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La Politique ultramontaine
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 686-698).



LA


POLITIQUE ULTRAMONTAINE




En présence de l’importance inattendue que les querelles religieuses ont prise en Europe par le plus singulier anachronisme, du rôle prépondérant auquel les partis religieux y aspirent, des dangers qu’ils nous créent, il n’est peut-être pas inutile d’examiner quelles sont chez nous les prétentions, sinon les principes politiques de ces partis, et quelle attitude doit prendre à leur égard un gouvernement soucieux de l’honneur et des intérêts de la France. Si les hommes qui dirigent nos affaires avaient entrepris plus tôt cet examen, s’ils s’étaient fait une juste idée de ce que cet honneur et ces intérêts leur commandent, il est à croire qu’ils auraient prévenu de fâcheux malentendus dont ils devaient éviter jusqu’à l’apparence, et ils ne resteraient pas suspects d’avoir cédé à une pression étrangère lorsqu’ils n’ont fait que remplir un devoir.

J’ai parlé des partis religieux, cette expression, vraie pour d’autres pays, n’est, Dieu merci, pas exacte en ce qui concerne le nôtre. Nous comptons en France plusieurs opinions religieuses, mais nous n’y comptons qu’un seul parti religieux, c’est le parti ultramontain. Ce parti ne remonte même pas très haut dans notre histoire. Il n’a été à ses débuts qu’une secte théologique dont je n’ai nullement l’envie de discuter ici les doctrines ; mais l’ultramontanisme ne tarda pas à quitter les régions de la théorie, où de Maistre, de Bonald et l’abbé de Lamennais l’avaient confiné, pour viser à l’action et à l’influence politiques. — Si nous n’avons pas à nous occuper de ses doctrines sur la discipline intérieure de l’église, nous avons le plus grand intérêt à bien connaître ses tendances, ses progrès et ses actes depuis qu’il a passé à l’état militant et prétendu influer sur la marche de nos divers gouvernemens.

Cette prétention, il faut le dire, n’était pas nouvelle. L’église de France, alors qu’on l’appelait encore l’église gallicane, n’avait jamais renoncé qu’en apparence à l’ambition de jouer un rôle politique. Elle n’avait jamais bien pris son parti au fond du cœur de cette grande transformation du monde moderne, qui vers la fin du XVIe siècle sépara nettement le domaine religieux du domaine politique. Elle n’avait jamais compris qu’imparfaitement le sens de ce prodigieux changement qui, au sortir des guerres de religion, permit à un cardinal comme Richelieu de tendre, — par-dessus la tête des Allemands, — sa forte main à un hérétique comme Gustave-Adolphe. Néanmoins tout en s’efforçant, chaque fois que l’occasion s’en présentait, de renverser l’œuvre pacificatrice d’Henri IV et de rétablir dans l’état la prédominance de l’élément religieux, l’église gallicane eut toujours le mérite, et c’est là son meilleur titre devant l’histoire, de rester éminemment nationale. Elle ne sépara pas son intérêt de celui du royaume, lui sacrifia parfois ses plus chers préjugés. Alors même que Louis XIV était le plus asservi à l’influence catholique, loin de l’abandonner dans ses démêlés politiques avec la cour de Rome, on la vit défendre successivement ce roi contre deux papes, Alexandre VII et Innocent XI.

À ce point de vue, l’église gallicane domine de très haut le système qui lui a succédé sans la remplacer. Elle a eu ses faiblesses, a servi plus d’un excès de pouvoir, mais dans ses jours de vertu comme dans ses jours de défaillance elle est jusqu’au bout restée française, a voulu identifier sa cause à celle de la nation. L’ultramontanisme au contraire a un tort qui lui sera difficilement pardonné dans la situation que les événemens nous ont faite, il ne peut pas avoir une politique nationale. Ainsi que son nom l’indique, ce n’est pas en France, mais à Rome, que ses partisans prennent leur mot d’ordre, c’est de Rome qu’ils attendent et reçoivent leurs inspirations ; ce n’est pas le pays, c’est Rome qui est leur premier souci et leur première passion. L’intérêt national leur est cher sans doute, mais c’est après tout un intérêt humain, et Rome le domine de toute la supériorité d’un intérêt divin. De là l’inconcevable insouciance avec laquelle ils compromettent le pays et le jetteraient, si cela dépendait d’eux, dans les aventures les plus insensées : leur sollicitude est ailleurs. Ils prétendent pourtant l’aimer, et peut-être l’aiment-ils en effet à leur manière ; on ne supprime pas à volonté un des sentimens primordiaux de l’âme humaine. Peut-être sont-ils, comme ils nous l’assurent, d’excellens patriotes, — seulement leur patrie est à Rome !

On voit par cette observation générale combien il est loin de notre pensée de vouloir impliquer le clergé de France tout entier dans les critiques que nous entendons adresser à certaines doctrines et à certains hommes. Nous savons comme tout le monde que ce clergé compte dans ses rangs, — et parmi ceux même qui professent des opinions ultramontaines, mais qui reculent sagement devant les conséquences du système, — un grand nombre d’hommes animés du patriotisme le plus vrai, des esprits aussi sages qu’éclairés. Ce ne sont pas eux qu’on met en cause ici, c’est cette petite église particulièrement immaculée, aux yeux de qui l’évêque d’Orléans est un suspect et presque un factieux. Tout au plus pourrait-on leur reprocher l’abnégation mal entendue qui les pousse à se taire lorsqu’ils devraient élever la voix, et leur fait ainsi accepter toutes les apparences d’une solidarité qu’ils repoussent au fond du cœur. Ils semblent atteints, eux aussi, de cette inertie incurable qui, dans tous les momens critiques de notre histoire, paralyse et annihile nos partis conservateurs au profit d’une minorité violente ou fanatique. Triste abdication dont ils ne se vengent d’ordinaire qu’en assistant avec une égale résignation à tous les excès commis en sens contraire !

Tant que l’influence politique de l’ultramontanisme ne s’est exercée que dans nos luttes intérieures, on a eu le droit de la blâmer comme une intervention regrettable de l’élément religieux dans des débats auxquels il devrait rester étranger, mais elle n’a eu que des inconvéniens après tout secondaires. Cette intervention a en partie faussé un instrument précieux d’ordre, de moralité, de conservation, en le mettant parfois au service des plus mauvaises causes. Elle a aussi contribué plus d’une fois à aggraver nos divisions intérieures ; elle n’a du moins pas fait courir au pays de péril sérieux. Je n’ai pas à raconter dans quelles occasions, ni dans quel sens la politique ultramontaine a agi chez nous à ce point de vue ; je me contenterai de rappeler, pour en caractériser l’esprit général, qu’en dépit des efforts plus généreux qu’efficaces de Montalembert, de Lacordaire et de leur école pour l’enrôler dans la cause libérale, le parti ultramontain ne s’est montré satisfait de nos divers gouvernemens que deux fois dans le cours entier des cinquante dernières années. La première, c’est à l’époque des ordonnances du roi Charles X contre les libertés publiques ; la seconde, c’est à l’époque du coup d’état du 2 décembre. Ce sont là les deux seuls momens où l’ultramontanisme ait montré une satisfaction sans mélange.

Cette satisfaction, dont il est facile de retrouver l’expression dans les documens contemporains, est à elle seule tout un programme de gouvernement et peut se passer de commentaires. On aurait tort d’ailleurs de s’étonner du profond scepticisme dont elle témoigne en matière de principes. Au fond, un parti religieux ne peut pas avoir de principes politiques, et c’est pourquoi on ferait bien de lui interdire ce domaine. La loi suprême est pour lui l’intérêt d’une croyance à laquelle il rapporte tout, et qui est étrangère à la politique. Les pouvoirs n’ont de légitimité à ses yeux que dans la mesure des services qu’ils peuvent lui rendre. Quoi qu’il en soit, l’ultramontanisme, encouragé par ceux qui se flattaient de l’exploiter, ménagé et caressé par les oppositions, non moins imprévoyantes que les gouvernemens, devait tout naturellement céder tôt ou tard à la tentation d’exercer sur nos affaires extérieures l’influence qu’on lui avait laissé prendre au dedans. Contenu habilement sous le règne du roi Louis-Philippe, il ne réussit pas à entraîner la France dans la guerre du Sonderbund. Ses efforts furent plus heureux sous la république de 1848, et il contribua puissamment à lui faire entreprendre l’expédition de Rome.

Je dis qu’il y contribua, sans en être, comme on le croit généralement, le principal auteur. Cette expédition, destinée à porter des fruits si amers, comme toutes les entreprises où l’on s’engage sans en avoir nettement mesuré la portée, les conditions, les conséquences, fut en effet inspirée par des motifs très complexes. Les calculs et les passions politiques y prirent une part encore plus grande que les passions religieuses. Si les ultramontains y cherchèrent avant tout le moyen de rétablir avec le pouvoir temporel du pape la clé de voûte indispensable, selon eux, de l’ordre européen, les hommes d’état y virent, les uns un moyen assuré d’obtenir l’alliance du sentiment religieux dans nos luttes intérieures et de frapper au cœur l’aventureuse démocratie de 1848, les autres de relever, comme on disait alors, notre influence vis-à-vis de l’Autriche. Le prince Louis-Napoléon y vit surtout une occasion de prendre pied dans un pays sur lequel il avait dès lors des projets soigneusement dissimulés. Personne ne paraît avoir soupçonné à cette époque que le difficile n’était pas d’entrer à Rome, mais d’en sortir.

Ce qui est certain, c’est que l’expédition de Rome devint le point de départ de l’importance exagérée du parti ultramontain, de l’influence qu’il s’arrogea sur notre politique extérieure, et à ce titre seul elle fut un événement fâcheux. Ce parti s’habitua dès lors à considérer le rétablissement de la papauté temporelle comme sa conquête propre ; il se déclara prêt à la défendre envers et contre tous, prétendit lui subordonner tous les intérêts, tous les plans de notre politique nationale. Celui même qui avait le plus encouragé cette prétention ne tarda pas à en éprouver les inconvéniens. Lorsque l’empereur Napoléon III, réalisant un rêve de sa jeunesse, que secondait d’ailleurs toute la force des idées, des aspirations et des événemens de la première partie du siècle, entreprit de relever la nationalité italienne, le parti ultramontain, averti par un infaillible instinct, comprit sur-le-champ, le danger qui allait menacer son œuvre de prédilection. Il signifia aussitôt à l’empereur un veto qui devint chaque jour plus impérieux, et devant lequel le vainqueur de Solferino finit par reculer. Il lui fut plus facile de venir à bout des armées autrichiennes que de vaincre l’obstination d’un parti dont il avait démesurément laissé grandir les forces.

Cette résistance était facile à prévoir. Il fallait méconnaître tous les enseignemens de l’histoire pour ignorer qu’entre la papauté temporelle et la nationalité italienne il y avait une incompatibilité non pas accidentelle et passagère, mais permanente, essentielle, absolue. Entre l’une et l’autre, il fallait choisir, vouloir les faire vivre ensemble était chimérique. L’idée de relever l’Italie n’était pas seulement une grande et généreuse pensée, c’était une pensée politique, nous persistons à le croire en dépit d’illustres autorités ; mais elle était politique à la condition expresse, indispensable, que l’entreprise fût poussée jusqu’au bout, car l’Italie incomplète, l’Italie arrêtée dans son légitime développement, c’était l’Italie mécontente sinon hostile. Il était insensé de la faire contre nous. Il fallait ou ne pas la relever, ou l’avoir à tout prix pour alliée en lui laissant prendre son expansion naturelle. Entre la France et l’Italie reconstituée dans ses conditions normales, il y avait, quoi qu’on en ait dit, une complète harmonie d’intérêts et de tendances, et si l’entrée de cette nouvelle puissance dans le concert européen devait en modifier l’équilibre général, ce ne pouvait être qu’à notre profit.

Malheureusement l’empereur Napoléon, qui semble avoir entrevu par momens cette vérité, manqua de la décision nécessaire pour achever son œuvre, et en perdit ainsi tout le bénéfice. Troublé de voir se dresser devant lui l’obstacle intérieur alors qu’il n’avait jamais songé qu’aux ennemis du dehors, partagé entre le désir de satisfaire les Italiens et la crainte de mécontenter les ultramontains, cet esprit singulier, aussi indécis dans l’action, qu’il était hardi et même téméraire dans la spéculation, hésita, tergiversa devant les difficultés de la tâche, s’aliéna les deux partis à la fois, puis enfin fut amené par cette faute même, à chercher parmi les puissances européennes un auxiliaire qui voulût bien se charger d’achever ce qu’il avait lui-même commencé.

On sait ce que l’intervention de cet auxiliaire nous a coûté. Si j’ai rappelé ces faits, c’est seulement pour constater que, grâce à l’appui qu’il trouva dans une partie de l’opinion, l’ultramontanisme a pu rendre stérile et même dangereuse la plus grande entreprise du dernier règne, la seule qui, poursuivie jusqu’au bout et achevée par son propre auteur, nous eût donné une alliance à l’heure du danger, la seule peut-être qui mérite de relever aux yeux de l’histoire une époque de décadence et de médiocrité. Survint l’effroyable écroulement de l’année 1870. Au milieu de ces catastrophes inouies, la chute du pouvoir temporel du pape passa comme un événement inaperçu, tant elle était prévue, préparée, inévitable, et tant les terribles réalités qui pesaient sur nous l’avaient réduite à ses véritables proportions. En ouvrant les yeux à la lueur du coup de foudre, nous n’apercevions autour de nous que des ruines. Nous n’avions pas seulement à relever notre pays, nous avions à le refaire de toutes pièces. Au dehors, tout était transformé. Des forces nouvelles avaient surgi en Europe. L’Italie était faite, constituée sur des bases inébranlables. On avait pu jusque-là disputer sur les avantages ou les inconvéniens d’une nationalité italienne, nier les grands courans de l’histoire, oublier que la chute de la souveraineté pontificale n’était que le dernier anneau d’une longue chaîne d’événemens. Ces débats n’avaient plus désormais que la valeur d’une thèse académique.

Nous avions assez d’occupations chez nous pour ne plus nous mêler des affaires de nos voisins. Il fallait prendre son parti des faits qu’on ne pouvait ni contester ni détruire, faire la part des questions jugées, travailler à regagner les amitiés que nous avions perdues. Et s’il nous fallait à tout prix le luxe d’une haine nationale, nous savions où la placer désormais.

Tout le monde le comprit ainsi, à l’exception du parti ultramontain. La leçon des événemens est toujours perdue pour les sectaires. Muet d’abord au sortir de la terrible crise, puis enhardi par les ménagemens inconsidérés qu’on avait pour lui, contenu à grande peine par les temporisations parfois trop habiles de M. Thiers, plus tard tout à fait enivré du sentiment de sa force à la suite des concessions excessives qu’on lui a faites en vue d’une entreprise dans laquelle on avait besoin de ses services, l’ultramontanisme reprit peu à peu sa propagande envahissante, et enfin osa dire tout haut sa pensée et son but. Ce but, cette pensée dominante, ce n’est ni la réparation de tant de ruines, ni le rétablissement de nos forces matérielles et morales, ni l’apaisement de nos divisions intestines, ni le recouvrement de nos provinces perdues. Non, il a mieux à nous proposer ; cette nécessité plus haute, cette mesure de salut, cet objet supérieur, pressant, unique, c’est la restauration du pouvoir temporel du pape ! Voilà le but que doit poursuivre avant tout notre politique, si nous voulons nous régénérer ! Avec lui tout est sauvé, sans lui tout est perdu. Ne répondez pas à ces étranges sauveurs qu’il existe peut-être des intérêts plus urgens, ils vous demanderont si vous prétendez mettre vos petits calculs en balance avec la cause de Dieu ! Ne leur demandez pas de quels moyens ils disposent. Le ciel ne conspire-t-il pas avec eux ? Il ne s’agit pas, vous diront les plus sages, de déclarer une guerre immédiate ; il s’agit de revendiquer les droits de l’église, d’envoyer au saint-père le témoignage de notre dévoûment, de dénoncer au monde l’oppression dont il est victime. Eh bien ! soit, vous diront les autres avec plus de franchise, il est possible que ce soit la guerre ; mais pensez-vous que le monde laissera faire nos ennemis ? Ignorez-vous que la foi transporte des montagnes, et Dieu a-t-il perdu la faculté de faire des miracles ? Remplissons d’abord notre devoir ; le reste nous sera donné par surcroît.

On sourirait de ces vénérables enfantillages, même en les lisant dans un mandement épiscopal, si l’on ne savait quel triste retentissement ils ont à l’étranger, quels périls ils nous créent, à quel point ils peuvent égarer des imaginations surexcitées par la double exaltation du sentiment patriotique et du sentiment religieux. Il suffit pour se rendre compte du danger de ces manifestes de comparer l’effet d’étonnement qu’ils produisirent à leur première apparition avec l’émotion croissante qu’ils excitent aujourd’hui. Ce résultat est dû non pas seulement aux invectives et aux imprécations qu’ils contiennent à l’adresse des gouvernemens étrangers, mais à l’inquiétude qu’inspire un parti dont on redoute l’activité et dont on voit grandir les forces sans en connaître au juste les ressources et l’organisation.

Profitant avec habileté des réticences du gouvernement pour faire croire à une secrète solidarité qui n’a jamais existé, étendant partout son action d’abord confinée dans quelques cénacles, soutenu par la propagande de la presse, de la chaire, de la tribune, l’ultramontanisme n’a pas tardé à prendre toutes les allures d’un parti de gouvernement. Il a eu son programme, ses représentans attitrés dans l’administration, dans la magistrature, dans l’armée, dans la chambre. Il a trouvé une épée en la personne d’un guerrier plus connu, il est vrai, par sa piété que par ses victoires. Il a eu même son candidat à la royauté. Qu’était-ce en effet que le comte de Chambord dans la pensée de ses partisans les plus sincères et les plus ardens, sinon l’ultramontanisme couronné ?

Il y a sans doute beaucoup de fantasmagorie dans ce dénombrement des forces ultramontaines qu’on ne s’est pas fait faute d’étaler devant nous. Sous ce rapport, l’armée n’est pas sans quelque ressemblante avec son général, M. Du Temple, dont on faisait à l’étranger un vrai foudre de guerre, et dont on sait la triste aventure. Il n’est pas impossible que cet épouvantail dont on fait si grand bruit se réduise en définitive à une simple force d’opinion, par exemple à la conviction peut-être un peu hasardée qu’on a en sa possession la trompette qui a fait crouler les murs de Jéricho. Cependant ce n’est pas sans raison que le public s’est alarmé des progrès de ce parti, du trouble, de l’irritation qu’il fait naître au dedans, des complications dont il nous menace au dehors. On a dit, non sans vérité, que la France a été faite par les évêques. Si on laissait agir ceux qui prétendent aujourd’hui parler au nom de l’épiscopat, ils l’auraient bientôt défaite. Il est temps de mettre un terme à ces folies compromettantes ; elles ne nous ont que trop déconsidérés aux yeux de l’Europe. Il est temps qu’on sache que la politique de la France n’est pas à la merci des passions d’une secte.

Nous en conviendrons volontiers, le gouvernement actuel est loin d’avoir approuvé les défis imprudens et les prédications furibondes qui sont devenus, comme il aurait dû le prévoir, un grave embarras pour lui ; mais en les tolérant au milieu du silence imposé à la presse, en s’abstenant avec soin de les désavouer, il a donné le droit de croire qu’il en était complice. M. le duc de Broglie, nous sommes heureux de lui rendre ce témoignage, a maintenu à l’étranger, avec une fermeté qui n’était pas sans mérite, la sage et libérale politique inaugurée par M. Thiers. Aussi a-t-il eu sa part dans ces injures envenimées dont certaines vertus possèdent seules le secret. Ces injures mêmes sont un hommage rendu à l’indépendance de son jugement ; il peut s’en faire honneur comme ceux qui les ont encourues avec lui. Cependant, s’il n’a ni partagé ni encouragé ces aveugles passions, il a eu, comme le cabinet du 24 mai tout entier, le tort grave de laisser croire qu’il était sous leur dépendance. Par cela seul qu’il laissait s’accréditer cette opinion, le mal devenait aussi réel que s’il avait effectivement subi la loi des préjugés qu’il combattait.

Cette supposition n’était que trop vraisemblable en présence de tous les gages d’alliance et de mutuelle satisfaction que le ministère du 24 mai et l’ultramontanisme échangeaient dans la première ferveur d’une amitié éphémère. Comment admettre que des alliés à qui l’on donnait pleine carrière à l’intérieur, dont on encourageait les plus insoutenables prétentions, dont on applaudissait les invectives contre ces affreux anarchistes du centre gauche, les Thiers, les Dufaure, les Rémusat, les Casimir Perier, les Laboulaye et autres, n’étaient plus à l’extérieur que des brouillons importuns à qui l’on eût volontiers fermé la bouche, si l’on n’avait craint de perdre le précieux appoint de leur concours et de leurs votes ? Est-il surprenant que de si subtils sous-entendus aient échappé à ceux qui nous jugent à distance ?

Personne n’ignorait d’ailleurs que parmi les conseillers intimes du pouvoir actuel il s’en trouvait plus d’un pour lui représenter cette dangereuse tolérance comme un excellent calcul. On lui montrait tout autour de nous en Italie, en Allemagne, en Suisse, les catholiques aux prises avec leurs gouvernemens, les guerres de religion à la veille de renaître. L’agitation ultramontaine établissait entre eux et nous une solidarité dont nous serions tôt ou tard appelés à recueillir les fruits. N’était-ce pas là une levée de boucliers toute prête pour un jour de danger ? N’était-il pas d’une politique prévoyante d’encourager par tous les moyens la formation d’une grande ligue catholique dont nous serions un jour les chefs naturels ?

On sait combien depuis nos malheurs s’est développé notre goût fâcheux pour la méthode conjecturale, et combien nos faiseurs de plans se trouvent plus à l’aise sur le terrain des hypothèses que sur celui des faits. Qui ne reconnaîtrait dans ces rêveries le triste écho des illusions qui nous ont perdus ? Ce n’est malheureusement pas en adoptant une politique renouvelée des croisades que la France peut reconquérir son rang dans le monde. Le temps de Pierre l’Ermite est passé, il ne peut pas renaître, et ses ridicules continuateurs ne nous rendront pas le prestige que nous avons dû aux idées libérales. Il y a, Dieu nous garde de le méconnaître, dans les plaintes des catholiques de la Suisse et de l’Allemagne plus d’un grief légitime. Toute restriction de la liberté de conscience, fût-elle provoquée, comme c’a été parfois le cas, par d’injustes exigences, est à nos yeux un abus de pouvoir qu’on finit toujours par expier ; mais nous n’avons pas à prendre parti dans des débats où il n’est nullement facile de démêler le vrai du faux, et où personne n’est d’ailleurs disposé à accepter notre juridiction. Ceux-là se trompent étrangement qui supposent que ces mêmes catholiques nous reconnaîtraient le droit d’intervenir dans leur querelle. Le plus grand service que nous puissions leur rendre est de ne pas nous en mêler. Habituons-nous donc à croire que nos voisins sont en état de se passer de notre protection et de régler eux-mêmes leurs affaires. N’avons-nous pas payé assez cher le droit de songer avant tout à nos propres embarras ?

Nous n’avons le droit de négliger aucune chance favorable. Si jamais les événemens nous offraient une occasion de ce genre, nous devons rester maîtres de la saisir. Gardons-nous donc d’aliéner d’avance notre liberté d’esprit et d’action. C’est dans des intérêts politiques fortement constitués et non dans des éventualités au moins fort problématiques que nous devons chercher notre point d’appui. À la suite de nos désastres et de nos premiers efforts pour les réparer, nous avions retrouvé en Europe non pas des alliances, — nous ne pouvons songer encore à rien de pareil, — mais de sérieuses sympathies ; la seule apparence de cette politique fantaisiste a suffi pour les compromettre. En Angleterre, où l’on n’a guère l’habitude de se battre contre des fantômes, on a vu un homme d’état blanchi dans les grandes affaires, lord Russell, prendre l’initiative d’une démonstration populaire contre les agissemens ultramontains. En Russie, l’opinion nous revenait sensiblement. On y appréciait nos difficultés et nos travaux. On nous y savait gré d’essayer d’imiter ce célèbre et salutaire recueillement dont on nous avait autrefois donné l’exemple, et d’où était sortie la glorieuse émancipation des serfs. Nos amis, déconcertés et refroidis, se demandèrent avec plus d’ironie que d’inquiétude si dans notre ardeur de prosélytisme, nous n’allions pas recommencer quelque nouvelle équipée en faveur de la catholique Pologne. En Italie, nous avions conservé malgré tout de fidèles amitiés, témoin le livre récent d’un homme qui nous a donné de précieuses marques de sympathie dans nos malheurs, et dont nous ne devrions prononcer qu’avec respect le nom synonyme d’honneur, de courage et de loyauté, — je parle du général La Marmora [1]. En présence de notre nouvelle attitude, on dut s’y mettre en garde contre des menaces directes et incessantes, et le roi Victor-Emmanuel se décida au voyage de Berlin, démarche faite à contre-cœur, et qu’il n’aurait à coup sûr jamais entreprise, si la politique ultramontaine n’avait paru prévaloir dans nos affaires. En Autriche, pays que l’ultramontanisme considère volontiers comme sa forteresse et où l’on avait pour nous des sentimens bienveillans, on donna à dessein à la réception faite au roi d’Italie un éclat exceptionnel, destiné à nous avertir que nous faisions fausse route. Enfin les petits états, même ceux qui, comme la Belgique, semblaient momentanément liés à notre système par une certaine analogie de situation ou plutôt de tendances ministérielles, donnèrent des signes non équivoques de leur crainte et de leur mécontentement de voir la paix de l’Europe exposée à de nouveaux périls. Si telle fut l’impression produite par notre conversion présumée à la politique des mandemens dans les pays dont les dispositions à notre égard étaient plutôt amicales que malveillantes, on devine aisément ce qu’elle dut être dans ceux où nous ne pouvions avoir le droit et encore moins le désir d’être jugés avec indulgence. Je n’insisterai donc pas sur le contre-coup humiliant que ces défis insensés devaient trouver à Berlin. Je me contenterai de dire à ce propos que, si ces défis y avaient passé inaperçus, comme on semble s’en être flatté par une illusion où il entre plus de candeur que de fierté, c’eût été par l’effet d’un dédain encore plus blessant que la colère.

La seule chose qui doive surprendre dans un pareil résultat, c’est qu’on n’ait pas su le prévoir. Combien de fois n’a-t-on pas signalé le danger, combien de fois n’a-t-on pas averti, supplié les auteurs de ces provocations sans parvenir à les convaincre, — aberration vraiment inconcevable et possible seulement dans un pays où l’on rencontre à chaque pas les dons les plus brillans de l’esprit unis dans le même homme à la plus incurable stupidité ! Soit, avons-nous entendu dire, ces manifestations étaient compromettantes et regrettables ; mais est-ce donc un crime de se tromper ? Fallait-il recommencer les procès de tendance, sévir contre une presse après tout dévouée à l’ordre ? Fallait-il traduire devant les tribunaux des membres de l’épiscopat ? Non, il vous suffisait de ne pas laisser croire que vous étiez de connivence avec eux. Une fois cette preuve faite, vous n’auriez pas même eu besoin de suspendre un journal. Nous ne sommes pas de ceux qui conseilleront jamais au gouvernement de se servir contre des évêques des armes légales que le concordat a mises à sa disposition. Nous estimons que l’apparence même d’une pression exercée sur une opinion religieuse est une chose mauvaise en soi. Les manifestes ultramontains n’auraient pas eu la moindre importance, si on ne les avait pas considérés comme l’expression prématurée, mais exacte, d’une arrière-pensée officielle. On devait donc se contenter de les désavouer ; mais le désaveu devait être spontané au lieu de paraître imposé. Il fallait leur infliger dès le début un blâme net et sévère au lieu de cette désapprobation équivoque et tardive dans laquelle on semble ne leur reprocher d’autre tort que leur inopportunité en leur demandant pardon de tant d’irrévérence, En présence d’une semblable attitude, jamais il ne fût venu à l’esprit de personne de rendre le gouvernement français responsable des visions de quelques têtes exaltées.

En tout ceci, la préoccupation du cabinet du 24 mai n’a été que trop visible. Il s’est laissé dominer exclusivement par des considérations de tactique parlementaire, par le désir de maintenir sa majorité compacte, par la crainte de perdre tout à fait des amitiés déjà douteuses. Mais un intérêt national ne mérite-t-il pas quelque égard, même lorsqu’il n’est pas tout à fait d’accord avec un intérêt ministériel ? Peut-être serait-il opportun maintenant de prêter quelque attention à ce qui se passe au dehors, de maintenir, non pas seulement dans le secret des chancelleries, mais ouvertement, et contre toutes les attaques, une politique extérieure ferme, digne, sensée, également éloignée des bravades et de l’obséquiosité, la seule qui puisse nous relever dans l’estime des peuples, de se souvenir enfin que la France a dans le monde des ennemis plus dangereux que M. Thiers !

Dans ces conflits religieux que nous voyons éclater autour de nous, notre rôle est tout tracé. La France n’a à prendre parti ni pour les prétentions inadmissibles des partisans du Syllabus, ni pour les vues étroites et tyranniques de chefs de gouvernement qui croient devancer leur époque en nous ramenant aux persécutions religieuses. Elle n’a pour suivre la politique à la fois la plus habile et la plus juste qu’à rester fidèle à ses constantes traditions depuis 1789, je veux dire à la cause de la liberté religieuse. Ce n’est pas seulement un grand honneur, c’est aussi une grande force que de représenter un principe à qui appartient l’avenir du monde. Cette cause est d’ailleurs assez forte pour se défendre elle-même dans tous les pays où la liberté de conscience est méconnue. Soutenue par l’opinion de l’Europe, elle est invincible, et elle sortira plus entière et plus solide des épreuves passagères qu’elle subit en ce moment.

En dépit des déclamations d’un parti qui n’a jamais montré beaucoup de zèle pour elle, cette cause n’est nullement liée à celle du pouvoir temporel du pape. Ce pouvoir lui-même a toujours traité la liberté de conscience en ennemie. L’indépendance spirituelle du pontife importe seule aux intérêts catholiques, et cette indépendance n’a jamais été plus réelle. S’il est vrai, comme on nous l’assure, que le saint-père a perdu toute liberté, ceux qui ont lu la dernière encyclique conviendront du moins qu’il n’a pas perdu la liberté de langage [2]. Sachons donc nous résigner à des faits qui sont placés désormais au-dessus de toute atteinte, et qui ne cesseront pas d’exister parce qu’il nous plaira de faire semblant d’en ignorer l’existence. C’est un ministère catholique, le ministère actuel de la libérale Belgique, qui a le premier déclaré que le pouvoir temporel n’était plus qu’un souvenir, et la plupart des gouvernemens catholiques n’ont pas tardé à l’imiter sur ce point. Reconnaissons à notre tour un fait que nous ne pouvons contester, et qui se rirait de nos attaques. Où est-il parmi les hommes sérieux de ce pays celui qui nous conseillerait de recommencer une expédition de Rome, à supposer qu’elle fût possible ? Si personne ne le peut ni ne le veut, à quoi bon ces réserves étudiées, ces demi-menaces bientôt suivies d’une demi-rétractation, ces mystères qui ne cachent rien, ces paroles à double entente qui ne trompent pas même ceux qui feignent de les prendre au sérieux, mais qui irritent nos adversaires et découragent nos amis ?

Osons envisager la réalité et avoir pour politique autre chose que des réticences ou des fantaisies. Ne permettons pas à l’esprit de bigoterie de s’immiscer dans la gestion des grands intérêts du pays, et ne cherchons pas à être plus religieux que le cardinal de Richelieu. Quel était sous l’ancien régime l’allié le plus constant de la France très chrétienne ? C’était le Grand-Turc, un souverain mécréant. Plût à Dieu que ce mécréant sauveur se fût montré à nous dans nos jours de détresse ! L’ultramontanisme, quels que soient les mérites qu’on lui attribue, n’a point fait, on le reconnaîtra, la grandeur intellectuelle et morale de la France ; ce n’est pas lui non plus qui nous la rendra. Elle a été l’œuvre d’hommes pour lesquels il n’a eu le plus souvent que des anathèmes. Qu’il se contente donc de régenter le royaume du ciel. Nous ne lui avons que trop laissé accréditer l’idée que nous pouvons nous relever, non par le travail, le sérieux, la volonté, mais avec des pèlerinages, des indulgences, des amulettes, et les mille raffinemens d’un mysticisme enfantin. Nous n’avons que trop perdu de vue qu’il s’agit non pas de former des dévots, mais de faire des hommes. Eh ! bonnes gens, songez un peu moins au salut de votre âme et un peu plus au salut du pays ; c’est là un genre de dévotion qui en vaut bien un autre, et soyez sûrs qu’il vous sera compté. Surtout n’oubliez jamais que, s’il nous faut absolument un ennemi, nous ne devons en avoir qu’un seul, et ce n’est pas l’Italie.


P. Lanfrey.
  1. Je fais allusion ici à la curieuse et instructive brochure du général intitulée Un po piu di luce… récemment traduite en français, livre plein de faits irréfutables, objet en ce moment de démentis qui ne l’atteignent pas.
  2. Il est au moins douteux qu’avant la perte de ses états le saint-père eût osé adresser à des chefs de gouvernement et à des souverains l’épithète de « latrones. »