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La Question d’Orient
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 5 (p. 965-1030).
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LA QUESTION D'ORIENT


LA DIPLOMATION EUROPEENNE


ET LES CAUSES DE LA GUERRE.




I - Documens français relatifs aux affaires d’Orient, Paris, 1854.
II - Correspondance respecting the rights and privileges of the Latin and Greek Churches in Turkey presented to both Houses of Parliament by commund of Her Majesty, London, 1854.




Nous sommes à la veille d’une guerre qui va engager l’action de la France, et peut altérer profondément la situation de l’Europe. Comment la France et l’Europe en sont-elles venues là ? C’est, pour tout homme qui s’associe par la pensée aussi bien que par le cœur au sort de son pays, un impérieux besoin d’esprit et de conscience que de se mettre en état de répondre à une si émouvante et si vitale question. Depuis un an, toute l’Europe est agitée et troublée dans ses intérêts par les incidens de la question d’Orient ; mais l’opinion publique n’en avait connu, jusqu’à ce mois-ci, que les péripéties extérieures. Aujourd’hui, au moment où ont échoué tous les efforts et toutes les combinaisons pacifiques de la diplomatie, deux gouvernemens, ceux de France et d’Angleterre, exposent au grand jour les pièces intimes du procès, et viennent satisfaire la sérieuse et patriotique curiosité qu’éveille la gravité des circonstances. La lecture attentive et la comparaison des documens publiés par la France et surtout par l’Angleterre nous révèlent et nous font suivre jour par jour l’origine, les causes, les progrès de la crise qui éclate ; elles nous rendent compte de la position faite à la France et des devoirs que lui tracent ses intérêts et son honneur. On comprendra l’avide empressement avec lequel nous avons fouillé ces volumineux dossiers diplomatiques. Nous avons hâte de proclamer l’impression que cette étude nous a laissée : elle a confirmé tous nos pressentimens ; elle nous a démontré que les intérêts permanens et la dignité de la France sont directement en jeu dans la lutte qui commence ; elle nous a prouvé que dans cette guerre la France a le droit pour elle, et que pendant les négociations sa politique a été conduite avec intelligence, modération et fermeté. Une telle conviction, qu’on nous permette de le dire, est une satisfaction bien douce pour ceux que les révolutions ont éloignés de la politique active, mais dont elles n’ont pu détacher les ardentes sollicitudes de la fortune de leur pays ; nous serions heureux de la faire passer, telle que nous l’avons éprouvée, dans l’esprit de nos lecteurs.

Nous allons du moins l’essayer, en résumant aussi fidèlement que possible les correspondances officielles qui sont pour ainsi dire l’histoire en action de la crise actuelle. Cette histoire peut se partager en quatre périodes : la première est remplie par les négociations de la France au sujet des lieux-saints ; l’ambassade du prince Menchikof forme la seconde ; la troisième est marquée par l’intervention diplomatique des quatre puissances dans le différend turco-russe ; la quatrième, déterminée par le désastre de Sinope, conduit la France et l’Angleterre à la guerre avec la Russie. Dans chacune de ces phases, la situation et l’attitude des puissances se dessinent et se précisent d’une façon particulière. Il faut en quelque sorte noter pas à pas, dans les documens diplomatiques, cette marche progressive des choses et les évolutions des cabinets, pour bien voir de quel côté a été le droit, de quel côté l’injustice, pour apprécier la situation respective des divers gouvernemens vis-à-vis les uns des autres, et pour saisir l’enchaînement des obligations morales et des nécessités qui ont fini par contraindre la France et l’Angleterre à rompre avec l’empereur de Russie.


I

Il serait oiseux aujourd’hui d’entrer dans une exposition détaillée de ce litige épineux et confus que l’on appelle la question des lieux-saints ; on peut d’ailleurs la résumer en quelques mots. Les catholiques romains et les Grecs se disputent depuis des siècles la possession des sanctuaires de la Palestine et des lieux consacrés par les souvenirs de la vie et de la mort du Christ. Si les deux cultes n’avaient d’autres titres aux propriétés qu’ils revendiquent que les firmans des sultans, la question serait insoluble, car les sultans ont tour à tour et contradictoirement concédé les mêmes droits aux deux communions ; mais les Latins possèdent un titre plus sérieux, consigné dans un traité conclu entre la Porte et la France, dans les capitulations de 1740. L’art. 33 de ces capitulations dit que « les religieux latins, qui résident présentement, comme de tout temps, en dehors et en dedans de Jérusalem et dans l’église du Saint-Sépulcre, dite Camamé, resteront en possession des lieux de pèlerinage qu’ils ont de la même manière qu’ils les ont possédés par le passé. » Des dix-neuf sanctuaires qu’ils possédaient exclusivement en 1740, les Latins en avaient perdu, en 1850, neuf, d’où les Grecs les avaient à leur tour totalement exclus. Parmi ces sanctuaires, où les Latins ne pouvaient plus accomplir leurs dévotions et célébrer leurs cérémonies, il y en avait d’aussi considérables au point de vue religieux que la grande église de Bethléem et l’église du tombeau de la Vierge. Les Grecs, aussi peu respectueux des souvenirs de l’histoire que des droits d’une communion rivale, avaient, dans leurs usurpations au Calvaire, détruit les tombes de Godefroy de Bouillon, de Baudouin et des autres rois des croisades.

À qui, dans cette situation, devaient s’adresser les réclamations des pères de la Terre-Sainte et des catholiques pieux, sinon à la France, dont la garantie, consacrée par les capitulations, couvrait les droits de l’église latine ? Les empiétemens des Grecs ne s’arrêtaient pas : récemment encore, ils avaient fait disparaître de l’église de la Nativité l’étoile d’argent, symbole de l’ancienne possession des Latins. Fallait-il laisser se continuer un état de choses qui tendait à évincer complètement les catholiques romains des lieux qui furent le berceau du christianisme ? Fallait-il laisser prescrire les capitulations ? La France devait-elle renier ses obligations en abdiquant ses droits ? N’était-il pas possible au contraire de régler cette question des lieux-saints de manière à concilier sinon toutes les prétentions, au moins tous les intérêts légitimes, de rouvrir les sanctuaires fermés aux Latins sans en expulser les Grecs, de faire respecter les titres anciens en ménageant les possessions récentes ; en un mot, d’obtenir l’égalité et de faire prévaloir la tolérance, lorsqu’on pouvait, en vertu d’un traité, en vigueur, revendiquer des droits exclusifs ?

Le gouvernement français le crut et aborda cette tâche dès 1850. Il importe de rappeler la date de ses premiers efforts, car l’on croit généralement à tort que la question des lieux-saints a été soulevée plus tard et dans d’autres vues. Ce fut M. le général Aupick qui, le 28 mai 1850, au nom du gouvernement de la république, adressa à la Porte les premières réclamations. La pièce qui ouvre la publication des documens anglais que nous avons sous les yeux annonce et devance de huit jours la démarche du général Aupick ; c’est une lettre de lord Stratford de Redcliffe (alors sir Stratford Canning) à lord Palmerston. Nous croyons devoir la citer, car il est curieux de voir l’origine d’une affaire a laquelle la politique russe a donné de si vastes proportions [1].

« Milord,

« Une question qui excitera vraisemblablement beaucoup de discussions et d’irritation est sur le point de s’élever entre les intérêts rivaux des églises latine et grecque dans ce pays. Le point en litige est le droit de possession à certaines parties de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. On accuse les Grecs d’avoir usurpé des propriétés qui appartiennent de droit aux catholiques romains et d’avoir à dessein laissé tomber en ruines les chapelles et particulièrement les tombeaux de Godefroy de Bouillon et de Guy de Lusignan. La légation française croit être autorisée par traité, — le traité, je crois, de 1740, — à entreprendre la revendication des droits allégués de l’église latine ; le consul français à Jérusalem, M. Botta, a été récemment ici, et repart pour seconder cette cause ; le général Aupick, qui a reçu des instructions de Paris et à qui je suis redevable d’une ouverture verbale à ce sujet, a réclamé une conférence, dans l’intention probablement de mettre cette affaire sous les yeux du gouvernement turc. Il parait que l’on a porté le pape à employer son influence en faveur des vues adoptées par la France, et que toutes les puissances catholiques seront exhortées par sa sainteté à agir dans le même sens.

« Le général Aupick m’a assuré qu’il s’agit simplement d’une question de propriété et d’une stipulation expresse de traité ; mais il est difficile de séparer une pareille question des considérations politiques, et une lutte d’influence générale, surtout si la Russie, comme on peut s’y attendre, intervient en faveur de l’église grecque, sortira probablement de la discussion imminente.

« La Porte, à mon avis, fera bien d’éviter de se commettre dans un sens ou dans l’autre sans la plus mûre délibération. »

Avant d’indiquer et d’apprécier l’attitude prise par les diverses puissances durant les phases de la question des lieux-saints, nous allons résumer succinctement les faits qui suivirent la présentation de la noie du général Aupick. Cette note énonçait simplement le droit strict des Latins à la restitution des sanctuaires d’où ils avaient été exclus. Le ministre des affaires étrangères turc, Aali-Pacha, qui cherchait à gagner du temps, ne répondit que le 30 décembre 1850. Il annonçait la nomination d’une commission mixte chargée d’examiner les réclamations de la France ; mais un passage de son mémorandum, où il faisait entrer en balance avec les droits des Latins, puisés dans les capitulations de 1740, « les firmans et autres pièces authentiques et valables qui auraient été donnés soit avant, soit après le traité, » provoqua une protestation formelle du général Aupick, protestation qui fut sanctionnée par le gouvernement français. « Pour la France, il s’agit purement et simplement de savoir, écrivait notre ministre le 23 février 1851, si la Porte se considère comme liée encore à son égard par les capitulations de 1740, alors qu’il est parfaitement établi qu’aucun acte auquel la France ait pris part n’en a infirmé la valeur. » Le successeur du général Aupick, M. de Lavalette, reçut de Aali-Pacha une réponse satisfaisante à cette question en juin 1851. La commission mixte fut nommée. Elle était composée de Français et de Grecs sous la présidence d’Emin-Effendi. Elle avait tenu plusieurs séances et s’était montrée favorable aux réclamations des Latins, lorsque l’empereur de Russie adressa au sultan une lettre autographe, où il blâmait la conduite des ministres de la Porte et demandait impérieusement le statu quo dans la possession des lieux-saints. La lettre de l’empereur de Russie amena la dissolution de la commission mixte, que la Porte remplaça par une commission d’enquête exclusivement composée de musulmans. La Porte basa sur le travail de cette commission une décision ambiguë. Par une note du 9 février 1852, elle annonça à M. de Lavalette que l’entrée par la grande porte de Bethléem et le droit d’officier dans la chapelle du tombeau de la Vierge seraient accordés aux Latins ; par compensation, la Porte donnait aux Grecs le droit d’officier dans la mosquée appelée coupole de l’Ascension, privilège qui jusque-là avait appartenu exclusivement aux Latins. Tel était pour le fond des choses l’arrangement adopté par la Porte. C’était un léger changement au statu quo réclamé personnellement par l’empereur de Russie et une mince satisfaction accordée aux Latins, mais la faiblesse de la Porte se trahit d’une façon singulière dans la forme sous laquelle cet arrangement fut présenté aux parties intéressées. M. de Lavalette, se contentant de la substance des concessions qui lui étaient faites, avait accepté avant son départ pour la France, où il venait en congé, la note du 9 février ; tout en faisant des réserves au nom des capitulations de 1740, il promettait que la France laisserait dormir ce traité pendant plusieurs années et peut-être indéfiniment. Mais à peine le ministre de France était-il parti, que la Porte donnait aux Grecs, ou plutôt cédait à la pression de la légation russe, un firman qui, en laissant subsister en fait les concessions octroyées aux Latins, niait implicitement les titres que les catholiques tiraient des capitulations, et par conséquent invalidait un traité français en pleine vigueur. Aussi, au retour de M. de Lavalette à Constantinople, le conflit des influences politiques et des rivalités religieuses recommença-t-il avec une nouvelle énergie. La Porte avait promis à notre ministre que le firman, contraire dans sa forme aux capitulations, serait simplement enregistré, ce qui suffisait pour lui donner force de loi, mais ne serait point lu aux communautés rassemblées à Jérusalem. Au contraire, le chargé d’affaires russe, M. d’Ozeroff, exigeait la lecture publique du firman, qui proclamait le statu quo en faveur des Grecs dans la possession des lieux-saints, et annulait virtuellement les capitulations. La question demeura longtemps ainsi suspendue. Enfin le nouveau ministre turc des affaires étrangères, Fuad-Effendi, prit le parti de tenir les engagemens contractés par la Porte vis-à-vis de la France ; c’est à la suite de cette solution que l’empereur de Russie commença ses préparatifs militaires et envoya le prince Menchikof à Constantinople.

Voilà le précis fidèle des incidens importans de la négociation relative aux lieux-saints depuis 1850 jusqu’à la fin de l’année 1852. C’est de cet ensemble de circonstances que la Russie a fait sortir toutes ses récriminations contre la France et contre la Porte, et toutes les prétentions qui sont sur le point de mettre l’Europe en feu. Rappelons quelle fut pendant ce long débat l’attitude des puissances intéressées, de la France, de la Russie, de la Porte, de l’Angleterre. Les documens anglais sont sur ce point des élémens de jugement irrécusables, car, ainsi qu’on va s’en assurer, l’Angleterre, qui voyait avec peine cette querelle, garda une complète neutralité, et y assista pendant tout le temps en témoin alarmé, mais désintéressé et impartial.

Sur le fond de la question, il est impossible de contester le droit, l’intérêt, je dirai même le devoir de la France. Le droit était absolu ; il résultait d’un traité formel et de stipulations spéciales et précises dont la Porte avait reconnu elle-même les obligations. L’intérêt était palpable : il s’agissait de mettre un terme à des empiétemens qui n’allaient à rien moins qu’à évincer peu à peu les catholiques romains des lieux les plus sacrés et les plus chers aux âmes chrétiennes. Le devoir était clairement tracé, puisque c’était sous la garantie de la France qu’étaient placées les immunités ravies aux Latins et réclamées par eux. Dans les affaires humaines, il est quelquefois imprudent et dangereux d’aller jusqu’à la limite extrême de son droit : summum jus, summa injuria. La France se garda d’une pareille exagération. Les capitulations à la main, elle aurait pu exiger non-seulement l’admission des Latins dans les neuf sanctuaires d’où ils avaient été exclus, mais l’expulsion totale des Grecs de ces sanctuaires qu’ils voulaient occuper seuls ; au lieu de cela, elle se déclara sur le fond des choses satisfaite de l’arrangement arrêté par la Porte, lequel, en rouvrant aux Latins deux sanctuaires seulement dont ils pouvaient réclamer la possession exclusive, ouvrait en même temps aux Grecs un autre sanctuaire qui jusque-là leur avait été fermé. Ainsi dans la politique de la France il n’y avait aucune atteinte aux droits acquis, aucune exclusion portée contre les Grecs, il n’y avait que la revendication modérée d’un principe de justice et d’égalité entre les cultes. Ce modeste succès était-il agrandi par le nombre et l’importance dans l’empire ottoman des membres du culte en faveur lequel il était obtenu ? devenait-il pour la France le gage et l’instrument d’une influence politique sur une portion considérable des populations chrétiennes de la Turquie, et pouvait-il inspirer de légitimes inquiétudes à des influences rivales ? Nullement. Ce n’était qu’une satisfaction donnée à la piété de quelques religieux et de quelques pèlerins, ou, comme disait dédaigneusement M. de Nesselrode à sir Hamillon Seymour, « de quelques touristes catholiques [2]. » Sur le fond des choses, la modération de la France était donc, manifeste. Le résultat qu’elle avait obtenu en février 1852 ne blessait aucun intérêt sérieux, et n’était de nature à inspirer aucun ombrage politique fondé à la Russie.

Mais ce résultat, si mince qu’il fût, la légation russe à Constantinople voulut l’anéantir au moment même où la France y était si laborieusement et si patiemment parvenue. Abusant de la faiblesse du divan, M. de Titof lui arracha le firman dont nous avons déjà parlé. Ce firman était postérieur de quelques jours seulement à la note remise à notre ambassadeur ; il fut rendu le lendemain du départ de M. de Lavalette pour la France. Les réclamations des Latins y étaient qualifiées d’injustes ; le statu quo des lieux-saints y était prononcé, et par conséquent les capitulations de 1740 frappées de déchéance. Ce n’était pas assez pour le ministre russe ; il obtint confidentiellement de la Porte une lettre visirielle qui lui promettait que la clef de la grande porte de l’église de Bethléem ne serait point remise aux Latins [3], c’est-à-dire un engagement qui annulait en fait la concession gagnée par la France, comme le firman invalidait en droit l’autorité des capitulations. Certes, après un revirement si étrange, opéré sous une telle pression et après une violation si prompte et si choquante des engagemens contractés par la Porte, la France avait le droit de se plaindre hautement et d’agir avec vigueur. Elle était pleinement autorisée à réclamer l’abrogation du firman qui violait ses capitulations. Pourtant, ici encore, elle se montra plus soucieuse d’arriver à un arrangement pratique utile aux intérêts respectables dont la défense lui était confiée que de faire ostentation de son droit ; elle chercha à concilier sa dignité avec la fausse et embarrassante situation où la Porte s’était laissé entraîner par la légation russe. M. de Lavalette demanda seulement que le firman ne fût point lu publiquement à Jérusalem devant les églises rassemblées ; c’était assurément pousser la modération jusqu’à ses dernières limites, et nous sommes heureux de le déclarer ici à l’honneur de M. de Lavalette, qui a été si injustement attaqué par la Russie et par une portion de la presse anglaise, et à qui il nous semble que l’on n’a pas assez tenu compte des difficultés de son ingrate mission. Le texte du firman portait qu’il serait enregistré ; cette formalité suffisait pour lui donner force de loi. La Russie, au lieu d’imiter notre modération et de se contenter de l’avantage réel que cet acte donnait au principe défendu par elle du statu quo des lieux saints, exigea péremptoirement qu’il fût lu. Notre ambassadeur dut pousser plus loin encore l’esprit de conciliation. Lorsqu’au mois de décembre 1852 Fuad-Effendi, le ministre des affaires étrangères, voulut finir la question dans le sens de l’arrangement du mois de février, il fut décidé que le firman, avant d’être enregistré, serait lu en présence du pacha, du mufti, du cadi et du patriarche grec de Jérusalem. « En agissant ainsi, écrivait le chargé d’affaires anglais à Constantinople, M. le colonel Rose, la Porte a fait une grande concession à la Russie et offensé l’ambassadeur français, qui avait insisté pour que le firman ne fût point lu tout haut, mais simplement enregistré. Cependant Fuad-Effendi m’assure que M. de Lavalette, par esprit de conciliation, fermera les yeux sur cette lecture et n’en fera pas un sujet de querelle avec la Porte [4]. »

Mettons en regard de la conduite de la France l’attitude et les procédés de la Russie.

Nous ne contesterons point l’intérêt légitime que l’empereur de Russie avait dans le règlement de la question des lieux-saints. Puisque entre la communauté latine et la communauté grecque de Jérusalem il y avait conflit de prétentions, et puisque la Porte Ottomane était mise en demeure par la France de prononcer un jugement, il était naturel que l’empereur de Russie veillât à ce que l’intérêt du culte qu’il professe lui-même ne fût point lésé par les décisions de la Porte. Supposez que la diplomatie russe eût apporté dans ce débat un véritable esprit de conciliation et de justice, rien n’eût été plus légitime et plus facile que son rôle ; rien n’eût été plus aisé que la solution du litige. La Russie défendait le principe du statu quo des lieux-saints ; sans attaquer la validité de nos capitulations avec la Porte, puisqu’elles n’ont point encore été abrogées, elle aurait pu, par des représentations amicales auprès de la Porte et de la France, obtenir que ces capitulations ne fussent point appliquées dans leur teneur absolue ; elle aurait pu invoquer en faveur des Grecs, que les capitulations appliquées à la lettre eussent exclus d’un grand nombre de sanctuaires, la possession ancienne et continuée pendant de longues années ; elle aurait pu faire valoir non-seulement les considérations d’équité et de tolérance, mais les raisons politiques qui conseillaient de ne point froisser les intérêts du culte professé par la presque totalité des sujets chrétiens du sultan. Quand on songe aux concessions que la France et la Porte ont faites plus tard à l’intérêt de la paix, sous le coup des provocations les plus blessantes, il n’est pas permis de douter du favorable accueil que des représentations, appuyées sur des motifs si graves et présentées avec une modération persuasive au nom d’un grand souverain, auraient rencontré auprès de la France dont les droits n’eussent point été méconnus, auprès de la Porte dont l’indépendance eût été respectée. Il ne fallait donc qu’un peu de bonne volonté pour arriver à un arrangement équitable. En se contentant de faire disparaître les privilèges exclusifs contraires, pour nous servir d’un mot de M. de Nesselrode, à la parité des cultes, et en établissant par un loyal système de compensation la participation des divers rites aux sanctuaires contestés, on aurait heureusement consolidé le statu quo des lieux-saints et ramené la paix sur le tombeau du Christ.

La Russie n’adopta point ce système. Au lieu d’entrer dans l’affaire avec des dispositions conciliantes, elle débuta par une injonction aussi exclusive et absolue quant au fond des choses qu’insolite et offensante dans la forme. On était, comme nous l’avons dit, à la fin d’octobre 1851. Les conférences de la commission mixte instituée par Aali-Pacha avaient commencé. « Elles avaient établi, écrivait l’ambassadeur anglais, sir Stratford Canning, le droit des Latins à l’occupation exclusive de sanctuaires au nombre de dix, dont la plupart sont maintenant possédés conjointement par les deux communions, et d’autres exclusivement parles Grecs. M. de Lavalette, au lieu de pousser son droit à l’extrême, avait pris sur lui la responsabilité de déclarer qu’il était prêt à étendre le principe de la possession en commun à tous ces sanctuaires. En agissant ainsi, il devançait les instructions de son gouvernement, et s’exposait au blâme de Rome et de certains partis en France [5]. » Un arrangement était officieusement arrêté sur cette base entre M. de Lavalette et Aali-Pacha, lorsqu’arriva à Constantinople la lettre autographe de l’empereur Nicolas au sultan. Cette lettre demandait impérieusement le maintien du statu quo des lieux-saints en faveur des Grecs ; elle blâmait et accusait amèrement les ministres du sultan d’avoir compromis ce statu quo en reconnaissant la validité des capitulations. Ainsi, et c’est une remarque très importante à faire si l’on veut apprécier de bonne foi la moralité de la position prise par la Russie, l’empereur Nicolas, qui devait finir la question des lieux-saints en exigeant de la Turquie, sous la menace d’une attaque les armes à la main, un engagement qui la liât vis-à-vis de lui pour l’avenir, commençait par faire un crime à la Turquie, non pas d’exécuter à la lettre, mais seulement de reconnaître en principe les engagemens contractés par elle dans le passé vis-à-vis d’une autre puissance ! Il faut observer encore que le premier effet de cette intervention hautaine du tsar fut de contraindre la Porte à manquer à la parole qu’elle avait donnée à la France, et à entrer dans cette voie de contradictions et d’ambiguïtés que le tsar devait dénoncer plus tard comme un système de mauvaise foi et de perfidie contre lequel il lui fallait pour garantie un traité ou un engagement formel !

Le caractère impérieux de cette immixtion de la Russie dans l’affaire des lieux-saints eût été justifiable en droit strict, si les prévisions de traités antérieurs eussent donné a cette puissance des droits analogues et équivalens à ceux de la France. Sept articles des capitulations définissent longuement et avec précision nos droits spéciaux sur les lieux-saints ; mais la Russie ne possède rien de semblable dans ses anciens traités. Pour couvrir son intervention d’un prétexte légal, elle fut obligée d’alléguer deux articles du traité de Koutchouk-kainardji, où, comme on va le voir, il n’est nullement question des lieux-saints. Le premier de ces articles, le septième, est ainsi conçu : « La Porte promet de protéger la religion chrétienne et ses églises, et il sera libre aux ministres de Russie de faire des représentations en faveur de la nouvelle église dont il est parlé dans l’art. 14. » Or voici comment cet art. 14 précise le droit de représentation donné aux ministres russes par l’art. 7 : « Il est permis à la cour de Russie, outre la chapelle bâtie dans la maison du ministre, de construire dans un quartier de Galata, dans la rue nommée Bey-Oglou, une église publique du rit grec, qui sera toujours sous la protection du ministre russe et à l’abri de toute gène et avanie. » Il est évident que le droit de représentation accordé pour une seule église désignée ne pouvait s’appliquer aux lieux-saints. Donc, pour s’arroger un pouvoir d’ingérence dans l’affaire des sanctuaires, il fallait que la Russie torturât et généralisât le sens de la première phrase de l’art. 7 : « La Porte promet de protéger la religion chrétienne et ses églises ; » et afin d’arriver de la religion chrétienne au rit grec et des églises en général aux sanctuaires de Jérusalem, il fallait que la Russie s’attribuât à elle-même la protection promise par la Porte à la religion chrétienne. On saisit ici ta filiation d’idées par laquelle la Russie a été amenée à dénaturer l’affaire des lieux-saints et à en faire sortir à son profit les conséquences contre lesquelles l’Europe a protesté ; elle a, dès l’origine, déplacé, élevé, agrandi outre mesure le débat. Il s’agissait d’une simple question de propriété à régler amicalement et équitablement ; au lieu de l’aborder dans des dispositions conciliantes, elle a voulu dicter ses volontés. Mais on n’a strictement le droit de tenir un langage impérieux à une puissance indépendante que lorsque cette puissance, liée avec vous par un engagement, en a enfreint les stipulations. La Russie n’avait aucun engagement semblable de la Turquie au sujet des lieux-saints ; elle n’aurait eu qualité pour imposer ses exigences que si elle eût été investie du protectorat religieux des Grecs de l’empire ottoman. Elle n’a pas reculé devant cette nécessité exorbitante de la position qu’elle voulait prendre. Elle a revendiqué le protectorat des Grecs.

Telle a été, bien avant la mission du prince. Menchikof, la préoccupation de la légation russe à Constantinople. La question du protectorat des Grecs a toujours dominé pour elle la question pratique des lieux-saints. On voit percer d’une façon significative ces prétentions naissantes dans les correspondances de sir Stratford Canning et du colonel Rose. Les idées de protectorat offusquaient à tel point l’esprit des diplomates russes, qu’elles leur faisaient commettre une confusion étrange sur la position prise par la France. Sir Stratford Canning en cite un curieux exemple. Au mois de novembre 1851, M. de Titof termina une longue et orageuse conférence avec Aali-Pacha en lui disant : — « Je vois clairement que l’intention de la Porte est d’accepter le protectorat de la France dans cette affaire. — Vous vous trompez, lui fit observer avec finesse le ministre turc. Les moines de Jérusalem qui sont en question ne sont point des rayas de la Sublime-Porte ; ce sont des étrangers. Le protectorat que la France leur donne pèse tout au plus sûr des puissances étrangères et non sur la Porte. » M. de Titof sembla, mais trop tard, s’apercevoir de sa méprise [6]. Un an plus tard, le colonel Rose rapporte à lord Malmesbury une assertion, plus avancée dans le même sens, du chargé d’affaires qui avait succédé à M. de Titof.« M. d’Ozerof a beaucoup compromis sa position, dans ce moment critique, en déclarant formellement à l’ambassadeur français que la Russie, en vertu du traité de Koutchouk-Kainardji, protège la religion orthodoxe grecque en Turquie. M. de Lavalette prend la chose d’autant plus à cœur qu’il a récemment déclaré formellement lui-même que la France n’élève pas de prétention à la protection des catholiques romains sujets de la Turquie. Il a fait connaître la déclaration de M. d’Ozerof à ses collègues et à la Porte. La Porte a appris avec un mécontentement non dissimulé cette prétention avouée des Russes à protéger les intérêts religieux de dix ou douze millions de ses sujets [7]. » Le colonel Rose dénonçait lui-même à son gouvernement comme insoutenable cette interprétation du traité de Kainardji. Nous croyons que l’on peut bien apprécier maintenant la position prise dès l’origine par la Russie. Au lieu d’agir par la voie des représentations officieuses et amicales qui lui était seule permise, elle a pris le ton hautain du commandement ; pour justifier ses injonctions, elle a élevé une prétention nouvelle et inadmissible au protectorat religieux de dix ou douze millions de sujets grecs du sultan ; au lieu de coopérer à l’arrangement de la question des lieux-saints, en ne remuant dans cette question locale et religieuse que ce qu’elle contenait, elle l’a fait dévier et bientôt elle l’a fait disparaître sous une question générale bien plus grave, sous la question politique et européenne de l’indépendance de la Porte. On voit qu’il y a eu de sa part dans cette politique un dessein profond et ancien qui s’était laissé pénétrer même avant la mission du prince Menchikof.

Les embarras de la Porte dans cette négociation se conçoivent aisément. L’équité commande de reconnaître avant tout à son avantage que non-seulement ce n’est pas elle qui a soulevé la question des lieux-saints, mais qu’en elle-même cette question purement chrétienne était tout à fait indifférente à un gouvernement musulman. Qu’importait en effet au sultan, à ses ministres, à des mahométans, que la possession de tels ou tels lieux consacrés par les origines du christianisme appartînt à telle ou telle secte chrétienne ? N’est-ce pas le comble de l’injustice de la part de la Russie d’avoir voulu pousser la responsabilité de la Porte, dans une pareille affaire où elle était si désintéressée, jusqu’à ébranler la souveraineté du sultan et attaquer par l’invasion et par la guerre l’existence de la Turquie ? L’impartialité naturelle de la Porte dans un débat entre Latins et Grecs garantissait d’avance la justice de sa décision, si la Russie eut laissé au sultan l’indépendance et la liberté du juge. Malheureusement pour la Russie, le droit des Latins, défendu par la France, était si évident, que les ministres de la Porte dans leur conscience et leurs communications intimes étaient obligés de le reconnaître. L’arrangement formulé dans la note du 9 février 1852 était le résultat d’une enquête dirigée par une commission exclusivement composée de hauts fonctionnaires turcs et d’oulémas. Le colonel Rose écrivait le 5 décembre 1852 à lord Malmesbury : « Fuad-Effendi m’a dit spontanément dans trois entrevues qu’ayant encore examiné avec quelques-uns de ses collègues les documens et les traités relatifs aux lieux-saints, il était arrivé à la conviction que la réclamation faite par la France de la clé de la grande porte de l’église de Bethléem est juste, et que si son traité de 1740 était examiné d’une manière juridique, la France pourrait réclamer bien plus de sanctuaires que les deux qui lui ont été donnés par la note du 9 février. Le grand-visir, que j’ai vu aujourd’hui, m’a fait aussi et spontanément une déclaration semblable [8]. » Mais la Porte fut placée sous une contrainte morale par la lettre de l’empereur Nicolas au sultan et par les menaces de M. de Titof, qui déclarait que tout changement apporté au statu quo serait regardé comme une offense personnelle par son maître, et forcerait la légation russe à quitter Constantinople dans les vingt-quatre heures. Contrairement à son opinion intime et pour conjurer le mécontentement du tsar, elle rendit donc le firman favorable au principe du statu quo. Après une contradiction aussi flagrante, qui avait à se plaindre de la mauvaise foi de la Porte ? C’était assurément le gouvernement français. Qui s’en plaignit et qui tira des tergiversations de la Porte un prétexte pour l’accuser de perfidie et lui imposer des conditions incompatibles avec ses droits de souveraineté ? Ce fut la Russie. Ainsi, étranger, indifférent au fond même de la question, favorable dans sa conscience aux réclamations françaises, entraîné par la pression de la Russie à des contradictions et à des inconséquences, puis accusé de duplicité, et enfin attaqué dans son existence par la puissance même qui l’avait contraint à manquer à ses engagemens positifs, telle fut la position du gouvernement turc dans l’affaire des lieux-saints.

Parmi les puissances catholiques, les unes, comme l’Espagne, le Piémont et Naples, avaient appuyé auprès de la Porte, dès 1850, les réclamations de la France [9]. Les autres avaient adressé au divan des représentations particulières, comme la Belgique, qui demandait la réparation du tombeau de Godefroy de Bouillon, et l’Autriche, qui invoquait en faveur des Latins ses propres traités avec la Turquie [10]. Quant à l’Angleterre, nous l’avons déjà dit, elle vit avec peine naître le débat et resta neutre. Les premières instructions du gouvernement anglais à ses agens à Constantinople sont du 7 juin 1850. À cette date, lord Palmerston écrivait à sir Stratford Canning : « J’ai à dire à votre excellence, par rapport à votre dépêche du 20 mai, que vous devez observer et rapporter au gouvernement de sa majesté les développemens de la contestation qui, suivant votre opinion, doit probablement s’élever entre les églises latine et grecque en Turquie ; mais votre excellence s’abstiendra, quant à présent, de prendre aucune part à cette contestation [11]. » Ces instructions furent confirmées et renouvelées pendant deux ans par les quatre ministres qui passèrent au Foreign-Office, lord Palmerston, lord Granville, lord Malmesbury, lord John Russell. Sir Stratford Canning et le colonel Rose s’y conformèrent scrupuleusement à Constantinople. Ils se renfermèrent dans le rôle d’observateurs attentifs et de rapporteurs fidèles, recevant tour à tour les confidences des ministres russes, de l’ambassadeur de France et des ministres de la Porte, et essayant, sans engager leur responsabilité officielle, de rapprocher les représentans de la France et de la Russie, et d’assoupir la querelle. Sur le fond de la question, leur opinion personnelle fut que l’arrangement de février 1852 était équitable [12]. À la Porte ils tinrent continuellement ce langage : « Nos instructions ne nous permettent pas d’intervenir dans la question, elles nous prescrivent la neutralité entre la France et la Russie ; mais c’est notre devoir de soutenir le sultan lorsqu’il réclamera le droit de donner, dans son indépendance et sa liberté d’action, son opinion consciencieuse sur une affaire qu’il est appelé à décider [13]. »

Cependant vers la fin de 1852, au moment où Fuad-Effendi allait s’efforcer de mettre en pratique l’arrangement du mois de février, et où les choses paraissaient s’échauffer le plus à Constantinople, le gouvernement anglais essaya par ses conseils d’amener les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg à traiter directement entre eux la question et à la terminer par un accord amiable. Le gouvernement anglais trouva sur ce point dans la France les dispositions les plus modérées et les plus conciliantes. Au commencement du mois de septembre, M. Drouyn de Lhuys témoignait à lord Cowley le désir d’en finir avec l’affaire des lieux-saints ; ce qu’il désirait, c’était que la question pût être résolue sans embarras pour la Porte et honorablement pour la France, et comme lord Cowley lui demandait si la France se contenterait d’une déclaration du gouvernement ottoman, qui porterait qu’en donnant le firman aux Grecs, la Porte n’avait pas l’intention de se départir des promesses faites à la France, M. Drouyn de Lhuys lui répondait qu’une déclaration semblable lui paraissait suffisante [14]. Un mois après, M. Drouyn de Lhuys, ayant reçu de la Turquie des assurances de cette nature, exprimait à lord Cowley l’espoir que la question était terminée [15]. Les réclamations de la légation russe à Constantinople trompèrent cette espérance. À la fin de décembre, impatient d’arriver à une solution, M. Drouyn de Lhuys, accueillant une suggestion de lord Cowley, lui annonçait qu’il avait écrit à M. de Lavalette de se mettre en communication directe avec le chargé d’affaires russe, et qu’il se proposait de donner à M. de Castelbajac des instructions pour qu’il fit à Saint-Pétersbourg des ouvertures dans ce sens, et que la question fût traitée et résolue à l’amiable entre les deux gouvernemens [16]. Il n’y avait pas, en effet, de voie plus naturelle et plus convenable pour arriver à une entente et à un accord satisfaisant. Au lieu de recourir à l’arbitrage d’un gouvernement musulman, étranger à la querelle, et d’en faire peser sur lui la responsabilité et les embarras, n’était-il pas plus digne de deux gouvernemens chrétiens de s’expliquer loyalement entre eux ? Le gouvernement français adopta franchement ce parti. Dès le 6 janvier 1853, lord Cowley écrivait à lord John Russell : « M. Drouyn de Lhuys a déjà exprimé à M. de Kissélef le désir de voir se terminer la question des lieux-saints d’une façon satisfaisante et honorable pour les deux gouvernemens. Le gouvernement français, a-t-il dit, ne veut pas pousser son droit à l’extrême, et si le gouvernement russe veut se réunir à lui dans le même esprit de conciliation, il ne voit pas de raison pour que l’affaire ne s’arrange pas amicalement entre eux [17]. »

Comment la Russie répondit-elle à ces dispositions conciliantes ? Au moment même où M. Drouyn de Lhuys en faisait part à lord Cowley, il est curieux de voir le langage que M. de Nesselrode tenait au ministre d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour [18]. Il était menaçant et raide. Le ministre anglais témoignait l’anxiété que lui inspirait la question des lieux-saints : — Et vous avez bien raison d’en être inquiet, répondait M. de Nesselrode, car je ne vous cacherai pas que c’est une très mauvaise affaire. — Sir Hamilton disait qu’il était très désirable que la question fût abordée dans un esprit de conciliation, et que l’on ne cherchât point à aggraver la périlleuse situation de la Porte, par suite d’un différend soulevé entre la France et la Russie : — Je ne vois pas de terme moyen, — répliquait le chancelier. En même temps la Russie commençait ses mouvemens de troupes vers la frontière turque. Sir Hamilton Seymour écrivait à lord John Russell, le 6 janvier 1853, que le cinquième corps d’armée, commandé par le général Lüders, avait reçu l’ordre de compléter ses réserves et de s’avancer vers les provinces danubiennes ; le 7 janvier, que le quatrième corps, commandé par le général Dannenherg, avait reçu l’ordre de se tenir prêt à marcher, ce qui annonçait une concentration de 144,000 hommes. L’ambassadeur anglais se hâta d’adresser à M. de Nesselrode des représentations écrites sur ces préparatifs militaires. — Le but proclamé par la Russie, l’arrangement pacifique de la question des lieux-saints et la conservation de la Turquie, pourrait-il être atteint par de pareilles démonstrations militaires ? demandait sir Hamilton Seymour dans son mémorandum du 8 janvier. Pour une dispute dans laquelle la Porte n’a pas d’intérêt propre, et qui pourrait être arrangée sans difficulté, valait-il la peine d’exciter la jalousie du gouvernement français, de provoquer de sa part des contre-démonstrations, et de mettre en péril l’indépendance de la Turquie et l’autorité du sultan ? Le voisinage de cette armée russe n’était-il pas de nature à exciter des insurrections parmi les sujets chrétiens de la Porte ? Les ennemis de la France prétendaient qu’elle n’avait cherché dans la question des lieux-saints qu’un moyen de jeter la confusion en Europe et de brouiller les puissances. De deux choses l’une, ou cette supposition était vraie, ou elle ne l’était pas. Si elle était erronée, on basait sur un faux prétexte une politique qui devait entraîner les plus graves conséquences ; si elle était vraie, on allait maladroitement favoriser les desseins prêtés à la France. Sans doute, les alliés de la Russie ne devaient lui demander l’abandon d’aucun de ses droits, mais ils devaient lui représenter qu’il ne fallait pas chercher son triomphe dans une démonstration militaire, lorsque toutes les probabilités autorisaient à penser qu’elle pouvait l’obtenir par la voie ordinaire des négociations. — Ces appréhensions, si sagement exprimées, furent taxées d’exagération par M. de Nesselrode. Le ministre russe répondit qu’il était fermement convaincu que cette alarmante question se terminerait d’une façon satisfaisante, si le gouvernement britannique appuyait de ses efforts à Paris et à Constantinople les réclamations légitimes de la Russie, et combattait les prétentions du cabinet français [19].

Ce fut en ce moment que les ouvertures de la France et ses propositions d’arrangement direct arrivèrent à Saint-Pétersbourg. Elles furent accueillies courtoisement dans la forme, mais elles ne changèrent rien aux desseins de la Russie. L’empereur Nicolas en entretint M. de Castelbajac dans l’audience où notre ministre remit ses lettres de créance. L’empereur dit à M. de Castelbajac qu’il avait appris avec plaisir de M. de Nesselrode l’intention où était le gouvernement français d’entrer en communication directe avec le cabinet russe, pour faire cesser les mésintelligences qui s’étaient élevées à propos des lieux-saints. Le ministre français fit remarquer à l’empereur que l’on verrait par la comparaison des dates que cette démarche conciliante de la France était toute spontanée, et ne pouvait être attribuée à l’influence des arméniens de la Russie. L’empereur répondit que « les bruits relatifs à ses préparatifs militaires étaient fort exagérés, que ces préparatifs n’étaient pas motivés par la question des lieux-saints, quoiqu’il dût avouer qu’il voulait produire une impression de crainte à Constantinople, à cause d’une insulte faite au pavillon russe. » Sans donner aucun détail sur l’insulte alléguée, l’empereur termina l’entretien par des protestations en faveur de la paix et du maintien de l’empire ottoman [20]. Mais si l’on veut connaître le véritable esprit qui animait alors le gouvernement russe vis-à-vis de la France, et les vraies tendances de la politique qu’il avait résolu de suivre, il faut lire la dépêche adressée deux jours avant au baron Brunnow, pour être communiquée au gouvernement anglais. Ce document, où les récriminations amères contre la France sont si habilement relevées de flatteries pour le cabinet britannique, montre si bien le contraste qui existait alors entre les dispositions du gouvernement russe et celles du gouvernement français, et éclaire si fortement le point de départ de la Russie dans la violente politique où elle allait s’engager, que nous croyons devoir le mettre en entier sous les yeux de nos lecteurs.


« Saint-Pétersbourg, le 14 janvier 1853.

« Je profite du courrier que j’expédie aujourd’hui à votre excellence pour lui accuser la réception de son expédition du 17-29 décembre, et l’assurer du vif intérêt avec lequel nous en avons pris lecture. L’empereur a été surtout très satisfait des premières explications que vous avez échangées avec le chef de la nouvelle administration britannique, et des soins que vous avez pris pour bien établir dans son esprit, comme dans celui de lord John Russell, avec lequel nous aurons désormais à traiter plus particulièrement, les points principaux sur lesquels vont s’engager nos relations avec le nouveau ministère. Parmi ceux que vous avez touchés, nous avons surtout remarqué ce qui concerne notre situation actuelle en Turquie, et le compte que vous avez rendu à lord Aberdeen et à lord John Russell du véritable caractère de la grave question des lieux-saints. Vous aviez déjà abordé ce sujet avec lord Malmesbury au moment où il se retirait des affaires, et vos efforts pour le lui faire envisager sous son vrai jour n’avaient pu que rencontrer l’approbation de notre auguste maître. Malheureusement les démarches que votre excellence avait cherché à obtenir de lui, tant à Paris qu’à Constantinople, se rapportaient à une situation qui n’est plus la même aujourd’hui. À cette époque, les démarches de l’ambassadeur de France en Turquie, et ses menaces pour forcer les ministres ottomans à éluder l’exécution du firman, n’avaient pas encore définitivement réussi. On pouvait conserver l’espoir que les représentations de l’Angleterre au cabinet français auraient pour effet d’arrêter M. de Lavalette dans sa marche. Cet espoir a été frustré. Depuis lors, les efforts de l’ambassade française ont triomphé à Constantinople. Non-seulement le firman revêtu du hatti-chériff du sultan n’a pas été exécuté à Jérusalem, mais il a été traité avec dérision par les ministres de sa hautesse. À l’indignation de toute la population du rit grec, la clé du temple de Bethléem a été livrée aux Latins de façon à constater publiquement leur suprématie religieuse en Orient.

« Le mal est donc fait, monsieur le baron, et ce n’est plus de le prévenir qu’il s’agit ; il faut maintenant y porter remède. Les immunités du rit orthodoxe lésées, la parole que le sultan avait donnée solennellement à l’empereur violée, exigent un acte de réparation quelconque : c’est à l’obtenir qu’il faut travailler. Voilà l’état actuel de la question.

« Si nous prenions pour exemple les procédés impérieux et violens qui ont conduit la France à ce résultat, — si nous étions, comme elle, indifférens à la dignité de la Porte, aux conséquences qu’un remède héroïque peut exercer sur une constitution déjà aussi fortement délabrée que celle de l’empire ottoman, — notre marche serait toute tracée, et nous n’aurions pas de longues réflexions à faire : la menace et l’emploi de la force seraient nos moyens immédiats. On a appelé le canon la dernière raison des rois : le gouvernement français en a fait sa raison première. C’est l’argument par lequel il a déclaré de prime abord vouloir débuter à Tripoli comme à Constantinople. Malgré nos griefs légitimes, et au risque d’en attendre quelque temps de plus le redressement, nous chercherons à adopter une méthode moins expéditive. Nous voulons encore, de même que nous l’avons toujours voulu, la conservation de l’empire ottoman, comme étant, à tout prendre, la combinaison la moins mauvaise à interposer entre tous les intérêts européens, qui ne manqueraient pas de se heurter violemment en Orient, si le vide venait à s’y faire. Nous nous efforcerons conséquemment d’éviter jusqu’au bout, autant qu’il peut dépendre de nous sans compromettre notre honneur, tout ce qui serait de nature à ébranler encore davantage ce corps si faible et si chancelant, au risque de le faire tomber en poudre. Quoique nous ayons vainement taché jusqu’ici de rendre la Porte accessible aux conseils de la raison, nous allons faire encore dans ce but une dernière tentative conciliante. Nous sommes donc en ce moment à la recherche d’un arrangement qui puisse rendre au firman la validité qu’on lui a ôtée, rétablir à Jérusalem les deux rites sur un pied d’égalité, et concilier leurs prétentions sans léser les droits de l’un et de l’autre. Les conseils pacifiques, mais fermes, dont ces propositions seraient accompagnées, auront pour but d’éclairer la Porte sur la conséquence des torts qu’elle s’est donnés par faiblesse envers nous, et en même temps de la rassurer contre les éventualités qui la préoccupent et l’effraient du côté de la France, Les bases principales de cet arrangement sont déjà arrêtées dans la pensée de l’empereur, et dès que sa majesté les aura fixées définitivement, je ne manquerai pas, monsieur le baron, de les faire connaître à votre excellence.

« Mais, tout en désirant et voulant fermement n"employer que des moyens pacifiques, il est toutefois une considération que nous n’avons pu entièrement perdre, de vue : c’est que l’ascendant moral de la France a pris de telles proportions à Constantinople, qu’il devient fort à appréhender que toutes nos démarches ne finissent par échouer contre l’idée que les conseillers du sultan se sont faite de la force irrésistible du gouvernement français. Il peut arriver que la France, en voyant balancer la Porte, ait recours encore une fois à son système comminatoire, et pèse sur elle de manière à l’empêcher de prêter l’oreille à nos justes réclamations. La partie devient trop inégale entre nous et le gouvernement français, si, tandis que celui-ci fait mouvoir sans opposition son escadre sur tous les points de la Méditerranée et présente la moindre de ses demandes à la bouche du canon, nous laissons indéfiniment s’enraciner dans l’esprit des Turcs l’idée de notre impuissance à les défendre, comme à protéger nos propres intérêts. L’empereur a donc cru devoir aviser d’avance à quelques mesures de précaution pour appuyer nos négociations, neutraliser l’effet des menaces de M. de Lavalette, et se prémunir, en tout état de cause, contre les entreprises d’un gouvernement habitué à procéder par surprises. Nos mesures n’ont point le but de mettre en question d’aucune manière l’indépendance de la Porte Ottomane ; elles ont au contraire celui de maintenir cette indépendance contre une dictature étrangère, en assurant le repos du sultan, en relevant son autorité compromise par l’ambassadeur de France aux yeux de ses sujets du rit grec, qui forment en Europe la majorité de la population de ses états. C’est vous dire, monsieur le baron, que, dans la pensée de l’empereur, la destination de nos préparatifs est d’avoir un effet plus moral que matériel.

« Comme les bruits exagérés qui se sont déjà répandus à ce sujet pourraient inspirer des alarmes, il nous importait d’établir le véritable, esprit de nos intentions. Nous espérons que le gouvernement anglais ne se méprendra pas sur leur nature. Les preuves de modération qu’a données l’empereur dans sa conduite envers la Turquie, en tant d’occasions antérieures, sont un gage que, dans celle-ci, il ne se départira pas des mêmes principes. Un intérêt commun appelle l’Angleterre comme la Russie à veiller à la conservation de la paix en Orient. Cet intérêt, nous l’invoquons en nous adressant franchement aujourd’hui à l’impartialité du gouvernement britannique. Si, comme nous n’en doutons pas, il tient aussi fortement que nous au maintien du statu quo oriental, c’est à lui qu’il appartient d’élever à présent la voix. Nous aider à Constantinople à dissiper l’aveuglement ou la peur panique des Turcs, — ramener à Paris le cabinet français aux conseils de la prudence, — telle doit, être, selon nous, la double tâche des ministres anglais, et, s’ils veulent bien la prendre sur eux, les négociations que nous allons ouvrir se résoudront, nous l’espérons, sans danger pour la paix orientale.

« C’est à agir auprès d’eux en ce sens que l’empereur vous charge, monsieur le baron, de consacrer tous vos efforts et voire zèle. Recevez, etc.

« NESSELRODE [21]. »

Tandis que M. de Nesselrode faisait pressentir à l’Angleterre, dans un langage si passionné et si hostile à la France, les mesures extrêmes que l’empereur de Russie allait prendre, la question des sanctuaires venait de recevoir à Jérusalem la solution mixte arrêtée par Fuad-Effendi. Il faut voir dans les faits à quoi se réduisaient ces victoires de l’influence française, auxquelles la colère du gouvernement russe donnait ces énormes proportions. Il faut comparer le résultat obtenu par nous aux accusations de M. de Nesselrode. Un commissaire de la Porte, Afif-Bey, avait été envoyé sur les lieux pour mettre à exécution la décision du gouvernement turc. Bien loin que la suprématie de l’église latine en terre sainte eût été constatée par les actes de ce commissaire, le grand firman qui tenait tant à cœur à la Russie avait été lu à Jérusalem. Le patriarche latin et le consul français s’étaient abstenus d’assister à la lecture de ce firman ; cet acte s’était même accompli avec plus de publicité que Fuad-Effendi ne l’avait promis à notre ambassadeur. « Mais, écrivait le colonel Rose à son gouvernement, M. de Lavalette s’était résigné à ce résultat avec beaucoup de modération, et l’acceptait comme un fait accompli [22]. » Les deux avantages obtenus par les Latins étaient la clé de la grande porte de l’église de Bethléem et l’admission au tombeau de la Vierge. En quoi consistaient ces avantages ? Le colonel Rose va encore nous l’apprendre : « En fait, la cession de la clé n’est rien ; elle ne donne pas le droit aux Latins de célébrer le service divin dans l’église ; elle ne leur accorde que le passage pour arriver à la grotte de la Nativité, voûte située sous l’église, où les Latins ont deux sanctuaires, la Crèche et la grotte des Mages [23]. » Voilà pour la clé. Quant au tombeau de la Vierge, les Grecs ayant craint que les Latins ne voulussent l’avoir pour eux exclusivement, une journée tout entière dans l’année, M. de Lavalette déclara au colonel Rose qu’afin d’empêcher toute collision, il désirait que chaque culte eût le tombeau de la Vierge le temps nécessaire pour accomplir ses cérémonies, après quoi le sanctuaire resterait ouvert aux autres sectes. « M. de Lavalette, ajoutait le colonel Rose, m’a en outre assuré que, bien que, s’il eût pressé le sens de la note du 9 février, il eût pu demander pour les Latins la faculté d’avoir des lampes et des images dans le tombeau, il s’en était abstenu par esprit de modération, et qu’ainsi il avait renoncé pour les Latins aux privilèges qu’avaient dans le tombeau toutes les autres sectes chrétiennes, y compris même les Coptes et les Abyssins [24]. » Le colonel Rose avait rapporté ces explications au ministre russe, M. d’Ozerof, qui en avait paru satisfait. À la date du 28 janvier, il croyait donc pouvoir annoncer à son gouvernement, en louant la modération des représentons de la France et de la Russie, que cette périlleuse question des lieux-saints était enfin terminée.

Voilà donc où en étaient les choses en janvier 1853. La question étant terminée sur les lieux avec si peu d’avantages pour la France, la Russie pouvait se contenter de la laisser s’assoupir. Si cependant, dans l’opinion du cabinet russe, toutes les difficultés n’avaient point été résolues d’une façon satisfaisante, les dispositions spontanément manifestées par le gouvernement français lui ouvraient une autre voie. Il pouvait traiter directement et conclure à l’amiable avec la France, à Saint-Pétersbourg même, un arrangement définitif. Aucun de ces partis ne s’accommodait apparemment aux vues ultérieures de l’empereur Nicolas. M. de Nesselrode prit acte des ouvertures conciliantes de la France, mais il éluda la proposition d’une négociation directe. Sir Hamilton Seymour lui ayant demandé si la question se traiterait à Saint-Pétersbourg ou à Constantinople, le chancelier lui répondit qu’il valait mieux, pour plusieurs motifs qu’il n’exposa point, que les négociations fussent conduites auprès du gouvernement turc. Par une dépêche du 8 février, adressée à M. de Kissélef, il donnait en quelque sorte un rendez-vous diplomatique à la France à Constantinople. Dès le 4 février, il avait annoncé à sir Hamilton Seymour la mission extraordinaire du prince Menchikof.


II

Avant d’exposer les circonstances dans lesquelles le prince Menchikof arriva à Constantinople et les divers incidens de son ambassade, il importe de bien fixer le caractère que le gouvernement russe avait cherché à donner à cette mission extraordinaire aux yeux de la France et surtout de l’Angleterre.

M. de Nesselrode avait répondu aux ouvertures du gouvernement français dont nous avons parlé par une dépêche du 8 février 1853 adressée à M. de Kissélef. Le chancelier résumait dans cette dépêche, au point de vue russe, toute la discussion de l’affaire des lieux-saints. Ce document, où les récriminations abondaient, se terminait cependant par les assurances suivantes :

« Le cabinet impérial ne négligera aucun moyen pour hâter une conclusion désirable sous tant de rapports, et à laquelle la Russie entière prend le plus sérieux et le plus légitime intérêt. Il se plait à compter sur les dispositions et le concours de la France. Il ne doute pas de la coopération efficace que la cour impériale d’Autriche, appelée par ses traités avec la Turquie à intervenir dans lu question, y apportera de son côté.

« C’est dans ce sens que nous allons faire à Constantinople de nouvelles et énergiques démarches, qui, tout en rappelant à la Porte ses engagement vis-à-vis de nous, la convaincront, il faut l’espérer, qu’il n’y a en réalité ni conflit ni antagonisme entre nous et la France aujourd’hui, pas plus qu’à d’autres époques, pour ce qui concerne l’ordre de choses établi depuis des siècles dans les lieux vénérés de la Palestine ; que toutes les grandes puissances de l’Europe désirent également la conservation de l’empire ottoman, sa tranquillité intérieure et l’indépendance de son gouvernement dans ses actes, lorsque la justice et ses propres intérêts les lui commandent.

« Nous sommes convaincus, d’après les termes de la dernière communication dont le général Caslelbajac a été chargé, que les instructions dont l’ambassade de France à Constantinople est peut-être déjà munie à cette heure s’accordent avec les vues que nous venons de développer ici avec autant de franchise que de confiance. Dans ce cas, l’entente, qui n’a pu jusqu’ici s’établir entre nos représentans à Constantinople autant que nous l’avions désire, pourra avoir incessamment les plus heureux résultats dans la question qui nous préoccupe [25]. »

M. de Lavalette ayant été rappelé sur sa demande, tout prétexte personnel fut enlevé par la France aux ombrages de la Russie à Constantinople. Un ambassadeur nouveau, sans antécédens et sans parti pris dans la question, M. de Lacour, fut chargé de suivre les négociations avec le nouvel envoyé de l’empereur de Russie. M. Drouyn de Lhuys s’était plaint des récriminations par lesquelles M. de Nesselrode avait répondu à ses ouvertures ; le chancelier témoigna le regret qu’une pareille impression eût pu être produite par ce qu’il regardait comme un simple exposé des faits. Il assura M. de Caslelbajac que le tsar avait reçu avec une vive satisfaction les déclarations conciliantes de la France, qu’il y répondrait, dans le même esprit, que le rappel de M. de Lavalette et les nominations de MM. de Lacour et de Bourqueney étaient regardées comme une preuve des bonnes intentions de l’empereur des Français ; que le tsar serait heureux d’agir de concert avec la France pour prévenir la chute de l’empire turc ; que ses mouvemens de troupes vers la frontière ottomane n’avaient pas pour but d’attaquer la Turquie, mais seulement d’agir moralement sur les ministres ottomans pour vaincre en eux une obstination qui amènerait la catastrophe que tout le monde voulait éviter [26]. La France dut donc attendre l’effet des assurances de M. de Nesselrode.

On a pu remarquer le prix que la Russie mettait à concilier l’Angleterre à ses vues, et avec quel art elle cherchait à lui inspirer des préventions défavorables à la France. Aussi la diplomatie russe employa-t-elle toute son habileté à cacher au gouvernement anglais le vrai but de la mission du prince Menchikof. Elle n’épargna aucune protestation pour rassurer l’Angleterre sur ses desseins. Dans la dépêche du 14 janvier que nous avons citée, M. de Nesselrode disait que le seul objet de la Russie était « un arrangement qui puisse rendre au firman la validité qu’on lui a ôtée, rétablir à Jérusalem les deux rits sur un pied d’égalité, et concilier leurs prétentions sans léser les droits de l’un et de l’autre. » Le 5 février, en annonçant à sir Hamilton Seymour l’ambassade du prince Menchikof, M. de Nesselrode lui assurait que les instructions données au nouvel ambassadeur étaient d’une nature conciliante, et que, quoique militaire, le prince lui-même était animé des intentions les plus pacifiques [27]. Le 9 février, le comte de Nesselrode, parlant des instructions du prince Menchikof, les représentait de nouveau comme modérées : « Elles sont un peu vagues, ajoutait-il, car il est difficile de préciser jusqu’à quel point les droits assurés aux Grecs l’année dernière ont été violés. » Dans tous les cas, il n’était pas question de revenir sur les privilèges acquis aux Latins : tout ce que voulait la Russie, c’était d’obtenir pour les Grecs quelque équivalent des privilèges qu’ils avaient perdus [28]. Enfin, le 24 mars, sir Hamilton Seymour écrivait à lord Clarendon : « J’ai dit au comte de Nesselrode que je désirais fort savoir si l’arrangement des difficultés relatives aux lieux-saints terminerait toutes les discussions entre la Russie et la Porte, ou bien si le prince Menchikof avait d’autres réclamations à présenter. Le chancelier n’en savait rien : — Il reste peut-être, a-t-il dit, quelques réclamations privées, mais je n’ai pas connaissance d’autres demandes. — En un mot, pas d’autres affaires, ai-je repris (avec insistance et afin de prévenir toute méprise), que celles qui peuvent exister entre deux gouvernemens amis ? — Exactement, a répondu son excellence, les demandes qui forment les affaires courantes de toute chancellerie. — Cet aveu me parait très satisfaisant [29]. »

Ces assurances de la Russie à l’Angleterre étaient corroborées, comme lord Clarendon l’a dit à la chambre des lords, par des communications privées non moins explicites et d’une telle nature, que lord Clarendon a affirmé qu’il n’aurait pas plus songé à douter des déclarations de la Russie que de la parole d’honneur d’un de ses collègues. Le gouvernement anglais crut complètement aux promesses de la Russie ; si nous constatons sa confiance dans les paroles que lui donnait le gouvernement russe, ce n’est point pour l’accuser d’imprévoyance : c’est pour établir sa bonne foi, la sincérité de ses intentions pacifiques et montrer à quel point cette bonne foi a été trompée. Le gouvernement anglais crut donc que la mission du prince Menchikof n’aurait d’autre objet que la solution de l’affaire des lieux-saints ; il vit cette mission sans crainte, plutôt même avec une nuance de prévention favorable. Les instructions qu’il donna en ce moment à ses agens portent toutes ce caractère. Le 28 janvier 1853, lord John Russell écrivait a lord Cowley : « Pour un gouvernement qui envisage avec impartialité ces contestations (entre la France et la Russie), une attitude des deux côtés si menaçante parait lamentable. Nous regretterions profondément une dispute qui pourrait aboutir à un conflit entre deux grandes puissances européennes ; mais quand nous songeons que cette querelle a pour motif des privilèges exclusifs sur les lieux auprès desquels l’homme-Dieu est venu annoncer la paix aux hommes de bonne volonté, — lorsque nous voyons des églises rivales combattre pour la domination à l’endroit même où le Christ est mort pour l’humanité, — nous ne pouvons assister sans tristesse à un pareil spectacle. Votre excellence comprendra donc : 1° que le gouvernement de sa majesté n’a pas à entrer dans le fond de ce débat ; 2° que le gouvernement de sa majesté désapprouve toute menace et encore plus l’emploi immédiat de la force ; 3° qu’il faut dire aux deux parties que si elles sont sincères dans le désir qu’elles proclament de maintenir l’indépendance de la Porte, elles doivent s’abstenir d’employer des moyens propres à montrer la faiblesse de l’empire ottoman. Par-dessus tout, elles doivent s’abstenir de mettre en mouvement des armées et des flottes pour faire de la tombe du Christ un sujet de querelle entre chrétiens [30]. » Le 19 février, lord John Russell, trop confiant évidemment dans les promesses de la Russie, écrivait au colonel Rose, en lui annonçant comme ayant un but de conciliation la mission du prince Menchikof : « Vous aurez à tenir au ministre du sultan, au prince Menchikof et au ministre français un langage propre à ramener la question au point où elle était au mois de février de l’année dernière ; ce résultat doit être atteint de la manière la plus compatible avec la dignité du gouvernement français, qui avait été quelque peu compromise par le langage de M. de Lavalette. On dit que l’empereur de Russie exigera la destitution de Fuad-Effendi. Sur ce point, vous vous abstiendrez de prendre parti dans un sens ou dans l’autre [31]. » Enfin lord Stratford de Redcliffe, en retournant à son poste, emporta les instructions de lord Clarendon, qui venait de remplacer lord John Russell au Foreign Office. Ces instructions recommandaient à l’ambassadeur, qui devait passer par Paris et par Vienne avant de se rendre à Constantinople, d’entretenir M. Drouyn de Lhuys et M. de Buol. Il devait promettre au ministre français la coopération cordiale de l’Angleterre pour le maintien de l’intégrité et de l’indépendance de la Turquie, en lui recommandant la modération dans l’affaire des lieux-saints. Il devait donner les mêmes conseils de modération vis-à-vis de la Turquie à M. de Buol et prendre acte des assurances de l’Autriche en faveur d’une politique conservatrice en Orient. Il devait exprimer au sultan, avec les ménagemens dus à sa dignité, l’opinion du gouvernement anglais sur la gravité de la crise où l’empire ottoman était engagé. Il ne devait pas lui dissimuler que si la Porte laissait subsister les griefs des populations chrétiennes, que si elle autorisait par la faiblesse et les désordres de son administration le ton dictatorial que plusieurs gouvernement avaient pris récemment à son égard, elle marchait à une catastrophe. Il devait lui donner tous les conseils propres à détourner un danger suprême, il avait le pouvoir, si l’existence du gouvernement ottoman était mise en question, d’avertir la flotte de Malte qu’elle eût à se tenir prête ; mais il ne devait pas appeler cette flotte aux Dardanelles avant d’avoir des instructions nouvelles et positives de son gouvernement [32].

Telles étaient les dispositions de l’Angleterre à l’époque où le prince Menchikof allait se rendre auprès du sultan. Le prince arriva le 28 février. On se rappelle les circonstances qui signalèrent son entrée à Constantinople. Le prince Menchikof, amiral et ministre de la marine, était accompagné du prince Galitzin, aide de camp de l’empereur, et du comte Dimitri de Nesselrode, fils du chancelier. Il fut rejoint deux jours après par le vice-amiral Kornilof, aide de camp et adjudant-général de l’empereur et commandant de l’escadre de la Mer-Noire, par le général Nikapotchinski, chef d’état-major de l’armée qui se rassemblait sur la frontière, et par d’autres officiers. On apprenait en même temps à Constantinople que le cinquième et le septième corps d’armée s’étaient concentrés en Bessarabie, que l’avant-garde du général Dannenberg n’était qu’à deux heures de marche de Iassy, et que la flotte de Sévastopol était prête au premier ordre à mettre à la voile. Les premiers actes du prince Menchikof confirmèrent les rumeurs d’intimidation qui avaient précédé et accompagné son arrivée. Le jour où il débarqua, il avait envoyé ses lettres de créance au ministre des affaires étrangères, Fuad-Effendi. Le lendemain, il se rendit à la Porte : Fuad-Effendi l’y attendait dans les appartemens de son ministère, les portes toutes ouvertes. Il est de règle invariable qu’un ambassadeur nouveau auprès du sultan fasse sa première visite au grand-visir, et la seconde au ministre des affaires étrangères. En quittant le grand-visir, le prince, quoique invité par l’introducteur des ambassadeurs à se rendre auprès du ministre des affaires étrangères, passa, à travers la haie des soldats et des kavass, devant l’appartement de Fuad-Effendi, situé à côté de celui du grand-visir, et se retira sans y entrer. L’affront était d’autant plus blessant que de grands préparatifs avaient été faits pour la réception de l’ambassadeur russe, et que cette cérémonie avait attiré un immense concours de population, et surtout de Grecs. Le lendemain, le prince Menchikof envoya dire au grand-visir par son premier drogman qu’il n’avait pas entendu, par cette infraction aux usages, porter atteinte à l’autorité du sultan, mais que l’ambassade russe ne voulait pas traiter avec Fuad-Effendi les négociations dont elle était chargée. Fuad-Effendi donna sa démission et fut remplacé par Rifaat-Pacha.

Cet incident produisit à Constantinople une impression profonde ; le grand-visir en fut irrité et consterné, Le sultan ressentit l’outrage et ne cacha point son indignation. Les chargés d’affaires de France et d’Angleterre, M. Benedetti et le colonel Rose, portèrent le même jugement sur la situation. Il était évident que le prince Menchikof, en montrant que la Russie savait atteindre et punir dans la cour du sultan un ministre qui lui déplaisait, voulait agir par l’intimidation sur l’esprit de la Porte. Le grand-visir dit au colonel Rose que l’indépendance de la Turquie était menacée, et le pria de faire venir l’escadre anglaise an mouillage de Smyrne, à Vourla. Le colonel Rose et M. Benedetti promirent au grand-visir de demander à leurs gouvernemens l’envoi des escadres. Ces assurances ne tranquillisèrent pas le ministre turc : « La Turquie sera perdue, dit-il, avant que les réponses de l’Angleterre et de la France aient pu arriver. » Le colonel Rose était convaincu, par ce qui venait de se passer, que la Russie manquait aux assurances qu’elle avait données à son gouvernement. « Au lieu de retirer ses troupes ou d’arrêter leur marche, la Russie, écrivait-il à son ministre, les fait avancer vers le territoire turc ; elle fait préparer des approvisionnemens pour son armée dans les provinces turques (en Moldavie et en Valachie), sans avoir encore déclaré et exposé à la Porte les griefs qu’elle a contre elle : chose inouïe et contraire aux droits des nations civilisées. Elle prend d’autres grandes mesures militaires et maritimes dans la pensée manifeste de détruire l’indépendance de la Turquie ou de lui faire la guerre. » Croyant donc que si le sultan n’était pas appuyé dans cette crise, il livrerait son gouvernement à l’influence russe, il écrivit à l’amiral Dundas, en le priant d’amener l’escadre de Malte à Vourla, et fit part au grand-visir de cette démarche [33].

L’ensemble de ces circonstances ne fut point au premier moment apprécié de la même façon à Paris et à Londres.

Le gouvernement français comprit avec une sagacité remarquable la portée des premiers actes de l’ambassade du prince Menchikof. Directement engagée dans le débat qui était le prétexte de cette ambassade, la France devait veiller d’un œil plus attentif et plus intéressé qu’aucune autre puissance au caractère qu’elle allait prendre et aux complications qu’elle pouvait entraîner. Elle devait être sur ses gardes, car après les démarches qu’elle venait de faire à Saint-Pétersbourg, elle ne pouvait se dissimuler que l’envoi du prince Menchikof à Constantinople, coïncidant avec une démonstration militaire aux frontières de la Turquie, n’était point une réponse satisfaisante à ses ouvertures. Aussi, avant l’arrivée de l’ambassadeur russe à son poste, M. Drouyn de Lhuys appelait l’attention sérieuse de lord Clarendon « sur les complications qui pouvaient surgir en Orient par suite de la mission de M. le prince Menchikof [34]. » Il résolut sur-le-champ d’envoyer l’escadre d’évolutions de Toulon dans les eaux de Salamine. Cette démonstration n’avait pour le moment pas le caractère d’une mesure de surveillance et de précaution et d’autre effet que de placer notre escadre à peu près sur la même ligne d’observation que celle de l’Angleterre ; mais les instructions adressées quelques jours plus tard à M. de Lacour montrent que le gouvernement français avait envisagé toutes les éventualités qui pouvaient sortir de l’état des choses à Constantinople avec une prévoyance, une prudence, une décision que le développement des faits ultérieurs a justifiées avec éclat [35].

L’équité commande de reconnaître que le gouvernement anglais était alors dans une situation différente. Premièrement, il était étranger à la querelle dans laquelle le prince Menchikof allait intervenir. Cette querelle ne le touchait que par l’influence qu’elle pouvait avoir sur l’existence de la Turquie. À ce point de vue, il en souhaitait la conclusion la plus prompte, et se réservait d’exercer au profit de la Porte et de la paix européenne un rôle de modérateur et d’arbitre conciliant. En second lieu, le cabinet anglais croyait aux assurances solennelles et chaque jour réitérées de la Russie. Il ne s’associa donc pas à l’initiative prise par son charge d’affaires à Constantinople ; il approuva au contraire l’amiral Dundas, qui ne s’était pas rendu à l’appel du colonel Rose, et regretta que la France se fût hâtée d’envoyer son escadre dans les eaux de Grèce. « Le gouvernement de sa majesté, disait lord Clarendon au comte Walewski, est disposé à se fier à l’empereur de Russie, de qui nous avons reçu les assurances les plus solennelles que c’est à la fois son intérêt et son intention de maintenir l’empire turc, et que s’il s’opérait un changement dans ses vues à cet égard, il nous en ferait part immédiatement sans hésitation et sans réserve. Aucune communication de ce genre ne nous ayant été faite, nous sommes tenus de croire jusqu’à preuve contraire que la mission du prince Menchikof n’a pas un caractère menaçant pour l’indépendance et l’intégrité de la Turquie [36]. » En même temps le gouvernement anglais se servait du témoignage de sa confiance vis-à-vis de la Russie pour lier davantage l’empereur Nicolas aux promesses qu’il avait faites. Dans une dépêche du 23 mars, adressée à sir Hamilton Seymour pour être communiquée à M. de Nesselrode, lord Clarendon, après avoir dit l’émotion excitée en France et en Angleterre par les nouvelles de Constantinople et les bruits répandus sur les exigences du prince Menchikof, ajoutait : « Le gouvernement de sa majesté n’a point ressenti l’alarme ni partagé les appréhensions que les faits et les rumeurs auxquels je viens de faire allusion peuvent paraître justifier, car en plus d’une occasion il a reçu l’assurance personnelle de l’empereur de Russie qu’il était déterminé à maintenir l’indépendance de l’empire turc, et que si les vues de sa majesté impériale venaient à subir quelque changement à l’égard de cette importante question, il le ferait franchement savoir au gouvernement de sa majesté. Aucune communication semblable n’ayant été reçue, le gouvernement de sa majesté est sûr que, quels que soient les objets de la mission du prince Menchikof, ni l’autorité du sultan, ni l’intégrité de ses états, ne sont en danger. » Lord Clarendon cherchait ensuite à expliquer l’envoi de la flotte française et à en atténuer l’effet. « La France, disait-il, n’était pas dans la même position que l’Angleterre. Elle était engagée dans la question des lieux-saints ; elle n’avait pas reçu du gouvernement russe les mêmes assurances sur les vues de l’empereur. Il n’était donc pas étonnant que, dans la crainte d’un démembrement prochain de la Turquie, elle eût pris une détermination hâtive ; mais le gouvernement anglais espérait que, dans l’intérêt de la paix, l’empereur Nicolas recommanderait au prince Menchikof d’avoir soin, en assurant les droits de l’église grecque, qu’il ne fut imposé aux Latins aucune condition blessante pour l’honneur et les intérêts de la France [37]. »

M. de Nesselrode se hâta de répondre à cette dépêche de lord Clarendon et n’épargna rien pour entretenir l’Angleterre dans sa fausse sécurité. Il écrivit le 7 avril au baron Brunnow :

« Il nous a été bien agréable, monsieur le baron, de voir par cette pièce (la réponse de lord Clarendon), comme par le résumé de vos entretiens avec les ministres britanniques, que tous les faux bruits répandus à Constantinople à l’égard de nos intentions n’avaient causé aucune alarme ou appréhension au cabinet de Londres, convaincu, par les assurances personnelles qu’il a reçues à ce sujet de l’empereur, que le désir et la résolution de sa majesté sont de respecter l’indépendance et l’intégrité de l’empire turc, et que si ses vues à cet égard venaient à subir un changement quelconque, notre auguste maître serait le premier à en avertir le gouvernement anglais.

« Veuillez assurer les ministres de la reine, dans les termes les plus positifs, que les intentions de l’empereur sont toujours les mêmes, et que toutes les vaines rumeurs auxquelles a donné lieu dans la capitale ottomane l’arrivée du prince Menchikof : — occupation des principautés, agrandissement de territoire du côté de nos frontières asiatiques, prétention de nous assurer la nomination du patriarche grec de Constantinople, langage hostile et comminatoire tenu a la Porte par notre ambassadeur, — sont non-seulement exagérées, mais dénuées même de toute espèce de fondement ; qu’en un mot la mission du prince Menchikof n’a jamais eu et n’a encore d’autre but que celui dont votre excellence a été chargée de faire part au gouvernement britannique. »

En même temps que la Russie renouvelait ses promesses et redoublait ses protestations à l’Angleterre, elle employait toutes les flatteries, toutes les ruses pour la séparer de la France. Exciter contre nous les défiances de l’Angleterre, empêcher l’alliance des deux grandes nations libérales de l’Occident, tel était dès le principe le but du gouvernement russe. On va voir le langage que la Russie tenait sur notre compte, langage où l’acrimonie se cachait mal sous des grimaces de dédain, langage que par modération nous ne voulons point qualifier, mais qu’il nous suffit de reproduire pour faire comprendre à des lecteurs français la vraie situation d’intérêt et d’honneur où la France est placée dans cette question vis-à-vis de la Russie, M. de Nesselrode continuait en ces termes :

« Quant à la recommandation qui nous est faite de ménager autant que possible l’amour-propre de la France, dans la question délicate des lieux-saints, et, tout en revendiquant les droits de l’église grecque, de chercher à ne rien imposer aux Latins qui pût blesser trop directement l’honneur et les intérêts de cette puissance, vous pouvez assurer également les ministres anglais que dans l’arrangement à négocier il n’est point question de faire révoquer ou ôter aux Latins les dernières concessions qu’ils ont obtenues par la note Ottomane du 9 février de l’an passé, mais simplement de faire concorder ces concessions avec les dispositions du hatti-chérif, en les dépouillant de ce qu’elles peuvent avoir d’exclusif, d’obtenir aux Grecs quelques compensations pour le tort qui leur a été fait, et surtout de les mettre à l’abri contre le retour de nouveaux préjudices.

« En général nous ne demandons pas mieux que de nous entendre à l’amiable avec le gouvernement français, en ayant égard à la position où il s’est lui-même placé, quoique toutes les concessions qu’on peut faire à sa susceptibilité n’aient presque toujours pour effet que de le rendre plus exigeant, en ce qu’il en prend acte comme d’un succès qui l’autorise à en chercher d’autres ; mais il faut qu’il se prête lui-même à nous en faciliter les moyens, au lieu d’agir en sens contraire, comme il vient de le faire si précipitamment par une démonstration dont les conséquences peuvent mettre en opposition nos désirs de conciliation et le soin de notre dignité. Le gouvernement anglais doit voir lui-même que la France n’est pas toujours accessible aux conseils de la modération, puisque les sages représentations qu’il lui a fait faire par lord Cowley n’ont pu empêcher le départ de l’escadre française.

« L’empereur vous charge, monsieur le baron, de remercier très particulièrement, en son nom, lord Aberdeen et lord Clarendon de la salutaire impulsion qu’ils viennent de donner aux résolutions du cabinet britannique. Le premier nous a offert, en cette occasion, un nouveau témoignage de confiance, auquel notre auguste maître est infiniment sensible. Le second, avec lequel nos relations viennent à peine de se nouer, les ouvre ainsi sous des auspices qui nous autorisent à espérer qu’elles seront des plus satisfaisantes. En se liant à nos assurances, en refusant de suivre la France dans une mesure, sinon hostile, au moins empreinte de défiance envers nous, l’Angleterre, dans les circonstances actuelles, a fait œuvre de bonne politique. Rien n’eut été plus à regretter que devoir les deux puissances maritimes s’associer, ne fût-ce qu’un moment et d’apparence plutôt que de fait, sur la question d’Orient, telle qu’elle est posée à cette heure. Quoique leurs vues à cet égard diffèrent au fond toto cœlo, cependant, comme le public européen n’est guère en état d’en faire la distinction, leur identité ostensible n’aurait pu manquer de les présenter sous l’aspect d’une alliance intime. L’ardeur française se fût hâtée d’exagérer, en les exploitant dans son intérêt, ces nouveaux semblans d’entente cordiale, et toutes les situations en Europe en auraient été à l’instant faussées. L’apparition simultanée des deux flottes rendait la question insoluble à Constantinople. Elle nous plaçait dans une position que nous n’aurions pu accepter, et qui n’eût plus permis à l’empereur, se trouvant ainsi sous le coup d’une démonstration comminatoire, de suivre librement ses inspirations conservatrices et pacifiques.

« De la part de la France isolée, la mesure perd beaucoup de ses inconvéniens, quoiqu’elle soit encore loin d’en être exempte. Aussi l’empereur ne s’en préoccupe-t-il que peu, et sa majesté n’y voit point de raison pour rien changer pour le moment à ses dispositions et vues antérieures. L’attitude de l’Angleterre suffira pour neutraliser celles qui, de la part des Français ou des Turcs, — si ceux-ci se sentaient encourager par la présence de la flotte française, — pourraient entraver ou reculer trop longtemps la solution favorable du litige. Sous ce rapport, lord Aberdeen nous semble avoir parfaitement compris le beau rôle qu’avait à y jouer L’Angleterre, et nous aimons à l’en féliciter, persuadés d’avance de l’impartialité, qu’il mettra à le remplir [38]. »

Tandis que ces communications s’échangeaient entre les cabinets européens, le prince Menchikof dévoilait peu à peu à Constantinople les véritables objets de sa mission.

L’ambassadeur russe voulut d’abord amuser les chargés d’affaires de France et d’Angleterre. Il tâcha de les rassurer en leur déclarant qu’il « était un négociateur, et non, comme le comte de Leiningen (qui peu de temps auparavant avait été envoyé par l’Autriche pour arranger les affaires du Monténégro), porteur d’ordres péremptoires. » Il disait au colonel Rose qu’il avait ordre d’exiger de la Porte l’exécution du firman accordé aux Grecs et une réparation vis-à-vis de l’empereur de Russie ; mais il ajoutait que cette demande en réparation était déjà satisfaite par la retraite de Fuad-Effendi. Il répondait légèrement à M. Benedetti, qui venait l’entretenir de l’affaire des lieux-saints, qu’il considérait cette question comme secondaire, et qu’il était en train de l’étudier. Quand les chargés d’affaires de France et d’Angleterre le pressaient à l’endroit des arméniens de la Russie, il répondait que ces préparatifs militaires avaient été faits en vue de la guerre du Monténégro, et que si le comte de Leiningen n’avait pas obtenu satisfaction de la Porte sur ce point, la Russie serait intervenue de concert avec l’Autriche en faveur des Monténégrins. « Mais cette question est réglée, lui faisait-on observer ; les troupes russes se retireront-elles ? — Elles resteront où elles sont, répliquait le prince ; elles occupent leurs cantonnemens ordinaires. » Poussé davantage, il s’échappait par une autre série d’argumens. Il prétendait que les mouvemens militaires d’Omer-Pacha avaient inspiré des soupçons au gouvernement russe, qu’on craignait qu’Omer-Pacha ne portât la guerre et les doctrines de Mazzini sur le territoire autrichien et dans les provinces danubiennes. « De toutes les excuses données par la Russie pour ses menaçantes démonstrations militaires, écrivait le colonel Rose, celle-là est assurément la moins bonne. Je dis au prince Menchikof que je pouvais lui donner l’assurance positive que la Porte n’avait jamais eu l’idée de mettre à exécution de si grands projets de conquête et de propagande révolutionnaire, si disproportionnés avec ses ressources et si ruineux pour ses intérêts, qu’Omer-Pacha avait l’ordre le plus sévère de s’éloigner de la frontière autrichienne, et je demandai à son excellence comment il était possible que ce général, avec les troupes peu nombreuses et défectueuses dont il disposait, fit un mouvement au milieu de populations slaves hostiles, en ayant contre lui de front les armées russes, sur son flanc gauche celles de l’Autriche, et les belliqueux Monténégrins sur ses derrières. » Acculé, le prince Menchikof répondait : « Tout ce que je puis vous dire, c’est que j’ai les intentions les plus pacifiques [39]. »

Cette attitude et ce langage évasif étaient bien faits pour inspirer des inquiétudes aux chargés d’affaires de France et d’Angleterre. Les premières communications du prince Menchikof avec la Porte ne tardèrent pas à confirmer leurs défiances. Le prince, accompagné de son ambassade, fit sa visite officielle à Rifaat-Pacha, le successeur de Fuad-Effendi, le 17 mars. Les ministres turcs se montrèrent fort boutonnés sur ce qui s’était passé dans cette entrevue, principalement à l’égard du chargé d’affaires français. Peu à peu cependant Rifaat-Pacha et surtout le grand-visir se laissèrent arracher par le colonel Rose d’importans demi-aveux. Il en résultait que le prince Menchikof imposait à la Porte le secret sur les ouvertures qu’il lui faisait, vis-à-vis des représentans de la France et de l’Angleterre, qu’il voulait obtenir un traité secret entre la Turquie et la Russie d’une portée plus grave que celle du traité d’Unkiar-Skelessy, et qu’il engageait la Porte à se défier des avis de ce qu’il appelait les puissances mal intentionnées, parmi lesquelles il désignait spécialement la France [40]. Nous croyons devoir citer une de ces curieuses confidences du grand-visir au colonel Rose telle que la résumait en français un drogman de l’ambassade anglaise :


« Le prince Menchikof ne nous a pas encore déclaré quelles sont les demandes de son gouvernement, ni les a-t-il spécifiées. Il parle toujours dans des termes généraux et vagues de la question des lieux-saints, de l’affaire des réfugiés, mais il n’a encore rien précisé. Nous savons cependant que sa mission est de faire avec nous un traité secret d’alliance. Il ne l’a pas demandé officiellement, mais il a dit à quelques personnes de sa confiance, et qu’il sait qui communiquent avec nous, que nous avons tort de nous fier aux gouvernemens anglais et français, car l’expérience devrait enfin nous prouver que nous avons beaucoup perdu et rien gagné en suivant leur politique et leurs conseils. C’est par ce langage qu’il cherche à gagner leur appui, et s’assurer de leur concours dans l’œuvre du traité secret qu’il cherche à faire. Sa politique est très confuse. Tantôt il veut nous faire aller vers la Russie par la douceur, en faisant répandre le bruit que les intentions de son gouvernement sont pacifiques. Tantôt il cherche à nous attirer en signalant les désavantages et l’inutilité de notre confiance en l’Angleterre et la France, et combien nous avons eu tort de suivre les conseils de ces deux puissances, auxquelles nous ne devrions pas être attachés, surtout si nous considérons que la nature de leur constitution diffère de la nature de la nôtre, qui est au contraire comme celle de la Russie et de l’Autriche.

« Le prince Menchikof a eu une conférence avec Rifaat-Pacha il y a deux jours. Dans cette conférence, il lui a dit qu’avant de faire connaître à la Sublime-Porte la nature de sa mission et les demandes de son gouvernement, et avant de s’expliquer, il demandait à Rifaat-Pacha la promesse formelle de la Porte qu’elle ne communiquera ni au représentant de l’Angleterre ni à celui de la France absolument rien de ce qu’il a à lui demander ou à lui proposer ; qu’il voulait que cela eût à se passer sous le sceau du plus grand secret, sans quoi il ne voulait pas entrer en matière. Rifaat-Pacha lui a répondu qu’il lui est impossible de garder le secret, vis-à-vis des représentans de ces deux puissances les plus amies de la Porte, dans une question si importante ; qu’au contraire, il considère comme un devoir de la Porte de tenir ces deux puissances au courant de ce qui intéresse la Turquie, — cet empire auquel ces puissances se sont toujours intéressées et qu’elles ont toujours protégé. Cette réponse de Rifaat-Pacha a beaucoup fâché le prince Menchikof, qui le quitta sans lui rien dire ; mais cet état de choses, cette mystification, cette politique confuse, ne peuvent pas continuer. Le prince Menchikof aura dans le courant de cette semaine une autre conférence avec Rifaat-Pacha, et je crois que les véritables prétentions de la Russie y seront déclarées et mises au jour.

« Dans une note verbale qu’il a donnée à Rifaat-Pacha, le prince Menchikof s’exprime dans des termes très-vagues et en faisant rouler toutes ses phrases sur la question des lieux-saints, et dans une partie de cette note il dit, en parlant de l’Angleterre et de la France, les puissances bed hah, c’est-à-dire mal disposées [41]. »


Le prince Menchikof se déclara en effet dans la nouvelle conférence qu’il eut avec Rifaat-Pacha. Il discuta d’abord l’affaire des lieux-saints ; puis, suivant le récit du grand-visir au colonel Rose, il exposa le désir de l’empereur de conclure un traité secret avec la Turquie. En vertu de cette convention, la Russie mettrait à la disposition de la Turquie une année de quatre cent mille hommes et une flotte, si elle avait jamais besoin de secours contre les puissances occidentales. En retour, la Russie demandait une addition secrète au traité de Kainardji, par laquelle l’église grecque serait placée sous la protection russe. Le prince Menchikof exigeait que le plus grand secret fût gardé touchant cette proposition ; si la Turquie la faisait connaître à l’Angleterre et à la France, il menaçait de quitter sur-le-champ Constantinople avec sa mission. Le grand-visir, en donnant ces détails au colonel Rose, l’assura que rien ne serait ajouté au traité de Kainardji, et que plutôt que d’accepter les propositions fatales à la Turquie, que venait de lui faire le prince Menchikof, il quitterait le ministère [42].

Les choses en étaient là lorsque, le 5 avril, l’ambassadeur d’Angleterre, lord Stratford de Redcliffe, arriva à Constantinople. Il y précéda de quelques jours le nouvel ambassadeur français, M. de Lacour.

Je ne commets d’injustice envers personne, et je ne serai démenti par aucun de ceux qui ont lu toute la correspondance politique relative à la crise orientale, en disant que parmi les diplomates qui ont pris part à ces difficiles transactions, la première place appartient à lord Stratford de Redcliffe. La connaissance approfondie des hommes et des choses de la Turquie, l’intelligence des intérêts de son pays et le coup d’œil sûr du patriotisme, la prudence unie à l’énergie, la perception vive et claire des difficultés, l’esprit de ressources qui trouve les expédiens, la résolution prompte et l’exécution rapide qui les appliquent à temps, la hauteur et la vigueur du caractère, lord Stratford a déployé toutes ces qualités avec une rare distinction, et, il faut le reconnaître, c’est un honneur et un bonheur pour l’Angleterre, que sa politique, en un moment si critique, ait été représentée à Constantinople par un pareil homme d’état.

Lord Stratford ne fut ni surpris ni décontenancé par la situation qui l’attendait. Il vit le lendemain de son arrivée le grand-visir et le reis-effendi. À travers leurs aveux et leurs réticences, il démêla la situation vraie. Il y avait dans le langage tenu à la Porte par la Russie un mélange de plaintes amères et d’amicales assurances, des demandes formelles relatives aux lieux-saints, l’indication de vues ultérieures, et sur le tout un ton général d’insistance qui frisait l’intimidation. Le sultan n’avait pas répondu comme son père aux offres et aux démarches amicales du tsar ; il se laissait trop influencer par des puissances mal intentionnées pour la Russie ; il avait manqué récemment aux égards dus à l’empereur : voilà pour le chapitre des plaintes. — Les assurances amicales s’exprimaient par le désir de maintenir l’empire turc et de renouveler les relations cordiales qui, disait-on, avaient autrefois tant profité à la Porte. Les demandes relatives aux lieux-saints portaient sur la confirmation du statu quo au moyen d’une convention écrite, sans rien retirer cependant des privilèges récemment accordés aux Latins. Quant aux indications sur les vues ultérieures, elles étaient à la fois vagues et menaçantes. Le prince Menchikof avait commencé par sonder la Porte sur un traité d’alliance défensive avec la Russie ; puis, ne recevant aucun encouragement sur ce point du côté des ministres turcs, il semblait avoir abandonné cette idée. Cependant il parlait d’assurer des garanties d’indépendance aux patriarches grecs et de les faire nommer à vie, de définir et de développer le traité de Kainardji par une convention formelle entre les deux gouvernemens, de façon à assurer le protectorat religieux de la Russie sur les sujets grecs et arméniens de la Porte. Enfin l’intimidation se trahissait par la demande péremptoire d’une réparation pour la prétendue offense que les dernières vacillations de la Porte avaient faite à la dignité de l’empereur, par l’insistance avec laquelle on exigeait de la Porte une décision immédiate, par la menace de rompre les relations diplomatiques, si le divan laissait transpirer quelque chose des négociations, et de se retirer à Odessa, si les ministres cherchaient à les faire traîner en longueur. Ce système d’intimidation prenait un caractère plus grave, rapproché des préparatifs militaires et maritimes de la Russie, et surtout de la position du prince Menchikof, sous l’autorité duquel étaient placés les troupes et les vaisseaux suspendus sur la Turquie.

Les ministres ottomans annoncèrent à lord Stratford qu’ils n’avaient rien décidé encore : ils attendaient l’arrivée de M. de Lacour pour finir l’affaire des lieux-saints, qui ne leur donnait pas d’inquiétude ; mais les autres propositions du prince Menchikof excitaient leur anxiété. Leurs craintes se traduisaient, auprès de lord Stratford, en demandes d’avis, sans aller jusqu’à dire si leurs questions étaient motivées sur des communications positives de la Russie ou sur de simples hypothèses.

Lord Stratford donna à ses réponses le même tour hypothétique, et cependant traça sur-le-champ aux ministres turcs un plan de conduite habile et net. « Efforcez-vous, leur dit-il, de séparer l’affaire des lieux-saints des propositions ultérieures, quelles qu’elles soient, de la Russie. La marche que vous avez suivie pour cette affaire me parait la meilleure, et je suis heureux de voir qu’il y a chance de la terminer à la satisfaction de la France et de la Russie. Ce point réglé, quand le prince Menchikof viendra vous présenter des propositions nouvelles, vous serez parfaitement libres de refuser d’entrer en négociation, si on ne vous explique complètement la nature, l’étendue et les motifs de ces propositions. Si l’on veut les appuyer sur un traité existant, il faudra que l’on vous fournisse des explications semblables. Dans le cas où, après examen, on jugerait que ces propositions seraient de nature à établir en faveur d’une puissance étrangère une influence sur les sujets chrétiens de la Porte qui pourrait être dangereuse ou embarrassante pour l’exercice de l’autorité légitime du sultan, on ne saurait contester aux ministres de sa hautesse le droit de les repousser, ce qui d’ailleurs n’empêchera pas le sultan de réformer, de son autorité souveraine, les abus existans, ou la Porte d’exécuter ponctuellement ses traités avec la Russie. Il n’y a pas à craindre que l’empereur Nicolas tente de vous imposer ces propositions par la force. Son caractère personnel, ses obligations vis-à-vis des autres grandes puissances chrétiennes, ses fréquentes déclarations touchant l’indépendance de l’empire turc, repoussent un pareil soupçon. Il ne pourrait jeter le masque et contraindre la Porte à accepter des propositions qui affecteraient matériellement les relations du sultan avec une portion considérable de ses sujets, sans encourir un blâme sévère et sans compromettre de grands intérêts. Si pourtant les prévisions les plus raisonnables étaient déjouées, si son ambassadeur était autorisé à pousser les choses aux dernières extrémités, il resterait encore à la Porte ; la ressource de réserver son consentement jusqu’à ce qu’elle eût consulté ceux de ses alliés qui sont, conjointement avec la Russie, parties au traité de 1841 [43]. »

Trois jours après, lord Stratford, écrivant à lord Clarendon, précisait l’objet véritable de la mission du prince Menchikof et la nature des difficultés qui allaient naître. « On peut présumer, disait-il, que l’objet immédiat de la cour de Saint-Pétersbourg est d’acquérir une influence plus large et plus efficace sur la population grecque de cet empire, et de faire peser le joug d’une plus lourde responsabilité sur le gouvernement du sultan, si celui-ci cherche à se soustraire aux conséquences d’un pareil protectorat. En envisageant la question d’un point de vue européen, j’ose penser que votre seigneurie ne sera point surprise de la répugnance de la Porte pour de pareilles propositions venant d’un pareil endroit. J’ai des raisons de croire que tout le monde les voit ici avec soupçon et alarme. Un ministre turc a dit que l’acceptation de ces propositions serait virtuellement le partage de l’empire, cette opinion est peut-être exagérée ; elle représente néanmoins l’impression dominante, et témoigne d’une prévoyance dont il serait dangereux de ne pas tenir compte. Dans mes communications avec les ministres turcs, sur un sujet si délicat, je ne perdrai pas de vue les intérêts importans qui pourraient en être affectés ; et quoique vivement frappé des objections que soulève le principe des propositions russes, je me tiendrai prêt à y introduire au besoin les amendemens propres à en prévenir les mauvais effets dans l’application [44]. »

Lord Stratford exécuta fidèlement son plan, qui fut adopté par les ministres de la Porte. On travailla activement à l’arrangement de la question des lieux-saints. Maigre le fracas que la Russie avait fait des prétendus triomphes de l’ambition et de l’influence française, quand on en vint à l’examen sérieux des choses, il fallut bien reconnaître que les plaintes de la Russie avaient été démesurément exagérées. Il s’agissait d’abord de concilier pratiquement la note française et le firman grec de février 1852. M. de Nesselrode fit à ce sujet à sir Hamilton Seymour un aveu qui mérite d’être relevé : « J’ai eu, disait-il (6 avril), l’occasion de comparer la note de la Porte à l’ambassade française, datée du 9 février de l’année dernière, avec le firman communiqué à la Russie le 10 du même mois ; la différence est si insignifiante, que je ne comprends pas que le cabinet français ait élevé une question sur un point si peu digne de fixer l’attention [45]. » Sur qui, nous le demandons, de la France ou de la Russie, tombait le poids d’un pareil aveu, de la France, qui avait tout fait pour assoupir l’affaire, et qui avait consenti à toutes les concessions, ou de la Russie, qui avait choisi ce prétexte pour dénoncer l’insatiable ambition de la France, préparer des arméniens et menacer l’indépendance de la Porte ? Si quelques mois plus tôt M. de Nesselrode eût étudié la note et le firman, et eût exprimé une pareille opinion, quel motif sérieux eût-il pu donner à la mission du prince Menchikof ? Il y avait en outre à fixer deux autres points : la réparation de la coupole du saint-sépulcre et le règlement du service religieux des différentes communions dans l’église du tombeau de la Vierge. M. de Lacour à Constantinople, M. Drouyn de Lhuys à Paris, comprirent qu’il fallait se hâter, dans cette question, de ne plus laisser un prétexte aux plaintes et aux entreprises de la Russie. Lord Stratfford mit en présence le prince Menchikof et M. de Lacour, et grâce à l’esprit conciliant de notre ambassadeur, il amena entre eux une entente définitive sur ces dernières contestations. La coupole serait réparée aux frais du sultan ; le patriarche grec, qui prétendait d’abord diriger les réparations, ne serait admis qu’à donner des conseils ; dans la distribution des heures de service, les Grecs auraient les premiers la jouissance du sanctuaire, puis viendraient les Arméniens et enfin les Latins. Les deux firmans rendus par la Porte pour légaliser cette solution la lieraient pour l’avenir. La question des lieux-saints fut ainsi arrangée à la satisfaction du prince Menchikof. La France, outre la confirmation des petits avantages qu’elle avait obtenus l’année précédente, n’avait pas trop à se plaindre au fond d’un acte qui établissait le statu quo sur de pareilles bases, car, comme M. Drouyn de Lhuys le faisait remarquer à lord Cowley, l’expérience des soixante dernières années prouve que les Latins ont plus à craindre les usurpations des Grecs que les Grecs n’ont à redouter, en Terre-Sainte, les usurpations des Latins [46].

Ce résultat obtenu, le seul motif apparent, donné par la Russie à l’Europe, de la mission du prince Menchikof avait disparu. La Russie était obligée de démasquer les desseins qu’elle avait jusque-là dissimulés. Une question bien plus grande allait s’élever. La situation était complètement changée.

Nous allons résumer rapidement les actes du prince Menchikof relatifs à ces nouvelles exigences de la Russie ; nous nous dispenserons de citer tout au long ses diverses notes et les projets de traité, de sened ou de note qui les accompagnaient. Ces documens, livrés dans le temps à la publicité, sont dans toutes les mémoires.

Les prétentions de la Russie furent d’abord exprimées dans toute leur crudité dans le projet de traité secret que le prince Menchikof remit à la Porte quelques jours après son armée, en lui interdisant de le communiquer aux ministres d’Angleterre et de France. Le premier article de ce traité stipulait formellement le protectorat de la religion grecque ; il était ainsi conçu : » Dans le but désiré de faire cesser à jamais toutes les causes de dissension, tous les doutes et tous les différends relativement aux immunités, aux droits et aux privilèges qui ont été accordés et assurés par les anciens empereurs ottomans aux habitans de la Moldavie, de la Valachie et de la Servie, qui, de même que différentes autres nations chrétiennes dans l’empire turc, professent la religion gréco-russe, on est convenu, par la présente convention, des conditions suivantes, savoir : la religion grecque sera toujours protégée dans toutes les églises ; les représentans de la cour impériale auront le droit, comme par le passé, de donner des ordres aux églises, tant à Constantinople que dans d’autres endroits et villes, ainsi qu’aux ecclésiastiques, et comme ces conseils viennent de la part d’un gouvernement voisin et ami, ils seront bien accueillis [47]. » Le 19 avril, après avoir reçu de son gouvernement de nouvelles instructions, le prince Menchikof envoya à la Porte une note verbale où, après avoir spécifié les demandes de la Russie au sujet des lieux-saints, il n’insistait plus sur le traité secret, et le remplaçait par un sened ou une convention. « La Russie, disait-il en allant au-devant de l’objection fondamentale que sa proposition soulevait, ne demande pas à la Porte de concessions politiques ; son désir est de calmer les consciences religieuses par la certitude du maintien de ce qui a toujours été pratiqué jusqu’à notre temps. Elle requiert, dans l’intérêt des immunités religieuses du culte orthodoxe, un acte explicatif et positif de garanties, — acte qui n’affecterait en rien ni les autres cultes ni les relations de la Porte avec d’autres puissances. » Le 5 mai, le lendemain du jour où les firmans qui réglaient l’affaire des lieux-saints avaient été remis aux ambassadeurs, après l’arrivée d’instructions nouvelles et toujours plus pressantes de Saint-Pétersbourg, il adressa une note à la Porte. « N’ayant obtenu jusqu’ici, y disait-il, aucune réponse au plus important point, qui réclame des garanties pour l’avenir, et ayant tout récemment reçu l’ordre de redoubler d’insistance pour arriver à la solution immédiate de la question qui forme le principal objet de la sollicitude de sa majesté l’empereur, l’ambassadeur se voit dans l’obligation de s’adresser aujourd’hui à son excellence le ministre des affaires étrangères, en renfermant cette fois ses réclamations dans les dernières limites des directions supérieures. »

Le prince Menchikof poursuivait en disant que ses demandes étaient substantiellement les mêmes que celles qu’il avait faites dans le principe en faveur du culte orthodoxe ; il présentait un nouveau projet de sened plus adouci dans la forme que le premier, et demandait une réponse pour le 10 mai, ajoutant qu’il considérerait tout délai plus long « comme un manque de procédés envers son gouvernement, ce qui lui imposerait les plus pénibles obligations. »

Le jour où expirait le terme fixé par le prince Menchikof, le ministre des affaires étrangères turc répondait par une note où la Porte protestait solennellement de son respect pour les immunités religieuses de ses sujets chrétiens, mais où elle refusait de prendre à cet égard aucun engagement avec la Russie. « Quels que soient les sentimens d’amitié qui existent entre la Sublime-Porte et la Russie, disait Rifaat-Pacha, il est constant pour tout le monde que si un gouvernement, pour une question aussi grave que celle-ci, — qui annulerait et détruirait les bases de son indépendance, — signait un engagement avec un autre gouvernement, il ferait un acte entièrement contraire au droit international, et il effacerait totalement le principe de son indépendance. » Le 13 mai, le prince Menchikof devait avoir une conférence avec le grand-visir, Méhémet-Ali-Pacha. Au lieu de s’y rendre, il alla au palais du sultan, et, sans égard pour la situation d’Abdul-Medjid, qui venait de perdre sa mère, il réclama une audience du souverain. Celui-ci le renvoya à ses ministres, mais Méhémet-Ali et Rifaat-Pacha, offensés de cette démarche, donnèrent leur démission. Une crise ministérielle s’ensuivit. Mustapha-Pacha fut nommé grand-visir, et Rechid-Pacha ministre des affaires étrangères. L’ambassadeur russe parut croire un instant que le ministère remanié lui serait plus favorable. Il voulut avoir l’air de faire une concession en donnant à l’engagement qu’il exigeait de la Turquie la forme d’une note qui lui serait adressée par la Porte ; mais le nouveau ministère refusa, comme l’ancien, d’aliéner l’indépendance de l’empire ottoman. Dans un conseil composé de ministres et de hauts fonctionnaires, les dernières propositions de la Russie furent rejetées à la majorité de 42 voix contre 3. Le prince Menchikof partit le 21 mai. Le comte de Nesselrode adressa le 31 mai l’ultimatum de la Russie à Rechid-Pacha. Le 3 juillet, les Russes passaient le Pruth et occupaient les principautés danubiennes.

Il est maintenant superflu de discuter l’atteinte portée par les prétentions de la Russie à l’indépendance et à la souveraineté du sultan. L’opinion de l’Europe est unanime sur ce point. Lorsque la Russie disait qu’elle ne recherchait aucun avantage politique en liant le sultan vis-à-vis d’elle par un engagement bilatéral qui lui aurait donné à chaque instant le droit de représentation et d’intervention dans toutes les affaires religieuses de 10 ou 12 millions de Grecs sujets turcs, elle avançait une de ces assertions contradictoires dont les termes mêmes réfutent brutalement le mensonge qu’elles expriment. Changer un droit inhérent à la souveraineté, le droit de dispenser librement des garanties à une communion religieuse en une obligation contractuelle vis-à-vis d’un état étranger, c’est évidemment arracher à cette souveraineté un de ses principaux pouvoirs politiques, c’est usurper sur elle l’attribution politique dont on la dépouille. Le principe est absolu, à quelque état qu’on en fasse l’application ; mais en Turquie, et par rapport aux Grecs, le fait se joint au principe pour démentir l’assertion de la Russie. Les dignitaires de l’église grecque sont en même temps des magistrats civils. En s’arrogeant la protection du clergé grec, la Russie dépassait, donc inévitablement les limites religieuses qu’elle traçait à ses prétentions. Cependant elle ne se bornait pas à demander le protectorat, elle exigeait la permanence du statu quo dans la constitution ecclésiastique des Grecs. Or il est notoire que cette constitution, en ce qui touche aux attributions civiles et temporelles qu’elle confère au clergé, est pleine d’abus dont la population laïque réclame la réforme. Si donc les prétentions de la Russie avaient acquis l’autorité d’une convention internationale, tout espoir de réforme dans l’autorité civile de L’église grecque eût été perdu. Une scandaleuse perpétuité eut été assurée à des privilèges abusifs, ou bien pour obtenir des redressemens indispensables, la population grecque de l’empire turc aurait porté ses réclamations et sa gratitude non au gouvernement du sultan, mais à l’ambassade russe. Il était donc impossible de donner ou de prendre le change sur la portée des demandes du prince Menchikof. En Europe comme à Constantinople, devant les cabinets européens comme aux yeux du gouvernement turc, elles constituaient une prétention aussi injustifiable qu’imprévue, la prétention de soustraire moralement à l’autorité du gouvernement turc 10 ou 12 millions de ses sujets.

Telle fut dès le premier moment l’opinion de la Porte. Cette opinion fut partagée à Constantinople par les représentons des quatre grandes puissances. Lord Stratford de Redcliffe, M. de Lacour, les ministres d’Autriche et de Prusse, s’interposèrent officieusement jusqu’au départ du prince Menchikof pour le faire revenir sur une exigence aussi extrême. Lord Stratford raconte lui-même, dans une lettre adressée au ministre anglais à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour, les efforts infructueux qu’il avait faits conjointement avec ses collègues. Nous pensons qu’on lira avec intérêt cette lettre remarquable, qui expose la conduite de l’ambassadeur anglais durant la mission du prince Menchikof, et qui fut écrite le lendemain du départ du prince.


« Constantinople, 23 mai 1853.

« Monsieur,

« Vous aurez sans doute appris, longtemps avant que cette lettre n’arrive à Saint-Pétersbourg, le départ « le Constantinople du prince Menchikof et la suspension des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte. Je m’estimerai heureux si ma lettre arrive assez à temps pour vous donner une juste idée des causes de son échec, avant qu’une résolution erronée ou hâtive ne soit prise par le cabinet russe par suite de ce désappointement. Je suis d’autant plus désireux de vous présenter la chose dans son vrai jour, qu’il me revient que je suis soupçonné d’avoir contribué fortement à la déconfiture de l’ambassadeur. Ce n’est pas pour des considérations personnelles que je prends la peine de dissiper cette erreur, c’est dans la crainte qu’elle ne répande de fausses impressions sur notre politique, et ne diminue un instant pour vous le moyen d’exercer une influence salutaire dans les affaires d’Orient.

« Lorsque j’ai quitté l’Angleterre et même lorsque je suis arrivé ici, après être passé par Paris et par Vienne, on supposait généralement que le seul objet important de la mission du prince Menchikof était le règlement de la question des lieux-saints. Personne, même à Vienne, ne songeait aux demandes bien autrement importantes que la Russie tenait en réserve, et qui, lorsqu’elles ont été révélées aux ministres turcs, ont été strictement renfermées entre eux, comme chose qu’ils ne pourraient divulguer avec impunité. Bien que je ne sois pas resté longtemps sans être initié au secret, je n’en ai pas moins travaillé avec zèle à amener un arrangement amiable en ce qui touchait aux lieux-saints, et j’ai eu la bonne fortune de recevoir du prince Menchikof lui-même le témoignage de sa reconnaissance pour mes bons offices. Les entrevues confidentielles que nous eûmes me fournirent l’occasion, et je la saisis, d’apprendre à son excellence les difficultés que je prévoyais qu’il devrait rencontrer, lorsqu’il entrerait sur le terrain de la protection russe et des privilèges grecs.

« Je dois lui rendre la justice de dire qu’il m’écouta avec courtoisie, et plus tard il me donna à entendre qu’il avait modifié en partie ses demandes par égard pour les considérations que je lui avais présentées. Malheureusement l’amendement n’était qu’à la surface. Lorsque les ministres turcs, immédiatement après la solution de la première question, furent contraints, par une réquisition péremptoire du prince, d’entrer sérieusement dans les questions qui restaient à résoudre, ils manifestèrent la détermination arrêtée de ne point accorder celles de ces demandes qui se rapportaient à une garantie sous forme d’engagement liant les deux parties et ayant force de traité.

« Je n’étais point disposé à combattre cette résolution des ministres turcs. J’en ai donné les raisons dans une lettre adressée postérieurement par moi à l’ambassadeur russe, moins dans l’espoir de changer ses vues que pour le détromper de l’opinion étrange où il persistait, à ce que j’appris, qu’il pouvait compter sur ma coopération. Je vous adresse une copie de cette lettre [48].

« Ce qui s’est passé depuis a noirci beaucoup de papier et rempli un grand nombre de journées, et peut se résumer en une série d’efforts d’un côté pour obtenir le consentement de la Porte aux mêmes propositions inacceptables, variées dans la forme, mais identiques en substance, et de l’autre en une ferme résistance à tout ce qui entraînerait l’abandon à la Russie d’un droit reconnu d’intervention et de protection dans les privilèges de l’église grecque et de son clergé en Turquie.

« Malgré la parfaite connaissance qu’il avait du danger auquel il s’exposait par ce refus prolongé, malgré un changement partiel que l’on avait cru favorable aux vues de la Russie, le cabinet ottoman a persisté dans sa première résolution, sans l’ombre d’un changement, et a fini par laisser partir le prince Menchikof, quoique les représentans de l’Autriche, de la France et de la Prusse se soient réunis à moi pour refuser de donner un avis sur le dernier ultimatum du prince Menchikof.

« Cette résolution n’a pas été adoptée légèrement ; elle a été sanctionnée non-seulement par le sultan, mais par un conseil où elle a été votée par 42 voix contre 3.

« Permettez-moi d’ajouter que l’opinion de mes collègues, semblable à la mienne, donne raison à la décision de la Porte, et que cette opinion est partagée même par la portion du public dont le rejet des demandes du prince Menchikof excite les craintes et compromet les intérêts. Il y a même quelque raison de croire que le synode grec et la portion la plus éclairée des Grecs laïques ont moins de sympathie que d’habitude pour leurs protecteurs du Nord, dont les prétentions, si elles étaient acceptées, tendraient à perpétuer des abus ecclésiastiques, en même temps qu’elles empiéteraient sur les droits et l’indépendance de la Porte.

« Un gouvernement qui s’expose au péril avec ce courage, en ne s’appuyant que sur la force de ses convictions, et qui est soutenu par un pareil concours d’opinion, mérite, malgré ses préjugés et ses erreurs, d’être respecté et d’être traité avec ménagement.

« La Porte s’est déclarée prête à satisfaire, sur tous les autres points, aux désirs de la Russie, et à répondre avec reconnaissance aux assurances cordiales de cette cour. Une résistance morale est tout ce qu’elle oppose à une pression qui peut bien l’écraser, mais qui ne peut lui arracher un consentement.

« II me semble, dans mon humble opinion, que la Russie suit une marche qui ne peut aboutir à aucun résultat avantageux. Elle ne peut espérer de réussir que par la force, et un triomphe acheté à ce prix entraînerait probablement de sérieux dangers pour elle sous beaucoup de rapports, lui aliénerait davantage ici les esprits, et courrait risque d’exciter une périlleuse perturbation d’un bout de l’Europe à l’autre.

« Je n’irai pas plus loin. Ce serait une grande consolation pour moi d’apprendre qu’en m’ouvrant ainsi à vous, j’ai pu détruire des impressions erronées et servir la cause de la paix sans préjudice pour la cause de l’indépendance de la Turquie [49]. »


L’impression produite sur les cabinets européens par l’explosion du second et principal objet de la mission du prince Menchikof fut la même partout. D’abord on pensa que le prince Menchikof avait dépassé les instructions de son cabinet. Quand cette dernière illusion tomba, le blâme fut unanime.

Mais le gouvernement que ce coup de théâtre devait le plus froisser était naturellement le gouvernement anglais. Plus il avait témoigné de confiance aux assurances de la Russie, et nous avons vu que sa confiance avait été sans bornes, et plus la déception était blessante pour lui. Au premier moment, lord Clarendon ne voulut pas croire que les propositions du prince Menchikof fussent sanctionnées par son gouvernement ; il écrivait le 16 mai à sir Hamilton Seymour :


« Le baron Brunnow m’a lu une dépêche, à lui adressée par le prince Menchikof, où il est dit que dans le règlement de la question des lieux-saints il à reçu une assistance importante de l’ambassadeur de sa majesté à Constantinople, mais que, dans les autres demandes qu’il a eu à faire auprès de la Porte, il a rencontré l’opposition de lord Stratford.

« J’ai répondu qu’on ne conseillant point aux ministres turcs d’accéder à des demandes qui doivent être préjudiciables à l’indépendance de la Turquie, lord Statford avait agi non-seulement suivant ce qu’il savait être la politique du gouvernement de sa majesté, mais aussi conformément à ce qu’il avait tout lieu de regarder comme les intentions de l’empereur de Russie.

« J’ai dit aussi au baron Brunnow que, dans l’opinion du gouvernement de sa majesté, le prince Menchikof ne pouvait être autorisé par sa cour à chercher à étendre l’influence religieuse, et par ce moyen la puissance politique de la Russie en Turquie, attendu que le comte de Nesselrode vous avait informé qu’une fois la question des lieux-saints arrangée, le prince Menchikof n’aurait plus qu’à traiter d’affaires ordinaires, et de plus que nous possédions les vues de l’empereur sur la nécessité de maintenir l’indépendance du sultan.

« Le gouvernement de sa majesté se trouvait donc placé dans la nécessité ou de croire que le prince Menchikof avait dépassé ses instructions, ou de douter des assurances qu’il avait reçues ; mais il ne s’était pas arrêté à cette dernière alternative. Le gouvernement de sa majesté avait reconnu au contraire l’avantage des explications franches et. amicales qui lui avaient été offertes par l’empereur de Russie, lesquelles l’avaient autorisé à ne point partager et à dédaigner même les appréhensions excitées en Europe par les procédés du prince Menchikof, unis aux préparatifs militaires qui se faisaient dans le midi de la Russie [50].


Le moment ne tarda pas à venir cependant où le gouvernement anglais dut s’avouer qu’il avait été trompé. Ce fut lorsqu’il apprit le départ de Constantinople du prince Menchikof. Lord Clarendon écrivit sous cette impression à sir Hamilton Seymour une longue dépêche, destinée à être communiquée à M. de Nesselrode. C’était une récapitulation de toutes les assurances officielles données par le gouvernement russe sur l’objet de la mission du prince Menchikof : entre le 8 janvier et le 19 mai, le comte de Nesselrode avait affirmé à quinze reprises que le seul but de la mission du prince était le règlement de la question des lieux-saints, et voilà que cette parole, quinze fois donnée, se trouvait maintenant démentie [51]. En réponse à cette dépêche, sir Hamilton Seymour envoyait à lord Clarendon ces excuses caractéristiques : « C’a été, je puis l’affirmer à votre seigneurie, un grand soulagement pour moi d’apprendre que si mes rapports ont contribué à égarer le gouvernement de sa majesté touchant les intentions du cabinet impérial sur la Turquie, la faute ne peut en être attribuée à mon inexactitude. J’aurais pu me méprendre sur les explications et les assurances de M. de Nesselrode, si elles ne m’eussent été données qu’une fois ; mais on imaginera difficilement que j’aie pu me méprendre sur le sens de ses protestations, répétées sans cesse, et l’hypothèse de ma méprise devient inadmissible, lorsqu’on voit que la série des déclarations faites à l’envoyé britannique par le cabinet russe est successivement répétée au secrétaire d’état des affaires étrangères de sa majesté par le ministre russe à Londres. Je veux bien avouer cependant à votre seigneurie que j’ai encouru tout le blâme qui peut s’attacher à la foi complète donnée à des assurances solennelles, et que ça été mon malheur, comme mon devoir, d’exprimer au gouvernement de sa majesté la confiance que m’inspiraient ces assurances [52]. » Non-seulement lord Clarendon amnistiait sir Hamilton Seymour de la faute dont il s’accusait ironiquement, mais il portait sur la sincérité du ministre resté à Londres, M. de Brunnow, un témoignage qui allait durement retomber sur la tête du cabinet russe. « Notre conviction est que M. de Brunnow a agi pendant tout le temps avec franchise et droiture, et qu’il n’a rien caché au gouvernement de sa majesté de ce que lui laissaient savoir ses informations limitées ; mais ce qui prouve que ses informations étaient limitées, c’est que c’est de moi qu’il a appris plusieurs des demandes du prince Menchikof, et qu’il ne voulait pas y croire [53]. » On doit comprendre à présent ces qualifications sévères de mensongère et de frauduleuse que lord John Russell et lord Palmerston viennent d’appliquer en plein parlement à la conduite du gouvernement russe.

La déception de la France fut moins forte que celle des autres puissances, parce que c’était à propos d’elle et contre elle que la Russie avait soulevé ce grand débat. Plus défiante au début, elle fut moins surprise du dénoûment. Les cabinets allemands n’avaient pas reçu les mêmes protestations et les mêmes flatteries que l’Angleterre : ils furent moins piqués, mais non moins étonnés de l’issue de l’ambassade du prince Menchikof, et il faut leur rendre cette justice, que dès le premier moment ils n’hésitèrent point à désapprouver les extrémités où s’emportait la politique russe. L’ambassadeur anglais à Berlin, lord Bloomfield, transmettait en ces termes, à la date du 30 mai 1853, la première impression du cabinet prussien : « Je suis allé hier chez le baron Manteuffel, son excellence m’ayant fait prévenir qu’elle désirait me voir au sujet des dernières nouvelles d’Orient.

« Il a commencé par me dire que le roi avait désiré qu’il me fit savoir l’intérêt que prend sa majesté au départ du prince Menchikof de Constantinople, annoncé par le télégraphe, et à la suspension probable des relations diplomatiques entre la Russie et la Turquie. Il m’a demandé ensuite si je pouvais le renseigner sur la politique du gouvernement de sa majesté dans cette conjoncture. Je lui ai répondu que je n’avais pas d’instructions sur le tour que les affaires avaient pris, mais que je connaissais assez les opinions du gouvernement de sa majesté pour pouvoir l’assurer qu’il ne s’attendait point au sened présenté par le prince Menchikof, document dont l’objet nominal était la protection des sujets grecs de la Porte dans l’exercice de leur religion, mais qui donnerait en réalité à la Russie un droit d’intervention dans les affaires.intérieures de la Turquie incompatible avec l’indépendance de ce pays. Je communiquai alors à son excellence, et j’espère que votre seigneurie m’approuvera, votre dépêche du 16 courant à sir Hamilton Seymour. Le baron Manteuffel me remercia, et me dit que les opinions qu’elle contenait coïncidaient entièrement avec celles du gouvernement prussien, et que la connaissance de ces opinions était pour lui d’un prix inestimable, il ajouta que l’impression produite sur lui par les nouvelles reçues de Saint-Pétersbourg et d’autres endroits était la même que celle qu’annonce votre seigneurie, et qu’il paraissait que les cabinets de Londres, de Berlin et de Paris avaient tous lieu de penser qu’une fois la question des lieux-saints terminée, il ne resterait plus rien d’important à faire au prince Menchikof Conséquemment, aucune déclaration contraire ne lui étant venue de Saint-Pétersbourg, il voulait croire que le prince Menchikof avait outrepassé ses instructions et serait désavoué.

« Je répondis que ce serait la façon la plus satisfaisante de sortir de la difficulté, mais que les désaveux étaient rares dans la diplomatie russe.

« L’impression produite par les dernières nouvelles de Turquie est très défavorable au gouvernement russe. Le baron Manteuffel pense que le prince Menchikof a dépassé tout ce qu’on pouvait attendre, et que les grandes puissances doivent maintenant s’efforcer de découvrir quelque moyen de concilier le différend et de prévenir une rupture ; je crois pouvoir assurer avec certitude à votre seigneurie, que la conduite du gouvernement russe est généralement condamnée, et que l’opinion du corps diplomatique et du public est unanime ici pour désapprouver les procédés du prince Menchikof. Tout le monde, est d’accord qu’il est impossible à la Porte de signer un pareil traité sans encourir la perle de son indépendance [54]. »


L’Autriche éprouva la même surprise que la Prusse, et témoigna la même conformité de vues avec le gouvernement anglais. Lord Westmorland écrivait de Vienne à lord Clarendon, le 30 mai, que le comte de Buol envoyait des représentations au gouvernement russe sur le danger des procédés suivis par le prince Menchikof, et qu’il attendait du cabinet de Saint-Pétersbourg des explications sur des actes auxquels on devait si peu s’attendre d’après ses assurances antérieures [55].

Quelle fut l’attitude de la Russie, prise ainsi par l’Europe en flagrant délit de dissimulation préméditée et de contradiction entre ses paroles et ses actes ? Les circulaires par lesquelles M. de Nesselrode annonça aux cabinets les mesures de violence dont la Russie allait appuyer ses injustes prétentions en Turquie furent publiées au moment même, et sont connues depuis longtemps ; mais ce qui est moins connu et plus curieux, c’est le ton que M. de Nesselrode prit vis-à-vis de l’Angleterre. On l’avait caressée lorsqu’on voulait l’abuser sur la mission du prince Menchikof, la prévenir contre la France et se servir d’elle en l’endormant, pour soustraire à l’autorité du sultan la population grecque de son empire. Dévoilée, la politique de la Russie paya d’audace : au lieu de s’excuser, elle accusa ; elle passa sans transition de la flatterie à l’arrogance, de la ruse à la menace altière et obstinée. Tout le venin de la question, suivant elle, y avait été introduit par lord Stratford de Redcliffe. À chaque phase de cette affaire, il lui fallait apparemment pour victime un ambassadeur. C’était maintenant le tour de lord Stratford après M. de Lavalette. Voici les violentes récriminations contre l’ambassadeur anglais que M. de Nesselrode adressait à M. de Brunnow dans une dépêche du 1er juin :


« En agissant comme il l’a fait et comme il se propose de le faire si on l’y oblige, l’empereur croit être resté fidèle aux déclarations qu’il a faites au gouvernement anglais. Il avait promis de pousser la modération et la patience aussi loin qu’elles pourraient aller ; mais en portant à la connaissance du cabinet de Londres les préparatifs militaires qui coïncidèrent avec l’ouverture des négociations, il ne lui avait pas dissimulé qu’il pourrait arriver un moment où il se verrait contraint d’y avoir recours. C’est pourquoi il priait l’Angleterre d’employer son influence à Constantinople pour y faire entendre les conseils de la prudence, et de s’efforcer de son côté d’y conjurer une crise imminente, en éclairant les Turcs sur les conséquences, au lieu de les encourager dans leur aveugle obstination par des espérances de secours. Le cabinet britannique, — c’est là une justice que nous nous plaisons à lui rendre, — a agi dans cet esprit, il s’est montré persuadé de nos intentions conciliantes. Il nous a franchement aidés à Paris dans cette partie épineuse de la question des lieux-saints qu’il s’agissait d’arranger avec la France. Quand celle-ci, sur la foi des bruits mensongers répandus à Constantinople, a envoyé sa flotte dans les mers de Grèce, l’escadre anglaise de Malte n’a fait aucun mouvement. Malheureusement l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople était animé d’autres dispositions envers nous. Une incurable défiance, une activité passionnée, ont caractérisé toute sa conduite dans la dernière phase de la négociation. Même après la conversion du projet de convention en simple sened, même après les modifications importantes apportées à ce dernier par la suppression de l’article des patriarches, il a continué à nous refuser pour l’avenir toute espèce de garantie quelconque. Nous connaissons les efforts qu’il a faits auprès du sultan, comme auprès des membres de son conseil, pour l’encourager à la résistance, en cherchant à lui persuader que nos menaces ne dépasseraient pas la portée d’une pression morale, en lui promettant l’appui et les sympathies de l’Europe, s’il accordait à ses sujets l’égalité devant la loi et des privilèges plus conformes aux mœurs libérales de l’Occident. Enfin au dernier moment, quand le prince Menchikof avait consenti à abandonner même le sened modifié pour se contenter d’une note, quand Rechid-Pacha lui-même, frappé des dangers que le départ de notre légation pouvait faire courir à la Porte, conjurait l’ambassadeur britannique avec instance de ne pas s’opposer à la remise de la note formulée par le prince Menchikof, lord Redcliffe l’en a empêché, en déclarant que la note avait la valeur d’un traité, et qu’elle était inacceptable. »


Il va sans dire que cette accusation de M. de Nesselrode contre lord Stratford était fausse. Rechid-Pacha la démentit formellement en se référant aux dates et en faisant appel aux témoins de ses relations avec lord Stratford [56]. M. de Nesselrode, après avoir dénoncé l’ambassadeur, s’adressait à son gouvernement :


« Nous en appelons de ce jugement passionné à la raison et à l’impartialité du gouvernement britannique lui-même. Qu’il veuille bien examiner froidement le contenu et les termes de cette note, et après l’avoir méditée, qu’il nous dise, ce qu’elle offre véritablement de compromettant pour la dignité de la Porte, de dangereux pour sa sécurité intérieure, quel accroissement si grand d’influence elle nous donne, et si le prétendu risque qu’elle fait courir aux intérêts ultérieurs de la Porte pouvait un instant seulement entrer en balance avec les risques bien autrement graves auxquels son rejet, — entraînant, comme il était devenu inévitable, le départ immédiat de la légation impériale, — pouvait et peut encore, exposer la Porte Ottomane, l’Europe, et je dirai même, dans les circonstances actuelles, le monde social tout entier. »


Que pense-t-on de cette étrange façon de raisonner qui présentait comme un motif de céder aux exigences de la Russie les maux dont elle menaçait l’empire ottoman résistant à d’injustifiables prétentions ? En finissant, du reste, M. de Nesselrode proclamait comme un fait cette influence de la Russie sur les Grecs de l’empire ottoman que l’on ne voulait point lui reconnaître et régulariser comme un droit. Pour dernier mot, il disait à l’Angleterre que l’empereur ne pouvait plus reculer, et que toute concession de sa part serait un échec moral qu’il n’accepterait jamais.


« Que le gouvernement anglais nous permette de le lui dire en toute franchise : en se préoccupant à tel point des inconvéniens d’une convention, comme donnant à la Russie des droits d’ingérence qu’elle ne possédait pas, on se crée un monstre à plaisir, on se débat contre un fantôme. Pense-t-on sérieusement que nous ayons besoin d’un pareil acte pour intervenir en Turquie en faveur des grecs orthodoxes, si leurs droits, leurs intérêts, leurs propriétés ou leurs vies venaient à être menacés ? Le possédions-nous quand nous avons, à l’époque de la révolution grecque, rompu nos rapports avec la Turquie à la suite des persécutions exercées sur le culte orthodoxe ? L’absence d’une convention semblable a-t-elle empêché l’Angleterre et la France elle-même d’intervenir en Turquie chaque fois que les principes de la tolérance religieuse leur ont paru méconnus par le gouvernement ottoman ? Il y a un fait que toutes les précautions et les méfiances diplomatiques ne seront pas en état de déplacer : c’est celui de la sympathie et de la communauté d’intérêts qui attachent notre population de 50 millions d’orthodoxes aux 12 millions et plus qui composent la majorité des sujets du sultan. Que cela puisse être fâcheux pour ceux qu’inquiète notre influence, le fait n’en existe pas moins. Apparemment on n’exigera pas de nous que nous renoncions à cette influence pour dissiper des alarmes exagérées. Nous le voudrions par impossible, que nous ne le pourrions pas. En s’armant contre ce fait-là, en cherchant avec une affectation si marquée à se prémunir contre lui, en forçant la Porte Ottomane à nous braver pour en conjurer les conséquences éventuelles sur de vaines suppositions, on ne fait que le mettre davantage encore en lumière aux yeux des sujets chrétiens de la Porte, qu’affaiblir d’autant dans leur esprit l’autorité morale de celle-ci, et au lieu de nous témoigner à cause de lui des défiances aussi peu méritées qu’injurieuses, il serait mieux de s’en fier à la modération de l’empereur du soin de ne point en abuser.

« Mais au reste ce n’est plus là qu’est la question. À l’heure qu’il est, il ne s’agit plus d’une convention bilatérale ni même d’un sened, mais d’une simple note. Le rejet de cette note, si nous le tolérions, constituerait pour nous un échec moral que nous ne pouvons accepter, et de concessions en concessions, étant arrivés aux dernières limites que l’esprit de conciliation puisse atteindre, nous sommes obligés d’honneur à nous en tenir à ce dernier mol. À son acceptation pure et simple sont encore subordonnées les mesures que nous allons prendre. »


On peut à présent mesurer le brusque et profond revirement produit par la mission du prince Menchikof. L’affaire des lieux-saints avait complètement disparu. Il n’était plus permis à la Russie d’en parler. Une autre question avait été suscitée par elle, et en présence de cette question toutes les positions étaient changées. La Porte n’était plus, comme au commencement, un arbitre tiraillé entre les prétentions de deux cultes et le juge inconséquent d’un différend qui au fond la touchait peu. C’était maintenant elle-même, elle seule qui était en jeu ; on ne recourait plus à sa souveraineté pour le règlement d’un litige, on voulait lui ravir par la force un des premiers attributs de cette souveraineté. La Russie n’était plus l’avocat des prétentions ou des griefs d’une communion chrétienne de l’empire ottoman ; sa politique en Orient s’était tout à coup démasquée. Elle ne voulait peut-être pas tenter la conquête matérielle de La Turquie, bien sûre de rencontrer à Constantinople quelque chose de plus redoutable que la résistance des Turcs, la civilisation occidentale tout entière combattant pour la liberté du monde sur un champ de bataille suprême, mais elle voulait absorber moralement l’empire ottoman, et attirer à elle, par une surprise qui lui permettrait d’attendre son heure, tous les chrétiens, c’est-à-dire presque toute la population de la Turquie d’Europe. Pour atteindre ce but, la question des lieux-saints avait été l’occasion, le prétexte, la dissimulation avait été le moyen. Maintenant le dépit, l’orgueil, l’ambition, la poussaient aux entreprises de la force, auxquelles elle aurait sans doute préféré les succès de la ruse, et, au mépris de ses protestations les plus solennelles, elle allait attaquer l’intégrité de l’empire ottoman, dont elle n’avait pu réussir à entamer l’indépendance. — Contre ses prétentions et son agression, la Russie voyait se lever devant elle non plus seulement la France, mais les quatre puissances qui avaient garanti avec elle l’intégrité et l’indépendance de l’empire ottoman. La question avait pris des proportions européennes, et entrait désormais dans une période nouvelle.


III

Telle fut donc, après l’éclat et l’échec de la mission du prince Menchikof, la situation respective des puissances. D’un côté était la Russie maintenant sa prétention à obtenir un engagement qui liât la Porte vis-à-vis d’elle dans l’administration des intérêts religieux des Grecs, et en attendant que son exigence fût satisfaite, occupant et gardant comme un gage matériel deux provinces de l’empire turc ; d’un autre côté, la Turquie refusant d’abdiquer une portion de sa souveraineté, mais matériellement atteinte par l’invasion des principautés dans son intégrité territoriale ; en présence enfin de la Russie et de la Turquie, les quatre grandes puissances européennes, qui regrettaient toutes et blâmaient avec plus ou moins de vivacité les procédés de la Russie, et qui toutes approuvaient la résistance de la Porte. Nantie de son gage matériel, la Russie pouvait attendre ; spoliée par une agression soudaine de deux de ses provinces, la Turquie ne le pouvait pas : elle n’avait que l’un de ces trois partis à prendre, céder une portion de sa souveraineté, se résigner à la perte de deux provinces dérobées sur elle en pleine paix, ou faire la guerre. Les puissances ne pouvaient tolérer le démembrement matériel ou moral de la Turquie, qui équivalait au renversement actuel ou prochain de l’équilibre européen, et elles avaient en même temps le plus pressant intérêt à empêcher la guerre. Le ménagement de cette situation passait donc par la force des choses aux mains des puissances ; c’était à elles de chercher le moyen d’empêcher la guerre, de trouver un biais qui put à la fois satisfaire l’amour-propre de l’empereur de Russie et sauver l’indépendance et l’intégrité de la Porte. Elles firent sur-le-champ les plus sincères, les plus actifs et les plus consciencieux efforts pour atteindre ce résultat.

Elles avaient à pourvoir à trois choses : veiller immédiatement à la sûreté du sultan, menacée par l’agression armée de la Russie ; obtenir de la Porte attaquée qu’elle ajournât les hostilités pour laisser à la diplomatie le temps de trouver une solution pacifique ; préparer enfin cette solution par leurs efforts concertés. Ces trois devoirs furent remplis.

La France et l’Angleterre venaient d’être personnellement trompées par la Russie ; elles avaient le droit de se délier du développement que pouvait prendre l’agression russe. Des quatre puissances, elles étaient, grâce à leurs escadres, celles qui pouvaient porter au sultan le secours le plus prompt et le plus efficace. Le 2 juin, lord Clarendon envoya à l’amirauté un ordre de la reine pour que l’escadre de l’amiral Dundas s’approchât des Dardanelles et se tînt à la disposition de lord Stratford [57]. La France, qui s’était mise plus tôt sur ses gardes, et qui dès le 23 mars avait appelé l’attention de l’Angleterre sur la nécessité de combiner les précautions des deux gouvernemens [58], se joignit à la mesure de l’Angleterre, et envoya son escadre à la baie de Besika, en recommandant à son ambassadeur de se concerter, pour les décisions à prendre, avec lord Stratford.

Les efforts pour trouver une solution qui put concilier la fierté du tsar et les droits du sultan devancèrent l’occupation des principautés par les Russes. Dans tout le cours des négociations antérieures, les cabinets européens et leurs représentons à Constantinople n’avaient cessé d’invoquer contre les prétentions de la Russie le traité de 1841, qui avait placé « les droits souverains du sultan » sous la garantie des cinq puissances. Le 12 avril, bien avant que les derniers actes de la mission du prince Menchikof eussent jeté la perturbation dans les affaires de l’Europe, M. Drouyn de Lhuys écrivait à M. de Bourqueney : « II est évident que le cabinet de Saint-Pétersbourg, tout en protestant de son désir de prolonger le statu quo en Orient, ne parait pas croire beaucoup à sa durée et se tient prêt à tout événement. Cette attitude mérite la plus sérieuse attention, et si elle se dessinait davantage, il deviendrait peut-être nécessaire que les grandes puissances s’expliquassent avec la Russie dans le sens indique par M. le comte de Buol lui-même, c’est-à-dire qu’il fut bien entendu, pour me servir des expressions que vous m’avez rapportées, que tout devrait être traité à cinq, et qu’il n’appartiendrait ni à un ni à deuxcabinets de régler isolément ou à part des intérêts susceptibles d’affecter l’Europe entière [59]. » Cette disposition fut commune aux quatre puissances. Lord Clarendon s’en ouvrit avec l’ambassadeur d’Autriche à Londres, le comte de Colloredo. Il résumait ainsi cette conversation, qui prouve la promptitude et la sincérité des efforts pacifiques de l’Angleterre, dans une dépêche adressée à lord Westmorland :


« Je dis au comte Colloredo que nous désirions conférer franchement avec l’Autriche sur la situation alarmante des choses en Orient et l’imminent danger auquel la paix de l’Europe nous paraissait exposée.

« J’ajoutai que la politique de l’Angleterre était essentiellement pacifique, et que le gouvernement de sa majesté, loin d’entretenir aucun sentiment hostile envers la Russie, tenait compte de la difficulté où l’empereur se trouvait lui-même placé, l’attention de l’Europe ayant été appelée sur les vastes armemens militaires qu’il avait faits depuis quatre mois, sur les négociations prolongées du prince Menchikof, sur ses demandes et le rejet de ces demandes par la Porte.

« La position du tsar était donc singulièrement embarrassée. Il lui serait difficile de reculer avec honneur ou d’avancer sans mettre en danger la paix générale, que son devoir et son intérêt lui commandaient, ainsi qu’aux autres souverains de l’Europe, de maintenir ; mais il convenait à présent aux alliés de sa majesté impériale, dans le même esprit et pour les mêmes motifs qui avaient conduit aux traités de 1840 et 1841, d’employer leurs efforts et toute l’influence dont ils pouvaient disposer pour conduire cette question à une solution satisfaisante.

« Pour cet important objet, j’assurai le comte de Colloredo que le gouvernement de sa majesté, ainsi que tous les autres, était disposé à se confier à l’assistance de l’Autriche. L’amitié personnelle qui unissait les deux empereurs, les relations politiques et géographiques qui lient les deux pays, le danger connu où les entraînerait la guerre, donnaient à l’Autriche une influence de médiation que n’avait aucun autre pays, — et aussi, ajoutai-je, un plus grand intérêt à faire réussir cette médiation, car si la Russie dépassait les principautés, si d’autres provinces de la Turquie étaient envahies, la conséquence probable serait un soulèvement général de la population chrétienne, non point en faveur de la Russie ni pour soutenir le sultan, mais pour conquérir sa propre indépendance. Il est superflu de dire qu’une telle révolte ne tarderait pas à s’étendre aux provinces danubiennes de l’Autriche. C’était au gouvernement autrichien de juger de l’effet que cette insurrection pourrait produire en Hongrie et en Italie, de l’encouragement qu’elle donnerait aux promoteurs de désordre en Europe, que l’Autriche a des raisons de redouter, et qui même semblent se croire à la veille de la réalisation de leurs projets [60]. »


Le cabinet autrichien répondit avec empressement à ces avances. On voit, par le compte rendu de plusieurs conversations de lord Westmorland avec le comte de Buol, que l’Autriche avait en ce moment trois préoccupations : obtenir que la Porte ne répondit pas par une déclaration de guerre à l’occupation des principautés, agir sur le gouvernement russe pour lui faire abandonner sa politique vis-à-vis de la Turquie, raviver l’esprit du traité de 1841 et rallier l’action commune des quatre puissances. Il donnait du reste sur la communauté d’opinion qui l’unissait avec la France et l’Angleterre, au sujet des questions de principe et d’intérêts engagés dans le conflit turco-russe, les assonances les plus satisfaisantes. Nous n’en citerons qu’un exemple : « J’ai lu au comte de Buol, écrivait le 17 juin lord Westmorland à lord Clarendon, votre dépêche du 7 courant. Il a été fort satisfait des expressions de votre seigneurie. Il désire que je vous rapporte qu’il se considère comme entièrement uni à votre politique touchant l’empire turc ; il regarde le maintien de l’indépendance et de l’intégrité de la Turquie comme de l’importance la plus essentielle aux intérêts de l’Autriche, et il emploiera tous les moyens en son pouvoir pour assurer cet objet. Il m’a répété la déclaration qu’il m’a déjà faite, qu’il ne contracterait point avec la Russie l’engagement de ne pas s’opposer à elle par les armes. Il a même ajouté que, s’il était appelé à faire une intervention armée aux frontières, ce serait pour soutenir l’autorité et l’indépendance du sultan [61]. »

On voit qu’il était impossible de porter plus de bon vouloir et de ménagemens pour la Russie dans l’œuvre de conciliation que les puissances entreprirent, et qui a occupé pendant six mois la conférence de Vienne. Nous n’essaierons pas de raconter cette laborieuse négociation. Les incidens les plus importans en sont connus ; l’histoire quotidienne en serait trop confuse, et d’ailleurs la stérilité du résultat lui enlève tout intérêt. Deux fois les puissances crurent toucher au but, et deux fois l’obstination de la Russie trompa leurs efforts et mit leur œuvre à néant. La note de Vienne prit le sens des propositions du prince Menchikof en passant par le commentaire du comte de Nesselrode. La Russie aurait pu repousser les modifications turques, en se fondant uniquement sur la condition que l’empereur de Russie avait mise à son acceptation, que rien n’y serait changé ; mais il ne lui suffit pas de détruire l’ouvrage de la conférence : elle tint à montrer au monde, avec une audacieuse ironie, que les cabinets européens avaient, durant plusieurs semaines, accompli cette tâche étrange de travailler à lui assurer en fait les injustes privilèges qu’ils avaient tous l’intention de lui refuser [62]. La Russie parut regretter un moment la téméraire satisfaction que s’était donnée dans son commentaire M. de Nesselrode. Elle inspira ce que l’on a appelé les propositions d’Olmütz ; mais ce ne fut point une concession de sa part : les propositions d’Olmütz, c’était la note de Vienne, sans les amendemens de la Porte, mais qui aurait été expliquée par la conférence dans le sens le plus favorable à l’indépendance du sultan. Cet arrangement n’eût été acceptable que si préalablement M. de Nesselrode eût rétracté son commentaire. L’explication de M. de Nesselrode subsistant, l’acte de la conférence serait entré dans le droit public européen, escorté de deux gloses contradictoires. Un pareil expédient aurait eu quelque chose de frauduleux ; ce n’était pas une paix solide qu’il eût portée dans son sein, il n’eût pu être qu’un instrument de chicane, et il n’était pas digne des grands gouvernemens de s’y associer [63]. Il fallut donc chercher une autre base de conciliation. La conférence y était arrivée le 5 décembre 1853, et ces préliminaires d’arrangement, acceptés par la Porte, sanctionnés par les puissances qui passaient pour les plus favorables à l’empereur Nicolas, ont été repoussés par la Russie. Pendant six mois, la France et l’Angleterre ont donc cherché la paix ; mais toutes leurs tentatives sont venues se briser contre l’intraitable orgueil de la Russie.

Tandis qu’elles s’efforçaient d’amener par la diplomatie le gouvernement russe sur le terrain d’un arrangement, les deux puissances occidentales ne cessèrent d’user de leur influence sur la Porte pour la modérer, la retenir, et retarder la guerre le plus longtemps possible. Ainsi, quand les provinces danubiennes furent envahies, les conseils de l’Angleterre et de la France décidèrent la Porte à ne point faire un cas de guerre de cette agression en pleine paix. Celui qui prit l’initiative de ce conseil, avant d’avoir reçu les instructions de son gouvernement, fut l’homme même que la Russie accusait d’exciter la fièvre belliqueuse des Turcs, ce fut lord Stratford. « L’occupation militaire d’une portion du territoire de l’empire ottoman sans le consentement de la Porte, écrivait-il le 20 juin, justifierait sans doute le recours aux hostilités ; mais la conservation de la paix aussi longtemps qu’il est possible de la conserver avec une chance de terminer par des négociations le différend actuel est d’une si grande importance, que je n’ai point hésité à conseiller la prudence à l’approche de l’invasion des principautés [64]. » On aurait pu croire qu’en envoyant leurs escadres aux Dardanelles, les deux puissances encourageaient les dispositions guerrières de la Turquie, mais les déclarations de nos ambassadeurs ramenaient à son vrai sens cette mesure de précaution. « Je parlai, écrivait encore lord Stratford en rendant compte d’une audience du sultan, de l’arrivée de l’amiral Dundas, avec l’escadre sous ses ordres, dans la baie de Besika, et j’expliquai à sa majesté impériale les sentimens amicaux et les vues éventuelles dans lesquelles une force aussi puissante avait été mise à ma disposition. Je lui donnai distinctement à entendre que la paix était le grand objet de la politique anglaise, comme elle était sans doute celui de sa majesté, et qu’en conséquence l’escadre britannique ne pourrait être appelée à rendre des services actifs que pour protéger l’empire ottoman contre un danger immédiat, et auquel on ne pourrait parer par un autre moyen [65]. » Lorsque la Russie eut rejeté les amendemens de la Porte à la note de Vienne, et lorsque le grand conseil fut convoqué à Constantinople pour se prononcer sur la déclaration de guerre, lord Stratford essaya encore de retarder une résolution suprême, et ne voulut laisser subsister aucune illusion dans l’esprit des ministres turcs.


« Le conseil, écrivait-il, dans sa séance d’hier, n’est pas encore arrivé à une décision irrévocable. Il devait se réunir aujourd’hui, et il existait encore une faible chance de prévenir un parti précipité.

« Pour saisir cette chance dernière, j’ai soumis à la considération de Rechid-Pacha la substance de la dépêche de votre seigneurie. Je lui ai appris avec quelle attention et quelle disposition amicale les modifications de la Porte ont été examinées par le gouvernement de sa majesté, et la conviction délibérée de votre seigneurie qu’elles n’ajoutent en réalité aucune garantie aux termes et à l’esprit de la note du comte de Buol. J’ai peint sous de fortes couleurs le danger auquel la Porte s’exposerait en jouant seule ses ressources contre toutes celles de l’empire russe. Je ne lui ai pas fait mystère des circonstances sous l’influence desquelles se trouve l’Europe, et qui interdisent à la Porte de compter sur une coopération active du dehors. Méconnaissant l’énergie réelle et imprévue que la Porte a déployée dans la prévision de la guerre, je rappelai au ministre ottoman quelques points faibles et surtout la pénurie financière sous laquelle la Porte sera obligée de lutter avec la Russie. Je ne lui cachai point que lors même que nos escadres paraîtraient dans la Mer-Noire, il ne fallait pas attendre de leur part un secours efficace pour forcer les Russes à évacuer les principautés, et pour empêcher les progrès d’une invasion en Bulgarie [66]. »


Enfin, au moment où le désastre de Sinope devait naturellement exalter les sentimens belliqueux à Constantinople, lorsque, comme lord Stratford le rapportait dans sa dépêche du 5 décembre [67], Rechid-Pacha lui-même, sortant des habitudes pacifiques et conciliantes de son caractère, s’unissait de parole et de pensée aux plus violens de ses collègues, quand il y avait une sorte d’émulation guerrière entre le grand conseil, le ministère et le sultan, et une sorte de brigue jalouse de popularité entre ces trois pouvoirs qu’il fallait convertir aux idées de négociation et de paix [68], les représentans des quatre puissances, ayant à leur tête les ambassadeurs de France et d’Angleterre, parvenaient à faire adopter par la Porte des bases de paix ainsi appréciées par la conférence de Vienne dans son protocole du 13 janvier 1854 : « De plus en plus pénétrés de la gravité de la situation et de l’urgence d’y mettre un terme, les soussignés expriment la confiance que la Russie acceptera la reprise des négociations sur les bases qui, dans leur opinion, en assurent le succès, et offrent aux deux parties belligérantes l’occasion de se rapprocher d’une manière digne et honorable, sans que l’Europe soit plus longtemps attristée du spectacle de la guerre. »

En regard de cette conduite, quel contraste que l’attitude de la Russie ! Depuis l’invasion des principautés jusqu’à l’affaire de Sinope, c’est toujours le même mélange de protestations pacifiques et d’audace agressive. Le gouvernement qui a eu l’initiative de ces complications qui troublent et inquiètent si profondément l’Europe est le seul qui ne fasse point une tentative, un pas vers la conciliation. Un pied sur le territoire turc, la Russie semblait regarder d’un air de pitié et de moquerie les efforts de tous ces diplomates occupés, de Londres à Constantinople et de Paris à Vienne, à éplucher et à peser ce qu’il fallait de mots pour remplir une note de vingt lignes ; il était impossible de montrer plus de dédain pour ces actifs et féconds intérêts qui attachent à la paix l’Europe civilisée. Il était également impossible de manquer avec une persévérance plus systématique à ses assurances.

On a vu comment la Russie avait essayé de donner le change sur l’objet de ses armemens avant la mission du prince Menchikof ; maîtresse des principautés, elle continua ce système de contradictions entre les paroles et les actes. Elle ne devait, disait-elle, qu’occupée temporairement les principautés : elle y respecterait les droits du sultan. M. de Nesselrode alla un jour jusqu’à dire à sir Hamilton Seymour « qu’elle les rendrait à la Porte dans un meilleur état que celui où elle les avait trouvées [69]. » Le premier soin de la Russie, une fois qu’elle y fut entrée, fut au contraire de ne rien laisser subsister des liens qui unissaient les principautés au sultan. Tout rapport avec le gouvernement turc fut interdit aux hospodars, qui furent bientôt forcés de se retirer. Le tribut dû à la Porte fut confisqué ; la milice locale fut incorporée dans l’armée russe.

Dans sa circulaire du 20 juin, le comte de Nesselrode avait dit : « Sciemment et volontairement nous ne chercherons à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turquie. » Au mois d’août, lord Clarendon était obligé de lui demander des explications sur les menées des agens russes qui répandaient à profusion en Bulgarie, traduits dans les dialectes du pays, les manifestes et les circulaires russes, en annonçant la guerre religieuse [70]. Peu de temps après, un consul russe, M. Mutchin, se rendait à Belgrade sans bérat du sultan, et nouait en Servie contre le gouvernement turc des intrigues qui inquiétèrent l’Autriche elle-même.

Lorsque la Russie eut rejeté la note de Vienne et que la Turquie lui déclara la guerre, M. de Nesselrode dit à sir Hamilton Seymour : « Voici notre situation en peu de mots : la guerre nous est déclarée par la Turquie ; nous ne publierons probablement pas de contre-déclaration, nous ne ferons aucune attaque contre la Turquie ; nous resterons les bras croisés, uniquement résolus à repousser toute agression faite contre nous, soit dans les principautés, soit sur notre frontière d’Asie, que nous avons renforcée. Nous passerons l’hiver ainsi, prêts à recevoir toutes les ouvertures de paix que pourra nous faire la Turquie [71]. » M. de Nesselrode confirmait quelques jours après cette assurance dans une dépêche adressée au baron de Meyendorff : « Pour ne rien faire qui puisse entraver le succès de cette dernière tentative de conciliation (un projet de la conférence de Vienne), l’empereur, nonobstant la déclaration de guerre de la Porte, compte ne rien changer à son attitude actuelle. Nos troupes auront l’ordre de rester sur la défensive, attendant l’attaque des Turcs et les repoussant s’il y a lieu [72]. » La Russie avait donc formellement promis à l’Europe de rester sur la défensive. Peut-être cette magnanime promesse n’avait-elle d’autre cause que la conviction où était le cabinet russe (« je le sais de source certaine, » écrivait sir Hamilton Seymour) que les armées turques ne pourraient pas tenir ensemble jusqu’au printemps. Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre durent en prendre acte. Lorsque leurs flottes entrèrent dans les Dardanelles, elles durent veiller à ce que, dans la sphère d’action de leur marine, cette promesse ne fût point violée. Au commencement d’octobre, les deux gouvernemens envoyèrent sur ce point à leurs ambassadeurs et à leurs amiraux des instructions précises, dont la lettre suivante de lord Clarendon à lord Stratford pourra donner une idée :


« Mylord,

« Il sera nécessaire que l’amiral Dundas informe l’amiral russe commandant à Sévastopol que si la flotte russe sortait de ce port pour débarquer des troupes sur une portion quelconque du territoire turc, ou pour commettre un acte d’hostilité ouverte contre la Porte, ses ordres sont de protéger contre de pareilles attaques les états du sultan. Il exprimera l’espoir que l’amiral russe n’aura recours à aucune mesure qui pourrait mettre en danger les relations pacifiques de la Grande-Bretagne et de la Russie.

« Une communication semblable sera probablement faite en même temps par l’amiral français [73]. »


Pour mieux préciser la nature de la protection garantie ainsi par nos escadres, lord Clarendon avertissait lord Stratford le 18 octobre que les flottes ne devaient pas s’opposer au transport des troupes russes par mer d’un point à un autre du territoire russe, mais devaient intervenir uniquement dans le cas où une attaque navale serait dirigée contre la Turquie [74]. Sir Hamilton Seymour fit part de ces instructions à M. de Nesselrode le 27 octobre ; il lui indiqua les cas où les vaisseaux russes ne seraient point inquiétés, et ceux dans lesquels « la force serait repoussée par la force [75]. » Les promesses d’attitude défensive de la Russie avaient donc été prises au mot ; elle avait été prévenue que les escadres de France et d’Angleterre avaient ordre d’employer au besoin la force pour les faire observer. La Russie couronna pourtant par la surprise et l’incendie de la flottille de Sinope, qui étaient un défi jeté à nos escadres et à leurs instructions. La longue série de ses agressions obstinées et de ses paroles violées. Enfin, lorsque sous l’impression de cet épouvantable événement la France et l’Angleterre, défendant le droit et l’humanité, ont été obligées de prendre, suivant le mot anglais, le commandement de la Mer-Noire, la Russie du même coup refuse les dernières propositions d’arrangement que lui recommandaient les quatre puissances, rompt les relations diplomatiques avec la France et l’Angleterre, et brave, avec le désespoir de l’orgueil, la guerre européenne.


IV

Nous nous arrêtons. Nous croyons que cette analyse des documens diplomatiques suffit, quoique bien écourtée, pour éclairer complètement quelques-uns des principaux points de cette vaste question, et pour démontrer la moralité de la position où se trouve la France en face des graves complications qui vont s’ouvrir. Nous n’avons pas la pensée d’entrer ici dans les nombreuses considérations que soulève la perspective d’une lutte de l’Europe occidentale avec la Russie en Orient ; mais qu’on nous permette de constater brièvement quelques-uns des résultats de l’étude à laquelle nous venons de nous livrer.

Il ne peut plus y avoir d’incertitude sur les projets prémédités de la Russie et sur la vraie cause de la guerre. Sans doute, tout en parlant sans cesse de la constitution chancelante et délabrée de l’empire turc, la Russie n’était point décidée à ouvrir la succession des Osmanlis et à y prendre sa part l’épée à la main. Elle consentait bien à laisser vivre encore nominalement l’autorité des sultans à Constantinople, mais à la condition que la portion la plus considérable de cette autorité lui serait transmise par donation entre vifs. Munie du protectorat des Grecs, elle aurait laissé se mûrir son influence sur les douze millions de chrétiens de la Turquie d’Europe, elle les aurait préparés et conduits à son autorité par la pente adoucie de la protection. La Turquie d’Europe lui eût appartenu moralement, et Constantinople eût été à elle quand, l’occasion aidant, elle l’eût voulu. Toute l’Europe, qui ne veut point que Constantinople tombe jamais entre les mains des Russes, a donc bien fait et fera bien de lutter pour que cet acheminement de la Russie par le protectorat à la conquête ne se puisse point accomplir.

Avant la publication de ces documens, des doutes s’étaient élevés dans certains esprits sur la position de la France. On entendait dire (et c’était déjà une douleur pour les patriotes sincères et les hommes réfléchis de voir émettre de pareilles assertions) que la France était désintéressée dans cette question, qu’elle allait épouser une querelle qui ne la regardait point, qu’il n’y avait d’antagonisme naturel en Orient qu’entre la Russie et l’Angleterre, qui tremble pour l’Inde ; que nous avions tort de nous mettre à la suite de l’Angleterre, que des deux alliances la préférable était pour nous celle de la Russie, etc.

L’opinion qui ne veut voir de compromis par l’arrivée des Russes à Constantinople que l’intérêt du commerce anglais et de l’Inde est certes bien superficielle et peu digne d’arrêter l’attention des hommes politiques. Faisons pourtant justice en passant de ce vulgaire lieu commun.

Ceux qui disent que la Russie cherche à atteindre l’Inde anglaise par Constantinople ignorent complètement, à ce qu’il paraît, l’esprit de la politique russe depuis Pierre le Grand. Les hommes d’état Russes, on peut s’en assurer en lisant tous les documens émanés d’eux qui sont arrivés à la publicité, se sont toujours révoltés contre la prétention plusieurs fois manifestée par des politiques européens de faire dériver sur l’Asie l’activité et le développement de leur nation. L’Asie est le point de départ de la Russie ; le but où elle a toujours tendu est l’Europe ; elle ne veut pas être refoulée sur son point de départ. C’est pour devenir, de nation asiatique, peuple européen qu’elle a pris au nord la Finlande, au centre la Pologne, et c’est pour devenir encore plus européenne qu’elle veut arriver à Constantinople. Serrer l’Europe sur sa poitrine par la Pologne et avancer ses deux bras l’un dans la Baltique, l’autre dans la Méditerranée, voilà le travail de sa politique séculaire. Elle suit en cela une de ces lois fatales de l’histoire qui attirent les peuples nouveaux vers la civilisation. Vous qui dites que la question d’Orient est une question anglaise, regardez la carte : il est douteux que Constantinople soit la route de l’Inde, mais il est sûr que Constantinople est la clé de la Méditerranée. Entre Constantinople et Calcutta, vous verrez des déserts immenses, d’inaccessibles montagnes et tout un continent à traverser par les défilés les plus difficiles, gardés par les plus belliqueuses nations. Entre Constantinople et l’Italie, et l’Afrique et nos propres rivages, il n’y a que la plus attrayante et la plus facile des mers. La question de la prééminence en Asie ne peut se vider qu’en Europe ; pour menacer l’Angleterre dans l’Inde, il faudra que la Russie l’ait vaincue en Europe, et pour la vaincre qu’elle ait fait de nous ses satellites. Ceux d’ailleurs qui voient dans l’Inde toute la fortune de l’Angleterre ignorent autant le génie anglais qu’ils méconnaissent l’ambition russe et qu’ils font bon marché des destinées françaises. Si l’Angleterre était attaquée dans l’Inde, il lui resterait, à elle nation insulaire, dans les mers du monde qu’elle peuple de ses colonies avec une fécondité gigantesque, il lui resterait une sphère d’expansion indéfinie. Si la Russie arrivait à Constantinople, nous, au contraire, nation continentale, qui devons aujourd’hui notre influence en Europe autant au principe émancipaient dont nous portons le drapeau qu’à notre position géographique, nous rencontrerions en face de nous le principe le plus contraire au nôtre, fortifié par un agrandissement de puissance irrésistible ; nous n’aurions plus à choisir qu’entre une honteuse vassalité ou une lutte aussi terrible que le heurt de deux religions et de deux civilisations.

Si donc l’intérêt de la France lui commande d’empêcher l’établissement de la Russie à Constantinople, la plus simple prévoyance lui faisait une loi de s’opposer à la concession du protectorat des Grecs que voulait avoir la Russie. Ajourner une difficulté pareille par faiblesse, c’eût été la léguer plus terrible, et peut-être insurmontable, à l’avenir. Du reste, la témérité de la Russie et son mauvais vouloir contre nous ne nous ont pas laissé la faculté d’hésiter. Il ne nous a pas été permis, on l’a vu, en présence de cette question, de discuter s’il nous convenait de nous y engager, de quelle façon nous y entrerions, et avec quels alliés. Nous n’avons eu à nous mettre à la remorque d’aucune autre puissance. Nous avons été directement et personnellement pris à partie. Les projets de la Russie menaçaient les intérêts généraux de l’Europe aussi bien que les nôtres ; mais l’empereur Nicolas a espéré tromper l’Europe, en rejetant sur nous la responsabilité de ses ambitieux calculs. Pour que la question ne parût point européenne, il a d’abord essayé de la faire française. Il est venu nous chercher à propos des lieux-saints une injuste chicane dans laquelle il a cru pouvoir envelopper et faire passer inaperçue sa colossale entreprise contre la Turquie. La France ne pouvait donc point ne pas regarder comme sienne cette querelle. Cette conduite lui a, grâce à Dieu, réussi, et, par un juste retour, les défiances que la Russie excitait contre nous se sont dirigées contre elle, et c’est contre elle que s’est formé le concert européen dont elle avait voulu nous exclure.

Dans cet heureux revirement, plus trompée d’abord que les autres puissances, l’Angleterre s’est ralliée la première à nous avec une loyauté, une énergie et un ensemble dont la France doit lui être reconnaissante [76]. Toute sa conduite dans cette affaire prouve la sincérité des efforts pacifiques de l’Europe. Les hommes d’état qui sont aujourd’hui au pouvoir en Angleterre avaient fait de la paix, depuis plusieurs années, la base de leur politique. C’est par la paix et pour la paix qu’ils tentaient et continuaient ces grandes expériences économiques qui augmentaient chaque jour l’élasticité de l’industrie anglaise et la prospérité des revenus publics. La paix, on peut le dire, était à la fois leur politique, leur carrière, leur ambition, leur gloire. Ce gouvernement avait pour chef le plus respecté des anciens amis de sir Robert Peel et le plus conciliant des diplomates européens. Jamais cabinet n’avait donc offert plus de gage de ses dispositions pacifiques. On l’a vu toujours prêt à toutes les concessions honorables et se préoccupant même de ménager autant que possible l’amour-propre de l’empereur de Russie. Il n’a pas craint de compromettre dans son pays sa popularité et son existence par la persistance de ses efforts et de ses espérances pacifiques. Quand donc un tel gouvernement s’est vu obligé d’accepter successivement toutes les mesures de précaution et de fermeté dont la France a pris l’initiative, quand un premier ministre comme lord Aberdeen et un ministre des affaires étrangères comme lord Clarendon en sont venus à désespérer de la paix et à se préparer à la guerre, il faut bien avouer qu’il y a en Europe une seule volonté opposée à la paix, celle de l’empereur de Russie.

En exprimant cette conclusion, nous ne voulons point sortir, vis-à-vis de l’empereur Nicolas, de la modération que nous avons observée dans le cours de ce récit. Le dénigrement serait une petitesse envers un tel adversaire, et l’invective est indigne de la gravité des circonstances. L’avouerai-je ? on ne peut se défendre d’une certaine compassion pour l’homme, quand on songe à la situation où s’est placé le souverain. Il y a vraiment quelque chose de tragique dans la crise qui va commencer pour la Russie. L’empereur Nicolas a toujours eu pour son pays de grandes et nobles ambitions ; il avait toujours cherché, et il avait souvent réussi à exercer une prépondérance politique dans les affaires de l’Europe ; il rêvait plus peut-être. Qui sait, quand il alla prier à Rome au tombeau des apôtres, s’il ne crut pas entrevoir dans l’avenir de bien autres triomphes pour l’église orthodoxe que ceux qu’il chargeait, il y a un an, le prince Menchikof de poursuivre à Constantinople ? Eh bien ! aujourd’hui l’œuvre de son règne s’écroule, et cette Europe, qu’il voulait pénétrer dans tous les sens, se ferme à lui de tous côtés et le cerne et l’isole dans son vaste empire. En Turquie, ses ancêtres lui avaient légué, avec la tradition de leurs ambitions, une influence qu’il avait lui-même accrue et qu’on croyait inébranlable. Aujourd’hui, soit que l’empereur Nicolas cède à l’Europe ou qu’il lui résiste, cette influence est également perdue. Quel échec et quelle douleur pour un cœur aussi fier que celui de l’empereur Nicolas ! Vers la fin de ces négociations, M. de Nesselrode se plaignait un jour à l’ambassadeur anglais de ce qu’il appelait la partialité des cabinets européens contre la Russie. « C’est un parti pris, disait-il, de trouver mal tout ce que nous faisons. Attaqués de tous côtés, si nous prenons la parole pour nous défendre, on veut nous fermer la bouche. La Russie a toujours tort, la Porte a toujours raison. » Il s’attira cette réponse méritée de sir Hamilton Seymour : « Votre excellence doit se rappeler qu’à l’origine de cette affaire le gouvernement anglais a regardé la Russie comme seule blâmable, attendu que vous émettiez des exigences et que vous adoptiez des mesures violentes pour lesquelles vous ne fournissiez aucune raison. Ayant eu tort au commencement, chaque pas que vous avez fait dans la même voie vous a donné des torts nouveaux [77]. » La situation actuelle doit renvoyer plus cruellement ce reproche à l’empereur de Russie. Le refrain éternel de M. de Nesselrode à tous les momens de la négociation : « l’empereur ne peut plus reculer, son honneur est engagé, » n’est point une excuse. Pour une question d’amour-propre se croire forcé de mettre l’Europe en feu et de faire reculer la marche de son pays d’un demi-siècle ! si cela était vrai, quel argument contre l’autocratie ! Et qui le fournirait ? Ce serait l’empereur Nicolas lui-même, lui le superbe contempteur de ces institutions libérales qui associent les peuples à leur gouvernement, et leur permettent d’échapper aux conséquences du caprice ou de l’entêtement d’un souverain.

Il nous est donc permis d’espérer, en finissant, que cette unanimité qui s’est faite si heureusement en Europe contre les desseins de la Russie existe, a l’heure qu’il est, complètement en France. La Russie a tout blessé parmi nous : le sentiment religieux, en nous disputant avec une jalousie de sectaire la place que nous réclamions pour les catholiques romains auprès du tombeau du Christ ; le sentiment libéral, dont elle représente en Europe la négation la plus exclusive et la plus absolue ; les intérêts matériels, dont ses exigences et son attitude ont brusquement refoulé l’essor ; l’esprit de conservation, qu’elle compromet sur le continent tout entier par la plus égoïste et la moins légitime des ambitions. Devant cet ensemble d’intérêts nationaux lésés par la politique russe, et sous le jour qui montre à tous la position que la Russie a faite à la France, les dissentimens de partis et les préférences de système doivent disparaître. Nos cœurs, je le sais, seront tous dans cette guerre avec nos marins et avec nos soldats : ce n’est point assez ; il faut qu’une conviction unanime les accompagne, la conviction qu’ils vont combattre pour une querelle française et pour le bon droit. En formant ce vœu, je suis bien sûr d’être l’écho de ces esprits libéraux qui, parmi les fidélités dont ils ont le culte, ont toujours placé en première ligne la fidélité à l’intérêt et à l’honneur de la France.


EUGENE FORCADE.

  1. Sir Stratford Canning to viscount Palmerston, may 30, 1850. — Correspondence respecting the rights and privileges of the Latin and Greek Churches in Turkey, part 1, n° 1.
  2. Sir H. Seymour to lord Malmesbery, 31 déc. 1852. Correspond., part 1, n° 62.
  3. Colonel Rose to the earl of Malmesbury. Correspond., n° 51.
  4. Colonel Rose to the earl of Malmesbury. Correspond., part I, n" 60.
  5. Sir Stratford Canning to viscount Palmerston, 1 novembre 1851. Corresp., part I, n° 20.
  6. Sir Stratford Canning to viscount Palmerston, 5 novembre 1851, Corresp., part I, n° 24.
  7. Colonel Rose to the earl of Malmesbury, 5 déc. 1852. Correspond., part I, n° 54.
  8. Correspond., part 1, n° 55.
  9. Sir Stratford Canning to viscount Palmerston. Correspond., part I, n° 3.
  10. M. de Klezl à Aali-Pacha. Correspond., part. I Inclosure in the n° 13.
  11. Corresp., part I, n° 2.
  12. Sir Stratford Canning to the earl Granville, 18 fév., 1852 Corresp., part 1. n° 37. — Colonel Rose 10 the earl of Malmesbury, 16 déc. 1852. Corresp., n° 60.
  13. Colonel Rose le the earl of Malmesbury. Corresp., n° 55.
  14. Lord Cowley to the earl of Malmesbury. Corresp., part I, n° 43.
  15. Lord Cowley to the earl et Malmesbury. Corresp., part I, n° 47.
  16. Lord Cowley to lord John Russell. Corresp., part I, n° 59.
  17. Corresp., part I, n° 61.
  18. Sir G. H. Seymour to the earl of Malmesbury. Corresp., n° 62. — La dépêche de lord Cowley est du 30 décembre, et celle de sir Hamilton Seymour du 31.
  19. Sir G. H. Seymour to lord John Russell. Corresp., part I, n° 64, 65, 68.
  20. Lord Cowley to lord John Russell. Paris, january 26, 1853. Corresp., part I, n° 75. — Lord Cowley analyse dans cette dépêche la dépêche écrite par M. de Castelbajac le 10 janvier après son audience.
  21. Corresp., n° 72.
  22. Colonel Rose to the earl or Malmesbury, Constantinoplen january 4, 1853. Corresp., part I, n° 80.
  23. Colonel Rose to lord John Russell. Jauuary 21, 1853. Corresp., part I, n° 90.
  24. Colonel Rose to lord John Russell. Corresp., part I, n° 91.
  25. Le comte de Nesselrode à M. de Kissélef. Corresp., part I, n° 83.
  26. Lord Cowley to the earl of Clarendon. Paris, mardi Ier, 1853. Corr., part I, n° 96.
  27. Sir G. H. Seymour to lord John Russell. Corresp., part, I, n° 87.
  28. Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, Corresp., part, I, n" 117.
  29. Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon. Corresp., n° 124.
  30. Corresp., part. I, n° 77.
  31. Corresp., part I, n° 89.
  32. The earl of Clarendon to the viscount Stratford de Redcliffe, 25 feb. 1853. Corresp., part I, n° 94.
  33. Colonel Rose to lord John Russell, march 7, 1853. Corresp., part I, n° 103.
  34. Le ministre des affaires étrangères à M. le comte Walewski, 21 fév. 1853. Documens français relatifs aux affaires d’Orient, n° 2.
  35. Documens français, etc., n° 3, 4, 5 et 6.
  36. The earl of Clarendon to lord Cowley, march 22, 1853. Corresp., part I, n° 111.
  37. Corresp., part I, n° 113.
  38. Corresp., part I, n° 138.
  39. Dépêches du colonel Rose des 10 et 15 mars et 3 avril 1853. Corresp., part I, n° 119, 123 et 146.
  40. Colonel Rose to the earl of Clarendon, march 24, 25. Corresp., part I, n° 133, 134.
  41. Colonel Rose to the earl of Clarendon. Corresp., part I, n° 135, inclosure 2.
  42. Colonel Rose to the earl of Clarendon, april 1, 1853. Corresp., part I, n° 136, inclosure 1.
  43. Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, april 6, 1853. Corresp., part I, n°150.
  44. April 9, 1853. Corresp., part I, n° 152.
  45. Sir G. H. Seymour to the earl of Claremdon. Corresp., part I, n° 142.
  46. Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, april 20, april 22. Corresp., part I, n° 166, 167. — Lord Cowley to the earl of Clarendon, may 19. Corresp., part I, n° 183.
  47. Projet de traité secret proposé à la Porte par le prince Mentchikof. Corresp., part I, inclosure in n° 153.
  48. Nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs cette curieuse lettre, écrite par lord Stratford, dans un français un peu britannique, on prince Menchikof :
    « (Confidentielle.)
    « Péra, le 8 mai 1853.
    « Monsieur l’ambassadeur,
    « Votre départ pour la campagne m’oblige d’avoir recours à la plume pour vous entretenir des affaires qui dans ce moment occupent péniblement tous les esprits capables de réflexion, si je devais me justifier d’une démarche qui a pour motif le désir de contribuer à la solution amicale d’un état de choses compliqué, pour ne pas dire menaçant, je me rapporterais aux grands principes déclarés par les cinq puissances en faveur de l’indépendance et de l’intégrité de l’empire ottoman dans l’année 1841 ; mais il m’est plus agréable de citer les communications franches et confidentielles qui ont eu lieu à Saint-Pétersbourg et à Londres entre nos gouvernemens respectifs au sujet de votre ambassade, et de tirer quelque espoir rassurant de celles qui, marquées au même coin, se sont passées ici entre votre altesse et moi.
    « Il résulte des premières que la cour de Russie, non moins que celle que j’ai l’honneur de représenter, continuerait à respecter l’indépendance de la Porte et désirerait la voir à l’abri de toute secousse qui pourrait ébranler les bases de sa tranquillité. Nous étions fondés à croire que les demandes de la Russie, adressées au gouvernement ottoman par votre intermédiaire, seraient bornées aux strictes exigences de l’affaire des saints lieux de la Palestine, et qu’il n’entrait pas dans les vues de sa majesté l’empereur de Russie de chercher aucune extension de droit ou de pouvoir dans ce pays-ci au-delà de ce que lui assurent les traités existans.
    « Malgré que les propositions soumises par votre altesse aux ministres de la Porte avaient pris des proportions qui, à mon avis, n’étaient pas exactement conformes à ces impressions, les déclarations que vous avez bien voulu me faire de temps à autre dans nos entretiens me laissaient dans l’assurance que les mêmes sentimens de modération et de respect pour l’autorité souveraine de la Porte qui se manifestaient à Saint-Pétersbourg ne manqueraient pas en dernière analyse, de votre côté, aux négociations ici. Je me plaisais, dans cette conviction, à employer nos bons offices dans les limites d’une stricte discrétion diplomatique, pour écarter les incertitudes qui pesaient encore sur la question des lieux-saints, et je me flattais de l’espoir que la conclusion satisfaisante de cette affaire amènerait une heureuse entente par rapport à ce que les parties en litige pourraient avoir encore à régler entre elles.
    « J’ai besoin de toute votre indulgence, monsieur l’ambassadeur, quand je vous avoue la difficulté que j’éprouve en cherchant a concilier le ton et la portée de vos dernières démarches avec les dispositions que je me croyais, pour ainsi dire, en droit de vous attribuer. Usant de la franchise qui convient, dans ce moment de crise, à ceux qui professent d’être guidés par les mêmes principes, je ne saurais vous cacher combien me semblent insurmontables les objections qui s’opposent à ce que le Porte accepte volontairement les premiers articles de votre projet de sened. Permettez que je sollicite en termes généraux votre attention sur le caractère et l’étendue des propositions qu’ils renferment.
    « J’ai présentes à l’esprit les modifications que votre altesse y avait préalablement introduites par rapport aux patriarches et au protectorat ; mais qu’il me soit permis de douter si, à côté de cette modération, la rédaction actuelle n’aurait pour effet de transférer virtuellement de l’une à l’autre des deux parties, — c’est-à-dire du plus faible au plus fort, — par le moyen d’un acte ayant force de traité, des pouvoirs réservés ailleurs à l’autorité suprême de l’état, et d’entraver ainsi au bénéfice d’une influence étrangère la haute surveillance du souverain par rapport à des objets qui, dans cet empire, malgré leurs dénominations spirituelles, touchent les ressorts intimes du gouvernement et affectent les intérêts et spécialement les sympathies d’une population de plus de dix millions de sujets dépendante en grande partie de son clergé. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, monsieur l’ambassadeur, qu’une telle extension des traités existans courrait risque d’être regardée ailleurs comme une innovation hors de toute proportion avec la question, cause principale de votre ambassade, et peu en harmonie avec l’esprit de légalité consacré de commun accord par le traité de 1841.
    « J’aime à vous supposer de tout autres intentions, et, comptant sur la justesse de mon appréciation, je vous supplie, au nom de tous les grands intérêts qu’un mouvement précipité de votre part pourrait exposer aux plus sérieux hasards, de peser dans votre sagesse les moyens qui, sans le moindre doute, vous restent encore de mener vos négociations à une issue amicale, pour peu que la dignité et l’indépendance d’action inséparables de la souveraineté en temps de paix soient mutuellement ménagées, et que les heureux résultats déjà obtenus dans l’intérêt de la conciliation fassent foi des dispositions nécessaires pour les couronner d’un succès complet.
    « Soyez, persuadé, monsieur l’ambassadeur, que de mon personnel, ainsi que dans l’esprit de mes instructions, je m’estimerais heureux de pouvoir contribuer encore, dans cette circonstance décisive, à un dénouement ayant pour but d’asseoir les relations amicales de la Russie et de la Porte sur une base solide et permanente, sans déroger à des principes qui doivent être aussi chers à votre cour qu’à la mienne et à leurs hautes alliées de la chrétienté. Je vous prie, etc. STRATFORD DE REDCLIFFE (*). »
    (*) Corresp., part I, inclosure in n° 184.
  49. Corresp., part I, inclosure in n° 240.
  50. Corresp., part I, n° 176.
  51. Corresp., part I, n° 195.
  52. Corresp., part I, n° 268.
  53. The earl of Clarendon to sir G. H. Seymour, june 21, 1853. Corresp., part I, n° 273.
  54. Corresp., part I, n° 213.
  55. Corresp., part I, n°214.
  56. Rechid-Pacha to lord Stratford de Redcliffe, 21 juin 1853. Corr., inclosure 2, n° 322.
  57. Corresp., part I, n° 198.
  58. Documens français, n° 5.
  59. Documens français, n° 7.
  60. Corresp., part I, n° 252.
  61. Corresp., part I, n° 277. La même assurance est répétée plusieurs fois dans les dépêches de lord Westmorland.
  62. Pour comprendre à quel point t’analyse des modifications de la Porte présentée par M. de Nesselrode dut embarrasser les gouvernemens français et anglais, il faut lire une dépêche du 10 septembre adressée par lord Clarendon à lord Stratfort (part II, n° 88). Le commentaire Nesselrode n’était point encore connu. Lord Clarendon voulait amener la Porte à accepter purement et simplement la note de Vienne. Il écrivit à lord Stratford, pour être communiquée à Rechid-Pacha, une très longue dépêche où le sens de la note était discuté et expliqué dans le sens des modifications turques. Or ce sont précisément ces explications et ces interprétations, destinées à obtenir pour la note de Vienne le consentement de la Porte, que le commentaire Nesselrode vint nier, contredire et détruire. Après l’explication russe, la France et l’Angleterre ne pouvaient plus, avec consistance et bonne foi, insister auprès de la Porte pour obtenir son acceptation.
  63. Le comte de Buol, à Olmütz, aurait voulu complètement abandonner la note de Vienne, mais il rencontra chez M. de Nesselrode une répugnance invincible à se départir de cette base. M. de Buol imagina donc de conserver la note de Vienne, de presser la Turquie de l’accepter, mais d’adresser en même temps à la Porte une note signée par les quatre puissances dont la substance eût été à peu près ceci : « Les représentans des quatre puissances, après avoir reçu la promesse de la Porte qu’elle signera dans sa forme originale la note de Vienne, sont prêts à fournir à la Turquie une déclaration basée sur les assurances de sa majesté l’empereur de Russie, portant que sa majesté ne demande qu’une garantie générale des immunités déjà accordées à l’église grecque, et ne veut rien qui pût porter préjudice à l’indépendance et aux droits du sultan, ou qui impliquât le désir de s’ingérer dans les affaires intérieures de la Porte, etc. »
    Les objections que soulevait l’expédient de M. de Buol sont très finement présentées dans une dépêche de lord Cowley qui mérite d’être citée (4 octobre, part II, n° 124). On verra aussi dans cette dépêche l’empressement avec lequel le gouvernement français accueillait tout ce qui avait l’apparence d’un moyen d’arrangement et d’une espérance de paix :
    « Dimanche, M. de Hubner a fait à M. Drouyn de Lhuys la communication attendue. Il a laissé à son excellence des copies de la note que les représentans des quatre puissances à Constantinople seraient chargés d’adresser à la Porte, et de la dépêche où le comte de Buol presse le gouvernement français d’adopter cette marche… M. Drouyn de Lhuys a dit à M. de Hübner qu’il bornerait pour le moment sa réponse officielle à la promesse d’examiner attentivement la proposition, avec le sincère désir d’y trouver la solution des difficultés actuelles de la question d’Orient ; qu’avant d’en dire plus, il devait prendre les ordres de l’empereur, et connaître l’impression que la communication d’Olmütz aurait faite sur le gouvernement britannique.
    « M. Drouyn de Lhuys vit l’empereur le même jour. Le lendemain matin (hier). M. de Hübner se rendit encore chez son excellence ; il lui fut dit qu’aucune décision ne serait prise par le gouvernement français jusqu’à ce que le gouvernement de sa majesté britannique ait été consulté.
    « Je vis M. Drouyn de Lhuys plus tard dans la journée ; il me lut les communications d’Olmütz, et me rapporta ce qui s’était passé entre lui et M. de Hübner. Il me dit alors que l’empereur inclinait à regarder favorablement la déclaration proposée ; que sa majesté pensait qu’elle gardait les points sur lesquels les gouvernemens français et anglais avaient le plus insisté, savoir la non-ingérence de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, ou tout droit revendiqué par la Russie d’obtenir pour les Grecs d’autres privilèges que ceux dont jouissent ou pourraient être appelées à jouir les autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte ; que sa majesté avait voulu qu’une communication fût faite dans ce sens au comte Walewski, qui aurait en même temps pour instruction de demander à votre seigneurie, si, dans votre opinion, il y aurait des objections à la déclaration proposée qui eussent échappé au gouvernement français, d’avoir la bonté de les lui indiquer.
    « M. Drouyn de Lhuys me demanda naturellement alors ce que je pensais de la proposition. Je répondis que n’ayant point encore connaissance de l’impression qu’elle avait produite sur mon gouvernement, aucune observation de ma part ne devait être prise comme ayant un caractère officiel.
    « Il y a, dis-je, plusieurs points à considérer : la nature de la déclaration, la valeur qu’elle a, et, supposé que ces points soient résolus d’une manière satisfaisante, le moment et la façon de la faire connaître à la Porte. Par rapport à la nature de la déclaration, il me semble qu’on nous demande de donner comme venant de la Russie des assurances dont nous n’avons pas connaissance officielle, tandis qu’on a pris grand soin de nous faire connaître officiellement un document d’un caractère et d’un sens bien différens. En fait, la déclaration nous donnerait plutôt le rôle d’avocats de la Russie que celui d’amis de la Porte. » Lord Cowley critiquait ici la valeur des termes de cette question, puis il reprenait : « Mais maintenant vient cette question : la Porte, après tout ce qui est arrivé et connaissant, comme les ministres turcs doivent certainement la connaître, l’interprétation donnée par le comte de Nesselrode à la note de Vienne, la Porte se contentera-t-elle de cette déclaration de la part de la conférence ? Et si elle ne s’en contente pas, jusqu’à quel point les deux gouvernemens sont-ils disposés à combattre les objections continuées de la Porte à signer la note de Vienne ? Je suis certain, dis-je, que le gouvernement de sa majesté n’ira pas aussi loin que le recommande le comte de Buol, et qu’il n’abandonnera pas la Porte à sa destinée parce qu’elle maintiendra son droit à avoir une opinion indépendante touchant un engagement aussi important que celui qu’on veut lui faire souscrire. Je demandai à M. Drouyn de Lhuys si l’empereur avait considéré ce côté de la question et la position où se trouveraient les deux gouvernemens, si, avec leurs flottes à Constantinople, ils pesaient sur la Porte pour lui faire accepter la note de Vienne, que la Porte persistât dans son refus, et que la guerre en fût la conséquence ?
    « M. Drouyn de Lhuys répondit qu’il n’avait pas posé catégoriquement la question à l’empereur, mais qu’il était convaincu (et il l’avait dit à M. de Hübner) que la France n’abandonnerait pas la Turquie parce qu’elle aurait maintenu son opinion sur son propre intérêt, tandis que l’acte d’agression de la part de la Russie demeurait le même, et il ajouta que la teneur générale des observations de l’empereur dans le cours de ces longues négociations lui donnait lieu de penser que sa majesté avait la même opinion. »
    Le gouvernement anglais exprima les mêmes objections, et les propositions d’Olmütz, qui se réduisaient à proposer à la France et à l’Angleterre une inconséquence, avortèrent.
  64. Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon. Corresp., part I, n° 308.
  65. Corresp., part I, n° 299.
  66. Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, septemb. 26, 1853. Corresp., part II, N° 142.
  67. Corresp., part II, n° 348.
  68. Lord Stratford to the earl Clarendon, decemb. 17, 1853. Corresp., part II, 369.
  69. Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, august 12,1853. Corr., part II, n° 50.
  70. The earl of Clarendon to sir G. H. Seymour. Corresp., part II, n° 64.
  71. Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, oct. 14, 1853. Corresp., part II n° 171.
  72. Corresp., inclosure in n° 182.
  73. Corresp., part II, n° 134.
  74. Corresp., part II. N° 152.
  75. Corresp., part II, n° 206.
  76. Nous avons montré, pièces en main, les tentatives faites d’abord par la Russie auprès de l’Angleterre pour empêcher l’alliance des deux puissances maritimes. Si le gouvernement français avait publié toutes les correspondances diplomatiques ; il est probable que nous y venions la contre-partie de ce jeu. Nous savons que le gouvernement russe a fait des efforts pour nous détacher de l’Angleterre. Nous pourrions citer le nom de la petite cour allemande où M. de Nesselrode avait essayé de nouer une intrigue dans ce sens, en faisant faire des ouvertures par l’envoyé russe auprès de cette cour au chargé d’affaires français.
  77. Sir Hamilton Seymour to the earl of Clarendon. Corresp., part II, n° 293.