La Psychologie dans les Tragédies de Racine

La Psychologie dans les Tragédies de Racine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 263-294).
LA PSYCHOLOGIE
DANS LES TRAGEDIES DE RACINE

Les Grands Écrivains de la France, nouvelles éditions publiées par M. Ad. Régnier, de l’Institut. — Œuvres de Racine, nouvelle édition, par M. Paul Mesnard.


La publication des Grands Écrivains de la France marque une phase nouvelle dans l’histoire de la critique littéraire. Nos classiques sont devenus définitivement des anciens, et aux deux antiquités grecque et latine on doit aujourd’hui en ajouter une troisième, celle du XVIIe siècle. Il a fallu du temps pour arriver à cette conviction. Au commencement de ce siècle, on était séparé de Louis XIV à peine par une centaine d’années. Nous avons pu connaître des contemporains de l’abbé Morellet, qui lui-même avait pu connaître Fontenelle, contemporain de Racine et de Boileau. Par ces sortes de transitions, les âges se touchent pendant longtemps, on pense y être encore, et, de même que dans la vie on aime toujours à se croire le contemporain des jeunes gens longtemps après avoir passé l’âge de la jeunesse, de même les nations, qui n’aiment pas plus à vieillir que les individus, rajeunissent leurs écrivains pour se rajeunir elles-mêmes. Cependant une telle illusion finit par disparaître à son tour. La distance des âges augmente d’année en année, de jour en jour ; la différence des temps, des mœurs, des idées, est bien plus grande encore. Voilà plus de deux cents ans que non-seulement le Cid et Cinna, mais les Provinciales, mais Andromaque et Iphigénie, mais les premières satires de Boileau, les fables de La Fontaine, en un mot la plupart des chefs-d’œuvre du XVIIe siècle ont paru. Le grand siècle classique à cette période de son âge, en 1675, avait donné toute sa mesure. Molière était mort. Bossuet avait prononcé ses plus beaux discours. L’apogée de la grandeur du roi, que l’on date avec raison de la paix de Nimègue (1678), approchait. Deux siècles, n’est-ce pas assez pour constituer une antiquité, surtout lorsque dans cet intervalle on compte une rupture semblable à celle de la révolution française ?

Cette idée une fois en possession des esprits, il n’y avait plus qu’à en tirer les conséquences, c’est-à-dire appliquer à notre littérature classique ce grand travail de critique savante et de solide érudition qui depuis le XVIe siècle a été appliqué aux œuvres de l’antiquité grecque et latine. Telle est la pensée qui a inspiré la grande collection des Écrivains de la France. La direction en a été confiée à l’un des maîtres de la science philologique, M. Ad. Régnier, non moins versé dans la littérature française que dans la science indianiste, chez qui le goût s’unit à la méthode et l’amour des lettres à l’esprit scientifique. Tel est du reste le caractère dominant et général de toute la publication. Le sentiment littéraire n’y est nulle part sacrifié à l’érudition, et elle peut satisfaire à la fois et les admirateurs de nos grands écrivains et les curieux, plus amoureux d’exactitude que d’esthétique.

Une circonstance importante a contribué également à provoquer le grand travail dont nous venons de parler. Tout le monde se souvient de la surprise qu’éprouva le monde littéraire en 1842, lorsque M. Cousin, dans son fameux rapport sur Pascal, démontra que le texte des Pensées avait été profondément altéré, mutilé, quelquefois même trop maladroitement enrichi par ses éditeurs. Dans le premier étonnement, je dirai presque dans le premier scandale de cette découverte, on se montra fort sévère pour les falsificateurs : ils semblaient avoir manqué à tous les devoirs du respect et de l’amitié. Une appréciation plus judicieuse et plus équitable a bientôt succédé ; on s’aperçut qu’on transportait indûment à d’autres temps les sentimens d’admiration superstitieuse qui naissent de l’ancienneté, major e longinquo reverentia. De tels sentimens n’existaient pas au lendemain de la mort de Pascal. Il n’avait pas encore été canonisé par la critique littéraire. Tout ce qu’il avait pu écrire ou pensé n’était pas chose sacrée. Il y avait des ménagemens à garder, soit dans l’intérêt de la religion, soit dans l’intérêt de l’auteur. Ce qui est noble audace chez un immortel sera paradoxe téméraire et bizarre chez un homme d’hier, que l’on a connu, que l’on a vu dans les salons, qui s’est engagé dans les polémiques du jour et qui appartient à une secte suspecte. Les amis de Pascal avaient donc peut-être bien fait de modifier le ton trop cru et trop intime des entretiens que Pascal tenait avec lui-même ; mais nous faisons bien à notre tour de restituer autant que possible cette parole superbe dans toute sa familiarité, dans tout son imprévu.

Quoi qu’il en soit, la découverte faite sur les Pensées de Pascal en suggéra bientôt d’autres du même genre. C’est ainsi qu’on s’aperçut que le texte des Sermons de Bossuet, publiés en 1772 par dom Deforis, n’avait pas été beaucoup plus respecté par lui que ne l’avait été celui des Pensées par les amis de Pascal. La même vérité fut démontrée sur les Mémoires de Saint-Simon, puis sur les Lettres de Mme de Sévigné. Dans certains écrits, on reconnaît la main non plus seulement d’amis timorés ou d’éditeurs scrupuleux, mais de vrais falsificateurs, par exemple dans les Lettres de Mme de Maintenon, dues en partie à l’habile plume de La Beaumelle[1].

Ce serait s’exagérer beaucoup la portée des considérations précédentes et pousser le scepticisme jusqu’à l’absurde que de supposer chez tous nos écrivains classiques des altérations aussi profondes que celles que nous venons de signaler. Il va sans dire que les œuvres publiées du vivant des auteurs et par eux-mêmes sont à l’abri de pareils soupçons : ces œuvres sont trop récentes d’ailleurs pour avoir permis des interpolations ; mais d’une part, parmi nos monumens classiques, un assez grand nombre, tels que les mémoires ou les correspondances, ont été publiés après la mort de leurs auteurs ; de l’autre, averti par les infidélités précédentes, on s’est aperçu que les éditions de nos classiques, en se multipliant et en s’éloignant de la source, avaient toutes été plus ou moins altérées sinon dans le fond, du moins dans le style et dans la langue, et qu’il y avait lieu à une nouvelle révision de textes, semblable à celle qu’ont faite les grands érudits pour les auteurs anciens. A défaut de manuscrits, que l’on consulte quand on le peut, ce seront tantôt les premières éditions, tantôt les dernières, quand elles ont été revues par l’auteur, qui serviront de type et d’autorité. A un texte sévèrement revu s’ajoutera tout ce que l’on pourra retrouver de documens inédits, car, si l’on ne peut en général considérer comme classiques que les œuvres achevées et composées, cependant tout document, quel qu’il soit, lettres, notes, programmes, est important, et peut être nécessaire pour l’intelligence complète et l’interprétation d’un auteur, pour nous faire connaître sa manière de travailler, ses études, son caractère, etc. C’est ainsi que les notes de Racine sur les tragiques grecs, et celles de Bossuet sur l’Écriture sainte, ne sont pas sans doute des œuvres littéraires, mais elles sont de précieux élémens pour l’intelligence de Racine et de Bossuet. Inutile de dire qu’il en est de même, et à plus forte raison, des correspondances. Ajoutez-y de savantes introductions soit biographiques, soit bibliographiques, des notices précises sur chaque ouvrage, des notes historiques, critiques, philologiques, enfin, ce qui est le plus précieux, des lexiques sur la langue des écrivains, et, comme supplémens, de curieux albums, fac-similé, portraits, maisons célèbres, le tout sous la savante direction que nous avons dite et avec le concours des écrivains les plus compétens ; ajoutez-y la beauté sévère de la publication et de la typographie, et vous n’hésiterez pas à reconnaître que la collection des Grands Écrivains de la France[2] est appelée à devenir la première de toutes nos collections de classiques, et l’un des monumens littéraires les plus importans de notre siècle.


I

Nos réflexions nous ayant inspiré le désir de relire les tragédies de Racine au point de vue philosophique, nous avons eu occasion de vérifier par nous-même avec quel soin, quelle diligence et quel goût l’édition de Racine, dans la collection Régnier, a été exécutée. L’éditeur est M. Paul Mesnard, l’un de nos critiques les plus délicats et les plus instruits. Chez M. Mesnard, l’amour du beau n’est pas absorbé et étouffé par le goût de l’érudition et n’exclut pas l’amour de l’exactitude[3]. Il porte généralement dans ses enquêtes littéraires la précision la plus scrupuleuse, en même temps que dans sa critique un sentiment pur et un tact des plus fins. Il est ce qu’on appelait autrefois un homme de goût. On sent que la littérature n’est pas seulement pour lui une étude, mais qu’elle a son amour et qu’elle remplit sa vie. Déjà il avait écrit sur Mme de Sévigné une notice biographique, encore neuve après les travaux de Walkenaer, mais qui l’emporte Beaucoup sur l’œuvre de celui-ci par le sens psychologique et la peinture des caractères. Le même mérite se retrouve dans sa notice sur Racine, qui est également une étude psychologique des plus attachantes. Ces notices paraîtront longues à ceux qui n’aiment pas les détails et qui veulent que tout aille vite ; mais pour celui qui, retiré à la campagne, s’occupera, comme le conseillait Sainte-Beuve, à relire d’un bout à l’autre les lettres de Mme de Sévigné ou les œuvres de Racine, pour celui-là, ces études fouillées, qui mettent à nu de si belles âmes et de si brillans esprits dans un temps si heureux, ne vous en disent jamais trop. On aime d’ailleurs à voir dans M. P. Mesnard un auteur qui ne se lasse pas de son sujet, ne s’adressant qu’à ceux qui, l’aimant comme lui, ne s’en lassent pas davantage. Dans la biographie de Racine, trois problèmes surtout méritent d’attirer l’attention, et ont été discutés par M. P. Mesnard avec beaucoup de finesse et de précision : Racine a-t-il été amoureux ? — Pourquoi a-t-il abandonné le théâtre de si bonne heure ? — Quelle a été la vraie cause de sa disgrâce et de sa mort ? Ces trois problèmes nous intéressent, parce que, touchant au caractère et à l’âme de Racine, ils peuvent contribuer à jeter quelque jour sur la psychologie de ses drames.

Le premier de ces problèmes mériterait à peine d’être posé, si Louis Racine, dans ses Mémoires sur son père, n’avait pas essayé, par un scrupule filial assurément très légitime, mais assez naïf, de pallier ce qu’il a pu y avoir de faiblesses chez son père, et de soutenir que sa peinture de l’amour avait été toute théorique, comme celle de l’ambition chez Agrippine ou de la cruauté chez Néron. Selon lui, il n’est pas besoin d’avoir été un tyran pour peindre la tyrannie ; de même il n’est pas besoin d’avoir été amoureux pour peindre l’amour. C’est là une question digne des cours d’amour. Il semble qu’il y ait une distinction à faire entre les passions tendres et les passions terribles. Une âme tendre et innocente, mais qui a quelque connaissance du monde, pourra peindre avec force des passions répugnantes dont elle aura peut-être eu à subir le poids ; mais une âme froide saura-t-elle peindre une passion tendre ? On peut hésiter sur la solution. Quoi qu’il en soit, M. P. Mesnard, laissant de côté la théorie, s’en est tenu au fait, et il a instruit ce petit procès avec toutes les précisions de la critique historique. Il démontre que Racine a été amoureux, mais qu’il ne l’a pas été peut-être comme on eût voulu qu’il le fût pour expliquer le profond pathétique de ses drames. Nous voudrions « un roman, » et il n’y a eu, nous dit-il, que « des amourettes de théâtre. » Le mot est-il bien juste ? Une amourette ne paraît guère signifier dans notre langue qu’un jeune amour, enfantin et naïf, aussi léger que l’âge auquel il appartient ; mais un amour de théâtre n’est pas une amourette : c’est plus et moins, moins innocent et plus violent. Peu noble, si l’on veut, pas très honnête, puisqu’il paraît avoir été jusqu’au partage, comme le prouve M. P. Mesnard peu honorablement pour notre grand poète, un tel sentiment a bien pu, par occasion et dans ses plus grandes ardeurs, chez un poète jeune et dans l’ivresse, affecter le caractère d’une véritable passion. Il y avait, paraît-il, des soupers de théâtre que Mme de Sévigné appelle des « diableries, » où le mari et les amans riaient et buvaient de compagnie. Boileau rappelle les bouteilles de Champagne bues par M. de Champmeslé, le mari de l’actrice, « vous savez aux dépens de qui. » On trouvera avec M. Mesnard que ce sont là « de singuliers banquets pour nos dieux classiques. » Il rappelle encore, en se transportant à une autre période de la vie de Racine, la sécheresse avec laquelle celui-ci, dans ses lettres à son fils, fait mention de la mort de la Champmeslé : c’est un souvenir aussi peu attendri que possible, une oraison funèbre de dévot[4]. De tous ces faits, le biographe conclut qu’on éprouve une certaine déception, dans la vie de Racine, à voir que « l’aliment a manqué à la flamme qu’il portait en lui, » et que, s’il y a eu à cette époque un poète inspiré par l’amour véritable, l’amour du cœur, « ce poète est non pas Racine, mais Corneille. » Tout cela est fort bien déduit : ajoutons toutefois que, dans cet amour de théâtre, tout ne se passait pas en soupers, qu’il a pu y avoir un fond qui nous échappe, — que l’indignité de l’objet ne prouve pas la froideur de la passion (témoin l’Alceste du Misanthrope), — qu’une passion très ardente peut avoir eu ses lâchetés ou ses aveuglemens, — que Mme de Sévigné, qui était en mesure de savoir quelque chose de tout cela[5], nous dit que Racine a fini par aimer Dieu « comme il aimait ses maîtresses, » qu’une passion de cette sorte n’exclut pas l’égoïsme et peut se concilier avec l’oubli le plus sec quand elle est passée, en un mot que, si Racine n’a pas connu l’amour noble et sublime que Corneille a peint dans le Cid, il a pu trouver dans les orages d’une passion peu édifiante les traits enflammés dont il a peint Phèdre, Hermione et Roxane.

De même que l’on est affligé de ne pas rencontrer l’amour vrai dans les passions de jeunesse de Racine, on l’est encore de ne pas le rencontrer davantage dans les vertueuses affections de sa maturité. On s’étonne de le voir passer si vite de ce que l’on peut appeler sans trop de sévérité du libertinage à un amour bourgeois, très respectable assurément, mais d’un prosaïque qui afflige. Si M. P. Mesnard constate « qu’il n’y a pas eu de roman » dans la jeunesse de Racine, il constate aussi, avec une grande délicatesse et une discrétion de touche vraiment charmante, mais très claire pour qui sait lire, qu’il y a eu encore moins de roman dans la seconde partie de la vie de notre poète. Sans doute, la bonne Mme Racine a été autant que qui que ce soit une mère de famille excellente et une ménagère modèle, sans doute il y a quelque injustice à lui en vouloir d’avoir été la femme de Racine, car ce n’est pas sa faute si celui-ci l’a choisie ; mais dans un siècle où il y a eu tant de femmes charmantes et exquises, chez lesquelles l’esprit et l’imagination n’excluaient pas la vertu[6], on ne peut s’empêcher d’éprouver quelque impatience à voir réduire le mariage à un terre-à-terre aussi peu divertissant que paraît l’avoir été l’intérieur de Racine dans sa période de sagesse et de conversion. Assurément nous avons lieu d’être las aujourd’hui d’une théorie qui fait du désordre l’accompagnement nécessaire du génie ; pourtant, outre que Racine, nous l’avons vu, n’est pas lui-même très innocent sur ce point, il est permis de penser qu’entre une vie échevelée où l’imagination domine seule et un intérieur d’où toute imagination a disparu, il y a quelque milieu. M. Mesnard rappelle le mot de La Rochefoucauld : « il y a de bons mariages, il n’y en a pas de délicieux, » et il ajoute malicieusement : « C’est évidemment parmi les bons mariages qu’il faut classer celui de Racine. » Il conjecture avec finesse qu’un ami comme Boileau a pu avoir « dans le plus vif de l’âme du poète une place absolument fermée à Mme Racine. » Quand on lit les lettres admirables de Racine et de Boileau, on est frappé de la vérité de cette conjecture ; mais franchement n’est-il pas étrange que, dans l’âme du plus tendre de nos poètes, ce soit Boileau qui représente la part de l’imagination et de la poésie ?

S’il y a quelque conclusion à tirer de ces différens faits, c’est que le domaine de l’imagination est tout autre que celui de la vie réelle, et que peut-être nulle part cette séparation n’a été aussi tranchée que chez Racine. Dans sa première jeunesse, dont il nous reste une correspondance, nous voyons de l’enjouement, de l’agrément, de la curiosité, enfin les petites légèretés d’un séminariste émancipé, mais rien qui annonce les grandes émotions, les troubles profonds, les orages de la vie. Dans la seconde période, dont il ne nous reste absolument rien, Racine paraît avoir été surtout entraîné par les sens et par le plaisir, et, s’il y a eu des tempêtes, on ne voit pas que l’âme et le cœur y aient été très intéressés. Enfin dans la troisième période c’est le devoir et la piété qui dominent presque exclusivement. Une noble amitié, un amour paternel plein de sollicitude, une fidélité conjugale irréprochable, une piété tendre et soumise, nous montrent alors dans Racine un parfait honnête homme ; mais d’imagination et de poésie pas un mot, et cependant cette imagination se retrouvera brillante et sublime le jour où il faudra écrire Esther et Athalie.

Quelle cause a donc ainsi limité, refréné l’imagination de Racine dans la vie réelle ? C’est la même que celle qui lui a fait quitter le théâtre dans toute la maturité de son génie : c’est la dévotion. Port-Royal, voilà le vrai coupable. Port-Royal a élevé Racine : c’est son honneur ; mais il l’a éteint trop tôt et trop émondé : c’est là son crime. On a cherché à expliquer par bien des raisons l’abandon prématuré que Racine a fait du théâtre. Ce serait, suivant les uns, le découragement et même « le désespoir » (l’expression est de Valincour) où le plongèrent les intrigues et les manœuvres qui accompagnèrent l’apparition de la tragédie de Phèdre. Suivant d’autres, ce serait la charge d’historiographe que Louis XIV lui avait donnée, ainsi qu’à Boileau, qui lui aurait retranché tout son temps, et lui aurait fait sacrifier le théâtre pour la cour. Mme de La Fayette, dans ses Mémoires[7], s’est faite l’écho de ces bruits de salon. Ces causes ont pu être pour quelque chose dans la détermination de Racine ; mais la cause véritable, décisive, qui a tout entraîné, c’est sa conversion. Il a été saisi du même scrupule, du même remords qui à cette époque ramenait à Dieu un si grand nombre de ses contemporains. C’est la conversion de Pascal, de Rancé, de La Vallière, de la princesse palatine, du jeune Sévigné, de tant d’autres livrés pendant un temps à tous les plaisirs, à toutes les passions du monde, puis s’humiliant, s’abaissant devant Dieu dans la seconde période de leur vie. La piété de Racine alla si loin dans ce moment de crise qu’il fut sur le point de se faire chartreux. On ne sait rien ou presque rien des circonstances qui ont amené une révolution morale si soudaine : ce qui est certain, c’est qu’elle fut profonde et durable, au point même d’exciter les plus vifs regrets de la postérité. Non-seulement il coupa les ailes à son génie, encore si jeune et si riche, mais on nous affirme qu’il brûla avant sa mort une tragédie d’Alceste, dont plusieurs de ses amis assuraient, suivant Longepierre, avoir entendu quelques morceaux admirables[8]. Il est permis de dire, avec M. P. Mesnard, « qu’aucune piété ne commandait une immolation si dure. » Ajoutons cependant que, si la piété de Racine nous a ravi des chefs-d’œuvre, elle en a aussi suscité. Peut-être quelques tragédies profanes de plus, où son génie se serait imité lui-même et eût fini par s’affaiblir, sont-elles plus que compensées par cette merveille d’Athalie où l’imagination s’est déployée avec d’autant plus de richesse qu’elle s’était pendant plusieurs années reposée et rafraîchie.

De toutes les faiblesses du cœur humain, après sa conversion, Racine n’en garda qu’une seule : celle de la cour. Il aimait Louis XIV ; il aimait la grandeur ; il aimait Versailles, et il ne dédaignait pas d’y jouer son rôle. Un étranger, Spanheim, a même peint d’une manière des plus dénigrantes et probablement des plus injustes ses prétentions au rôle de courtisan en même temps que ses prétentions à l’indépendance : « Il complimente avec la foule ; il blâme et crie dans le tête-à-tête. » En revanche, les témoignages de Saint-Simon et de Dangeau lui sont très favorables. « Rien du poète dans son commerce, dit le premier ; tout de l’honnête homme et de l’homme modeste, » et le second : « Je n’ai jamais connu personne qui eût autant d’esprit que celui-là. » Racine à la vérité poussa assez loin son rôle de courtisan, puisqu’on le voit, lui qui par dévotion venait de se refuser à faire pour le théâtre des tragédies telles que Phèdre, consentir, sur la demande du roi et de Mme de Montespan, à commencer un opéra sur la chute de Phaéton. Ainsi celui à qui sa conscience interdisait d’être l’émule de Sophocle et d’Euripide voulait bien, pour plaire à la cour, se faire l’émule de Quinault. Ces traits nous indiquent dans Racine, malgré la beauté de son âme, une certaine mollesse et faiblesse de caractère. C’est cette mollesse qui, dans son adolescence, en aurait fait un homme d’église sans trop de résistance, dans sa jeunesse le mettait aux pieds d’une courtisane, et dans son âge mûr l’enchaînait à la cour. Il est vraisemblable que Racine a éprouvé cette sorte d’ivresse des gens de lettres qui, nés dans une condition moyenne et bourgeoise, sont portés par leurs talens dans les premiers rangs de la société. Cette séduction qu’aujourd’hui encore les salons exercent sur les écrivains, combien plus puissante et plus entraînante devait-elle être à la cour, à Versailles, en présence du grand roi ! Être traité familièrement avec une noble bonne grâce par celui que l’Europe entière redoutait, quel enchantement ! quel prestige ! Si l’imagination a eu sa part dans la vie de Racine, ce fut de ce côté qu’elle se tourna. Boileau, plus mâle et plus fier, fut moins accessible : il ne négligeait pas la cour ; mais il ne s’y abandonnait pas. Racine au contraire n’avait conservé de mondain que l’amour de la cour et de la faveur. Un tel goût est un piège. Bossuet a peint en termes magnifiques ces tromperies de la cour et du monde[9]. Racine en fit l’épreuve. On ne sait pas bien les circonstances qui amenèrent sa disgrâce. Tomba-t-il comme Vauban, comme Fénelon, pour avoir fait entendre des plaintes en faveur du pauvre peuple ? Est-ce tout simplement le soupçon de jansénisme qui depuis longtemps pesait sur lui, en raison de ses relations et de ses amitiés, qui finit par le perdre ? On ne le sait pas encore ; on ne le saura probablement jamais : ce dont on ne peut douter, c’est de la disgrâce, c’est du profond chagrin de Racine, qui, venant s’ajouter aux infirmités d’une constitution altérée, avança, d’après les témoignages les plus certains, l’heure de sa mort. Cette mort inspira à Louis XIV quelques mots « qu’il serait injuste d’appeler durs, dit M. Mesnard, mais où se remarque une singulière sérénité. » Le maître dont la défaveur avait blessé l’âme du pauvre poète avait trop à faire pour être troublé de sa mort.

En résumant ce que nous savons sur le caractère et la vie de Racine, on voit que, si cette vie n’est pas exactement celle qu’on eût imaginée, cependant il y a quelque chose de commun entre l’homme et le poète : c’est une extrême sensibilité. C’est cette sensibilité qu’il apporte dans l’amour, dans la dévotion, dans l’ambition non du pouvoir, mais de la faveur. C’est cette sensibilité exquise, jointe à un esprit d’analyse supérieur, qui en a fait le premier peintre des passions parmi nos poètes, et qui va nous permettre, en l’étudiant à ce point de vue, de l’attirer à nous et de lui faire une place parmi les philosophes de son temps.


II

Il ne nous appartient pas en effet de nous avancer ou plutôt de nous égarer sur le terrain purement littéraire. C’est aux chefs de la critique, aux maîtres du goût qu’il convient de faire valoir les beautés de Racine, et d’entretenir parmi nous le culte de son inimitable génie. Nous nous contenterons de le considérer par l’endroit qui nous touche de plus près, en lui demandant non des leçons de goût, mais des leçons sur l’âme humaine, en lui empruntant des lumières pour enrichir le domaine de la philosophie.

On a souvent dit que la science psychologique est nécessairement incomplète lorsqu’elle se borne à l’observation purement interne. Chacun ne peut voir en soi-même que ce qu’il y a, et aucun philosophe n’est à lui seul le type complet de l’humanité. De là la nécessité d’ajouter à l’observation interne l’observation externe, de compléter et d’enrichir la théorie de l’homme par l’observation des hommes. De là chez tous les psychologues de nombreux renseignemens empruntés aux historiens, aux moralistes, aux poètes. Aristote, plus d’une fois dans sa Rhétorique ou sa Morale, emprunte aux tragiques grecs quelques expressions vives et profondes pour désigner fortement telle ou telle affection de l’âme. Les Écossais se sont aussi souvent servis des témoignages des poètes. Cependant, quoiqu’on ait souvent recommandé cette méthode, on ne paraît pas en avoir tiré jusqu’ici tout le parti possible. Ce sont des allusions, des citations, quelques souvenirs heureux jetés çà et là plutôt qu’une analyse exacte des poètes faite au point de vue psychologique. Il y aurait là une méthode qui mériterait peut-être d’être tentée, et Racine est de tous les poètes celui qui s’y prêterait le mieux.

Tout a été dit par les grands critiques sur la psychologie de Racine entendue au sens littéraire. Tous ont signalé dans Racine la beauté et la vérité des caractères, la profondeur des sentimens, l’étonnant pathétique des situations. Il n’y a rien à ajouter à ce qu’ont écrit La Harpe, Geoffroy, Sainte-Beuve, Nisard, Saint-Marc Girardin ; nous n’oserions nous engager à leur suite dans des études si délicates, qui demandent un tact et un goût si exercés. Non ; nous ne parlons ici que de la psychologie savante et abstraite, de celle qui, laissant de côté les situations particulières, ne recherche que des lois générales, et traite de l’âme humaine, selon l’expression de Spinoza, comme s’il s’agissait de triangles et de cercles. C’est à ce point de vue sévère et tout scientifique que nous nous demandons si les tragédies de Racine n’auraient pas quelque chose à nous apprendre.

Il faut d’abord circonscrire le champ de nos recherches. Tout le monde sait que l’âme humaine possède deux sortes de facultés : d’une part les facultés cognitives, de l’autre les facultés affectives et actives, — l’entendement et la volonté. Il n’est pas vraisemblable que dans les poètes, et surtout dans les tragiques, on trouve des renseignemens bien intéressans sur les lois de l’entendement. Pour l’étude de ces lois, ce ne sont plus les poètes, ce sont les savans qu’il faut consulter. Ceux-ci nous montreront les facultés cognitives dans leurs applications, ceux-là les facultés actives et morales. C’est le cœur, la passion, la volonté, qu’il faut étudier de près dans nos poètes tragiques.

Il semble au premier abord que la passion soit le monde du désordre et du chaos, et que ce qui la caractérise, ce soit l’absence de lois. Au contraire, les passions sont précisément les phénomènes de l’âme qui par leur ressemblance avec les phénomènes naturels sont malgré leur mobilité, leur diversité infinie, les plus faciles à réduire à des lois générales. C’est en tant que chose passionnée que l’âme est une partie de la nature, au lieu de s’y montrer reine et maîtresse. Leibniz a dit que l’âme humaine est « un automate spirituel. » Il entendait par là que les phénomènes de l’âme sont soumis à un déterminisme aussi rigoureux, quoique tout interne, que les phénomènes du corps. Tout est lié, tout est réglé, au dedans comme au dehors. Si l’on fait abstraction du libre arbitre, cette théorie est frappante de vérité, et dans Racine en particulier, où le rôle du libre arbitre est assez effacé, on en trouve une remarquable confirmation. Non-seulement on a assimilé le déterminisme interne des passions à celui des phénomènes externes, mais on a cru constater des analogies plus frappantes encore et d’une nature plus spéciale entre les lois de ce déterminisme et les lois du mouvement dans la nature. En un mot, la psychologie des passions a été considérée comme une partie de la mécanique. A ce point de vue, aucun poète peut-être, pas même Shakspeare, ne nous offre une vérification plus instructive et plus saisissante que Racine. Ce qui le caractérise en effet entre tous les grands poètes, c’est d’avoir connu mieux qu’aucun autre ce que l’on peut appeler la mécanique des passions. C’est la connaissance profonde de cette mécanique passionnelle qui est la source de sa science théâtrale. Il n’est pas de poète plus savant, plus réfléchi, plus profondément calculateur. On pourrait presque dire que chez Racine la profondeur psychologique a nui au génie dramatique, que, pour atteindre dans tous ses replis et suivre dans toutes ses ondulations le mouvement de la passion, il a été quelquefois entraîné, comme dans Phèdre, à sacrifier tous les personnages à un seul. Souvent ses héros ou ses héroïnes semblent pécher par excès de psychologie : ils s’analysent un peu trop eux-mêmes et entrent dans trop de détails sur l’intérieur de leur âme ; mais gardons-nous de critiquer ce qui a inspiré tant de beautés et ce qui nous fournit aujourd’hui le sujet de notre étude. La mécanique des passions peut être envisagée à deux points de vue : ou bien l’on peut étudier l’action et la réaction réciproques des passions dans des personnages distincts, ou bien l’action des passions dans un seul et même personnage. Action externe ou développement interne de la passion, tels sont les deux cas dont nous chercherons dans Racine les lois et les applications.

L’influence réciproque des hommes les uns sur les autres, en vertu des lois seules de la passion et de ce que nous avons appelé l’automatisme de l’âme, peut se ramener à deux lois que nous appellerons l’une la loi des contre-coups ou des réactions, l’autre la loi de suggestion. Nous trouvons un exemple de la première dans Andromaque, de la seconde dans Briiannicus.

Dans une de ses conférences, M. E. Legouvé a exposé l’opinion de Scribe sur Andromaque. Le plus grand de nos mécaniciens dramatiques jugeant le plus tendre, le plus pathétique, le plus profond de nos poètes, quoi de plus piquant ! Qu’admirait donc Scribe dans Andromaque ? Ce que tout le monde y admire d’abord, bien entendu, mais encore quelque chose de plus. Ce qui frappait surtout Scribe, c’était la savante facture de la pièce, l’entente de la scène, l’art de la construction théâtrale. Il y admirait son propre génie, cet art élégant et profond de combinaison et d’agencement où il était lui-même passé maître. En un mot, tandis que le profane est tout entier aux merveilles de la passion d’Hermione et de la tendresse d’Andromaque, Scribe, comme derrière la scène, admirait le mécanisme de l’action. Et en effet rien de plus savant que la composition d’Andromaque. Mais où ce savant mécanisme théâtral a-t-il pris sa source ? Dans le mécanisme même de la passion. S’il y a un drame où l’homme apparaisse comme un automate spirituel, c’est dans ce premier chef-d’œuvre de Racine. Excepté dans le personnage d’Andromaque, le libre arbitre n’y joue aucun rôle. Tous les personnages sont la proie non pas du destin, comme chez les Grecs, mais des passions, et non-seulement de leurs propres passions, mais des passions d’autrui. Aucun ne se possède : tous sont entraînés et ballottés. On peut dire d’eux ce que Malebranche disait si énergiquement de l’homme : « Il n’agit pas, il est agi. »

Voyez en effet : quel est le sujet et le nœud de la tragédie ? Quatre personnages remplissent le drame : Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque. Oreste aime Hermione, qui ne l’aime pas ; Hermione aime Pyrrhus, qui ne l’aime pas ; Pyrrhus aime Andromaque, qui ne l’aime pas. Ainsi trois groupes de termes opposés qui se repoussent et s’attirent à la fois ; Oreste et Hermione, Hermione et Pyrrhus, Pyrrhus et Andromaque. On pourrait presque donner à ce quadrille la forme d’une proportion arithmétique, et dire : Hermione et Pyrrhus sont les deux moyens dont Oreste et Andromaque sont les deux extrêmes ; Oreste est à Hermione ce que Pyrrhus est à Andromaque. Quel est maintenant le jeu du drame ? Il est tout entier dans le va-et-vient de ces deux moyens termes, tantôt se rapprochant, tantôt s’éloignant des deux extrêmes. Tantôt en effet Pyrrhus désespéré se détourne d’Andromaque et revient à Hermione, qui alors se hâte d’abandonner Oreste, et ainsi les deux extrêmes restent seuls, Andromaque avec joie, Oreste avec fureur ; tantôt au contraire l’espoir ramène Pyrrhus vers Andromaque, et Hermione à son tour, désespérée et ulcérée, se retourne vers Oreste pleine de dépit et de rancune d’abord, puis de rage et d’indignation. Ainsi cette savante construction qu’admirait Scribe a tout entière son origine dans l’âme. Aucune invention externe, aucune combinaison matérielle, aucune surprise, tout dans l’âme, rien que dans l’âme : c’est une merveille de l’art dramatique.

Ce qui nous intéresse ici particulièrement, c’est ce que nous avons appelé la loi des contre-coups, loi par laquelle une émotion née dans l’âme d’un personnage se communique, ou en provoque d’autres par contre-coup dans l’âme des autres[10]. D’où part le mouvement ? où est le ressort principal ? Là encore il faut admirer le génie du poète et la science du géomètre psychologue.

On a souvent comparé l’âme à une balance, et les motifs aux poids qui la font incliner. Rien ne rappelle mieux cette comparaison que ce qui se passe dans l’âme d’Andromaque. Deux sentimens égaux en vivacité et en pureté, mais l’un à l’autre contraires, se partagent cette âme exquise aussi noble que tendre : le souvenir de son époux et l’amour de son fils. Amour conjugal, amour paternel, tels sont les deux poids de la balance ; ils montent et descendent tour à tour, car, si Andromaque veut sauver son fils, il faut qu’elle épouse Pyrrhus son vainqueur, qu’elle oublie Hector ; si elle veut rester fidèle à Hector, il faut qu’elle sacrifie Astyanax. Quelle lutte ! combien elle est tragique et neuve ! Ce n’est pas la lutte de la passion avec elle-même, ni de la passion avec le devoir, c’est la lutte de deux sentimens aussi légitimes l’un que l’autre, c’est la lutte de deux devoirs. C’est dans cette lutte, dans ce jeu interne, qu’est le ressort de tout le drame. Hector l’emporte-t-il, Andromaque repousse Pyrrhus ; Pyrrhus revient à Hermione, qui repousse Oreste. Astyanax au contraire est-il vainqueur, Pyrrhus revient à Andromaque et repousse Hermione, qui retourne à Oreste. Enfin se termine cette lutte intérieure ; après avoir cédé alternativement à l’une ou à l’autre de ces deux affections, sa volonté devient maîtresse : la liberté morale apparaît. La noble reine trouve un moyen de concilier ses deux devoirs : on sait que cette résolution suprême amène un dénoûment tout autre que celui qu’elle avait rêvé.

On voit que dans ce drame aucun personnage, Andromaque exceptée, n’est son propre maître. Rien ne se passe dans leur cœur qui naisse spontanément de ce cœur lui-même : c’est toujours dans l’âme d’un autre qu’est le ressort qui les fait mouvoir. Tout part d’Andromaque, et elle-même, jusqu’à sa suprême résolution, est à peine sa propre maîtresse.

La tragédie d’Andromaque nous révèle donc l’une des lois les plus remarquables de l’histoire des passions. Cette loi consiste en ce qu’aucune passion ne peut s’élever dans une âme sans éveiller dans une autre âme une passion correspondante : l’action est, comme on dit, égale à la réaction. Le jeu harmonique des sentimens humains veut qu’aucun homme ne soit un instrument isolé. Tout ce qui résonne dans une âme retentit dans toutes les autres. Chaque âme est le miroir du genre humain. Ainsi qu’aucun mouvement du corps ne se perd et va de proche en proche se reproduire et se répercuter dans la suite de tous les mouvemens de l’univers, ainsi une émotion passe d’une âme dans une âme et s’y transforme en une émotion nouvelle. Ordinairement ces phénomènes sont peu remarqués, parce qu’ils sont infiniment petits ; mais une situation tragique est comme une expérience qui présente en raccourci, et sous une forme éclatante, un fait ordinairement insensible et inaperçu.

Étudions d’un peu plus près et avec quelque détail le développement de cette loi dans la tragédie de Racine. Oreste, comme on le sait, vient à la cour de Pyrrhus, envoyé par les Grecs pour réclamer le fils d’Hector, Astyanax. Le premier sentiment qu’éveille cette demande dans l’âme de Pyrrhus est un sentiment de générosité :

L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé ;


mais cette générosité ne doit-elle pas avoir son prix ? Pyrrhus ne se fait pas tout d’abord une arme de l’otage qu’il a entre les mains. Il croit, il veut être désintéressé ; déjà cependant il ne peut résister à la tentation de se faire valoir auprès de sa captive et de vendre ses bienfaits :

Je vous offre mon bras : puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ? Andromaque se refuse, on le devine, à se laisser fléchir ; mais que d’adresse, de dignité, de sensibilité dans cette résistance ! que d’efforts pour ne pas révolter un vainqueur et un maître, pour toucher son honneur et sa pitié sans éveiller sa passion et pour éluder le mot qu’on lui demande ! C’est ce mot pourtant que Pyrrhus attend ; comme il ne vient pas, le farouche vainqueur se retrouve bientôt : le maître parle et menace :
Et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
— Hélas ! il mourra donc !


Ainsi l’amour conjugal l’emporte d’abord dans l’âme d’Andromaque. L’amour de Pyrrhus est repoussé, et celui-ci, après un mouvement de générosité éphémère, s’irrite et semble tout prêt à abandonner Andromaque pour Hermione. Première fluctuation.

En même temps, une scène tout à fait semblable pour le mouvement psychologique se passe entre Oreste et Hermione. Comme Pyrrhus s’est cru sur le point de tout obtenir en annonçant à Andromaque qu’il sauverait son fils, ainsi Oreste se croit sûr d’entraîner Hermione en lui apprenant que Pyrrhus a pris le parti d’Andromaque, et, de même que celle-ci essaie de fléchir Pyrrhus sans laisser échapper un mot qui puisse l’engager, de même Hermione essaie de ménager et de séduire Oreste sans lui donner un mot d’espoir : sans doute, n’ayant rien à obtenir de lui, elle n’est pas obligée, comme Andromaque de son côté, à le supplier sans le satisfaire ; mais elle a sa dignité à sauver, elle ne doit pas paraître aimer un infidèle et un ingrat ; elle fait même parade de sa haine. Déjà la colère et l’indignation lui inspirent les menaces les plus terribles. On sent quel feu dévore son âme : cependant tout n’est pas perdu ; l’espoir se mêle encore à l’amour offensé.

Qui vous l’a dit, seigneur, qu’il me méprise !


Enfin cette âme bouleversée redevient un instant maîtresse d’elle-même, et son dernier mot est digne d’une princesse. Elle veut que ce soit Pyrrhus qui manque à sa parole, que ce soit lui qui la renvoie, et non elle qui le quitte.

Adieu : s’il y consent, je suis prête à vous suivre.

Supposons que les choses ne fussent pas allées plus loin, et que dès le premier moment Andromaque se fût résignée à épouser Pyrrhus pour sauver son fils, que Pyrrhus eût consenti à renvoyer Hermione, tout porte à croire que la passion de celle-ci ne se fût pas portée aux terribles excès qui amènent le dénoûment. Quoique troublée et violemment aigrie, elle est encore jusqu’à un certain point en possession d’elle-même. Depuis longtemps, elle est habituée aux mépris de Pyrrhus : ce serait un dernier coup qui viendrait dénouer une situation humiliante. Le sentiment de sa dignité ne l’a pas encore abandonnée. Elle mettrait sa fierté à ne rien ressentir. Racine même semble avoir voulu lui prêter dans ses rapports avec Oreste une nuance de coquetterie qui indiquerait qu’une passion aussi violente aurait bien pu ne pas être de longue durée ; mais on sait comment la pièce se renoue et comment, sous le coup d’un nouvel aliment, cette tempête de passion va secouer de fond en comble cette âme tumultueuse.

Pendant qu’Oreste croit devoir assurer Hermione de l’abandon de Pyrrhus, la situation au contraire s’est dessinée dans un autre sens. La froideur d’Andromaque à ramené le roi d’Épire à la prudence politique. Rompre avec la Grèce, offenser Ménélas, et tout cela pour une ingrate ! C’était trop. Il se décide à rendre Astyanax et à tenir sa parole ; c’est lui-même qui l’annonce à Oreste.

D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
Je l’épouse.

Ce changement amène un nouveau contre-coup dans l’âme d’Hermione et d’Oreste. La joie de l’une fait le désespoir de l’autre, comme tout à l’heure au contraire c’était le désespoir d’Hermione qui donnait au triste Oreste une ombre de joie. Et quel égoïsme d’amour dans Hermione ! Qu’elle s’inquiète peu de rendre Oreste témoin de son bonheur !

Qui l’eût cru que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?


Que d’illusions demi-volontaires !

Et, s’il m’épouse, il m’aime.


Que de charmes reprend à ses yeux l’amant repenti !

Intrépide, et partout suivi de la victoire,
Charmant, fidèle…

Une telle joie dans une âme sèche et dure sera facilement une joie cruelle, implacable et même impolitique. Les passions, obéissant en effet aux lois fatales de la mécanique au lieu d’obéir à la raison, deviennent les instrumens de leur propre supplice. Andromaque en pleurs vient se jeter aux genoux de sa rivale triomphante pour la supplier de protéger son fils. Que devait faire Hermione, si elle avait eu une ombre de sagesse ? Tout promettre, se faire sa protectrice, et par-dessus tout l’éloigner de Pyrrhus, et les empêcher de se réunir, même un instant. Au contraire, l’orgueil de l’amour triomphant, la haine d’une rivale, la joie de la voir humiliée, tout lui ferme les yeux, et elle laisse échapper ce mot fatal :

S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?


Par cet emportement déréglé, elle renvoie elle-même Andromaque aux pieds de Pyrrhus ; elle rallume de celui-ci les feux mal éteints ; elle travaille à sa ruine, et elle relève le drame, une seconde fois prêt à se dénouer. Ici encore c’est la psychologie qui est la source de la science théâtrale.

Andromaque a vu Pyrrhus : elle a pleuré, elle a supplié, et sans rien promettre elle a vaincu ; mais elle sent bien que cette victoire c’est la défaite. Maintenant Astyanax ne peut être sauvé que par une rupture avec la Grèce. Peut-elle engager Pyrrhus dans une telle entreprise et se croire libre encore ? Il faut donc céder ; mais elle n’en a pas le courage. Elle espère enfin trouver auprès du tombeau d’Hector une inspiration qui la sauve : elle la trouve en effet. On sait par quelle combinaison elle croit pouvoir concilier sa conscience et son amour maternel : c’est d’épouser Pyrrhus et de se tuer sur l’autel, se fiant à sa parole pour le salut de son fils. Cette résolution est-elle aussi sage qu’elle le croit ? A-t-elle bien calculé en supposant que, trompé par sa mort et n’étant plus captivé par ses charmes, Pyrrhus pourra et voudra encore sauver Astyanax du courroux des Grecs ? N’est-ce pas ici la mère qui s’immole à l’époux et qui livre au hasard, c’est-à-dire à la parole d’un roi barbare, dont elle a tant de fois flétri les crimes, le salut de son fils ? Telles sont les objections de la froide raison ; mais les sentimens les plus nobles ont aussi leurs illusions. Heureuse d’avoir trouvé un biais qui satisfasse à la fois son cœur de mère et son cœur d’épouse, elle cède enfin ; elle consent à donner sa main. Qui sait ? Une fois le sacrifice fait, peut-être l’amour d’Astyanax eût-il arrêté le poignard de la fidèle épouse ; peut-être l’intention qu’elle avait eue de se donner la mort lui eût-elle paru suffisante pour apaiser les mânes de l’époux involontairement trahi ; mais une autre catastrophe vient empêcher celle qu’elle a méditée et mettre d’accord son devoir et son cœur.

Le consentement d’Andromaque lui ramène Pyrrhus. Il lui offre sa main comme tout à l’heure à Hermione. Cette fluctuation, il faut l’avouer, n’est pas très conforme à la dignité tragique. Hermione le lui fait sentir plus tard :

Me quitter, me reprendre, et retourner encor
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector,
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi !

Racine, qui lui-même avait le caractère assez faible, se plaît à présenter ses jeunes amoureux dans des situations fausses : Bajazet entre Atalide et Roxane, Hippolyte entre Aricie et Phèdre, sont ballottés comme Pyrrhus. Il y a là un défaut grave au point de vue du théâtre ; mais rien de plus favorable pour peindre le jeu et la fluctuation des passions. Du reste, le retour de Pyrrhus à Andromaque est ici le dernier nœud de l’action ; elle va passer du drame à la tragédie : elle était sévère et émouvante, elle devient terrible. Hermione était une victime blessée et souffrante, cette dernière trahison en fait une furie. Quels cris !

Vengez-moi ; je crois tout…
Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle ! ..
Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ? ..
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain…
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
Allez : dans cet état, soyez sûr de mon cœur.

Le sort en est jeté. Nul de ces personnages ne s’appartient plus. Hermione est ivre de jalousie et de vengeance ; Oreste est ivre d’amour. L’un et l’autre sont prêts pour le crime ; une dernière péripétie vient suspendre un moment, pour le précipiter ensuite, le dénoûment. Pyrrhus paraît. Reviendrait-il encore une fois à son devoir ? Non ; c’est à un faux devoir de convenance, à une humiliante politesse que cette visite est due. Sa froideur, son embarras, son humilité, tout vient glacer dans le cœur d’Hermione ce reste de tendresse prêt à se réchauffer, si un mot l’eût réveillé ; mais au contraire cette nouvelle insulte évoque dans son âme toutes les furies. La rage et la dignité mêlées ensemble ne trouvent pour s’épancher que les expressions de la plus insultante ironie. Elle éclate enfin dans ce morceau mémorable qu’aucun homme de notre âge ne peut relire sans avoir dans l’oreille, dans les yeux et dans l’âme le son de voix, l’attitude, le visage de l’incomparable actrice qui ressuscita la tragédie il y a quarante ans, et pour laquelle il semble que Racine, deux siècles plus tôt, eût créé exprès le rôle d’Hermione.

Cette dernière entrevue a tout décidé. Le poignard, un instant suspendu, est abandonné à lui-même. Hermione, seule, errant dans le palais, lutte encore un dernier moment avec elle-même. Il est trop tard. Pendant ce temps, le drame s’accomplit. On sait la fin de cette terrible histoire. Pyrrhus meurt assassiné. L’obéissance d’Oreste conduit Hermione au suicide, et les imprécations d’Hermione conduisent Oreste à la folie. La passion d’Hermione tue Oreste, et la passion d’Oreste tue Hermione. L’un et l’autre sont les victimes des tristes oscillations de Pyrrhus, qui lui-même obéit ; comme un automate, au branle de l’espoir ou de la crainte, suivant ce qu’il se persuade des sentimens d’Andromaque. Seule, celle-ci se montre maîtresse d’elle-même ; seule elle conserve sa noblesse et sa dignité, parce qu’elle a devant elle la pensée du devoir, dont les trois autres personnages semblent ignorer l’existence. Elle représente la personnalité morale non sous la forme de l’héroïsme dur et insensible qu’affectionne quelquefois Corneille, mais sous la forme d’une vertu vraiment humaine qui a sa source dans le cœur. Les trois autres n’obéissent qu’aux lois de la passion, lois aussi inflexibles que celles de la chute des corps, lorsque la loi morale, qui est d’un autre ordre, n’intervient pas. On a vu avec quelle science Racine en a calculé et décrit les effets.


III

Il est une loi bien connue des philosophes, et qui a pris une importance de plus en plus grande dans la science psychologique depuis que Hobbes, Locke, D. Hume, D. Stewart, en ont étudié et fait connaître les conditions : c’est la loi de l’association des idées. On sait que, d’après cette loi, nos idées, nos sensations, nos émotions même, ont une sorte de tendance ou d’affinité à se lier les unes aux autres indépendamment de notre volonté, et à se réveiller mutuellement par une sorte d’influence toute mécanique. Lorsque l’esprit s’abandonne lui-même sans faire aucun effort pour diriger le cours de ses pensées, ce cours ne s’arrêtera pas pour cela : elles sortiront des abîmes où elles étaient cachées dans un ordre dont nous ne savons pas le secret, mais dont la principale condition paraît être que celles qui ont été déjà réunies tendent à se reproduire ensemble : tendance d’autant plus forte que la réunion a été plus fréquente ou la première impression plus vive.

Cette loi, si importante en psychologie spéculative, est encore d’une conséquence extrême dans les affaires humaines et dans le gouvernement des hommes, car ce ne sont pas seulement les idées qui s’associent de cette manière : ce sont les passions, les sentimens et les volitions. Telle idée évoquée fera naître tel désir, telle espérance déterminera tel mouvement de volonté, et réciproquement, en éveillant tel sentiment, on provoquera telle idée. Lorsque l’expérience nous a fait connaître ces sortes de liaisons, il devient facile d’en profiter pour agir sur nos semblables, et c’est ce que l’on appelle la connaissance des hommes. Cette connaissance est ou générale ou personnelle. Il y a certaines conditions communes à tous les hommes qui permettent d’agir sur tous à peu près de la même manière ; il y a en outre une connaissance spéciale des caractères, des âges, des sexes, des individus, des situations, qui fait que l’on agit diversement selon les circonstances. Cet art, qui ressemble si bien à celui de la médecine, et dont on peut user, comme de celui-ci, pour le bien et pour le mal, réussit à manier les âmes en quelque sorte à leur insu et sans qu’elles aient conscience de l’empire exercé sur elles. Tel est l’art de l’escamoteur qui vous fait choisir la carte qu’il a désignée d’avance. Un prestidigitateur remarquable avait inventé, il y a quelques années, des tours qu’il appelait psychologiques et qui consistaient à deviner la pensée du spectateur, précisément parce qu’il avait trouvé le moyen de la lui suggérer infailliblement. On prétend que les femmes sont très habiles dans cette sorte d’art et qu’elles savent faire vouloir à leurs maris ce qu’elles désirent elles-mêmes : c’est ainsi qu’elles concilient l’obéissance apparente qu’exige la loi avec l’amour du gouvernement, qu’elles possèdent au plus haut degré. Cette loi, que nous appelons loi de suggestion, est encore le principe de la rhétorique. C’est de là que viennent les principales règles de cet art, qui consistent à tourner les esprits du côté où ils doivent être plies pour entrer dans nos vues. Enfin l’art d’écrire lui-même est en grande partie fondé sur les mêmes principes.

La loi de suggestion, dérivée de la loi d’association, offrait trop de ressources à l’art du poète pour qu’on n’en trouve pas dans les auteurs tragiques ou comiques de nombreuses applications. Rien de plus intéressant pour un spectateur, rien de plus tentant pour un grand peintre des mœurs et des caractères que le tableau d’une âme faible et aveugle tournée par une volonté forte et savante vers un but fixé d’avance, et où elle croit aller d’elle-même et de son plein gré. C’est le cas de la célèbre girouette de Bayle, qui se croirait libre parce que le vent la tournerait du côté de son propre désir ou de ses passions.

L’art dramatique offre deux grands exemples de cette loi de suggestion ou d’insinuation. C’est, dans Shakspeare, la célèbre scène de Yago, et dans Racine, la scène de Narcisse et Néron. On a souvent comparé ces deux scènes, différentes à tant d’égards, mais dont le mouvement est tout à fait semblable, parce que les deux poètes, sans s’être connus, ont eu devant les yeux la même loi du cœur humain. Yago, dans Shakspeare, Narcisse, dans Britannicus, représentent ce qu’on appelle le traître en style de mélodrame[11] ; ils en sont l’un et l’autre les deux types immortels. Tous deux ont intérêt à pousser leur maître au crime ; mais l’un a contre lui le cœur de sa victime, l’amour d’Othello pour Desdémone, et il ne peut en triompher que par le mensonge ; l’autre trouve au contraire un complice, naturel dans le cœur de Néron. Il n’a qu’à écarter les faibles scrupules qui lui servent de barrière et à réveiller des passions endormies. Si ce n’est la vertu, du moins le respect humain et une sorte de lâcheté pour le mal, reste d’une longue habitude d’obéissance, défendent encore Néron contre le crime. Il faut donc user d’art et d’insinuation pour l’amener à vouloir ce qu’il désire, et à rompre les liens pesans qui malgré lui tiennent encore sa volonté enchaînée. Quelque noire que puisse être une âme, elle n’arrive jamais à voir le crime tel qu’il est ; elle ne veut pas à ses propres yeux être criminelle, il lui faut des prétextes, c’est-à-dire des mobiles qui, en plaisant à son imagination et en flattant ses intérêts, écartent une image qui toute nue lui ferait horreur. C’est pourquoi le conseiller qui veut éveiller la pensée du mal dans une âme combattue, évoquera les passions voisines, tournera autour du cœur qu’il veut corrompre, et, comme Socrate, par des interrogations habiles, faisait naître dans l’âme des autres les pensées qu’il avait lui-même, ainsi le conseiller perfide, par une suite de suggestions savantes, et comme par une sorte de maieutique morale[12], accouchera l’âme prête au crime et lui fera enfanter les résolutions qui d’abord lui répugnaient le plus.

Nous voyons en effet que Narcisse, qui a cru Britannicus condamné, apprenant que Burrhus a arraché à Néron la promesse de se réconcilier avec son frère, évite d’abord avec soin de combattre directement cette nouvelle résolution.

Oui, Narcisse, on nous réconcilie.
— Je me garderai bien de vous on détourner.


Mais il s’adresse à la défiance et à la crainte. Le crime était décidé, le poison préparé : croit-on que rien ne transpirera ? Britannicus ne manquera pas d’en être informé,

Et peut-être il fera ce que vous n’osez faire.


Voilà le premier coup porté ; mais Néron est prêt à le recevoir : il l’attend, il ne cédera pas. La voix de Burrhus est encore dans son oreille.

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.


Second assaut : appel à l’amour, à la jalousie.

Et l’hymen de Junie en est-il le lien ?


Néron ne faiblit pas encore ; mais il ne répond plus aussi directement à l’insinuation. Narcisse voit alors qu’un troisième coup est nécessaire. Il sait où il faut frapper « le monstre naissant ; » c’est dans son orgueil, dans ses rancunes d’enfant opprimé par une mère impérieuse, et aussi dans une légitime jalousie de son autorité.

Agrippine, seigneur, se l’était bien promis.


Ici la brèche est faite ; ce cœur, que la haine de Britannicus, la crainte de sa vengeance, l’amour de Junie, n’avaient pas entamé, le nom seul d’Agrippine suffit pour le vaincre. Narcisse sait que, depuis de longues années, Néron ronge le frein qu’il n’ose pas secouer. Agrippine l’a fatigué du poids de son orgueil. A ce seul nom, Néron fléchit : ses résolutions l’abandonnent ; Burrhus a tort et Narcisse l’emporte.

Mais, Narcisse, dis-moi, que faut-il que je fasse ?


On le voit, il consulte, il interroge, il demande grâce, il ouvre son cœur, il avoue sa dernière faiblesse : le poids d’une bonne renommée, la crainte de l’opinion et le souvenir fatigant « de trois ans de vertu. »

Narcisse sent bien qu’il a vaincu ; mais il ne faut pas que la victoire lui échappe. Il cesse d’insinuer ; il attaque en face. Aux scrupules de Néron, il oppose la servitude innée des Romains, leur lâche adulation, leur insolence encouragée par sa bonté. — Néron, de son côté, se sentant vaincu, veut faire une dernière défense : il se couvre du nom et de l’autorité du vertueux ministre. « J’ai promis à Burrhus. » Ce n’est plus qu’une défense pour l’honneur ; il attend, il semble demander une réponse qui désarme ses derniers scrupules. Narcisse n’a pas de peine à le satisfaire ; c’est encore au désir d’indépendance, à l’impatience de la domination, à la vanité froissée qu’il s’adresse. Il lui montre Burrhus comme Sénèque, comme Agrippine, se disputant le gouvernement de sa volonté, et exerçant l’empire sous son nom ; il.lui montre par ce dernier coup leur puissance abaissée. « Vous seriez libre alors. » Dès lors Britannicus est condamné. Le futur tyran a rompu tous ses freins ; mais il n’ose pas s’avouer à lui-même tout haut cette terrible résolution ; il la dissimule sous une feinte incertitude.

Viens, Narcisse, allons voir ce que nous devons faire.


Pour résumer toute cette évolution psychologique, la scène que nous venons d’analyser nous montre le passage d’une résolution à une autre. Au début, Néron a renoncé à la mort de Britannicus ; à la fin, il l’a décidée ; mais ce n’est pas de lui-même qu’il passe du premier état de conscience au dernier : c’est par une suite d’instigations qui de proche en proche, en secouant son âme, font reparaître à la surface la pensée supprimée. Néron ne s’aperçoit pas qu’il est le jouet d’un autre. C’est par une suite d’associations d’idées que Narcisse finit par en venir où il a résolu. Le nom de Britannicus ne suffit pas d’abord, celui de Junie pas davantage, celui d’Agrippine est décisif ; mais il faut encore écarter celui de Burrhus. Par ces diverses étapes, Narcisse réussit enfin à toucher l’endroit sensible, et, comme le dirait Leibniz, toutes les petites velléités qui se combattaient jusque-là ont fini par se réunir et se fondre dans une volonté dernière et prévalente.

La loi de suggestion se comprendra mieux, si on la compare à une autre loi qui lui ressemble, mais qui s’en distingue, la loi de persuasion. Celle-ci s’adresse à la partie intelligente et rationnelle de l’âme, celle-là à la partie machinale. La persuasion nous présente la chose elle-même, et nous apprend à la choisir pour elle-même, soit parce qu’elle est vraie, soit parce qu’elle est belle, soit parce qu’elle est bonne. La suggestion a pour caractère au contraire d’écarter l’idée même de l’objet pour n’en présenter que les accessoires et les circonstances sensibles qui nous y mènent à notre insu. Ces deux états de conscience sont parfaitement opposés l’un à l’autre dans les deux scènes de Britannicus, qui se succèdent : celle de Burrhus et celle de Narcisse. L’un et l’autre en effet essaient de persuader Néron, mais l’un d’une manière directe, l’autre d’une manière indirecte, l’un s’adressant à la raison et au cœur, l’autre à l’imagination et aux passions, l’un montrant hardiment le but, à savoir le bien, l’autre dissimulant au contraire ce but, à savoir le mal. Le premier n’a rien à craindre, et il peut dire tout haut : Sois honnête homme ; mais le plus coupable des hommes n’a jamais dit à un autre et ne s’est jamais dit à lui-même : Sois criminel. Il lui faut donc pour arriver là employer des chemins détournés.

Le bien lui-même, dans une âme faible, est obligé quelquefois de recourir à la loi de suggestion plutôt qu’à celle de la persuasion, c’est-à-dire d’employer les moyens indirects au lieu des moyens directs. On dit que la méthode des jésuites consiste principalement dans cet art d’enseigner le bien comme s’il était le plaisir, et d’insinuer ce qui devrait être imposé. Une telle méthode ne doit pas être condamnée systématiquement. Les plus grands moralistes, qui ont connu les faiblesses humaines, ont conseillé d’envelopper la passion par des circonvallations habiles au lieu de la combattre par un assaut direct. La foi elle-même, qui semble avant tout une affaire d’âme et de cœur, s’est quelquefois appuyée sur des moyens extérieurs. Pascal, dans son mépris pour l’homme, conseillait de faire entrer la foi dans l’âme par des habitudes purement machinales, imitant en cela les jésuites, qu’il avait en horreur. C’est que les actes extérieurs réveillent involontairement en nous les sentimens dont ils sont les signes. Feignez la colère, nous disent les physiognomonistes, et vous éprouverez involontairement un sentiment de colère ; de même faites comme si vous croyiez, et la foi viendra d’elle-même : ainsi l’hypocrisie sera le chemin de la dévotion.

On voit de quelle conséquence est pour le gouvernement des âmes et la direction des esprits la loi de suggestion. C’est par là que les âmes fortes commandent aux âmes faibles : c’est par là aussi que les complaisans, par une sympathie mal entendue, flattent les maladies des passions : autre exemple admirable que Racine nous offre du même phénomène psychologique. Œnone, dans Phèdre, pousse la reine au crime, non comme Narcisse, pour s’assurer l’influence et le pouvoir sur un maître perverti, mais par l’affection aveuglée d’une nourrice qui veut le bonheur de sa maîtresse à tout prix. On sait par quelles insinuations criminelles elle essaie de sauver Phèdre aux dépens d’Hippolyte, et comment, lorsque celle-ci, accablée de remords, ne pense plus qu’à mourir, elle veut encore la justifier à ses propres yeux par l’exemple des dieux eux-mêmes qui, dit-elle,

Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.


Mais ici un phénomène nouveau se produit : pour avoir outré la mesure, la suggestion produit un effet contraire à l’effet cherché. L’excitation a dépassé d’un degré la susceptibilité du patient, et détermine une réaction soudaine ; une explosion terrible éclate. De là cette apostrophe célèbre, sans égale au théâtre : va-t’en, monstre exécrable ! La conclusion est ici l’inverse de celle de Britannicus. Néron cède ; Phèdre se révolte. L’un ne demande qu’à être entraîné au crime ; l’autre s’y laisse aller, mais avec remords, et fait retomber sa colère sur une complice trop dévouée. C’est de part et d’autre la même loi : c’est toujours un conseiller qui plaide pour le vice ; mais l’un, maître de lui-même, ne fait pas une faute, et suit jusqu’au bout une tactique irréprochable ; l’autre, entraînée par une fausse bonté, oublie qu’elle parle à une âme humiliée et désespérée, pleine de remords, et en voulant caresser sa faiblesse elle ne fait que déchaîner les furies de ses remords impuissans.


IV

On vient de voir les principales lois qui régissent les passions dans les rapports des hommes entre eux : voyons celles de la passion dans une seule et même âme. Il sera possible d’être plus court sur ce second point, beaucoup de détails étant déjà indiqués dans ce qui précède. Nous trouvons encore ici deux lois principales : l’une que nous appellerons loi de fluctuation ou du flux et du reflux, l’autre loi de transformation. La première consiste dans l’oscillation presque machinale d’une passion à l’autre ou d’une extrémité à l’autre de la même passion, la seconde dans une évolution qui prend toutes les formes, et qui, sous l’apparence de mille passions diverses, nous présente toujours la même.

Nous avons dit qu’on a quelquefois essayé de ramener les phénomènes de l’âme aux lois de la mécanique. Le psychologue allemand Herbart a surtout développé cette pensée : suivant lui, les passions ou les idées (car pour lui tout est idée ou représentation) se comportent comme des forces ; elles se composent, elles s’opposent, elles se font équilibre, elles se limitent ou se suppriment réciproquement, et Herbart a cru même pouvoir soumettre au calcul les lois de ces actions et réactions diverses. Lorsqu’une idée domine dans l’âme, elle tient en échec les idées contraires : celles-ci sont « arrêtées, » c’est l’expression de Herbart ; elles restent « sur le seuil de la conscience, » prêtes à reparaître lorsque l’idée dominante aura dépensé toute sa force. Nous trouvons dans Racine un admirable exemple de ces « arrêts de conscience, » Hemmungen, comme les appelle Herbart : c’est le fameux qui te l’a dit ? d’Hermione, aussi sublime dans l’ordre des passions que le qu’il mourût ! dans l’ordre de l’héroïsme généreux. Sans aucun doute, la pensée d’avoir elle-même commandé le crime ne peut pas être absente de la conscience d’Hermione ; mais elle n’est que sur le seuil ; elle est arrêtée, tenue en échec, cachée dans les ténèbres par le délire de la passion qui, tout entière au désespoir, oublie la fureur de vengeance et de jalousie qui la possédait un instant auparavant.

Ces suppressions alternatives de mouvemens contraires, ce va-et-vient, ce flux et reflux, sont un des ressorts les plus habituels du théâtre de Racine, et aucun poète n’en a fait un aussi grand usage : cette oscillation est le trait caractéristique de ses héroïnes amoureuses et souvent même de ses héros. C’est dans les monologues surtout que nous voyons ses personnages aux prises avec eux-mêmes, et que les divers mobiles qui les agitent montent et descendent alternativement comme les poids d’une balance ou comme le pendule dans sa course : arrivé au terme de son oscillation, il revient sur lui-même et remonte d’où il est parti. De même, dans le combat des passions, c’est précisément au moment où l’âme semble prendre un parti pour l’une des deux alternatives et s’abandonner exclusivement à l’une des passions contraires, que l’autre à son tour commence à reprendre son empire et reparaît avec ses séductions oubliées. Est-ce l’amour qui triomphe, voici bientôt la haine qui reparaît ; est-ce la haine, l’amour se fait entendre. Racine est passé maître dans la peinture de ces contradictions. Il les connaît si bien, cette loi lui est si familière qu’on pourrait presque dire qu’il s’en est fait un procédé. Quiconque comparera ses différens monologues en trouvera la coupe singulièrement semblable ; c’est toujours le oui et le non se combattant l’un l’autre et se remplaçant alternativement. Le héros ou l’héroïne vont-ils prendre un parti, on est sûr que leur imagination va leur suggérer immédiatement le parti contraire ; s’abandonnent-ils à celui-ci, le premier revient immédiatement jusqu’à ce que ce va-et-vient s’arrête, et qu’une circonstance décisive fasse pencher la balance une dernière fois.

Prenons pour exemple le monologue d’Hermione. Le trouble de l’âme est indiqué dès les premiers vers :

Ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ?


Cependant il semble que la haine domine, car l’offense est toute récente :

Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !


Et cependant la tendresse combat pour lui,

Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce. Ce sentiment l’emportera-t-il ? Au contraire il suffit d’y avoir cédé un instant pour que la colère reprenne tout son empire :
Non ; ne révoquons pas l’arrêt de mon courroux ;
Qu’il périsse !


Mais c’est précisément cet arrêt une fois prononcé qui va réveiller la clémence de l’amante en furie :

Eh quoi ! c’est donc moi qui l’ordonne ?


Elle va prononcer un sursis, attendre encore :

Ah ! devant qu’il expire…


lorsque Cléone vient rallumer sa colère par la description du mariage de Pyrrhus, faite avec des traits qui semblent choisis exprès pour exaspérer Hermione ; le sort en est jeté :

Le perfide ! Il mourra,


L’impatience même est telle qu’elle craint la faiblesse d’Oreste :

Quoi donc ! Oreste encore,
Oreste me trahit !


Ainsi, on le voit, c’est au moment où Pyrrhus semble sur le point d’échapper au supplice qu’Hermione le condamne sans pitié. Heureux, elle le veut mort ; mort, elle reporte sa haine sur le meurtrier ; toujours en contradiction avec elle-même, voulant ce qui n’est pas et ne voulant pas ce qui est. Rien ne nous montre la passion plus près de la folie ; elle ne peut finir que par là ou par la mort. Tel est en effet le double dénoûment d’Andromaque : le suicide d’Hermione et les fureurs d’Oreste. Une suite de secousses contradictoires ne peut que briser la corde : c’est ce qui arrive nécessairement lorsque la passion est seule et sans contre-poids.

Racine, nous l’avons dit, s’est laissé un peu entraîner par la facilité de ce procédé, et que le passage du pour au contre devient dans la plupart de ses monologues une sorte de figure de rhétorique un peu monotone, quoique souvent riche en effets puissans. Même la forme extérieure a son moule presque toujours le même. D’abord le personnage commence par s’interroger lui-même : « Où suis-je ? » dit Hermione. — « Titus, que viens-tu faire ? » se dit Titus dans Bérénice. — « Que faut-il que je fasse ? » se dit Roxane. — « Tu ne le crois que trop, » se dit Mithridate. — « Que vais-je faire ? » dit Agamemnon. Puis les différentes phases de la délibération sont marquées par des non, des oui et des mais qui se succèdent alternativement, suivant des lois fixes, comme la bascule d’une machine ; par exemple, Roxane vient de découvrir l’amour d’Atalide et de Bajazet, et elle s’écrie :

O ciel ! à cet affront m’auriez-vous condamnée ?

Bientôt la balance remonte : « Mais peut-être qu’aussi… » Puis elle se tranquillise : « Non, non, rassurons-nous. » Enfin la bascule a lieu en sens inverse : « Mais, hélas ! de l’amour… » Voyez maintenant le monologue de Mithridate. N’est-ce pas exactement le même tour et le même mouvement ? « Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace ? — Non, ne l’en croyons point. — Mais par où commencer ? — Oui, sans aller plus loin… » De même Agamemnon dans Iphigénie : « Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise ? — Que dis-je ? que prétend… — Non, je ne puis, cédons… — Mais quoi ! peu jaloux de ma gloire… » Cependant, si ces formes trop peu variées peuvent être critiquées au point de vue littéraire, elles ont un grand intérêt au point de vue psychologique : ainsi que les formes d’une division scolastique, elles marquent avec précision les diverses nuances du développement d’une passion ; elles en séparent nettement les articulations distinctes et nous permettent de retrouver la loi qui se dissimule sous le désordre apparent du phénomène. A cet excès de méthode, on reconnaît un élève de Port-Royal.

Une seconde loi qui régit le développement d’une passion dans une seule et même âme est celle que nous avons appelée loi de transformation. On sait l’importance qu’a prise la notion de transformation dans la science moderne. Le végétal, a dit Goethe, n’est que la feuille transformée. Le crâne, a dit Oken, est une vertèbre transformée. Condillac disait que toutes nos facultés ne sont que la sensation transformée. On a pu dire de même, et avec plus de vérité, que toutes nos passions ne sont que l’amour transformé, en prenant ce mot dans le sens le plus étendu. Bossuet, dans sa Connaissance de Dieu et de soi-même, a exprimé cette doctrine avec beaucoup de netteté et de précision[13]. Ce qu’il dit de l’amour en général, c’est-à-dire de l’inclination vers ce qui plaît, Racine nous l’apprend de l’amour passion, et sa tragédie de Phèdre est un frappant exemple de la loi précédente. Dans cette œuvre merveilleuse, l’amour apparaît en effet comme le fond et la substance de toutes les autres passions. Séparé de son objet, privé de tout espoir de le posséder, l’amour devient d’abord la tristesse :

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire.

Malgré lui cependant il s’abandonne, et, laissant échapper son secret, il rougit de lui-même et se tourne en honte :

La rougeur me couvre le visage.


Mais, incapable de se renfermer dans le secret, il éclate et s’avoue lui-même dans toute sa force, dans toute sa folie : c’est l’amour proprement dit.

De l’amour j’ai toutes les fureurs…
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus…


Ce n’est qu’un oubli d’un instant, et, éclairé par l’idée du bien, l’amour bientôt devient le remords :

J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur.


La mort supposée de Thésée ouvre à la passion de Phèdre un nouveau champ. Admise en présence d’Hippolyte, elle laisse échapper son secret, et l’amour déchaîné traduit le désir :

Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.


Le désir, quoique repoussé, et après un moment de honte, devient de l’espoir :

J’ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,
Et l’espoir malgré moi s’est glissé dans mon cœur.


Cet espoir descend jusqu’à la prière :

Peins-lui Phèdre mourante,
Ne rougis point de prendre une voix suppliante ;
Je t’avouerai de tout…


Une nouvelle péripétie se déclare. Hippolyte est amoureux. Toutes les douleurs précédentes cèdent à cette douleur nouvelle : toutes les angoisses s’emparent de cette âme malade, et l’amour devient jalousie :

Œnono, qui l’eût cru ? j’avais une rivale :
… Ah ! douleur non encore éprouvée !
Ils s’aiment !


La jalousie fait passer l’âme en un instant de l’amour à la haine :

Il faut perdre Aricie ! Pourtant l’idée du crime réveille sa conscience engourdie, et l’amour devient terreur :
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux,


et de la terreur passe au désespoir :

Misérable ! et je vis !


Cependant même alors l’amour fait encore sentir son aiguillon, et semble plus touché de son insuccès que de sa faute. Dans la terreur du remords domine le regret :

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit !


Mais cet oubli ne dure qu’un instant : sur une insinuation d’Œnone, le remords renaît et se tourne en colère et en indignation :

Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner,
Malheureuse !…

Enfin la passion, après avoir traversé toutes les formes et épuisé toutes les phases, n’a plus qu’une issue, terminaison ordinaire de tous les conflits tragiques, mais ici commandée par la nature même des choses : le suicide. L’impuissance de vivre, la lassitude de l’être, tel est le dernier mot d’un amour sans espoir et sans consolations possibles. En d’autres temps, un tel amour eût pu trouver une dernière phase dans un amour d’un autre ordre et dans les abîmes de la pénitence ; mais Phèdre ne peut rien connaître de semblable. La nature ne lui permet que deux consolations : avouer et mourir.

Les observations développées dans ces pages ne sont que l’esquisse d’une méthode qui, je crois, pourrait être appliquée avec fruit à l’étude de la littérature. A défaut de lois inconnues, on y trouverait au moins de beaux exemples, vivans et concrets, à la place des exemples vagues ou insignifians qui remplissent nos traités de psychologie. Corneille, étudié à ce point de vue, serait aussi instructif que Racine. Dans celui-ci, la passion domine trop, et l’empire sur soi-même, la victoire morale y est trop rare : Titus, Monime, en sont à peu près les seuls exemples. Combien cet empire sur soi-même est-il plus grand et plus sublime dans Rodrigue, dans Chimène, dans le vieil Horace, dans Auguste, dans Polyeucte, dans Pauline, dans Nicomède, dans Cornélie, dans Sertorius ! C’est là une autre face de la psychologie qui mériterait d’être étudiée et qui fournirait pour la lutte morale d’aussi beaux exemples que Racine pour la lutte des passions. L’un et l’autre poète réunis nous donnent tout entier l’homme moral, émotions et volonté ; l’homme intellectuel reste en dehors.

Il y a aujourd’hui une tendance louable sans doute, mais excessive, de la philosophie à s’alimenter exclusivement dans le domaine des sciences de la nature. On oublie trop les secours que les lettres ont toujours fournis et peuvent fournir encore à la philosophie. Quelque importantes que puissent être pour la connaissance de l’homme la zoologie et la physiologie, il ne faut pas méconnaître l’utilité des études qui ont pour objet l’homme moral. La psychologie est la science de l’homme ; la poésie, et surtout la poésie dramatique, repose sur la connaissance des hommes. Dira-t-on qu’il est inutile de connaître les hommes pour apprendre à connaître l’homme ? L’étude du cœur, de la vie et du monde doit-elle être exclusivement remplacée pour les philosophes par des études abstraites et sans vie ? Les plus grands philosophes ne l’ont pas cru. Qui peut prétendre à plus de sévérité scientifique qu’Aristote ? Est-il cependant un moraliste plus délié, plus humain, plus riche en peintures de mœurs et de caractères ? Ce n’est pas Théophraste, c’est Aristote qui est le vrai rival de La Bruyère. La nature humaine ne s’étudie pas seulement dans le moi abstrait, encore moins dans les amphithéâtres d’anatomie. Lorsqu’on saura que le cœur est un muscle, comprendra-t-on mieux le cœur d’Andromaque, de Chimène ou de Desdémone ? Ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit scientifique (et qui est souvent tout le contraire) tend à détruire toute analyse délicate pour y substituer de grossières hypothèses. Par crainte de la philosophie littéraire, on a séparé violemment la philosophie de la littérature. C’est un sérieux danger. Il y a en philosophie des problèmes où le sentiment et le tact ont plus de part que la méthode scientifique. La philosophie ne sera jamais une science dans le sens absolu du mot : elle doit y aspirer sans doute, mais sans jamais oublier les liens qui la rattachent à des formes plus libres de la pensée. La philosophie remplit l’entre-deux des lettres et des sciences. Ce serait un progrès barbare que celui qui lui imposerait de rompre avec les premières pour obtenir par grâce parmi les secondes une place subordonnée et contestée. Nous avons trop souvent plaidé pour la philosophie la nécessité du commerce des sciences pour qu’il ne nous soit pas permis de lui rappeler, si elle était tentée de l’oublier, sa parenté avec les autres Muses.


PAUL JANET.

  1. On a falsifié jusqu’au lettres de Voltaire, comme l’a démontré M. Courtat à propos des lettres, assez peu intéressantes d’ailleurs, de Voltaire à l’abbé Moussinot (1875).
  2. Les ouvrages publiés jusqu’à ce jour sont les Lettres de Mme de Sévigné par M. de Montmerqué, — les Œuvres de Corneille, par M. Marty-Laveaux, — de Malherbe, par M. Ludovic Lalanne, — de Racine, par M. Paul Mesnard, — de La Bruyère, par M. Servois, — de La Rochefoucauld, par M. Gilbert, — du cardinal de Retz, par M. Alp. Feillet, — de Molière (t. I et II), par M. Eugène Despois.
  3. Nous nous permettrons de signaler à M. Paul Mesnard une très légère inexactitude dans le portrait de Racine, qui fait partie de l’Album : on le fait naître en 1636 au lieu de 1639, confondant ainsi la date de naissance de Racine avec celle de Boileau.
  4. A propos des relations de Racine avec la Champmeslé, que l’on nous permette d’indiquer un petit problème archéologique et psychologique. Dans la maison de la rue du Marais (aujourd’hui rue Visconti) où est mort Racine, une plaque indique que la Champmeslé a demeuré dans cette maison. Sur quoi repose cette tradition ? Si le fait était vrai, ne serait-il pas étrange et médiocrement délicat que Racine fût allé demeurer en famille dans un lieu où il avait pu connaître l’actrice, et où, en tout cas, son nom et son souvenir pouvaient se présenter naturellement et fréquemment ?
  5. Le jeune Sévigné était le rival de Racine, et Mme de Sévigné était, on le sait assez, la confidente des amours de son fils.
  6. « Nous n’aurions pas exigé, dit M. Mesnard, que Racine eût épousé Mme de Sévigné ; mais on a quelque peine à comprendre qu’avec la plus parfaite union des cœurs il puisse exister une si infranchissable séparation des esprits. » Le matamore Scudéry, dont Racine et Boileau se sont tant moqués, avait su se choisir une femme aussi éminente par l’esprit que par le caractère, comme on le voit par ses lettres à Bussy. On rêverait volontiers pour Racine une compagne de ce genre, à la fois sérieuse et spirituelle.
  7. Pour glaner quelque chose après M. P. Mesnard, nous lui signalerons ce mot de Mme de La Fayette, qui n’est pas3, je crois, dans sa notice, « Racine, le meilleur de nos poètes, que l’on a tiré de sa poésie, où il était inimitable, pour en faire, à son malheur et à celui de tous ceux qui ont le goût du théâtre, an historien très imitable. » (Mémoires de la cour de France, édit. Petitot, t. LXV, p. 68.)
  8. Fénelon affirme, dans sa Lettre à l’Académie française, que Racine avait essayé de faire une tragédie sans amour, à la manière grecque, et qu’il avait commencé un Œdipe ; mais Louis Racine conteste cette assertion.
  9. «… La diverse face des temps, les amusemens des promesses, l’illusion des amitiés de la terre qui s’en vont avec les années et les intérêts. » (Oraison funèbre de la princesse palatine.)
  10. Cette loi, si nous passons du tragique au comique, pourra s’appeler la loi des ricochets. Picard en a fait le sujet d’une de ses plus jolies comédies.
  11. Il est curieux de remarquer que Britannicus est construit tout à fait sur le plan d’un mélodrame. Néron est le tyran, Narcisse le traître, Burrhus l’homme vertueux, Junie la victime innocente et persécutée. Mettez ce drame au moyen âge, habillez les héros de costumes romantiques, traduisez eu prose déclamatoire la sublime poésie de Racine, ajoutez-y quelques scènes matérielles : Locuste préparant le poison et faisant mourir un esclave pour l’essayer, Britannicus expirant sur la scène, etc., et vous aurez un magnifique mélodrame. Est-ce pour déprécier la pièce de Racine que nous faisons cette remarque ? Bien au contraire ; c’est pour montrer combien elle est dramatique, et que, si elle laisse le monde un peu froid, c’est qu’un goût supérieur, épurant les moyeus d’action, a retranché tous les effets grossiers pour ne retenir que l’essentiel. Telle est la différence de la tragédie et du drame moderne. Au point de vue de la tragédie, le beau monde est peuple, et même le peuple, dans sa naïveté, est encore plus capable de comprendre la tragédie que le beau monde.
  12. On appelle maieutique (méthode d’accoucher les esprits) la méthode de Socrate.
  13. Chapitre Ier, § VI.