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La Question cubaine - Six années d’insurrection, l’affaire du Virginius

La Question cubaine - Six années d’insurrection, l’affaire du Virginius
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 2 (p. 434-462).

LA
QUESTION CUBAINE

SIX ANS D’INSURRECTION. — L’AFFAIRE DU VIRGINIUS.


I. Réformes dans les îles de Cuba et de Porto-Rico, par Porfirio Valiente ; Paris 1869. — II. The Cuban question and American Policy, New-Tork 1869. — III. Las dos banderas. Apuntes histôricos sobre la insurrecion de Cuba, Séville 1870. — IV. Morales Lemus y la revolucion de Cuba, por Enrique Piñegro, New-York 1871. — V. Los Voluntarios de la Habana en el acontecimiento de los esludiantes de medicina, Madrid 1873.


I.


S’il est une qualité qu’on ne saurait dénier à la race espagnole, c’est bien la ténacité dans la résistance et l’indomptable énergie. Sans en chercher d’autre exemple, nous n’avons pas oublié en France comment les Espagnols, retranchés dans leurs montagnes, surent tenir en échec et user à la longue les redoutables armées de Napoléon ier ; mais le courage et la persévérance dont ils avaient fait preuve contre nos soldats, ils les retrouvèrent au même degré dans les colons issus de leur sang lorsque les états de l’Amérique du Sud voulurent secouer le joug de la mère-patrie. Après une lutte acharnée, l’Espagne dut s’avouer vaincue et renoncer à ses riches possessions d’outre-mer. Le même cas se présente aujourd’hui. Cuba, le dernier et le plus beau joyau de cet immense empire colonial qui sous Charles-Quint embrassait les deux tiers du Nouveau-Monde, Cuba s’est révoltée à son tour ; depuis six ans bientôt, les deux partis sont en présence, créoles d’un côté, péninsulaires de l’autre, et, malgré la supériorité réelle que donnent à ces, derniers leur nombre, leur discipline, le concours de leur flotte, la perfection de leur armement, en dépit de quelques avantages partiels obtenus à grand’peine, l’Espagne n’est guère plus avancée que le premier jour, les Cubains résistent et semblent devoir résister longtemps. Peut-être, il est vrai, cette longue résistance prouverait-elle non pas seulement l’énergie de la race, mais aussi la légitimité d’une insurrection qui puise dans les convictions et le désespoir de ses partisans la force de défier ainsi le temps et les revers.

Il en coûte d’avoir à le dire, mais les malheurs de l’Espagne sont dus surtout à ses fautes. Avec beaucoup d’à-propos, au début même de l’insurrection qui nous occupe, M. Édouard Laboulaye rappelait un pamphlet anonyme publié en 1773 par Franklin dans un journal de Londres et intitulé malicieusement Règle pour faire d’un grand empire un petit. C’était le moment où la querelle s’envenimait entre l’Angleterre et ses colonies d’Amérique. « Si vous voulez qu’une séparation soit toujours possible, disait aux ministres anglais le spirituel vieillard, prenez un soin particulier afin que les colonies ne soient jamais incorporées à la métropole ; ne les faites point jouir de vos libertés, gouvernez-les par des lois de votre fabrique. Exploitez leur commerce, réglez leur industrie, imposez-les à votre gré, dépensez suivant votre caprice cette richesse qui ne vous coûte rien. Donnez un pouvoir despotique au général qui commande en votre nom, affranchissez-le de tout contrôle colonial. Si les colons réclament, ne les écoutez pas ; accusez-les de haute trahison et de rébellion, dites que toutes ces plaintes sont l’invention de quelques démagogues et que, si on pouvait attraper et pendre ces misérables, tout irait bien. Au besoin, attrapez-en quelques-uns et pendez-les : le sang des martyrs fait des miracles. À suivre cette voie, vous en arriverez infailliblement au but de vos désirs ; soyez sûrs qu’en peu de temps vous serez débarrassés de vos colonies. » Le programme de Franklin, fidèlement appliqué par l’Espagne et par l’Angleterre, a pour l’une et l’autre porté les mêmes fruits : après l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, elle aussi, s’est déclarée indépendante ; mais, tandis que l’Angleterre aujourd’hui, revenue à des idées plus pratiques, laisse les colonies qui lui restent vivre, se développer, s’administrer librement, seule, l’Espagne s’entête dans ses vieux erremens et veut perpétuer à Cuba, en plein xixe siècle, une politique digne des jours les plus tristes de son histoire.

De 1812 à 1837, le gouvernement de Cuba a passé par les mêmes vicissitudes que celui de la mère-patrie, avec lui profitant des révolutions libérales, avec lui aussi retournant à l’absolutisme, et c’était là peut-être pour les créoles une consolation ; mais du jour où par un article additionnel de la constitution de 1837 ses députés furent exclus des cortès, quels que soient les hommes ou les idées qui aient triomphé dans la Péninsule, Cuba a toujours vécu sous le régime du bon plaisir. Les Espagnols en effet sont presque unanimes sur ce point : à leur sens, toute colonie est une ferme qu’il faut exploiter sans autre préoccupation que d’en tirer le plus d’argent possible ; leur libéralisme, si ardent qu’il soit, ne passe pas la mer ; les réformes qu’ils réclament à grands cris pour eux-mêmes leur sembleraient dangereuses pour les colons. C’est ainsi que Cuba est restée régie par des lois spéciales, si du moins on peut appeler ainsi la violence, la concussion, l’arbitraire, érigés en système de gouvernement : tout en haut de l’échelle, le capitaine-général, sorte de vice-roi, nommé tous les deux ans, aux appointemens annuels de 50 000 piastres, et jouissant du pouvoir accordé aux gouverneurs des villes en état de siége, — à ses ordres, une flotte et une armée considérable où chaque homme touchait double solde, — puis au-dessous de lui, occupant les places, une multitude de fonctionnaires et d’employés, créatures faméliques de quelque puissant du jour, venus aux Antilles pour faire fortune et ne regardant pas aux moyens, tous Espagnols jusqu’au dernier, tous aussi, comme les soldats, transportés, soldés, pensionnés même par, les caisses de la colonie. L’Espagne compte à elle seule presque autant d’employés à Cuba que la Hollande et l’Angleterre dans leurs possessions réunies. Quant aux Cubains, sans existence politique, exclus de tout emploi civil et militaire, ils n’étaient bons qu’à payer, et, à vrai dire, ils avaient fort à faire. Croirait-on qu’outre les dépenses d’un budget déjà grevé par les exigences et les malversations des agens péninsulaires, Cuba était forcée chaque année de trouver un excédant d’une trentaine de millions pour subvenir aux besoins de la métropole ? Encore si d’habiles mesures, en favorisant les progrès du commerce et de l’industrie, avaient permis aux Cubains de tirer de leur travail tout le parti possible ; mais l’Espagne, comme à plaisir, par des tarifs vexatoires, semblait s’appliquer à ruiner la prospérité de sa colonie : un système absurde de protection fermait aux produits étrangers l’entrée des ports de l’île, les États-Unis en retour chargeaient le sucre de droits excessifs, et le planteur cubain de la sorte était frappé doublement. Qu’on ajoute à tant de griefs la morgue castillane, l’insolence de ces employés parasites, leur dédain suprême pour tout ce qui n’était pas né sur le sol sacré de l’Espagne, et l’on comprendra sans peine que les créoles, blessés dans leurs droits, dans leurs intérêts, dans leur orgueil, aient enfin perdu patience et tenté de secouer le joug étouffant qui pesait sur eux.

À s’en tenir aux apparences, ce n’est là qu’une lutte de famille, une scission entre deux branches d’un seul et même peuple. Grâce aux cruautés trop fameuses des premiers conquérans, la race indienne indigène, si nombreuse autrefois, a depuis longtemps disparu : les Cubains actuels ont eu l’Espagne pour mère-patrie ; la langue est absolument la même, les mœurs et les idées sont semblables par bien des points. Il n’en est pas moins vrai qu’à la longue, par le seul fait du climat et du milieu où elles vivaient, les familles espagnoles qui vinrent jadis s’établir dans l’île ont formé une race à part, proprement nommée la race créole, plus molle et plus délicate, mais plus fine aussi, plus intelligente : c’est elle qui a créé la richesse du pays ; c’est elle qui, débarrassée des entraves d’une administration tracassière, pourrait faire des Antilles un des centres les plus commerçans du monde. Dès maintenant l’instruction est plus répandue à Cuba que dans la Péninsule. Longfellow se flattait d’avoir rencontré dans cette île, cette ile de l’Éden comme il l’appelle, les poètes les plus nobles et les mieux inspirés de toute l’Amérique espagnole. Quoi qu’il en soit, sitôt débarqué, du fait de sa naissance, le moindre petit employé se croit fort au-dessus de l’indigène le plus distingué ; le créole à bon droit s’irrite de cette situation qui lui est faite, et au mépris répond par la haine : aussi y aurait-il peut-être plus de rapports, plus de sympathies entre le créole et l’homme de couleur qu’entre le créole et l’Espagnol. Par cela même en effet que celui-ci ne distingue guère le créole du nègre et veut toujours voir en lui un simple métis, le créole se trouve inévitablement porté à se rapprocher du noir, à prendre sa défense, à l’élever à lui. On ne saurait nier d’ailleurs que depuis bien dès générations déjà des unions plus ou moins légitimes n’aient amené fréquemment la fusion des races : aujourd’hui parmi les habitans de l’île le sang noir se retrouve à tous les degrés, et ces mulâtres ou métis, comparés aux blancs, ne sont peut-être ni les moins intelligens ni les moins actifs. Enfin le créole, qu’il ait ou non du sang africain dans les veines, a été, selon l’usage du pays, allaité et nourri par des négresses : c’est avec leurs enfans qu’il a été élevé, qu’il a grandi ; il s’est habitué à traiter l’esclave noir, sinon comme un égal, du moins comme un être de la maison, avec une bienveillance, une douceur, que n’aura jamais pour lui le fier Espagnol entiché de ses préjugés de race.

Nous touchons ici à cette question tant débattue de l’esclavage, question secondaire au fond dans le conflit. On est allé trop loin chez nous quand on a voulu y voir le principal motif de l’insurrection cubaine : les créoles eux-mêmes, pour recommander leur cause, ont aidé tout les premiers à cette opinion. Or il s’agit surtout pour eux de leur indépendance. Les Cubains sont fatigués de payer les frais du plus détestable régime colonial ; ils ont cette prétention bien légitime de vouloir être maîtres dans leur pays et croient, non sans raison, que leurs affaires n’en iraient que mieux. Tout compte fait, dit un correspondant du Times, il y a probablement autant de possesseurs d’esclaves chez les Cubains que chez les Espagnols ; mais les créoles, en thèse générale, sont des maîtres moins avares, moins exigeans, moins despotes : ils ménagent l’esclave, et il s’ensuit qu’avec eux l’esclavage ne rend pas tout ce qu’il pourrait rendre ; ils se flattent que, s’ils ne dépendaient que d’eux-mêmes, ils parviendraient bien vite à organiser dans l’île un système de travail libre qui serait tout à la fois plus rémunérateur et plus humain. S’élevant à un ordre d’idées plus hautes, ils ont compris que l’esclavage n’est pas moins démoralisant pour le maître que pour l’esclave ; ils se sont rendu compte des vices et des maux qu’il traîne à sa suite ; ils se sont aperçus enfin que cette institution funeste faisait la plus grande force de leurs oppresseurs, « que toutes les libertés sont solidaires et qu’on est mal venu à fonder l’indépendance des blancs sur la servitude des noirs. » Voilà pourquoi en 1866, en tête de leurs demandes de réformes, les Cubains réclamaient l’abolition de l’esclavage ; voilà aussi pourquoi un des premiers actes de l’insurrection a été de proclamer la liberté des noirs. C’était sans doute froisser bien des intérêts et réveiller bien des craintes : le moment venu de s’exécuter, nombre de planteurs ont pris peur et ont reculé ; mais, dans la situation, un moyen-terme n’était pas possible. Pendant plus de trente ans, pour contenir les créoles par la terreur, le gouvernement espagnol s’est plu à rappeler l’exemple de Saint-Domingue, à présenter toujours comme imminente une révolte des noirs, et l’on connaît cette menace terrible d’un représentant aux cortès : « Cuba sera espagnole ou africaine. » Aujourd’hui, grâce à l’initiative prise par Cespedes et les siens, cet argument s’est retourné contre ses auteurs ; la cause de l’abolition de l’esclavage et celle de l’indépendance sont définitivement liées, toutes deux luttent ensemble contre l’Espagnol, et les noirs libérés, combattant auprès de leurs anciens maîtres, ne font pas le moins ferme soutien de l’armée insurgée.

Jusqu’en 1868, malgré les plus justes griefs, on ne voit pas que Cuba ait sérieusement cherché l’occasion de se révolter ou compliqué beaucoup par son attitude les embarras de la métropole. La lutte des colonies continentales se prolongea huit ans sans qu’elle y prît part ; en 1837, lorsqu’un décret arbitraire chassa ses députés des cortès, elle ne bougea pas, elle était « la toujours fidèle, » la siempre fiel isla de Cuba, comme portaient les documens officiels. À vrai dire, cette soumission était plus apparente que réelle ; tous les Cubains souffraient et s’irritaient déjà du régime qui leur était imposé. De 1850 à 1854, plusieurs tentatives de soulèvement eurent lieu, mais sans grand succès ; ainsi les deux expéditions de Lopez, qui furent bientôt réprimées et aboutirent à l’exécution de leur chef, ainsi encore celle projetée par le général américain Quitman, qui avait réuni plus de 2 000 hommes, et qui fut arrêté dès le début par l’intervention des grandes puissances em’opéennes. Toutes ces expéditions, quoique soutenues par des fonds cubains, comptaient surtout sur la connivence des États-Unis, dont les ports leur étaient ouverts et les sympathies assurées. Dans l’île en effet, parmi les créoles, deux partis étaient en présence : les annexionistes et les réformistes. Les premiers, séduits par la grandeur et la prospérité de la puissante république, ne rêvaient pour leur patrie d’autre sort qu’une fusion complète et immédiate dans les états de l’Union ; les autres, les réformistes, voulaient rester dans la légalité, et aspiraient simplement à l’autonomie politique sous les couleurs espagnoles. Était-ce une dernière preuve d’attachement à la mère-patrie ? était-ce plutôt sentiment de leur impuissance ? Prévoyaient-ils tous les maux qu’un soulèvement amènerait à sa suite, combien la lutte serait longue et l’issue incertaine ? En résumé, c’est ce parti qui entravait par son abstention toutes les tentatives de révolte, et qui, contraire aux moyens violens, avec une patience digne d’un meilleur succès, s’obstinait à attendre du gouvernement de Madrid des réformes quelquefois promises, toujours différées.

D’ailleurs dans l’île même existait un troisième parti, comprenant tous les employés, tous les fonctionnaires, tous les parasites nourris du budget colonial, tous ceux qui profitaient des privilèges et des abus, tous ceux qui se livraient à la traite des noirs, le plus riche trafic qu’on connaisse ; c’était proprement le parti espagnol ou esclavagiste. Il faut dire qu’en dépit de tous les traités et des efforts de l’Angleterre, grâce à la complicité plus ou moins gratuite des autorités, qui volontairement fermaient les yeux, la traite des noirs d’Afrique a duré à Cuba jusqu’en ces dernières années. — Ceux-là, comme de juste, ne se plaignaient pas, et même ils prétendaient que personne ne se plaignît autour d’eux ; à chaque pétition des réformistes, ils répondaient par des assurances de satisfaction complète : « Cuba vivait heureuse et riche ; toute réforme était inutile ; les mécontens n’étaient que des factieux, une poignée de misérables indignes de l’attention du gouvernement. » Ils allèrent même, pour aider au mensonge, jusqu’à porter sur leurs listes d’adhésions de fausses signatures. Vingt mille créoles s’adressèrent à la reine : « Non, madame, disaient-ils en terminant, il n’est pas vrai que la majorité des Cubains ait l’âme assez basse pour refuser et redouter des réformes politiques ; la vérité est qu’ils les désirent ardemment, ces réformes, et qu’ils les réclament par tous les moyens. »

Vint un jour où le gouvernement ne put résister davantage, et le 25 novembre 1865 parut une ordonnance royale créant un comité d’enquête chargé d’étudier la question des Antilles. Ce comité ou junte devait se composer d’un nombre non limité de fonctionnaires, de vingt-deux commissaires élus par les créoles et de vingt-deux autres au choix du gouvernement. Tous les détails sont connus aujourd’hui de cette triste comédie jouée par le cabinet espagnol pour égarer l’opinion de l’Europe. Bien que la façon même dont se recrutait le comité d’enquête assurât d’avance la majorité à leurs adversaires, les députés réformistes n’hésitèrent pas à se rendre à Madrid. Là, dès le début, on leur déclara qu’ils pouvaient discuter, — à huis-clos, — sur toute question sauf celles de l’unité nationale, religieuse et monarchique ! Et cependant, sans se rebuter, fidèles à leur programme, les délégués cubains proposèrent successivement l’abolition des droits de douane et la substitution d’un impôt direct sur le revenu, un projet de gouvernement local embrassant le mode de représentation aux cortès, enfin un plan complet pour l’abolition de la traite et l’émancipation graduelle des esclaves. Les délégués de Porto-Rico, où du reste le nombre des noirs est moins élevé, allèrent jusqu’à réclamer l’émancipation immédiate. Que fit le gouvernement ? On lui avait demandé l’abolition des douanes et à la place la substitution du 6 pour 100 sur le revenu : il se contenta de modifier légèrement les tarifs et adopta l’impôt direct, mais en l’élevant à 10 pour 100, de manière à faire rentrer dans les caisses le double au moins des contributions supprimées. Bien plus, il se permit d’avancer que « le nouveau système émanait des commissaires cubains. » Ceux-ci eurent beau se plaindre, s’indigner, protester, ils durent retourner chez eux sans avoir rien obtenu.

Dès lors une insurrection était inévitable. Les réformistes passèrent presque tous dans les rangs des séparatistes ; le journal El Siglo, organe du parti modéré, perdit du même coup les deux tiers de ses abonnés. De toutes parts se formaient des comités secrets pour préparer la lutte ; quelques patriotes de la partie orientale de l’île prirent la tête du mouvement. On envoya des émissaires dans les divers districts, on réunit de l’argent, on acheta des armes, quoique en petite quantité encore, de peur d’éveiller les soupçons ; Francisco Aguilera, du district de Bayamo, mit en vente une de ses plus riches propriétés et en consacra le produit à la cause de l’insurrection. Déjà rendez-vous était pris pour le 3 janvier 1869 : ce jour-là, les conjurés devaient se réunir en armes et appeler leurs compatriotes à la liberté ; mais le gouvernement avait eu vent du complot, des plis compromettans venaient même d’être saisis ; il fallut devancer la date indiquée. Juriste distingué, élevé en Europe et possesseur d’une grande fortune, Carlo Manuel de Cespedes jouissait dans son entourage d’une considération et d’une estime que devaient pleinement justifier son désintéressement et son énergie ; il était devenu bientôt avec Aguilera l’un des principaux chefs du parti. Pressé par les circonstances, il convoqua ses voisins les plus proches, et le 10 octobre, dans ses plantations de Demayagua, sur la côte, auprès de Yara, à la tête de 150 hommes à peine, il levait l’étendard de l’indépendance. Aussitôt prévenus, son frère, ses amis le rejoignent ; chacun d’eux lui amène des renforts : en moins de trois jours, ses troupes s’élèvent à 3 000 hommes, avec lesquels il marche sur Bayamo et s’en empare.

En ce moment même, par une curieuse coïncidence, arrivait à Cuba la nouvelle de la chute d’Isabelle II. C’est du reste le seul rapport qu’on puisse établir entre la révolution espagnole et l’insurrection cubaine. D’un côté, des officiers du plus haut grade, mus plus ou moins par des ressentimens personnels, poussés par l’ambition, conspirent entre eux contre l’ordre établi, gagnent peu à peu l’armée entière et les politiques des divers partis, puis d’un seul coup renversent le gouvernement sans que le peuple, désaffectionné des Bourbons, tente rien pour le soutenir ; de l’autre, une poignée d’hommes, avocats, médecins, propriétaires, ignorant le métier des armes, s’irritent de l’esclavage de leur patrie, et presque seuls, mal armés, avec des fusils de chasse et des pistolets de salon, osent entamer la lutte contre leur puissant oppresseur. Là-bas, après plusieurs essais éphémères de gouvernement, l’Espagne pourrait bien revenir au passé et rétablir les Bourbons ; ici, après six ans d’une guerre d’extermination, les insurgés résistent plus résolus, plus confians que jamais. À peine semblaient-ils capables de tenir huit jours contre les troupes régulières qui occupaient leurs cantons ; le nom du chef audacieux qui les appelait à la révolte était pour beaucoup inconnu ; on n’avait eu le temps ni de se préparer ni de s’entendre, et cependant telle était l’impatience de tous les créoles, leur haine unanime contre l’ennemi commun, qu’ils n’hésitèrent pas davantage, et se levèrent en foule au cri de vive Cuba libre ! En moins de quatre mois, tout le département oriental, sauf les ports, le Camagüey, les districts du centre, à peu près les deux tiers de l’Ile étaient au pouvoir de l’insurrection.

Tout en poursuivant la lutte, les insurgés songeaient à se donner une constitution ; mieux eût valu en finir d’abord avec l’ennemi sans s’inquiéter d’aucune autre question que celle de l’indépendance. Tel était du moins l’avis des chefs du parti ; ils durent céder pourtant au désir secret du gouvernement des États-Unis, dont ils avaient grand intérêt à se ménager la bienveillance, et qui, lui, voyait déjà dans l’adoption d’une constitution semblable à la sienne un moyen de rendre, le jour venu, l’annexion de Cuba plus facile. D’autre part, en réponse aux attaques des Espagnols, qui les dénonçaient partout dans leurs journaux et leurs dépêches comme une bande de pillards recrutés parmi les esclaves marrons, il n’était pas mauvais pour les Cubains qu’ils fissent preuve de vie politique, et qu’une organisation complète et régulière vînt donner à leurs actes une sanction légale. Durant les premiers jours, Cespedes s’était trouvé de fait le chef suprême de l’insurrection, mais en déclarant hautement qu’il était prêt à résilier ses pouvoirs entre les mains des délégués du pays. Le 10 avril 1869, à Guaimaro, petite ville du centre, se réunit la chambre des représentans du peuple libre de Cuba : son premier acte fut de proclamer la république fédérale ; on discuta ensuite la constitution qui devait régir le pays durant la guerre de l’indépendance. L’esclavage et toutes les distinctions sociales furent abolis. À l’unanimité, C. Manuel de Cespedes fut élu président de la république, C. Manuel de Quesada, ancien officier dans l’armée de Juarez, notre adversaire au Mexique, reçut le titre de général en chef de l’armée de la liberté ; en même temps une loi spéciale autorisait l’émission de 20 millions de piastres en papier-monnaie. L’insurrection eut son drapeau[1], son armée divisée en trois corps et douze brigades, son administration civile et judiciaire, jusqu’à son corps diplomatique, et des représentans nommés pour les États-Unis, la France, l’Angleterre. Qu’il y eût un peu d’exagération dans tout cela, en somme ces dispositions n’étaient pas inutiles pour discipliner l’insurrection et en affirmer l’existence aux yeux des autres pays.

Déjà les peuples hispano-américains du continent ne cachaient plus leurs sympathies pour la nouvelle république. Le Chili, la Bolivie, le Pérou, reconnaissent les Cubains comme belligérans : à la majorité de plus de 100 voix contre 12, la chambre des représentans du Mexique autorise le gouvernement à prendre une résolution semblable ; mais l’adhésion la plus utile aux Cubains était sans contredit celle des États-Unis, tant pour les ressources matérielles considérables que pour l’appui moral qu’ils devaient y trouver. L’Union sortait alors plus forte que jamais de la terrible guerre civile où elle avait failli se briser ; un désir à peine exprimé du cabinet de Washington avait forcé Napoléon III à rappeler ses troupes du Mexique ; d’autre part, l’opinion publique se prononçait hautement en faveur des Cubains, et cela jusque dans la chambre. Morales Leraus, patriote cubain distingué et envoyé extraordinaire de la nouvelle république auprès des États-Unis, eut avec le président Grant plusieurs conférences, mais il se heurta tout d’abord à de graves difficultés. C’est le moment en effet où s’agitait la question de l’Alabama, et il ne semblait guère possible d’accorder aux Cubains le titre de belligérans, alors que l’Angleterre, tant blâmée, n’avait eu d’autre tort que de reconnaître aux sudistes les mêmes droits et dans les mêmes circonstances. En outre, depuis la chute d’ Isabelle II, les relations diplomatiques avaient pris entre l’Espagne et les États-Unis un certain caractère de cordialité. Ceux-ci, des premiers, avaient reconnu le gouvernement provisoire installé à Madrid, comme s’ils comptaient déjà que le mouvement espagnol aboutirait à l’installation d’une république amie et alliée naturelle en Europe du peuple libre d’Amérique. Quelques paroles inconsidérées du général Prim donnèrent à penser que ni lui ni ses collègues ne répugnaient à l’idée de se défaire de Cuba contre indemnité ; on crut pouvoir tout régler à l’amiable, et sans plus tarder voici sur quelles bases le secrétaire d’état, M. Hamilton Fish, entama de lui-même les pourparlers : « l’Espagne reconnaîtra l’indépendance de l’île de Cuba ; celle-ci paiera en retour une indemnité fixée à 100 millions de piastres au maximum ; l’esclavage sera aboli à Cuba, et un armistice conclu pendant toute la durée des négociations. »

Instruit par l’expérience, connaissant à fond la duplicité et les pratiques du cabinet espagnol, Morales Lemus prévoyait trop bien que le gouvernement des États-Unis allait compromettre sa dignité sans aucun profit pour les insurgés. Cependant il n’avait pas de conditions à imposer à ses protecteurs ; on venait en ce moment même de le reconnaître officiellement comme agent autorisé du parti révolutionnaire de Cuba ; pour ne pas s’aliéner cette bonne volonté des Américains, il fît taire ses appréhensions et adhéra au plan du secrétaire d’état. Un chargé d’affaires, au titre d’ambassadeur, partit aussitôt pour l’Europe avec les instructions les plus précises : c’était le général Sickles, autrefois avocat, qui avait pris du service pendant la guerre de la sécession, s’y était vaillamment conduit et avait même perdu une jambe sur le champ de bataille de Gettysburg. En arrivant à Madrid, M. Sickles trouva les affaires beaucoup moins avancées qu’on ne l’avait cru de loin ; on avait pris pour une proposition sérieuse, tout au moins pour un consentement indirect, ce qui n’était que paroles en l’air et simple causerie, sans intention et sans portée. Dès l’abord en effet, la négociation se convertit en une sorte de duel diplomatique où tout le désavantage était pour l’Américain, plein d’illusions libérales et confiant dans la puissance de son pays, aux prises avec les ruses et les détours d’une politique byzantine : ce furent des difficultés, des retards sans nombre. Tantôt M. Silvela, ministre d’état, tombait subitement malade et refusait sa porte, tantôt le général Prim, tout en protestant bien haut de son libéralisme, s’excusait sur les opinions moins avancées de ses collègues. Ils durent parler pourtant et notifier leurs conditions eux aussi ; or la première était inadmissible : il ne s’agissait de rien moins pour les insurgés que de déposer les armes, après quoi généreusement l’Espagne s’engageait à laisser le suffrage universel décider du sort de Cuba.

Cette attitude des ministres espagnols était-elle tout à fait désintéressée ? S’il faut en croire les Cubains, plusieurs hauts personnages se seraient laissé gagner par le parti esclavagiste. Toujours est-il que ce parti ne négligea rien pour rompre un projet qui pouvait lui être si funeste. Depuis quelque temps déjà, trente canonnières, commandées par l’Espagne dans les ports de l’Union, y étaient retenues officiellement, sans raisons bien nettes, il est vrai. Cette question, subitement soulevée, vint fort à propos fournir au cabinet de Madrid le prétexte qu’il cherchait pour couper court aux pourparlers. Il se plaignit de la conduite peu amicale des États-Unis, parla de l’honneur castillan et se déclara prêt à affronter la situation qu’on lui créerait : il protestait du reste de ses bonnes intentions et s’engageait à faire aux Cubains les concessions les plus précieuses, pourvu qu’on ne voulût pas lui forcer la main ; en même temps, des bruits de guerre étaient habilement semés dans le public et dans la presse. À New-York, le général Rawlins, secrétaire de la guerre, le partisan le plus zélé des Cubains, venait de mourir ; le président Grant avait en M. Fish une entière confiance ; celui-ci eut peur de faire naître des complications politiques et retira sa médiation. L’échec était complet. L’histoire des diverses phases de la négociation, quand elle fut connue en Amérique, souleva des tempêtes à la chambre des représentans ; soutenus par l’opinion publique, les députés furent sur le point de porter un vote en faveur de l’insurrection cubaine ; la discussion dura trois jours, et, pour calmer les esprits, il ne fallut rien moins qu’un message du président Grant, qui allégua les difficultés du moment, donnant d’ailleurs à entendre qu’il avait d’autres moyens plus sûrs pour obtenir l’indépendance de Cuba. En dépit de cette assertion, le rôle de la diplomatie était bien fini, et les événemens désormais allaient suivre leur cours.

II.

Il est fort difficile de connaître la vérité sur ce qui se passe aujourd’hui à Cuba. Plus que jamais le gouvernement se fait une politique de couvrir d’un voile épais les affaires de la colonie ; on n’a donc rien ou presque rien d’officiel, et, si chaque jour les journaux espagnols reviennent sur cette question irritante, les faits qu’ils avancent sont si contradictoires, leurs jugemens si partiaux, qu’on ne peut raisonnablement y ajouter foi. Les Cubains, de leur côté, soutiennent leur cause par tous les moyens : divers journaux ont été fondés tant dans l’île qu’en Amérique ; il existe même une junte ou comité cubain, créé avec l’autorisation du gouvernement révolutionnaire et résidant à New— York, qui travaille à gagner des sympathies à l’étranger, centralise les secours et les souscriptions, publie en foule des livres, des brochures, et les répand jusqu’en Europe ; là encore et dans un autre sens, on trouverait trop de partialité. C’est aux journaux étrangers qu’il faut s’adresser, américains ou anglais, si bien servis par leurs correspondans : n’ayant plus le même intérêt à dénaturer les faits, ils voient plus juste et plus clair. Grâce à eux, on peut encore juger de la situation militaire dans son ensemble et affirmer que la lutte, pour n’être pas ce qu’on appelle la grande guerre, n’en est peut-être que plus affreuse.

Au moment où éclata l’insurrection, l’Espagne avait à Cuba 25 000 hommes de troupes disponibles ou à peu près. Plus que suffisante en temps ordinaire, cette armée ne répondait plus aux besoins d’une guerre aussi cruelle que celle qui s’annonçait. Pour laisser aux renforts le temps d’arriver de la Péninsule, le général Lersundi, alors gouverneur de Cuba, eut l’idée de lever dans l’île même des bataillons de volontaires dont le nombre s’accrut graduellement. Recruté dans la tourbe des grandes villes, formé de ces émigrans sans aveu, venus aux Antilles pour faire fortune, ce corps ne tarda pas à devenir dangereux à ceux mêmes qui l’avaient créé. Pendant que les troupes régulières allaient chercher l’ennemi, les volontaires restaient officiellement chargés de la police et de la sécurité des villes : or Dieu sait comme ils s’acquittèrent de cette fonction. Ils se sentaient nécessaires, ils en usèrent pour terroriser le pays entier, forcer la main aux autorités et diriger à leur gré la politique de la colonie. Leur club ou casino tint en échec le palais du gouvernement ; constitués en une sorte de comité central, quelque chose comme ce qui existait à Paris pendant la commune, ils prennent de leur propre chef les mesures les plus arbitraires, dressent des listes de proscriptions, pillent les biens des suspects, arrêtent, emprisonnent et fusillent sans la moindre apparence de légalité. Un soir, à La Havane, sur de simples soupçons que le produit de la représentation devait servir à la cause libérale, ils entourent en force le théâtre de Villanueva, pénètrent dans la salle, et tirent à deux reprises sur les spectateurs sans défense ; deux jours après, au retour d’une promenade militaire, passant devant le café du Louvre, où de nombreux consommateurs étaient assis, pour quelques sifflets qu’ils prétendent avoir entendus, ils font une décharge générale qui jonche le sol de morts et de blessés. Un autre jour, un Américain, M. Isaac Greenwald, est assassiné en pleine rue, et ses deux compagnons s’échappent à grand’peine ; son crime était de porter inconsciemment une cravate aux couleurs cubaines. Cette fois du moins le meurtrier fut passé par les armes ; mais le plus souvent, si patens ou si horribles qu’ils soient, les crimes restent impunis. Qui donc parmi les autorités oserait s’attaquer aux terribles volontaires ? C’est eux au contraire qui font la loi, lancent des accusations, dénoncent les traîtres ou les lâches. Ils veulent contre les créoles la guerre d’extermination, la guerre sans pitié ni merci ; pour peu que le gouvernement semble faiblir, ils se mutinent. Le général Dulce avait remplacé Lersundi ; homme d’un caractère honorable, autrefois gouverneur de l’île, et marié à une créole, il avait laissé à Cuba les meilleurs souvenirs, il apportait les concessions tardives de la métropole et promettait de gouverner « le pays pour le pays : » c’était là peut-être la dernière chance de conciliation. À peine débarqué, Dulce porta un décret d’amnistie pour tous les insurgés qui déposeraient les armes dans les quarante jours. La lutte commençait à peine, beaucoup de créoles n’étaient pas éloignés de se prêter à quelque arrangement ; mais les volontaires ne voulurent rien entendre, et Augusto Arango, un des chefs cubains, qui, muni d’un sauf-conduit, venait à Puerto-Principe chercher les bases d’une convention, fut par eux odieusement massacré. Quelque temps après, pour arracher au même sort 250 des notables de La Havane qui comme suspects remplissaient les prisons, Dulce se décide à les embarquer sur un navire de guerre et à les faire déporter dans l’île insalubre de Fernando-Po, où bon nombre de ces malheureux devaient trouver la mort. Lui-même d’ailleurs était entouré de défiances et de haine ; un jour, les miliciens en armes envahissent son palais, et lui, le représentant de l’Espagne, le chef suprême du gouvernement colonial, sous les menaces et la pression des factieux, il est forcé de donner sa démission. Un moment, le général Gaballero de Rodas, successeur de Dulce, parut par sa brillante réputation militaire en imposer aux volontaires ; mais soit découragement, soit faiblesse, il dut se résigner bientôt aux concessions les plus fâcheuses, jusqu’à flatter et ménager les mutins. Aujourd’hui ils forment véritablement un état dans l’état : comme les prétoriens de l’ancienne Rome, auxquels les comparait dans les cortès un député espagnol, ils osent entrer en révolte ouverte contre les ordres de la métropole, et l’on a pu dire que l’Espagne avait à Cuba deux insurrections à combattre.

Les excès des volontaires sont favorisés du reste par l’absence à l’intérieur des villes de toutes troupes régulières ; celles-ci tiennent la campagne. Si quelques milliers de volontaires ont été mobilisés et prennent part aux opérations de l’armée active, ce sont surtout les bataillons récemment formés. Quant aux autres, ils préfèrent de beaucoup passer leur temps dans les villes, dépensant leur ardeur guerrière en parades, en revues, en manifestations de tout genre. Les créoles par dérision ont baptisé les péninsulaires du sobriquet de moineaux, gorriones, la raillerie est aussi une arme dans la main des partis. Certain jour, un des volontaires ayant trouvé par hasard un moineau mort sur la place d’armes, nos Espagnols aussitôt relèvent le cadavre, on le transporte à la caserne de la Force, on le place religieusement dans un riche cercueil, on lui rend les honneurs funèbres, puis en grande pompe il est promené par les rues de la capitale ; de là, toujours en triomphe, il passa dans les autres villes, où la comédie se continua. Le principal objet pour les volontaires était d’atteindre et de persécuter ceux qui ne voudraient pas se prêter à cette charge ridicule et rendre hommage au gorrion mort. C’est ainsi que ces invincibles, ces héroïques, ces vaillans, los invictos, heroicos, valientes señores voluntarios, prétendent prouver leur espagnolisme, leur zèle et leur dévoûment à la mère-patrie ! Que d’autres scènes pourrait-on citer encore, les unes simplement grotesques, la plupart cruellement sanglantes ! L’épisode le plus affreux peut-être est celui dont la ville de La Havane fut témoin le 27 novembre 1871. Quelques étudians en médecine de seconde année, en attendant l’heure de la leçon, étaient entrés dans le cimetière voisin de la salle des cours et sans réflexion avaient cueilli des fleurs sur les tombes ; deux jours après, à la demande des volontaires, tous au nombre de quarante-cinq étaient arrêtés et conduits en prison. On les accusait d’avoir profané les sépultures, celle entre autres de Gonzalo Castañon, un des anciens chefs du parti espagnol, autrefois rédacteur de la Voz de Cuba et frappé en duel par une main créole. Un premier conseil de guerre choisi par le général Crespo fut récusé par les volontaires ; le second, tiré presque tout entier de leur sein, se montra docile à leurs vœux. Sur les 45 accusés, 8 furent condamnés à mort, 31 à six et à quatre ans de galère : ceux-là ont fini par être graciés après plusieurs mois de souffrances ; les autres furent immédiatement passés par les armes ; le plus âgé avait vingt ans et le plus jeune seize à peine !

Pour en revenir à la formation même du corps des volontaires, de bonne heure et à plusieurs reprises leurs rangs se sont grossis d’un élément nouveau. En même temps qu’il envoyait à Cuba des troupes régulières, le gouvernement de Madrid tirait de l’Espagne des bataillons de volontaires pour renforcer l’armée de la colonie. Que plusieurs, dans une nation brave et fière, se soient levés par patriotisme, pour défendre l’intégrité du territoire et soutenir au-delà des mers l’honneur du nom national, nous ne le nierons pas ; il est probable cependant que l’appât d’une haute paie de 16 réaux (3 fr. 60 c.) par jour, le goût des aventures et la soif du butin ont, autant que le patriotisme peut-être, fourni des soldats à cette cause compromise. Pas plus que ceux de Cuba, sauf des exceptions trop rares, les volontaires espagnols n’étaient de la partie saine de la population. Il ne semble pas du moins que cet appoint ait rien changé aux mœurs sauvages et à l’indiscipline de la milice irrégulière instituée par le général Lersundi.

Tandis que le parti espagnol se comptait, se serrait, s’organisait pour la résistance, les insurgés de leur côté ne négligeaient aucun moyen de propagande auprès de leurs compatriotes. En cela, il est vrai, ils étaient singulièrement gênés par la nature même et la configuration du pays. L’île de Cuba s’étend toute en longueur, et l’on a pu la comparer fort bien à une langue d’oiseau. C’est dans la partie orientale que se trouvent la capitale de l’île, La Havane, peuplée de 200 000 âmes, et les autres villes les plus importantes ; c’est là aussi que domine l’élément espagnol. Parti de la pointe occidentale de l’île, le mouvement gagna assez facilement les districts du centre, où il trouva en foule, au milieu d’une population congénère, secours et sympathies ; mais il ne put aller plus loin. D’ailleurs les routes manquent, les communications d’une extrémité de l’île à l’autre sont des plus difficiles. Depuis plus de deux mois déjà, Cespedes avait poussé le premier cri de l’indépendance, et l’on se demandait encore à La Havane s’il ne s’agissait pas simplement, comme le disait la presse officielle, d’un soulèvement d’esclaves marrons. Néanmoins, dès que la vérité fut connue, une grande agitation se manifesta dans la capitale ; la cause des insurgés était trop bien celle de tous les créoles pour qu’elle ne trouvât pas là aussi de nombreux partisans. Une société fut formée qui prit le nom de Société des travailleurs, los Laborantes, un nom vraiment bien choisi et qui mérite de rester, comme le titre de Gueux que prirent autrefois contre ces mêmes Espagnols les insurgés des Pays-Bas. Cette société fournissait en secret aux rebelles des vêtemens, des vivres, de l’argent. Quelques jeunes gens même se préparaient à rejoindre l’armée de la liberté ; le gouvernement redoubla de rigueur, et à l’instigation des volontaires il prit contre les laborantes les mesures les plus sévères. Les preuves faisaient-elles défaut, un simple soupçon suffisait. Chaque jour voyait se renouveler les emprisonnemens, les confiscations : c’était l’état de siége dans toute son horreur. Dans les premiers temps, les Espagnols avaient imaginé, comme moyen d’intimidation, de dresser une liste exacte et détaillée de toutes les exécutions. Les créoles ont repris et continué ce travail, et ils en ont fait le Livre du sang, publié à New-York, et qui est comme le livre d’or de l’insurrection ; c’est par centaines, par milliers que se comptent les victimes[2]. Il vint un moment où les gens les plus tranquilles, les plus éloignés de la politique, ne purent plus vivre sous ce régime, qui était une menace perpétuelle pour leur fortune et pour leur vie ; ils durent s’expatrier, et alors commença cette émigration qui a jeté aux quatre coins de l’Europe et du Nouveau-Monde une foule de familles cubaines qu’on voit à l’étranger promener désespérément leur exil. À La Havane seulement, deux mille passeports furent expédiés en un jour, et vingt mille dans la première quinzaine du même mois.

Pendant ce temps, à l’intérieur de l’île, les événemens militaires se poursuivaient sans relâche. Les renforts reçus d’Europe, et qui en moins de deux ans montèrent à plus de 60 000 hommes, avaient permis aux généraux espagnols de prendre efficacement l’offensive. Également renforcée, l’escadre, déjà fort considérable, croisait le long des côtes, bloquait les insurgés et leur fermait ainsi toute communication avec le dehors. Nous ne ferons point pas à pas l’historique de cette interminable campagne. Aussi bien, quoi qu’en disent les rapports officiels et les récits des journaux espagnols, il n’y a pas là, à proprement parler, de bataille en règle, d’action vraiment sérieuse ; tout se borne à des escarmouches, à de petits engagemens partiels, souvent renouvelés, mais d’ordinaire assez peu décisifs : une des affaires les plus importantes, avec l’attaque de las Tunas, est sans contredit celle de Palo-Quemado, où les insurgés vainqueurs avaient au plus 3 000 hommes. Le soldat espagnol est brave, d’une bravoure incontestable, patient à la fatigue et aux privations, très suffisamment instruit et discipliné ; en outre, dans le cas présent, il a l’avantage immense d’une organisation et d’un armement supérieurs : tout cela fait de lui pour les insurgés un adversaire redoutable. Ceux-ci, à la longue, ont pu se procurer des armes de guerre, — de modèles différens il est vrai, — fusils ou carabines, et jusqu’à des canons, soit en les faisant venir des ports de l’Union, soit en s’en emparant sur leurs ennemis ; mais ce sont surtout les munitions qui leur manquent, et beaucoup d’entre eux se servent encore, pour combattre, de piques et du machete, sorte de long couteau en usage dans les plantations de cannes, et dont les indigènes ne se séparent jamais. Aussi leur avantage n’est-il point d’opérer en rase campagne ; ils se montrent par petites bandes et sans trop s’engager jamais, nuit et jour harcelant l’ennemi, fondant à l’improviste sur les corps détachés, dressant des embuscades dans les défilés et les bois. Leur coup vient-il à manquer, aussitôt ils lâchent pied, et vont attendre au milieu de fourrés impénétrables, qu’eux seuls connaissent, une meilleure occasion. La petite race des chevaux du pays, vigoureux et agiles, leur est d’un merveilleux secours pour multiplier les attaques ou tromper à l’occasion la poursuite des Espagnols. Le plus souvent, pour le vaincu même, la perte se borne à quelques hommes, et cependant, comme ces engagemens se renouvellent chaque jour, comme plusieurs bandes opèrent sur divers points à la fois, le nombre des victimes de la guerre finit par devenir fort considérable. En outre le grand danger de cette sorte de combats, c’est que la lutte y dégénère fatalement en guerre d’extermination, et que le soldat y prend bien vite les allures et les mœurs d’un bandit. Ainsi est-il arrivé pour les Espagnols et les insurgés. Là encore, les deux partis se renvoient le blâme et s’accusent réciproquement des plus affreuses cruautés. Et de fait, dès le début de l’insurrection, trop certains de la haine qu’ils inspiraient, n’espérant plus regagner le cœur des créoles par la clémence, les Espagnols voulurent du moins les contenir par la terreur. On connaît la proclamation que le comte de Yalmaseda, général en chef de l’armée d’Orient, datait de Bayamo le 4 avril 1869. « Tout individu au-dessus de quinze ans qui sera trouvé hors de sa propriété et qui ne pourra justifier de son absence sera immédiatement fusillé. Toute habitation inoccupée ou sur laquelle ne flottera pas un pavillon blanc, en signe que ses habitans demandent la paix et sont dévoués au gouvernement national, sera réduite en cendres. » Ces ordres terribles ne furent que trop bien suivis. Le soldat espagnol est cruel par nature ; aussi cruel que vaillant, rien n’égale son énergie dans l’action, sinon sa férocité après le combat, et plus d’une fois ses chefs eux-mêmes ont eu à se plaindre de ses instincts sanguinaires, qui déshonoraient jusqu’à la victoire. Ici les excès commis dépassent toute imagination. Les exécutions, les massacres n’étaient du reste que le complément de mesures préventives, plus funestes encore et plus odieuses, s’il est possible. Ainsi le décret rendu vers la même époque par le général de Rodas, en vertu duquel la population tout entière des districts du centre, pour être plus facilement surveillée, fut concentrée dans la petite ville de Santi-Spiritus ; il fallait bien obéir. Une épidémie ne tarda pas à se déclarer parmi ces malheureux privés d’espace et de nourriture ; beaucoup périrent, et avec eux la majeure partie des soldats préposés à leur garde.

Comme on pouvait le prévoir, les Cubains provoqués de la sorte ne sont pas demeurés en reste, et de ce côté aussi la lutte a pris trop souvent un caractère d’odieuse sauvagerie. Déjà, par représailles, Cespedes avait déclaré que tout prisonnier convaincu d’avoir pris volontairement les armes contre les Cubains serait aussitôt fusillé ; seuls les simples soldats de l’armée régulière pouvaient compter sur quelque pitié. Un autre décret, autorisé par la chambre même des représentans cubains, pour faire le désert devant l’ennemi, ordonna de brûler les champs de cannes et les plantations. Enfin, au milieu de l’exaltation générale, les mauvaises passions de chacun trouvaient à se donner carrière. Il faut avoir lu le récit de la guerre de l’indépendance soutenue en 1816 par les colonies espagnoles du continent, il faut connaître les horreurs qui s’y commirent, les mutilations, les tortures que l’on faisait subir aux prisonniers, pour savoir jusqu’où peut aller dans la cruauté, lorsque sa haine est excitée, cette race créole, ardente et vindicative. À Cuba, des officiers espagnols, tombés aux mains des insurgés, ont été liés la tête en bas à un tronc d’arbre, au-dessus d’un amas de bois vert, puis brûlés ainsi à petit feu ; mais ce sont là des faits tout particuliers et qui n’engagent point la responsabilité des chefs. Ceux-ci ont tout fait au contraire pour que la guerre se poursuivit avec moins de férocité. À défaut d’humanité même, l’intérêt bien entendu le leur conseillait. Des officiers, des soldats ennemis, ayant contre toute attente obtenu grâce de la vie, se sont engagés par reconnaissance dans les rangs des rebelles ou leur ont servi d’instructeurs. Quoi qu’il en soit, comme le général Quesada proposait l’échange de quelques officiers espagnols prisonniers contre un nombre égal de soldats de l’armée cubaine, le brigadier Lesca, à qui il s’adressait, répondit : « L’Espagne est trop fière pour accepter de pareilles propositions. Elle a 17 millions de fils fidèles qui la défendent, et peu lui importe la vie de dix ou douze d’entre eux, s’ils meurent pour leur patrie. Je n’ai aucun prisonnier, parce que j’ai fusillé tous ceux qui me sont tombés entre les mains, et je continuerai de faire de même à l’avenir. » Aujourd’hui on ne fusille même plus ; les victimes sont égorgées avec le machete, ce long coutelas dont certains soldats ou volontaires de l’armée espagnole ont appris à se servir tout aussi bien que les indigènes. Leur habileté est telle qu’ils tranchent une tête d’un seul coup. Ces macheteros, comme on les appelle, marchent d’ordinaire à l’arrière-garde des détachemens, et tout individu suspect qu’on arrête leur est immédiatement expédié. Les corps des victimes restent abandonnés sans sépulture à l’endroit même où ils sont tombés.

On ne saurait nier après tout que ces mesures de rigueur des Espagnols n’aient jusqu’à un certain point réussi. L’insurrection, qui dans les premiers mois avait gagné les deux tiers de l’île, est maintenant confinée dans la partie orientale. Les ports de la côte méridionale, comme Manzanilla, dont les créoles s’étaient emparés d’abord, ont dû presque aussitôt être abandonnés : maîtresse de la mer, l’escadre espagnole les bombardait tout à l’aise ; d’ailleurs le département du centre, ce qu’on appelle la région des Cinq-Villes, n’est qu’un plateau uni, semé de rares plantations et très difficile à défendre contre une armée régulière. En revanche, la région orientale, qu’occupent les Cubains, est tout entière couverte de montagnes et de forêts où se réfugiaient autrefois les nègres marrons et où, de l’avis des gens compétens, la guerre peut se prolonger indéfiniment. Un fait donnera l’idée de l’acharnement de la lutte et des ravages qu’elle a causés dans les districts pacifiés : d’après les statistiques officielles, la population du département central, qui forme le tiers de l’île, se trouve réduite à 75 000 âmes, blancs et noirs compris. Les pertes des péninsulaires sont également très considérables. Chaque mois, presque chaque jour, arrivent d’Europe de nouveaux renforts, plus de 25 000 hommes par an ; là-dessus, sans parler du feu, le climat, le choléra, la fièvre jaune, toutes les maladies des pays chauds, prélèvent régulièrement la moitié, et cependant la campagne active ne dure guère que trois mois, de décembre à mars. Au 1er février 1871, la presse de Madrid avouait une perte de 30 000 soldats et de l748 officiers ; le chiffre a plus que doublé aujourd’hui.

Ces efforts, jusqu’ici stériles, l’Espagne peut-elle les renouveler longtemps ? peut-elle surtout en attendre un meilleur succès ? Un Espagnol écrivait en 1821, à propos de la révolte des Amériques, dans un curieux mémoire adressé aux cortès : « Nos expéditions, pour n’être pas infructueuses, ont besoin de vaincre, et ces victoires sont cause de leur ruine. Ne nous y laissons pas tromper : pour étouffer la révolte de nos colonies, il faudrait avoir un pont de navires entre l’Espagne et chacun des foyers de l’insurrection ; il faudrait constamment des armées en Amérique, des armées en chemin, et dans la Péninsule des armées prêtes à partir ; il faudrait enfin une coalition de l’Europe entière en notre faveur, et malgré tout, avec le temps, l’Amérique arriverait à être indépendante. Quand bien même il serait possible d’en finir avec tous les Américains, il n’en serait pas de même avec l’insurrection, parce que les fils de nouveaux colons aimeraient ce sol, leur sol natal, et combattraient contre leurs pères mêmes pour le faire indépendant et se délivrer, eux aussi, de toute oppression. » Ces paroles sont également vraies pour Cuba ; en vain l’Espagne cherche-t-elle encore à prolonger la lutte ; en vain le maréchal Serrano, comme tous ses prédécesseurs, à peine parvenu au pouvoir, s’engage-t-il à régler promptement la question des Antilles. Affaiblie par les dissensions intestines, ruinée par les erreurs ou les concussions de ses gouvernans d’un jour, sans argent, sans crédit, la patrie de Pizarre et de Fernand Cortez n’a plus même assez de soldats pour maintenir l’ordre chez elle et réprimer les tentatives révolutionnaires des divers partis. Du nord au sud, la guerre civile désolant les provinces, et partout, dans le peuple, dans les administrations, jusque dans l’armée, la corruption, l’indiscipline et l’anarchie. Cela établi, est-il possible de mettre un terme à l’insurrection cubaine, si vivace. si lointaine aussi ? Est-il possible surtout d’assujettir le pays après l’avoir vaincu ? Les Espagnols eux-mêmes n’oseraient l’affirmer.

La situation des insurgés est en effet bien meilleure qu’elle ne peut sembler au premier abord. Ils n’occupent, il est vrai, qu’un tiers du pays, mais ils y sont certainement plus forts que ne l’est le gouvernement espagnol dans le reste de la colonie. Si celui-ci est maître des points stratégiques, ils ont pour eux l’avantage du climat, des retraites impénétrables, la sympathie des populations, et pour se recruter une pépinière de 150 000 insurgés latens qui depuis cinq ans maintient leur effectif à peu près sur le même pied et comble les vides faits dans leurs rangs. L’armée cubaine un moment compta une quarantaine de mille hommes plus ou moins armés ; aujourd’hui, depuis le décret abolissant l’esclavage et la défection de plusieurs riches planteurs, elle est réduite à 10 000 ou 12 000 combattans environ. À tout prendre, ce nombre est très suffisant : les insurgés peuvent ainsi s’approvisionner et se nourrir plus facilement ; d’ailleurs, tant qu’ils manqueront de navires pour tenir la mer et occuper les ports, sauf quelques cas particuliers, ils ne sauraient se hasarder bien loin. Qu’ils gardent seulement fermée l’entrée des districts orientaux, se tenant prêts à profiter de toute occasion. À l’heure qu’il est, il s’agit bien moins pour eux de vaincre l’adversaire que de l’user ; mais déjà, sur le territoire soumis à ses ordres, le gouvernement insurrectionnel fonctionne régulièrement : il y a une chambre élective qui fait des lois, un pouvoir exécutif qui les applique, un corps judiciaire qui rend des arrêts ; on annonçait dernièrement que le marquis de Santa-Lucia, un des membres les plus actifs de la junte cubaine de New-York, avait, en remplacement de Cespedes, été nommé président. Cette nouvelle, de source espagnole, mérite confirmation ; elle prouverait en tout cas que Cespedes n’a rien perdu de son désintéressement et de son patriotisme. Maintenant qu’un événement imprévu, qu’une complication politique surgisse tout à coup soit en Europe, soit en Amérique, du jour au lendemain Cuba peut se trouver libre, et obtenir d’un trait de plume les droits qu’elle revendique par les armes depuis plus de six ans.

III.

Non moins que l’Espagne elle-même, la république des États-Unis est intéressée aux événemens et au sort futur de Cuba. Dans un livre très intéressant, très nourri, publié en 1869 à Paris sur la question des Antilles, M. Porfirio Valiente, Cubain lui-même et partisan de l’annexion, énumérait les diverses causes qui, selon lui, rendent cette solution nécessaire. Située à l’entrée du golfe du Mexique, à six heures de Key-West, à deux jours et demi des bouches du Mississipi, à quatre jours de New— York, l’île de Cuba au point de vue géographique est une continuation du territoire des États-Unis. La mer américaine, que par habitude on appelle encore golfe du Mexique, baigne les côtes de cinq des états de l’Union ; le grand fleuve du Mississipi arrose la moitié du continent nord américain, et constitue avec ses tributaires le système de navigation le plus vaste qui soit au monde ; une flotte ennemie qui en temps de guerre tiendrait le port de La Havane porterait aux intérêts de tout ce pays un préjudice incalculable. D’autre part, avec ses 700 lieues de côtes, ses ports nombreux, ses forêts où abondent les bois de construction, Cuba, aux mains d’une nation maritime, doit devenir bien vite un magnifique arsenal. Qu’on songe après cela aux liens multiples que créent entre les deux peuples non pas seulement le fait du voisinage, mais les besoins commerciaux et les intérêts de tout genre, qu’on mesure la redoutable puissance de l’Union, ses forces immenses, l’attraction fatale que doit exercer un si grand état sur les états limitrophes plus petits, et l’on se croira peut-être en droit de conclure avec M. Valiente que les Antilles tôt ou tard seront américaines.

Un fait certain, c’est que depuis longues années déjà Cuba excite l’attention ou, pour mieux dire, les convoitises des hommes d’état américains. En 1823, consulté par le président Monroe sur la politique à suivre vis-à-vis des puissances européennes, l’illustre Jefferson, l’auteur de la déclaration de l’indépendance, répondit, parlant de Cuba, que l’acquisition de cette île lui semblait des plus utiles pour les États-Unis, qu’il fallait cependant éviter la guerre, s’en remettre aux circonstances, et pour le moment repousser sans faiblesse toute ingérence étrangère dans les affaires cisatlantiques. C’est ce programme, fidèlement suivi par les États-Unis, qui a pris le nom de « doctrine de Monroe » et se résume dans l’axiome fameux : l’Amérique aux Américains. Quelque temps après, Bolivar, le libérateur de l’Amérique du Sud, conçut le projet de former avec les anciennes colonies espagnoles une ligue où entreraient les Antilles, également délivrées ; mais il trouva dans l’opposition du cabinet de Washington un obstacle insurmontable. Celui-ci voulait en effet réserver l’avenir ; devenue membre de la ligue du sud, Cuba eût été perdue pour jamais. À la mort de Ferdinand VII, quand la guerre dynastique soulevée par don Carlos mit en danger le trône d’Isabelle II, le cabinet américain put croire un moment à la réalisation de ses vœux. En Espagne, les caisses étaient à sec, les besoins de la guerre immenses : on sonda le gouvernement de Madrid sur le prix qu’il exigerait pour la cession de Cuba ; les négociations étaient en bonne voie, et la somme était à peu près fixée à 500 millions, quand une indiscrétion vint tout perdre : l’Angleterre, prévenue à temps, fit avorter le projet. En 1852 enfin, justement inquiète de l’avenir de ses colonies, l’Espagne voulut, par l’entremise de la France et de l’Angleterre, obtenir des États-Unis qu’une convention formelle, conclue entre les trois puissances, lui assurât pour toujours la possession de Cuba. Aux notes diplomatiques qui lui furent transmises à ce sujet, M. Everett, ministre d’état, répondit que la question du sort de Cuba était, selon le président, purement américaine ; pour le moment, l’incorporation de cette île aux États-Unis pouvait paraître aventureuse à cause de l’appoint qu’elle fournirait aux esclavagistes, mais elle était dans l’ordre naturel des choses… Sans doute le gouvernement américain reconnaît le droit actuel de l’Espagne sur sa colonie, il ne peut oublier pourtant que ce droit devra céder un jour à la nécessité fatale pour l’Union de posséder Cuba comme complément de son pouvoir et de son territoire, et— même comme garantie de sécurité extérieure. « Il serait aussi facile, poursuivait M. Everett, de construire une digue entre la Floride et Cuba pour contenir le courant du golfe que de vouloir fixer la destinée de cette île, à présent et pour toujours, au moyen d’un traité comme celui dont il est question. »

Après une déclaration si franche et si nette, le gouvernement des États-Unis parut rentrer dans l’expectative ; mais, s’il n’essayait pas par lui-même de provoquer un dénoûment jugé dès lors inévitable, du moins les particuliers ne se faisaient-ils aucun scrupule d’aider aux tentatives des annexionistes cubains. C’est d’un des ports de l’Union, nous l’avons vu, que sortirent les deux expéditions de Lopez. Bientôt d’ailleurs la triste issue de notre guerre du Mexique, la retraite précipitée de l’armée française, la mort de Maximilien et la chute de son éphémère empire devaient donner à la doctrine de Monroe l’importance et l’autorité d’un principe international. Lorsqu’enfin éclata la révolution cubaine de 1868, le peuple américain et le congrès lui-même ne cachèrent point pour quel parti étaient leurs vœux et leurs sympathies. La proclamation de la république à Madrid ne permit plus guère, il est vrai, d’intervenir ouvertement et d’accroître les embarras de la malheureuse Espagne. Et cependant quelle a été la conduite des États-Unis, sinon celle qu’ils reprochaient eux-mêmes aux Anglais lors de la guerre de la sécession ? Que signifie l’embargo mis sans raison valable sur les trente canonnières espagnoles, alors que dès ce moment des croiseurs sous pavillon américain allaient porter aux insurgés d’utiles secours d’hommes et de munitions ? New-York n’est-il pas le centre avoué de la propagande cubaine, le lieu d’où partent les publications, les protestations, les emprunts ? Est-ce qu’au vu et au su de tous la junte insurrectionnelle ne recrute pas des soldats ? Croit-on enfin que des expéditions comme celles du Virginius pourraient se renouveler souvent sans la tolérance tacite du gouvernement fédéral ? La cause des Cubains y a trouvé son avantage ; mais, de bonne foi, cette politique des États-Unis est-elle désintéressée ? Agissent-ils seulement par humanité, par sympathie pour les créoles, par amour de la justice et de la liberté ? On les voit fortifier Key-West, à la pointe extrême de la Floride, d’où, avec La Havane, ils tiendraient la route de l’isthme ; ils viennent de donner l’autorisation à une compagnie américaine d’acheter à Saint-Domingue tout un des côtés de la baie de Samana. D’après cela, il ne paraît point qu’ils aient renoncé sur les Antilles à leurs projets d’annexion ; l’indépendance de Cuba, telle que l’entendent aujourd’hui les Cubains, doit rencontrer chez les hommes d’état américains peu de partisans, peut-être même croient-ils avoir assez attendu et ne cherchent-ils qu’un prétexte plus ou moins spécieux pour trancher à leur profit le débat entre l’Espagne et sa colonie. L’affaire du Virginius tendrait du moins à le prouver.

L’escadre espagnole des Antilles, de tout temps fort considérable, compte aujourd’hui, outre les canonnières, plus de vingt vaisseaux de guerre qui croisent continuellement dans les eaux de Cuba et s’opposent au débarquement des expéditions cubaines. Ces expéditions, frétées par la junte de New-York, partent toutes d’un des ports voisins : les passagers qui vont renforcer l’armée insurgée sont d’origine créole pour la plupart ; quant à l’équipage, il est composé de matelots étrangers, allant au plus offrant et habitués à courir ces sortes d’aventures : ce sont les flibustiers. Le plus souvent, soit que les autorités du pays officiellement instruites retiennent le navire au départ, soit qu’il ne puisse forcer le blocus et qu’il se fasse arrêter en mer par les croiseurs ennemis, l’entreprise échoue misérablement ; souvent encore, à peine débarqués, sans avoir eu le temps de gagner l’intérieur, les arrivans sont cernés sur la côte et paient de la vie leur audacieuse tentative. Cependant, malgré les déceptions, les périls, personne à New-York ne se décourage, et la junte trouve toujours des hommes et de l’argent. À l’heure qu’il est, elle possède plusieurs navires, employés uniquement à tromper la surveillance des Espagnols : c’est ce que les insurgés nomment pompeusement « leur marine. » L’un d’eux était le Virginius, vapeur à roues de 400 tonneaux, entièrement en fer ; il avait été construit en Angleterre pour le compte des confédérés pendant la guerre de la sécession. Capturé par les fédéraux avec un chargement de coton lors de la prise de Mobile, il fut vendu aux enchères après la guerre et acheté sous main par les agens de l’insurrection cubaine, qui venait alors d’éclater. Il reprit aussitôt son aventureuse carrière, et ses voyages furent plusieurs fois heureux. Un Louisianais le commandait, Joseph Fry, qui s’était acquis dans ces parages par son audace et sa présence d’esprit une véritable réputation. Le 4 octobre dernier, le Virginius quittait New-York à destination de Cuba ; on fit voile d’abord pour Kingston, port de la Jamaïque, où le navire compléta la riche cargaison d’armes, de munitions, d’approvisionnemens de tout genre, qu’il s’agissait de débarquer secrètement sur la côte et de faire tenir aux insurgés : 150 hommes environ devaient escorter le convoi. Plus avisé que son collègue de New-York, le consul espagnol de Kingston eut vent de l’affaire et en informa le général Burriel, gouverneur de Santiago de Cuba. Celui-ci se hâte d’expédier à la recherche du flibustier la canonnière espagnole le Tornado, qui l’aperçoit le lendemain à 18 milles à peu près de la côte cubaine. Se voyant reconnu, le capitaine Fry fit force de voiles et de vapeur, car il n’était pas armé pour lutter contre un navire de guerre ; mais le Virginius tenait la mer depuis plus d’un an : le mauvais état de sa coque lui avait fait perdre de sa vitesse d’autrefois et, pour comble de malechance, le combustible vint à manquer. Vainement on jeta à la mer les caisses d’armes et de munitions, autant pour alléger le navire que pour se débarrasser d’une cargaison suspecte, vainement on entassa dans les fourneaux les boiseries, les tonneaux défoncés, et jusqu’à des barils de lard qui se trouvaient à bord ; l’Espagnol gagnait de vitesse, et après une poursuite de huit heures le Virginius dut amener son pavillon. Un moment encore, et il entrait dans les eaux anglaises de la Jamaïque, où il était sauvé. Le vainqueur rentra triomphalement avec sa prise dans le port de Santiago de Cuba.

Une cour martiale s’installa aussitôt à bord du Tornado. Tous les prisonniers furent jugés comme pirates, dix-huit seulement échappèrent à une sentence de mort, sur lesquels quatre ou cinq à peine, qui ignoraient évidemment le but de l’expédition, durent être remis en liberté. Les consuls étrangers eurent beau protester en faveur de leurs nationaux, le gouverneur Burriel n’attendit même pas la fin du procès pour commencer les fusillades. Voulait-il ainsi faire acte d’autorité et prévenir l’intervention du gouvernement ? Cédait-il seulement à la pression des volontaires ? Cela est encore possible ; à La Havane, comme à Santiago, dit un correspondant américain, on fêta le massacre par des banquets, des bals, des sérénades, des courses de taureaux. À la première nouvelle de cette affaire, justement effrayé des conséquences qui pouvaient en résulter pour l’Espagne, M. Castelar avait envoyé de Madrid l’ordre formel de surseoir à toute exécution ; mais l’interruption plus ou moins fortuite des communications télégraphiques entre La Havane et Santiago laissait pleine liberté d’action au général Burriel, et cinquante-sept exécutions avaient déjà eu lieu quand arriva la dépêche du gouvernement. Le capitaine du Virginius, ses officiers et trente-quatre hommes de l’équipage, Américains ou Anglais, se trouvaient au nombre des fusillés ; les autres étaient des Cubains, et parmi eux Jésus del Sol, Varona, deux noms illustrés dans la guerre de l’insurrection, un fils du général Quesada, Pedro Gespedes, le frère même du président. En Amérique cependant l’opinion s’émut ; du nord au sud des États-Unis, ce ne fut qu’un cri de colère, une explosion unanime d’ardeur belliqueuse et patriotique : pas de ville, de village, qui n’eût son indignation meeting, déjà les journaux faisaient le calcul des frais que pouvait entraîner une expédition, et l’on ne parlait rien moins que de conquérir Cuba. De son côté, la presse anglaise demandait bien haut réparation.

Or en cette affaire l’Espagne avait-elle vraiment tous ks torts ? Sans doute il est douloureux pour l’humanité que de malheureux prisonniers aient été ainsi fusillés en masse après un procès sommaire, alors que la cruauté était au moins inutile ; sans doute aussi le commandant espagnol a violé les lois internationales en capturant en pleine mer un navire étranger. Le Virginius naviguait sous pavillon américain ; ses papiers, tous en règle, portaient le visa du consul américain de Kingston, et le but désigné du voyage était de transporter une troupe d’ouvriers à Costa-Rica, où s’exécutent en ce moment des travaux de chemin de fer. Ni l’Amérique ni l’Espagne n’ont jamais reconnu aux séparatistes cubains la qualité de belligérans ; donc, en théorie, l’état de paix existe à Cuba, et le gouvernement espagnol ne peut hors des eaux de ses possessions exercer le droit de visite ou de saisie sur des vaisseaux étrangers. Malgré tout, et en vertu du même principe, la grande faute ici est au gouvernement fédéral, qui n’a pas su empêcher le départ d’une expédition militaire préparée sur son territoire et dirigée contre une puissance amie ; quelles que soient ses sympathies secrètes pour la cause des séparatistes, tant qu’il ne les aura pas officiellement reconnus, il ne peut que voir en eux des rebelles et leur refuser tout appui, même le plus indirect, sous peine de faillir, comme il l’a fait envers l’Espagne, à ses devoirs internationaux. Enfin, à considérer les victimes, sont-elles toutes également dignes d’intérêt ? Ces Américains, ces Anglais, engagés à prix d’or dans une lutte étrangère, méritent-ils de leurs nationaux tant de regrets et de larmes ? Qu’ils n’aient rien su des projets de leur capitaine, c’est chose invraisemblable. Les manœuvres répétées du Virginius, ses nombreux voyages, son chargement même, la grande notoriété dont il jouissait dans les ports de l’Union, ne permettaient guère d’ignorer sa complicité avec les insurgés, et, sauf quelques matelots anglais embarqués à la Jamaïque au dernier moment, tout le monde à bord était évidemment renseigné sur le but caché de l’expédition. Ces gens-là savaient donc fort bien à quels dangers ils s’exposaient, mais ils y trouvaient leur profit et consentaient à courir la chance. La liberté de Cuba leur importait assez peu. Quel droit auraient-ils à notre pitié ? Les seuls à plaindre véritablement, ce ne sont pas les flibustiers, mercenaires perdus par l’appât du gain, ce sont les malheureux créoles qui, comme Cespedes, comme Varona, voulaient l’indépendance de leur pays et sont tombés martyrs d’une idée.

Quoi qu’il en soit, les États-Unis se déclaraient offensés ; une note comminatoire fut envoyée au gouvernement de Madrid, réclamant la restitution immédiate du Virginius et la remise des prisonniers survivans en même temps qu’un salut au pavillon fédéral et le désaveu formel de tous les fonctionnaires compromis dans cette affaire. L’Espagne voulut d’abord s’en référer à un arbitrage ; l’orgueil castillan s’irritait surtout, comme d’une condition humiliante, de cette clause du salut ; la presse de Madrid s’emportait en vaines rodomontades et lançait contre l’ambassadeur américain, M. Sickles, les attaques les plus violentes. À Cuba, l’émotion n’était pas moins vive ; les volontaires menaçaient de brûler le Virginius plutôt que de le rendre ; ils se faisaient fort de soutenir la guerre à eux seuls, en dépit même de la métropole. Effrayé, le capitaine-général, M. Jovellar, demandait son rappel ; mais l’Amérique, de son côté, pressait les préparatifs : elle avait mis sa flotte sur le pied de guerre, et quarante-trois navires avec six cent quarante-trois pièces d’artillerie étaient déjà prêts à prendre la mer. L’issue de la lutte n’était pas douteuse. Cédant à la nécessité, après avoir pris l’avis des cabinets européens et consulté en Espagne même les politiques des divers partis, M. Castelar déclara au nom de son gouvernement qu’il était prêt à en passer par toutes les exigences du peuple américain ; mais il fallait encore ménager la susceptibilité des terribles volontaires : le Virginius fut conduit de La Havane à Bahia-Honda, sur la côte nord de Cuba, et là remis aux autorités fédérales. Force était dès lors aux États-Unis de se tenir pour satisfaits, et cependant ils n’ont pas dû sans dépit renoncer à cette magnifique occasion de saisir la précieuse Antille. Ce n’est certes pas la peur des dépenses qui les a pu retenir : une guerre contre l’Espagne n’eût été ni bien longue ni bien coûteuse ; ce n’est pas non plus la crainte d’une intervention étrangère : les puissances européennes ont assez à faire chez elles sans s’engager de gaité de cœur dans une question aussi lointaine et aussi redoutable ; ce n’est pas davantage un sentiment de sympathie pour la république espagnole : la politique des Yankees n’a point de ces faiblesses ; mais il fallait un ennemi, et au dernier moment, quand déjà ils partaient en guerre, l’ennemi leur a fait défaut. Peut-être avaient-ils compté sur l’intraitable orgueil espagnol pour envenimer les débats et rendre un conflit inévitable. D’ailleurs, s’ils parlaient bien haut de leur droit lésé, eux-mêmes, ce semble, n’y croyaient guère : une fois résolus à la paix, avec une franchise un peu tardive ils n’ont fait aucune difficulté d’avouer que le Virginius avait indûment arboré le pavillon américain, l’attorney-général rendit même une déclaration conforme, et déjà les Espagnols s’apprêtaient à revendiquer leur prise ; mais le trop fameux steamer venait précisément de sombrer par suite du mauvais état de sa coque, durant la traversée qu’il faisait de Cuba à New-York, sous la conduite d’un navire de guerre américain. Quelques-uns prétendent que des ordres partis de Washington auraient aidé à l’accident et coupé court ainsi à toute nouvelle complication. Pendant ce temps, à Madrid, M. Castelar, en qui l’orgueil national blessé cherchait un coupable et une victime, succombait sous le poids de l’impopularité que lui avaient value ses concessions nécessaires.

L’incident est vidé maintenant, mais il peut se représenter encore, et il se représentera sûrement, car tel est l’intérêt des États-Unis. Tant que la république fédérale a eu quelque chance de s’établir en Espagne, le gouvernement américain a pu croire aussi que la perle des Antilles se détacherait naturellement de la métropole et entrerait sans coup férir dans son système d’états ; aujourd’hui cet espoir ne paraît plus permis. Qui sait si quelque jour, à bout de ménagemens et de patience, l’Américain n’ira pas brutalement rétablir à son profit l’ordre dans Cuba et y implanter le pavillon étoilé ? De toute façon, rien ne saurait être plus funeste aux véritables intérêts des créoles qu’une intervention directe des États-Unis. Mieux leur vaudrait lutter dix ans encore, souffrir même un écrasement complet, tôt ou tard suivi de revanche, que d’être absorbés ainsi par la trop puissante confédération, et de payer de leur nationalité une liberté fictive. Comme on l’a dit plus d’une fois, « si la race espagnole opprime les races étrangères qu’elle rencontre sur son chemin, la race américaine les supprime. » Le créole n’a rien de commun avec le Yankee, ni le sang, ni la langue, ni les idées, ni les intérêts, ni les mœurs : grâce à l’énergie supérieure de l’Anglo-Saxon, à ses instincs plus pratiques, à l’entente plus grande qu’il a des affaires, les fils du pays seraient bientôt dans leur patrie même annihilés, supplantés, dépouillés. D’ailleurs il n’est idée si belle en principe qui ne souffre dans la pratique quelques imperfections. Ce grand corps de l’Union, si fort, si puissant, si solide, n’existe pas sans secousses et sans tiraillemens ; trop souvent les légitimes intérêts du sud sont sacrifiés à la jalousie ou à la cupidité du nord, et les Cubains, leurs proches voisins, pourraient nous dire, pour le bien savoir, que tout n’est pas parfait encore dans la meilleure des républiques. Ayant avec les anciens états révoltés une grande communauté d’idées et de besoins, les Cubains auraient comme eux à souffrir de l’omnipotence des fédéraux : mieux gouvernés que par l’Espagne, nous voulons le croire, mais beaucoup plus heureux ou beaucoup plus libres, non pas ; ils l’ont eux-mêmes compris. Le parti annexioniste n’existe guère plus chez eux, et s’est fondu dans celui de l’indépendance absolue ; sans cela, tout donne à penser que la république des États-Unis leur eût prêté un appui plus efficace encore et accordé le titre de belligérans ; mais les insurgés ne combattent pas seulement pour changer de maîtres, ils veulent Cuba aux Cubains. Fiers de la résistance qu’ils opposent depuis six années à la métropole, ils s’imaginent complaisamment qu’ils pourraient tout aussi bien tenir tête aux plus redoutables ennemis ; on peut affirmer du moins que, du jour où elle aurait mis la main sur Cuba, l’Amérique soulèverait contre elle dans le cœur des créoles les mêmes haines qu’ils nourrissent contre l’Espagnol, et, s’ils sont prêts aujourd’hui à profiter de la bonne volonté des États-Unis pour chasser les péninsulaires, ils saisiraient également une occasion pour se débarrasser des Américains.

La capture du Virginius, pas plus que celle de la goélette Guanahani, du Salvador et de tant d’autres tombés aux mains des Espagnols, n’a porté un coup bien sensible à l’insurrection : plus que jamais les dons d’argent, les offres de service, affluent à New-York ; à Cuba même il semble que les insurgés aient repris l’offensive, et aux dernières dépêches les journaux de La Havane signalaient plusieurs combats assez importans livrés dans le département central. Que va-t-il arriver ? L’Espagne voudra-t-elle jamais s’avouer vaincue ? Les États-Unis sauront-ils faire taire leur ambition et ne s’occuper de Cuba que pour la protéger ? Même en ce cas, devenus libres, comment les créoles useraient-ils de leur liberté ? On sait trop les mœurs politiques que l’Espagne laisse après elle, et qui sont comme la dernière et la plus terrible vengeance de la métropole vaincue sur ses colons émancipés. Cuba doit-elle, comme le Mexique et la Colombie, rester des années encore en proie au militarisme, à la guerre civile ? La lutte contre l’Espagne, en se prolongeant, si elle a pu tremper les caractères et développer les énergies, aura aussi coûté au parti insurrectionnel bien des hommes sages et intelligens dont la perte se ferait cruellement sentir le jour où l’île, rendue à elle-même, voudrait jouir de son autonomie : on trouve plus facilement des soldats que des politiques. Enfin la question des noirs viendrait tout compliquer : comme, par la tolérance des autorités espagnoles, la traite s’est perpétuée jusqu’à ces derniers temps, il existe encore maintenant dans l’île bon nombre d’esclaves natifs d’Afrique et complètement barbares. Peut-on d’un jour à l’autre en faire des hommes libres ? L’exemple de Saint-Domingue n’est guère rassurant. N’est-il pas à craindre que les noirs de Cuba, eux aussi, à peine débarrassés de leurs fers, ne se réfugient dans les parties boisées et montagneuses de l’île pour y reprendre leur vie sauvage et de là semer la terreur dans tout le pays ? La situation n’est donc pas sans périls, et il y aura sans doute pour les créoles une crise douloureuse à traverser ; mais ils se trouvent dans des conditions bien meilleures que les autres états hispano-américains pour prospérer et grandir. La richesse de leur sol est proverbiale : « sèmes-y des cailloux, dit l’Espagnol, tu récolteras de l’or. » Malgré la guerre qui depuis 1868 ravage les deux tiers du pays, le chiffre de l’exportation annuelle s’est élevé à 500 millions de francs. Toutes les cultures, et les plus riches, le riz, le coton, le café, le tabac, y réussissent admirablement ; néanmoins c’est encore le sucre qui donne les meilleurs produits : à Cuba, le sucre est roi ; à lui seul, dans les bonnes années il a fourni pour 375 millions à l’exportation. Or un dixième de l’île à peine est aujourd’hui cultivé. La population, qui compte en tout de 16 à 1 800 000 âmes, blancs et noirs compris, pourrait facilement monter à plusieurs millions. Que le planteur cubain sache attirer de ce côté les travailleurs de tout pays, qu’il prenne les précautions nécessaires pour conjurer dans la mesure du possible les différentes maladies, choléra, vomito, fièvre jaune, qui effraient les Européens, à coup sûr les bras ne lui manqueront pas. La population nègre se fondrait bien vite dans les flots toujours croissans de l’immigration étrangère, et du même coup serait ainsi résolue la double question économique et sociale que va soulever l’abolition de l’esclavage. Quant à la question politique proprement dite, les trois Antilles espagnoles, Cuba, Porto-Rico, Saint-Domingue, unies par tant de liens, voudraient plus complètement encore fondre leur destinée. Cette solution compte de nombreux partisans parmi les patriotes des trois pays, et ils y voient pour eux une garantie de grandeur future et de sécurité. Quoi qu’il arrive d’ailleurs, que Cuba demeure isolée, ou qu’elle s’unisse à ses deux voisines et forme avec elles une république fédérative où son étendue, sa position, sa richesse, lui donneraient nécessairement la prépondérance, — pour peu qu’elle sache user prudemment de la liberté, elle semble appelée à un brillant avenir. À défaut d’autre titre, sa persévérance et son courage le lui ont presque mérité.

L. Louis-Lande.
  1. Le bleu et le blanc sont proprement les couleurs cubaines. Voici du reste, en termes héraldiques, la description exacte de l’étendard des insurgés : au drapeau bandé d’azur et d’argent, de cinq pièces, au pennon triangulaire à la hampe, de gueule, à l’étoile d’or en pointe.
  2. « Un homme meurt, — disait un de ces martyrs, Domingo Goicouria, vieillard de soixante-cinq ans montant à l’échafaud, — mais un peuple va naître : muere un hombre, pero nace un pueblo. »