins positives, ce qu’il convient d’ajouter, c’est qu’entre dix et vingt ans, nous ne les amassons guère que pour les oublier, a moins d’en faire profession, quel est celui d’entre nous, demande M. Frary, qui conserve de ses classiques, de son latin et de son grec, un autre souvenir que celui des ennuis qu’ils lui ont coûtés et des pensums qu’ils lui ont valus ? Et moi, je le lui demande à mon tour, et de sa « physique, » ou de son « histoire, » et de sa « géographie, » quel est celui qui garde un souvenir meilleur ou plus précis ? Pas plus que le corps ne s’assimile tout ce que contiennent d’élémens nutritifs les alimens qu’il ingère, ou même les rejette, et s’en trouve mal quand il y en a trop, c’est ainsi qu’on ne gagne rien à surcharger l’esprit, avant le temps, d’une nourriture qu’il ne peut digérer. L’éducation de l’enfance et de la première jeunesse n’a pas, ne doit pas avoir, ne peut pas avoir, en fait, d’autre objet qu’elle-même. Il ne s’agit que d’aider et de favoriser le développement normal, complet, harmonieux d’un ensemble de facultés dont la vie se chargera de rompre assez tôt l’équilibre. On prépare le terrain, on y sèmera plus tard, quand le temps sera venu de l’instruction professionnelle. Et ce temps-là même, pour toute sorte de raisons, je souhaiterais vivement qu’au lieu de l’avancer, comme on y tâche, on se préoccupât au contraire de le reculer. Avec toutes leurs écoles d’état, sans parler de bien d’autres nécessités sociales, les Français, en général, se spécialisent prématurément.

Dira-t-on qu’en ces conditions, la première éducation devant être purement formelle, il importe assez peu de quels moyens on se serve, pourvu qu’on atteigne le but ? la présomption, en ce cas même, serait déjà considérable en faveur du latin ; car, à quoi bon changer, ou modifier seulement des habitudes héréditaires d’esprit, si celles qui les remplaceront ne sauraient au total produire d’autres ni de meilleurs effets ? Mais on pense bien qu’il y a mieux à répondre, et que vingt autres raisons, au besoin, confirmeraient le latin dans les droits qu’il tient de la coutume et de la tradition. Quelques-uns des contradicteurs de M. Frary ont cru pouvoir se passer de donner aucune de ces raisons. Je ferais sourire M. Frary lui-même, disait M. Bréal, il y a quelques jours, si je m’avisais de défendre contre lui les études latines ; et, en effet, nous ne doutons pas que les membres de l’institut, les professeurs du Collège de France, ceux de nos facultés et ceux de nos lycées, sachent très bien tout ce que l’on peut dire en faveur du lutin. Seulement ce n’est pas à eux que le livre de M. Frary s’adresse, mais à un tout autre public, celui-là même qui ne connaît pas les raisons de M. Bréal, qui jugera que l’on se dérobe en ne répondant pas à celles de M. Frary ; et c’est ce public précisément, non pas les universitaires, qu’il s’agit d’éclairer. Tout homme est assez convaincu de son utilité, de celle de ses études et de sa profession ; les autres en sont moins convaincus, puisqu’ils ont pris une autre carrière et se donnent à d’autres études. Et c’est aussi pourquoi, en rappelant ici quelques-unes au moins des raisons qui doivent maintenir les études latines, je me garderai soigneusement d’insister sur celles dont on pourrait dire qu’elles ne sont bonnes que pour des avocats, des professeurs ou des hommes de lettres.

Il semble tout d’abord que, pour une langue morte, le latin continue de se porter assez bien. On le parle encore, aujourd’hui même, en plus d’un point du globe, dans les chrétientés de l’extrême Orient, par exemple, et il y demeure un précieux instrument d’échange et de communication. Ne s’en sert-on pas presque couramment en Europe même, en Hongrie, si je ne me trompe, en Bosnie et ailleurs, sans compter qu’il est toujours la langue officielle de la cour de Rome ? Après tout, un homme politique peut avoir besoin de lire une Encyclique dans son texte original. Mais les érudits ou les savans eux-mêmes, français, anglais ou allemands, ne dédaignent pas quelquefois de recourir au latin, lorsqu’ils veulent porter leurs travaux à la connaissance d’un public plus nombreux, ou, pour mieux dire, plus étendu. Et en effet, si on le voulait, le latin pourrait être cette langue universelle dont on a souvent regretté le manque. Pour qu’un médecin ou un ingénieur se pussent aujourd’hui tenir au courant de leur art et des travaux qui l’intéressent, ce n’est pas seulement l’anglais ou l’allemand, comme le veut M. Frary, c’est le polonais, c’est le russe, le hollandais, le suédois, l’italien, l’espagnol qu’il leur faudrait connaître, sept, huit on dix langues que le latin à lui seul remplacerait avantageusement. Si d’ailleurs on a cessé de penser en latin, est-ce depuis si longtemps ? Mais, en plein XVIIe siècle, avant d’être mis en latin, qui ne sait que le Discours de la méthode et les Provinciales n’avaient pas fait la moitié de la fortune qu’ils devaient faire ? Plus tard, Bossuet a écrit en latin, Fénelon a écrit en latin, tous les deux quelques-uns de leurs plus importans ouvrages, et, — de peur que peut-être ces deux évêques ne soient suspects, — n’est-ce pas en latin qu’ont écrit Bacon, Hobbes, Spinoza, Leibniz, combien d’autres encore ! les initiateurs et les maîtres de la pensée moderne ? M. Frary voudrait-il nous fermer l’accès de l’Éthique et celui du Novum Organum ? ou croit-il par hasard que nous-mêmes et ceux qui nous suivront n’en aient rien à tirer ?

Autre argument : M. Frary cite quelque part ces paroles de Macaulay : « Au temps d’Henri VIII et d’Edouard VI, une personne qui ne savait pas le grec ou le latin, ne pouvait rien lire ou presque rien… Le latin était la langue des cours et des écoles ; c’était la langue de la diplomatie et de la controverse… Celui qui l’ignorait était exclu de toute familiarité avec ce qu’il y avait de plus intéressant dans les mémoires, les papiers d’état, les pamphlets du temps… » et M. Frary d’en conclure, comme Macaulay, que le latin n’étant plus tout cela, il est devenu inutile de l’apprendre. M. Frary ne fait pas attention, ni Macaulay non plus, que ce qui n’était alors que de la « littérature » est devenu de l’histoire, et une histoire où nous ne pouvons pénétrer qu’avec le secours du latin. Lui, qui veut que nous approfondissions les secrets de l’antique Egypte, consentirait-il donc que nous ignorions l’histoire du XVIe siècle ? Mais, s’il n’y consent pas, où veut-il que nous l’allions chercher ? Car c’est à peine, à qui veut étudier l’histoire de la réforme, s’il serait plus utile de connaître le français, l’italien, l’anglais, l’espagnol et l’allemand que le latin tout seul ! A plus forte raison, si nous remontons le cours du temps. Ce n’est pas seulement la langue latine, c’est le droit romain, c’est le droit canon, c’est la totalité de l’héritage enfin des institutions et des mœurs romaines qu’il faut connaître, et à fond, si l’on veut comprendre quoi que ce soit à l’histoire du moyen âge. Or, quel moyen d’y accéder sans le secours du latin ? « Depuis le jour où Clovis parut sur les bords de la Seine, dit à ce propos M. Frary, nous n’avons guère cessé de nous dépouiller de la tradition que les Latins, nos vainqueurs, nous avaient imposée. » Je pense que si M. Frary avait dit exactement, le contraire, il serait beaucoup plus près de la vérité de l’histoire. Autant que l’on puisse, en effet, hasarder de ces généralisations, toujours téméraires et toujours imparfaites, nous avons précisément travaillé, « depuis le jour où Clovis parut sur les bords de la Seine, » à reconquérir notre latinité sur nos envahisseurs germains. M. Frary dit au même endroit. : « De ce que notre civilisation est ou semble être d’origine gréco-latine, on en conclut qu’il est bon d’étudier la littérature gréco-latine… A ce compte, comme nous avons dans les veines plus de sang gaulois que de sang italien, il faudrait faire dans les programmes une large place à la connaissance des antiquités celtiques. » Mais il n’omet que de nous dire où il veut que nous prenions ses antiquités celtiques. Dans la langue française, en dépit du sang gaulois, on ne trouverait pas cent mots qui soient authentiquement du celte, et, pas plus que dans notre langue, l’influence celtique n’est reconnaissable dans l’histoire de notre civilisation. Nous sommes Latins, foncièrement, éminemment Latins, certainement plus Latins que les Espagnols, peut-être plus Latins que les Indiens eux-mêmes. Et le fussions-nous moins d’origine et de langue, nous le serions encore d’instinct et d’aspiration : notre histoire serait toujours celle d’une longue lutte soutenue sur le sol gaulois par l’élément latin contre le germanique ; et il serait enfin vrai que nous ne pouvons la comprendre qu’avec le secours du latin.

Ces raisons nous sont particulières : en voici de plus générales, et qui nous expliquent pourquoi, dans les pays germaniques eux-mêmes, en Allemagne ou en Angleterre, et jusqu’en Amérique, l’enseignement du latin continue d’occuper une si large place. C’est un côté de la question que M. Frary semble avoir et rangement négligé. Ne dirait-on pas à le lire que nous sommes le seul peuple au monde qui se soucie encore aujourd’hui des Scipions et des Gracques ? Nous nous attardons à contempler d’inutiles reliques ; on éleve nos enfans comme si tous les Français devaient être avocats, journalistes ou professeurs ; les lycées de la république sont toujours l’ancien collège des jésuites ; et pendant ce temps, l’Allemand nous devance, et l’Anglais nous dépasse ; leurs yeux se tournent vers l’avenir pour en deviner le secret ; ils sont déjà les ouvriers de la révolution dont nous ne savons nous préparer qu’à être les victimes. Mais la vérité, c’est qu’en attendant on apprend le latin dans les realschulen elles-mêmes de l’Allemagne ; le latin est la base de l’enseignement d’Harrow, de Rugby, d’Eton ; même on y fait jusqu’à des vers grecs ; et si l’on sait mieux le latin de l’autre côté du Rhin, c’est que l’on consacre plus de temps au latin dans les gymnases de Berlin que dans les lycées de Paris. Sans rappeler à ce propos que les antiquités de l’Allemagne et de l’Angleterre, comme les nôtres, sont en fait conservées dans des monumens latins, et indépendamment de l’utilité dont le latin peut être pour une connaissance vraiment scientifique du français et des autres langues romanes, on reconnaît donc aux classiques latins une valeur propre et absolue, qui manquerait, d’un commun avis, aux classiques anglais, allemands ou français. Ceux-ci ont leur valeur, qui est considérable, et l’on ne se fait faute, à l’occasion, de la célébrer, mais les autres en ont une autre, et pour être autre, elle n’est pas moindre, ni plus facile à suppléer.

En quoi consiste-t-elle ? C’est ici, je l’accorde à M. Frary, ce qu’il est assez malaisé de déterminer, mais non pas impossible. Il me semble bien, à la vérité, comme à lui, que, s’il fallait décidément opter, je serais fort capable de préférer Bossuet à Cicéron, Saint-Simon à Tacite, peut-être les Épitres de Voltaire aux Satires d’Horace, Lamartine à Properce, et Musset à Tibulle. On a pu dire d’Homère qu’il sommeillait quelque fois, on peut sans doute aussi le dire de Virgile, et surtout de Lucrèce. On ne saurait contester qu’il y ait bien de la pompe oratoire dans Tite Live, des lenteurs et des longueurs, ou encore bien de l’affectation et de la manière dans Salluste. Il vaut mieux ne pas rechercher ce qui manque à Lucain, à Sénèque, à Pline. Les Grecs, à ne considérer que la perfection de la forme et l’originalité du fond, seraient en apparence de bien meilleurs instituteurs du goût, plus purs, plus sûrs, plus difficiles à égaler, peut-être aussi moins dangereux à suivre. Le fait est pourtant qu’il n’en est rien, et M. Frary se presse trop de conclure. Il ne voit pas, pour lui, ce que les Latins ont de si propre à former l’esprit de la jeunesse, et, ne le voyant pas, il le nie ; supposé, pour ma part, que je ne le visse pas davantage, je l’admettrais tout de même. Je ne pourrais en effet le nier qu’en commençant par nier d’abord la renaissance elle-même. C’est la fréquentation et la familiarité des classiques latins qui a jadis émancipé l’esprit moderne de sa longue minorité. Ce sont les humanistes qui ont rompu le cercle où la scolastique avait six cents ans enfermé la pensée européenne. C’est ce que l’on a si justement appelé la latinisation générale de la culture qui a renouvelé l’histoire de l’Occident. Mais depuis lors, c’est à la source de l’antiquité que la pensée moderne est constamment retournée rajeunir son inspiration. Toutes les fois qu’elle a paru dévier de sa route, il a presque suffi, pour l’y ranimer, de la rappeler au respect de l’antiquité. Et je ne sais enfin si l’on ne pourrait prétendre que les esprits les plus originaux ont presque toujours été, depuis quatre ou cinq siècles tantôt, les plus familiers avec l’antiquité.

Faut-il essayer d’en dire les raisons ? Si l’éducation se propose d’abord de former des esprits sains, justes et droits, nulle discipline, pas même celle des mathématiques, ne vaut pour cet usage l’école des classiques latins, lisent leurs défauts, et nous les connaissons, mais ils n’ont pas celui de vouloir briller aux dépens du bon sens ; et peut-être ont-ils l’esprit court, mais, en revanche, ils l’ont lucide, ferme et modéré. Pour développer une idée, la suivre dans ses conséquences, la décomposer en ses parties, et, quand il faut la recomposer, n’y rien mêler qui lui soit, étranger, ils sont sans rivaux, même parmi les anciens. C’est que la raison domine en eux sur l’imagination, la tient en bride, ne lui permet que de rares et inoffensifs écarts. Aussi se sent-on avec eux en confiance et en sécurité. Ils ne sont point de ces guides hardis qui donnent le vertige à les suivre, ils vont d’un pas prudent et lent ; et je ne nie point que l’on aimât parfois aller plus vite, ni que le vertige ait son charme ; mais il s’agit de donner à l’esprit une allure qui se soutienne, et cette allure est justement la leur. Dans la fréquentation des classiques latins, l’esprit ne peut guère prendre que de bonnes habitudes, et nulle part il ne peut les prendre meilleures ou aussi bonnes. Dante est trop subtil, et d’ailleurs trop passionné ; Shakspeare est trop profond, souvent aussi trop obscur ; Goethe est trop savant et veut paraître trop original. Quant aux nôtres, c’est nous-mêmes ; les qualités qu’ils ont tous en commun, c’est aux Latins qu’ils les doivent ; et il nous faut comme eux les aller chercher à la source. Les classiques latins ont sur tous les autres une supériorité de bon sens et de raison qu’ils doivent à la nature elle-même de leur langue, la plus grave que les hommes aient jamais parlée, ou à la nature de leur génie national, ou à celle de leur formation historique, ou à toute autre circonstance encore. Mais ce qui toujours est certain, c’est que, si les Grecs ont inventé la logique des philosophes, les Latins sont et demeurent les maîtres de cette logique, moins subtile et plus utile, plus vulgaire, si l’on veut, qui est celle du sens commun et de la vie quotidienne.

Rendons la même justice à leur psychologie. D’une manière générale, selon le mot qui servira longtemps à les caractériser, si les classiques latins sont assurément moins anglais que Shakspeare ou moins français que Molière, ils sont en revanche plus humains. Grand avantage, pour demeurer les éducateurs de la première jeunesse ! Rien en eux de local, rien de très particulier, presque rien d’individuel. Dans une langue très générale, ils expriment les sentimens généraux qui sont ceux de l’humanité même. De très grands écrivains, parmi les modernes, allemands, anglais, français, italiens, des poètes surtout, ne sont pleinement intelligibles qu’à des hommes, à des hommes faits, et à des hommes qui aient traversé les mûmes expériences qu’eux-mêmes : Shelley, Henri Heine, Vigny. Plus grands encore, d’autres écrivains, des poètes dramatiques et des romanciers, ne sont cependant absolument compris, sentis, goûtés que de leurs nationaux : Racine, Calderon, Shakspeare. Les Latins, les vrais classiques latins, dans les genres les plus différens, Virgile ou Cicéron, Horace ou Tite Live, Térence ou César, sont immédiatement compris de tout homme qui pense. Ils sont cosmopolites, et de tous les temps comme de tous les lieux. Un philosophe pourrait dire qu’ils observent, qu’ils composent et qu’ils écrivent en dehors et au-dessus des catégories de l’espace et de la durée. D’une main facile, d’un trait sûr, ils tracent, pour ainsi parler, les contours psychologiques de cet homme universel dont l’âme, depuis eux, ira toujours se modifiant, se compliquant, s’enrichissant en mille manières, au gré de mille circonstances, mais ne cessera pourtant pas, dans son fonds, d’être elle-même. Pour ce motif ils sont simples, d’une simplicité qui subsiste jusque dans l’affectation de leur style, et d’une simplicité dont nous n’avons pas retrouvé le secret : autre raison encore pour qu’ils conviennent merveilleusement à l’éducation de la jeunesse, de enfant de quinze ans, mis au point de les lire, n’entendra peut-être pas toutes les finesses de leur rhétorique, mais il se retrouvera d’abord de plain-pied avec eux. Et, dans la connaissance de l’homme comme partout ailleurs, si c’est par degrés que l’on va du simple au complexe, les classiques latins en ont marqué le premier avec une précision, un bonheur, une force qui n’a pas été, ni sans doute ne sera dépassée.

Ce que je dis de leur psychologie, quelqu’un me fait observer que je puis le dire aussi de leur morale. Ils sont laïques : c’est ce qui les sauvera peut-être un jour de la proscription, si même ce n’est de quoi les rendre obligatoires. Bossuet, mal entendu, Voltaire, bien compris, peuvent former des fanatiques ; ni Cicéron ni Tite Live ne le peuvent, quand on le voudrait. Qui tirera jamais d’Horace une leçon d’intolérance ? et quel ombrage prendrait-on des superstitions de Virgile ? Voyez, au contraire, de nos grandes littératures modernes, si l’on commençait par retrancher toutes les œuvres expressément marquées d’un caractère confessionnel, comme les Provinciales et l’Histoire des variations, c’est, à peu près toute l’éloquence et une bonne part de l’histoire que l’on aurait sacrifiées. Si l’on poursuivait l’expérience, et que de ce reste, à son tour, on voulût effacer tous les endroits marqués au même signe, de l’Essai sur les mœurs ou de l’Emile toutes les attaques au christianisme, la prose moderne y fondrait tout entière. Les poètes eux-mêmes ne résisteraient pas : Dante et Tasse, Lope et Calderon, diversement catholiques, le sont autant que Milton est sans doute protestant. Ne serait-ce pas ici la moralité des classiques anciens et des Latins en particulier, moins subtils, plus graves que les Grecs ? C’est une question de savoir si l’on a fait depuis eux de grandes découvertes en morale ou, du moins, celles que l’on a faites, ce serait toute une affaire d’en expliquer la vraie nature. Mais, en tout cas, les leçons qu’ils donnent et les règles qu’ils enseignent, indépendantes, comme elles sont, de tout dogme, par cela même et par cela seul, conviennent à tout le monde, à l’école juive, au gymnase protestant, au collège catholique, ne peuvent pas plus inquiéter les consciences à Moscou qu’à Madrid, et forment ainsi la matière la mieux appropriée qu’il se puisse à l’éducation de la jeunesse. A cet avantage, des éducateurs plus sévères en pourraient joindre un autre, qui ne laisse pas d’avoir son prix. Si les Latins sont grossiers, souvent obscènes, indélicats en plaisanteries, c’est en latin d’abord ; et puis, il est facile de les « expurger, » parce qu’en effet, dans leur littérature, la femme n’occupe qu’une petite place. Il est évidemment moins facile « d’expurger’ Bajazet ou l’École des femmes, les romans de Prévost et ceux de Marivaux. Dans la plupart de nos littératures, tout ce qui n’est pas prédication, controverse ou histoire de parti roule à peu près uniquement sur les passions de L’amour ; et, sans nulle pruderie, il est permis de croire que d’autres sujets conviennent mieux à l’éducation de la jeunesse.

Parlerai-je maintenant de leurs qualités littéraires ? Dirai-je qu’ils sentent moins l’effort, et que, dans un monde plus étroit, ils se meuvent plus librement, avec plus d’aisance dans la force et plus de facilité dans la grâce ? que leurs facultés se maintiennent habituellement dans un état d’équilibre plus stable, et que leurs œuvres en sont mieux pondérées ? que dans une civilisation moins complexe et, en ce sens, moins artificielle, ils ont vécu plus près de la nature, d’une vie moins étendue, mais plus harmonieuse et, à ce titre, plus complète ? ou bien encore, qu’ayant placé moins haut leur idéal, et pour cette raison l’ayant presque toujours atteint, ils demeurent éternellement les témoins, les modèles et les maîtres de toutes les qualités qui s’apprennent comme de ions les défauts qui s’évitent ? Mais quand je ne le dirais pas, ou quand on leur disputerait ces qualités une à une, l’histoire serait toujours là. L’histoire et les services rendus, qui nous obligeraient à reconnaître en eux une vertu qui ne se trouve qu’en eux. Même chez, les Grecs, en effet, on l’y chercherait vainement. C’est le secret, pour le dire en passant, de la préférence éminente que les éducateurs modernes ont toujours aux Latins sur les Grecs. Pour savoir le grec aussi bien ou beaucoup mieux que nous ne savons le latin, il est possible qu’il suffit d’y donner la moitié moins de temps, en raison de sa conformité plus grande, selon le mot d’Henri Estienne, avec notre vulgaire français. Mais ce ne serait pas la même chose, et ni le profit général n’en serait aussi certain, ni l’utilité pratique aussi réelle. Qui donc a dit des Grecs, et à bon droit, qu’ils n’avaient pas véritablement connu l’homme, mais seulement le Grec et le barbare ? J’oserais ajouter que, dans leurs petites cités fermées, et avec leur émulation d’enchérir les uns sur les autres, les Grecs sont de bonne heure devenus des virtuoses en leur propre langue : — je ne veux pas dire des sophistes.

On peut tirer de là des conséquences, et celle-ci entre autres : que ces littératures étrangères elles-mêmes qu’on y veut substituer ne sont pleinement intelligibles qu’à la lumière du latin. M. Frary, repassant en esprit l’histoire de la nôtre, se demande quelque part si le « sauvageon, sans cette greffe antique, n’eût pas donné des fruits plus beaux et plus variés, plus siens à coup sûr, » et il n’est pas le premier qui se soit posé cette question. Redisons donc une fois encore que la littérature du moyen âge avait depuis longtemps accompli le nombre de ses jours lorsque commença de briller l’aurore de la renaissance, et que l’on ne voit pas comment, sans le secours des modèles antiques, les arts et les lettres modernes eussent pu se tirer de l’ornière où ils demeuraient embourbés. Si Boileau, dans son Art poétique, a été vraiment et cruellement injuste pour quelqu’un, ce n’est pas pour nos anciens poètes, qu’au surplus il ne connaissait pas, c’est pour Ronsard et c’est pour la pléiade. Voilà les maîtres et les guides, ceux à qui l’on peut bien refuser du génie, comme ceux dont il est bien permis d’admirer modérément les œuvres, mais à qui du moins on ne saurait refuser l’honneur, en la menant à l’école des anciens, d’avoir indiqué le but à la poésie française et, avec le but, les moyens de l’atteindre. Ce qui est vrai de la France ne l’est pas moins de l’Italie ; à peine ai-je besoin de le dire. Pour l’Angleterre, c’est sans doute assez de rappeler ce que doivent à l’antiquité, directement ou indirectement, par l’intermédiaire de la France et celui de l’Italie, de Boccace et de Pétrarque, des Essais de Montaigne et du Plutarque d’Amyot, non-seulement les prédécesseurs, les contemporains, les successeurs de Shakspeare, mais Shakspeare lui-même. Et quant à l’Allemagne, apprendrons-nous à M. Frary qu’en vain ses érudits vantent les noms ignorés de Grimmelshausen et d’Hoffmannswaldau, sa littérature ne date que du jour où Lessing, Herder et Goethe ont renouvelé sur le sol germain le sens longtemps perverti de l’antique ? Toutes les grandes littératures de l’Europe moderne peuvent se diviser grossièrement en deux parts : l’une, si nationale, si particulièrement italienne ou française, anglaise ou allemande, que les nationaux la peuvent seules goûter, ou avec eux quelques poètes, quelques érudits, quelques critiques ; et l’autre, générale, qui comme telle ne se comprend peut-être, et certainement ne s’apprécie qu’au moyen et comme au travers de cette culture latine dont effectivement elle procède.

Et vainement dira-t-on avec M. Frary qu’il est inutile de connaître Euripide « pour goûter l’exquise harmonie des vers de Racine, » ou que Boileau est assez « pédant sans qu’on l’accompagne d’un commentaire perpétuel tiré de Juvénal et d’Horace. » Supposé que Boileau soit en effet pédant, si M. Frary s’en aperçoit, c’est qu’il connaît lui-même son Horace : et, pour « l’exquise harmonie » des vers de Racine, ceux-là seuls en réalité la goûtent, ne nous y trompons pas, dont l’éducation classique a formé l’oreille et l’esprit. Je le sais ; le « peuple » passe aujourd’hui pour bon juge de l’ironie de Pascal et de la sensibilité de Racine, de l’éloquence de Bossuet et du comique de Molière, de l’esprit de Voltaire et de la noblesse de Lamartine : on le lui dit du moins, et il le croit sans doute, La preuve pourtant qu’il ne t’est point, c’est que l’éloquence du plus grand des orateurs n’a jamais différé pour lui de celle d’un tribun de carrefour, et qu’aux inepties qui nous font pleurer de désespoir, il rit d’aussi bon cœur qu’aux meilleures plaisanteries de Molière. II applaudit aussi aux tragédies de Racine, mais où il pleure, comme il dit, toutes les larmes de son corps, croyez-vous, si vous le connaissez, que ce soit à Phèdre ou plutôt aux Deux Orphelines ? Et nous, si nous distinguons, si nous mettons une différence dans la qualité de nos plaisirs, si nous rougissons d’avoir goûté les uns, si nous nous savons gré d’être capables des autres, nous le devons, sans le savoir peut-être, uniquement au bien fait de notre éducation classique, aux leçons de la Grèce et de Rome. C’est à peu près ainsi que dans l’évanouissement lent des anciennes croyances, nous pouvons cependant continuer d’être gens de bien, grâce à ce que ces croyances ont jadis insinué, dans le sang d’où nous venons, de moralité secrète et de vertu latente. Tout un passé vit toujours en nous, dont nous n’avons pas conscience, que nous raillons même ou que nous insultons parfois, mais que cependant nous ne réussissons pas à détruire en nous ; et heureusement, car c’est peut-être le meilleur de nous. Mais savoir distinguer entre ses plaisirs, vous êtes-vous demandé quelquefois ce que c’est ? Ce n’est pas seulement toute la critique, c’est tout le sentiment littéraire ; il se pourrait que ce fût encore toute la culture et toute l’éducation.

Aussi longtemps donc que l’éducation n’aura pas pour objet d’anticiper inutilement sur une expérience de la vie que la vie peut seule nous donner, mais de nous préparer à profiter de cette expérience, lorsque la vie nous l’imposera, les langues anciennes, et le latin particulièrement, devront demeurer la base même de l’éducation. Car, d’une part, le temps que l’on prétend qu’elles prennent, il n’y a pas d’autre moyen de le mieux employer, puisque les études que l’on y voudrait substituer, celle de l’histoire ou celle des langues étrangères, ne peuvent porter leurs fruits qu’à la condition de tomber elles-mêmes dans un terrain que peut seul préparer le latin. Mais, d’autre part, et conséquemment, il importe assez peu qu’une fois entrés dans la vie réelle nous relisions rarement ou jamais les Géorgiques ou les Verrines, puisqu’il ne s’agissait par elles que de préparer le terrain, ou de l’occuper en attendant qu’il fût capable d’une autre culture. C’est ce qu’oublie M. Frary, quand il triomphe comme d’une contradiction d’entendre ceux-ci qui plaident l’utilité des études latines, — pour la connaissance pratique du français, par exemple, — et ceux-là qui fondent la noblesse de ces études sur leur inutilité même. Il n’y a pas contradiction ici ; et il est vrai que ces études sont utiles, et il est également vrai qu’elles sont inutiles. Elles sont inutiles, en ce sens qu’elles ne sauraient mener personne à la fortune, mais elles sont utiles en ce sens qu’elles assouplissent, qu’elles élargissent, qu’elles élèvent l’esprit ; ou encore, si l’on aime mieux, elles ne sont inutiles qu’autant que l’éducation est connue comme apprentissage de la vie pratique, et le collège comme l’antichambre du comptoir ou de l’usine. Et c’est bien une manière de les concevoir, je ne dis pas le contraire, mais je demande alors ce qu’est devenu cet « enseignement secondaire élevé » que l’on nous promettait ? cet enseignement « plus conforme aux besoins d’une société nouvelle, » mais cependant « toujours littéraire ? » tout ce que l’on prétendait enfin conserver, et que l’on se trouve avoir sacrifié du même coup que l’on sacrifiait le latin ; — si peut-être on ne s’en prend au latin justement pour atteindre et renverser sous son nom quelque chose d’autre que lui-même et de plus important.

Quelles sont, en effet, ces nécessités si pressantes, au nom desquelles on demande à bref délai le bouleversement du système de notre enseignement secondaire ? J’entends bien que l’on me parle d’évolution économique, d’intérêt social, de professions productives et de professions improductives, quoi encore ? mais qu’y a-t-il sous ces grands mots, et de quelle réalité sont-ils non pas tant l’expression peut-être que le déguisement inoffensif ou la parure décente ? Tout est dans tout, sans doute, et la question de l’éducation touche à bien d’autres. Un illustre savant n’a-t-il pas établi que la grandeur politique et la prospérité commerciale de l’Angleterre dépendaient étroitement du nombre de vieilles filles que la cherté du mariage y entretient dans le célibat ? On peut donc bien prétendre que si le budget de la France, depuis quelques années, se solde en déficit, la faute en est aux programmes de l’enseignement secondaire ; on peut imputer à Virgile les maux de la crise agricole ou à Thucydide la décadence de la marine marchande ; on peut accuser le baccalauréat de préparer moins d’administrateurs pour les droits réunis que de recrues pour le socialisme. C’est seulement un jeu d’esprit dont il ne faut pas abuser. Dans une société moderne, organisme complexe, formé de tant de pièces, jointes entre elles par des ressorts si nombreux et si délicats, rien n’est plus arbitraire que de vouloir assigner un effet déterminé à une cause déterminée, parce qu’au fond il n’en est pas un qui ne soit le produit, ou la rencontre, si je puis ainsi dire, d’une infinité de causes. En veut-on voir un exemple ? Si le latin, dît M. Frary, n’était pas l’unique base de notre enseignement secondaire, il y aurait moins de bacheliers, et s’il y avait moins de bacheliers, il y aurait moins de fonctionnaires d’une part, et moins de déclassés de l’autre. Je n’en sais rien du tout, ni moi, ni M. Frary, ni personne. Quel que soit le programme des examens qu’il convienne à l’Etat de placer à l’entrée des carrières publiques, il y aura toujours en France plus de concurrens que de places : mais dans l’examen du baccalauréat si l’on substitue le bas breton ou le madécasse au latin, pourquoi veut-on que le nombre des bacheliers en soit diminué ? M. Frary, dans son livre, commet perpétuellement le sophisme que l’école appelle casus pro non causa ; et, comme aucun de ses mérites réels n’a contribué davantage à faire le succès de sa Question du latin, il n’était pas superflu de noter que c’en est le principal défaut. Après cela, c’est aussi bien ce qui nous dispense d’insister davantage. De tous les raisonnemens par où M. Frary s’efforce de lier à la suppression du latin nombre de conséquences qui n’ont que des rapports extrêmement éloignés avec elle, il n’en est heureusement pas un qui ne pèche gravement en quelque endroit. L’incorrection de ses déductions en tempère à tout coup la hardiesse.

Au fond et en réalité, ce que l’on attaque dans l’enseignement secondaire classique, — je veux bien le dire à M. Frary, — ce qu’il y attaque lui-même, sans le vouloir ou sans le voir, ce n’est ni ceci, ni cela, mais essentiellement ce que cet enseignement, tel qu’il est, a, dans sa nature et dans sa constitution, de nécessairement aristocratique. C’est une supériorité que de savoir le latin ou de l’avoir appris, si peu d’ailleurs que l’on en retienne, une supériorité certaine, pour toutes les raisons que nous avons dites, et une supériorité d’autant plus importune qu’elle se fait sentir sans qu’on le veuille. On peut relever à ce sujet, dans le livre de M. Frary, quelques phrases tristement instructives : « Il est temps de précipiter les inutiles du sommet où la révolution française les a laissés, mais où l’évolution économique du XIXe siècle doit enfin les atteindre… A-t-on le droit d’employer l’argent des contribuables laborieux à faire des parasites et des déclassés ? .. N’est-ce pas une injustice envers le commerce et l’industrie que d’écrémer la jeunesse au profit du barreau et de la bureaucratie ? .. Nous avons, par nos lois comme par nos mœurs, maintenu la fausse hiérarchie de l’ancien régime… Il est temps de remettre les gens à leur place, de glorifier le travail fécond, d’apprendre à la jeunesse que l’aristocratie des arts libéraux n’est plus de notre siècle. » Voilà les vrais griefs de la démocratie contre l’éducation classique ; et si, par hypothèse, au lieu du latin, c’était le tamoul ou le tartare mandchou qui en formât la base, vous voyez sans difficulté qu’il n’y aurait pas à changer un seul mot dans une seule de ces phrases. Mais il est vrai que le latin ne peut qu’entretenir, nous avons dit pourquoi, l’enseignement secondaire dans ses habitudes aristocratiques, et c’est aussi pourquoi l’on s’attaque au latin d’abord. De telle sorte que M. Frary dépense tant d’ardeur et même d’éloquence à démontrer la « stérilité » des études latines, c’est qu’il a lui-même conscience autant que personne de leur « fécondité. » C’est parce qu’il sait parfaitement qu’il y va de tout autre chose que « de casser laborieusement des noix vides, » ou de « tourner la meule pour ne produire que du son, » qu’il s’évertue en mille manières à prouver la justesse de ces comparaisons. Et pour tout dire d’un mot, il aurait fait moins d’efforts contre la « routine » s’il ne s’avouait intérieurement tout ce que la routine a de titres et d’autorité légitime sous le nom de « tradition. »

Nous touchons ici le fond de la question, en même temps que l’une des principales différences, la principale peut-être, de l’esprit aristocratique et du démocratique. L’esprit d’aristocratie tend effectivement à continuer, perpétuer, consacrer d’âge en âge les inégalités naturelles ou acquises, souvent importunes, odieuses même parfois aux individus, presque toujours utiles à la conservation et au bien de la famille, de la nation, de la race, de l’espèce. Mais, réciproquement, l’esprit démocratique, de son côté, semble tendre à replacer chaque génération qui vient à la lumière dans un état chimérique d’égalité native où les intérêts supérieurs de l’espèce, de la race, de la nation et de la famille s’effacent ou s’anéantissent devant le droit de l’individu. Autant donc il importe à l’esprit aristocratique d’entretenir le respect des traditions, et, au besoin, de les créer pour les imposer au respect, autant il importe au démocratique de les renverser à mesure et avant qu’elles aient le temps de se consolider. Ce qui paraît injuste à la démocratie, ce n’est pas qu’il y ait des millionnaires, — elle s’en accommode aussi bien que l’aristocratie, — c’est qu’il y ait des fils de millionnaires et qu’ils aient sur les autres, dès en entrant dans la vie, la supériorité de leurs millions. Ce qui paraît injuste à la démocratie, ce n’est pas qu’il y ait des distinctions entre les hommes, — tournez plutôt vos yeux du côté de l’Amérique, — c’est que ces distinctions s’héritent, et ainsi constituent un avantage à celui qui les trouve dans son berceau. Ce qui paraît injuste enfin à la démocratie, ce n’est pas qu’il y ait des hommes cultivés, c’est qu’une certaine culture en fasse les successeurs d’un long passé, et que, grâce à eux, ce passé continue de vivre dans le présent. L’idéal actuel de nos démocraties serait que ni le nom, ni la fortune, ni l’éducation, ni la culture, ni quoi que ce soit enfin ne se transmit d’un homme à un autre homme, du père à son fils, des ancêtres à leurs neveux, d’un maître à ses élèves, et qu’ainsi chaque génération qui entre dans la vie eût sa destinée tout entière à refaire. On en veut aux traditions de ce qu’elles sont les traditions, comme à l’antiquité d’être l’antiquité, parce que le temps, qui fait l’antiquité comme les traditions, est presque la seule chose dont la démocratie soit bien obligée de s’avouer qu’elle ne dispose pas.

Dieu garde la durée et nous laisse l’espace,
Nous pouvons sur la terre avoir toute la place…
……..
Mais nous ne prendrons pas demain à l’Éternel ;

et encore moins lui reprendrons-nous hier.

On oublie seulement, dans cette guerre aux traditions, que l’humanité, selon le beau mot du philosophe, se compose en réalité de plus de morts que de vivans ; que la solidarité des générations à travers les âges de l’histoire est le lien même des sociétés, si peut-être elle n’en est la cause ; et que la civilisation ne diffère de la barbarie par rien tant que par l’étendue, la nature et l’antiquité des traditions qu’elle représente et qu’elle continue. Oui, sans doute. il est vrai, la culture et l’éducation ne peuvent avoir d’autre objet que d’entretenir le respect, l’amour même, si l’on veut, et l’amour aveugle de ces traditions ; mais il faut bien faire attention qu’en dehors de ces traditions ou de ces préjugés, s’il peut encore se former des compagnies d’assurances ou des syndicats d’intérêts, il n’y a plus, il n’y a pas, il n’y a jamais eu de société. Car les sociétés n’existent qu’autant que les hommes mettent en commun quelque chose de plus que leurs besoins physiologiques, dont les besoins industriels ou commerciaux ne sont au total que le prolongement ; et ce quelque chose de plus, de quelque nom que l’on le nomme, — religion, idéal, patrie, gloire, honneur, plaisir même, — c’est tout ce qui s’enveloppe sous le nom de traditions. C’est autour d’une tradition que se sont groupés et formés les hommes en corps de nations ; ce sont leurs traditions qui empêchent les peuples, à chaque moment de leur vie collective, de se désagréger pour se disperser en poussière ; c’est le prix qu’ils attachent à leurs traditions qui est pour eux le seul gage d’avenir et leur unique promesse de durée. Bien loin donc d’en affaiblir la force ou le prestige, entretenons-en plutôt le culte, et, s’il le faut, jusqu’aux préjugés. Tous les maux, en effet, sont moindres pour un peuple que la perte de ses traditions. Et, quant aux individus, c’est vraiment alors que l’existence ne vaudrait pas la peine d’être vécue, si elle était enfermée tout entière entre l’instant de la mort et celui de la naissance, n’ayant de raison d’être, d’objet et de fin qu’elle-même.

Ces considérations, qu’il serait trop facile de développer à l’infini, ne paraîtront, je l’espère, déplacées ni oiseuses à aucun des lecteurs du livre de M. Frary. En effet, c’est son sujet même, et peu importe qu’il ait essayé de poser autrement la question, c’est ainsi qu’elle doit être posée, parce que c’est ainsi qu’en réalité elle se pose d’elle-même. Il s’agît de savoir si la meilleure préparation de l’avenir est l’ignorance ou le mépris du passé ; voilà tout le problème de l’éducation, et voilà la Question du latin. Après avoir détruit en France toutes les autres aristocraties, croît-on qu’il soit urgent de détruire à son tour celle de l’intelligence ? On le peut ; elle n’a rien en soi de plus respectable que les autres, ou de plus légitime ; et, à l’homme d’état qui voudra s’illustrer dans cette glorieuse entreprise, le livre de M. Frary en offre d’assez bons moyens. Il n’y a pas de doute qu’à défaut de tous ceux que l’on s’en est promis, celui-ci soit le premier effet du bouleversement de l’enseignement classique et de la suppression du latin. Mais si l’on pense, au contraire, que les démocraties, dans le siècle où nous sommes, tendent assez d’elles-mêmes et sans qu’on les y aide, à établir sur terre le règne de la médiocrité ; que la destruction de toutes les autres est justement une raison de favoriser d’autant la seule aristocratie qui nous reste ; et qu’une éducation fondée tout entière sur le culte des traditions en est le meilleur et le plus sûr moyen, on se gardera de commettre la prodigieuse maladresse que réclament d’imprudens novateurs. Et la démocratie nous en remerciera un jour, parce que l’homme, ni surtout les sociétés, ne vivent uniquement de produits manufacturés, parce qu’une civilisation purement industrielle et scientifique ne serait en réalité qu’une barbarie plus affreuse que l’ancienne, et parce qu’enfin nous lui aurons conservé tout ce qui fera, dans l’avenir comme dans le passé, le seul prix de la vie. — Tout cela, dira-t-on peut-être, dans la question du latin ? — Oui bien ; puisque M. Frary l’y a mis, et que nous ne pouvions utilement lui répondre qu’en le suivant lui-même sur le terrain où il s’était placé.


FERDINAND BRUNETIERE.