La Poésie moderne en Angleterre/01

La Poésie moderne en Angleterre
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 41 (p. 332-381).
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LA
POESIE MODERNE
EN ANGLETERRE

I.
LES PRECURSEURS ET LES CHEFS D'ECOLE.

Aux approches du XIXe siècle commence en Europe la grande révolution moderne. Le public pensant et l’esprit humain changent, et sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.

L’âge précédent a fait son œuvre. La prose parfaite et le style classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de parade et d’ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde nouveau, bourgeois, plébéien, désormais occupe la place, attire les yeux, impose sa forme dans les mœurs, imprime son image dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances extraordinaires l’étale tout d’un coup à la lumière et le dresse à une hauteur que nul âge n’avait connue. Avec les grandes applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mulljenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et l’agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu’il faut nourrir, un sixième des habitans avec le même sol fournit des alimens au reste ; l’importation triple et au-delà, le tonnage des navires sextuple, l’exportation sextuple et au-delà [1]. Le bien-être, le loisir, l’instruction, la lecture, les voyages, tout ce qui était le privilège de quelques-uns devient le bien commun du grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l’élite des pauvres jusqu’à l’aisance, et l’élite des gens aisés jusqu’à l’opulence ; le flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu’aux rudimens de l’éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu’à l’éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, grand comme la main, que l’éditeur ne savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils gisaient enfouis dans l’épargne étroite, l’ignorance et la routine ; ils arrivent sur la scène, ils quittent l’habit de manœuvres et de comparses, ils s’emparent des premiers rôles par une irruption subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, dans toute l’Europe, fondateurs ou destructeurs d’états, inventeurs ou rénovateurs de sciences, conquérans ou acquéreurs de droits politiques. Ils s’ennoblissent par leurs grandes œuvres, ils deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres ; ils n’ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le droit d’avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.

C’est en France, pays de l’égalité précoce et des révolutions complètes, qu’il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien occupé à parvenir : Augereau, fils d’une fruitière ; Marceau, fils d’un procureur ; Murat, fils d’un aubergiste ; Ney, fils d’un tonnelier ; Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le Traité des Sensations de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux cheveux plats, aux joues creuses, desséché d’ambition, le cœur rempli d’imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, sept années durant en garnison à Valence, a lu deux fois tout le magasin d’un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des fautes d’orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le représentant de la révolution, déclare que « la carrière est ouverte aux talens, » et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils le suivent, parce qu’il y a de la gloire et surtout de l’avancement à gagner. « Deux officiers, dit Stendahl, commandaient une batterie à Talavera ; un boulet arrive qui renverse le capitaine. — Bon ! dit le lieutenant, voilà François tué, c’est moi qui serai capitaine. — Pas encore, dit François, qui n’avait été qu’étourdi et qui se relève. » Ces deux hommes n’étaient point ennemis ni méchans, au contraire compagnons et camarades ; mais le lieutenant voulait monter en grade. Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux carnages de l’empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui aujourd’hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les gens à faire assaut d’intrigues et de travail, de génie et de bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser jusqu’aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd’hui n’est plus l’homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, élégant et insouciant, qui n’a d’autre emploi que de s’amuser et de plaire, qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et les plaisirs du monde ; c’est l’homme en habit noir, qui travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des protecteurs, souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa peine, et qui trouve l’image de ses souillures et de sa force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac [2].

Il a d’autres soucis, et de plus grands. En même temps que l’état de la société humaine, la forme de l’esprit humain a changé. Elle a changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L’esprit recommence l’évolution qu’il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme alors, au milieu d’un air délétère, dans la dégradation universelle des hommes asservis, dans la décadence croissante d’une société qui se dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve, mais au sein d’un air qui s’épure, parmi les progrès visibles d’une société qui s’améliore et l’ennoblissement général des hommes relevés et affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté des sciences expérimentales. L’âge oratoire qui finit, comme il finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau casier commode dont les compartimens conduisent à l’instant les yeux vers l’objet qu’ils veulent définir, en sorte que désormais l’intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir l’ensemble qu’elle n’avait point encore embrassé. Les peuples isolés, Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se connaître par l’ébranlement de la révolution et par les guerres de l’empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens, Gaulois, par les conquêtes d’Alexandre et la domination de Rome, en sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et multiplier ses idées par le mélange des idées d’autrui. L’histoire et la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans tout l’univers sur tous les points du temps, elles s’occupent à ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les mœurs, les sociétés, les philosophies, en sorte que désormais l’intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées, peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s’est dégagée des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là, donne le signal : l’Allemagne, par toute l’Europe, imprime le branle à la révolution des idées, comme la France à la révolution des mœurs. Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d’un poêle, et ne semblaient propres qu’à faire des éditions savantes, se trouvent tout d’un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race n’a l’esprit si compréhensif, nulle n’est si bien douée pour la haute spéculation. On s’en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu’au-delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible, et cependant c’est grâce à cette langue qu’elle atteint les idées supérieures ; car le propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c’est que l’esprit humain devient plus capable d’abstraire. Ils font en grand le même pas que les mathématiciens lorsqu’ils ont passé de l’arithmétique à l’algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de l’infini. Ils sentent qu’au-delà des vérités limitées de l’âge oratoire, il y a des explications plus profondes ; ils vont au-delà de Descartes et de Locke, comme les alexandrins au-delà de Platon et d’Aristote ; ils comprennent qu’un grand ouvrier architecte ou des atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des molécules et des monades ne sont point des forces, qu’une âme spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par-delà les dogmes, la beauté poétique par-delà les règles, la vérité critique par-delà les mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des choses naturelles, humaines et divines, s’effacent et s’évanouissent. Désormais elles ne sont plus que des figures, on les garde à titre d’aide-mémoire et d’auxiliaires de l’esprit ; elles ne sont bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D’un mouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie n’était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du siècle, l’inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit siècles : je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir d’une beauté supérieure et d’un bonheur idéal, la douloureuse aspiration vers l’infini. L’homme souffre de douter, et cependant il doute ; il essaie de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa main ; il voudrait s’asseoir et se reposer dans les doctrines et dans les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à travers les sciences et l’histoire, et les juge vaines, douteuses, bonnes pour des Wagner, pour des pédans d’académie ou de bibliothèque. C’est l’au-delà qu’il souhaite ; il le pressent à travers les formules des sciences, à travers les textes et les confessions des églises, à travers les divertissemens du monde et les éblouissemens de l’amour. Il y a une vérité sublime derrière l’expérience grossière et les catéchismes transmis ; il y a un bonheur grandiose par-delà les agrémens de la société et les contentemens de la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l’ont tous entrevu ou imaginé, depuis Goethe jusqu’à Beethoven, depuis Schiller jusqu’à Heine ; ils y ont monté pour remuer à pleines mains l’essaim de leurs grands rêves ; ils ne se sont point consolés d’en tomber, ils y ont pensé du plus profond de leurs chutes ; ils ont habité d’instinct, comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les puissances créatrices, et « la véhémente aspiration de leur cœur a attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la tempête de l’action, travaillent sur le métier bruissant de la durée et tissent la robe vivante de la Divinité [3] ! »

Ainsi s’élève l’homme moderne, agité de deux sentimens, l’un démocratique, l’autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et de son ignorance, il s’élève avec effort, soulevant le poids de la société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces deux courans qui de France et d’Allemagne arrivent en ce moment sur l’Angleterre. Les digues y sont bien fortes, ils ont peine à s’y frayer leur voie, ils entrent plus tardivement qu’ailleurs, mais néanmoins ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique et lente qui continue encore aujourd’hui.


I

C’est chez un paysan d’Ecosse, Robert Burns, qu’éclate pour la première fois l’esprit nouveau ; en effet, l’homme et les circonstances sont convenables ; on n’a guère vu ensemble plus de misère et de talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d’un hiver écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père, pauvre fermier du comté d’Ayr : triste condition, triste pays, triste chaumière ! Le pignon s’effondra quelques jours après sa naissance, et sa mère, au milieu de l’orage, fut obligée de chercher un abri avec lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée ; le ciel est si froid qu’au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je n’avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise ; ce sont des collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà âgé, n’ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa ferme trop cher, chargé de sept enfans, vivait d’épargne, ou plutôt de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense. « Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une chose inconnue. » Robert allait pieds nus et tête nue : à treize ans, il battait en grange ; à quinze ans, « il était le principal laboureur de la ferme. » La famille faisait tous les ouvrages ; point de domestique ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. « Jusqu’à seize ans, dit Burns, la tristesse morne d’un ermite, le labeur incessant d’un galérien, voilà ma vie. » Ses épaules se voûtèrent, la mélancolie arriva ; presque tous les soirs, sa tête était douloureuse et lourde ; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit, dans son lit, il suffoquait et manquait de s’évanouir. « L’angoisse d’esprit que nous ressentions, dit son frère, était très grande. » Le père vieillissait ; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du travail qui l’avaient usé. L’homme d’affaires écrivait des lettres insolentes et menaçantes « qui mettaient toute la famille en larmes. » Il y eut un répit quand le père changea de ferme ; mais un procès s’éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, « ayant été ballotté et roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut l’obligeance d’intervenir. » Afin d’arracher quelque chose aux griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l’arriéré de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail : pendant plusieurs années, sa dépense entière n’excéda point cette maigre pitance ; il était décidé à réussir à force d’abstinence et de peine. « Je lus des livres de culture, je calculai les récoltes, je fus exact aux marchés ; mais la première année la mauvaise qualité de la semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la moitié de notre récolte. » Les malheurs arrivaient par troupe ; la pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui extorquer de l’argent et refusait de l’accepter pour gendre. Jeanne Armour l’abandonnait ; il ne pouvait donner son nom à l’enfant qu’il allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une pénitence publique. Il écrivait « que sa gaîté en compagnie n’était que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau. » Il résolut de quitter sa patrie : moyennant trente livres par an, il fit marché avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant à la Jamaïque ; faute d’argent pour payer le passage, il était sur le point de s’engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce fut là sa vie jusqu’à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut guère mieux.

Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poète capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s’en croit capable et digne [4]. De bonne heure l’ambition avait grondé en lui ; Il avait tâtonné à l’aveugle, « comme le cyclope dans son antre, » le long des murs de la cave où il était enfermé ; mais « les deux seules issues étaient la porte de l’épargne sordide ou le sentier du petit trafic chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n’eusse pu jamais m’étriquer assez pour y passer ; la seconde, je l’ai toujours haïe : il y avait de la boue même à l’entrée. » Les bas métiers oppriment l’âme encore plus que le corps : l’homme y périt, il est obligé d’y périr ; il faut qu’il ne reste de lui qu’une machine, car dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l’ouvrage est mal fait. Que le poète prenne garde de se laisser détourner par la poésie ; qu’il prenne garde de faire comme Burns, « de ne songer à son travail que pendant qu’il y est. » Il doit y songer toujours, le soir en dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur ses doigts ses œufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier, trouver le moyen de n’user qu’une paire de souliers et de vendre son foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s’il n’a pas la lourdeur patiente d’un manœuvre et la vigilance rusée d’un petit marchand. Comment voulez-vous que ce pauvre Burns réussît. Il était déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son état. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls instans de relâche, père, frères, sœurs, mangeaient une cuiller dans une main, un livre dans l’autre. Burns à l’école de l’arpenteur, et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour s’exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans sa poche pour étudier dans les champs aux momens libres ; il usa ainsi deux exemplaires de Mackensie. « Le recueil des chansons était mon vade mecum. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette, chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai, le tendre, le sublime, pour les distinguer de l’affectation et de l’enflure… » Il entretenait exprès une correspondance avec plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait un journal, y jetait des réflexions sur l’homme, sur la religion, sur les sujets les plus grands, critiquait ses premières-œuvres. « Jamais cœur n’a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d’être distingué. » Il devinait ainsi ce qu’il ne savait pas, il s’élevait tout seul jusqu’au niveau des plus cultivés ; tout à l’heure, à Edimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair lui-même ; il verra que Blair a de l’acquis, mais que le fond lui manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec. amour les vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des idées. C’est à cela qu’il faut songer pour mesurer son effort, pour comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l’homme en qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut songer encore qu’avec les idées d’un penseur il a les délicatesses et les rêveries d’un poète. Une fois, ayant jeté les yeux sur une estampe qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant et son chien dans la neige, tout d’un coup, involontairement, il fondit en larmes. Les ouragans d’hiver dans les arbres, sous un ciel nuageux, « l’exaltaient, le transportaient hors de lui-même. » Une autre fois, dans une promenade, au printemps, « j’écoutais, dit-il, les oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche d’aubépine blanche qui avançait sur la route, quel cœur en un pareil moment eût pu songer à lui faire mal ? » C’est cet essaim de songes grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de l’économie perpétuelle venait écraser lorsqu’ils commençaient à prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus tard, dans le monde, parmi les grands, « la crainte de tout ce qui pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons presque tranchantes et rudes. » Ajoutez enfin la conscience de son mérite. « Pauvre inconnu que j’étais, j’avais une opinion presque aussi haute de moi-même et de mes ouvrages que je l’ai à présent que le public a décidé en leur faveur. » Rien d’étonnant si l’on trouve à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d’un plébéien opprimé et révolté.

Il en a contre la société tout entière, contre l’état et contre l’église. Il a l’accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et voudrait « être un vigoureux sauvage, » sortir de la vie civilisée, de la dépendance et des humiliations qu’elle impose au misérable. « Il est dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu’on refuse à l’homme de génie pauvre. » Il est dur de voir « un pauvre homme, usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses frères de la terre la permission de travailler. » Il est dur « de voir ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer qu’une femme qui pleure et des enfans sans pain se lamentent là tout à côté. » Quand le vent d’hiver souffle et barre la porte de ses rafales de neige, le paysan, collé contre son petit feu de tourbe, pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches, » et parfois il a bien de la peine à s’empêcher de devenir aigre en voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs tas de guinées sans pouvoir en venir à bout. « Mais surtout le cœur frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil. » — « Un homme est un homme après tout, » et le paysan vaut bien le seigneur. Il y a des gens nobles de nature et il n’y a que ceux-là de nobles ; l’habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de chancellerie, et « la seule vraie patente d’honneur est celle qu’on reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant. » Contre ceux qui renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre événement le met hors des gonds. Lisez l’épître de Belzébuth « au très honorable comte de Breadalbane, président de l’honorable société des highlands, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour concerter des moyens et mesures à l’effet de rendre vain le projet de cinq cents highlanders qui scandaleusement avaient tâché d’échapper à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime, en émigrant dans les déserts du Canada, afin d’y chercher cette chose imaginaire, — la liberté ! » Rarement l’insulte fut plus prolongée et plus poignante. Et la menace n’était pas loin. Il avertit les députés écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou prenez garde ! La pauvre vieille mère Ecosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. « Et par Dieu si vous la menez trop loin, elle retroussera son jupon de tartan ; elle descendra dans les rues poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu’au manche dans le premier qu’elle rencontrera. » Avec de tels sentimens, je n’ai pas besoin de dire qu’il est pour la révolution française. Il a beau écrire qu’en politique « un homme pauvre doit être sourd et aveugle, laisser aux grands le privilège de voir et d’entendre. » Il voit, il entend ; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les Français d’avoir repoussé l’Europe conservatrice, qui s’était liguée contre eux. Il célèbre l’arbre de la liberté mis à la place de la Bastille. « Sur cet arbre-là croît un singulier fruit ; — tout le monde pourra dire ses vertus, mon garçon. — Il relève l’homme au-dessus de la brute, — et fait qu’il se connaît lui-même, mon garçon. — Que le paysan en goûte un morceau, — le voilà plus grand qu’un seigneur, mon garçon. — Le roi Louis pensait le couper — quand il était encore tout petit, mon garçon. — A cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa couronne, — lui a coupé la tête et tout, mon garçon. » Étrange gaîté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style, ressemble à celle du Ça ira.

Il n’est guère plus doux pour l’église. À ce moment, l’étroit habit puritain commençait à craquer ; la société lettrée d’Edimbourg l’avait francisé, élargi, approprié aux agrémens du monde, garni d’ornemens peu brillans à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le dogme se détendait, approchait par degrés des relâchemens d’Arminius et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment discuté [5] l’autorité des Écritures ; John Taylor avait nié le péché originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout, se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu’un homme inspiré, réduisit la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire, personne en matière religieuse n’a été plus bouffon et plus mordant. En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre l’échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grand renfort d’affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la consommation. « Ces foires sacrées » sont les assemblées de piété où l’on confère les sacremens. Tour à tour ils prêchent et tonnent, surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir les points de la foi : figure terrible ! « Si Satan, comme aux anciens jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait pour le renvoyer chez lui plein d’effroi. » — « Comme sa voix ronfle, et comme il cogne ! Comme il tape du pied et comme il saute ! Son menton allongé, son nez tourné en l’air, ses glapissemens, ses gestes sauvages, échauffent les cœurs dévots, à la façon des emplâtres de cantharides. » — Il s’enroue, et on se repose, l’assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage ; les jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles ; ils étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l’auberge ; les canettes tintent sur la table ; le whiskey coule et fournit des argumens aux buveurs qui commentent le sermon ; on écrase la raison charnelle, on exalte la foi gratuite : argumens et piétinemens, voix des vendeurs et des buveurs, tout se mêle ; c’est une kermesse théologique. « Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne tant que les collines en mugissent. C’est Russell le Noir, il ne s’épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des highlands, tranchent les membres jusqu’à la moelle. Il parle de l’enfer, où habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout rempli de soufre enflammé, où la flamme furieuse, la chaleur dévorante fondraient la plus dure pierre à aiguiser ; les ouailles, demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l’abîme mugir, et découvrent que c’est quelque voisin qui ronfle. » Enfin on se sépare. « Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette journée ! Les cœurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi tendres que de la chair. Les uns sont pleins d’amour divin, les autres sont pleins d’eau-de-vie. Les jeunes gens ont pris rendez-vous avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le bon Dieu. Belle cérémonie et morale ! gardons-la précieusement, et aussi notre sage théologie qui damne les gens « cinq mille ans avant leur naissance. » Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si ferme, bannissons-le au-delà de la mer : « qu’il aille aboyer en France ! » car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple ? Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais ; donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n’est bon qu’à pendre ; il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience. « Pour moi, dit Burns, j’aimerais mieux être un athée franc et net que de faire de l’Évangile un paravent. » — « Un honnête homme peut aimer un verre, — un honnête homme peut aimer une fille ; mais la basse vengeance et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant faites du zèle pour l’Évangile ! Criez haut, comme quelques-uns que nous connaissons ! » Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur en dehors des conventions et de l’hypocrisie, par-delà les prêches corrects et les salons décens, à côté des gentlemen en cravates blanches et des révérends en rabats neufs.

Burns écrit ici son chef-d’œuvre, les Gueux [6], pareil à celui de Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant ! C’est à la fin de l’automne, les feuilles grises roulent dans les rafales du vent ; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables, viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. « Ils trinquent et rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que les tourtières résonnent. » Le premier auprès du feu, en vieux haillons rouges, est un soldat avec sa commère ; la gaillarde a bien bu, il l’embrasse et lui tend encore sa bouche goulue ; les gros baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur sa béquille, d’un air crâne, il entonne à pleins poumons la chanson : « J’étais avec Curtis aux batteries flottantes, — et j’y ai laissé en témoignage un bras et une jambe. — Pourtant que mon pays ait besoin de moi, et me donne Elliot pour commandant, — je ferai tapage avec ma béquille au son du tambour. » Le chœur reprend et les voix ronflent : les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. C’est à présent le tour de la commère : « J’étais fille autrefois, quoique je ne puisse dire quand. — Encore maintenant mon plaisir est dans les beaux jeunes hommes. » Son père fut un dragon, elle ne sait pas trop lequel ; c’est pourquoi tous ses galans ont porté l’uniforme, d’abord le tambour, puis le chapelain. « Bien vite je me dégoûtai de mon révérend imbécile. — Pour mari, je pris le régiment en gros. — De l’esponton doré au fifre j’étais toujours prête. — Je ne demandais qu’un bon soldat gaillard. » Depuis la paix l’a mise à l’aumône ; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave drôle ; l’uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de ses côtes ! Elle l’a repris, et « tant que des deux mains elle pourra tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros. » J’espère que voilà du style franc, et que le poète n’est pas petite bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une luronne coupeuse de bourse, un pauvre nain racleur de boyau, un chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui s’empoignent, se rossent, s’embrassent et font trembler les vitres des éclats de leur belle humeur. « Ils vident leurs havre-sacs, ils engagent leurs guenilles, — Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur derrière, » et leur chœur monte comme un tonnerre ébranlant les solives et les murs :


« Au diable ceux que la loi protège ! — La liberté est un glorieux festin. — Les cours ont été bâties pour les poltrons, — les églises pour plaire au prêtre.

« Qu’est-ce qu’un titre ? qu’est-ce qu’un trésor ? — qu’est-ce que le souci d’une réputation ? — Si nous menons une vie de plaisir, — peu importe où et comment !

« Avec nos tours et nos bourses plates, — nous rôdons çà et là tout le jour, — et la nuit dans la grange ou l’étable — nous embrassons nos luronnes sur le foin.

« La vie n’est qu’une casaque d’arlequin, — nous ne regardons pas comment elle va. — Allez cafarder sur le décorum, — vous qui avez des réputations à perdre.

« A la santé des bissacs, des sacoches et des besaces ! — A la santé de toute la troupe rôdante ! — A la santé de notre marmaille et de nos commères ! — Chacun et tous criez amen !

« Au diable ceux que la loi protège ! — La liberté est un glorieux festin. — Les cours ont été bâties pour les poltrons, — les églises pour plaire au prêtre. »


Quelqu’un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs ? Il y a autre chose ici pourtant que l’instinct de la destruction et l’appel aux sens, il y a la haine du cant et le retour à la nature « Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les gens par dix mille ! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié ! » La pitié ! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions légales. Comme autrefois sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi. Burns s’attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s’est blessée, sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande différence ? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. « Je crois bien que par ci par là elle vole ; eh bien ! après ? Pauvre bête, il faut qu’elle vive. » même les anciens condamnés, ces grands malfaiteurs, Satan et sa bande, on n’a plus envie de les maudire ; comme les sacripans de taverne et les mendians qu’on a vus tout à l’heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils pas si méchans qu’on le dit. Voici par exemple « le vieux cornu, le vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien sournois, surtout le jour où il s’est faufilé incognito dans le paradis » et a mis nos grands parens à mal. À présent, « dans sa caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde. Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c’est un mince, plaisir, même pour un diable, d’éreinter et d’échauder les pauvres chiens comme moi et de les entendre piauler. Bon soir, vieux Nick ; puissiez-vous avoir une bonne idée et vous amender ! Peut-être alors pourriez-vous… Que sais-je, moi !… Tout de même essayez… Cela me fait peine de songer à ce trou noir là-bas, ne serait-ce que pour l’amour de vous ! » On voit qu’il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous verrez dans un poème contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès lui-même n’est pas trop damné. Son dieu, le dieu moderne, le tolère et lui déclare qu’il n’a jamais haï ses pareils. C’est que la large nature conciliante assemble dans ses chœurs au même titre les ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond changement, l’idéal change ; la vie bourgeoise et rangée, le strict devoir puritain, n’épuisent pas toutes les puissances de l’homme. Burns réclame en faveur de l’instinct et de la jouissance jusqu’à sembler épicurien. Il a une vraie gaîté, une verve comique ; le rire lui semble une bonne chose ; il le loue, et aussi les bons soupers de bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle humeur.

Amoureux, il le fut toujours. Il faisait si bien de l’amour le grand but de la vie, que dans le club qu’il fonda avec les jeunes gens de Torbolton on imposa à chaque membre l’obligation « d’être l’amant déclaré d’une ou plusieurs belles. » Dès l’âge de quinze ans, ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d’un an que lui. « Sans le savoir, dit-il, elle m’initia à cette délicieuse passion qui, malgré les désappointemens amers et tout ce que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus chère bénédiction ici-bas. » Quand ils avaient ramassé les gerbes, il s’asseyait près d’elle avec un plaisir qu’il ne comprenait pas, pour ôter de ses pauvres doigts les barbes d’épis qui s’y étaient fichées. Il eut bien d’autres fantaisies et moins innocentes ; il me semble que de fondation il était amoureux de toutes les femmes : dès qu’il en voyait une jolie, il se déridait ; son journal et ses chansons montrent qu’au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il se mettait en chasse. Notez qu’il ne se réduisit pas aux rêveries platoniques ; il fut leste d’actions et aussi de paroles ; la gaudriole perce volontiers dans ses poésies. Il s’appelle lui-même « un païen non régénéré, » et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et telles qu’on ne peut rien imaginer de pis ; c’est le trop-plein de la sève qui suintait chez lui et salissait l’écorce. Sans doute il ne se vantait pas de ces débordemens, il s’en repentait plutôt ; mais pour l’essor et l’épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil, il n’y voyait rien à redire. Il trouvait que l’amour, avec les songes charmans qu’il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de belles choses, conformes aux instincts de l’homme, et partant aux desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il approuvait la joie et disait du bien du bonheur [7]. Non qu’il soit un simple épicurien, au contraire il est religieux à l’occasion. Quand après la mort de son père il faisait à haute voix la prière du soir, il tirait des larmes aux assistans, et son poème le Samedi soir au Cottage est la plus sentie des idylles vertueuses. Je crois même qu’il était religieux foncièrement. Il conseillait aux jeunes gens, « s’ils tenaient à la paix de leur âme, d’entretenir un commerce chaleureux et régulier, avec la Divinité. » Ce qu’il avait raillé, c’était le culte officiel ; pour la religion, qui est « le langage de l’âme, » il s’y tenait étroitement attaché. Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Edimbourg, il désapprouva les plaisanteries sceptiques qu’il entendait dans les soupers. Il croyait avoir « toutes les assurances possibles » d’une vie future, et maintes fois, à côté d’une satire bouffonne, on trouve chez lui des stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions d’un poète, mais ce sont aussi les divinations d’un poète ; sous ces variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève ; les vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de l’homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen et chrétien.

Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style comme dans les idées. Le propre de l’âge où nous vivons et qu’il ouvre, c’est d’effacer les distinctions rigides de classes, de catéchisme et de style ; académiques, morales ou sociales, les conventions tombent, et nous réclamons l’empire dans la société pour le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette voie, et plusieurs fois il y va jusqu’au bout. S’il fait des vers, ce n’est point par calcul ni obéissance à la mode. « Je n’avais jamais eu la moindre idée ou inclination de devenir poète, dit-il, jusqu’au moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon cœur. » — « Mes passions se démenaient comme autant de démons tant qu’elles n’avaient point trouvé un débouché dans les vers. » Les vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères ; il les chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais, qu’il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt, qu’on les chante, apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de ses landes. On comprend qu’elle ait renouvelé sa langue ; pour la première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on pense, sans parti-pris, avec un mélange de tous les styles, familier et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités d’auberge et les plus grands mots de la poésie [8], tant il est indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il lui vient et tel qu’il l’a. Enfin après tant d’années nous sortons de la déclamation notée, nous entendons une voix d’homme ; bien mieux, nous oublions la voix pour l’émotion qu’elle exprime, nous ressentons par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce avec une âme. À ce moment, la forme semble s’anéantir et disparaître ; j’ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne ; sept ou huit fois Burns y a atteint.

Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd’hui. Son premier volume publié, il devint tout d’un coup célèbre. Arrivé à Edimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d’égalité dans les premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d’une femme qui était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se tint debout dignement parmi ces gens si riches et si nobles. On le respecta et même on l’aima. Une souscription lui valut une seconde édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les vices de son état et de son génie. Ce n’est pas impunément qu’on parvient, ni surtout qu’on veut parvenir ; nous aussi, nous avons nos vices, et la vanité souffrante en premier lieu. « Jamais cœur, disait Burns, n’a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d’être distingué. » Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style épistolaire, et se donnait le ridicule d’imiter dans ses lettres les gens d’académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des phrases périodiques recherchées aussi pédantes que celles de Johnson. Vraiment on n’ose les citer, tant l’emphase en est grotesque [9]. D’autres fois il consignait sur un journal les tirades littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses correspondans comme des effusions du moment et des improvisations naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il tombe dans le beau style officiel, il met en jeu les soupirs, les ardeurs, les flammes, et jusqu’aux grosses machines classiques et mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poète du peuple, en a fait autant. Il faut qu’un plébéien ait bien du courage pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser l’habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait toutes les locutions écossaises ou villageoises ; il était content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C’était de force et par surprise que son génie le tirait des convenances : deux fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.

Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du plébéien se fit sentir : je veux dire qu’il lui fallut gagner sa vie. Avec l’argent qu’il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme. Ce fut un mauvais marché, et d’ailleurs on sent bien qu’il n’avait pas le caractère de grippe-sou nécessaire à l’emploi. « Je pourrais bien vous écrire, dit-il dans une de ses lettres sur la culture, la bâtisse et les marchés ; mais ma pauvre tête bouleversée est si démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l’exécrable et maudite obligation d’arriver à ce qu’une guinée fasse le service de trois, que je déteste, que j’abhorre le seul mot d’affaires, et que je m’évanouis d’y penser. » Bientôt il s’en alla, les poches vides, remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait quatre-vingt-dix livres par an tout compris. Dans ce bel emploi, il estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique des chandelles, accordait des licences pour le transport des spiritueux. Des fumiers, il était passé à l’administration et à l’épicerie : quelle vie pour un tel homme ! Même indépendant et riche, il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poètes sont tous pareils. Ce qui les fait poètes, c’est l’afflux violent des sensations ; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre ; les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors d’eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie, et s’assoient moroses parmi les souvenirs des fautes qu’ils ont faites et des délices qu’ils ont perdues. « Mon pire ennemi, disait Burns, c’est moi-même. Il y a deux créatures que j’envie : un cheval sauvage qui traverse une forêt d’Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de l’Europe ; l’un n’a pas un désir qu’il ne satisfasse, l’autre n’a ni désir ni crainte. » Il était toujours dans les extrêmes, au plus haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s’engageant à une autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées font boulet ; l’homme lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, le jour d’après recommence en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui que des débris. Burns n’avait jamais été sage, et le fut moins que jamais après son succès d’Edimbourg. Il avait trop joui, il sentait désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l’homme moderne, je veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche avait presque gâté la belle imagination « qui auparavant était la source principale de son bonheur, » et il avouait qu’au lieu de rêveries tendres il n’avait plus que des désirs sensuels. On l’avait fait boire jusqu’à six heures du matin ; bien souvent à Dumfries il fut ivre, non que le vin soit bien bon, mais il nous met un carnaval dans la tête, et à ce titre les poètes, comme les pauvres, y sont enclins. Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu’il insulta la dame du logis ; le lendemain, il envoya des excuses qu’on n’accepta pas, et par dépit fit des vers contre elle : lamentables excès et qui annoncent un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans, il était usé. Une nuit, ayant trop bu, il s’assit et s’endormit dans la rue. C’était en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un médecin. « Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi ? Je suis un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu’on me plume. » Il était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. « Quant à mon propre individu, je suis tranquille ; mais la pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits ! Là, je suis aussi faible qu’une larme de femme. » Même il eut la crainte de ne pas finir en paix et l’amertume de demander l’aumône. « Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s’étant mis dans la tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison… Oh ! James, si vous saviez comme mon cœur est fier, vous me plaindriez doublement ! Hélas ! je ne suis pas habitué à mendier ! » Il mourut peu de jours après, a trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.


II

Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs ; il n’est pas sain de marcher trop vite. Burns était si fort en avant, que l’on mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les conservateurs et les croyans primaient les sceptiques et les révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la garantie des droits ; l’église était populaire, et semblait le soutien de la morale. La capacité pratique et l’incapacité spéculative détournaient les esprits des innovations proposées, et les rattachaient à l’ordre établi. lisse trouvaient bien dans leur grande maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes ; ils la trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l’instinct national comme l’opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient l’abattre pour la rebâtir. Tout d’un coup une secousse violente avait changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La révolution française, d’abord admirée comme une sœur, avait paru une furie et un monstre. Pitt déclarait en plein parlement, aux applaudissemens universels [10], « que les traits dominans du nouveau gouvernement républicain étaient l’abolition de la religion et l’abolition de la propriété. » Toute la classe pensante et influente se levait pour écraser cette secte de Jacques, brigands par institution, athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s’asseoir dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son champion « Bonaparte, qui l’avait centralisé et intronisé [11]. » Sous cet acharnement national, les idées libérales s’effaçaient ; les plus illustres des amis de Fox, Burke, Wihdham, Spenser, le quittèrent : de cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans l’année 1799 la plus forte minorité qu’on put rassembler contre le gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais était pris à la gorge et tenu à terre [12] ; « l’habeas corpus était suspendu à plusieurs reprises ; les écrivains qui avançaient des doctrines contraires à la monarchie et à l’aristocratie étaient proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son beefsteak et sa bouteille, et l’on voyait en Ecosse, pour des offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits médiocres [13], des hommes d’esprit cultivé et de manières polies envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels [14]. » Cependant l’intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque eût avoué des sentimens démocratiques eût été insulté. Les journaux présentaient ces novateurs comme des scélérats et des ennemis publics. La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l’Angleterre. Lord Byron s’exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât les mains sur lui.

Ce n’est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y entre cependant ; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en sorte qu’on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques, comme en Allemagne, mais les idées littéraires ; la grande marée montante de l’esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l’édifice des conditions et des spéculations humaines, ne parvient d’abord ici qu’à changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en apparence, mais qui en somme vaut les autres, car ce renouvellement dans la manière d’écrire est un renouvellement dans la manière de penser, et celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.

En quoi consiste cette réforme du style ? Avant de la définir, j’aime mieux la montrer, et pour cela il faut que l’on voie le caractère et la vie de celui qui le premier, sans système, l’a pratiquée ici, William Cowper, car son talent n’est que l’image de son caractère, et ses poèmes ne sont que l’écho de sa vie. C’était un enfant délicat, craintif, d’une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui, ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au fagging et aux brutalités d’une école publique. Elles sont étranges en Angleterre : un garçon d’environ quinze ans le prit comme victime, et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut « une telle crainte de son bourreau, qu’il n’osait lever les yeux sur lui plus haut que les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que par aucune autre partie de son habillement. » Dès neuf ans, la mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu, l’horrible maladie des nerfs et de l’âme qui produit le suicide, le puritanisme et la folie. « Jour et nuit j’étais à la torture, me couchant dans l’angoisse, me levant dans le désespoir. » Le mal changeait d’aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Comme il n’avait qu’une petite fortune, quoique né dans une grande famille, il accepta sans réflexion l’offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de clerc à la chambre des communes ; mais il fallait subir un examen, et ses nerfs se démontaient à la seule idée qu’il faudrait paraître et parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer ; mais il lisait sans comprendre, une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations étaient « celles d’un homme qui monte sur l’échafaud toutes les fois qu’il mettait le pied dans le bureau ; pendant six mois il y vint tous les jours. » — « Dans cet état, dit-il, j’étais saisi par momens d’un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais des cris et maudissais l’heure de ma naissance, levant mes yeux au ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine envenimée et de reproche contre mon Créateur. » Le jour de l’examen approchait ; il espéra devenir fou pour s’y soustraire, et comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison d’aliénés, « tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et d’horreur pour lui-même et par la crainte d’un châtiment instantané, » jusqu’à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au bout de plusieurs mois, sa raison lui revint ; mais elle se sentait des étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable d’une vie active. Cependant un ministre, M. Unvvin, et sa femme, bonnes gens bien pieux et bien réguliers, l’avaient recueilli. Il essayait de s’occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins, en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la journée, comme un méthodiste, à lire l’Écriture ou des sermons, à chanter des hymnes avec ses amis, et à s’entretenir de matières spirituelles. Ce régime, l’air salubre de la campagne, la tendresse maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques éclaircies. Elles l’aimaient si généreusement, et il était si aimable ! Affectueux, plein d’abandon, innocemment moqueur, avec une imagination naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise, et si malheureux ! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent, qu’elles aiment maternellement, par compassion d’abord, par attrait ensuite, parce qu’elles trouvent en eux seuls les ménagemens, les attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a pourtant besoin. Ces doux instans ne durèrent pas. « Au mieux, disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique ; il ressemble à certains étangs que j’ai vus, qui sont remplis d’une eau noire et pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur surface les rayons du soleil. » Il souriait comme il pouvait, mais avec effort ; c’était le sourire d’un malade qui se sait incurable et tâche de l’oublier un instant, du moins de le faire oublier aux autres. « Vraiment je m’étonne qu’une pensée enjouée vienne frapper à la porte de mon intelligence, encore plus qu’elle y trouve accès. C’est comme si Arlequin forçait l’entrée de la chambre lugubre où un mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés de toute façon, mais encore davantage s’ils arrachaient un éclat de rire aux figures mornes des assistans. Néanmoins l’esprit longtemps fatigué par l’uniformité d’une perspective monotone et désolée fixera les yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans ses contemplations, ne serait-ce qu’un chat jouant avec sa queue. « Somme toute, il avait le cœur trop délicat et trop pur : pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d’aller à l’église, ou même de prier Dieu. « Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui ont la permission de l’adorer ont trouvé un trésor dont ils n’ont qu’une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu’ils le prisent. Croyez-m’en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilège pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d’années plus grand encore, et qui n’a point l’espérance de jamais le recouvrer. » Et ailleurs : « On peut représenter le cœur d’un chrétien comme dans l’affliction et pourtant dans la joie, percé d’épines et pourtant couronné de roses. J’ai l’épine sans la rose. Ma ronce est une ronce d’hiver, les fleurs sont flétries, mais l’épine demeure. » Au lit de mort, quand le ministre lui disait d’avoir confiance en la miséricorde du rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations pareilles. Il se croyait perdu, il s’était cru perdu toute sa vie. Une à une sous cet effroi, toutes ses facultés s’anéantirent. Pauvre et charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d’un pays chaud transplantée dans la neige, la température du monde se trouva trop rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l’abriter, le déchira de ses aiguillons.

Un pareil homme n’écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s’occuper, pour se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n’avait pas besoin d’aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette figure pensive, qui silencieusement au bord de l’Ouse erre et regarde. Il regarde et rêve : une fraîche paysanne avec son panier au bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l’attelage en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient, s’assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs, dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un jardin plein d’œillets, de roses et de chèvrefeuilles. C’est dans ce nid qu’il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits demi-assoupis du dehors. C’est de cette vie que naissent ses vers. Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas une plus violente ; moins unie et moins effacée, elle le bouleverserait ; les impressions qui sont petites pour nous sont grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C’est le soir, en hiver ; le messager de la poste arrive, « héraut d’un monde affairé, avec les nouvelles de toutes les nations qui ballottent sur son dos. » Il ne s’en inquiète pas ; « il siffle, pauvre gai bonhomme ; » toute son affaire est de les déposer à l’auberge. Enfin le voilà, le précieux paquet ; on l’ouvre, on veut entendre la multitude de voix bruyantes qu’il apporte de Londres et de l’univers. « Maintenant ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux, roulez le sofa, et, pendant que l’urne bouillante et sifflante élève sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui entre. » Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles, tout jusqu’aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant d’écrivains aujourd’hui, mais en poète, c’est-à-dire en homme qui découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d’un feu qui pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une tapisserie ; car, et c’est là l’étrange distinction du poète, les objets non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissans et plus précis qu’ils n’étaient en eux-mêmes et avant d’y entrer, mais encore une fois conçus par lui, ils s’épurent, ils s’ennoblissent, ils se colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de pourpre et d’or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale ; il y a de la douceur dans cette concorde des hôtes d’une même maison assemblés autour de la même table. Ce seul mot, nouvelles de l’Inde, lui fera voir l’Inde elle-même, vieille reine empanachée « avec son turban emplumé brodé de perles. » Cette seule idée, l’impôt des boissons, mettra devant ses yeux « les dix mille tonnes incessamment suintantes, et qui, touchées par le doigt de l’état comme par le doigt de Midas, saignent de l’or pour la prodigalité des ministres. » A proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones enveloppes ; mais ces enveloppes, le poète les lève toutes et voit un tableau là où nous ne découvrions qu’un surtout. Voilà la vérité neuve que les poèmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que nous ne sommes plus forcés d’aller chercher en Grèce, à Rome, dans les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques. Ils sont tout près de nous : si nous ne les voyons pas, c’est que nous ne savons pas les voir ; le défaut est dans nos yeux, non dans les choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de notre feu et parmi les planches de notre potager [15].

Est-ce bien le potager qui est poétique ? Aujourd’hui peut-être, mais demain, si j’ai l’imagination sèche, je n’y verrai rien que des carottes et autres fournitures de cuisine. C’est ma sensation qui est poétique, c’est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s’agit plus, suivant l’ancienne mode oratoire, d’enfermer un sujet dans un plan régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et en parle pendant deux pages ; puis il va où son courant d’esprit le conduit, décrivant une soirée d’hiver, quantité d’intérieurs et de paysages, mêlant çà et là toute sorte de réflexions morales, des récits, des dissertations, des jugemens, des confidences, à la façon d’un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé de ses amis. Voilà son grand poème, the Task. « Comparés à ce livre, dit Southey, les meilleurs poèmes didactiques sont comme des jardins compassés auprès d’un vrai paysage boisé. » Si l’on entre dans le détail, le contraste est plus grand encore. Il n’a point l’air de songer qu’on l’écoute, il ne se parle qu’à lui-même. Il n’insiste pas sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en saillie par des répétitions et des antithèses ; il note sa sensation, et puis c’est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu’elle naît, nous la voyons sortir d’une autre, grandir, s’abaisser, puis remonter encore, comme nous voyons la vapeur qui sort d’une source s’élever insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La pensée, qui chez les autres était figée et raidie, devient ici mobile et fluide ; le vers rectiligne s’assouplit, le vocabulaire noble élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante ; ce ne sont plus des mots qu’on écoute, mais des émotions qu’on ressent ; ce n’est plus un auteur qui parle, c’est un homme. Sa vie est bien là, sous ces lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt ; tout son effort s’est employé à ôter l’apprêt et le mensonge. Quand il décrit sa petite rivière, sa chère Ousse, « qui tourne lentement dans la plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de bétail [16], » il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe, chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en est ainsi de tous ses vers ; ils sont gros d’émotions personnelles, véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives, en un mot telles qu’elles sont, c’est-à-dire en train de se faire et de se défaire, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme l’ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution du style moderne. L’esprit, dépassant les règles connues de la rhétorique et de l’éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et n’emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.


III

Alors parut [17] l’école romantique anglaise, toute semblable à la nôtre par ses doctrines, ses origines, ses alliances, par les vérités qu’elle découvrit, les exagérations qu’elle commit et le scandale qu’elle excita. Ils formaient une secte, « secte de dissidens en poésie [18], » qui parlaient haut, se tenaient serrés, et révoltaient les cervelles rassises par l’audace et la nouveauté de leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait « les principes anti-sociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions présentes de la société. » En effet, Southey, un de leurs chefs, avait commencé par être socinien et jacobin, et l’un de ses premiers poèmes, Wal Tyler, apportait la glorification de la jacquerie passée à l’appui de la révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république communiste purgée de rois et de prêtres, puis, devenu unitaire, s’était imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le verbe et l’absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait débuté par des vers enthousiastes contre les rois, « ces fils du limon, qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir. » Mais ces colères et ces aspirations ne tenaient guère, et tous trois, au bout de quelques années, ramenés dans le giron de l’état et de l’église, se trouvaient, l’un journaliste de M. Pitt, l’autre pensionnaire du gouvernement, un troisième poète lauréat, convertis zélés, anglicans décidés et conservateurs intolérans. En matière de goût au contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture classique pour aller prendre leurs modèles dans la renaissance et le moyen âge. L’un d’eux, Charles Lamb, comme M. Sainte-Beuve, avait découvert et restauré le XVIe siècle. Les dramatistes les plus incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères, l’accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique, et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand style aristocratique et oratoire, tel qu’il était né de l’analyse méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient « d’adapter aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel qu’il est employé dans la moyenne et la basse classe, » et de remplacer les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et les mots plébéiens. À la place de l’ancien moule, ils essayaient la stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les cassures des poètes primitifs ; on reprenait ou l’on arrangeait les mètres et la diction du XIIIe et du XVIe siècle. Charles Lamb écrivait une tragédie d’archéologue qu’on eût pu croire contemporaine du règne d’Elisabeth. D’autres, comme Southey et surtout Coleridge, fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers dans lequel on comptait les accens et non plus les syllabes : singulier pêle-mêle de tâtonnemens confus, d’avortemens visibles et d’inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes, sans trop s’apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son manteau bariolé et mal cousu, jusqu’à ce qu’enfin, après beaucoup d’essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et choisir le vêtement qui lui seyait.

Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent : la première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la poésie philosophique, l’une surtout visible dans Southey et Walter Scott, l’autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo, Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans Goethe, Schiller, Ruckert et Heine ; l’une et l’autre si profondes que nul de leurs représentans, sauf Goethe, n’en a deviné la portée, et que c’est à peine si aujourd’hui, après plus d’un demi-siècle, nous pouvons en définir la nature pour en présager les effets.

La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal n’est pas l’idéal : c’en est un mais il y en a d’autres. Le barbare, l’homme féodal, le cavalier de la renaissance, le musulman, l’Indien, chaque âge et chaque race ont conçu leur beauté, qui est une beauté. Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l’ont inventée ; mettons-nous-y tout à fait, ce ne sera point assez de représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédens, des mœurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques ; peignons les sentimens des autres siècles et des autres races avec leurs traits propres, si diflerens que ces traits soient des nôtres et si déplaisans qu’ils soient pour notre goût. Montrons notre personnage tel qu’il fut, grotesque ou non, avec son costume et son langage : qu’il soit féroce et superstitieux s’il le faut ; éclaboussons le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge d’abord et la renaissance, puis l’Arabie, l’Hindoustan et la Perse, puis l’âge classique et le XVIIIe siècle lui-même, et le goût historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de convention pour les costumes et les décors vrais. L’architecture bâtit des villas romaines dans nos climats du nord, et des tourelles féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue, et l’esprit humain, sortant de ses sentimens particuliers pour entrer dans tous les sentimens éprouvés, et à la fin dans tous les sentimens possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son Tasse, son Iphigénie, son Divan, son second Faust, devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de l’espace, et donnait une idée de l’esprit universel. Cependant cette littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme et ne se développait que pour finir. On finit par comprendre que les résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation est un pastiche, que l’accent moderne perce infailliblement dans les paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture de mœurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c’est dans les écrivains du passé qu’il faut chercher le portrait du passé, qu’il n’y a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade fabriquée aux ballades spontanées, bref que la littérature historique doit s’évanouir et se transformer en critique et en histoire, c’est-à-dire en exposition et en commentaire des documens.

Dans cette multitude de voyageurs et d’historiens déguisés en poètes, comment choisir ? Ils pullulent comme les volées d’insectes éclos un jour d’été dans la végétation surabondante, ils bourdonnent et luisent, et l’esprit se trouve perdu parmi leurs bruissemens et leurs chatoiemens. Lesquels citerai-je ? Thomas Moore, le plus gai et le plus français de tous, moqueur spirituel [19], trop gracieux et recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des mélodies sentimentales sur l’Irlande, un roman poétique sur l’Égypte [20], un poème romanesque sur la Perse et l’Inde [21] ; Lamb, le restaurateur du vieux drame ; Coleridge, penseur et rêveur, poète et critique, qui, dans sa Christabel dans son Vieux Marinier retrouva le surnaturel et le fantastique ; Campbell, qui, ayant commencé par un poème didactique sur les Plaisirs de l’Espérance, entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et demi-classique, et composa des poèmes américains et celtes, médiocrement celtes et américains ; au premier rang Southey, habile homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur attitré de l’aristocratie et du cant, lecteur infatigable, écrivain inépuisable, chargé d’érudition, doué d’imagination, célèbre comme Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque, ayant promené sur l’univers et l’histoire ses cavalcades poétiques, et enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d’Arc, Wat Tyler, Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme protestant prudent et patenté ? Ne prenez ceux-ci que comme exemples, il y en a une trentaine d’autres par derrière, et je crois que de tous les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands événemens réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux quatre coins du monde, il n’en est pas un qui leur ait échappé. Cette fantasmagorie est bien brillante, par malheur elle sent la fabrique. Si vous voulez en avoir l’image, figurez-vous que vous êtes à l’Opéra. Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel, c’est-à-dire du plafond, trois fois par acte : hautes cathédrales gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant que des processions se déploient autour des piliers, et que des clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits sacerdotaux ; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l’horizon ; paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où les jets d’eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les danseuses posent la main sur leur cœur avec une émotion délicate et profonde, les jeunes premiers chantent qu’ils sont prêts à mourir, les tyrans font gronder leur voix de basse, l’orchestre se démène, accompagnant les variations des sentimens par les soupirs doucereux de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les mélodies angéliques de ses harpes, jusqu’à ce qu’enfin, au moment où l’héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord. Beau spectacle ! on en sort ébloui, assourdi ; les sens défaillent sous cette inondation de magnificences ; tout en rentrant chez soi, on se demande ce qu’on a appris, ce qu’on a senti, si véritablement on a senti quelque chose. Après tout il n’y a guère ici que des décors et de la mise en scène ; les sentimens sont factices ; ce sont des sentimens d’opéra ; les auteurs ne sont que d’habiles gens, manufacturiers de livrets et de toiles peintes. Ils ont du talent et point de génie ; ils tirent leurs idées, non de leur cœur, mais de leur tête. Telle est l’impression que laissent Lalla Rookh, Thalaba, Roderick, Kehama, et le reste de ces poèmes. Ce sont de grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la nature humaine, et cette marque leur manque ; ils témoignent seulement de beaucoup d’habileté et de savoir. En somme, j’aime mieux voir l’Orient dans les Orientaux d’Orient que dans les Orientaux d’Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey ou Moore ; leurs poèmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont moins que les textes et pièces justificatives qu’ils ont soin de mettre au bas.

Par-delà toutes les causes générales qui ont entravé cette littérature, il y en a une nationale : ils n’ont pas l’esprit assez flexible, et ils ont l’esprit trop moral. Leur imitation n’est que littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains qu’en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils mettent leurs autorités en note ; ils ne se présentent au public que munis d’attestations ; ils établissent par certificats valables qu’ils n’ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme Southey, nomme ses garans : sir John Malcolm, sir William Ouseley, M. Carue et autres personnages qui reviennent d’Orient, tous témoins oculaires. « La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines, dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour rompre le silence. » — « J’aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé en Orient ! » A cet égard, leur minutie est plaisante [22], et leurs notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif impose aux denrées poétiques l’obligation de prouver leur provenance et leur aloi ; mais la grande vérité qui consiste à entrer dans les sentimens des personnages leur échappe : ces sentimens sont trop étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison de filles [23]. Pour écrire un poème indien, il faut être panthéiste de cœur, un peu fou et assez habituellement visionnaire ; pour écrire un poème grec, il faut être polythéiste de cœur, païen à fond et naturaliste de métier. C’est pour cela que Heine a parlé si bien de l’Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n’est pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers hors de son pays qu’en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir en ce genre. À leurs yeux, il n’y a qu’une civilisation raisonnable, qui est la leur ; toute autre morale est inférieure, toute autre religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment reproduire des morales et des religions différentes ? C’est la sympathie seule qui peut retrouver les mœurs éteintes ou étrangères, et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie historique, qui d’elle-même n’est guère viable, va languir étouffée comme sous une cloche de plomb.

Un d’entre eux, romancier, critique, historien et poète, favori de son siècle, lu dans l’Europe entière, fut comparé et presque égalé à Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les modistes et les duchesses, et gagna six millions. « Je jurerais, je crois, lui écrivait son éditeur achevant un de ses livres [24], et par tous les sermens qu’on pourrait proposer, que je n’ai jamais éprouvé un plaisir aussi entier… Lord Holland me dit quand je lui demandai son opinion : Mon opinion ! Personne de nous ne s’est mis au lit cette nuit ; rien n’a dormi, excepté ma goutte. » En France, on vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend toujours. L’auteur, né à Edimbourg, était fils d’un avoué [25], savant dans le droit féodal et dans l’histoire de l’église, lui-même avocat, puis shériff, et toujours grand amateur d’antiquités, surtout d’antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son œuvre et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s’étaient éveillés à l’âge de trois ans, dans une ferme où on l’avait porté pour essayer l’effet du grand air sur sa petite jambe paralysée. On l’enveloppait nu dans la peau chaude d’un mouton tué à l’instant, et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il resta boiteux et devint liseur. Dès sa première enfance, il avait été élevé parmi les récits qu’il mit en scène plus tard, celui de la bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les highlanders celui des guerres et des souffrances des covenantaires. À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu’il empêchait le ministre du village, homme doué d’une très belle voix, d’être entendu et même de s’entendre. Sitôt qu’on lui avait récité une ballade, surtout une ballade du Border il la savait par cœur. Dans le reste, il était indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et positives ; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce, précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, « sous un platane, » il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragmens de l’ancienne poésie, il oublia de dîner « malgré son appétit de treize ans, » et dorénavant il « inonda » de ces vieux vers non-seulement ses camarades d’école, mais encore tous ceux qui voulaient l’entendre. Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les œuvres d’imagination qu’il pouvait trouver, non pas les romans d’intérieur « il lui fallait l’art de miss Burney ou la sensibilité de Mackensie pour l’intéresser à une histoire domestique, » mais les « récits aventureux et féodaux [26], » et tout ce qui avait trait « aux chevaliers errans. » Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la lecture des poètes, des romanciers, des historiens et des géographes, occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignemens et des arrangement de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades au même emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le paysage historique. « On n’avait, dit-il [27], qu’à me montrer un vieux château, un champ de bataille ; j’étais tout de suite chez moi, je le remplissais de ses combattans avec leur costume propre, j’entraînais mes auditeurs par l’enthousiasme de mes descriptions. Une fois, traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l’esprit me poussa à décrire l’assassinat de l’archevêque de Saint-Andrews à quelques voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l’un d’eux, quoiqu’il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l’avait empêché de dormir. » Entre autres excursions studieuses, il fit pendant sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez par là de ses goûts et de son assiduité d’antiquaire. Il lisait les chartes provinciales, les plus-mauvais vers latins du moyen âge, les registres de paroisse, même les contrats et les testamens. La première fois qu’il put mettre la main sur un des grands cors de guerre qui servaient aux borderers, il en sonna toute la route. La ferraille rouillée et le parchemin sale l’attiraient, remplissaient sa tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l’âme féodale. « Pendant toute sa vie, son orgueil principal, dit son gendre, fut d’être membre reconnu d’une famille historique [28]. » — « Sa première et sa dernière ambition mondaine fut d’être lui-même le fondateur d’une branche distincte. » La gloire littéraire ne venait qu’en second lieu ; son talent n’était pour lui qu’un instrument. Il employa les sommes énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un château à l’imitation des anciens preux, « tours et tourelles, copiées chacune d’après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampans sur gueules, » avec des appartemens remplis de hauts dressoirs et de bahuts sculptés, décorés par des targes, des plaids et de grandes épées de highlanders, par des hallebardes, des armures, des andouillers disposés en trophées [29]. » Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi parler, table ouverte, et fit à tout étranger « les honneurs de l’Ecosse, » essayant de ressusciter l’antique vie féodale avec tous ses usages et tout son étalage : « large et joyeuse hospitalité ouverte à tous venans, mais surtout aux parens, aux alliés et aux voisins, — ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui trinquent, — joyeuses chasses où les yeomen et les gentlemen peuvent chevaucher côte à côte, — danses gaillardes et gaies où le lord n’aura pas honte de donner la main à la fille du meunier [30]. » Lui-même, ouvert, heureux au milieu de ses quarante convives, nourrissait l’entretien par une profusion de récits épanchés de sa mémoire et de son imagination prodigues [31], conduisait ses hôtes dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations nouvelles dont l’ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec un sourire de poète aux générations lointaines qui reconnaîtraient pour ancêtre sir Waller Scott, premier baronet d’Abbotsford.

La Dame du Lac, Marmion, le Lord des Iles, la Jolie Fille de Perth, les Puritains d’Ecosse, Ivanhoé, Quentin Durward, qui ne sait par cœur tous ces noms ? C’est chez Walter Scott que nous avons appris l’histoire. Et cependant est-ce de l’histoire ? Toutes ces peintures d’un passé lointain sont fausses. Les costumes, les paysages, les dehors sont seuls exacts ; actions, discours, sentimens, tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait s’en douter en regardant le caractère et la vie de l’auteur, car que veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l’écouter ? Est-ce un amateur de la vérité pure, telle qu’elle est, atroce et sale, un curieux naturaliste, indifférent à l’applaudissement de ses contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de la nature vivante ? En aucune façon. Il est dans l’histoire comme dans son château d’Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles ; voilà une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu’elle renvoie est agréable à voir sur les vieilles tentures ; si l’on tirait de la garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une mascarade ! La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d’une guerre acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu’il y a des dames et même de jeunes demoiselles, qu’il faut arranger la représentation de manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentimens délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des passions trop fortes, car elles ne les comprendraient pas, que tout au contraire il faut choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes toujours, mais surtout correctes, de jeunes gentlemen, comme Evandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves, même un peu mélancoliques (c’est la dernière mode) et dignes de les conduire à l’autel. Y a-t-il un homme plus propre que l’auteur à composer un pareil spectacle ? Il est bon protestant, bon mari, bon père, très moral, tory si décidé qu’il emporte comme une relique un verre où le roi vient de boire. D’ailleurs il n’a ni le talent ni le loisir de pénétrer jusqu’au fond des personnages. C’est à l’extérieur qu’il s’attache ; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et les formes que le dedans et les sentimens. D’autre part il traite son esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus lucrativement possible : un volume en un mois, parfois même en quinze jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes barbares ? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré de la réflexion, l’espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui comprend et goûte aujourd’hui, à moins d’une longue éducation préalable, Dante, Rabelais et Rubens ? Et comment par exemple ces grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces impuretés de l’art charnel entreraient-ils dans la tête de ce gentleman bourgeois ? Walter Scott s’arrête sur le seuil de l’âme et dans le vestibule de l’histoire, ne choisit, dans la renaissance et le moyen âge, que le convenable et l’agréable, efface le langage naïf, la sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses personnages, en quelque siècle qu’il les transporte, sont ses voisins, fermiers finauds, lairds vaniteux, gentlemen gantés, demoiselles à marier, tous plus ou moins bourgeois, c’est-à-dire rangés, situés par leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de la renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus inépuisable talent de mise en scène, il fait manœuvrer très agréablement tout son monde, et compose des pièces qui à la vérité n’ont guère qu’un mérite de mode, mais cependant pourront bien durer cent ans.

Celle qu’il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière et ses magnificences féodales, il était devenu l’associé de ses éditeurs ; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait engagé sa signature sans surveiller l’usage qu’ils en faisaient. Une banqueroute survint ; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et une probité admirables, il refusa toute grâce, n’accepta que du temps, se mit à l’œuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu’à devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses splendeurs seigneuriales s’étaient trouvées aussi fragiles que ses imaginations gothiques. Il s’était appuyé sur l’imitation, et l’on ne subsiste que par la vérité. C’est ailleurs qu’était sa gloire, et il y avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits. Par-dessous l’amateur du moyen âge, on découvre d’abord l’Écossais avisé, observateur attentif dont la sagacité s’est aiguisée par le maniement de la procédure, bon homme d’ailleurs, accommodant et gai, comme il convient au caractère national, si différent, du caractère anglais. « Bon Dieu, dit un de ses camarades d’excursions, quel fonds il avait de belle humeur et de plaisanteries ! Un fonds sans fin. Nous n’avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s’accommodait gentiment à un chacun ! Il faisait toujours comme les autres faisaient ; jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en compagnie. » Devenu plus âgé et plus grave, il n’en resta pas moins aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu’un de ses voisins, fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme : « Ailie, ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins, car il n’y a qu’une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre, c’est la chasse d’Abbotsford. » Joignez à ce genre d’esprit des yeux qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle promenée dans toute l’Ecosse, parmi toutes les conditions, et vous verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si facile, composé d’observation minutieuse et de moquerie douce, et qui rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal, quelquefois même aussi mal que possible [32] ; on voit qu’il dicte, ne se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et emphatique, qui est dans l’air et que nous respirons tous les jours dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement long et diffus ; ses conversations, ses descriptions, sont interminables ; il veut à toute force remplir ses trois volumes ! Mais il a donné à l’Ecosse droit de cité dans la littérature ; j’entends à l’Ecosse entière, paysages, monumens, maisons, chaumières, personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu’au pêcheur, depuis l’avocat jusqu’au mendiant, depuis la dame jusqu’à la poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule ; qui ne les voit sortir de tous les coins de sa mémoire ? Le baron de Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l’antiquaire, Ochiltree, Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque ? Économes, patiens, précautionnés, rusés, il le faut bien ; la pauvreté du sol et la difficulté de vivre les y ont contraints, c’est là le fonds de la race. La même ténacité qu’ils avaient portée dans les choses de la vie, ils l’ont portée dans les choses de l’esprit, studieux lecteurs et liseurs d’antiquités et de controverses ; poètes de plus : les légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme un peintre qui, au sortir des grandes peintures d’apparat, aperçoit un intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves et de navets. Une malice continue égaie ces tableaux d’intérieur et de genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands, indiquent l’avènement d’une bourgeoisie. La plupart de ses bonnes gens sont des comiques. Il s’amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre autour de ses perruques ; si la révolution française prend pied partout, c’est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. « Prenez garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de l’habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu, prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus la falaise, il n’y aura plus qu’une perruque dans la paroisse, celle du ministre. » Vous le voyez, l’auteur sourit, et sans malveillance ; ce naïf égoïsme est l’effet du métier et ne révolte point. Walter Scott n’est jamais aigre : au fond il aime les hommes, les excuse ou les tolère ; il ne flagelle point les vices, il les démasque, encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la manie du bric-à-brac dans l’antiquaire, la vanité archéologique dans le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de Tillietudlem, c’est-à-dire l’exagération plaisante de quelque goût permis, et cela sans colère, parce qu’en somme ces gens ridicules sont estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque chose de bon. Il n’y a pas jusqu’au major Dalgetty, tueur de profession, sorti de l’atroce guerre de trente ans, dont il ne couvre l’odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.

Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses intentions morales. « Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il dictait Ivanhoe, je ne puis m’empêcher de vous dire que vous faites un bien immense par ces récits si attrayans et si nobles, car les jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux sur les drogues littéraires qu’on leur fournissait dans les cabinets de lecture [33]. » Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes. À son lit de mort, il dit à son gendre : « Lockhart, je n’ai plus qu’une minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien ; soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j’en suis. » Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et par cette large humanité, il s’est trouvé l’Homère de la bourgeoisie moderne. Autour de lui et après lui, le roman de mœurs, dégagé du roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les caractères qu’il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë, mistress Gaskell, mistress Elliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant d’autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie contemporaine, telle qu’elle est, sans embellissemens, à tous les étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de mœurs. Ils s’étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges sympathies qui ouvrent l’histoire ; leur imagination était trop littérale et leur jugement trop arrêté. C’est justement avec ces facultés qu’ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de rejetons pullule encore aujourd’hui avec une abondance telle que les talens s’y comptent par centaines, et qu’on ne peut le comparer pour la sève originale et nationale qu’à la peinture du grand siècle des Hollandais. Réaliste et morale, voilà ses deux traits. Ils sont à cent lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu’elle apparut à la renaissance ou au XVIIe siècle, dans les âges héroïques ou nobles. Ils renoncent à l’invention libre ; ils s’astreignent à l’exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les petites nuances du langage ; ils n’ont point dégoût des vulgarités ni des platitudes. Leurs renseignemens sont authentiques et précis. Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c’est-à-dire pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l’imagination vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des trompe-l’œil. Demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au musée ; elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien faites qu’on est tenté d’y tremper la soupe. Cependant par-delà cette inclination, qui aujourd’hui est européenne, ils ont un besoin particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent : ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande œuvre, l’amélioration de l’homme et de la société. Ils lui demandent la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils l’envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les événemens de l’histoire privée à la recherche de documens et d’expédiens pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un instrument d’enquête, d’éducation et de morale. Singulière œuvre, qui dans toute l’histoire n’a point sa pareille, parce que dans toute l’histoire il n’y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l’utile, offre dans l’innombrable variété de ses peintures et dans la fixité invariable de son esprit le tableau de la seule démocratie qui sache se contenir, se gouverner et se réformer !


IV

À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps que l’histoire la philosophie entrait dans la littérature pour l’agrandir et l’altérer. On l’y trouvait partout, à l’entrée comme au centre. À l’entrée, elle avait implanté l’esthétique : chaque poète devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des principes dans sa préface et n’inventait que d’après un système préconçu ; mais l’ascendant de la métaphysique était bien plus visible encore au centre de l’œuvre qu’à l’entrée, car non-seulement elle prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son fonds. Qu’est-ce que l’homme et que vient-il faire en ce monde ? Quelles sont les grandeurs lointaines auxquelles il aspire ? Y a-t-il un port qu’il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise vers ce port ? Ce sont là les questions que les poètes, transformés en penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs père ou promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique, panthéiste et mystique, écrivait dans son Faust l’épopée du siècle et l’histoire de l’esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poète, à travers sa personne particulière, fait toujours parler l’homme universel ? Les personnages qu’ils ont créés, depuis Faust jusqu’à Ruy Blas ne leur ont servi qu’à manifester quelque grande idée métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine ou de toute forme poétique pour s’étaler elle-même sous les yeux des spectateurs. Telle fut la domination de l’esprit philosophique, qu’après avoir violenté ou raidi la littérature, il imposa à la musique des vers humanitaires, infligea à la peinture des intentions symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un débordement d’abstractions et de formules dont tous nos efforts ne parviennent plus aujourd’hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à travers une agonie d’angoisses et d’efforts.

Ce n’est point ici qu’il avait sa patrie et de l’Allemagne à l’Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps il parut dangereux ou ridicule. « Tout ce qu’on savait de l’Allemagne [34], c’est que c’était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et d’éditeurs classiques ; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg un très grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d’excellent vin du Rhin et de jambon de Westphalie. » Quant aux écrivains, ils paraissaient bien lourds et maladroits. « Un Allemand sentimental ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un veau assassiné. » Si enfin leur littérature finit par entrer d’abord par l’attrait des drames extravagans et des ballades fantastiques, puis par la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de religion et de cœur, la métaphysique allemande reste à la porte, incapable de renverser la barrière que l’esprit positif et la religion nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge par exemple, théologien philosophe et poète rêveur, qui s’efforce d’élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie devenu une sorte d’oracle, essaie, dans le giron de l’église, de démêler et de dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l’avenir. Elle n’aboutit pas ; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane, ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d’un Schiller et d’un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des Shelley.

Wordsworth, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d’idées que l’autre, fut par excellence un homme intérieur, c’est-à-dire préoccupé des intérêts de l’âme. « Que suis-je venu faire en ce monde, et pour quel emploi cette vie, telle quelle, m’a-t-elle été donnée ? Suis-je juste ou non, et par-delà les démarches visibles de ma conduite les mouvemens secrets de mon cœur sont-ils conformes à la loi suprême ? » Voilà, pour cette sorte d’hommes, la pensée maîtresse qui les rend sérieux, méditatifs et souvent tristes [35]. Ils vivent les yeux tournés vers le dedans, non pour noter et classer leurs idées en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs sentimens. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d’issue incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec scrupule. Ainsi compris, le monde change d’aspect : ce n’est plus une machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique plante florissante, comme la sent l’artiste ; c’est l’œuvre d’un être moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.

Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde ; il les regarde et il y prend part, en apparence comme un autre ; mais au fond qu’il est différent ! Sa grande pensée le poursuit, et quand il contemple un arbre, c’est pour méditer sur la destinée humaine. Il trouve ou prête un sens aux moindres objets : un soldat qui marche au son du tambour le fait réfléchir sur l’abnégation héroïque, soutien des sociétés ; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d’un ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à entretenir la vie morale. Il n’est rien qui ne lui rappelle son devoir et ne l’avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des tempêtes et des éclairs, s’il est inquiet, passionné et malade de scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle. Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et calme, s’il jouit comme celui-ci d’une âme reposée et d’une vie douce. Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et se promène. On le trouve dès l’abord assis dans une condition indépendante et dans une fortune aisée, au sein d’un tranquille mariage, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du public. Il vit paisiblement au bord d’un beau lac, en face de nobles montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les admirations et les empressemens d’amis distingués et choisis, occupé de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que nul embarras ne vient empêcher d’éclore Dans ce grand calme, il s’écoute penser ; la paix est si grande en lui et autour de lui qu’il peut apercevoir l’imperceptible. « La plus humble fleur qui s’ouvre, dit-il, peut remuer en moi des sentimens trop profonds pour se répandre en larmes. » Il voit une grandeur, une beauté, des leçons dans les petits événemens qui font la trame de nos journées les plus banales. Il n’a pas besoin pour être ému de spectacles splendides ni d’actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe théâtrale le choqueraient ; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux teintes douces et uniformes. C’est un poète crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l’objet de ses préférences. Ses peintures sont des grisailles significatives ; de parti-pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler qu’au cœur.

De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l’art, toute spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques, finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de partisans qu’elle lui avait suscité d’ennemis [36]. Puisque la seule chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à l’entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec profit pour son âme ; le reste est indifférent : montrons-lui donc les objets émouvans en eux-mêmes, sans songer à les habiller d’un beau style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique. Laissons là les mots nobles, les épithètes d’école et de cour, et tout cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se croient en devoir de revêtir et en droit d’imposer. En poésie comme ailleurs, il s’agit non d’ornement, mais de vérité. Quittons la parade et cherchons l’effet. Parlons en style nu, aussi semblable que possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous dans la vie humble. Prenons pour personnages un enfant idiot, une vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée dans la rue. C’est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui fait la beauté du sujet ; c’est le sentiment vrai, et non la dignité des mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu’importe que ce soit une villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment maternel ? Qu’importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si cette ligne rend visible une émotion noble ? Vous nous lisez pour emporter des émotions, non des phrases ; vous venez chercher chez nous une culture morale, et non de jolies façons de parler. Et là-dessus Wordsworth, classant ses poèmes suivant les diverses facultés de l’homme et les différens âges de la vie, entreprend de nous conduire, par tous les compartimens et tous les degrés de l’éducation intérieure, jusqu’aux convictions et aux sentimens qu’il a lui-même atteints.

Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme lui, c’est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme sensible avec excès. Quand j’aurai vidé ma tête de toutes les pensées mondaines, et que j’aurai regardé les nuages dix années durant pour m’affiner l’âme, j’aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaie de relier tous les sentimens et d’embrasser toute la nature casse sous mes doigts : il est trop frêle ; c’est une toile d’araignée tissée, étirée par une imagination métaphysique, et qui se déchire sitôt qu’une main solide essaie de la palper. La moitié de ces pièces sont enfantines, presque niaises [37] : des événemens plats dans un style plat, nullité sur nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous réconcilieront pas avec tant d’ennui. Certainement un chat qui joue avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, et figurer l’homme sage « qui joue avec les feuilles tombées de la vie ; » mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis, sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies de la Providence sont insondables, et un manœuvre égoïste et brutal comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d’un âne plein de fidélité et d’abnégation ; mais ces gentillesses sentimentales sont bien vite fades, et le style par sa naïveté voulue les affadit encore. On n’est pas trop content de voir un homme grave imiter sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu’avec des attendrissemens si fréquens il doit mouiller bien des mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentimens sont intéressans ; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les faire passer tous en revue. « Hier, j’ai lu le Parfait pêcheur de Walton ; sonnet. — Le dimanche de Pâques, j’étais dans une vallée du Westmoreland ; autre sonnet. — Avant-hier, par mes questions trop pressantes, j’ai poussé mon petit garçon à mentir ; poème. — Je vais me promener sur le continent, en Ecosse ; poésies sur tous les incidens, monumens, documens du voyage. « Vous jugez donc vos émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre ? Il n’y a que trois ou quatre événemens en chacun de nous qui valent la peine d’être contés ; nos puissantes sensations méritent d’être montrées, parce qu’elles résument tout notre être, mais non les petits effets des petits ébranlemens qui nous traversent et les oscillations imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par expliquer en vers qu’hier mon chien s’est cassé la patte, et que ce matin ma femme a mis ses bas à l’envers. Le propre de l’artiste est de couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu’elles ; ceux de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables de garder le noble métal qu’ils doivent contenir.

Mais le métal est véritablement noble, et outre plusieurs sonnets très beaux il y a telle de ses œuvres, entre autres la plus vaste, Une Excursion, où l’on publie la pauvreté de la mise en scène pour admirer la chasteté et l’élévation de la pensée. À la vérité, l’auteur ne s’est guère mis en frais d’imagination : il se promène et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l’histoire. Toujours les poètes de cette école se promènent, regardant la nature et pensant à la destinée humaine, c’est leur attitude permanente. Il cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s’est instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui parle fort bien (trop bien !) de l’âme et de Dieu, et lui conte l’histoire d’une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière, puis avec un solitaire, sorte d’Hamlet sceptique, morose, attristé par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages, puis avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit la vie de plusieurs morts intéressans. Notez qu’à mesure les réflexions et les discussions morales, les paysages et les descriptions morales, s’étalent par centaines, que les dissertations entrelacent leurs, longues haies d’épines, et que les chardons métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poème est grave et terne comme un sermon. Eh bien ! malgré cet air ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle [38], on se sent le cœur pris comme par un discours de Théodore Jouflroy. Après tout, cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes d’idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race, et de son climat ; il en est imbu : ses peintures, ses récits, toutes ses interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne tendent qu’à mettre l’esprit dans la disposition grave qui est celle de l’homme intérieur. J’entre ici comme dans la vallée de Port-Royal : un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout l’idée de l’âme responsable et de l’obscur au-delà, vers lequel involontairement nous nous acheminons. J’oublie nos façons françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie ; il y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si sincère ; le respect vient, on s’arrête et on est touché. Ce livre est comme un temple protestant,, auguste, quoique monotone et nu. Ce qu’il expose, ce sont les grands intérêts de l’âme, « c’est la vérité, la grandeur, la beauté, l’espérance, l’amour, » — la crainte mélancolique subjuguée par la foi, — ce sont les consolations bénies aux jours d’angoisse, — c’est la force de la volonté et la puissance de l’intelligence, — ce sont les joies répandues sur la large communauté des êtres, — c’est l’esprit individuel qui maintient sa retraite inviolée, — sans y recevoir d’autres maîtres que la conscience, — et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne tout. » Cette personne inviolée, seule portion de l’homme qui soit sainte, est sainte à tous les étages ; c’est pour cela que Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des villageois ; à ses yeux, la condition, l’éducation ; les habits, toute l’enveloppe mondaine de l’homme est sans intérêt ; ce qui fait notre prix, c’est l’intégrité de notre conscience ; la science même n’est belle que lorsqu’elle entend la vie morale, car nulle part cette vie ne manque. « A toutes les formes d’être est assigné un principe actif ; — quoique reculé hors de la portée des sens et de l’observation, — il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du ciel azuré, — dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux, — dans les eaux mouvantes, dans l’air invisible. Toute chose a des propriétés qui se répandent au-delà d’elle-même — et communiquent le bien, bien pur ou mêlé de mal ; — l’esprit ne connaît point de lieu isolé, — de gouffre béant, de solitude. — De chaînon en chaînon il circule, et il est l’âme de tous les mondes. » Rejetez donc avec dédain cette science sèche « qui divise et divise toujours les objets par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme, et détruit toute grandeur. » Mieux vaut un paysan superstitieux qu’un savant froid. « Par-delà les vanités de la science et l’orgueil du monde, il y a l’âme, par qui tous sont égaux, et la large vie chrétienne et intime ouvre d’abord ses portes à tous ceux qui veulent l’aborder. « » Le soleil est fixé, — et la magnificence infinie du ciel — fixée à la portée de tout œil humain. — L’océan, qui ne sommeille jamais, murmure pour nous tous. — La campagne, au printemps, verse une fraîche volupté dans tous les cœurs. — Les devoirs premiers brillent là-haut comme les astres. — Les tendresses qui calment, caressent et bénissent — sont éparses sous les pieds des hommes comme des fleurs. « Pareillement à la fin de toute agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est l’abrégé des autres. » La vie, la véritable vie, est l’énergie de l’amour — divin ou humain — exercée dans la peine, — dans la lutte, dans la tribulation, — et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa consécration, — à passer, à travers les ombres et le silence du repos, à la joie éternelle. » Les vers soutiennent ces graves pensées de leur harmonie grave ; on dirait d’un motet qui accompagne une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose et monotone de l’orgue, qui le soir, à la fin du service, roule lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.

Lorsqu’une forme d’esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes parts ; il n’y a point de parti où elle n’apparaisse, ni d’instincts qu’elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps contraires, et semble défaire d’une main ce qu’elle a fait de l’autre main. Si c’est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la fois au service de la misanthropie cynique et au service de l’humanité décente, chez Swift et chez Addison. Si c’est comme aujourd’hui l’esprit philosophique, il produit à la fois des prédications conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et Shelley. Celui-ci, un des plus grands poètes du siècle, fils d’un riche baronet, beau comme un ange, d’une précocité extraordinaire, doux, généreux [39], tendre, comblé de tous les dons du cœur, de l’esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à plaisir, en portant dans sa conduite l’imagination enthousiaste qu’il eût dû garder pour ses vers. Dès son aurore, il eut « la vision » de la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal l’arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d’être le domestique [40] des grands écoliers, « il fut traité par les élèves et par les maîtres avec une cruauté révoltante, » se laissa martyriser, refusa d’obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues, commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques. Il jugea la société par l’oppression qu’il subissait, et l’homme par la générosité qu’il sentait en lui-même, crut que l’homme était bon et la société mauvaise, et qu’il n’y avait qu’à supprimer les institutions établies pour faire de la terre « un paradis. » Il devint républicain, communiste, prêcha la fraternité, l’amour, même l’abstinence des viandes, et comme moyens l’abolition des rois, des prêtres et de Dieu [41]. Jugez de l’indignation que de telles idées soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l’ordre établi, si intolérante, où, par-dessus les instincts conservateurs et religieux, le cant parlait en maître. Il fut chassé de l’université. Son père refusa de le voir ; le chancelier, par un décret, lui ôta la tutelle de ses deux enfans à titre d’indigne ; à la fin, il fut obligé de quitter l’Angleterre. J’ai oublié de dire qu’à dix-huit ans il avait épousé une jeune fille du peuple, qu’ils s’étaient séparés, qu’elle s’était tuée, qu’il avait miné sa santé à force d’exaltations et d’angoisses [42], et que jusqu’à la fin de sa vie il fut nerveux ou malade. N’est-ce point là une vraie vie de poète ? Les yeux fixés sur les apparitions magnifiques dont il peuplait l’espace, il marchait à travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poètes ont en commun avec les romanciers, il ne l’avait pas. On n’a guère vu d’esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses réelles. Quand il a tenté de faire des hommes et des événemens, dans la Reine Mab, dans Alastor, dans la Révolte de l’Islam, dans Prométhée, il n’a produit que des fantômes sans substance. Une seule fois, dans Béatrix Cenci, il a ranimé une figure vivante digne de Webster et du vieux Ford, mais malgré lui, et parce que les sentimens y étaient tellement inouïs et tendus qu’ils s’accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l’abstraction, le rêve et le symbole ; les êtres y flottent comme ces figures fantastiques qu’on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour ondoient et se déforment capricieusement dans leur robe de neige et d’or.

Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c’est la nature. Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans le spectacle et la peinture des passions humaines [43]. » Shelley s’en écartait instinctivement ; » cette vue « rouvrait ses propres blessures. » Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes sympathies, des êtres vivans et divins qui reposent de l’homme. Il n’y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l’aube, ni de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur du ciel. À cet aspect, le cœur remonte involontairement vers les sentimens de l’antique légende, et le poète aperçoit dans la floraison inépuisable des choses l’âme pacifique de la grande mère par qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie de sa vie en plein air, surtout en bateau, d’abord sur la Tamise, puis sur le lac de Genève, puis sur l’Arno et dans les mers d’Italie. « J’aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini comme nous souhaitons que notre âme le soit. Et tel était ce large océan et cette côte plus stérile que ces vagues. » Profond sentiment germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie, poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant anglaise, où la fantaisie joué comme une enfant folle et songeuse avec le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages ; c’étaient ceux des poètes primitifs, lorsqu’ils prenaient l’éclair pour un oiseau de flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur secrète par-delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de la fournaise par-delà les fantômes colorés qu’elle fait flotter sur l’horizon [44] ! Quelqu’un depuis Shakspeare et Spenser a-t-il trouvé des extases aussi tendres et aussi grandioses ? quelqu’un a-t-il peint aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel, enveloppant dans son filet l’essaim d’abeilles dorées, qui sont les étoiles, et « le Matin ensanglanté avec ses yeux de météore et ses flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe de la nue voguante ? » Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve la sensitive. Hélas ! ce sont les rêves du poète et les bienheureuses visions qui ont flotté dans son cœur, vierge jusqu’au moment où il s’est ouvert et flétri. Je m’arrêterai à temps, je, n’irai pas, comme lui, au-delà des souvenirs de son printemps.


« Le perce-neige, puis la violette, — sortaient du sol, humides de pluie tiède, — et leur haleine se mêlait aux fraîches senteurs — du gazon, comme la voix à l’instrument.

« Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes, — et les narcisses, les plus belles d’entre toutes les fleurs ; — qui contemplent leurs yeux dans les enfoncemens du fleuve, — jusqu’à ce qu’ils meurent de leur propre beauté trop aimée.

« Puis la naïade de la vallée, le muguet. — La jeunesse le fait si beau, et la passion si pâle, — que l’éclat de ses clochettes tremblantes se laisse entrevoir — à travers leurs pavillons de verdure tendre.

« Puis l’hyacinthe empourprée, blanche et bleue, — qui de ses clochettes frêles jetait un carillon — de notes si délicates, si douces et si intenses, — qu’on le sentait au dedans des sens comme un parfum.

« Et la rose, comme une nymphe qui s’apprête pour le bain, — découvrant la profondeur de son sein éblouissant, — jusqu’à ce que, voile après voile devant l’air palpitant, — l’âme de sa beauté et de son amour se fût montrée nue.

« Puis le grand lis dressé qui levait en l’air, — comme une Ménade, sa coupe éclairée par la lune, — jusqu’à ce que l’étoile ardente, qui est son œil, — regardât l’azur tendre du ciel à travers la rosée transparente.

« Sur le courant dont la poitrine mouvante, — entre des berceaux de branches fleuries, — scintillait de clartés d’émeraude et d’or — qui glissaient à travers le dôme de teintes entremêlées,

« De larges nymphéas traînaient tremblans, — et à côté d’eux les nénufars étoilés luisaient, — et tout à l’entour la molle rivière scintillait et dansait — avec des sons doux et un doux rayonnement.

« Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse — qui menaient dans le jardin en long et en travers, — quelques-uns ouverts à la fois au soleil et à la brise, — d’autres perdus parmi des berceaux d’arbres en fleur,

« Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes délicates — aussi belles que les fabuleuses asphodèles,. — et de fleurettes, qui, se baissant vers le jour qui baissait, et retombaient en pavillons blancs, empourprés et bleus, — pour abriter le ver luisant contre la rosée du soir. »


Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poème, qui est l’histoire d’une plante, est aussi l’histoire d’une âme, l’âme de Shelley, la sensitive. Est-ce qu’il n’est pas naturel de les confondre ? Est-ce qu’il n’y a pas une communauté de nature entre tous les vivans de ce mondée Certes il y a une âme dans chaque chose, il y en a une dans l’univers ; quel que soit l’être, brute ou pensant, défini ou vague, toujours par-delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et l’aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter le grand cœur de la nature, ils veulent arriver jusqu’à lui, ils tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée et celle de la Grèce ; celle des dogmes consacrés et celle des doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus grands s’épuisent et meurent. Leur poésie, qu’ils traînent avec eux sur ces routes sublimes, s’y déchire. Un seul, Byron, atteint à la cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de la vérité suprême, on ne voit plus aujourd’hui que des lambeaux épars sur le chemin.

Ils ont fait leur œuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et par leur concert involontaire, l’idée du beau change, et par contagion les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme les révolutionnaires, et l’esprit nouveau transpire des poèmes qui bénissent l’état et l’église, comme des poèmes qui maudissent l’église et l’état. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le protestantisme approfondi [45] et par le scepticisme institué, que dans cet établissement sacré que le cant protège il y a matière à réforme ou à révolte, qu’on peut trouver des valeurs morales autres que celles que la loi timbre et que l’opinion reçoit, qu’en dehors des confessions officielles il y a des vérités, qu’en dehors des conditions respectées il y a des grandeurs, qu’en dehors des situations régulières il y a des vertus, que la grandeur est dans le cœur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances, est subalterne. On vient d’éprouver que par-delà les conventions littéraires il y a une poésie, et par contre-coup l’on est disposé à sentir que par-delà les dogmes religieux il peut y avoir une foi, et par-delà les institutions sociales une justice. L’antique édifice s’ébranle, et la révolution y entre, non par une inondation subite, comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie contre elle par l’intolérance publique se fendille et s’ouvre ; la guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées ennemies non plus à titre d’ennemies, mais à titre d’idées. On les contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens électoral est abaissé, les lois injustes qui enchérissaient les grains sont rappelées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont adoucies, l’assiette de l’impôt est reportée de plus en plus sur les classes riches ; les vieilles institutions, arrangées autrefois au profit d’une race, et dans cette race au profit d’une classe, ne se maintiennent qu’à la condition de servir au profit de tous ; les privilèges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe moyenne qui fait l’opinion et prend l’ascendant, l’aristocratie, passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu’à titre de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En même temps l’étroite orthodoxie s’élargit. La zoologie, l’astronomie, la géologie, la botanique, l’anthropologie, toutes les sciences d’observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d’Allemagne, remanie la Bible, refait l’histoire du dogme, atteint le dogme lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s’est desséchée ; parmi les agitations des sectes qui essaient de se transformer et de l’unitarisme qui monte, on entend aux portes de l’arche sainte bruire comme une marée la philosophie continentale. Aujourd’hui déjà elle a gagné la littérature ; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains y plongent : Sidney Smith par ses sarcasmes contre l’engourdissement du clergé et l’oppression des catholiques, Arnold par ses réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le monopole ecclésiastique des anglicans, Macaulay par son histoire et son panégyrique de la révolution libérale, Thackeray en attaquant la classe noble au profit de la classe moyenne, Dickens en attaquant les dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres, Currer Bell et mistress Browning en défendant l’initiative et l’indépendance des femmes, Stanley et Jowett en introduisant l’exégèse d’outre-Rhin et en précisant la critique biblique, Carlyle en important sous forme anglaise la métaphysique allemande, Stuart Mill en important sous forme anglaise le positivisme français, Tennyson lui-même en étendant sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques, chacun, selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes, tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques, tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales, tous occupés, les uns avec plus d’ardeur, les autres avec plus de défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la démocratie et la philosophie moderne dans leur constitution et dans leur église, sans dégât, avec mesure, de façon à ne rien détruire et de façon à tout féconder.


H. TAINE.

  1. Alison, History of Europe ; — Porter, Progress of the Nation.
  2. Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy Blas, le paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.
  3. Faust, scène première.
  4. La plupart de ces détails sont tirés de la Biographie de Burns, par Chambers, en quatre volumes.
  5. 1780.
  6. The Jolly Beggars.
  7. Chamber’s édition, t. Ier, p. 93.
  8. Voyez Tam O’shanter, Address to the Deil, the Jolly. Beggars, A man is a man, Green grow the rushes, etc.
  9. « O Clarinda, shall we not meet in a stale, some yet unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister to the highest wish of benevolence, and where the chill north wind of prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment ? »
  10. Tome II, page 17, Pitt’s Speeches.
  11. Discours de Pitt, 17 février 1800,
  12. Life of William Pitt, by Macaulay.
  13. Misdemeanours.
  14. Félons. Ces termes légaux n’ont pas d’équivalent en français.
  15. A cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et rénovateurs ; mais il a le style classique, et on l’a fort bien appelé « a Pope in worsted stockings. »
  16. Here Ouse slow winding through a level plain
    Of spacious meads, with cattle sprinkled’ o’er,
    Conducts the eye along his sinuous course
    Delighted.
  17. 1793-1794.
  18. Revue d’Edimbourg, octobre 1802.
  19. Voyez the Fudge Family, etc.
  20. The Epicurean.
  21. Lalla Rookh.
  22. Voyez les notes de Southey.
  23. Revue d’Edimbourg.
  24. Lockhart, p. 220, Life of sir W. Scott.
  25. Writer at the signet.
  26. Romantic.
  27. Lockhart, t. Ier, p. 29.
  28. Id., t. IV, p. 329.
  29. Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10,000 liv. sterl.
  30. Je suis obligé de traduire ici par des équivalens.
  31. « Aujourd’hui environ cent cinquante anecdotes ! » écrit le capitaine Basil Hall, son hôte.
  32. Ivanhoe, page 1. « Telle étant notre principale scène, la date de notre histoire se rapporte à une période située vers la fin du règne de Richard Ier, quand son retour de sa longue captivité était devenu un événement plutôt souhaité qu’espéré par ses infortunés sujets, qui cependant étaient soumis à tous les genres d’oppressions subalternes. »
  33. Circulating libraries. (Je traduis par un équivalent.)
  34. Edinburgh Review, juin 1810.
  35. Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont les extrêmes de ce groupe.
  36. Préface de la seconde édition des Lyrical Ballads.
  37. Peter Bell, — the White doe, — the Kitten and the Falling leaves.
  38. « This dull product of a scoffer’s pen,
    Impure conceits discharging from a heart
    Harden’d by impious pride ! »
  39. Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des chaumières malsaines.
  40. Fag.
  41. Queen Mab et notes. À Oxford, il avait publié une brochure « sur la nécessité de l’athéisme. »
  42. Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il disait : « Si je mourais maintenant, j’aurais vécu autant que mon père. »
  43. Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley. — Voyez un excellent article sur Shelley dans le National Review, octobre 1856.
  44. Voyez surtout tke Witch of Atlas, the Cloud,the Skylark, la fin de l’Islam, Alastor et tout Prométhée.
  45. Wordsworth, the Excursion, page 328.
    Our life is turned
    Out of her course, whenever man is made
    An offering, a sacrifice, a tool,
    Or implement, a passive thing employed
    As a brute mean.