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OPÉRA-BOUFFE


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Bouffes-Parisiens, le 7 décembre 1869




PERSONNAGES
LE PRINCE CASIMIR MM. Berthelier.
CABRIOLO Désiré.
TRÉMOLINI Bonnet.
SPARADRAP E. Georges.
PAOLA Mmes Thierret.
ZANETTA Fonti.
LE PRINCE RAPHAEL Van Gheel.
RÉGINA Chaumont.
PAGES Dalbert.
Gayet.
Valtesse.
LE DIRECTEUR DE LA LOTERIE M. de Beer.


PUBLIC, PAYSANS, SALTIMBANQUES, ETC.





ACTE PREMIER

Le théâtre représente une place. — D’un côté le bureau de loterie, de l’autre, la boutique des saltimbanques.



Scène PREMIÈRE

CABRIOLO, TRÉMOLINI, LE DIRECTEUR DE LA LOTERIE, Curieux.

INTRODUCTION.

LES SALTIMBANQUES, sur leur estrade.
––––––––Entrez, messieurs, mesdames,
––––––––C’est l’heure et le moment !
––––––––Jamais aucuns programmes
––––––––N’ont moins menti, vraiment !

LE DIRECTEUR ET DEUX EMPLOYÉS DE LA LOTERIE, au balcon.
––––––––Entrez, messieurs et mesdames,
––––––––Prenez, prenez vos billets,
––––––––Payez, messieurs, à vos femmes,
––––––––Un château des plus complets.

LE DIRECTEUR DE LA LOTERIE.
––––––––C’est ce soir le tirage
––––––––Du superbe château,
––––––––Dont le plan seul engage
––––––––À prendre un numéro.

Un groupe de jeunes filles près de la loterie.


PREMIÈRE JEUNE FILLE.
––––––––Ce château mis en loterie
––––––––Est, parait-il, un vrai château.

DEUXIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Avec remises, écurie,
––––––––Jardins anglais et pièces d’eau.

TROISIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Flanqué de tourelles gothiques,
––––––––Comme un vieux manoir féodal.

QUATRIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Dallé de belles mosaïques,
––––––––Avec des rampes en cristal.

CINQUIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Si j’allais gagner, quel bonheur !

SIXIÈME JEUNE FILLE.
––––––––J’épouserais un beau seigneur.

SEPTIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Me voyez-vous dans mon château.

HUITIÈME JEUNE FILLE.
––––––––Si j’avais le bon numéro !

Groupe de jeunes gens près du cabinet de cire.


PREMIER JEUNE HOMME.
––––––––C’est des femm’s, ai-je ouï dire,
––––––––Des femmes rar’s qu’on voit là
––––––––Par malheur, ell’s sont en cire,
––––––––Mais enfin, c’est toujours ça

DEUXIÈME JEUNE HOMME.
––––––––Y a surtout une princesse
––––––––De Trébizond’ qui fait voir
––––––––Des charmes d’enchanteresse.
––––––––Faut nous payer ça ce soir !
––––––––Ce château mis en loterie, etc.
Tremolini paraît sur le théâtre une baguette à la main.

TRÉMOLINI.
––––––Messieurs, prêtez-moi vos oreilles,
––––––Il faut entendre avant de voir.
––––––Voici l’abrégé des merveilles
––––––Que nous vous montrerons ce soir.

Il descend au milieu de la foule.

–––––––Dans l’unique galerie
–––––––Du fameux Cabriolo,
–––––––Il n’est pas de tromperie.
–––––––Jugez-en par ce tableau
–––––––C’est d’abord Adam près d’Ève
–––––––Croquant la pomme du serpent
–––––––C’est Guillaume, tel qu’il l’enlève
–––––––Sur le front de son enfant !
–––––––Là, c’est la reine Artémise
–––––––Pleurant la crèm’ des maris,
–––––––Près du doge de Venise
–––––––Qu’est bâti sur pilotis.
–––––––Plus loin, c’est Judith la belle
–––––––Qu’Holopherne chauffe beaucoup
–––––––Telle est sa passion pour elle
–––––––Qu’il en perd la têt’ du coup.
–––––––Par ici, pris sur nature,
–––––––C’est l’excellent Ugolin
–––––––Mangeant sa progéniture
–––––––Pour qu’el !’ ne meur’ pas de faim.
–––––––Enfin, comm’ chef-d’œuvre au monde,
–––––––Le plus beau, le plus parfait,
–––––––La princess’ de Trébizonde
–––––––Pour la fin, pour le bouquet !
–––––––Ce soir, messieurs, aux lumières,
–––––––Grande représentation !
–––––––La dernière des dernières,
–––––––Passez à la location.

LE PUBLIC.
––––––Mettons-nous en double dépense,
––––––Lot à gagner, spectacle à voir,
––––––Ah ! pour ce soir, que d’espérance,
––––––Ah ! que de plaisir pour ce soir !
Tous se précipitent dans le bureau de la loterie.

Scène II

CABRIOLO, TRÉMOLINI.


CABRIOLO, voyant le public entrer au bureau de la loterie.

Eh bien !… ils vont tous prendre leurs billets en face !


TRÉMOLINI.

Un château en loterie, c’est tentant ! Le goût des immeubles l’emporte sur le culte des arts !


CABRIOLO, avec dédain.

Moutons de Panurge !

Ils descendent de l’estrade.


TRÉMOLINI.

Avec tout ça, voilà la recette du matin flambée !…


CABRIOLO.

Ils reviendront ce soir, et puis, c’est aujourd’hui le tirage de la loterie, nous irons offrir une sérénade en mi bémol au gagnant et lui extorquer quelque monnaie ? ce sera toujours ça de rattrapé.


TRÉMOLINI.

Dame ! on ne peut prendre qu’à ceux qui ont !


CABRIOLO.

O Trémolini ! tu viens de lâcher, sans t’en douter, le grand mot de l’économie politique.


TRÉMOLINI.

C’est vrai ! est-ce qu’on m’a offert des sérénades en mi bémol à moi ? Jamais !


Scène III

Les Mêmes, RÉGINA, descendant de l’estrade.


RÉGINA.

Eh bien ! il n’y a donc pas de séance ? On ne fait donc rien ?


CABRIOLO.

Si fait… on se croise les bras !


TRÉMOLINI.

Alors, si nous déjeunions ?


CABRIOLO.

C’est inutile, les contrariétés m’ôtent l’appétit.


TRÉMOLINI.

Comme ça, si nous ne faisions jamais de recette, il ne faudrait, jamais manger !


CABRIOLO.

Parfaitement, et ceci te prouve à quel point tout est bien équilibré dans la nature.


RÉGINA.

Bah ! un repas de plus ou de moins ! on n’en meurt pas !


CABRIOLO.

Aimable philosophie ! ah ! je reconnais mon sang ! qu’un père est heureux quand il peut se dire : Ma fille est bien mon enfant !


RÉGINA.

Mais enfin, pourquoi le public a-t-il filé ?


CABRIOLO.

Parbleu ! la plaie de notre époque ! l’amour des fortunes rapides !


TRÉMOLINI.

La fièvre du jour ! ils sont tous entrés au bureau de loterie dans l’espoir de gagner le château.


RÉGINA.

Un château ! voilà-t-il pas une belle affaire ! Une grande bâtisse toujours à la même place, en face des mêmes arbres, des mêmes champs. Ça ne vaut pas notre voiture avec laquelle on se loge où l’ou veut, et l’on déménage quand ça plaît !


CABRIOLO.

O ma fille !… tu comprends la vie d’artiste, toi !… l’air ! le grand air !… le mouvement perpétuel ! voilà ce que le bourgeois n’appréciera jamais !


TRÉMOLINI.

Et pas de loyer à payer !


CABRIOLO.
Ce dernier détail est à la portée de toutes les intelligences.

Scène IV

Les Mêmes, PAOLA.

Paola parait sur l’estrade en femme sauvage tenant à la main des poids de quarante.


PAOLA.

Ah ça ! qu’est-ce que vous faites donc, vous autres, et pourquoi m’a-t-on plantée là au milieu de mes exercices ?


CABRIOLO.

Nous esquissions une conférence sur le détachement des biens de ce monde.


PAOLA, posant avec effort les poids à terre.

Allons donc ! contentez-vous de détacher les habits et ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas ! – Oh ! vivre de ses rentes, ne rien faire et ne manquer de rien, voilà ce que j’ai toujours rêvé.


CABRIOLO.

Les rêves ne sont utiles qu’à ceux qui en donnent l’explication moyennant cinq francs.


PAOLA.

C’est possible ! mais je me sens des instincts aristocratiques. J’ai le cœur haut placé.


CABRIOLO.

Moi aussi !… En fait de placement je n’en ai même pas d’autre.


PAOLA.

Vous savez bien qu’un mystère plane sur ma naissance. Je ne suis pas la première venue. Oh je dois être la fille de quelque grand seigneur des environs de Périgueux.


CABRIOLO.

Pourquoi ça ?


PAOLA.

Parce que j’adore les truffes. Oui… je suis l’enfant d’un prince pour le moins !


CABRIOLO.

Bon ! la voilà qui reprend sa marotte !


RÉGINA.

Toujours la même histoire ! des princes !… des princes… vous ne pensez qu’à ça !…


PAOLA.

Eh bien ! qu’est-ce qu’il y aurait d’étonnant ; ces choses-là arrivent tous les jours dans les arts. Il n’y a pas de saltimbanques sans un enfant mystérieux, comme dans les romans et dans les feuilletons, il y en a toujours un… jamais deux ! Évidemment s’il y en a un ici c’est moi ! ça ne peut être que moi !… Est-ce que ma sœur n’a pas été enlevée par un grand seigneur !


CABRIOLO.

Elle a été enlevée… c’est vrai, mais le jeune homme n’a pas laissé son adresse.


PAOLA.

Il lui a fait une position.


RÉGINA.

Qu’en sait-on ? nous n’avons jamais eu de ses nouvelles.


PAOLA.

Justement ! cela prouve qu’elle n’a besoin de rien, sans cela elle se serait adressée à sa famille.


TRÉMOLINI.

Ça c’est une raison.


CABRIOLO.

Voyons, mes enfants, suspendons cette causerie pleine de charmes et ne songeons qu’à notre représentation de ce soir – Où est Zanetta, mon autre fille ?


PAOLA.

Elle est en train d’épousseter les figures de cire.


CABRIOLO.

Elle les époussette !… Très-bien ! Je compte sur leur effet. La princesse de Trébizonde surtout qui vient d’être habillée à neuf. Pendant que Zanetta époussette, toi, Paola, tu devrais bien me raccommoder mon pourpoint espagnol. Il y a des troubles du côté de la manche et des petits crevés qui menacent de grandir.


PAOLA.

C’est bon ! on va raccommoder. (Elle ouvre un de ses poids de 40 qui est en carton. Elle en tire du fil, des aiquilles et une tabatière. — Prenant une prise.) Ah ! j’étais née pour autre chose ! Oh ! le sort des femmes ! le sort des femmes !


CABRIOLO.

Eh bien ! quoi ! les femmes ! Elle se plaignent toujours. Tout ce que je sais c’est qu’avec elles il est du meilleur ton de perdre de l’argent et qu’il est inconvenant d’en recevoir. Je n’ai jamais pu faire accepter cette théorie par mes créanciers. Raccommodons et taisons-nous.


PAOLA.

Eh bien ! non ! j’en ai assez ! je ne raccommoderai plus.

Elle rentre dans la baraque.

CABRIOLO.

Quelle soupe au lait ! Toi, Trémolini, tu viendras étudier avec moi notre dernier équilibre, celui qu’en raison de ses difficultés nous avons surnommé l’équilibre européen.


TRÉMOLINI.

Je veux bien ! mais Paola a raison ! tout ça n’est pas une existence. (Regardant Régina.) Et si je n’avais pas des raisons à moi connues…


CABRIOLO.

Tu regrettes quelque chose ?


TRÉMOLINI.

Certainement, je regrette le temps où j’étais domestique dans une grande maison ! Je vivais dans les salons !


CABRIOLO.

Pour les frotter !…


TRÉMOLINI.

J’assistais aux plus grands dîners !


RÉGINA.

Pour y servir à table.


TRÉMOLINI.

Oui, mais, il y avait la desserte !… Enfin c’était le bon temps.


CABRIOLO.

Malheureux ! au milieu de l’indépendance peux-tu regretter la servitude ! Ici tu es notre égal ! tu manges à notre table. Je ne te nourris pas avec les restes !…


TRÉMOLINI.

Il ne reste jamais rien !


CABRIOLO.

Ça n’en serait que plus désagréable. (On entend un bruit de casse dans la baraque.) Mais, quel est ce bruit, comme on dit dans les opéras-comiques.


Scène V

Les Mêmes, ZANETTA, accourant.


ZANETTA.

Ah ! papa !…


CABRIOLO.
Qu’y a-t-il ?
COUPLET.

ZANETTA.
I
––––––Ah quel malheur ! ô maladresse !
––––––J’ai, d’un seul coup de ce plumeau,
––––––Cassé le nez de la princesse,
––––––Son joli nez, son nez si beau
––––––Que devenir, hélas ! et comment faire,
––––––Si vous saviez comme elle est laide ainsi !
––––––J’ai vu ce nez charmant tomber par terre
––––––Et les deux bras m’en sont tombés aussi.

TOUS.
––––––Ah ! quel malheur ! ah ! quelle maladresse !
––––––Eh quoi ! casser le nez de la princesse.

ZANETTA.
II
––––––Ceux qui l’ont fait, il faut le dire,
––––––L’avaient mal fait, car entre nous
––––––On tient au sien, fût-il en cire,
––––––Autant qu’il doit tenir à vous !
––––––Si l’on pouvait encore à ce dommage
––––––Remédier par de nouveaux atours,
––––––Mais c’est qu’un nez de moins dans un visage
––––––Ça saute aux yeux, quoi qu’on fasse, toujours.

TOUS.
––––––Ah ! quel malheur ! quelle maladresse !
––––––Eh quoi ! casser ce nez, le nez de la princesse.

CABRIOLO.

La princesse de Trébizonde, la merveille de la collection !…


RÉGINA.

Il faut réparer ça…


TRÉMOLINI.

Et la représentation qui va avoir lieu !


CABRIOLO.

Vite à l’œuvre !…


ZANETTA.

Je crois que j’ai une idée.


CABRIOLO.

Si elle est bonne il n’en faut pas davantage. Allons !… Il n’y a pas de temps à perdre.

Ils rentrent dans la baraque. Trémolini retient Régina.

Scène VI

TRÉMOLINI, RÉGINA.


TRÉMOLINI.

Régina ! un mot ! un seul !…


RÉGINA.

Mais la princesse qui a le nez cassé !…


TRÉMOLINI.

C’est, précisément de cela que je veux vous parler ! moi aussi, avec vous, j’ai le nez cassé !


RÉGINA.

Toujours la même chanson.


TRÉMOLINI.

Toujours ! Pourquoi me suis-je engagé dans la troupe de Cabriolo ? Pourquoi me suis-je fait saltilbanque ? pour le petit nez retroussé de ma petite Régina !…


RÉGINA.

Je le sais !


TRÉMOLINI.

Il n’est pas cassé celui-là !


RÉGINA.

Je l’espère bien !… après ?


TRÉMOLINI.

Après ? Eh bien ! en revanche je n’ai pas assez d’agrément. Et puis, s’il faut tout dire, la jalousie me tracasse.


RÉGINA.

Quelle bêtise.


TRÉMOLINI.

À la quête, il y a un monsieur qui depuis huit jours vous donne toujours une pièce blanche…


RÉGINA.

Quel mal y a-t-il ?


TRÉMOLINI.

Hier, en la recevant, vous avez rougi…


RÉGINA.
Allons donc, tu ferais bien mieux de t’occuper de ce que tu as à faire. Ce matin, au moment de la danse de corde, quand je t’ai passé mon balancier, tu l’as laissé tomber sur un spectateur.

TRÉMOLINI.

Oui, avec intention ! celui-là aussi je le guette. Quand tu danses sur la corde, Régina, il a toujours le nez en l’air.


RÉGINA.

Eh bien ! c’est son droit à cet homme ! faudrait-il pas qu’il le mit dans sa poche ?


TRÉMOLINI.

Je n’y verrais aucun inconvénient ! Oh ! qu’il est pénible d’être épris d’une artiste… si tu avais voulu me suivre.


RÉGINA.

Quitter mon père !… Jamais.


TRÉMOLINI.

J’aurais repris mon ancien métier, et toi ! quelle soubrette adorable tu aurais faite.


RÉGINA.

Jamais ! Tu connais mes idées ! avec moi c’est à prendre ou à laisser !…

COUPLETS.
I
––––––Quand je suis sur la corde raide
––––––Il me faut bien montrer, c’est clair,
––––––Une jambe qui n’est pas laide,
––––––À tous les yeux qui sont en l’air.
––––––Que le maillot soit blanc ou rose
––––––Toi ferme les yeux et pour cause.
–––––––––Si tu ne peux pas
––––––––––––T’y faire
––––––––––Ah ! dans ce cas,
–––––––Tu ne fais pas mon affaire.
II
––––––Moi, je t’offre sans faribole,
––––––Vois si cela peut t’arranger,
––––––Avec une tête un peu folle,
––––––Mes droits à la fleur d’oranger.
––––––En public, j’ai l’œil vif et tendre,
––––––Mais mon cœur est encore à prendre.
–––––––––Si tu ne peux pas…
––––––––––––T’y faire…
––––––––––Ah ! dans ce cas,
–––––––Tu ne fais pas mon affaire !…

Scène VII

Les Mêmes, CABRIOLO, puis le Public.


CABRIOLO, paraissant à la porte de la baraque.

Eh bien !… qu’est-ce que vous faites-là ?


TRÉMOLINI.

Me voilà ! patron !…


CABRIOLO, à Régina.

Je parie que ce jeune audacieux t’en contait encore… Il te roucoulait des bons mots de paillasses, des pointes à pitre !


RÉGINA.

Oh ! papa ! il n’y a pas de danger !… Je me souviens des principes de vertu et d’équilibre que vous m’avez donnés.


CABRIOLO.

C’est bon ! la représentation va commencer !


RÉGINA, bas à Cabriolo.

Mais le nez de la princesse ?


CABRIOLO.

Il n’était pas raccommodable !


TRÉMOLINI.

Eh bien, alors


CABRIOLO.

Je ne suis jamais embarrassé. Zanetta a pris sa place et son costume ! on ne s’apercevra de rien !… Venez vite ! (À la foule.) Envoi ! messieurs ! entrez !… On peut voir à toute heure l’admirable princesse !!!

Ils battent la caisse.


TRÉMOLINI.

On n’attend plus que l’honneur de votre présence.


RÉGINA.

Entrez ! prenez vos billets, suivez ! le monde !

La foule entre dans la baraque. — Les saltimbanques y entrent aussi.


Scène VIII

SPARADRAP.


SPARADRAP. Il arrive d’un air inquiet.

Allons ! bon !… j’ai égaré mon élève !… Je suis fortement ennuyé ! que dirait le prince, mon maître, s’il savait que sa progéniture n’est plus sous mon aile… — Avec ça qu’il n’est pas d’un caractère commode, le prince, mon maître. (Il regarde de tous côtés.) C’est que pour un rien, il vous casse sa canne sur le dos… J’en sais quelque chose ! L’enfant ne peut être bien loin. Et puis j’ai foi dans cette naïveté profonde que je suis chargé d’entretenir. (Au public mystérieusement.) Le prince, mon maitre, m’a dit un jour : Sparadrap (c’est mon nom), je te confie mon fils. Il est fiancé à une jeune princesse et je tiens absolument à ce qu’il l’épouse, si mon fils conserve sa candeur jusqu’au moment du mariage, tu auras quinze cents livres de rente et un bureau de tabac !… Si mon fils a une amourette sans conséquence tu auras le bureau sans la pension, mais si mon fils se met à cocotter… je te flanque à la porte ! Et depuis ce temps, je veille sur la jeune âme qui m’a été confiée ; je fais tout ce que je peux pour l’abêtir ; je lui cherche des distractions calmes. C’est pour cela que je l’ai amené dans cette fête foraine, et au moment où je le croyais à côté de moi…


Scène IX

SPARADRAP, RAPHAEL.

Raphaël arrive portant une petite cage dans laquelle il y a deux tourterelle.


RAPHAEL.

Ah ! mon vieux Sparadrap, te voilà ! je te cherchais partout, où donc étais-tu passé ?


SPARADRAP.

C’est moi qui vous adresserai cette question. D’où vient que vous vous êtes ainsi égaré ?


RAPHAEL.

J’ai regardé toutes les boutiques ; et puis… (Montrant la cage.) Tu vois bien ce qu’il y a là dedans.


SPARADRAP.

Deux tourterelles…


RAPHAEL.

Elles sont gentilles, n’est-ce pas…


SPARADRAP.

Sans doute… mais.


RAPHAEL.
Eh bien… c’est tout une histoire…

SPARADRAP.

Quoi donc ?


RAPHAEL.

J’ai rencontré une jeune fille !


SPARADRAP.

Hein !… une jeune fille ?


RAPHAEL.

Oui, et c’est cela qui m’a retardé.

COUPLETS.
I
––––––Une jeune fille passait
––––––––Avec ces tourterelles,
––––––Et, tout en passant, caressait
––––––––Leur bec rose et leurs ailes.
––––Moi, j’ai voulu les flatter à mon tour ;
––––Ah ! qu’on apprend de choses en un jour !
––––––––Je sais l’emblème de l’amour…
––––––––Ce sont des tourterelles !
II
––––––La mignonne m’a dans la main
––––––––Mis ces deux tourterelles,
––––––Puis elle a repris son chemin,
––––––––Me laissant avec elles.
––––Elle est partie et j’ai perdu mes pas !
––––Mes yeux charmés ne la reverront pas !
––––––––À présent je comprends, hélas !
––––––––Que l’amour ait des ailes !…

SPARADRAP.

Comment ! vous achetez des tourterelles ? vous n’aviez pas d’argent !


RAPHAEL.

J’ai donné l’adresse de mon père.


SPARADRAP.
Précocité fâcheuse ! Enfin il n’y a pas trop de mal ! S’il prend le goût des oiseaux, ça me va, ça durera quelque temps et puis il les mettra à la broche, au moins je déjeunerai avec. (Haut.) Prince, il ne faut plus vous éloigner ainsi de moi… et si vous voulez entendre la voix de la raison… (On entend un vigoureux coup de caisse.) Sapristi ! qu’est-ce que c’est que ça !…

Scène X

Les Mêmes, Paola.

Paola, sur l’estrade, a donné le coup de grosse caisse ; elle descend.


PAOLA.

Entrez ! entrez ! messieurs ! ça ne fait que de commencer ! (On entend des applaudissements à l’intérieur.) Tiens, ils ne sont que deux !


SPARADRAP.

Qu’est-ce que c’est que cette femme-là ?


PAOLA.

Donnez-vous donc la peine d’entrer, messieurs ! il y a déjà dans nos salons une société plus que choisie ! Nos figures de cire, qui ont fait l’admiration de plusieurs têtes plus ou moins couronnées, ne pourront qu’être flattées d’être contemplées par les vôtres… On ne paye qu’en sortant !


RAPHAEL.

Oh ! des figures de cire ! j’ai envie de voir ça.


SPARADRAP.

Je ne m’y oppose pas… mais…


RAPHAEL.

Eh bien ! allons !…

Il entre vivement dans la baraque.


Scène XI

PAOLA, SPARADRAP.


SPARADRAP, allant pour suivre son élève.

Mais permettez !…


PAOLA, arrêtant Sparadrap par le collet de son habit.

Pardon, monsieur ! j’entraperçois une tache sur ce tissu…


SPARADRAP.

Hein… vous dites…


PAOLA.

Ce sera l’affaire d’un instant.

Elle macule son habit de savon à détacher.


SPARADRAP.

Mais c’est vous qui me faites des taches.


PAOLA.

Soyez calme ! ce savon à dégraisser est infaillible ; il est adopté déjà dans l’armée pour tous les détachements… militaires. Voilà le col de votre habit qui est d’un gras inqualifiable : eh bien ! j’ai deux manières de vous le détacher, de vous le rafraîchir : ou je frotte légèrement comme ceci, et tac, tac, tac, tac, du bout du doigt, c’est enlevé en un clin d’œil ; il faisait peur !… à présent, il est frais… c’est absolument la même chose, avec ou sans calembour ! On ne paye qu’en sortant !


SPARADRAP.

Sapristi ! me voilà propre ! Mais, madame, je n’ai pas de temps à perdre… quand on est comme moi chargé d’une mission de confiance par un prince !


PAOLA.

Un prince !


SPARADRAP.

Un prince que je dois aider dans l’accomplissement de ses devoirs de père…


PAOLA, à part.

Un père si c’était le mien ! flattons cet inconnu pour tout savoir. (Haut. Retenant de nouveau Saparadrap qui veut s’en aller.) Ah ! monsieur, sur toutes les places où je me suis présentée, j’ai vu bien des hommes ! mais bien peu qui eussent l’air aussi intelligent que vous. Un prince ne pouvait choisir mieux que vous pour une mission qui doit être importante.


SPARADRAP, flatté.

Importante et mystérieuse… Chut !… Il s’agit de veiller sur son enfant.


PAOLA.

Un enfant !… l’enfant d’un prince ! quel éclair ! Et voilà longtemps que vous êtes chargé…


SPARADRAP.

Depuis des années. Ah ! que de soucis ! que d’émotions… Tenez, tout à l’heure encore, il n’y a pas dix minutes, j’étais dans une inquiétude !


PAOLA.

Pourquoi ça ?


SPARADRAP.

J’avais perdu ses traces.


PAOLA.
Ah ! Et vous les avez retrouvées ?

SPARADRAP.

Heureusement, ici même.


PAOLA.

Ici même ! ah ! c’est bien ça, un enfant mystérieux ! tout s’éclaircit ! ainsi vous n’étiez pas loin l’un de l’autre.


SPARADRAP.

Je l’avais sous la main.


PAOLA, à part.

Enfin ! j’ai retrouvé mon père ! (Haut.) Ah ! vous ne sauriez croire à quel point je m’intéresse à l’histoire de ce père et de son enfant. Ah ! je vois d’ici ce tableau de famille ! d’un côté le noble facies d’un prince dans la force de l’âge.


SPARADRAP.

De l’autre une tête blonde, pleine de candeur.


PAOLA, modeste.

Oh ! monsieur !


SPARADRAP.

Brillante de jeunesse !


PAOLA, minaudant.

Une vingtaine d’années…


SPARADRAP.

Seize ans au plus, ça se lit sur ses traits !


PAOLA.

Comme vous voudrez !…


SPARADRAP.

Une distinction !… une grâce !… (Apercevant Raphaël.) Le voilà justement.


PAOLA.

Que je suis émue !


Scène XII

Les Mêmes, RAPHAEL.


RAPHAEL, sortant de la baraque.

Ah ! qu’elle est belle !…


SPARADRAP.

Prince..


PAOLA.
Mon pèr… (Elle n’achève pas.) Non ! c’est invraisemblable, même dans une race princière.

RAPHAEL, à Sparadrap.

Si vous saviez comme elle est adorable !


SPARADRAP.

Qui ça ? cette princesse de cire ?


RAPHAEL.

Oui, oui, de cire ! (A part.) Oh ! la jolie fille ! (Haut.) Je reviendrai la voir.


SPARADRAP, à Raphaël.

Voyons, calmez-vous ! rentrons au château, nous reviendrons.


RAPHAEL.

Demain, après-demain, tous les jours !


SPARADRAP.

Tous les jours… (À part.) Son exaltation m’effraie. (Haut.) Partons !


PAOLA.

Mais cet enfant dont vous parliez.


SPARADRAP.

Eh bien ! c’est lui !


PAOLA.

Mais non ! c’est moi !…


SPARADRAP.

Allons donc ! qu’est-ce qu’il lui prend à cette femme sauvage !


PAOLA.

Femme sauvage ! manant.


SPARADRAP, entraînant Raphaël.

Partons, prince, partons !


PAOLA.

Il a beau dire, il s’est trahi ! il y a quelque chose ! je crois que j’ai soulevé un coin du voile.


Scène XIII

Tous les Personnages, moins RAPHAEL et SPARADRAP.

Le public sort de la baraque de Cabriolo.

ENSEMBLE FINAL.

LE PUBLIC, sortant de la baraque.
––––––Ah ! ce spectacle était charmant !
––––––Pour les deux sous que l’on dépense
––––––On ne voit rien de mieux, je pense,
––––––Nous en avons pour notre argent.

LE PUBLIC, sortant de la loterie.
––––––Du tirage, c’est le moment !
––––––Ah ! si pour moi tournait la chance,
––––––J’aurais un beau château, je pense,
––––––Où je vivrais commodément.

ZANETTA, à part.
––––––Ah ! ce jeune homme était charmant !
––––––Qu’il a bon air ! que d’élégance !
––––––Il me troublait par sa présence ;
––––––Tant il me fixait gentiment.

CABRIOLO, TRÉMOLINI, RÉGINA.
––––––Ah ! nous avons pas mal d’argent,
––––––On pourra se mettre en dépense !
––––––Nous allons bien souper, je pense,
––––––On se nourrira grassement.

La foule circule, les saltimbanques entourent Zanetta qui s’apprête à compter la recette sur la grosse caisse.


TRÉMOLINI.
–––––––Maintenant, examinons
–––––––Si la recette est en hausse.

CABRIOLO.
–––––––Faisons la caisse et comptons,
–––––––La petite sur la grosse !

ZANETTA, comptant.
––––––Deux ! trois ! quatre ! cinq et deux, sept !
––––––Onze ! douze !… quinze francs net !

TOUS.
––––––Quinze francs ?

ZANETTA.
––––––Quinze francs ? Oui, plus un billet !

CABRIOLO.
––––––De banque ?

ZANETTA.
––––––De banque ? Non, de loterie !

CABRIOLO.
––––––La mauvaise plaisanterie.

TRÉMOLINI.
––––––Et le numéro, s’il vous plaît ?

CABRIOLO.
––––––Treize cent treize !

TRÉMOLINI.
––––––Treize cent treize ! Je parie
––––––Qu’à sortir il aura du mal.
––––––Payer ainsi, c’est déloyal !

Cabriolo va pour déchirer le billet.


ZANETTA.
–––––––––Arrêtez, de grâce
––––––Il s’agit de ce beau manoir
––––––Dont le tirage a lieu ce soir !

CABRIOLO.
––––––Et que voulez-vous que j’en fasse ?

ZANETTA ET RÉGINA.
––––––Un castel à gagner, faut voir.

CABRIOLO.
––––––Si je connaissais le vaurien
––––––Qui nous a floués de la sorte !

RÉGINA ET TRÉMOLINI.
––––––Nous ne savons, c’est à la porte.

ZANETTA.
––––––Moi, je sais qui… ne disons rien.

Scène XIV

Les Mêmes, LE DIRECTEUR DE LA LOTERIE.

Roulement de tambour. – Le directeur et les gens de loterie reparaissent. – Le jour baisse.


LE DIRECTEUR DE LA LOTERIE.
––––––Voici le moment solennel ;
––––––On va tirer la loterie
––––––Sous le regard officiel
––––––Du magistrat qui vous marie

Le directeur rentre avec ses hommes.


TOUS.

Les billets ouverts à la main.

––––––Plus un mot ! chut ! silence !
––––––Quel sera le gagnant !
––––––Mon cœur bat d’espérance !
––––––Quel émoi ! c’est poignant.

CABRIOLO.
––––––Ah ! vraiment, si je gagnais,
––––––Comme un bossu j’en rirais.

TOUS.
––––––––Plus un mot ! chut ! silence !
–––––––––––––Etc.

Roulement à l’intérieur de la loterie.


LE DIRECTEUR.

Messieurs ! le numéro qui a gagné le fameux château est le treize cent treize.

On voit paraître sur un transparent le n° 1313.


TOUS, poussant un cri.

Treize cent treize !!

ENSEMBLE.

CABRIOLO.
Treize cent treize !
Vite une chaise !
Treize cent treize !
Je n’y vois pas…
Treize cent treize !
J’en tremble d’aise !
Treize cent treize !
Ah ! je m’en vas !

Il tombe sur son siège.


LE PUBLIC.
Treize cent treize !
Chance mauvaise !
Treize cent, treize !
Je ne l’ai pas !
Treize cent treize !
Ce double treize !
Treize cent treize !
M’allait, hélas !!!

LES SALTIMBANQUES.
––––––––––Treize cent treize !
––––––––––Vive les treize !
––––––––––Treize cent treize !
––––––––––Il sort du tas !
––––––––––Treize cent treize !
––––––––––Tous à notre aise !
––––––––––Vive les treize !
––––––––––Plus de tracas !!!

ZANETTA.
––––––Ah ! pour nous, quelle bonne affaire !
––––––Le dénoûment est par trop beau.

RÉGINA.
––––––De s’éveiller dans la misère
––––––Pour se coucher dans un château.

CABRIOLO.
––––––À nous le luxe et les grandeurs,
––––––Les fêtes enivrantes ;
––––––Comme des grands seigneurs
––––––Nous vivrons de nos rentes.

RÉGINA.
–––––––Tout va changer, quel délire !
–––––––On va manger, boire et rire.
–––––––––Comme on va manger,
–––––––––––Boire et rire.
–––––––––Pareil coup du sort
–––––––––––Est unique !
–––––––––Fermons tout d’abord
–––––––––––La boutique !

LE PUBLIC.
–––––––––Ils ont dû tricher
–––––––––––Faut leur dire.
–––––––––Ah ! faut exiger
–––––––––––Qu’on retire :
–––––––––Quand aux jeux du sort,
–––––––––––C’est unique !
–––––––––On se frotte à tort,
–––––––––––On s’y pique.

CABRIOLO.
–––––––Ah ! notre sort change enfin !

TOUS.
–––––––––––Change enfin !

CABRIOLO.
–––––––Nous aurons du linge fin !

TOUS.
–––––––––––Linge fin !

CABRIOLO.
–––––––Et des habits de velours !

TOUS.
–––––––––––De velours !

CABRIOLO.
–––––––Nous mangerons tous les jours !

TOUS.
–––––––––––Tous les jours !…

ZANETTA.
––––––Je pourrai dans chaque étalage
––––––Choisir un objet favori ;
––––––Et, ce qui me plaît davantage,
––––––Je pourrai choisir un mari.

RÉGINA.
–––––––J’aurai voitures et chevaux !

TOUS.
–––––––––––Et chevaux !

RÉGINA.
–––––––Les costumes les plus beaux !

TOUS.
–––––––––––Les plus beaux !

RÉGINA.
–––––––Et bijoux et diamants !

TOUS.
–––––––––––Diamants !

RÉGINA.
–––––––Des bas à jour et des gants !

TOUS.
–––––––––––Et des gants !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.

LES SALTIMBANQUES.
Tout va changer.
–––Etc.

LE PUBLIC.
Faut exiger.
–––Etc.

TRÉMOLINI.

Rentré dans la baraque, en sort avec son paquet au bout d’un bâton.

––––––Adieu, patron, moi je vous quitte ;
––––––Ma place, à moi, n’est plus ici… je sors…

CABRIOLO.
––––––Toi me quitter ?

RÉGINA, bas à son père.
––––––Toi me quitter ? Retiens-le vite.

PAOLA, bas à son frère.
––––––Oui, retiens-le, pour le flanquer dehors.

CABRIOLO, bas à Paola.

Allons donc ! jamais il ne nous aura été plus utile ! (Haut à Trémolini.) Me quitter ! toi avec qui j’ai toujours tout partagé en frère ! Reste, ami, nous partagerons encore… tu seras mon domestique…


RÉGINA.

Oh ! papa !… notre intendant !


TRÉMOLINI.

Moi ?… intendant ? mon rêve !

Il lance son paquet et se jette dans les bras de Cabriolo.


RÉGINA.

Partons !…


CABRIOLO.

Partons ! (Au public.) Mes amis ! je vous invite tous à souper avec nous… nous mangerons la recette. — Il y a quinze francs !


RÉGINA.

Quinze francs ! quelle noce !…


TOUS.
En route !

CABRIOLO.

Un instant ! Et notre baraque ! est-ce que nous la quitterons sans jeter un petit pleur sur cet asile de nos vicissitudes !…


PAOLO.

Va pour un pleur ! mais un pleur gai !

SUITE DU FINAL.

LES SALTIMBANQUES.
––––––Adieu, baraque héréditaire !
––––––––––––Adieu !…

TOUS.
––––––––––––Adieu !…

LES SALTIMBANQUES.
––––––Là, je n’avais dans ma misère
––––––––––Ni feu, ni lieu !…

TOUS.
––––––––––Ni feu ! ni lieu !

LES SALTIMBANQUES.
––––––Adieu, tambours ! adieu, parades,
––––––––––Adieu, bons tours !
––––––Adieu, gobelets et muscades,
––––––––––Et pour toujours !…
REPRISE DU CHŒUR.
––––––Tout va changer, quel délire !
–––––––––––––Etc.

Les saltimbanques s’embrassent, la foule s’agit gaiement autour d’eux.


ACTE DEUXIÈME

Une terrasse devant un château seigneurial.



Scène PREMIÈRE

CABRIOLO, PAOLA, ZANETTA, RÉGINA.

Ils sont à table à demi-endorrnis. On entend au loin des fanfares de chasse.


CABRIOLO, s’éveillant.

Hein ? qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce que vous dites ?


RÉGINA.

Nous ne disons rien.


ZANETTA.

Pas un mot.


PAOLA.

Je somnolais ! Je rêvais que j’avais retrouvé mon père. Un prince dégommé qui n’avait pas le sou et qui me demandait une pension !


CABRIOLO.

Ces vicissitudes ne sont pas sans exemple ! Eh bien ! nous sommes là à nous regarder et nous ne trouvons pas le plus petit mot pour rire !


RÉGINA.

Ah ! dame ! on ne rit pas souvent ici.


PAOLA.

Tranchons le mot ; on s’embête.


CABRIOLO.

Rien ne nous manque pourtant !


PAOLA.

La nourriture est abondante et distinguée ! des œufs rouges, des viandes rouges, des vins rouges !


CABRIOLO.

Tout à la couleur de notre blason ! Trémolini a vu faire cela ailleurs et il nous le fait faire. L’étiquette, quoi ! l’étiquette !


ZANETTA.

C’est égal, autrefois on déjeunait moins.


FAOLA.

Il y a même des jours où l’on ne déjeunait pas du tout.


RÉGINA.

Mais quand on déjeunait, c’était plus gai !


CABRIOLO.

Silence ! c’est exactement ce que j’étais en train de me dire !…


ZANETTA.

On ne reçoit jamais une visite !


PAOLA.

On ne nous invite nulle part.


RÉGINA.

Vous avez écrit dix sept fois au prince Casimir, votre illustre voisin. Il n’a pas daigné répondre !


CABRIOLO, à Paola.

Avais-tu affranchi les lettres, au moins ?


PAOLA.

C’est un prince absolu. Il ne doit pas être partisan de l’affranchissement.


CABRIOLO.

C’est égal ! ça l’aura peut être vexé. Il parait qu’il est d’un caractère rageur et grinchu. Si nous avions été reçus chez lui, cela nous aurait posés tout de suite.


ZANETTA.

Après ça il se décidera peut-être à écrire.


PAOLA.

Il y a peut-être une lettre chez le concierge !


CABRIOLO.

Nous allons savoir ça ! Trémolini ! ah çà ! où est Trémolini, mon intendant ?


PAOLA.

On ne le trouve jamais à son poste, cet animal-là !


CABRIOLO.

Paola ! je vous en prie ! traitons avec plus de ménagements ce fidèle serviteur. Il a été dans le monde, domestique d’une grande maison, ce qui lui permet de nous initier aux mille détails de notre existence nouvelle.


RÉGINA.

Il nous est indispensable !


CABRIOLO, appelant de nouveau.

Trémolini !


RÉGINA, se levant.

Attendez ! je m’en vais aller le chercher.


PAOLA, l’arrêtant.

Jamais ! et l’étiquette ! dans notre position, nous ne pouvons nous servir nous-même… Quand on devrait attendre vingt-quatre heures, quand nous devrions mourir de faim, il faut en passer par là !


TOUS, appelant.

Trémolini !


Scène II

Les Mêmes, TRÉMOLINI.


GABRIOLO.

Il ne viendra pas ! Galopin ! polisson ! drôle !…


TRÉMOLINI, paraissant tranquillement.

Qu’est-ce qu’il y a donc ?


CABRIOLO, à part.

Pourvu qu’il n’ait pas entendu !… (Haut.) Mon bon Trémolini, voilà une heure que nous t’appelons !


TRÉMOLINI.

C’est bien ce qu’il me semblait.


PAOLA.

Alors, pourquoi ne pas venir ?


TRÉMOLINI.

Dans le monde on n’appelle pas ses gens ! on les timbre !


CABRIOLO.

C’est bon ! je m’en souviendrai !


RÉGINA.

Il n’y a rien à dire : c’est nous qui étions dans notre tort !


CABRIOLO, à Trémolini.

Je te demande bien pardon de t’avoir dérangé !

Trémolini sort.


ZANETTA.

C’est comme cela à chaque instant ! sans ce garçon nous ne ferions que des boulettes.

Cabriolo frappe sur un timbre.

TRÉMOLINI, reparaissant.

Son Excellence a sonné ?


CABRIOLO.

Oui ! Nos Excellences ont sonné !


PAOLA.

Il n’est pas venu de lettres du prince pour nous ?


TRÉMOLINI, haussant les épaules.

C’te bêtise !…


PAOLA.

Qu’est-ce que c’est que cette façon de répondre ! insolent !


TRÉMOLINI.

Si Son Excellence est fatiguée de mes services ?…


CABRIOLO.

Du tout ? je n’ai pas dit ça ! je t’augmente, au contraire !


TRÉMOLINI.

Je n’ai pas d’appointements.


PAOLA.

Tu n’as pas d’appointements, c’est vrai, mais tu as des égards ! On te traitera, avec encore plus d’égards.


TRÉMOLINI.

J’aimerais mieux autre chose.


CABRIOLO.

Parle !


TRÉMOLINI.

Je vous demande pour la vingt-quatrième fois la main de votre fille Régina.


PAOLA.

Son aplomb m’étonne. Il vous dit de ces choses-la sans balancier.


GABRIOLO.

Toi mon gendre ! jamais


PAOLA.

Si ça continue, on te flanquera à la porte.


CABRIOLO.

Certainement ! comment fait un homme de mon rang quand il flanque à la porte un fidèle serviteur d’une extraction aussi basse que la tienne.


TRÉMOLINI.

Il lui fait 3,000 livres de pension viagère.


CABRIOLO.

Il suffit ! je te garde ! mais à l’avenir sache observer la distance et respecter mon rang ! J’ai rompu, avec le passé ! Je ne veux plus en entendre parler !


RÉGINA.

Tiens ! faut pas faire tant le fier ! comme si je ne savais pas que de temps en temps vous vous enfermez dans le grenier… pour y faire tout seul votre boniment devant vos figures de cire… zim ! balaboum ! le tambour d’un côté, la grosse caisse de l’autre !

Régina et Trémolini imitent un bruit de parade.


CABRIOLO.

On m’épie ! et c’est toi !… bien, c’est vrai !… parfois je me sens pris de la nostalgie de la parade !…


PAOLA.

Mon frère !


CABRIOLO.

Ma vieille galerie de cire ! Elle est là haut ! je l’ai conservée !… Pour tous les trésors du monde je ne m’en séparerais pas ! ah ! l’on a beau dire ! c’était le bon temps !… vous rappelez-vous notre pyramide humaine ?


TRÉMOLINI.

Et mes lazzis ?


RÉGINA.

Et ma grande voltige ?


ZANETTA.

Et mon pas du châle ?


PAOLA.

Et messieurs les militaires qui s’arrêtaient, bouche béante, en s’écriant : oh ! la belle femme !… — Les arbres se déracinaient pour me voir passer !…


CABRIOLO.

Ah ! c’était le bon temps !…


TOUS.

Oh ! oui c’était le bon temps !

QUINTETTE.

CABRIOLO.
–––––––Où sont nos folles parades.
–––––––Nos frusques de charlatan.

TRÉMOLINI.
–––––––Où sont nos vieux camarades ?
–––––––Où sont les neiges d’antan.

CABRIOLO.
–––––––Ah ! comme alors notre voix glapissante,
–––––––Dominait bien la foule frémissante.

CABRIOLO ET TRÉMOLINI.
–––––––Ah ! tenez, tenez, messieurs !
–––––––Rien dans les mains ! rien dans les poches.
–––––––Ah ! tenez, tenez, j’ai mieux
–––––––À vous montrer que ces bamboches.

CABRIOLO.
–––––––C’était le bon temps.

TRÉMOLINI.
–––––––Le temps des calottes.
–––––––À propos de bottes.

CABRIOLO ET TRÉMOLINI.
–––––––Étions nous ardents (bis).
–––––––C’était le bon temps.

CABRIOLO.
––––––Ouf ! j’ai soif

ZANETTA.
––––––Ouf ! j’ai soif Versez donc !

CABRIOLO.
––––––Ouf ! j’ai soif Versez donc ! Un verre.

TRÉMOLINI, présentant un verre sur une assiette.
––––––Monsieur le baron est servi !

RÉGINA, présentant l’assiette et la mettant sur un bâton.
–––––––Autrefois vous saviez faire.
–––––––Tourner cette assiette ainsi.

Elle la passe à Cabriolo.


TRÉMOLINI.
–––––––Alors il était plus leste.
–––––––Moi, j’ai toujours la main preste !

Il enlève l’assiette à son tour. Cabriola prend le saladier et le fait tourner en équilibre.


CABRIOLO.
–––––––Tourne en rapide tourbillon,
–––––––Comme un léger papillon.

ENSEMBLE.
–––––––Tourne ! tourne ! en rapide tourbillon,
–––––––Tourne ! tourne comme un léger papillon.

RÉGINA.
–––––––Ah ! combien je me suis charmée
–––––––De ces gais amusements.

PAOLA.
–––––––Vrai ! je me sens ranimée.
–––––––Au souvenir de ce bon temps.

ZANETTA.
–––––––Le temps où toujours en fête,
–––––––Matin et soir, nous chantions,
–––––––Où sans faire d’omelette
–––––––Parmi les œufs nous dansions

ENSEMBLE.
–––––––Le temps où toujours en fête,
–––––––––––Nous chantions.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
–––––––Tourne, tourne en rapide tourbillon.
–––––––Tourne, tourne comme un léger papillon.

CABRIOLO.

Oh ! j’avais besoin de ça !…


RÉGINA.

Ca fait du bien de se dégourdir !…

Ils se remettent à table.


CABRIOLO.

Trémolini ! comment fait un baron quand il veut prendre du café ?


TRÉMOLINI.

Il le demande.

On entends une fanfare au dehors.


PAOLA.

Quelles sont ces fanfares ?


CABRIOLO.

Quelque hallali qu’on sonne !


PAOLA.

Vous dites ?


CABRIOLO.

J’ai dit quelque hallali qu’on sonne (On entend un bruit de verre cassé.) Ah ça ! quel est ce vacarme ?


TRÉMOLINI.

Un chasseur a escaladé la haie !


PAOLA.

Notre haie !…


TRÉMOLINI, regardant au fond.

Le voilà qui trépigne au milieu des cloches à melon !


Scène III

Les Mêmes, RAPHAEL.


RAPHAEL, costume de veneur. Cor de chasse en bandoulière. — À lui-même, avec émotion à part.
C’est elle ! je ne m’étais pas trompé ! Mais n’ayons pas l’air !

CABRIOLO, se levant de table à demi.

Mais, monsieur !


RAPHAEL.

Pardon, monsieur ! l’avez-vous vu ?


CABRIOLO.

Qui ?


PAOLA.

Quoi ?


RAPHAEL.

Le daim ?


TOUS.

Le daim ?…


RAPHAEL.

Il est passé par là, peut-être ; ne vous dérangez pas ! restez à table, je vous prie ! Mille compliments empressés… Je reviendrai !!!

Il sort en traversant le théâtre et en sonnant du cor.


CABRIOLO.

Singulier jeune homme !


PAOLA.

Il est très-gentil…


ZANETTA.

Mais… je le reconnais ! c’est bien lui !


RÉGINA.

Qui donc ?


ZANETTA.

Le jeune homme au billet de loterie !


CABRIOLO.

Est-ce qu’il viendrait nous le réclamer ?


RÉGINA.

Nous redemander le château !


PAOLA.

Rendre l’argent ! Jamais !…


Scène IV

Les Mêmes, moins RAPHAEL, SPARADRAP.


SPARADRAP. Il est en veneur avec un cor de chasse. Il s’essuie le front, se laisse tomber sur un siège, puis sur un autre, se relève et aperçoit Cabriolo.
Pardon !…

CABRIOLO.

D’où sort-il celui-là ?


SPARADRAP.

Vous n’auriez pas vu ?…


PAOLA.

Un daim ?…


SPARADRAP.

Non ! un jeune homme très-bien, mon élève…


RÉGINA.

Qui courait après un daim ?


SPARADRAP.

C’est cela même !


CABRIOLO.

Il vient de passer…


ZANETTA.

Il a pris cette allée…


SPARADRAP.

Parfait ! ne vous dérangez pas ! restez à table, je vous prie ; mille compliments empressés, je reviendrai.

Il passe en sonnant du cor.


CABRIOLO.

Étrange ! étrange !…


VOIX DU PRINCE, au dehors.

Corbleu ! ventrebleu ! corne de biche !


PAOLA.

Encore un !…


Scène V

Les Mêmes, moins SPARADRAP, LE PRINCE.


LE PRINCE, costume de veneur avec un cor de chasse.

Pardon ! vous n’auriez pas vu le précepteur de mon fils… un homme entre deux âges…


CABRIOLO.

Qui courait après un jeune homme !


PAOLA.

Lequel jeune homme courait après un daim !…


LE PRINCE.

C’est cela même !…


CABRIOLO.
Ils viennent de passer !

PAOLA.

Ils ont pris par cette allée ?


LE PRINCE.

Parfait ! ne vous dérangez pas ! restez à table, je vous prie. Mille compliments empressés, je reviendrai.

Il passe en sonnant du cor.


Scène VI

Les Mêmes, moins LE PRINCE, puis Chasseurs.


CABRIOLO.

Celui-là est très-bien…


PAOLA.

Un air affable et distingué. Où ai-je vu cette tête-là ?


RÉGINA.

Papa, en voilà encore d’autres !

Les chasseurs entrent et se rangent au fond.


CABRIOLO.

Un tas de chasseurs… je parie qu’ils vont nous chanter quelque chose ?


PAOLA.

C’est bien connu… toutes les fois qu’il entre des chasseurs dans un opéra-comique, ils ne chassent jamais et ils chantent toujours !


CHŒUR DE CHASSEURS.
––––––––––Au bois on chasse ! (Bis)
––––––D’un cerf dix-cors on tient la trace,
––––––––––Au bois on chasse :
––––Tayau ! tayau ! nos chiens sont tous de race,
––––––Le cerf sera forcé bientôt.
––––––––Tayau ! tayau ! tayau !
––––––––On chasse ! au bois on chasse !

Un des piqueurs s’avance vers Cabriolo.


PAOLA, l’arrêtant du geste.

Attendez ! je sais ce que vous allez nous demander…


CABRIOLO.

Si nous n’aurions pas vu un vieux encore vert ?


ZANETTA.
Qui courait après un homme entre deux âges ?…

RÉGINA.

Qui courait après un jeune homme ?


TRÉMOLINI.

Qui courait après un daim ?


PAOLA.

Ils ont pris cette allée !…


CABRIOLO.

Mille compliments empressés. Vous reviendrez.

Le piqueur salue, les chasseurs se retirent en courant tous les uns après les autres et en reprenant le chœur.


Scène VII

CABRIOLO, PAOLA, RÉGINA, TRÉMOLINI.


PAOLA, regardant.

Il va peut-être en venir d’autres.


RÉGINA.

Mais, papa, qu’est-ce que ça veut dire ?


CABRIOLO

Je ne sais pas… Voyons, Trémolini, quand un baron est à table et qu’il lui passe du monde comme ça dans sa salle à manger, qu’est-ce que ça veut dire ?


TRÉMOLINI.

Ça veut dire qu’on lui rend des visites !


CABRIOLO, ravi.

Et tu es sûr que ce sont des gens du monde !


TRÉMOLINI.

De la meilleure compagnie, ça se voit tout de suite, rien qu’à la manière dont ils sonnent !


PAOLA.

Mais ils sont entrés sans sonner !


TRÉMOLINI.

Dont ils sonnent du cor. Ce sont des princes pour le moins !


PAOLA.

Des princes ! mais alors le gibier n’est qu’un prétexte fallacieux ! ce qu’ils cherchent c’est un enfant… c’est moi !…


CABRIOLO.
C’est égal ! l’histoire du billet de loterie m’inquiète !… méfions-nous d’être reconnus !…

PAOLA.

Je me charge de les recevoir.


CABRIOLO.

Pas de manifestations excessives !… (À part.) J’ai toujours peur qu’elle n’arrive sur des échasses !


ZANETTA.

Les voilà qui reviennent.


PAOLA.

Enlevons tout cela !


CABRIOLO.

Déménageons vite !…

Ils enlèvent tout ce qui est sur la table. Paola finit par enlever la nappe par les quatre coins et l’emporte avec un reste de vaisselle. Cabriolo emporte la table sur sa tête.


Scène VIII

RAPHAEL, puis SPARADRAP, puis LE PRINCE, puis Les Chasseurs.

Scène muette. — Raphaël revient en courant. Il se cache derrière un arbre et reste en vue du public. Au bout d’un instant, Sparadrap traverse le théâtre en courant après Raphaël. — Puis le prince traverse de même en courant après Sparadrap. — Enfin les chasseurs traversent à leur tour en courant après le prince.


Scène IX

RAPHAEL seul, puis ZANETTA.

Quand tout le monde est parti, Raphaël sort avec précaution de sa cachette.


RAPHAEL.

Ils s’éloignent ! je puis rêver à mon aise !… Enfin !… je l’ai retrouvée, après tant de recherches !… Elle à qui je pensais toujours depuis que je l’ai vue !… ah ! j’en étais bien sûr ! ce n’était pas une illusion ! elle était vivante ! je vois encore ces yeux de flamme ! ce sourire plein de charme !

Zanetta parait et écoute.

ZANETTA, à part.

C’est lui !…


RAPHAEL, sans la voir.

Oui, c’est elle ! ma belle princesse de Trébizonde !


ZANETTA, s’approchant.

Il pense à moi !


RAPHAEL.

Oh ! maintenant que je l’ai retrouvée, papa aura beau faire… rien ne me fera céder ! Je la verrai ! je lui dirai : C’est moi, Raphaël, qui t’adore, qui ne vit que pour toi !…


ZANETTA, à part.

Mais c’est très-gentil, ce qu’il a dit là !


RAPHAEL.

Et elle m’aimera aussi… j’en suis sûr !

Apercevant Zanetta.

DUO.

RAPHAEL.
–––––––––C’est elle ! la voilà !
–––––––––––Elle est là !
–––––––Celle pour qui mon cœur soupire !

ZANETTA.
–––––––Monsieur, que voulez-vous me dire ?
I

RAPHAEL.
––––––T’en souvient-il ? j’allais te voir
–––––––––––Un beau soir ?

ZANETTA.
––––––Non, je ne m’en souviens vraiment
–––––––––––Nullement.

RAPHAEL.
––––––En princesse, à mes yeux émus,
–––––––––––Tu parus !…

ZANETTA.
––––––Une illusion vous trompa,
–––––––––––Ce soir-là.

RAPHAEL.
––––––L’idole semblait s’animer
–––––––––––Pour m’aimer.

ZANETTA.
––––––Non, votre esprit d’un rêve était
–––––––––––Le jouet.

RAPHAEL.
––––––C’était, bien toi, j’en suis certain,
––––––Tu le voudrais nier en vain.

ZANETTA.
––––––Monsieur, vous vous trompez, je crois
–––––––––––Laissez-moi !

RAPHAEL.
––––––Réponds-moi, mon cher amour,
––––––Ah ! réponds-moi sans détour !

ZANETTA.
––––––Non, vraiment, rien ne me rappelle
––––––Ce que vous racontez si bien !

RAPHAEL.
––––––Je pars alors, puisque, ma belle,
––––––Vous ne vous souvenez de rien.

ZANETTA.
––––––Non, demeurez, je crois, je me rappelle.
––––––Oui, maintenant… je m’en souviens
II.
––––––Il m’en souvient, j’ai cru vous voir
–––––––––––Un beau soir !

RAPHAEL.
––––––Moi, je ne m’en souviens, vraiment
–––––––––––Nullement.

ZANETTA.
––––––Vos yeux, qui sur moi se fixaient,
–––––––––––Souriaient.

RAPHAEL.
––––––Une illusion vous trompa
–––––––––––Ce soir-là.

ZANETTA.
––––––J’ai cru vous reconnaître, enfin,
–––––––––––Ce matin.

RAPHAEL.
––––––Non, votre esprit d’un rêve était
–––––––––––Le jouet.

ZANETTA.
––––––C’était bien vous, c’est bien certain,
––––––Vous le voulez nier en vain.

RAPHAEL.
––––––Eh bien ! tu l’as dit, oui, c’est moi,
––––––––Qui ne pense qu’à toi !
ENSEMBLE.

RAPHAEL.
––––––––––C’était bien toi !

ZANETTA.
–––––––Ah ! c’était moi, c’était moi !

RAPHAEL.
––––––Ah ! quel transport soudain m’enflamme !
––––––Oui, je le sais, vous êtes femme,
––––––Vous étiez de cire là-bas !

ZANETTA.
––––––Et je ne vous répondais pas !
–––––––––Oui, j’étais de cire,
–––––––––Vous le voyez bien
–––––––––Ce qu’on pouvait dire,
–––––––––Je n’en savais rien
–––––––––Aveugle et muette,
–––––––––C’était mon destin.
–––––––––Je vous le répète,
–––––––––Car c’est bien certain.
–––––––––Oui, j’étais de cire,
–––––––––Vous le voyez bien !

RAPHAEL.
–––––––––Tu n’es pas de cire,
–––––––––Oui, je le vois bien.
–––––––––De ce qu’on peut dire
–––––––––Je ne crois plus rien.
–––––––––Ta grâce parfaite
–––––––––A ravi mes yeux
–––––––––Ma voix te répète
–––––––––Les plus doux aveux !
ENSEMBLE.

RAPHAEL.
––Ange que j’admire,
––Ton sort est le mien.
Ah ! son cœur est à moi !
–––Tout à moi !

ZANETTA.
––Oui, j’étais de cire,
––Vous le voyez bien
Mon cœur est à toi !
–––Tout à toi !

RAPHAEL.

Oui, mon cher amour, nous serons heureux ! Je triompherai de tous les obstacles.


ZANETTA.
Mais comment ?

RAPHAEL.

Je n’en sais rien encore ! l’essentiel est de ne rien dire !


ZANETTA.

Rien à mon père ?


RAPHAEL.

Rien au mien surtout !


ZANETTA.

Votre père ?…


RAPHAEL.

C’est le prince Casimir.


ZANETTA.

Le prince ! et vous n’hésitez pas, vous qui savez ce que nous étions…


RAPHAEL.

Je sais… Je sais que je t’aime et que je ne veux plus te quitter. Il faut que tu viennes à la cour.


ZANETTA.

Avec papa !…


RAPHAEL.

Avec tout le monde, ça m’est bien égal.


ZANETTA.

Mais comment ?…


RAPHAEL.

Je trouverai bien un moyen.

Bruit.


ZANETTA.

On vient ?


RAPHAEL.

C’est mon père avec mon précepteur ! Ils me cherchent… venez !

Ils sortent vivement.


Scène X

LE PRINCE, SPARADRAP.

Ils arrivent toujours courant, hors d’haleine tous deux.


LE PRINCE.

Tonnerres et volcans ! où peut-il être passé ?…


SPARADRAP.
Je ne sais pas ! prince !… mais je suis hors d’haleine.

LE PRINCE.

Soufflons un moment ! Si un autre que mon fils m’avait joué un tour pareil… je lui casserais sur le dos ma canne… la vingt-septième depuis le 1er du mois !


SPARADRAP.

Et nous sommes au trois. Je sais, prince, que vous avez une collection de cannes cassées, et que vous en conservez les morceaux comme un témoignage de l’énergie de votre caractère…


LE PRINCE.

Je suis comme ça, moi !…


SPARADRAP.

Oh ! vous êtes bien conservé.


LE PRINCE.

Conservé ! quoi ? qu’est-ce que ça signifie ? est-ce une façon de me dire que je suis ganache ou podagre.

COUPLETS.
I
–––––––Me maquillé-je comme on dit !
–––––––Comme on ose le dire !
–––––––Me teignè-je comme on l’écrit ?
–––––––Comme on ose l’écrire !…
–––––––Si je tenais le polisson
–––––––Qui de tout ça cancanne !
–––––––Corbleu, la drôle de leçon
–––––––Lui flanquerait ma canne. (bis).
––––––––––Aux Canaries,
––––––––––Au Canada,
––––––––––Aux colonies
––––––––––Et cœtera,
––––––––––J’en ai cassé
––––––––––Dans mes colères.
––––––––––Partout naguères
––––––––––Où j’ai passé,
––––––––––Mais comme en masse
––––––––––On m’en donna,
––––––––––Autant j’en casse
––––––––––Autant y en a !
––––––––––D’où je conclus,
––––––––––Sans m’interrompre,
––––––––––Que j’en puis rompre
––––––––––Une de plus !
II
–––––––Qu’il se montre donc le crétin
–––––––Qui blague ma houssine,
–––––––Qui prétend que j’ai l’air hautain,
–––––––Alors que je badine ;
–––––––Et ces gazetiers corrompus
–––––––Qui, raillant mon organe,
–––––––Écrivent qu’à bâtons rompus
–––––––Je parle à coups de canne (bis).
––––––––––Aux Canaries,
––––––––––Au Canada, etc.

SPARADRAP.

Vous êtes bien connu, prince ; une nature de fer et de feu.


LE PRINCE.

Tu l’as dit ! C’est même ce qui me fait me méfier de mon fils. Mon fils. Tout mon portrait ! La grâce ! le charme !… le parfum !…


SPARADRAP.

Ah ! rien qu’à le voir on devine d’où il est sorti. C’est une perle !


LE PRINCE.

D’où il est sorti ? Une perle !… Suis-je donc une huître !…


SPARADRAP.

Jamais, prince !…


LE PRINCE.

Assez !… mais revenons à mon fils ! Ah ! avec cet enfant l’énergie de mon caractère se détend ! Il fait de moi tout ce qu’il veut !…


SPARADRAP.

Oui ! Et quand vous n’êtes pas content de lui, vous lui cassez votre canne ! sur mon dos.


LE PRINCE.

Eh bien ! c’est la théorie de la responsabilité : je te traite comme un ministre.


SPARADRAP.

Vous êtes bien bon !


LE PRINCE.
Je le sais ! Je te disais donc que depuis quelque temps la conduite de mon fils m’inquiète ; et l’escapade d’aujourd’hui n’est pas faite pour me rassurer. Brunes, blondes et rousses ! quand je pense à toutes les folies de ma jeunesse, je ne puis m’empêcher de me dire que si mon fils me ressemble j’aurai bien de la peine à lui faire faire le mariage que je projette !

SPARADRAP.

Vous étiez un grand séducteur !


LE PRINCE.

Ça ne te regarde pas. Est-ce que tu crois que je m’en vais te faire des confidences, te raconter que mes fredaines ont été jusqu’à une mésalliance, un mariage de la main gauche, côté du cœur !


SPARADRAP.

Mais, prince…


LE PRINCE.

Assez ! Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre. Ton intelligence est bornée ; je ne m’en plains pas ! c’est précisément pour ça que je t’ai confié l’éducation de mon fils !… Mais j’ai bien peur que tu n’aies trahi cette confiance.


SPARADRAP.

Pouvez-vous croire !… Moi !… (A part.) Quinze cents francs et un bureau !


LE PRINCE.

J’ai des indices !… tout à l’heure, pendant que nous étions en chasse, j’ai entendu mon fils s’écrier : C’est elle ! Puis, à la première avenue, il a bifurqué et s’est dirigé vers ce château.


SPARADRAP.

Il a dit c’est elle !


LE PRINCE.

Il l’a dit ! Elle ! Qui est-ce ? Qui est-elle ?… Elle qui ? qui ? qui ?


SPARADRAP.

Elle qui ? qui ? Nous allons le savoir, prince, j’aperçois votre fils !


LE PRINCE.

Il parait pensif.


Scène XI

Les Mêmes, RAPHAEL.


RAPHAEL, à part.
Mon plan est fait ! Il n’y a pas à dire ! Il me faut ma princesse ! (Haut). Ah ! vous voilà mon père ! je vous cherchais !

LE PRINCE.

En courant devant moi !… Ça pouvait durer longtemps comme ça !… À la fin me direz-vous le motif de cette course échevelée.


RAPHAEL.

C’est bien simple ! J’ai couru parce que j’étais impatient de la revoir !…


LE PRINCE.

La revoir ? Qui ?


SPARADRAP.

Expliquez-vous !


RAPHAEL.

Mon Dieu, mon père ! je vais tout vous dire !


LE PRINCE.

J’y compte bien !…

Raphaël le regarde en souriant, peu à peu le prince sourit aussi. Sparadrap sourit à son tour. Un regard sévère du prince lui rend son sérieux.


RAPHAEL.

Voilà ce qui est arrivé ! Il y a six mois, j’ai vu la plus ravissante princesse !


LE PRINCE.

Une princesse !…


SPARADRAP.

C’est impossible ! je ne vous ai pas quitté un instant !


RAPHAEL.

Précisément ! C’est vous-même qui m’y avez mené !


LE PRINCE, à Sparadrap, faisant un moulinet.

Hein ? vous menez mon fils voir des princesses !…


SPARADRAP.

Prince ! je puis vous jurer…


LE PRINCE.

Assez ! Et où est-elle cette princesse ? est-elle en Toscane, en Bavière, en Basse-Bretagne ?


RAPHAEL.

Elle est en cire !


LE PRINCE.

En cire ! Je ne connais pas cette localité.


RAPHAEL.

Oui… (A Sparadrap.) Il y a six mois, à la fête, vous ne vous souvenez pas de ce grand cabinet de cire où je suis entré ?…


SPARADRAP.

Comment ?


RAPHAEL.

C’est là que j’ai vu la belle princesse de Trébizonde et, depuis, je n’ai plus songé à autre chose ! Dame ! papa ! j’ai besoin de m’amuser, moi…


LE PRINCE, à part.

Voilà ce dont je me méfie !


RAPHAEL.

Sparadrap n’est pas malin. Il me donne des oiseaux… des poissons rouges… ce n’est pas drôle !…


LE PRINCE, à Sparadrap.

Il a raison !…


RAPHAEL.

Tandis que si j’avais ma belle princesse !… voilà ce qu’il me faudrait !… Oh ! papa, si vous l’aviez vue ! Elle a des ressorts.


LE PRINCE.

Elle a des ressorts.


RAPHAEL.

Elle remue !


SPARADRAP.

Elle remue !


RAPHAEL.

Elle tourne les yeux !…


LE PRINCE.

Elle tourne les yeux !


RAPHAEL.

Elle dit : papa !… maman !…

COUPLETS.
I
–––––––Elle est peinte admirablement,
–––––––De grandeur naturelle.
–––––––Elle lève au commandement
–––––––Ses bras collés contre elle,
–––––––Elle ouvre très-bien la bouche
–––––––Quand on lui présente un bonbon,
–––––––Salue aussi quand on la touche
–––––––Et parle, parle pour de bon :
–––––––Elle vous dit : papa ! maman !
––––––––––Si gentiment.
II
–––––––Elle baisse ses yeux jolis
–––––––Comme les demoiselles,
–––––––Et vous chante des airs choisis,
–––––––Avec les ritournelles.
–––––––Puis, voyez la malice,
–––––––Veut-on la prendre galamment,
–––––––Qu’entre les doigts elle vous glisse
–––––––Par un ressort d’échappement.
–––––––Elle vous dit papa ! maman !
––––––––––Si gentiment.

LE PRINCE, à Sparadrap.

C’est parfait ! cette passion naïve l’empéchera de penser à autre chose ! Je veux m’en servir !


SPARADRAP, au prince.

C’est un trait de génie.


LE PRINCE.

Ainsi, mon enfant, c’est à cette princesse articulée que tu tiens ?


RAPHAEL.

Pas à autre chose. Dès le lendemain, j’ai voulu la revoir. On ne savait plus ce qu’elle était devenue. Tout avait disparu. C’est aujourd’hui seulement que je l’ai retrouvée. Elle est ici !


LE PRINCE.

Ici ! ces nobles châtelains ont donc un musée ?


RAPHAEL.

Je ne sais pas, mais je l’ai vue ! Il me la faut ! Donnez-la moi !…


LE PRINCE.

Mais il peut y avoir des difficultés. Il faut prévoir un refus !


RAPHAEL, étourdiment.

Oh ! elle ne résistera pas !


SPARADRAP.

Elle ! ça se comprend ! Mais si on ne veut pas la céder !


RAPHAEL.

Alors je l’enlèverai !


LE PRINCE.

Comment ?


RAPHAEL.

Je veux dire… nous l’emporterons.


LE PRINCE.

À la bonne heure, et je sais bien comment !


RAPHAEL, à part.

Moi aussi ! je suis déjà convenu de tout avec Zanetta ! (Haut.) Et puis, papa ; s’ils ne veulent pas s’en séparer, vous pourriez les emmener.


LE PRINCE.
Comme tu y vas… Enfin c’est mon affaire ! D’ailleurs on ne me résiste pas à moi !

SPARADRAP.

Parbleu ! avec des coups de canne !


LE PRINCE.

Non ! sans coups de canne !


SPARADRAP.

En vous nommant, alors ?


LE PRINCE.

Non ! sans me nommer ! Ça me coûterait trop cher. (À Raphaël.) Mais au moins, voyons… Quand tu auras ta princesse, tu ne désireras plus autre chose ?


RAPHAEL.

Plus rien, papa !


LE PRINCE.

Tu ne bifurqueras plus !…


RAPHAEL.

Jamais, papa ! Je ne quitterai plus le château.


LE PRINCE.

Et tu ne casseras pas ta princesse pour voir ce qu’il y a dedans ?


RAPHAEL.

Il n’y a pas de danger, j’en aurai bien soin !


LE PRINCE.

Il suffit ! tu l’auras ! je la ferai mettre dans ta chambre.


RAPHAEL.

Oh ! merci, papa !


LE PRINCE.

Il ne faudra pas faire trop de feu… ça la ferait fondre. (À Sparadrap.) Pourquoi riez-vous ? Il y a des passions très-sérieuses qui sont aussi bêtes que ça !


RAPHAEL.

Voici les maîtres du château !…


LE PRINCE, à Sparadrap.

Attention ! tu sais que je veux garder l’incognito !


Scène XII

Les Mêmes, CAMBRIOLO, PAOLA, RÉGINA, ZANETTA, TRÉMOLINI.


CABRIOLO.
Les voilà ! ce sont eux !… (Salutations.) Donnez-vous donc la peine d’entrer… on ne paye qu’en sortant…

PAOLA, le pinçant pour l’interrompre.

Nous sommes charmés, messieurs, de l’honneur de votre présence.


SPARADRAP.

Quelle superbe femme.


LE PRINCE, à Sparadrap.

Ils ont l’air très-distingué… (Haut.) J’ai l’honneur de parler au comte Cabriolo ?


CABRIOLO.

À lui-même ! (À part.) Comme ils s’expriment bien !


LE PRINCE, désignant Paola.

Madame Cabriolet ?


PAOLA, vexée.

Cabriolet !…


TRÉMOLINI.

Eh ! oui ! c’est comme en Pologne. Machinsky, Machinska. Cabriolo, Cabriolet.


CABRIOLO.

Serait-ce un Polonais !… (Présentant Paola.) Ma sœur !


LE PRINCE.

Votre sœur ? — Est-elle heureuse ?


PAOLA, à elle-même.

Pourquoi cette vive sympathie ?… (Haut.) Mais… si je ne me trompe… ces messieurs sont les chasseurs de ce matin ?


LE PRINCE.

Oui… nous chassions !… nous nous étions égarés…


CABRIOLO, à part.

Heureusement ils se sont égarés chez nous !


RÉGINA, à Cabriolo.

C’est une visite d’occasion ! ça vaut mieux que rien !


LE PRINCE.

Du reste, nous n’avions pas qu’une seule chose en tête.


TRÉMOLINI.

On peut chasser plusieurs lièvres à la fois !


PAOLA, à part.

Je devine ! le lièvre… c’est moi !


CABRIOLO.

Dressons les oreilles. — Faut-il mettre des gants ?


PAOLA.

Le vieux en a un !


CABRIOLO,

Mettons en un aussi ! Mets un gant, Régina.


RÉGINA.

Je n’en ai pas.


CABRIOLO.
En voilà un à moi !

LE PRINCE.

Voici ce que je voulais vous dire.


CABRIOLO.

Un seul moment ! laissez-nous ganter notre dextre.


LE PRINCE.

Hein !


SPARADRAP.

S’il vous plaît ?


PAOLA.

Nous savons ce qu’exige la politesse !


LE PRINCE, faisant le moulinet.

Il commence à m’impatienter.


CABRIOLO.

Il a une canne ! (À Trémolini.) Va me chercher la mienne.


LE PRINCE.

Ce château a fort bonne mine…


CABRIOLO.

Et nous aussi, vous êtes bien bon.


LE PRINCE.

J’ai entendu dire qu’il avait été gagné à la loterie…


PAOLA.

Ah ! vous avez entendu dire ?… Pourquoi nous demandent-ils cela ?


SPARADRAP.

Gagné par des saltimbanques.


LE PRINCE.

Précisément.


CARRIOLO, à part.

Hum ! hum ! (Haut.) Des gens de peu !


PAOLA.

Des gens de rien !


CABRIOLO.

C’est à eux que nous l’avons acheté !


RAPHAEL, à part.

Il ne s’en tire pas mal.


PAOLA.

Chacun a sa manie, nous collectionnons des châteaux.


CABRIOLO.

Quand il y en a un qui me plaît… v’lan ! je l’achète !


TRÉMOLINI.

Nous en avons beaucoup comme ça…


RÉGINA.

Mais papa n’en habite qu’un à la fois !


LE PRINCE.
Je ne vous ai jamais rencontré dans le monde !

CABRIOLO.

Oh !… je ne vais guère à la cour, les affaires ont pris une tournure qui ne me convient pas, nous vivons à l’écart…


PAOLA.

Au grand écart !

Ils prennent tous une attitude de saltimbanques.


LE PRINCE.

Qu’est-ce qu’ils ont donc ?


SPARADRAP.

Ils sont très-distingués !


LE PRINCE, à part.

Drôles de gens (Haut.) Pour en revenir au but de ma visite… voici ce qui m’amène…


RAPHAEL.

Il s’agit de l’objet le plus charmant !


SPARADRAP.

Une délicieuse princesse…


PAOLA, à part.

Une princesse ! ça doit être moi !


LE PRINCE.

Est-ce que les anciens propriétaires n’ont pas laissé quelques objets d’art.


TOUS LES SALTIMBANQUES, entre eux.

Quel soupçon ?


RAPHAEL.

Des figures de cire.


LES SALTIMBANQUES, entre eux.

Ils sont sur la piste !…


SPARADRAP.

Et parmi ces figures…


LE PRINCE, RAPHAEL ET SPARADRAP, ensemble.

La princesse de Trébizonde !


LES SALTIMBANQUES, entre eux.

Ils savent tout !…


LE PRINCE.

Je viens pour vous l’acheter…


CABRIOLO.

Nous ne connaissons pas !


PAOLA.

Nous ne tenons pas de ces choses-là.


RÉGINA.

Ça n’est pas ici…


LE PRINCE.
C’est ici ! je sais ce que je dis !…

RAPHAEL.

Dans la tour du nord.


SPARADRAP.

Nous sommes sûrs de notre fait.


CABRIOLO, à part.

On nous a espionnés. (Haut.) Eh bien ! quand cela serait !… Ce sont des objets d’art auxquels je tiens… cette collection, égarée un moment à la suite d’événements politiques, représente nos ancêtres depuis les croisades ! Nous avons racheté ça très-cher, c’est un musée de famille…


TRÉMOLINI, à Régina.

Il y a Cartouche et Mandrin.


LE PRINCE.

Tout ça ne me regarde pas !


CABRIOLO.

Comment…


LE PRINCE.

Quand je veux une chose…


CABRIOLO.

Vous ne l’aurez pas !


LE PRINCE.

Je l’aurai !…


CABRIOLO.

Qu’est-ce que c’est que cet olibrius ?


LE PRINCE.

Vous êtes un malotru !


CABRIOLO.

Monsieur, vous m’insultez !…

Ils se menacent.


TRÉMOLINI.

Est-il rageur !…


PAOLA, les séparant.

Au nom du ciel, mon frère ! au nom du ciel, chasseur ! calmez-vous ! je sais ce que vous cherchez ; ce n’est pas une froide image…


LE PRINCE.

Qu’est-ce qu’elle chante, celle-là !


PAOLA.

Monsieur, je ne chante jamais !…


LE PRINCE, à Cabriolo.

C’est votre dernier mot ! vous ne voulez pas ?…


CABRIOLO.

Non !


LE PRINCE.
Savez-vous que je vous aurais tous emmenés avec !…

PAOLA.

Emmenés où ?


LE PRINCE.

Ça ne vous regarde pas !


CABRIOLO.

Alors, pourquoi nous le dites-vous ?


LE PRINCE.

Je fais ce qui me plaît.


CABRIOLO.

Et si ça nous déplaît. ?


LE PRINCE.

Ça m’est égal


CABRIOLO.

Monsieur, vous m’exaspérez !…


TRÉMOLINI.

Vous nous horripilez !…


RÉGINA.

En voilà des visites !…


CABRIOLO.

Tu vas voir aussi ! Chasseurs, je vous flanque à la porte !


LE PRINCE.

À la porte ! moi jamais !


TRÉMOLINI.

Nous allons voir !…

Sparadrap veut l’interrompre. Il reçoit une série de coups de pieds qui le poussent d’un côté du théâtre à l’autre.


LE PRINCE.

Une pareille insulte !…

Il lève sa canne.


CABRIOLO.

Oh ! je connais ce jeu-là !…

Passes de bâtoniste.


RAPHAEL.

Arrêtez !…


CABRIOLO, lui donnant un coup de canne.

Touché !


LE PRINCE.

Je renonce à l’incognito.


ZANETTA, accourant au bruit.

Le dos de son altesse.


TOUS.

Son altesse !


LE PRINCE.
Eh bien ! oui, je suis le prince Casimir !

Scène XIII

Les Mêmes, Veneurs, Paysans, etc.

FINAL.

CHŒUR.
––––––Oui, c’est le prince Casimir !

LE PRINCE.
––––––Eh bien, je dois en convenir,
––––––Je suis le prince Casimir.

TOUS.
––––––––Casimir ! Casimir !

LE PRINCE.
––––––Vous me connaissez maintenant ;
––––––M’obéirez-vous promptement ?

CABRIOLO.
––––––Prince, tout ce que vous voudrez,
––––––Nous sommes trop honorés.

LE PRINCE.
––––––Ainsi, puis-je compter sur vous ?

CABRIOLO.
––––––C’est convenu, comptez sur nous,
––––––Nous nous jetons à vos genoux.

RÉGINA, ZANETTA, CABRIOLO, TRÉMOLINI, PAOLA.
––––––Nous sommes tous à vos genoux !
––––––Vous suivre est notre seul désir.
––––––Vive le prince Casimir.

CHŒUR.
––––––Vive le prince Casimir.

PRINCE.

C’est convenu, je vous emmène et je vous nomme conservateur de mes musées.


CABRIOLO.

Quel honneur ! (À part) Je ne quitterai pas ma collection ! (Haut.) Oui, prince, nous venons tous, avec toutes les figures et la princesse de Trébizonde et la ronde qui l’accompagne.


LE PRINCE.

Il y a une ronde ?


CABRIOLO.
Vous ne la connaissez pas ? ma fille, chante la ronde à monsieur !…
RONDE DE LA PRINCESSE DE TRÉBIZONDE.
I

ZANETTA.
––––––Femme du grand Rhotomago,
––––––La princesse de Trébizonde
––––––Passait autrefois dans le monde
––––––Pour la perle du conjungo.
––––––Elle faisait fi des serins
––––––Pris à ses charmes souverains
––––––Et ne dansait de fandango
––––––Qu’avec son cher Rhotomago.

TOUS.
––––––Ah ! quelle femme c’était là !
––––––Que cette princesse ! oui-dà !
––––––On n’en fait plus comme cela !
II
––––––Mais dans un bal au Kamtschatka
––––––Un officier hongrois, bel homme,
––––––L’ayant pressée, ah ! Dieu sait comme !
––––––Il en obtint… une polka.
––––––Et comme enfin Rhotomago,
––––––Lui reprochait ce vertigo
––––––La princesse lui dit : « Raca !!
––––––« Il fait si froid au Kamtschatka.»

TOUS.
––––––Ah ! quelle femme c’était là !
––––––Que cette princesse ! oui-dà !
––––––On n’en fait plus comme cela !
III
––––––Rhotomago, pour la calmer,
––––––Alors changea sa femme en cire
––––––Et depuis… il faut bien le dire
––––––Y a pas mèche pour l’enflammer.
––––––Cette histoire prouve qu’il faut,
––––––Pour qu’une femme n’ait pas chaud,
––––––Et n’écoute aucun officier,
––––––Que son mari soit bien sorcier.

TOUS.
––––––Ah ! quelle femme c’était là !
––––––Que cette princesse ! oui-dà !
––––––On n’en fait plus comme cela !

TRÉMOLINI.
––––––Maintenant que l’on s’empresse
––––––D’aller chercher la princesse.

ZANETTA, RÉGINA, PAOLA, TRÉMOLINI, RAPHAEL, CABRIOLO.
––––––Mon bonheur est complet
––––––Mon rêve unique est satisfait
––––––Tout favorise à présent mon projet.

CHŒURS.
––––––Ah ! quel beau jour,
––––––Nous irons dont tous à la cour.

LE PRINCE.
––––––Allons, partons.

Quatre domestiques paraissent, portant sur leurs épaules la figure de la princesse de Trébizonde. Tout le monde les suit. — Défilé. — Marche. — Reprise du chœur.


ACTE TROISIÈME

Une salle du palais, chez le prince Casimir. — Au fond, une galerie, dans laquelle sont exposées les figures de cire. — Attributs divers, curiosités de toutes sortes.



Scène PREMIÈRE

RICCARDI, FLAMINIO, FRANCESCO, FINOCCHINI, BROCOLI, Pages.


CHŒUR DES PAGES.
––––––Ah ! quel ennui ! quel sot métier !
––––––Garder des figures de cire !…
––––––À nos dépens comme on doit rire
––––––C’est un poste assez singulier !

RICCARDI.
––––––Pas de repos !

FLAMINIO.
––––––Pas de repos ! Esclave éternel !

FRANCESCO.
––––––Et tout cela pourquoi, je vous en prie ?

BROCOLI.
––––––Pour veiller sur la galerie
––––––Et sur ce niais de Raphaël
COUPLETS.
I

FRANCESCO.
––––––Cet enfant manquait d’audace,
––––––Mais voilà qu’un beau matin,
––––––Ce cœur, jusque là de glace,
––––––Parut s’échauffer soudain.
––––––––––Une princesse
––––––––––À son altesse
––––––––––Plaisait, dit-on,
––––––––––Pour tout de bon.
––––––––––Mais cette belle
––––––––––Quelle était-elle ?
––––––––––Chacun voulait
––––––––––Voir son portrait !…
––––––––––Or, cette reine,
––––––––––La souveraine
––––––––––Qui prit le cœur
––––––––––De Monseigneur,
––––––––––C’est une histoire
––––––––––À ne pas croire.
––––––––––Ah ! c’est trop fort,
––––––––––J’en ris encor
––––––––––Elle est de cire !…
––––––Ah ! vraiment il faut en rire !
––––––Ils pourront vivre longtemps,
––––––Mais on ne peut pas prédire
––––––Qu’ils auront beaucoup d’enfants.
II

BROCOLI.
––––––Ce modèle de sagesse,
––––––Novice dans l’art d’aimer,
––––––Avec sa belle princesse,
––––––Chaque soir vient s’enfermer !
––––––––––Quelle équipée !…
––––––––––D’une poupée
––––––––––Ce grand benêt
––––––––––S’éprend tout net,
––––––––––Vrai ! cette belle
––––––––––Sera fidèle,
––––––––––Évidemment
––––––––––À son amant !
––––––––––Mais elle est telle
––––––––––Que rien en elle
––––––––––Ne peut changer.
––––––––––Pas de danger,
––––––––––Quoiqu’il arrive,
––––––––––Qu’elle le prive
––––––––––Et de faveurs
––––––––––Et de douceurs
––––––––––Elle est en cire
––––––Ah ! vraiment il faut en rire :
––––––Peut-être ils vivront longtemps
––––––Mais on ne peut pas prédire
––––––Qu’ils auront beaucoup d’enfants.

BROCOLI.

A-t-on jamais vu ! un grand garçon épris d’une figure de cire !…


RICCARDI.

Vrai ! c’est humiliant de faire des rondes, d’être de planton pour favoriser de pareilles extravagances…


FLAMINIO.

Et pour empêcher qu’on ne dérange le prince Raphaël quand il vient contempler sa princesse de Trébizonde.


FRANCESCO.

Autrefois nous avions du temps à nous.


BROCOLI.

Et nous savions l’employer !


RICCARDI.

Que d’escapades !…


FIAMINIO.

D’aubades !


FRANCESCO.

De sérénades !…


BROCOLI.

Tout a changé depuis que le prince a amené cette bande d’étrangers venus on ne sait d’où…


FLAMINIO.

Le gros baron surtout est en faveur.


FRANCESCO.

Je crois bien ! le prince adore jouer à l’écarté…


RICCARDI.

Et toutes les fois qu’il joue avec le baron il retourne roi.


FLAMINIO.

Ça le flatte !…


BROCOLI.

Et puis, ce sont ces gens-là, qui possédaient la fameuse princesse !


RICCARDI.

Le premier amour du prince Raphaël.


FLAMINIO.
C’est trop bête…

RICCARDI.

Quel pauvre innocent !…


FLAMINIO.

Quel grand dadais !…


FRANCESCO.

Chut ! c’est lui !


Scène II

Les Mêmes, RAPHAEL.


RAPHAEL, à part.

Ah ! ah ! l’on se moque de moi !… c’est bien !… (Haut.) Bonjour, messieurs !


LES PAGES.

Salut, prince !…


FLAMINIO, bas.

Il n’a rien entendu !…


BROCOLI.

Vous venez faire votre visite comme à l’ordinaire.


RAPHAEL.

Oui… et ce soir, je pourrai même rester plus longtemps.


RICCARDI, avec ironie.

Ah ! tant mieux !


RAPHAEL.

Je vais vous dire ! mon papa part.


LES PAGES, riant, à part.

Ah ! ah ! ah ! son papa part !…


RAPHAEL.

Il part pour la chasse aux flambeaux.


FLAMINIO.

Et pendant ce temps vous serez libre d’admirer à votre aise votre chère princesse !


RAPHAEL.

Oh oui !…


FRANCESCO, railleur.

Il parait que c’est bien amusant.


RAPHAEL.

Oh oui ! elle est si gentille…


RICCARDI.
Vraiment !…

RAPHAEL.

Ses regards sont si doux !…


BROCOLI.

Et puis, elle doit être d’un bien bon caractère !


RAPHAEL.

Oh oui !


FLAMINIO.

Et d’une fidélité à toute épreuve.


RAPHAEL.

Oh oui !… Et puis tant de grâce dans son maintien ! tant de charme dans sa voix !


FRANCESCO.

Pas possible !


RAPHAEL.

Voulez-vous la voir ?


RICCARDI.

Merci, nous la connaissons.


RAPHAEL.

Vous croyez la connaître, mais vous ne vous doutez de rien…


TOUS.

Comment ?


RAPHAEL.

Celle que j’aime… ce n’est pas la princesse de Trébizonde ! ce n’est pas une figure de cire ?… Eh non ! mille fois non ! c’est Zanetta !


TOUS.

Zanetta !


RAPHAEL.

Oui, c’est elle que j’adore et avec toute l’ardeur d’un premier amour :

I
––––––Fleur qui se fane avant d’éclore,
–––––––––Loin du gai soleil,
––––––Mon cœur donnait naguère encore
–––––––––D’un profond sommeil ;
–––––––––Mais, quel doux réveil !
––––––De ses clartés l’amour l’inonde.
–––––––––Charme sans pareil
––––––Qui me révèle un nouveau monde !
–––––––––Mon cœur s’est ranimé,
–––––––––Car j’aime et suis aimé !
II
––––––De vains plaisirs l’âme occupée,
–––––––––J’étais un enfant
––––––À qui l’on donne une poupée
–––––––––Pour amusement.
–––––––––Mais quel changement !…
––––––Non ! non ! je ne suis plus le même.
–––––––––Je sens qu’à présent
––––––Je suis un homme, puisque j’aime !
–––––––––Mon cœur s’est ranimé,
–––––––––Car j’aime et suis aimé

BROCOLI.

Quel changement !


FLAMINIO.

Est-ce possible ?


RAPHAEL.

La preuve, c’est que ce soir je vous invite au souper que je donne à ma chère Zanetta !


RICCARDI.

Il ne doute de rien !


RAPHAEL.

L’amour donne des idées, et j’ai découvert dans un vieux coffre à papa toute une correspondance, des mémoires écrits par je ne sais qui, où il n’est question que de galantes aventures, de bons tours à jouer aux vieux parents !


RICCARDI.

À merveille !


RAPHAEL.

Soyez tranquilles ! ce soir nous souperons !


BROCOLI, accourant.

Méfiez-vous, prince… votre précepteur accourt par la galerie du sud !


FRANCESCO.

Et votre auguste père grimpe quatre à quatre par l’escalier du nord !


RAPHAEL.

Sauvons-nous à ce soir !


TOUS.

À ce soir !

Ils disparaissent vivement par les portes latérales.

Scène III

LE PRINCE, SPARADRAP.

Ils arrivent essoufflés, chacun d’un côté, par le fond.


LE PRINCE, vivement.

Eh bien !


SPARADRAP.

Quoi ?


LE PRINCE.

Où est-il ?


SPARADRAP.

Qui ?


LE PRINCE.

Mon fils ?


SPARADRAP.

Je le cherchais !…


LE PRINCE.

Phosphore et poudre-coton ! qu’est-ce que peut faire ce garnement-là… lui ! la grâce ! le charme…


SPARADRAP.

On croit le tenir… crac ! il est loin !


LE PRINCE.

Sais-tu que si ça continue comme ça, j’aurai du mal à lui faire faire le mariage projeté !…


SPARADRAP.

C’est ce que je me dis, prince, à chaque instant, et ce qui m’inquiète à cause de mon bureau de tabac ! Et tenez… hier encore…


LE PRINCE.

Quoi ! hier ? Que s’est-il passé ?…


SPARADRAP.

Vous savez avec quel soin je surveille mon élève ; je monte dans sa chambre, il venait de se coucher. Il me demande de lui lire quelques chapitres de Plutarque…


LE PRINCE, à part.

Plutarque !…


SPARADRAP.
Il n’y avait rien à dire… je vais chercher le volume dans votre bibliothèque.

LE PRINCE.

Assez ! Je vais te dire la suite. Tu reviens, tu lis, ton élève t’écoute religieusement, et au bout de deux heures, quand tu le crois endormi, tu t’aperçois que tu as fait la lecture à son traversin, coiffé de son bonnet de nuit !


SPARADRAP.

Juste ! Mais comment savez-vous ?…


LE PRINCE.

Écoute ! Il se passe en ce moment un fait étrange. — Tu le sais ! dans mon temps, j’ai fait des fredaines !… Eh bien !… depuis six semaines, sais-tu ce qui arrive ?


SPARADRAP.

Je ne sais pas, prince !


LE PRINCE.

Je voudrais bien voir que tu le susses !… Ce serait de l’espionnage, alors !… Je dis : c’est une manière de dire : Je sais que tu ne sais pas… Eh bien, ce que tu ne sais pas, je vais te le dire…


SPARADRAP.

J’écoute !…


LE PRINCE.

J’y compte parbleu bien !… Il ne manquerait plus que tu allasses te promener au bois au moment où je t’honore d’une confidence !… — Depuis six semaines, dis-je… mon fils reproduit à la lettre toutes les farces que j’ai faites ! Il parait que c’est dans le sang !


SPARADRAP.

Bizarre ! bizarre !…


LE PRINCE.

Cette figure de cire que je lui ai donnée… il a voulu l’orner de bijoux… À la rigueur, ça se comprend ; mais ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il n’orne rien du tout et moi j’ai payé ses factures… comme mon père avait payé les miennes… Enfin ça ne fait rien… Mais sais-tu ce que j’ai appris ?…


SPARADRAP.

Parlez, prince !…


LE PRINCE.

Je parlerai si je veux ! Il a commandé pour cette nuit, un souper fin !… Que dis-tu de cette dinette inattendue ?…


SPARADRAP.

Je dis, prince, que je m’en étais aussi inquiété… et je vous apportais même le menu que j’ai surpris :… Homard…


LE PRINCE, l’interrompant.

Attends !… tu vas voir je vais te dire ! — Homard, crevettes, artichauds à la poivrade, saucisson, truffes à la serviette, pâté de foie gras !


SPARADRAP.

C’est exact ! comment savez-vous ?…


LE PRINCE.

Je l’aurais parié !… une des plus belles indigestions que j’aie eues !… Il paraît que c’est dans le sang.


SPARADRAP.

C’est phénoménal !


LE PRINCE.

Et ce n’est pas tout ! il y a encore autre chose qui me tracasse !


SPARADRAP.

Parlez, prince.


LE PRINCE.

Je parlerai si je veux ! Que penses-tu de ces étrangers, de ce baron que j’ai introduit à ma cour et nommé conservateur de mes musées ?


SPARADRAP.

Il a une bien jolie manière de jouer à l’écarté.


LE PRINCE.

C’est vrai. Avec lui, je suis toujours sûr de retourner le roi.


SPARADRAP.

Après ça, il y a peut-être une manière de battre les cartes…


LE PRINCE.

Quoi ! est-ce que je triche ! alors !…


SPARADRAP.

Pouvez-vous supposer…


LE PRINCE.

Je puis supposer ce qui me plaît. Eh bien par moments, j’ai peur d’avoir accueilli des intrus !


SPARADRAP, à part.

Cachons-lui ce que j’en pense ! Elle est si belle ! ô Paola !…


LE PRINCE.

Vois-tu, si on allait s’apercevoir que j’ai reçu à ma cour les premiers venus !… Du reste, pour détourner les soupçons, j’ai pris un grand moyen : je veux les combler de dignités !…


SPARADRAP.

Excellente idée !…


LE PRINCE.

Je n’ai pas besoin de ton approbation ! Je les ai fait mander auprès de moi… Mais d’abord je veux retrouver mon fils !


SPARADRAP.

Cherchons le prince !


LE PRINCE.

Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi ! cherche-le !


SPARADRAP.

Je vais le chercher !


LE PRINCE.

Et moi aussi je vais le chercher !


Scène IV

Les Mêmes, RICCARDI.


LE PRINCE, voyant entrer le page.

Quoi ? qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qu’il y a ?


RICCARDI.

Prince, le baron della Cascatella et sa famille se rendent à vos ordres.


LE PRINCE.

C’est bien ! qu’ils m’attendent ici ! Ils sont faits pour ça !… Mais avant tout mon fils…


SPARADRAP.

Oui… et mon bureau de tabac…


LE PRINCE.

Quoi ! ton bureau de tabac !… des coups de canne !

Il sort en poussant Sparadrap.


RICCARDI, au fond.

Entrez, M. le baron, Son Altesse va venir !

Il sort après que Cabriolo et sa suite sont entrés.


Scène V

CABRIOLO, PAOLA, RÉGINA, ZANETTA, TRÉMOLINI.

Ils sont vêtus de riches costumes du plus mauvais goût. Ils entrent à la suite les uns des autres et font le tour de la scène comme des saltimbanques commençant leur séance.


CABRIOLO.
Voilà !

ZANETTA.

Je crois que le prince nous trouvera à son goût…


RÉGINA.

Nous sommes sur notre trente et un.


PAOLA.

Nous avons mis nos habits de parade !


TOUS, répétant.

Parade !

Ils prennent des attitudes comiques.


CABRIOLO.

Hein ? qu’est-ce que c’est ? qui est-ce qui parle de parades ?


TRÉMOLINI.

Ça n’est pas moi !…


CABRIOLO.

À la bonne heure… (S’apercevant que Trémolini parle bas à Régina.) Et bien !… qu’est-ce que vous dites ?…


TRÉMOLINI, avec âme.

Je lui parlais de mon amour…


CABRIOLO.

Je m’en doutais bien !


TRÉMOLINI.

Et je viens pour la vingt-septième fois vous demander la main de votre fille…


CABRIOLO.

Comment ! tu me vois préoccupé d’une réception solennelle et tu viens me jeter dans les jambes des détails de famille !


RÉGINA.

Mais, papa !…


CABRIOLO.

Assez !… (À Trémolini.) Trémolini, toi qui as été dans le monde… Comment fait-on quand on est reçu par un prince.


TRÉMOLINI.

On fait trois pas en avant.


CABRIOLO.

Bon !


TRÉMOLINI.

Puis, quatre pas en arrière.


PAOLA.

Bien, nous avançons !


TRÉMOLINI.

Et puis on met son chapeau.


CABRIOLO, étonné.
Pourquoi ?

PAOLA.

Oui, au fait, pourquoi ?


TRÉMOLINI.

Afin de saluer le prince, si vous ne mettiez pas votre chapeau, comment pourriez-vous l’ôter ?…


CABRIOLO.

C’est juste ! maintenant convenons des places que nous devons occuper, vous, ma sœur, de ce côté.


PAOLA.

Pourquoi me mettez-vous dans le coin ?


CABRIOLO.

Vous y serez très-bien…


PAOLA.

Si vous êtes honteux de moi… il faut le dire tout de suite !…


CABRIOLO.

Mon Dieu, elle a toujours peur qu’on ne la voie pas… après tout !… vous n’êtes pas imperceptible.


PAOLA.

Je me mettrai où je veux !… Je ne suis pas un enfant !…


CABRIOLO.

Allons ! calmons-nous, petite évaporée ! (À part.) Elle a toujours l’air de jouer de la grosse caisse ! (Haut.) Voyons, mes enfants ! il faut être convenable avec tout le monde…


PAOLA.

Bah ! vous avez beau dire ! ce prince-là ne m’en impose pas ! Il me semble toujours que j’ai vu cette tête-là quelque part… mais où ? mais où ?


CABRIOLO.

Parbleu ! où l’on voit la tête d’un prince, sur ses monnaies.


PAOLA.

Avec ça qu’on en voyait beaucoup de monnaie autrefois.


CABRIOLO.

Chut ! n’évoquons pas ces tristes souvenirs. (On entend des acclamations, la foule revient et se range.) Voilà le prince, vite à nos places.


CRI AU DEHORS.
Vive le prince Casimir !

Scène VI

Les Mêmes, LE PRINCE, SPARADRAP, Fonctionnaires.


CHŒUR.
––––––Voici monseigneur, qu’on se range,
––––––Pour bien l’accueillir qu’on s’arrange,
––––––Nous sommes de ceux qu’on dérange !
––––––Pour plaire au prince qu’on se range !
COUPLETS.

LE PRINCE.
I
––––––––Je suis satisfait
––––––––Et je daigne le dire,
––––––––Ce zèle me plaît
––––––––Et je daigne sourire…
––––––––Que voudriez-vous de plus,
––––––––Répondez, ô mes élus ;
––––––––Répondez, fonctionnaires,
––––––––Ardents mais sincères !
––––––––Quand un prince est satisfait
––––––––––Tout est parfait !
––––––––––Bonheur complet !
––––––––Quand prince est satisfait
––––––––––Chaque sujet
–––––––––––––L’est.
II
––––––––Je suis satisfait,
––––––––Ma figure l’atteste
––––––––Ah ! c’est que j’ai fait
––––––––Une excellente sieste.
––––––––Que voudriez-vous de mieux
––––––––J’ai très bien diné, messieurs,
––––––––Convenez-en, vous autres…
––––––––Gourmands, bons apôtres !…
–––––––––Répondez, etc.

TOUS.
––––––––––Vive le prince !…

SPARADRAP.

Vive le prince !


LE PRINCE.

Assez ! Je vivrai si je veux ! Baron della Cascatella, approchez ! je suis content de vous ! Je vous ai nommé conservateur de mes musées, je ne sais pas ce que vous conservez ! Votre prédécesseur n’en conservait pas davantage ! c’est bien ! j’aime les traditions ! aussi, en récompense, j’ai donné des ordres pour que vous fussiez décoré du nôtre.


PAOLA.

Une décoration !… J’avais toujours rêvé ça !


CABRIOLO, ému.

Prince ! c’est trop. (Aux trois femmes.) Ma sœur ! mes filles !… dites avec moi…

Il bat la mesure.


TOUS LES QUATRE.

Prince ! c’est trop !


LE PRINCE.

Assez !…

Les quatre pages apportent un immense cordon jaune.


CABRIOLO, à part.

J’avais tout prévu, excepté ça ! (A Trémolini.) Voyons vivement, comment fait un baron quand il est décoré.


TRÉMOLINI, à part.

Je le repince ! (Bas à Cabriolo.) Voulez-vous me donner la main de votre fille ?


CABRIOLO, à part.

Quel embarras ! quand le prince attend ! quand les minutes sont des siècles ! ça va jeter un froid !


LE PRINCE.

Eh bien ! baron !…

Il fait un moulinet.


CABRIOLO.

Voilà ! prince, voilà ! (A Trémolini.) Dis-moi vite ! et la main de ma fille est à toi !


TRÉMOLINI, bas.

On accepte et on se passe la décoration au cou


CABRIOLO.

Enfin ! (Il se jette la tête première dans le cordon.) Ah ! ma famille et moi nous ne pouvons que répéter…


TOUS QUATRE, en mesure.

Prince, c’est trop !


LE PRINCE.

Assez !… Maintenant, messieurs, en chasse !… à cheval ! messieurs, à cheval ! (A Raphaël.) Vous m’accompagnerez, mon fils !…


RAPHAEL, bas à Zanetta.

Ne craignez rien, je me suis arrangé pour rester !


LE PRINCE, bas à Sparadrap.

Dis donc ! (A Cabriolo et Trémolini.) Vous aussi, vous n’êtes pas de trop ! ça me rappelle un jour où mon père voulait m’emmener à la campagne… j’avais un rendez-vous… je persuadai à mon père que j’avais un fort mal de dents et je restai… quel farceur j’étais ! (Ils rient entre eux et se tapent tous successivement sur le ventre.) Assez ! (Voyant Raphaël qui s’approche de lui. — Reprenant un air grave.) Eh bien !… quoi ?… qu’est-ce ? qu’y a-t-il ?…


RAPHAEL.

Mon père… je voulais vous dire que je ne pourrais vous accompagner !


LE PRINCE.

Et pourquoi ça ?


RAPHAEL.

Je viens d’être pris d’une rage de dents !


LE PRINCE.

Oh ! c’est trop fort !… comme moi !

Ils recommencent à se taper sur le ventre, à la fin Sparadrap lève la main du côté de Paola et s’arrête.


SPARADRAP, embrassant Paola.

Ah ! ce moment s’est bien fait attendre !


PAOLA.

Taisez-vous, imprudent !


CABRIOLO.

Est-ce une molaire, une canine ?… Dites un mot… et sans douleur…


RAPHAEL.

Ah ! ça me lance !


CABRIOLO.

J’ai failli me trahir !

MORCEAU D’ENSEMBLE.

LE PRINCE.
––––––D’où vient celle crise soudaine,
––––––Et quel est ce nouveau détour ?
––––––Mon fils, la chose est certaine,
––––––S’apprête à me jouer un tour.

RAPHAEL, la main à la joue.
––––––Ah ! ah ! ah

ZANETTA, SPARADRAP.
––––––Ah ! ah ! ah Il a mal aux dents !

RAPHAEL.
I
–––––––––Ah ! j’ai mal aux dents
–––––––––Ah ! quels tourments !
–––––––––Quelle souffrance !
–––––––––Ah ! j’ai mal aux dents !
–––––––––Ah ! ça m’élance !
–––––––––Ah ! si je l’osais
–––––––––De rage je mordrais.
–––––––––Ah ! quel triste état,
–––––––––Papa ça me bat !
–––––––––Ah ! c’est trop souffrir,
–––––––––Est-il un élixir
–––––––––Pour me guérir ?
–––––––––Ah ! rien n’est égal
–––––––––À ce mal infernal !
II
–––––––––Ah ! j’ai mal aux dents !
–––––––––Ah ! ça m’agace !
–––––––––Ah ! j’ai aux dents !
––––––Ah ! je ne puis aller en chasse.
–––––––––Ah ! j’ai mal aux dents,
–––––––––Ah ! ça m’agace.
–––––––––Ah ! je ne veux pas
–––––––––Du dentiste, en tout cas,
––––––––Ne le demande pas !
–––––––––Il faudrait tâcher
––––––––De guérir sans arracher !
–––––––––Ah ! c’est trop souffrir,
–––––––––Est-il un élixir
–––––––––Pour me guérir ?
–––––––––Ah ! rien n’est égal
––––––––À ce mal infernal !

CHŒUR.
––––––––Ah ! c’est trop souffrir.
––––––––Est-il un élixir
––––––––––Pour le guérir ?
––––––––Ah ! c’est trop souffrir.
––––––––––Rien n’est égal
––––––––À ce mal infernal !

LE PRINCE, à part.

Tout ça n’est pas clair ! Il y a quelque chose là-dessous. J’aurais l’œil ouvert. (À Raphaël.) Eh bien ! mon enfant, tu souffres donc beaucoup ? Va te coucher !


RAPHAEL.

Oui, papa ! Je vais me coucher.


LE PRINCE.

Je partirai seul (À part.) Mais je reviendrai.


RAPHAEL, bas à Zanetta.

À ce soir.


SPARADRAP.

Ici, tantôt je vous attendrai.


PAOLA.

Moins d’effervescence, petit imprudent !


CABRIOLO.

L’un part, l’autre se couche ! je pourrai ce soir me payer une séance de mes figures de cire.


TRÉMOLINI.

Eh bien, papa beau-père, à quand la noce ?


CABRIOLO.

Zut !


TRÉMOLINI.

Oh !

Tout le monde sort, Trémolini resté le dernier, fait signe à Régina de rester.


Scène VII

TRÉMOLINI, RÉGINA.


TRÉMOLINI.

Régina !


RÉGINA.

Quoi ?


TRÉMOLINI.

Ton père…


RÉGINA.
Eh bien ?…

TREMOLINI.

Je viens de lui demander ta main pour la 29e fois.


RÉGINA.

Après ?


TRÉMOLINI.

Sais-tu ce qu’il m’a répondu ?


RÉGINA.

Non !


TRÉMOLINI.

Il m’a dit zut !


RÉGINA.

Ô surprise ! – Je m’y attendais !


TRÉMOLINI.

Ça ne t’étonne pas plus que ça !… Mais il m’avait promis !…


RÉGINA.

Tu comptais là-dessus, toi !


TRÉMOLINI.

Dame !…


RÉGINA.

Tu as donc gardé dans la vie privée la naïveté professionnelle du jocrisse !


TRÉMOLINI.

Encore un coup de pied dans mes illusions !…


RÉGINA.

Tu as l’habitude d’en recevoir. Oh ! mon Dieu ! on te fera aller comme un toton.


TRÉMOLINI.

Régina ! vos paroles sont bien sévères !… ah ! elles sont bien sévères vos paroles !


RÉGINA.

Et que veux-tu que je te dise ! Est-ce que c’est ma faute ! Depuis six mois tu n’es pas plus avancé qu’au premier jour.


TRÉMOLINI.

C’est vrai ça ! on nous dit oui… et puis, on nous dit non !…


RÉGINA.

Et nous, pauvres âmes meurtries, nous restons le bec dans l’eau !


TRÉMOLINI.

Oh ! ne me désole pas ! Régina ! tu sais que je t’aime.


RÉGINA.

Oh ! non ! non ! tu ne m’aimes pas !… moi ! je t’ai toujours aimé ! tu fus pitre, et pitre, je t’aimais ! Tu fus intendant ! et intendant, je t’aimais encore ! Tu serais prince et millionnaire que je t’aimerais toujours ! Oh ! que je t’aime !…


TRÉMOLINI.
Oh ! redis ! redis ces mots si doux !

RÉGINA.

Oh ! que je t’aime ! — Mais c’est pas tout ça ! Il faut prendre un parti.


TRÉMOLINI.

Lequel ?


RÉGINA.

Il le demande ! oh ! si j’étais homme.


TRÉMOLINI.

Qu’est-ce que tu ferais ? dis ! dis ! dis !…


RÉGINA.

Tu veux que je dise ?…


TRÉMOLINI.

Oui !


RÉGINA.

Eh ! bien… je crois que je m’enlèverais !


TRÉMOLINI.

Un enlèvement ! — Fichtre ! mais la maréchaussée !… si l’on nous attrape !


RÉGINA.

Ah ! tu raissonnes ! tu ne m’aimes pas ! si tu m’aimais… tu ne raisonnerais pas !… tu ferais n’importe quoi, même des bêtises… voilà ce que c’est que l’amour ! — Il a peur d’être attrapé et avant le mariage ! ah ! mon Dieu ! vous voyez bien qu’il ne m’aime pas !


TRÉMOLINI.

Elle doute de moi ! Seigneur ! elle doute de moi ! Je t’aime, je t’aime !…

DUO.

TRÉMOLINI.
––––––Moment fatal, hélas ! que faire ?

RÉGINA.
––––––La nuit nous prête son mystère.

TRÉMOLINI.
––––––––––Je n’ose pas.

RÉGINA.
––––––––––Guide mes pas.

TRÉMOLINI.
––––––––––Quel embarras.

RÉGINA.
––––––––––Il n’ose pas.

TRÉMOLINI.
––––––––––Je n’ose pas.

RÉGINA.
––––––Tout est possible quand on s’aime,
––––––Nous marcherions du même pas
––––––Vers ce gai pays de Bohême,
––––––Qui pour nous avait tant d’appas.
––––––Faut-il ? faut-il ?

TRÉMOLINI.
––––––Faut-il ? faut-il ? Ah ! ne me tente pas.

RÉGINA.
––––––J’ai conservé par prévoyance
––––––Ma tunique de taffetas
––––––Qui par en haut si bas commence
––––––Et finit si haut par en bas.
––––––Viens donc, viens donc.

TRÉMOLINI.
––––––Viens donc, viens donc. Ah ! ne me tente pas.

RÉGINA.
––––––L’amour nous le dit tout bas :
–––––––––––Vite en route,
––––––Ce n’est que le premier pas
–––––––––––Qui coûte !…

TRÉMOLINI.
––––––Je consens ! partons vite !…

RÉGINA.
––––––Quoi sitôt !…

TRÉMOLINI.
––––––Quoi sitôt !… Plus de refus.

RÉGINA.
––––––Attends un peu.

TRÉMOLINI.
––––––Attends un peu. Ton cœur hésite !

RÉGINA.
––––––C’est qu’à présent, je n’ose plus.

TRÉMOLINI.
––––––Viens, je te promets la misère.
––––––Suis-moi ! de tout tu manqueras !…
––––––Les diamants seront du verre,
––––––Et les lapins seront des chats.
––––––Viens donc ! viens donc !

RÉGINA
––––––Viens donc ! viens donc ! Ah ! ne me tente pas.

TRÉMOLINI.
––––––Viens, je t’aimerai comme quatre
––––––Et, pour égayer nos repas.
––––––J’irai même jusqu’à te battre
––––––Puis après tu me le rendras.
––––––Viens donc !…

RÉGINA.
––––––Viens donc !… Ah ! ne me tente pas,

TRÉMOLINI.
––––––Allons, partons !

RÉGINA.
––––––Allons, partons ! Je le veux bien !

TRÉMOLINI.
––––––À toi mon cœur !

RÉGINA.
––––––A toi mon cœur ! À toi le mien !

ENSEMBLE.
––––––Oui, sans perdre un seul moment,
––––––Il faut enfin que tout s’apprête
––––––Et que rien ne nous arrête
––––––Pour ce bel enlèvement.
––––––Nous prendrons sans façon
––––––La poudre d’escampette
––––––Et fouette, fouette !
––––––Et fouette, postillon !…

TRÉMOLINI.

On vient !


RÉGINA.

Ce sont les pages !


TRÉMOLINI.

À tout à l’heure !


RÉGINA.

Ici !


TRÉMOLINI.

Je vais tout préparer !


TOUS DEUX.

Ah que je t’aime !

Ils sortent.


Scène VIII

LES PAGES. Ils entrent, marchant au pas comme une patrouille. La nuit vient peu à peu.

RONDE.
––––––D’un bout à l’autre du palais
––––––Que notre patrouille se montre
––––––Et si quelque intrus s’y rencontre
––––––Sachons déjouer ses projets.
–––––––––Faisons notre ronde
––––––––––Marchons au pas !
–––––––––Car la nuit profonde
––––––––––S’étend là bas.
–––––––––Ayons la main leste,
––––––––––Et l’œil au guet.
–––––––––Qu’en ces lieux ne reste
––––––––––Nul indiscret
––––––D’un bout à l’antre du palais, etc.

BROCOLI, parlé.

Ce soir, messieurs, il faut plus de vigilance que jamais.


FRANCESCO.

Dame ! c’est pour notre compte que nous faisons notre ronde !


FLAMINIO.

C’est vrai ! puisque nous soupons !


RICCARDI.

Attention.


BROCOLI.

Soyons sur nos gardes !


FRANCESCO.

Par le flanc droit ! marche.

Ils sortent.


Scène IX

PAOLA, seule. Elle arrive avec précaution. La nuit vient.

Laissons s’éloigner ces jeunes janissaires !… Ah ! je suis émue !… dame ! Il va venir ! vous me croirez si vous voulez, mais c’est mon premier rendez-vous… mon Dieu, oui… Eh bien, quoi !… Il n’y a pas tant de temps de perdu… Certainement je n’ai plus dix-huit ans… mais je n’en ai pas trente non plus !… Et puis, enfin, c’est comme ça ! c’est à prendre ou à laisser !… Lui, il est plein de distinction… des manières adorables ! je lui ai longtemps résisté ; mais bah ! Il fallait en finir, et j’ai eu la faiblesse d’accepter ce premier rendez-vous. Il devrait déjà être ici. Que l’attente est cruelle ! (Changeant de ton.) Ah çà ! est-ce que ce galopin me ferait poser ? Ça me rappelle un jour où ce grand imbécile de Zéphirin m’a fait attendre sur la grande place d’Anvers ! Mais bah ! je lui pardonnai… le grand ressort de sa montre s’était détraqué. C’était une raison. Oh ! mais, à Carcassonne, dans les mêmes circonstances, j’ai été impitoyable avec ce grand flâneur de Rigobert… (Elle fait le geste de donner des soufflets.) Vli ! vlan ! et d’une force… que le vli l’aurait jeté par terre, si le vlan ne l’avait pas retenu ! Ah ! mais il me semble que c’est bien long ! mais non ! j’entends le craquement d’une chaussure… c’est la sienne, sans doute… Allons ! bon ! voilà que ça m’émeut… dame !… la première fois…


Scène X

PAOLA, RÉGINA, puis ZANETTA.

La nuit est tout à fait venue.


PAOLA.

On vient… Pstt !…


RÉGINA.

Pstt !…


PAOLA, à voix basse.

Par ici…


RÉGINA, à mi-voix.

Me voilà !…


PAOLA, lui saisissant la main

Ah ! cher docteur…


RÉGINA, à part.

Hein !


PAOLA.

Ah ! il a une petite main de femme. Docteur, comme vous êtes en retard !…


RÉGINA, à part.

C’est la voix de ma tante. Pourvu qu’elle ne me reconnaisse pas… (Contrefaisant sa voix.) Chut !… Je pensais à mon bureau de tabac.


PAOLA.
Mais vous voilà ! tout est oublié ! Ah ! docteur ! laissez-moi me remettre un peu de mon trouble…

RÉGINA, à part.

J’en apprends de belle ! Tâchons de m’esquiver et de rejoindre Trémolini… Où est la porte ?

Elle s’éloigne un peu et cherche à retrouver la porte. En même temps, Zaneta arrive et ferme la porte.


PAOLA, à mi-voix.

Eh bien ! où êtes-vous ?


ZANETTA, à mi-voix.

Me voici !…


RÉGINA, à part.

Bon, nous sommes trois maintenant.


PAOLA.

Tiens, il a la main droite plus grande que la gauche. On comprend aisément l’émotion d’une jeune femme qui vient à un premier rendez-vous !


ZANETTA.

Oh ! oui !


PAOLA, prenant la main de Zanetta.

De grâce, laissez-moi me remettre un peu… ayez pitié de ma candeur…


ZANETTA, à part.

Ce n’est pas sa voix…


PAOLA.

Et surtout !… ne soyez pas trop entreprenant.


ZANETTA, à part.

Mais c’est ma tante !… À qui croit-elle donc parler ?


PAOLA.

Mais où êtes-vous donc ? (Elle se retrouve auprès de Régina qui l’évite.) Ah ! je vous croyais de l’autre côté… (À part.) Eh ! bien… il ne bouge pas ! ah çà !… est-ce qu’il va prendre mes recommandations au sérieux !… (Haut.) Quand je dis qu’il ne faut pas être entreprenant… je ne veux pas être ridicule… Je vous permets de me serrer la main, et même d’y déposer un baiser respectueux.

Elle tend la main.


ZANETTA, à part.

C’est bien embarrassant…


PAOLA, saisissant une main de chaque côté.
Hein ? Ils sont deux !

Scène XI

Les Mêmes, RAPHAEL, TRÉMOLINI, SPARADRAP.

Ils arrivent chacun avec une lanterne et un panier de comestibles dans lequel il y a un homard.


TOUS.

Que vois-je !


PAOLA.

Mes nièces !


SPARADRAP.

Mon élève…


TRÉMOLINI.

Mais, vous-même…


RAPHAEL.

Bah !… Il n’y a pas à s’en défendre… il parait que nous avions tous les trois les mêmes intentions…


SPARADRAP.

Mais alors, prince… cette passion… pour la princesse de Trébizonde.


RAPHAEL, présentant Zanetta.

La princesse de Trébizonde, la voilà !…


SPARADRAP.

Grand Dieu ! si l’on apprenait…


TRÉMOLINI.

On n’apprendra rien et si vous avez peur, j’ai un grand carrosse dans lequel nous pouvons filer tous les six…


RÉGINA.

C’est une idée…


RAPHAEL.

Mais avant tout, soupons !


TRÉMOLINI.

Souper ! comment. ?


RAPHAEL.

Comment ? vous allez voir. À moi, mes pages !

À ce moment les pages arrivent avec une table toute servie.

Scène XII

Les Mêmes, Les Pages, puis CABRIOLO.


LES PAGES.
–––––Nous voilà ! nous voilà ! nous voilà !

SPARADRAP.
–––––Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que cela !

RAPHAEL.
–––––––––Ce sont des amis
–––––––––À qui j’ai promis
–––––––––Qu’ils seraient des nôtres.
–––––––––À table ! vous autres !

CABRIOLO, entrant.

Qu’est-ce que je vois-là ! ma sœur ! mes filles ! en tête à tête avec trois écrevisses à la bordelaise et trois particuliers. (Il force à se lever les hommes qui se cachaient la tête sous la nappe.) Le prince !…


RAPHAEL, montrant Paola et Sparadrap.

Baron… ces jeunes gens s’aiment !…


PAOLA ET SPARADRAP.

Nous nous aimons.


RAPHAEL.

Et moi, j’aime votre fille !


CABRIOLO.

Une séduction !


RAPHAEL.

Non, un mariage, si vous voulez.


CABRIOLO.

Eh quoi ! ma fille ! la fille dont je suis le père serait la bru du père dont vous êtes le fils ! Oh ! la famille, quelle noble institution !… Mais, à propos de famille… votre père ?


RAPHAEL.

Mon père…


CABRIOLO.

S’il revenait ?…


RAPHAEL.

J’ai des pages qui guettent et qui m’avertiront !


CABRIOLO.
Alors, à table !

TOUS.
–––––––Allons, mettons-nous à table
––––––––––Et bannissons, etc.

ZANETTA.
–––––––Si la carte est mal choisie…

TRÉMOLINI ET SPARADRAP.
–––––––J’en fais mon mea culpa…

RAPHAEL.
–––––––Mais goûtez le malvoisie,
–––––––C’est le meilleur à papa !

CABRIOLO.
–––––––––Goûtons ce vin-là !

TOUS.
–––––––––––Oui, trinquons
–––––––––––Et chantons !

RAPHAEL.
I
––––––––––Ô malvoisie
––––––––––Liqueur choisie
––––––––––Sois l’ambroisie
––––––––––Des amoureux !
––––––––––Coule et, pour cause,
––––––––––Fais-nous en rose
––––––––––Voir chaque chose !
––––––––Quel bouquet merveilleux
––––––––––À ce vin vieux !
–––––––Parlons peu, mais parlons bien
–––––––S’en cacher ne sert à rien
–––––––Ici chacun à son tour
–––––––Est l’esclave de l’amour.

ZANETTA.
II
––––––––––Ô vin de Grèce
––––––––––Que ton ivresse
––––––––––En allégresse
––––––––––Tienne nos cœurs !
––––––––––Rends le mien ferme,
––––––––––L’amour y germe.
––––––––––L’amour renferme
––––––––––Tous les bonheurs !
––––––––Quel bouquet merveilleux
––––––––––À ce vin vieux !
–––––––Parlons peu, mais parlons bien, etc.
Les pages enlèvent la table.

ZANETTA.
––––––Si nous chantions des sérénades ?

RAPHAEL.
––––––Si nous dansions des rigodons ?

CABRIOLO.
––––––Si nous reprenions nos parades ?

TRÉMOLINI.
––––––Oh ! oui, patron ! oui, paradons !

TOUS.
––––––––––Oui, paradons !

CABRIOLO.
––––––––Allons ! allons ! en place !
––––––Prenez chacun un instrument,
––––––Tous le monde est là sur la place !
––––––Tenez ! tenez ! c’est le moment !

TOUS.
––––––––En place ! en place !
––––––––C’est l’instant ! le moment !

Symphonie burlesque. – À la fin, galop général conduit par Cabriolo. – On frappe en dehors.


PAOLA.

Écoutez, on a frappé !


CABBRIOLO.

Qui peut venir nous troubler ?


VOIX DU PRINCE.

Allons, voyons ! ouvrirez-vous à la fin.


SPARADRAP.

Dieu ! le prince !


RAPHAEL.

Mon père ! où me cacher ?


CABRIOLO, à Raphaël.

Mais vous disiez que vous n’aviez pas peur de votre papa ?


RAPHAEL.

Parce que je le croyais bien loin !…


CABRIOLO.

C’est une raison.


TRÉMOLINI.

Cachons-nous tous !…

On frappe toujours.


CABRIOLO, vivement.

Attendez ! c’est une inspiration… (Aux femmes et à Raphaël.) Entrez là ! (Ils se sauvent derrière les rideaux du fond.) Nous, maintenant… (On frappe plus fort.) Non ! nous n’avons pas le temps, restez-là et ne bougeons plus !

Sparadrap avec son tambour et Trémolini avec sa grosse caisse entrent sur deux piédestaux.

Scène XII

Les Mêmes, LE PRINCE.


LE PRINCE, entrant ; il est en costume de chasse. À Cabriolo.

Eh bien ! vous y avez mis le temps !


CABRIOLO.

Prince ! j’ignorais que ce fût vous.


LE PRINCE, à part, regardant autour de lui.

Ça sent la mayonnaise ! Feignons !


CABRIOLO.

Je vous croyais à la chasse aux flambeaux.


LE PRINCE, montrant son bougeoir.

J’en reviens, comme vous voyez. Mais, vous-même, baron, comment se fait-il que je vous trouve ici et sous ce costume ?


CABRIOLO, cherchant en vain à dissimuler son maillot.

Prince… c’est… c’est mon costume de travail.


LE PRINCE.

Ah ! vous étiez en train de travailler. (À part.) Continuons de feindre. (Il examine autour de lui. Haut, désignant Sparadrap et Trémolini.) Il me semble que ces deux particuliers n’étaient pas là ce matin !


CABRIOLO.

En effet, prince. Ce sont deux nouvelles figures que je viens d’achever et dont je voulais vous faire une surprise pour votre fête.


LE PRINCE.

Ma fête ! c’est dans onze rnois et demi.


CABRIOLO.

Je ne voulais pas être en retard.


LE PRINCE.

Très-bien très-bien ! Et qu’est-ce qu’elles représentent, ces figures ?


CABRIOLO.

La poésie et la musique.


LE PRINCE.

Elles sont fort bien réussies. La pose de celle-ci, surtout. (Il désigne Trémolini qui vient de changer de pose.) Oh ! c’est particulier ! j’aurais juré que la poésie était tournée de l’autre côté.


CABRIOLO.

Du tout ! prince ! (Bas, à Trémolini.) Imbécile !


TRÉMOLINI, bas.

Je m’engourdissais !

Il frappe un coup de grosse caisse.


LE PRINCE.

Hein ?


CABRIOLO.

Rien prince !


SPARADRAP.

Allons bon ! voilà que j’ai envie d’éternuer, et avec ça dans les mains pas moyen de me pincer le nez !…


LE PRINCE, à Cabriolo.

Hein ? me semble qu’on a parlé !


CABRIOLO.

Pas un mot, prince ! (A part.) Je suis inquiet.

Sparadrap éternue et fait un roulement de tambour.


LE PRINCE.

Qu’est-ce que c’est que ça !… La musique qui éternue !…


CARRIOLO.

Prince ! je vais tout vous dire… (À part.) Si je sais comment m’en tirer !…


LE PRINCE.

Parlez mais soyez bref !


CABRIOLO, allant pour s’en aller.

Je ne dirai rien du tout si vous voulez.


LE PRINCE, le retenant.

Non ! expliquez-vous !


CABRIOLO.

Voilà. — Afin de rendre ce musée plus digne de Votre Altesse, j’ai cherché des perfectionnements et je suis parvenu à communiquer à ces figures le mouvement, la voix, la vie peut-être !

Tambour et grosse caisse.


LE PRINCE.

Ah ! très-bien ! très-bien ! Ingénieux mécanisme. — Montez-moi donc un peu les ressorts et faites-moi remuer tout ça !


CABRIOLO.

Oui, prince !

Il fait semblant de monter des ressorts et imite le bruit avec la voix. – Sparadrap et Trémolini se mettent à remuer.


LE PRINCE.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

On entend du bruit au fond.

CABRIOLO.

Les ressorts communiquent par là.

Il tire les rideaux du fond. On voit Paola, Zanetta, Régina, Raphaël, les pages, costumés et diversement groupés.


LE PRINCE.

Maintenant je veux examiner l’intérieur de vos figures de cire.

Mouvement général d’effroi.


CABRIOLO.

Prince ! les ressorts sont très-difficiles à démonter !


LE PRINCE.

Eh bien ! nous pouvons nous contenter de les fendre en deux !


CABRIOLO.

Vous ne ferez pas ça !


LE PRINCE.

Parfaitement ! Et ce ne sera pas avec ma canne, ce sera avec mon bon couteau de chasse de Tolède ! Et ce ne sera pas moi tout seul ! À moi, mes gens !

Tous les veneurs et les courtisants accourent.


Scène XIV

Les Mêmes, Seigneurs, Veneurs.

Tous les veneurs tirent leurs couteaux de chasse.


PAOLA ET RÉGINA.

Au secours !…


SPARADRAP.

Grâce !…


TRÉMOLINI.

Pas de bêtises !…


RAPHAEL.

Mon père !…


LE PRINCE.

Ah ! ah ! je savais bien que je vous forcerais à vous démasquer ! vous vous moquiez tous de moi ! Je vous chasse !


RAPHAEL, se mettant auprès de Zanetta.

Si elle part, je partirai !… avec elle.


LE PRINCE.
Quoi ! qu’est-ce que c’est ? mon fils oserait me résister !…

RAPHAEL.

Tiens ! au fait ! pourquoi crier tant que ça, quand vous, vous avez bien épousé une acrobate, la célèbre Plume d’Acier !


LE PRINCE.

Hein ? (Raphaël lui montre ses lettres.) Il sait tout !…


PAOLA.

C’était lui ! mais je me disais aussi je l’ai vu quelque part ! Mais Plume d’Acier, c’était ma sœur ! (Elle se jette dans les bras du prince.) Mon. frère !…


CABRIOLO.

Mon beau-frère !…


ZANETTA ET RÉGINA.

Mon oncle !…


TRÉVOLINI.

Mon-cousin !…


SPARADRAP.

Mon parrain !…


LE PRINCE.

Animal !


SPARADRAP.

C’est bien ce que je disais !…


LE PRINCE.

Tous saltimbanques !


PAOLA, au prince, montrant Sparadrap.

Mon frère !… unissez deux enfants qui s’adorent !


LE PRINCE, après un faux mouvement de coup de canne.

J’y consens. (A part.) Ce sera ma seule vengeance !


RÉGINA, à Cabriolo.

Papa… puisqu’on se marie… je vous demande pour la première fois la main de Trémolini.


CABRIOLO.

Du moment que c’est pour la première fois, je te l’accorde. — Comme ça, tu ne me la demanderas plus.


LE PRINCE.

Allons ! mariez-vous tous ! nous vivrons ensemble !… — Baron ! que ferons-nous pendant les longues soirées d’hiver ?


CARRIOLO.

Je ferai votre partie… et je vous apprendrai à retourner le roi !…


ZANETTA.
––––––Nous allons donc entrer ce soir
––––––Dans une famille nouvelle !

RÉGINA.
––––––Lui plairons-nous ? — Ah ! puisse-t-elle
––––––Avec faveur nous recevoir !

RAPHAEL.
––––––Ne sortant guère, l’on pourra
––––––Nous visiter tant qu’on voudra !…

ZANETTA.
––––––Nous aimons fort à recevoir
––––––Nous restons chez nous chaque soir.

TOUS.
–––––––––––Venez voir
––––––La princesse de Trébizonde…


FIN