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Revue des Deux Mondes3e période, tome 38 (p. 203-215).

La controverse est un élément essentiel de la vie humaine : Mandum tradidit disputationi eorum ; que deviendrait ce pauvre monde si l’on ne se disputait plus ? Assurément, il est des disputes utiles, fécondes en heureux résultats. Après que les fous ont échangé force argumens absurdes et force injures souvent grossières, il arrive an sage qui conclut, et grâce à lui l’humanité se trouve en possession d’une vérité nouvelle. On a dit que la raison parfaite supporte en paix la déraison d’autrui ; on aurait pu ajouter qu’elle en fait quelquefois son profit. En revanche, il est des querelles parement oiseuses, absolument inutiles, querelles de cordeliers ou d’Allemands, qui ressemblent, comme le disait Voltaire, « à des ballons remplis de vent que les combattans se renvoient ; les vessies crèvent, l’air en sort, il ne reste rien. » Le malheur est plus grand encore quand ces querelles inutiles, si vaines qu’elles soient, sont de nature à échauffer la bile et le sang, à enflammer les esprits, à allumer des passions dangereuses. Nous craignons bien qu’il ne faille mettre au nombre des controverses à la fois oiseuses et dangereuses celle qui depuis quelque temps a fait couler des flots d’encre en Allemagne et causé une vive émotion dans u cette ville de l’intelligence » qui s’appelle Berlin.

Le feu couvait silencieusement sous la cendre ; c’est à un prédicateur de la cour de Prusse que revient l’honneur de l’avoir fait éclater. M. Adolphe Stocker n’est pas un homme ordinaire ; tout le monde rend justice à son mérite, à l’énergie de son caractère et de ses convictions. Ses sermons attirent la foule, sa parole a de l’autorité ; peut-être a-t-il plus de véhémence que d’onction, on ne se refait pas. Ce prédicateur est un humanitaire, un philanthrope ; il se fait fort de résoudre par l’Évangile la question sociale, il a fondé l’association ou la secte des socialistes chrétiens. Le zèle de la maison du Seigneur le dévore ; mais pourquoi faut-il que le zèle le plus pur soit quelquefois indiscret ? pourquoi faut-il que M. Stocker, haranguant un soir une nombreuse assemblée, se soit avisé de remarquer qu’il y a 45,000 juifs à Berlin et de s’écrier : « En vérité, c’est trop, das ist zu viel ? » Ce mot malencontreux a déchaîné les tempêtes et donné le signal d’une effroyable guerre de plume. Les brochures succèdent aux brochures ; les ardens réquisitoires ont provoqué de vives répliques, suivies de dupliques et de tripliques, et les invectives se croisent dans l’air. Tout le monde s’en mêle, pasteurs, journalistes, chansonniers, auteurs dramatiques, et jusqu’à de graves historiens, qui ont trouvé bonne cette occasion de compromettre leur gravité. Depuis que l’empire germanique est fondé, il y a toujours eu en Allemagne un accusé, un bouc émissaire, à qui on impute tous les malheurs et qu’on charge de malédictions. Le bouc émissaire fut d’abord le catholique ; le catholique a été remplacé par le socialiste ; aujourd’hui c’est le juif qui est assis sur la sellette. Il est dénoncé comme l’ennemi héréditaire de l’Allemagne, comme la cause de tous ses maux, comme le chancre qui la ronge, comme le termite qui la mine par le pied. — Le péril social, disent les uns, c’est le juif. — Le juif, dit M. de Treitschke, est notre malheur. — Le juif, s’écrie M. Ströcker, met en danger la civilisation germano-chrétienne. « il y a 45,000 juifs à Berlin, et c’est trop ; das ist zu viel. »

M. Stöcker, qui est un homme lettré, a sûrement lu une fois dans sa vie Tristram Shandy. Plût au ciel qu’il l’eût relu avant de laisser échapper le propos malheureux qui a produit de si grandes conséquences ! L’oncle Tobie, ce brave militaire qui avait reçu une blessure dans l’aine au siège de Namur, était aussi philanthrope que M. Stocker. A la vérité, il ne se piquait pas d’abolir le paupérisme, il n’avait pas inventé le socialisme chrétien, mais il avait sucé avec le lait l’amour des faibles et des petits, il voulait du bien à toutes les créatures, et s’il en faut croire son biographe, il n’éprouva dans toute sa vie qu’un mouvement de colère. Un jour, pendant son dîner, une mouche importune et acariâtre, qui ne connaissait pas son monde, s’avisa de lui chercher chicane ; elle bourdonnait sans cesse autour de sa tête, se posait sur son front ou sur son nez, l’agaçant, l’irritant et se dérobant à toutes ses poursuites. Il réussit enfin à la saisir, et sa colère tomba comme par enchantement. Heureux de sentir sa prisonnière dans sa main, il n’eut garde de la tuer ; mais ayant ouvert la fenêtre, il lui donna la volée en lui disant : « Pauvre bête, le monde est assez grand pour nous contenir tous les deux. » M. Stöcker n’a ni l’humeur ni le tempérament de l’oncle Tobie, il n’est pas tendre pour les insectes qui bourdonnent autour de lui ; il ne juge pas que le monde soit assez grand pour contenir à la fois un prédicateur de la cour et les enfans d’Israël. Assurément, on ne peut le soupçonner de vouloir exterminer toutes les mouches ; il se contenterait volontiers de leur couper les ailes et peut-être autre chose encore. — « Il y a 45,000 juifs à Berlin, et c’est trop. » — Si nous étions prédicateur de la cour, nous n’aimerions pas à prendre ce mot pour texte d’un de nos sermons. Si irréprochables que fussent nos intentions, nous aurions peur d’être mal compris, car il y a beaucoup de gens sujets à mal comprendre. Henri Heine disait autrefois : « Le judaïsme n’est pas une religion, le judaïsme est un malheur. » Grâce à Dieu, cela n’est plus vrai ; mais il importe que les prédicateurs s’observent beaucoup dans leur langage, autrement ils mettraient à l’aise les intolérans, et certains accidens déplorables pourraient se répéter. Malheur à qui sème le vent ! si la tempête éclate, c’est à lui qu’on s’en prendra.

On a peine à comprendre en France qu’il y ait en Allemagne une question des juifs, et que cette question puisse échauffer les cerveaux les plus sains, fournir matière à de virulentes polémiques. Que le ciel soit béni ! il y a en France beaucoup de choses qui ont été réglées à jamais et qu’on chercherait vainement à remettre en discussion. Si Shylock revenait au monde, il pourrait se passer de nous démontrer que les juifs ont, comme les chrétiens, des yeux, des mains, des sens, des passions, un corps et une âme, qu’ils rient quand on les chatouille, qu’ils saignent quand on les blesse, et que, comme les chrétiens, ils se vengent de celui qui les insulte ou les maltraite. Nous savions cela depuis longtemps, et depuis longtemps aussi nous savons que les lois sont pour tout le monde, qu’il n’est pas besoin de croire à la divinité du Christ pour être protégé par elles. Il en va autrement en Allemagne. L’émancipation d’Israël est pour nos voisins un événement de date récente et une réforme de provenance étrangère. La révolution de 1789 avait émancipé les juifs français ; le conquérant qui fut son héritier émancipa les juifs allemands ; après la chute du colosse, ils furent privés de leurs droits, réduits à leur antique servitude, dans laquelle ils gémirent jusqu’en 1848. Pendant longtemps, les exemples que donnait la France furent perdus. L’un des premiers actes de la monarchie de juillet fut de supprimer de la charte l’article qui reconnaissait une religion d’état, d’assimiler la synagogue à l’église et au temple, et de lui faire sa part dans le budget. A la même époque, quelqu’un proposa au sénat de Francfort de concéder aux Israélites non les droits politiques, mais tout au moins l’égalité civile et la pleine liberté du mariage ; sur quatre-vingt-dix sénateurs, il s’en trouva soixante pour rejeter cette compromettante innovation. En ce temps, on eût vainement cherché dans la florissante cité de Francfort un cercle littéraire ou artistique, une société savante, un casino, un lieu de réunion dont l’entrée ne fût interdite aux juifs. « A Francfort, écrivait Börne quelques années auparavant, le nom de juif est l’accompagnement inévitable et fastidieux de tous les incidens, de tous les cancans, de toutes les conversations, de tous les plaisirs et de tous les désagrémens de la vie sociale. Si un négociant juif suspend ses paiemens, les tribunaux ont soin de nous avertir que c’est une maison juive qui vient d’être mise en faillite. Si un juif est médecin ou avocat, il est désigné dans le calendrier d’état sous le nom de médecin ou d’avocat de nationalité Israélite. Si un juif commet une escroquerie, on dit : Il fallait s’y attendre, c’était un juif. Si un juif se distingue par son mérite et ses talens, on dit : Laissez donc, ce n’en est pas moins un juif. Lorsqu’un juif naît ou meurt, les feuilles locales insèrent la nouvelle dans une colonne spéciale, et d’épaisses murailles d’encre séparent les berceaux et les cercueils juifs des cercueils et des berceaux chrétiens. »

On pourrait croire que depuis que l’Allemagne a réalisé ses rêves de grandeur et d’unité, depuis qu’elle est devenue un vaste et redoutable empire, elle a adopté une manière de penser vraiment impériale, et qu’en jetant aux orties ses vieilles institutions, elle y a jeté aussi ses préjugés d’autrefois. Ne convient-il pas aux puissans d’avoir l’esprit libre et aux géans de regarder les choses de haut ? Mais il arrive quelquefois que les grands succès, au lieu d’épanouir les cœurs, les resserrent et les racornissent. Un éminent écrivain, le docteur Graetz, auteur d’une éloquente et volumineuse Histoire des Juifs qui est un véritable monument, s’est permis de remarquer que lorsque les Français eurent brisé leurs chaînes, leur colère se tourna contre les puissans, et qu’après les guerres d’indépendance, les Allemands ne crurent pouvoir mieux faire pour célébrer leur triomphe que de s’attaquer à ceux qui étaient alors les faibles d’entre les faibles, au rebut de la fortune et des humains, aux enfans d’Israël ; ils se donnèrent le plaisir de piétiner sur cette poussière [1]. Comme les guerres d’indépendance, les récentes victoires des Allemands ont eu pour effet de réveiller chez eux la teutomanie, ce que M. Graetz appelle die christliche Deutschthümelei. Le teutomane est un être essentiellement défiant, ombrageux, chicaneur, brouillon et soupçonneux ; au lieu de jouir orgueilleusement de ses prospérités, il voit partout des embûches dressées contre lui, de noirs complots ourdis contre son bonheur, de mortels ennemis occupés à conspirer sa perte. Il mourrait d’ennui s’il ne nourrissait dans le fond de son cœur une bonne petite haine toujours affamée, toujours inassouvie, à laquelle chaque matin il fait manger un Russe, un Velche, un pape ou un juif. Faut-il ajouter que le teutomane est le moins libéral des hommes ? Le libéralisme consiste à croire que la liberté a des vertus secrètes, que seule elle peut guérir les maux qu’elle cause, et que le premier devoir d’un gouvernement fort est de respecter les droits des minorités. Le teutomane ne croit qu’à la vertu des décrets, du pouvoir discrétionnaire, des mesures de salut public, des lois d’exception, et les minorités ne lui paraissent dignes d’aucun égard ; il leur fait sentir cruellement la pesanteur de son poing, aussi lourd que le marteau du dieu Thor ou que l’épée d’Hermann, roi des Chérusques et vainqueur de Varus. Qu’il s’appelle M. Stöcker, prédicateur de la cour, ou M. de Treitschke, professeur à l’université de Berlin, membre du Reichstag, ex-libéral en rupture de ban, le teutomane estime qu’il n’y a de place dans ce monde que pour l’empire germanique, que les mouches doivent aller chercher leur vie ailleurs. Le teutomane les a comptées, il y en a quarante-cinq mille à Berlin, près de cinq cent mille dans toute l’Allemagne, et décidément c’est trop : das ist zu viel.

Parmi les griefs qu’ont les teutomanes contre les juifs, il en est qu’ils proclament d’une voix retentissante, il en est d’autres sur lesquels ils glissent plus légèrement ; dans toute querelle il y a les raisons qu’on dit et celles qu’on ne dit pas. Ce qu’on reproche tout d’abord à la race maudite, c’est l’ardeur effrénée et l’habileté coupable qu’elle déploie dans toutes ses entreprises, c’est son infatigable activité associée à l’esprit d’intrigue, c’est l’ambition qui la pousse à ne se mêler que des grandes affaires et le mépris qu’elle témoigne pour les petits métiers. On se plaint, avec amertume, qu’elle laisse à d’autres tous les travaux manuels. Elle a peu de goût pour l’agriculture, et quand elle acquiert de grands domaines, c’est qu’elle a en vue quelque audacieuse spéculation. Elle a peu de goût aussi pour l’industrie, et lorsque par hasard elle fonde une fabrique, elle choisit ses inspecteurs et ses comptables parmi ses coreligionnaires, elle confie aux chrétiens tous les emplois subalternes. L’opulent israélite a des domestiques chrétiens, un cocher chrétien, un cuisinier chrétien, de même qu’il charge les chrétiens de lui bâtir sa maison, de la meubler, de lui fabriquer sa voiture, de lui fournir tout ce qui est nécessaire aux commodités de sa vie [2]. On pardonnerait encore aux juifs d’accaparer dans leurs mains prenantes et crochues le commerce et la haute banque ; mais ils ne bornent pas là leurs ambitions, ils aspirent à s’emparer de toutes les fonctions importantes, ils ont juré de gouverner un jour la société et l’état, et ce qui le prouve, c’est le soin tout particulier qu’ils prennent de l’éducation de leurs enfans. M. Stöcker nous apprend, en se signant d’effroi, que les gymnases de Berlin renferment 4,764 élèves appartenant à la confession luthérienne ou réformée et 1,488 israélites. Il s’ensuit qu’Israël, qui n’est que le 5 pour 100 de la population, fournit aux écoles supérieures près du tiers de la jeunesse qui les fréquente. Ces chiffres éloquens témoignent clairement des ambitions dont il est dévoré, de son désir de dominer, de s’imposer, de conquérir partout les premières places et de reléguer dans les emplois humbles les chrétiens, qu’il fera servir à son bien-être. Le rêve des juifs, s’écrient d’un commun accord les pamphlétaires qui les ont pris à partie, est de former une aristocratie intellectuelle et financière, dominant le monde par la science comme par l’argent, et gouvernant l’opinion publique par la presse, qu’ils ont déjà attirée presque tout entière dans leur dépendance et dont ils disposent à leur gré. L’un de ces pamphlétaires, qu’anime l’esprit prophétique, nous assure qu’avant que dix ans se soient écoulés, tous les directeurs de journaux appartiendront à la race des circoncis et que tous les gratte-papier incirconcis seront à leur solde. Cette assertion nous semble un peu exagérée ; mais s’il était vrai que tous les journaux sans exception fussent condamnés à tomber fatalement et à bref délai dans les mains des juifs, s’il était certain qu’avant peu ces gens qui ne fabriquent ni voitures, ni machines, ni charrues, seront les souverains fabricateurs de l’opinion publique, il nous semble que MM. Stöcker et de Treitschke devraient s’en prendre aux chrétiens. — Vous voulez acheter ma conscience et ma plume, s’écriait avec indignation un journaliste à qui un ministre adressait certaines propositions qui ne se font jamais qu’à huis clos. — C’est bien mon idée, répondit le ministre, mais voyez toute l’estime que je fais de vous, votre prix sera le mien ; combien vous faut-il ? — On assure que le journaliste sauva son honneur en demandant beaucoup. Les prédicateurs de la cour et les teutomanes, qui reprochent aux juifs de vouloir acheter l’Allemagne, feraient bien de rentrer en eux-mêmes et de se dire qu’on n’achète que ce qui est à vendre.

Oui, nous en convenons, disent les teutomanes, l’Allemagne est malade, mais à qui la faute ? Depuis de longues années les juifs s’appliquent à la corrompre ; le poison est entré dans le sang, le fatal virus commence à produire ses effets, les vertus germaniques sont en péril, hâtons-nous de sauver ce qu’il en reste. L’Allemand, disent-ils encore, aussi longtemps qu’il demeure fidèle à sa nature et à toutes les traditions de sa vie nationale, est de tout point le contraire du juif. L’Allemand se distingue entre tous les peuples par l’énergie du sens moral ; sa conscience est le guide unique de sa conduite, la souveraine maîtresse de sa vie, elle l’accompagne dans son travail comme dans ses plaisirs ; à toutes les fortes vertus il joint une sorte d’idéalisme natif qui le porte à mettre un peu de son âme dans tout ce qu’il fait, qui lui apprend à dédaigner le monde réel, à oublier ses peines et ses soucis en se cherchant un refuge dans ces régions éthérées où ses pensées aiment à établir leur demeure. Est-ce une méprise ? est-ce une illusion ? il nous semble avoir lu dans quelque pamphlet de teutomane qu’un vrai cordonnier allemand, quand il fabrique une paire de souliers, y met non-seulement sa conscience, mais un peu de son âme et même un peu de poésie. Hélas ! depuis que les cordonniers allemands se sont laissé pervertir par la déplorable propagande des fils d’Abraham et de Jacob, ils ne voient plus dans une paire de souliers qu’une affaire, car pour le juif il n’y a dans ce monde que des affaires et des calculs et il ne conçoit la vie que comme une opération de bourse. Le juif est le moins idéaliste des hommes ; sa religion même n’a jamais été à ses yeux qu’un marché. Il avait conclu avec Jéhovah un traité, un contrat en forme ; il lui promettait son obéissance et en retour Jéhovah s’engageait à engraisser ses champs, à bénir ses oliviers et ses vignes, à remplir ses greniers et ses cuves, à le faire vivre dans un jardin de délices ; il s’engageait aussi à lui livrer ses ennemis pieds et poings liés, en lui laissant le choix de les exterminer ou de les rançonner : « Parce que l’Éternel ton Dieu est avec toi, lu prêteras sur gage à plusieurs nations, et tu domineras sur elles, mais elles ne domineront point sur toi. » L’ancien Testament, a dit un teutomane, renferme tout le code de la politique réaliste, et voilà pourquoi les juifs sont les corrupteurs de notre peuple. — En vérité, nous croyons rêver. Combien de fois n’est-il pas arrivé à M. de Treitschke lui-même de vanter les bienfaits de la politique réaliste, de déclarer qu’elle est la science des sciences, le fin du fin, qu’il appartient à elle seule de rendre les peuples heureux et forts ! Combien de fois ne nous a-t-on pas répété depuis 1870 que l’Allemagne avait pris le sage parti de dépouiller à jamais son débonnaire idéalisme d’autrefois, qu’elle avait habité trop longtemps les demeures éthérées, que sa vraie mission était de posséder la terre, en s’écriant avec le Psalmiste : « L’Éternel nous a choisi notre héritage, car il nous aime, et il rangera les peuples sous nous, il mettra les nations sous nos pieds ! » Circoncis ou incirconcis, il faut se défier des habiles qui condamnent et flétrissent l’habileté d’autrui et des politiques peu scrupuleux qui médisent de Machiavel ; on a dit il y a longtemps qu’on peut les soupçonner de cracher dans le plat pour en dégoûter les autres.

Les ennemis des juifs, quand ils sont raisonnables, ne leur refusent pas tout. Ils leur reconnaissent sans se faire prier quelques bonnes qualités, l’endurance, l’aptitude à souffrir sans se plaindre, beaucoup de charité pour leurs pauvres, d’estimables vertus de famille. Ce qu’ils leur dénient absolument, se sont les vertus civiques et jusqu’à la faculté d’en avoir. Le juif, répètent-ils à l’envi, se considère lui-même comme une race à part, comme un peuple élu, à jamais séparé de tous les autres peuples par le mépris ou la répugnance qu’ils lui inspirent. Quoi qu’il fasse et quoi que nous fassions, le juif n’aura jamais les sentimens d’un citoyen et le cœur d’un patriote ; le juif est l’éternel étranger, aspirant à former une nation dans la nation, un état dans l’état et n’ayant d’autre patrie que sa religion ou son coffre-fort. Croirons-nous qu’il soit impossible aux juifs allemands d’être de bons Allemands ? Ce que nous savons bien, c’est que jusqu’en 1848 on leur défendait de l’être, puisqu’on les mettait hors de la loi commune. Pour les opprimés, le pays natal est une terre étrangère, et qui n’a pas de droits n’a point de patrie.

Voltaire, qui avait infiniment plus de bon sens et d’humanité qu’un teutomane, a écrit quelque part qu’après tout la patrie est un bon champ, dont le possesseur, logé commodément dans une maison bien tenue, pourrait dire : « Ce champ que je cultive, cette maison que j’ai bâtie sont à moi ; j’y vis sous la protection des lois, qu’aucun tyran ne peut enfreindre. Quand ceux qui possèdent comme moi des champs et des maisons s’assemblent pour leurs intérêts communs, j’ai une voix dans cette assemblée, je suis une partie du tout, de la communauté, de la souveraineté : voilà ma patrie. » Voltaire remarquait à ce propos que beaucoup d’hommes sont condamnés par une nécessité d’état à n’avoir point de patrie. Il comptait dans le nombre Attila et cent héros de ce genre, qui en cheminant toujours n’étaient jamais hors de leur chemin, ces mercenaires qui louent leur service et vendent leur sang à quiconque les paie, les oiseaux de proie qui reviennent chaque soir par habitude dans le creux du rocher où leur mère fit son nid, les Banians, les Arméniens, ces courtiers de l’Orient, dont la vie se passe à courir, sans qu’ils puissent jamais dire : Me voilà chez moi. Voltaire ajoutait : « Un juif a-t-il une patrie ? S’il est né à Coimbre, c’est au milieu d’une troupe d’ignorans absurdes qui argumenteront contre lui et auxquels il ferait des réponses absurdes s’il osait répondre. Il est surveillé par des inquisiteurs qui le feront brûler s’ils savent qu’il ne mange point de lard, et tout son bien leur appartiendra. Sa patrie est-elle à Coimbre ? Peut-il aimer tendrement Coimbre ? Peut-il dire comme dans les Horaces de Corneille :

…. mon cher pays et mon premier amour. »

En ce temps, la patrie du juif était Jérusalem, qu’il n’avait jamais vue et qui était bien loin ; il en avait une autre qui lui était plus chère encore, c’était sa bourse, son livre de compte. Tout cela a changé depuis que l’inquisition a été abolie d’office, depuis que ce n’est plus un crime de ne pas manger de lard, depuis qu’un Israélite peut posséder une terre et une maison, depuis qu’il lui est permis d’invoquer la protection des lois, depuis qu’il a sa voix dans l’assemblée et qu’il fait partie de la communauté. Mais les révolutions dans les sentimens ne se font pas en un jour, le patriotisme est lent à se développer, surtout dans certains pays. On devient difficilement un bon patriote quand on vit avec des gens qui vous accusent sans cesse de ne l’être point, qui vous classent parmi les intrus et les suspects. Le moyen qu’une famille soit unie, lorsque les aînés sont orgueilleux et traitent les cadets d’éternels étrangers ! Les prédicateurs de cour comme les teutomanes tiennent un peu de l’inquisiteur, et partout où apparaît l’ombre menaçante d’un inquisiteur, beaucoup de gens sont en danger de perdre leur patrie.

Quand les teutomanes affirment qu’en donnant les droits politiques à cinq cent mille Juifs, l’Allemagne a commis une grave imprudence et compromis son avenir, il est difficile en vérité de prendre leurs alarmes au sérieux. On comprend sans peine que le patriotisme des Roumains se soit ému lorsqu’il a plu au congrès de Berlin non-seulement de leur enlever la Bessarabie, mais de les obliger à réviser l’article 7 de leur constitution et à naturaliser en bloc tous leurs israélites. Il s’agissait d’une nationalité naissante, plante délicate qui a besoin d’être protégée contre les insectes rongeurs ; il s’agissait aussi d’un pays de cinq millions d’habitans, où résident plus de quatre cent mille juifs, qui ne représentent pas la fleur de leur race et parmi lesquels abondent les débitans d’eau-de-vie, les prêteurs à la petite semaine, les amateurs de vilains métiers, les gens sans aveu, vivant de petite rapine, grugeurs et mangeurs de peuples, insatiables sangsues que les lois sont impuissantes à faire dégorger. Comme l’a écrit un diplomate roumain, cela revenait à dire : « Accordez en bloc l’indigénat à quatre cent mille étrangers dont la plupart ne savent pas un mot de votre langue, et qui se soucient de votre patrie autant que l’ouvrier chinois de San-Francisco se soucie du pavillon étoile des États-Unis [3]. » La Roumanie a donné dans cette conjoncture critique un grand exemple de sagesse, qui fait honneur au sens politique de ses hommes d’état. Elle a su trouver les termes d’une transaction entre les exigences inconsidérées de l’Europe et ce que lui commandaient ses plus pressans intérêts ; elle n’a satisfait personne, elle a désarmé tout le monde ; à force de prudence et d’habileté, le faible a eu raison des forts. Mais quel rapport y a-t-il entre les provinces danubiennes et le grand empire germanique ? Les juifs allemands sont-ils des gens sans aveu ? diffèrent-ils des chrétiens par le vêtement, les mœurs et la langue ? n’ont-ils pas versé leur sang sur plus d’un champ de bataille ? n’ont-ils pas fourni à leur pays des penseurs, des orateurs, des écrivains ? l’Allemagne ne leur doit-elle pas les plus beaux vers qui aient été faits depuis la mort de Goethe ? Ils sont cinq cent mille et vous êtes quarante millions ; ces quarante millions d’Allemands ne pourront pas s’assimiler ces cinq cent mille étrangers ! Ceci tuera cela, c’est le juif qui tuera l’Allemand. Où donc est la vertu toute-puissante de cette civilisation germano-chrétienne que vous exaltez si fort ? Vous aspirez à conquérir la terre et vous ne pouvez conquérir vos juifs. Voilà un singulier aveu d’impuissance, qui doit coûter à l’orgueil des teutomanes. Il y a cependant tout près d’eux un pays où depuis longtemps les israélites vivent sur un pied de parfaite égalité avec les chrétiens, et dans lequel personne n’oserait mettre leur patriotisme en question sans paraître insulter à la raison publique. Faut-il croire que les teutomanes affectent des inquiétudes qu’ils ne ressentent point, ou que chaque pays a les juifs qu’il mérite ?

Si notre mémoire ne nous trompe, c’est Borne qui a remarqué que les hébréophobes commencent toujours par faire intervenir dans leurs réquisitoires la métaphysique, la morale, la conscience, l’immortalité de l’âme, le patriotisme, le soleil, la lune et les étoiles, mais qu’après s’être livrés à ces considérations transcendantes et avoir tiré toutes leurs fusées, ils trahissent par un mot maladroit leurs véritables préoccupations. On découvre alors qu’en définitive ils reprochent par-dessus tout au peuple élu d’avoir plus qu’eux le génie du négoce et de la finance et de gagner trop d’argent. Une femme qui avait su employer sa jeunesse et qui ne se consolait pas d’avoir passé l’âge des agréables aventures se montrait implacable pour les femmes légères, dont elle censurait les moindres écarts avec un zèle amer et emporté. Un homme d’esprit disait d’elle : « C’est tout simple, elle regarde les péchés d’autrui comme du bien volé. » Beaucoup de spéculateurs chrétiens considèrent comme du bien volé tout l’argent qu’encaisse un juif ; ils ne demandaient pas mieux que de se donner au diable, le diable n’a pas voulu d’eux, il dispense ses faveurs comme il l’entend.

Les bruyantes colères qui viennent d’éclater contre les juifs allemands s’expliquent sans peine par les succès qu’ils ont obtenus dans ces douze dernières années. Le mot de Heine n’est plus vrai, ils ont été trop heureux, et les grands bonheurs s’expient toujours. Ils ont joué un rôle considérable dans la politique, ils se sont emparés de la direction du parti national-libéral, auquel ils ont fourni quelques-uns de ses chefs et la plupart de ses opinions ; tous les changemens que ce parti, d’accord avec M. de Bismarck, a introduits dans la législation dès le lendemain de Sadowa, ont tourné à leur profit. Les lois sur le libre établissement, sur les banques, sur les sociétés par actions, sur la liberté de l’industrie, sur l’usure, ont été inspirées et exploitées par eux. Après la fondation de l’empire, leur prospérité a pris un nouvel essor. Ils sont les seuls à qui la contribution des cinq milliards n’ait point causé de mécomptes, la loi sur l’étalon d’or leur a procuré de gros profits, et quand la banque de Prusse fut transformée en banque impériale, ils ont su accaparer cet important établissement ; la commission centrale qui le dirige se compose de quinze membres et de quinze suppléans, parmi lesquels figurent vingt-un juifs. Ils peuvent se vanter sans forfanterie que l’empire allemand a été créé pour leur usage, que pour eux seuls il a tenu toutes ses promesses, que, tandis que l’industrie et le commerce languissaient et que l’Allemagne tout entière se répandait en plaintes, ils n’avaient à se plaindre de rien et que leurs affaires prospéraient à souhait. Ils peuvent se vanter aussi qu’ils ont su employer à leurs fins un homme qui se pique de ne s’employer jamais pour personne. Les juifs seuls ont su se servir de M. de Bismarck, et ils ont donné par là toute la mesure de leur habileté ; mais ils ont fini par exciter l’envie. Comme le proscrit romain, ils peuvent s’écrier : « Ma maison d’Albe m’a perdu ! »

Les habiles de ce monde, quand ils sont trop heureux, quand tout leur sourit et qu’ils croient pouvoir compter sur l’amitié des vents et des étoiles, se laissent presque toujours aller à commettre quelque maladresse. Les juifs allemands, ils doivent en convenir, ont pris une part trop active au Culturkampf, qui, à proprement parler, ne les regardait pas, et à l’ordinaire les hommes se trouvent mal de s’être mêlés de ce qui ne les regardait point. Parmi les disciples de Moïse, il y a aujourd’hui moins de fanatiques du Talmud que de sceptiques, mais on est quelquefois fanatique de ses doutes. Lorsque le chancelier de l’empire déclara la guerre à l’église et proposa au parlement prussien une série de mesures, dont quelques-unes étaient de nature, non-seulement à chagriner Rome, mais à inquiéter les orthodoxes protestans, les juifs n’ont pas assez dissimulé la joie que leur causait cette campagne ; ils l’ont approuvée et soutenue avec trop d’ardeur, ils ont laissé percer trop visiblement leurs haines et les espérances qu’ils caressaient, ils ont tout fait pour brouiller de plus en plus les cartes et pour que les choses fussent poussées à outrance. Les protestations des catholiques les mettaient en gaîté, ils répondaient par des sarcasmes aux doléances des vieux luthériens, car Luther leur plaît aussi peu que le Vatican, et ils étaient charmés de renvoyer les deux plaignans dos à dos. Le jour où M. de Bismarck a jugé que c’en était assez, qu’il lui convenait de modérer la lutte et les passions qu’elle excitait, une réaction s’est produite, et elle s’est faite contre les juifs. M. Stöcker a pu se croire en droit de leur dire : « Vous vous mêlez beaucoup de nos affaires, permettez-nous de nous mêler un peu des vôtres. » Il a ajouté : « Vos journalistes et vos orateurs aspirent à nous détruire et à plonger notre peuple dans l’abîme du nihilisme ; je vois le doigt de Satan marqué sur votre front. » M. Stocker croit à Satan de tout son cœur, il le connaît, il l’a vu, il lui a parlé, et il le fait volontiers intervenir quand il juge ses ennemis ; mais il faut lui accorder que les juifs avaient péché par une intempérance regrettable de langue et de plume. On est toujours plus ou moins le complice de sa destinée.

Après tout, ce qui peut les rassurer sur l’avenir, c’est que leurs adversaires les plus fougueux, les plus prodigues d’invectives, les plus abondans en insinuations malveillantes et en injures, se trouvent fort embarrassés quand il s’agit de conclure. Ils attestent le ciel que le cas est grave et pressant, que la maladie est mortelle, mais ils ne savent trop quel remède indiquer pour la combattre. Tel de ces pamphlétaires termine son libelle par de vraies lamentations de Jérémie. Sincère ou non, il affirme que c’en est fait, que les destins ont prononcé, que l’arrêt est sans appel, qu’il est inutile de vouloir lutter « contre la grande puissance sociale du siècle, » que le monde appartient aux Sémites, qu’ils en sont les maîtres prédestinés, que les Allemands doivent se résigner à devenir leurs très humbles serviteurs et leurs ilotes, que l’Allemagne n’est plus qu’une Palestine sans palmiers, et il s’écrie en se frappant la poitrine : Finis Germaniæ ! On persuaderait difficilement à M. de Treitschke que l’Allemagne soit un pays fini ; mais après avoir dit : « Les juifs sont notre malheur ! » il ne propose aucun moyen sérieux de conjurer le fléau, et sa haute sagesse politique se trouve à court. L’adversaire résolu de Satan, le plus intrépide et le plus délibéré des controversistes, M. Stöcker, a senti lui-même en cette rencontre défaillir son courage et sa logique. Pharaon était un autre homme ; Pharaon avait découvert qu’il y avait en Égypte beaucoup plus de 45,000 juifs, et il trouvait, lui aussi, que c’était trop. Il recourut au ministère des sages-femmes, et on sait quels ordres il leur donna ; mais M. Stöcker n’est pas un Pharaon, les grands moyens lui répugnent. En 1819 certains hébréophobes proposaient de reléguer de nouveau les Juifs allemands dans leur ghetto, de coudre à la manche de leur habit un lambeau d’étoffe de couleur voyante, de les placer sous la surveillance de la police, de les obliger à marier leurs filles à des chrétiens. M. Stöcker ne réclame rien de pareil ; il ne demande pas même qu’on les bannisse des gymnases, qu’on les condamne à faire eux-mêmes leur cuisine, qu’on les mette à la porte du Reichstag, qu’on interdise à M. Lasker de parler et à M. Bamberger d’avoir de l’esprit. Il demande seulement qu’on réforme le régime hypothécaire et les lois sur les sociétés par actions, qu’on prenne des mesures qui empêchent désormais les capitalistes qui ne savent rien faire d’exploiter les métiers. Il insiste aussi pour qu’on réduise le nombre des juges qu’Israël fournit à la Prusse et pour qu’on chasse ses instituteurs de toutes les écoles primaires. D’autres ont été plus hardis. Ils déclarent que l’Allemagne ne sera sauvée que le jour où les juifs ne seront plus ni électeurs ni éligibles, qu’il faut à tout prix leur défendre d’acquérir la terre, de faire aucun commerce, aucun trafic sans une autorisation de la police renouvelable d’année en année, et leur interdire l’entrée de la Bourse. Ce qui importe davantage encore, c’est de fermer dorénavant la frontière à tous les juifs étrangers ; quant aux Israélites domiciliés à ce jour en Allemagne, on aura soin de les disséminer dans tout le pays, et selon le bon plaisir de l’état, on répartira ce bétail entre toutes les communes au prorata de leur population. Il y a peu de chances à la vérité pour que ces sages mesures soient adoptées ; grâce à Dieu, il est quelquefois plus facile d’écrire une sottise que de la faire.

Qu’a pensé le chancelier de l’empire de cette nauséabonde et dangereuse polémique ? S’est-il souvenu qu’il y a trente ans, il avait combattu l’émancipation des juifs, en invoquant les droits sacrés de l’état germano-chrétien ? On pourrait le croire, si l’on voulait se persuader que M. Busch, son ancien secrétaire, est le véritable interprète de ses pensées et qu’il l’a chargé de nous les révéler. Les révélations de M. Busch sont toujours suspectes et ne tirent pas à conséquence ; il a le goût des incartades, on le désavoue, et il n’en est rien de plus. M. de Bismarck n’est pas homme à se laisser enchaîner par les traditions de son passé. Ce grand opportuniste a rendu, malgré lui peut-être, des services essentiels aux juifs qu’il n’a jamais aimés ; mais les juifs l’en ont récompensé, et si la reconnaissance n’est jamais pour lui un fardeau gênant, on peut faire fond sur le continuel souci qu’il a de l’intérêt public et de ses propres intérêts. C’est une règle importante de la vie de ne pas se brouiller avec son banquier, et un grand politique pense toujours aux emprunts à venir. M. de Bismarck est tout occupé de son budget militaire ; on peut douter qu’il ait fait grande attention à cette pluie de brochures qui vient d’inonder l’Allemagne. Il est certain en revanche que les libéraux prussiens les ont lues avec une tristesse mêlée de dégoût. Les libéraux voient avec chagrin qu’on cherche à détruire dans un peuple le respect des minorités et de leurs droits ; il leur déplaît qu’une nation soit gouvernée exclusivement par cette force souvent inintelligente qu’on appelle le nombre. Comme les juifs, les protestans ont acquis en France une importance absolument disproportionnée à leur force numérique ; personne ne s’en est plaint, à l’exception des fanatiques. Le comte d’Oñate disait jadis à l’empereur Charles-Quint : « Sire, je suis petit, mais je pèse beaucoup. » Il est bon que dans une société il y ait de petites choses qui pèsent beaucoup et de petits partis avec lesquels tout le monde soit obligé de compter ; la liberté s’en trouve bien.

Malheureusement les libéraux prussiens ont gardé le silence ; ils ont laissé à Israël le soin de se défendre contre les teutomanes et leurs chiens dévorans, aucune voix autorisée ne s’est fait entendre pour rappeler les énergumènes à la raison. Nous nous trompons, il s’est rencontré un libéral prussien qui n’a pas craint de parler. Au moment où la querelle s’échauffait, on l’a prié d’assister à un concert de bienfaisance qui se donnait dans la synagogue de Berlin ; en acceptant cette invitation, il a prononcé quelques mots qui ont eu de l’écho. Plus tard, il a remercié un pasteur silésien d’avoir plaidé noblement la cause de la tolérance, et il a profité de cette occasion pour dire combien la paix religieuse lui était chère. Ce courageux libéral n’est pas le premier venu, il occupe une certaine situation dans l’état, il héritera un jour du trône de Prusse et de la couronne impériale. Mais pourquoi son exemple n’a-t-il pas été contagieux ? Pourquoi les langues ne se sont-elles pas déliées ? Peut-être attendait-on que M. de Bismarck eût parlé.


G. Valbert.


  1. Geschichte der Juden von den altesten Zeiten bis auf die Gegenwart, aus den Quellen neu bearbeitet, von Dr’ Graetz, professor an der Universität Breslau. Tome XI, page 338.
  2. Der Fœderalimus, von Constantin Frantze ; Mainz, 1879, page 352.
  3. Les Israélites en Roumanie, par Emmanuel Crezzulesco ; Paris, 1879, p. 12.