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Revue des Deux Mondes tome 26, 1878
Cucheval-Clarigny

La politique anglaise en Orient


LA
POLITIQUE ANGLAISE
EN ORIENT

Quel est le rôle des gouvernemens dans notre société moderne ? Doivent-ils se considérer comme de simples gérans d’une vaste association ? Satisfaits de vivre au jour le jour, doivent-ils se préoccuper par-dessus tout d’administrer avec économie et mettre leur gloire uniquement à maintenir en bon état les ressources financières de la nation ? Leur tâche n’est-elle pas plus haute et plus étendue ? Ne doivent-ils pas s’inspirer de ce fait que les nations ne meurent point, et que la même période d’années qui suffit à épuiser l’activité d’un homme compte à peine comme un jour dans la vie d’un peuple ? S’il en est ainsi, n’est-ce pas, pour un homme d’état, manquer à la plus noble partie de sa tâche que de ne pas porter ses regards au-delà du présent et de se désintéresser de l’avenir, comme s’il pouvait être indifférent que les germes déposés chaque jour fructifiassent en bien ou en mal ? On ne l’entendait point ainsi autrefois, et l’on mettait au premier rang des devoirs de l’homme d’état de se préoccuper avant tout des intérêts permanens de son pays. Protéger ces intérêts, en assurer le respect et le développement, faire tourner à leur profit les événemens de chaque jour et tâcher de les mettre hors d’atteinte au milieu des infidélités et des rigueurs de la fortune, tel semblait être le but essentiel de la politique : le mérite du souverain et des ministres se mesurait aux résultats qu’ils avaient obtenus ou préparés dans cette voie. La subordination des intérêts passagers et contingens d’un pays à ses intérêts généraux et permanens se traduisait par cette expression familière à nos pères, « la raison d’état, » qui résumait les règles de la conduite des gouvernemens. La continuité des vues est à elle seule une grande force ; aussi expliquait-on volontiers la supériorité de sagesse et d’habileté que l’opinion européenne attribuait aux gouvernemens aristocratiques, tels que la seigneurie de Venise ou la monarchie représentative d’Angleterre, par ce fait que, l’action personnelle du souverain étant fort restreinte dans ces deux pays, sa personne pouvait changer sans qu’il fût apporté ni interruption ni relâchement dans l’application des maximes consacrées par l’expérience. Cette raison d’état, qui faisait bon marché des considérations de personnes et qui imposait aux souverains le sacrifice de leurs sentimens et de leurs affections les plus chères, avait valu à la politique l’accusation d’être sans entrailles. Ne voyait-on pas tous les jours des princes combattre et quelquefois renverser du trône leurs parens les plus proches ?

Si l’on interroge les faits sans parti-pris, on se convaincra que la politique de la raison d’état trouve sa justification dans les résultats qu’elle a produits. L’Europe lui a dû plus de deux siècles de stabilité, en ce sens que, malgré des guerres sanglantes et malgré l’éphémère triomphe de conquérans ambitieux, aucune nationalité n’a péri, hormis la Pologne, qui a succombé sous le poids de ses dissensions intestines et de fautes irréparables. Toutes les autres nations ont survécu, malgré les fortunes diverses qu’elles ont éprouvées, et l’équilibre européen, souvent mis en danger, s’est toujours rétabli comme de lui-même. Chaque fois que cet équilibre a paru sérieusement menacé, par Charles-Quint, par Louis XIV ou par Napoléon, la raison d’état a coalisé les faibles contre le plus fort, et, pour la sécurité et l’indépendance de tous, elle a fait accepter par chaque peuple les sacrifices d’hommes et d’argent les plus douloureux.

Or il semble que la politique de la raison d’état soit sur le point de perdre la direction des affaires européennes et de faire place à la politique au jour le jour. Ces mêmes intérêts matériels auxquels elle a imposé tant et de si lourds sacrifices se révoltent aujourd’hui contre elle, et ils puisent dans la forme de plus en plus démocratique des gouvernemens plus de facilités pour se défendre et une prépondérance plus assurée. Nulle part ce changement n’est plus apparent qu’en Angleterre. Cependant la nation anglaise n’a pas eu à regretter d’avoir pris la défense de l’équilibre européen dans le plus rude assaut que cet équilibre ait eu à soutenir ; elle a dû à ce rôle la suprématie maritime, cet immense empire colonial formé aux dépens de tous les autres états, et le prodigieux développement de son (commerce. Le progrès continu de la richesse publique et le bien-être général qui l’a accompagné ont fait prendre aux questions d’argent la première place dans les préoccupations de l’opinion : chaque fois qu’il faut envisager la perspective d’une guerre, le calcul des dépenses qu’elle entraînera, des emprunts et des accroissemens d’impôts qu’elle rendra nécessaires, est la première pensée qui s’offre à tous les esprits, et la considération qui domine toutes les autres. N’en soyons pas surpris, et ne demandons pas au nombre une prévoyance et un jugement politique que son éducation ne comporte pas. Il n’est pas donné à tout le monde de juger sainement une situation, de dépouiller les faits des apparences qui peuvent égarer l’opinion, de peser des intérêts contradictoires, d’apprécier les résultats qui valent d’être achetés par des sacrifices et de se rendre compte qu’une dépense faite à temps peut être une réelle économie. Ces calculs veulent des esprits exercés, et éclairés par une suffisante instruction : ils sont inaccessibles à la foule, dont ils dépassent l’intelligence. Aussi à mesure que l’influence du nombre devient prépondérante dans la conduite des affaires publiques, moins la politique de prévoyance rencontre-t-elle de faveur : les masses se montrent impatientes de tout fardeau qu’on voudrait leur imposer, et la tentation devient irrésistible de rejeter sur les générations à venir toutes les charges qu’il est possible d’ajourner, et surtout le souci de veiller à leurs propres intérêts.

Le jour viendra donc où l’Histoire d’Alison, si longtemps le bréviaire politique de tout Anglais, aura son contre-pied. A l’éloge de la persévérance avec laquelle l’Angleterre a défendu contre Napoléon la liberté de l’Europe, organisant coalition sur coalition, et ne se laissant rebuter par aucun échec, par aucune déception, un autre historien opposera l’énormité de la dette contractée pour soutenir cette lutte gigantesque, et, au nom de l’économie politique, il condamnera comme un gaspillage sans excuse cette effroyable consommation de capitaux.

Qui croirait, à entendre certains orateurs du parlement de 1877, que la politique anglaise, il y a moins d’un siècle, était absolument dominée par la raison d’état, bien plus, que la conviction de la solidarité de toutes les monarchies et la croyance à la nécessité d’une action commune contre la révolution étaient des sentimens répandus dans le corps de la nation et irrésistiblement populaires ? Il fallut dix années de revers et tous les efforts de Wilberforce, entraînant avec lui, outre les libéraux, les philanthropes et les dissidens, pour faire passer à une faible majorité une motion déclarant que la forme du gouvernement français ne suffisait pas pour empêcher de négocier avec lui. A l’abri de cette déclaration, le ministère Addington négocia la paix d’Amiens ; mais après avoir conclu et signé le traité, il n’osa pas l’exécuter en présence du formidable déchaînement de l’opinion publique produit par les célèbres brochures de Burke : Lettres sur une paix régicide. Divisés sur les questions de politique intérieure, les partis avaient alors des vues identiques sur les questions de politique étrangère, et l’on a peine à s’expliquer les illusions que Napoléon se faisait sur le compte de Fox, lorsqu’il se flattait d’amener l’adversaire de Pitt à une ligue de l’Occident, c’est-à-dire de la France et de l’Angleterre contre les puissances orientales. L’échec des négociations entamées pour la paix en 1806, lorsque Fox était ministre des affaires étrangères, dut le détromper, en lui démontrant que tous les Anglais étaient d’accord sur ce qu’exigeait le maintien de l’équilibre européen.

Les conditions essentielles de cet équilibre avaient été déterminées par la paix de Westphalie et le traité d’Utrecht ; les traités subséquens avaient pu modifier certains détails de ces deux grands actes diplomatiques ; mais ils avaient été inspirés par le même esprit, et ils en avaient respecté les dispositions fondamentales. Il s’était ainsi créé un droit international, qui ne laissait point de doute sur les garanties, que chaque puissance était fondée à invoquer pour la protection de ses intérêts et la sauvegarde de son indépendance. L’observation pure et simple des traités suffisait à assurer aux nations la sécurité, qui est la première condition de la prospérité intérieure. Aussi le respect des traités était-il considéré comme la maxime fondamentale du code politique. Tous les gouvernemens se reconnaissaient non-seulement le droit, mais le devoir de les défendre.

Lord Castlereagh, en 1814, n’invoquait pas d’autre argument dans sa correspondance confidentielle avec Alexandre pour détourner le tsar de son projet de s’approprier la totalité de la Pologne, et de donner le royaume de Saxe à la Prusse en dédommagement de la perte de sa part des provinces polonaises. Alexandre invoquait tantôt l’obligation morale qu’il prétendait avoir contractée vis-à-vis des Polonais, et tantôt le droit de conquête. Lord Castlereagh lui répondait en lui opposant le respect des traités et le droit qu’avait chaque état de réclamer les mêmes garanties pour sa sécurité. « Apparemment, écrivait le plénipotentiaire anglais, un devoir moral ne saurait jamais exiger qu’on agisse en contradiction avec les traités les plus sacrés. » Insistant sur ce point de vue, le négociateur anglais ajoutait : « Où donc pourrait-on trouver, soit dans le texte des traités, soit dans un auteur public du droit des gens, un prétexte pour défendre le pouvoir arbitraire de substituer, en cas de succès, des arrangemens nouveaux à ceux qui avaient été stipulés parles traités ? » Abordant ensuite la question d’équilibre, lord Castlereagh n’hésitait pas à écrire : « Si la Russie a eu soin de s’assurer des frontières contre les Turcs et les Persans, peut-elle se plaindre que l’Autriche et la Prusse en désirent contre les troupes russes, surtout dans un moment où la Russie est à la veille d’employer une armée nationale de Pologne comme un nouveau et redoutable instrument militaire ? »

Ces idées n’étaient point particulières au négociateur anglais, et il est impossible de ne pas citer comme véritablement prophétique ce passage du Mémoire présenté au congrès de Vienne par le prince régnant de Saxe-Cobourg, pour protester au nom du corps germanique contre l’incorporation projetée du royaume de Saxe à la Prusse : « La Russie, disait le prince, soutient les accroissemens de la Prusse en Allemagne, afin de trouver un appui quand elle cherchera à s’étendre sur l’empire ottoman, et, par suite de ce plan, l’Allemagne sera détruite, l’empire ottoman renversé et la paix de l’Europe ébranlée. »

Ce fut sous l’empire de ces idées que fut conclu, en grand mystère, le traité d’alliance défensive du 3 janvier 1815, par lequel l’Angleterre, la France et l’Autriche s’engageaient à mettre chacune sur pied 150,000 hommes pour résister aux projets de l’empereur Alexandre et s’opposer à la destruction du royaume de Saxe. Un traité d’alliance de l’Angleterre et de l’Autriche avec la France contre la Russie et la Prusse, quelques mois à peine après la chute de Napoléon, n’était-ce pas le triomphe de la raison d’état !

Lorsque, pour se ménager un succès diplomatique en servant les rancunes personnelles de l’empereur Nicolas contre le gouvernement français, lord Palmerston eut préparé et amené à bonne fin le traité du 15 juillet 1840, ne fut-ce pas la raison d’état qui fit reconnaître à l’Autriche et à la Prusse que, pour la vaine satisfaction d’isoler la France et de l’humilier dans la personne du vice-roi d’Égypte, on risquait de donner libre carrière aux projets ambitieux de la Russie ; et le traité du 13 juillet 1841 ne fut-il pas le correctif immédiat du traité imprudent de l’année précédente ?

La guerre de Crimée est le dernier exemple que l’on puisse citer de la politique de la raison d’état. Sans hésitation et dès le premier jour, la France se plaça sur le terrain du traité de 1841 et annonça la résolution bien arrêtée d’en faire respecter les dispositions. « Le cabinet de Londres, écrivait M. Drouyn de Lhuys à notre ambassadeur en Angleterre, dans la mémorable dépêche du 31 mai 1853, n’a jamais pu douter de notre concours pour faire respecter l’esprit du traité du 13 juillet 1841 et pour rappeler, s’il le fallait, au cabinet de Saint-Pétersbourg que l’empire ottoman, placé par cette transaction sous une garantie collective, ne saurait, sans une grande perturbation des rapports existant aujourd’hui entre les grandes puissances de l’Europe, être de la part de l’une d’elles l’objet d’une attaque isolée et aussi peu justifiée surtout que celle dont les apparences semblent la menacer. » L’initiative prise par la France détermina de l’autre côté du détroit un grand mouvement de l’opinion publique, et lord Aberdeen fut renversé du pouvoir pour avoir tergiversé sur l’obligation que le traité de 1841 imposait à l’Angleterre de défendre l’intégrité et l’indépendance de la Turquie. Lord Palmerston, au contraire, n’hésita pas à assigner pour but à la politique des alliés la limitation de la puissance russe ; il rompit avec lord John Russell, à la suite des conférences de Vienne, parce qu’il jugeait que celui-ci avait fait trop de concessions aux négociateurs russes ; s’il déposa les armes avec regret et s’il souscrivit avec répugnance au traité de Paris, c’est qu’à son avis on avait fait à la Russie des conditions trop douces et l’on n’avait pas pris contre elle des précautions suffisantes.

Quel était cependant l’objet fondamental du traité de Paris, sinon de mettre à l’abri de toute atteinte l’indépendance et l’intégrité de l’empire ottoman ? C’étaient les termes mêmes dont on se servait dans le traité. De plus, en 1814, bien que la Turquie eût été en guerre avec l’Angleterre et avec la Russie, on ne l’avait point appelée au congrès de Vienne, ce qui la reléguait parmi les puissances orientales. Cette fois on la faisait entrer dans le concert européen, afin de constater que rien de ce qui la touchait ne pouvait être étranger à l’Europe. L’intégrité de l’empire ottoman voulait dire qu’il ne serait pas permis à la Russie de reprendre, par quelque voie que ce fût, les territoires qu’on lui enlevait, et qu’aucune puissance ne pourrait s’agrandir aux dépens de la Turquie.

La garantie accordée à l’indépendance du sultan visait à rendre impossible le retour d’incidens analogues à la mission du prince Mentchikof. La Turquie devait être aussi complètement maîtresse de son administration intérieure que toute autre puissance européenne : elle ne devait avoir à subir les conseils, les admonestations ou les menaces d’aucun de ses voisins. Lord Palmerston fut très explicite sur ce point dans la séance de la chambre des communes du 6 mai 1856. Plusieurs orateurs avaient exprimé l’appréhension que le sultan ne se crût libre de revenir sur le hatti-chérif du 18 février 1856, par lequel il avait garanti à ses sujets de toute communion la jouissance de leurs droits politiques et religieux ; ils regrettaient que dans le traité de Paris il n’eût pas été pris acte de ces concessions du sultan afin de les rendre irrévocables. Le congrès avait précisément repoussé un amendement des plénipotentiaires russes qui avait pour objet d’introduire dans le traité la mention de « l’acte spontané de la volonté souveraine du sultan comme un nouveau gage de l’amélioration du sort des chrétiens en Orient. » Lord Palmerston expliqua que c’était par respect pour l’indépendance et la souveraineté du sultan qu’on s’était abstenu d’introduire dans le traité toute stipulation qui aurait pu avoir pour effet de donner au hatti-chérif le caractère d’un engagement bilatéral, L’obligation morale qui résultait pour la Porte du texte des protocoles de la conférence de Vienne et des préliminaires de paix, acceptés et signés par ses plénipotentiaires, liait l’empire turc vis-à-vis des puissances chrétiennes sans donner à aucune de celles-ci un droit d’ingérence dont l’expérience avait montré le danger.

Une des clauses du traité de Paris intéressait tout particulièrement l’Autriche, et il importe de la rappeler aujourd’hui. C’était la clause relative à la réglementation de la navigation du Danube. Cette réglementation était réservée aux puissances riveraines, et l’Autriche avait eu soin de faire reconnaître ce titre à la Bavière et même au Wurtemberg, bien que possédant uniquement le cours supérieur du fleuve. Comme la Russie, par suite de la rectification de frontière qui lui était imposée, ne touchait plus nulle part au Danube, l’Autriche se trouvait seule, avec ses deux petits alliés allemands, en face de la Turquie, qui n’a point de marine commerciale ; en réalité, elle était maîtresse de régler à son gré la navigation de ce grand fleuve, et les développemens qu’a pris la Société impériale de navigation, les services maritimes établis sur Constantinople, Sinope, Trébizonde et Batoum, montrent si cette puissance a su mettre à profit les avantages qui lui étaient attribués.

La neutralisation de la Mer-Noire était la part faite aux intérêts anglais, toujours préoccupés de ce qui peut troubler la répartition des forces maritimes dans le bassin de la Méditerranée. Aussi, dès que cette clause eut été suggérée par la France aux conférences de Vienne, l’Angleterre l’adopta avec empressement, et n’épargna aucun effort pour déterminer l’adhésion de l’Autriche, qui trouvait une pareille stipulation trop dure pour la Russie. Non-seulement l’Angleterre insista pour l’adoption définitive de cette clause, mais ce fut le désir qu’elle avait d’en assurer la constante exécution qui fut le point de départ du célèbre traité de garantie du 15 avril 1856. Dans les projets élaborés aux conférences de Vienne, la garantie collective des trois puissances, Angleterre, France et Autriche, s’appliquait uniquement à la neutralisation de la Mer-Noire. Au congrès de Paris, lorsque l’Autriche eut obtenu sa part, la garantie collective fut étendue à toutes les dispositions du traité général de paix.

Le traité de Paris était-il efficace, et les dispositions en étaient-elles bien combinées pour atteindre l’objet qu’il avait en vue ? Les efforts incessans de la Russie pour en obtenir la révision et les sacrifices qu’elle vient de s’imposer pour le détruire répondent suffisamment à cette question. Que le traité de Paris eût été observé dans toute sa teneur, et que ses garans n’eussent point failli à leurs obligations, et la paix de l’Orient était à l’abri de toute atteinte. A-t-il au moins porté fruit pendant qu’il a été respecté ? Sans vouloir pallier aucun des justes reproches qu’on est en droit d’adresser à l’administration ! turque, il faut, pour être équitable, se rappeler que vingt ans à peine nous séparent de la conclusion du traité de Paris. Ces vingt années n’ont pas été complètement perdues pour la Turquie, puisque dans cet espace de temps elle s’est donné une flotte redoutable, une artillerie qui s’est montrée égale, sinon supérieure, à l’artillerie russe, et une armée qui a fait ses preuves de solidité et de bravoure. Elle a établi sur son territoire des chemins de fer que les défiances de ses voisins ont condamnés à l’isolement. Enfin, quant à son administration intérieure, aujourd’hui que des témoignages sérieux et impartiaux ont fait justice de calomnies intéressées, il est avéré que la condition de la Bulgarie, sous le rapport des voies de communication, de l’agriculture, des écoles et de l’aisance générale de la population, était meilleure que celle des districts voisins de la Roumanie ou des provinces méridionales de la Russie. La sécurité de la Méditerranée avait été si complètement assurée que c’est à peine si, après le traité modificatif de 1871, la Russie avait rouvert les chantiers de Nicolaïef ; elle n’avait ni relevé les ruines de Sébastopol ni entrepris ; de reconstituer une flotte de guerre dans la Mer-Noire.

L’Angleterre avait retiré d’autres fruits encore du traité de Paris. Quand éclata la révolte des cipayes, à laquelle la main de la Russie n’était peut-être pas étrangère, les Sikhs ne voulurent point faire cause commune avec les Hindous : ils demeurèrent fidèles à la puissance qui s’était montrée l’alliée et la protectrice de l’islam contre les infidèles. « Si les Sikhs avaient tourné contre nous, nous étions perdus, » a répété plus d’une fois l’illustre sir John Lawrence, qui avait mesuré toute l’étendue du péril que courait alors la domination anglaise. La popularité de l’Angleterre parmi les musulmans de l’Asie centrale était telle qu’elle lui valait partout des alliés et qu’elle lui permettait de tenir la puissance russe en échec, malgré les conquêtes de celle-ci. Cependant il s’est trouvé un homme d’état anglais pour dire publiquement que la guerre de Crimée avait été une faute et une folie à laquelle on ne pouvait songer sans regret, et cet homme d’état n’était pas John Bright, l’adversaire systématique de toute guerre, John Bright qui, en présence d’une flotte ennemie dans la Tamise, calculerait encore s’il n’en coûterait pas moins cher pour acheter le départ de l’ennemi que pour le repousser à coups de canon ; c’était un ministre conservateur, un des collègues de lord Beaconsfield. Le langage tenu par lord Carnarvon n’est-il pas une preuve manifeste du changement qui s’est opéré dans les idées des hommes politiques et de la direction nouvelle qu’a prise le courant de l’opinion ?

Le changement des circonstances suffit-il à expliquer une modifiacation aussi profonde ? Au temps de la guerre de Crimée, tenir les Russes en échec sur les bords du Danube et dans la Mer-Noire, c’était donner la sécurité et la confiance à la Perse, toujours tremblante devant la puissance russe ; c’était entretenir chez les tribus frémissantes du Caucase l’espoir de la délivrance et rendre incertaine et précaire la domination de la Russie sur les bords de la mer Caspienne. C’était enfin tenir fermée la route de l’Euphrate, par laquelle une armée, s’acheminant vers l’Inde et rencontrant partout en abondance l’eau et les vivres, ne trouverait d’autre obstacle à surmonter que la distance. Bien que le chemin de fer d’Alexandrie, au prix de deux transbordemens, permît à des troupes d’arriver assez rapidement dans l’Inde, la route par le cap de Bonne-Espérance n’en demeurait pas moins la seule ouverte aux bâtimens de guerre, et la seule par laquelle on pût acheminer en quantités considérables matériel et munitions. Encore fallait-il prévoir le cas où une puissance ennemie, invoquant les obligations de la neutralité, sommerait la Turquie de fermer la route de l’Égypte aux soldats et au matériel de guerre de l’Angleterre. Cette puissance ainsi était exposée à expier la faute commise par lord Palmerston en 1840, lorsque, par antipathie contre la France et pour complaire à la Russie, il avait fait replacer Méhémet-Ali dans la position non-seulement d’un vassal, mais d’un sujet de la Porte.

Depuis la guerre de Crimée, l’achèvement du canal de Suez est venu abréger et rendre facile pour les puissances maritimes le chemin de l’Inde. On peut être assuré que l’Angleterre saisira la première occasion de faire déclarer cette route ouverte aux marines militaires en temps de guerre comme en temps de paix, parce qu’un intérêt sans égal lui commande de l’avoir toujours à sa disposition. Par cette voie nouvelle, en effet, elle peut porter à Kurrachee toutes les forces nécessaires pour défendre le cours de l’Indus, bien longtemps avant qu’une armée ennemie ait pu contourner le golfe Persique ou arriver au pied de l’Hindou-Kousch. L’Angleterre commence donc à se considérer comme désintéressée dans les changemens qui peuvent s’accomplir sur les bords de la Mer-Noire, et c’est au milieu d’une sécurité, peut-être imprudente, qu’elle a été surprise, comme toute l’Europe, par le réveil inopiné de la question d’Orient.

Quel est l’auteur de ce réveil ? qui a été l’instigateur des troubles de la Bosnie et de l’Herzégovine ? L’histoire le saura et le dira : les contemporains sont réduits à de simples conjectures. Si on se laisse guider par l’adage du droit, is fecit cui prodest, on est conduit à soupçonner que le ministre astucieux qui tient entre ses mains la direction de la politique allemande aura été bien aise de se délivrer d’un contrôle importun en détournant l’attention du tsar des affaires continentales, et de lancer la Russie dans une grande aventure afin de lui rendre précieux et nécessaire l’appui de l’Allemagne et de préparer les voies à une demande de réciprocité. Un seul fait est certain : c’est que, malgré la pauvreté proverbiale de leur pays, les insurgés, qui tiraient de Raguse leurs armes et leurs munitions, soldaient tous leurs achats avec la plus scrupuleuse régularité ; et ils payaient non pas avec du papier italien ou avec des assignats d’Autriche, mais avec de l’or allemand.

L’Angleterre aurait dû être mise en garde par la singulière attitude des chefs insurgés, qui fuyaient devant les consuls d’Angleterre et d’Autriche plus vite encore que devant les troupes turques, comme si leur plus grande appréhension eût été d’obtenir le redressement de leurs griefs et d’avoir à déposer les armes. Que dire de la levée de boucliers de la Serbie et de l’entrée en campagne de cette armée où les généraux, les soldats, les canons, tout était russe, où il n’y avait de Serbes que les drapeaux et les musiciens ? Rien ne dessilla les yeux du cabinet anglais, qui s’unit à l’Autriche pour paralyser l’action de la Turquie. Bosniaques, Monténégrins, Serbes, tous furent protégés à l’envi contre les conséquences de leur conduite. La Turquie fut arrêtée au milieu de ses succès militaires, et on lui arracha les avantages matériels et moraux qu’elle avait droit de retirer des efforts qu’elle venait de faire. Cette intervention malavisée, si docilement acceptée par la Turquie, constituait tout au moins à celle-ci un droit moral à l’appui des puissances, qui apportaient de telles entraves à son action lorsqu’elle était dans le cas de légitime défense.

Non-seulement les ministres anglais n’eurent pas le sentiment des obligations qu’ils assumaient par leur continuelle intervention, mais ils ne se montrèrent sévères qu’à l’égard de la Turquie. La condescendance pusillanime dont ils firent preuve pour les instrumens et les complices de la Russie porta les fruits qu’on en devait attendre. Elle inspira aux cours du Nord, qui avaient soulevé la question d’Orient, une tentative pour résoudre cette question en dehors de l’Angleterre et contre elle. Un mémorandum, destiné à être présenté à la Turquie et indiquant les réformes que celle-ci serait tenue d’introduire dans son administration intérieure, fut préparé à Berlin, dans une conférence séparée entre les représentans de la Russie, de l’Allemagne et de l’Autriche. Lorsque les trois cours se furent mises d’accord sur le texte de ce document, le mémorandum fut présenté à l’adhésion de la France, de qui l’on attendait un acquiescement pur et simple. Cet acquiescement obtenu, le mémorandum eût été communiqué à l’Angleterre comme une démarche déjà résolue par l’Europe, comme un fait acquis, désormais indépendant de toute résolution qu’elle pourrait prendre. On eût ainsi constaté l’isolement de l’Angleterre et fait à cette puissance la situation difficile et blessante qu’elle avait elle-même faite à la France en 1840, celle d’avoir à donner un acquiescement de pure forme à ce qui avait été résolu en dehors d’elle, ou à laisser passivement accomplir un acte qu’elle désapprouvait.

Ce fut la France qui préserva l’Angleterre de cette humiliation. Malgré l’extrême prudence que les circonstances et le sentiment public lui imposaient, le cabinet de Paris ne voulut pas adhérer au mémorandum si ce document ne recevait l’assentiment préalable du cabinet de Londres. Il abrita le refus ou, pour être plus exact, l’ajournement de son adhésion derrière le peu d’importance que les affaires orientales ont pour la France ; l’Angleterre au contraire avait des intérêts considérables en Orient, elle s’était toujours montrée fort préoccupée de tout ce qui concernait la Turquie, et aucune représentation à faire à la Porte ne pouvait revêtir un caractère véritablement européen sans la participation et la coopération active de l’Angleterre. Il n’y avait rien à répondre à des observations aussi justes : ne pas les admettre eût été un aveu du but secret que l’on s’était proposé. Le mémorandum fut donc présenté à l’adhésion de l’Angleterre, et celle-ci refusa son acquiescement, en alléguant que ce document lui paraissait dépasser la mesure et ne tenait pas un compte suffisant des droits de souveraineté de la Porte. Le mémorandum dut être abandonné, et on y substitua la présentation de la note collective dont la rédaction fut confiée au comte Andrassy.

En repoussant le mémorandum de Berlin par les raisons qu’il avait alléguées, le cabinet anglais était rentré dans la vérité de sa situation et de son rôle : il s’était replacé sur le terrain du traité de Paris, qui avait assuré l’indépendance intérieure de la Turquie ; en se maintenant fermement sur ce terrain, il pouvait opposer un obstacle sérieux aux projets de la Russie ou tout au moins contraindre cette puissance à démasquer ses secrets desseins ; mais il sembla que cette lueur de virilité eût épuisé les forces et l’énergie des collègues de lord Beaconsfield.

L’impression en fut en effet presque immédiatement effacée par la note que lord Derby adressa à la Porte le 6 septembre, et qui est le réquisitoire le plus passionné qu’on ait jamais dirigé contre les vices de l’administration turque. Le chef du foreign office se flattait, tout à la fois, d’adoucir le dépit des trois cours impériales en paraissant épouser tous les griefs de la Russie, et, suivant l’expression anglaise, d’enlever le vent aux voiles de l’opposition, dont les journaux faisaient étalage de protestations libérales et d’indignation philanthropique pour indisposer l’opinion contre le cabinet. Cette manœuvre, que lord Derby croyait habile, était doublement une faute, parce qu’elle désarmait le gouvernement anglais tout à la fois vis-à-vis de l’opposition du dedans et vis-à-vis des adversaires du dehors. Comment défendre efficacement dans les conseils de l’Europe une indépendance dont il avait été fait un si déplorable usage ? Comment demander à la nation anglaise de s’imposer des sacrifices pour venir en aide à un gouvernement dont on avait stigmatisé la conduite en termes aussi sévères ? L’Angleterre devait s’attendre à être prise au mot et mise en demeure d’accorder sa conduite avec ses paroles. Elle le fut en effet, et la réunion d’une conférence lui parut le seul moyen de sortir de ce mauvais pas.

Rien ne pouvait sourire davantage à la Russie que la réunion d’une conférence générale pour discuter les affaires d’Orient, Le fait seul de cette réunion constituait l’abrogation virtuelle de toutes les dispositions des traités qui avaient eu en vue d’assurer l’indépendance de la Porte. N’allait-on pas délibérer des affaires intérieures de la Turquie, et cela chez elle ? N’allait-on pas la mettre sur la sellette des accusés, au sein de sa propre capitale, passer au crible tous les actes de son administration et s’interposer officiellement entre elle et ses sujets, dont les réclamations, plus ou moins spontanées, ne manqueraient pas d’affluer à la conférence ? On voit avec quelle rapidité le cabinet anglais descendait la pente qui conduisait à la destruction complète du traité de Paris, sans s’apercevoir qu’il aboutirait fatalement à cette redoutable alternative d’avoir à souscrire au renversement de l’empire turc ou à en prendre la défense par les armes.

Arrêter par une solution quelconque, pourvu qu’elle fût immédiate, le développement de cette question d’Orient qui inquiétait déjà sérieusement l’Europe et qui menaçait de diviser le ministère anglais, tel est l’expédient qui s’offrit à l’esprit des collègues de lord Beaconsfield. Une soumission complète de la Turquie eût tout apaisé pour le moment, en sacrifiant tout, à moins cependant qu’elle n’eût suscité et encouragé de nouvelles exigences ; ce fut l’espoir d’emporter cette soumission qui dicta au ministère tory le choix du ministre des colonies pour représenter l’Angleterre à la conférence de Constantinople. L’âge n’a point amorti chez le marquis de Salisbury la fougue, l’ardeur et les saillies intempérantes qui caractérisaient les actes et l’éloquence de lord Robert Cecil. Le ministre des colonies, dont l’envoi avait été annoncé avec grand apparat, et qu’on avait voulu environner d’un prestige exceptionnel, se répandit en sarcasmes amers sur tout ce qu’il vit à Constantinople ; il cribla des railleries les plus acérées la constitution turque, qui ne valait, ni plus ni moins que les hatti-chérifs accueillis autrefois avec tant de faveur par l’Europe ; il s’agita et se remua beaucoup, et, malgré la pétulance de son langage, il n’intimida ni le sultan ni ses ministres. La Porte n’avait pas été sans remarquer qu’au fond l’Allemagne était indifférente à la solution que recevrait la question d’Orient : elle avait voulu susciter des embarras à la Russie, et l’agitation panslaviste qui avait éclaté à Moscou et qui de là s’étendait dans toutes les provinces russes répondait à son attente : son but était atteint. Telle était du moins l’impression qu’avait apportée le grand-vizir Edhem-Pacha, qui n’avait quitté l’ambassade de Berlin que pour venir prendre part aux travaux de la conférence. Il avait été facile de constater qu’il n’y avait point un accord réel et sincère entre l’Autriche et la Russie, dont les intérêts sont trop différens pour pouvoir se concilier aisément et admettre une action commune. L’adhésion du cabinet de Vienne à toutes les démarches diplomatiques proposées par la Russie ne paraissait aux Turcs qu’une condescendance dictée par la timidité et qui prendrait fin par la résistance des ministres de Pesth le jour où les intérêts de la monarchie hongroise paraîtraient sérieusement en péril. La Porte n’avait aucun mauvais vouloir à appréhender de la part de la France, qui se tenait sur une grande réserve et dont le langage était dicté par les intentions les plus conciliantes. Elle ne désespérait donc pas de réussir à diviser les puissances, et, à supposer qu’elle n’y réussît point, elle comptait que, si l’on voulait peser trop fortement sur elle et lui faire des conditions trop dures, on verrait se reproduire le dissentiment qui avait fait abandonner le mémorandum de Berlin, et que l’Angleterre se trouverait entraînée par la force des choses à se replacer sur le terrain du traité de Paris.

Ce fut cette confiance imprudente qui détermina la Porte à se refuser à ce qu’on exigeait d’elle. Elle ne repoussait pas les réformes en elles-mêmes, mais elle voulait qu’elles conservassent le caractère d’actes spontanés et ne parussent point imposées à un souverain à qui l’indépendance.de son gouvernement avait été garantie. Elle prétendait de plus que toutes les réformes que l’on suggérait étaient contenues dans la constitution qu’elle venait de promulguer, et elle demandait qu’on laissât faire, au moins pendant une année, l’épreuve de cette constitution, admettant que, si les résultats n’en étaient pas satisfaisans, l’Europe aurait le droit de revenir à la charge et d’aviser.

Le refus de la Porte était le prétexte que la Russie attendait pour faire entrer en campagne les troupes qu’elle massait, depuis plusieurs mois, sur la frontière ; aucun prétexte ne pouvait être plus frivole, puisque la Porte ne contestait pas la nécessité des réformes qu’on lui demandait et ne se refusait pas à les accomplir ; elle demandait seulement à les accomplir elle-même et de sa propre initiative, et dans cette œuvre même elle acceptait le contrôle de l’Europe. Il n’y avait donc plus aucun doute possible sur les motifs réels qui guidaient la Russie et sur la détermination de cette puissance d’entreprendre directement le renversement de l’empire turc qu’elle avait vainement attendu d’un soulèvement des populations chrétiennes. Le moment des résolutions décisives était arrivé.

Lord Derby s’en tint à une protestation qui condamnait la détermination du gouvernement russe comme n’étant justifiée en rien, et qui rejetait sur la Russie toute la responsabilité du sang qui allait être répandu. Cette conduite était-elle la plus sage et la plus habile ? Le cabinet de Londres n’aurait-il pas été mieux avisé si, s’inspirant des traditions de la politique anglaise, se fondant sur l’intérêt général européen et arguant du respect dû aux traités, il eût pris la même attitude que la France en 1853 ? L’identité des situations était frappante, les mêmes intérêts étaient en jeu ! Pourquoi désespérer sitôt du maintien de la paix ? Que risquait le cabinet de Londres à mettre l’Autriche en demeure d’exécuter avec lui le traité de garantie, si formel et si explicite, du 15 avril 1856, et de protéger la Turquie contre une agression armée ? Si l’Autriche avait décliné, pour sa part, l’exécution du traité de garantie, l’Angleterre se serait trouvée dégagée vis-à-vis de la Turquie et vis-à-vis d’elle-même, car un concours armé de la France était hors de question, et l’on ne pouvait raisonnablement demander à une seule puissance d’accomplir la tâche prévue pour trois.

Est-il interdit de penser qu’une attitude énergique et une déclaration très ferme de la part de l’Angleterre eussent fait réfléchir la Russie et accru l’irrésolution de son souverain, et que d’un autre côté elles eussent inspiré confiance et fait prendre courage à la cour de Vienne, toujours lente à se décider ? Les efforts incessans que le comte Andrassy a dû faire pour tempérer l’irritation que les populations hongroises n’ont cessé de manifester contre la Russie et pour prévenir quelque déclaration trop décisive de la diète de Pesth autorisent à conjecturer que la certitude de l’alliance d’une grande puissance eût enflammé l’ardeur des Magyares, qui auraient entraîné avec eux le reste de la monarchie. La Russie se fût peut-être arrêtée, car c’était engager une partie redoutable que de mettre à la fois contre soi deux des grandes puissances et l’opinion générale de l’Europe.

Lord Derby n’osa point jouer ce jeu, qui aurait tenté un homme d’état doué de résolution et d’énergie. On n’avait le droit d’attendre rien de semblable de l’Autriche. Lorsque l’Angleterre, qui n’avait aucun point de contact ni avec la Russie ni avec la Prusse, dont le territoire ne pouvait avoir à souffrir des opérations militaires, et qui pouvait en quelque sorte chiffrer les risques qu’elle courait, faisait bon marché des traités et s’en tenait à une déclaration platonique, l’Autriche n’avait pas de motifs de s’exposer à une collision avec la Russie et peut-être avec la Prusse. Elle devait croire, non sans raison, que le maintien des bons rapports avec la Russie assurerait mieux qu’une attitude hostile le respect des intérêts austro-hongrois. C’est ainsi que la reculade de l’Angleterre laissait le champ complètement libre à toutes les entreprises de la Russie.

D’où vint la pusillanimité du cabinet anglais, pusillanimité que les sorties belliqueuses échappées à lord Beaconsfield, en plusieurs occasions, ont rendue plus frappante et plus incompréhensible ? Elle ne peut s’expliquer que par les causes générales que nous avons indiquées, la prédominance désormais irrésistible des intérêts matériels sur l’intérêt public. Les esprits mûris par la réflexion ou par l’étude aperçoivent sans trop de peine l’enchaînement des influences morales et des faits matériels, et comprennent que les sacrifices destinés à défendre la dignité ou le prestige d’un pays ne sont pas faits en vain. La perspective d’une guerre ne rappelle aux classes commerçantes aujourd’hui prépondérantes en Angleterre que le cortège de maux, de dépenses, d’emprunts et d’impôts qui accompagnent tout conflit européen, et nul sophisme ne leur répugne, nulle échappatoire ne leur paraît insuffisante pour se soustraire à ce qu’elles considèrent comme la plus redoutable des calamités.

Ces sentimens d’une portion considérable de la nation anglaise devaient facilement trouver un écho chez le ministre des affaires étrangères. Rien, chez le présent comte de Derby, ne rappelle l’impétueux et chevaleresque Stanley, dont l’éloquence fière et passionnée a laissé de si grands souvenirs dans les deux chambres du parlement : c’est un utilitaire, un adepte et un admirateur des hommes de l’école de Manchester. Laborieux et instruit, il laissa clairement voir les tendances de son esprit, dès sa jeunesse, dans les brochures que lui inspirèrent ses voyages sur le continent américain. Ses opinions l’appelaient à siéger à côté de M. Bright : s’il prit place dans les rangs des conservateurs, c’est que les convenances sociales ne lui permettaient pas de figurer au nombre des adversaires du parti dont son père était le chef. Le père était ardent, impressionnable, ouvert à toutes les impulsions généreuses, et capable de tous les nobles entraînemens ; le fils est une nature calculatrice, sèche et sans ressort. Faire en sorte que l’Angleterre tirât son épingle du jeu au meilleur marché possible devait sembler à lord Derby le but suprême de ses efforts ; le cri qui s’éleva du milieu des districts manufacturiers : « C’est à Suez qu’il faut défendre la route de l’Inde, périsse la Turquie, pourvu que l’isthme de Suez demeure ouvert et libre ! » lui parut être le résumé le plus exact des intérêts anglais et devoir devenir la règle de sa conduite. Il convient d’ajouter, pour être équitable, que la Turquie s’était aliéné l’opinion publique par la banqueroute qu’elle avait faite quelques mois auparavant et par les circonstances scandaleuses qui avaient accompagné cette banqueroute. Un très grand nombre de familles avaient été ou ruinées ou gravement atteintes dans leur aisance, et maint capitaliste qui se fût montré peut-être fort indifférent aux griefs des Bosniaques et des Bulgares, si la rente turque avait été exactement payée, donnait un libre cours à ses plaintes et soulageait son légitime ressentiment en flétrissant la déplorable administration des musulmans.

Le clergé méthodiste, plus enthousiaste qu’éclairé, et tous les prédicans fanatiques qui pullulent en Angleterre, où ils vivent à l’aise aux dépens des âmes crédules et sensibles, déclamaient à l’envi contre un peuple qui persécutait des populations chrétiennes. Ils demandaient avec indignation si les trésors de la pieuse Angleterre pouvaient être employés à défendre l’islamisme et à sauver d’une ruine méritée un gouvernement qui tolérait la polygamie, oubliant sans doute que ce reproche pouvait être retourné contre l’Angleterre, qui compte dans l’Inde plus de 50 millions de sujets musulmans et leur laisse pratiquer librement les maximes du Koran. Il ne manquait pas non plus de journaux pour exciter l’opinion contre la Turquie. Depuis Philippe de Macédoine, qui se vantait de faire entrer un mulet chargé d’or dans la forteresse la plus inaccessible, aucun gouvernement ne s’est servi de la corruption avec plus de persévérance et d’habileté que le gouvernement russe, et cette réputation, qui semble bien méritée, a fait interpréter peu charitablement le zèle avec lequel certains journaux anglais, parmi les plus répandus et les plus autorisés, ont pris en main la cause des chrétiens orientaux, les peintures exagérées qu’ils ont publiées des souffrances de leurs cliens et l’ardeur avec laquelle ils ont appelé sur les Osmanlis un châtiment qui ne pouvait manquer d’être particulièrement agréable et profitable à la Russie.

Enfin un grand orateur, dévoyé, mais toujours puissant, aigri par les souffrances de l’amour-propre et les déceptions de l’ambition, ne pardonnant ni à ses successeurs de l’avoir renversé du pouvoir ni à ses anciens amis de s’être trop facilement résignés à une séparation qui n’était qu’une feinte, se tenant sans cesse à l’affût de tout ce qui pouvait ramener l’attention sur lui et réchauffer sa popularité éteinte, M. Gladstone se plaçait ou plutôt se précipitait à la tête de ce qu’il croyait être un grand mouvement de l’opinion. Se multipliant et se prodiguant à l’infini, il courait de ville en ville et de meeting en meeting, mettant au service des prétendus défenseurs de la paix et des détracteurs de la Turquie son éloquence nerveuse et un peu déclamatoire. Le ministère ne pouvait manquer de tenir compte de cette agitation, qui faisait une vive impression sur quelques-uns de ses membres, et lord Beaconsfield lui-même, bien que plus ferme et plus résolu que les autres, dut se rappeler que, malgré l’issue glorieuse de la guerre d’Abyssinie, l’initiative qu’il avait prise de venger une insulte à l’honneur de l’Angleterre lui avait coûté le pouvoir au lendemain du triomphe des armes anglaises.

Le cabinet de Londres, tout en protestant contre la conduite de la Russie, proclama donc la neutralité de l’Angleterre, c’est-à-dire qu’il abandonna la Turquie à toutes les chances des combats, qu’il livra le faible à la discrétion du plus fort. Cette neutralité était trop avantageuse à la Russie pour qu’il n’essayât point d’en obtenir immédiatement le prix. Ce prix devait être le respect des intérêts anglais en Orient. De là l’entrevue de Livadia, et les diverses communications officielles et officieuses dans lesquelles ces intérêts furent ramenés à trois points : qu’il ne serait point touché au canal de Suez, que Constantinople serait respectée, enfin et surtout qu’il ne serait point apporté, sans l’assentiment de l’Europe, de modifications aux règles qui régissent la navigation de la Mer-Noire et des détroits. Ce dernier point suffit à montrer que l’Angleterre se préoccupait de sauver du traité de 1856 la seule épave qui l’intéressât, et qu’elle abandonnait tout le reste.

Il était aisé de lui donner satisfaction, au moins pour le moment, et la Russie n’eut garde d’y manquer. Comment ne se serait-elle pas engagée à respecter le canal de Suez ? Elle n’avait point de flotte qui pût se mesurer avec la flotte turque. L’occupation de Constantinople ne pouvait devenir possible qu’à la suite d’une campagne complètement heureuse, et quant à soumettre à la ratification de l’Europe la destruction définitive du traité de Paris, la Russie devait être la première à souhaiter cette ratification pour les résultats de sa victoire, et elle ne doutait pas de l’obtenir aisément, le jour où de grands succès militaires auraient accru et le prestige de sa puissance et la difficulté de lui rien refuser.

Les réponses, soit du tsar, soit du prince Gortchakof, bien que conçues en termes ambigus et enveloppés de circonlocutions restrictives, furent donc conformes aux désirs du cabinet anglais. Celui-ci ne pesa point les mots, et ne s’appesantit point sur des restrictions qui pouvaient paraître dues à des exigences d’amour-propre : il savait ce qu’il avait demandé ; il l’avait exprimé en termes clairs et précis, il tenait les réponses pour faites dans le même sens que les questions, et le meilleur commentaire lui paraissait être le discours de lord Beaconsfield, déclarant à Mansion-House que l’Angleterre ne se laisserait pas jouer et qu’une guerre même de plusieurs années n’avait rien qui pût faire reculer une nation aussi riche et aussi puissante que le peuple anglais. La politique du cabinet de Londres se trouva définitivement arrêtée : ce fut une neutralité qu’on qualifia de conditionnelle, on ne sait pourquoi, puisque les conditions posées par l’Angleterre ne pouvaient guère être enfreintes qu’au règlement de la paix, c’est-à-dire quand la guerre serait terminée. L’abstention eût été une désignation plus exacte de la ligne de conduite qu’on avait résolu d’adopter.

Lorsqu’au sein du parlement quelques voix s’élevèrent pour demander pourquoi l’on n’avait même pas tenté de rappeler la Russie au respect des traités, lord Derby répondit que les traités n’avaient de valeur et d’autorité, que par les circonstances et les combinaisons qui les avaient produits, et qu’ils devaient se défendre eux-mêmes ; qu’on était tenu de les observer, mais qu’on n’était point tenu de les faire observer par les autres, même lorsqu’on s’y était engagé. Cette thèse, au moins inattendue, pourrait aisément être ramenée à celle-ci, que la convenance est la règle de conduite des gouvernemens et la seule mesure de leurs obligations. Il est à peine besoin de dire qu’une pareille théorie, destructive de tout droit écrit, doit donner singulièrement à réfléchir à certains petits états, comme la Suisse, le grand duché de Luxembourg ou la Belgique, dont l’existence est placée sous la garantie collective de plusieurs puissances. Elle satisfit néanmoins le parlement anglais. Le souvenir de Navarin, évoqué à propos, eut raison d’une motion de M. Gladstone et des harangues des prétendus philanthropes qui regrettaient avec lui que l’Angleterre, pour en finir plus vite, ne se fût pas jointe aux ennemis de la Porte et n’eût pas employé la flotte anglaise à cette besogne : quant aux partisans de la Turquie, on leur ferma la bouche avec l’éloge des bienfaits de la paix.

Cependant le temps s’écoulait, les victoires des Russes se faisaient attendre ; mais rien ne semblait pouvoir faire sortir le cabinet anglais de son abstention. Une parole échappée, il y a quelques jours, à M. Bennigsen, au sein du parlement allemand, dans le développement de l’interpellation adressée à M. de Bismarck, à savoir « que la défaite des Russes à Plevna avait excité les plus vives alarmes pour la paix de l’Europe et le repos de l’Allemagne, » ne peut recevoir qu’une seule explication. Aussitôt après ce grave échec des armes russes, et pendant les quelques semaines qui furent nécessaires pour faire entrer de nouvelles troupes en ligne, on s’était sans doute attendu à Saint-Pétersbourg et à Berlin à une offre de médiation de la part de l’Autriche et de l’Angleterre ; et la Russie, résolue à repousser cette offre, aurait mis l’Allemagne en demeure d’appuyer ce refus. Une telle initiative était loin de la pensée du cabinet de Londres : non-seulement il laissa passer cette occasion qui pouvait sembler favorable, mais il n’appuya même pas la timide protestation de l’Autriche contre l’entrée en campagne des troupes roumaines : il n’essaya pas davantage de prévenir la nouvelle révolte de la Serbie. Il aurait pu, sans se départir de sa ligne de conduite, rendre indirectement quelques services à un peuple dont le courage avait touché les plus indifférens : il ne l’osa point faire, il laissa écraser la Turquie.

L’expiation, il est vrai, allait commencer immédiatement.

Est-il nécessaire d’entrer ici dans le détail des faits que les dernières semaines ont vu s’accomplir ? ils sont présens à tous les esprits, et le caractère général n’en saurait échapper à personne. La proposition de médiation repoussée par les puissances, les bons offices de l’Angleterre déclinés par la Russie, qui exige une démarche directe de la Turquie, la lenteur calculée dans l’envoi des instructions aux commandans des armées, l’armistice subordonné ensuite à l’acceptation des préliminaires de paix, le silence gardé sur les conditions de l’armistice et sur les préliminaires eux-mêmes, toutes les communications de la chancellerie russe marquées au coin d’une politesse hautaine et froide, empreinte d’une nuance de persiflage, comme d’une grande puissance vis-à-vis de la république de Saint-Marin, tous ces procédés ont dû faire sentir au cabinet anglais combien, dans l’opinion de la Russie, la situation et les rôles avaient changé. Cependant il n’était pas au bout des mortifications qu’il devait essuyer. Pendant qu’il faisait partir la flotte anglaise de la baie de Besika, puis l’y ramenait aussitôt, puis la mettait de nouveau en mouvement pour l’arrêter encore à l’entrée des Dardanelles, les généraux russes, tout en négociant, continuaient à marcher sur Constantinople, bien résolus à ne rien terminer qu’en vue de la capitale turque, et lorsque cette capitale serait à leur merci. Le peuple anglais voyait avec une irritation croissante se reproduire vis-à-vis de son gouvernement le système de subterfuges, d’équivoques, de promesses évasives et toujours éludées qui avaient marqué les progrès des armes russes dans le Turkestan et l’expédition de Khiva. Toutes les habiletés de la foi punique étaient employées pour déconcerter et mettre en défaut la politique anglaise. Que faire, cependant, et où trouver appui ? Interrogé sur les dispositions des puissances, le chancelier de l’échiquier confessait avec quelque naïveté que les puissances se montraient fort réservées et fort sobres de confidences vis-à-vis du gouvernement de la reine, se souciant médiocrement de voir leurs communications devenir immédiatement. le thème des commérages parlementaires. Qu’attendre d’ailleurs des puissances ? Depuis dix-huit mois, le cabinet de Londres n’avait jamais, ni un seul jour, ni dans une seule occasion, invoqué ni l’intérêt général de l’Europe, ni la foi des traités, ni le respect de l’équilibre européen, c’est-à-dire les seules raisons qui auraient pu lui obtenir des sympathies ou un appui moral de la part des autres cours. Il avait toujours répété que les intérêts anglais étaient son unique préoccupation, et leur sauvegarde la seule règle de sa conduite : les autres gouvernement avaient le droit, et ils ne s’en faisaient pas faute, de professer pour les intérêts anglais la suprême indifférence qu’on témoignait pour les leurs.

A mesure que l’isolement et l’impuissance de l’Angleterre devenaient plus manifestes, la Russie s’enhardissait à poursuivre plus ouvertement ses avantages. Elle fit refuser par le sultan l’autorisation demandée par la flotte anglaise de franchir les Dardanelles, et, lorsque l’amiral Hornby eut pénétré dans la mer de Marmara, elle se prétendit déliée, par ce fait, de l’engagement qu’elle avait pris de ne pas occuper Constantinople. Pour prévenir l’entrée des troupes russes dans la capitale turque, il a fallu que la flotte anglaise allât mouiller sur la côte de l’Asie-Mineure. Quelques semaines plus tôt, la même démarche de la part de l’Angleterre aurait suffi pour arrêter les Russes à Andrinople. Il avait été compris que la signature des préliminaires de paix serait suivie d’un armistice d’une durée indéfinie : le traité de paix définitif aurait été rédigé au sein et avec le concours d’une conférence européenne. La perspective d’une révision et d’un adoucissement possible sous l’influence de l’Europe avait fait passer plus facilement sur l’extrême rigueur des préliminaires de paix. Il paraîtrait aujourd’hui, bien qu’on ait peine à accepter de pareilles nouvelles, que les derniers jours de février seraient le terme fatal de l’armistice, et que la date du 1er mars aurait été imposée à la Turquie comme dernier délai pour la signature du traité de paix définitif. Ce traité définitif ferait déjà depuis quelque temps l’objet d’une négociation directe au sujet de laquelle aucune communication n’a été faite à l’Europe. La conférence européenne, dont la réunion est annoncée pour le 10 mars, aurait seulement à réviser le traité de Paris pour le mettre d’accord avec le nouveau traité qui, d’acte particulier entre la Turquie et la Russie, serait transformé en un acte européen. La tâche de la conférence serait donc une sorte d’entérinement, ayant surtout pour objet de faire consacrer par l’Europe les sacrifices de toute nature arrachés à la Turquie. Telle serait l’interprétation audacieuse que le gouvernement russe donnerait aujourd’hui à l’engagement contracté par lui de soumettre à la sanction de l’Europe toute dérogation aux stipulations d’intérêt général antérieures à la guerre.

Il n’est point surprenant que de pareilles prétentions, dont les conséquences se laissent facilement apercevoir, aient causé une vive émotion à Vienne et à Londres. On a lieu de penser que les conditions dictées par la Russie dans le traité définitif dépassent en étendue et en rigueur les préliminaires qui sont seuls connus de l’Europe, et qui ont suffi pour exciter de légitimes inquiétudes. En effet, si la Roumanie et la Serbie deviennent des états souverains et indépendans, il est impossible, aux termes mêmes du traité de Paris, de leur refuser voix délibérative dans la commission chargée de régler la navigation du Danube. Si la Russie obtient la rétrocession de la Bessarabie, qu’elle poursuit pour effacer jusqu’à la dernière trace de la guerre de Crimée, elle entrera également de plein droit dans la commission, et l’Autriche, qui y était maîtresse depuis vingt ans, s’y trouvera en minorité. La neutralisation du grand fleuve allemand sera sans doute proclamée, moins pour assurer une sécurité plus grande au commerce que pour priver l’Autriche du droit d’employer des bâtimens armés à la police du Danube, et lui retirer un moyen d’action sur les petits états dont l’indépendance va être proclamée, et qu’elle aurait pu frapper d’une sorte de blocus.

Si nous passons aux questions qui intéressent plus particulièrement l’Angleterre, il nous est impossible de ne pas nous reporter à un travail publié il y a trois mois dans une revue semi-officieuse de Saint-Pétersbourg, sous la signature du prince Wladimirofsky, et intitulé : des Conditions de la paix. L’auteur de ce travail, considérant la chute de Plevna comme imminente, croyait le moment venu d’étudier à quelles conditions la paix pourrait être conclue entre les belligérans. Au premier rang, il faisait figurer une indemnité de guerre sans dissimuler que la situation financière de la Turquie devait la mettre de longtemps dans l’impossibilité de rien payer à son vainqueur. L’engagement pris à Livadia par le tsar excluant la possibilité d’une compensation territoriale, au moins en Europe, l’auteur du mémoire n’hésitait pas à déclarer que l’indemnité à exiger de la Turquie devrait être la remise à la Russie de sa flotte, de son matériel naval et de son matériel de guerre. Le Times affecta de tourner cette proposition en ridicule, déclarant que les créanciers anglais de la Turquie avaient un droit de préférence sur tous les meubles de leurs débiteurs, et il assura que le gouvernement de la reine ne laisserait pas détourner un de leurs gages principaux. Malgré cette protestation anticipée des feuilles anglaises, lorsqu’on a vu figurer dans les préliminaires de paix le principe d’une indemnité « payable en argent, en territoire ou de toute autre façon, » tout le monde a compris que cette formule équivoque visait la cession de la flotte turque. Il est aujourd’hui indubitable que cette cession a été demandée et que la Russie veut se créer d’un seul coup une flotte redoutable dans la Mer-Noire en se faisant livrer ces magnifiques bâtimens cuirassés, sur lesquels s’est épuisé l’art des constructeurs anglais.

L’auteur du mémoire que nous rappelons, en mettant au nombre des conditions à imposer par la Russie une modification profonde dans les règles qui régissent la navigation des détroits, rectifiait l’erreur dans laquelle étaient tombés les journaux occidentaux. Ceux-ci avaient pensé que la Russie voudrait présenter le changement qu’elle projetait comme une conséquence et un développement de la stipulation du traité d’Andrinople qui a ouvert les détroits et la Mer-Noire aux navires marchands de toutes les nations, et demanderait que les mêmes eaux fussent également ouvertes à toutes les marines de guerre. Il n’en est rien. Ce que la Russie songe à demander, c’est la liberté pour ses futurs navires de guerre de passer de la Mer-Noire dans la Méditerranée, mais non pas pour les autres navires de guerre la liberté de passer de la Méditerranée dans la Mer-Noire. La Russie et la Turquie possédant à elles deux la totalité des côtes de la Mer-Noire, cette mer doit être et doit demeurer une mer fermée, c’est-à-dire dans les eaux de laquelle les puissances riveraines ont seules le droit d’avoir des bâtimens de guerre. Aucune inégalité ne pouvant exister entre les deux nations, les bâtimens de guerre russes devraient avoir, comme les bâtimens turcs, la facilité de sortir de la Mer-Noire : les détroits ne seraient plus fermés qu’aux autres marines de guerre. S’il est exact que, dans le traité de paix, la Russie exige la cession sur la côte asiatique de la mer de Marmara d’un mouillage et d’un dépôt de charbon et de matériel, semblable au dépôt que le gouvernement italien lui a concédé à Villefranche, sur les côtes de Ligurie, on doit voir dans ce fait la confirmation du grave changement que le gouvernement russe voudrait introduire dans la réglementation des détroits.

Cette théorie des mers fermées est du reste depuis longtemps une des doctrines favorites de la cour de Saint-Pétersbourg. La Russie l’a appliquée à la mer Caspienne, où elle a interdit à la Perse d’entretenir aucun navire, soit de guerre, soit même de commerce. Elle a essayé à diverses reprises de l’étendre à la mer Baltique. Lorsque l’empereur Alexandre Ier, après la paix de Tilsitt, rompit avec l’Angleterre, il invoqua comme griefs principaux le rejet de sa médiation et surtout la destruction de la flotte danoise dans le port de Copenhague par la flotte anglaise, et la note remise par le comte Romanzof à lord Leveson Gower, ambassadeur d’Angleterre, insista sur le juste mécontentement de l’empereur, « qui, au su de l’Angleterre, était un des garans de la tranquillité de la Baltique, qui est une mer fermée. » L’ambassadeur anglais répliqua que l’Angleterre « n’avait jamais reconnu de droits exclusifs, et que, quelles que fussent les prétentions de la Russie au titre de garante de la sûreté de cette mer, son silence lors de la clôture au pavillon britannique des ports, depuis Lübeck jusqu’à Memel, paraissait en être l’abandon ouvert. » S’il faut en croire des bruits qui ont peut-être pour origine une ; indiscrétion calculée, les cours de Copenhague et de Stockholm auraient récemment été sondées sur l’opportunité, en cas de réunion d’un congrès, de faire déclarer la fermeture de la Baltique, c’est-à-dire de faire reconnaître par l’Europe aux quatre états riverains de cette mer le droit exclusif d’y entretenir et d’y faire entrer des bâtimens de guerre.

Que ce nouveau principe vînt à prévaloir, et, en cas de conflit avec une puissance maritime, la Prusse n’aurait plus à protéger que ses côtes de la Mer du Nord. Plus favorisée encore, la Russie n’aurait plus rien à craindre ni dans la Baltique ni dans la Mer-Noire ; elle pourrait défier tous les efforts de l’Angleterre, dont les neutres auraient à arrêter les escadres. Par une extension du même principe, il suffirait d’une entente entre les puissances méridionales pour exclure la marine anglaise du bassin de la Méditerranée. Il est facile de prévoir que l’Angleterre combattra de toutes ses forces la proposition d’ouvrir les détroits aux flottes de la Russie ; mais alors par quels argumens appuiera-t-elle la demande que le canal de Suez demeure constamment, en temps de guerre comme en temps de paix, ouvert à ses flottes ? A quel titre se réservera-t-elle un libre passage de la Mer-Rouge dans la Méditerranée, en refusant à la Russie un libre passage de la Mer-Noire dans cette même Méditerranée ? Le canal de Suez, œuvre de la main des hommes, a-t-il un caractère plus inviolable et plus sacré que les voies navigables naturelles, créées par Dieu lui-même pour faciliter les relations des nations, et, si la Turquie peut être astreinte à remplir certains devoirs de neutralité à Constantinople et à Gallipoli, pourquoi en serait-elle affranchie à Suez et à Port-Saïd ? Tel est le dilemme qui attend l’Angleterre, soit à la conférence, soit au congrès, lorsque la question des détroits y sera soulevée.

Nous venons d’effleurer les questions capitales ; il serait téméraire de raisonner sur les autres conditions probables du traité de paix avant que le texte en soit connu, et l’attente ne saurait plus être longue. Ces conditions, quelles qu’elles soient, devront être subies par la Turquie et agréées par l’Angleterre. La future conférence, si elle se réunit, y pourra tout au plus faire apporter quelques atténuations de forme : quant à la convocation d’un congrès, elle paraît de plus en plus improbable, car ni la Russie ni la Prusse ne doivent désirer la réunion d’une assemblée sans mission strictement délimitée, et au sein de laquelle des questions importunes pourraient être soulevées. Quel appui le cabinet anglais peut-il espérer de la conférence, après le langage que M. de Bismarck vient de faire entendre au sein du parlement allemand, et qui vise clairement l’Autriche et surtout l’Angleterre ? Le cabinet de Londres n’a jamais parlé que des intérêts anglais ; le chancelier proclame l’intérêt allemand la règle exclusive de la politique germanique. Il décline, il écarte avec dédain le rôle de médiateur, de gardien des intérêts généraux, de gendarme de l’équilibre européen, il n’a cure et souci que des intérêts allemands. Or il n’en aperçoit aucun engagé dans la question d’Orient : toute solution que peut recevoir cette question est indifférente à l’Allemagne. En revanche il aperçoit en Europe un intérêt de premier ordre, un intérêt vital, un intérêt permanent pour l’Allemagne, c’est de maintenir l’alliance séculaire qui l’unit à la Russie. L’amitié de l’Autriche est précieuse à l’Allemagne, mais à un moindre degré. Quelle est la conclusion à tirer de ce discours, sinon que M. de Bismarck se flatte d’obtenir, et a sans doute déjà obtenu, des concessions qu’il juge suffisantes pour apaiser le mécontentement de l’Autriche ? Mais, si un désaccord éclate au sein de la conférence, si une rupture devient imminente, la Prusse ne se séparera en aucun cas de la Russie, n’essaiera point de peser sur elle, et, en paix comme en guerre, fera cause commune avec « son alliée séculaire. »

il est probable que le cabinet de Londres tiendra compte de cet avertissement, qui pèsera d’un plus grand poids sur les délibérations de la conférence que les six millions sterling si péniblement votés par le parlement. Si ce cabinet peut obtenir, et M. de Bismarck les lui ménagera sans doute, quelques concessions de pure forme, destinées à sauver l’amour-propre britannique, il s’inclinera devant la loi du plus fort et subira ce qu’il ne peut empêcher. Que gagnerait-il en effet à prolonger l’état d’inquiétude de l’Europe ? S’il entrait dans les vues de la Russie d’éterniser la question d’Orient, de soulever des difficultés pour maintenir ses troupes aux portes de / Constantinople jusqu’au jour où il lui conviendrait d’y entrer et de refouler les Turcs en Asie, quel moyen l’Angleterre aurait-elle de s’y opposer, et de défendre ou de reconquérir Constantinople ?

La constatation publique, éclatante, de l’impuissance de l’Angleterre, voilà le résultat le plus considérable de la guerre, résultat que le gouvernement anglais n’avait assurément pas, prévu lorsqu’il se désintéressait si aisément et si complètement des embarras et des infortunes des autres peuples. Il n’a engagé dans le conflit actuel qu’un enjeu moral : une expérience peut-être prochaine lui apprendra toute l’importance de cet enjeu. Le roi Henri VIII, en prenant pour devise : « Qui je défends est maître, » montrait une exacte connaissance du cœur humain, car les particuliers et les peuples inclinent toujours à se ranger du côté du plus fort, et il tournait à son profit une des maximes des Orientaux : « Aie soin de défendre qui est maître ; » Le prestige de l’Angleterre est désormais détruit dans toutes les régions orientales ; fortifié par la protection efficace dont l’Angleterre avait couvert l’islam en 1855, il est ruiné par les malheurs qui accablent la Turquie. Il est avéré que les protégés de l’Angleterre sont écrasés sans merci, que le succès est assuré aux protégés de la Russie ; le fatalisme oriental verra dans ce renversement subit des rôles et des fortunes la volonté de Dieu et l’indication de la conduite à tenir par les hommes avisés et prudens. La Russie n’aura plus besoin de demander des amis et des alliés en Orient, ils lui viendront d’eux-mêmes, et il lui suffira de lever le doigt pour mettre en armes toute l’Asie centrale.

Le prestige de l’Angleterre a-t-il souffert une moindre atteinte en Europe ? Cette puissance a tiré un habile parti de la ceinture maritime qui l’environne et la protège ; mais cette position insulaire qui fait son inviolabilité fait aussi sa faiblesse. Si le continent n’a point de prise sur elle, elle n’a pas davantage de prise sur le continent. Elle n’est qu’une puissance maritime, et si quelqu’une des grandes nations militaires ne fait cause commune avec elle, elle ne pèse pas plus dans les affaires de l’Europe que les États-Unis ou toute autre puissance extra-européenne. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, réclamant de la Russie le prix des immenses services que la Prusse vient de rendre à son alliée, M. de Bismarck entreprenait de réaliser un des projets qu’on lui a souvent prêtés et voulait annexer à l’empire d’Allemagne le Luxembourg, la Hollande, Anvers, voire la totalité de la Belgique, quel obstacle l’Angleterre pourrait-elle mettre à l’accomplissement d’une conquête qui la menacerait aussi directement ? Comment rendrait-elle efficace la garantie qu’elle a accordée aux états qui seraient ainsi effacés de la carte de l’Europe ? Ne serait-elle pas contrainte, encore une fois, de renier une signature qu’elle ne saurait défendre ? Ayant abandonné tout le monde, même au mépris d’engagemens écrits, comment pourrait-elle attendre qu’on eût confiance en elle, qu’on lui engageât sa parole et que l’on combattît à ses côtés ?

On ne se relève point aisément d’une épreuve comme celle que traverse en ce moment l’Angleterre. Il y faut le temps, il y faut des efforts, il y faut surtout des sacrifices qui ne paraissent plus dans le tempérament du peuple anglais. Se battre pour une idée, — et le respect de sa signature est-il autre chose qu’une idée ? — peut être une folie ; mais ne se battre que pour son argent n’est peut-être pas une moindre faute en ce monde où la fortune est variable et où tous les peuples ont tour à tour besoin les uns des autres. L’Angleterre demeurera longtemps encore la nation la plus riche du monde ; il est permis de croire qu’elle a cessé d’être une grande puissance et de prévoir que son influence décroîtra de plus en plus. L’histoire impartiale, en enregistrant cette décadence, la fera partir du jour où, dans les conseils du peuple anglais, la politique des intérêts matériels a remplacé la politique de l’honneur et des intérêts généraux.


CUCHEVAL-CLARIGNY.