La Poésie chartiste en Angleterre

La Poésie chartiste en Angleterre


DE


LA POESIE CHARTISTE


EN ANGLETERRE.




I. — The Purgatory of Suicides, a Prison Rhyme, by Thomas Cooper, the chartist.

II. Ernest.
III. Corn-Law-Rhymes.

IV. Rhymes and Recollections of a hand-loom weaver, etc.




« Je me croyais embarqué sur une chaloupe, et c’était la Mort qui la dirigeait. L’océan qui nous portait n’avait pas de ciel, et les passagers qui se trouvaient avec moi n’avaient pas de souffle. Je voyais partout des prunelles enflammées et étranges fixer leurs regards, animés d’une vitalité de fantôme, d’abord sur moi, puis sur le pilote. De sa main qui n’avait pas de chair, la Mort faisait signe aux flots insurgés et rauques qui battaient son navire, puis semblaient tomber et s’abattre devant ce signal solennel.

« Il n’y avait point de soleil pour me montrer ces passagers et cette barque ; nulle lumière qui rendît visible la troupe pâle des esprits. Je les voyais par l’œil de mon ame, comme si les chaînes du corps l’eussent laissée libre et lui eussent permis une vision plus dégagée de mensonge que les réalités vivantes révélées aux regards humains. Les langages de la terre ne pourraient offrir même l’ombre de ces êtres informes et immenses qui se roulaient lourdement à travers la mystique mer des abîmes.

« Rien ne peut en donner l’idée, pas même les souverains gigantesques de la fange naissante, les grands lézards, rois de la terre, lorsque, échappant au chaos, toute chaude encore de la vie primitive, elle trembla d’effroi devant ses premiers maîtres ; pas même les leviathans, mammoths, mastodontes inconnus, et tout ce que le reptile humain, venu le dernier, a classé selon son instinct qu’il appelle science, pour faire rire un jour les reptiles qui, dans leur orgueil, ramperont, comme lui, de la naissance à la mort.

« Tous ces monstres, témoins de notre traversée et poussés par les flots sombres, tout cela, voyage, voyageurs habitans des gouffres, était étrange, nouveau, terrible. Les merveilles s’accrurent bientôt. Quand nous eûmes atteint la rive de cet océan agité, les ondes retombèrent calmes ; la barque et son pilote s’évanouirent, et tout fut comme si rien n’eût été. Je ne vis plus que les passagers ; d’un air résolu et funèbre, ils s’avançaient vers une terre ténébreuse où d’autres prestiges plus effrayans les attendaient [1]. »

Ainsi commence le poème de l’ouvrier chartiste, Thomas Cooper, cordonnier de son état, puis maître d’école, collaborateur d’un journal provincial, devenu orateur populaire, et condamné en 1842 à la prison pour avoir encouragé et excité l’émeute des ouvriers du Staffordshire. Cette prison de Stafford, où, comme il le dit lui-même, « une cave humide lui a procuré des rhumatismes, des névralgies et mille autres maux, » s’est remplie des formes étranges et lugubres qu’il reproduit dans les six chants de son poème.

La troupe des « voyageurs de la mort, » comme il les appelle, est composée de suicides ; il les suit et arrive en même temps qu’eux à une cathédrale souterraine où se tiennent, formant conclave infernal, les ombres de tous ceux qui ont rejeté la vie comme un fardeau trop lourd. Ce ne sont pas seulement Champfort et Condorcet, ni le jeune Jérusalem, prototype de Werther, mais les ombres antiques, Brutus et Cléopâtre, Caton et Lycurgue, Bidon et Ajax, Codrus et Sysigambis, et jusqu’à Sardanapale et Saül. Leur réunion compose une sorte d’académie posthume où les mystères de la vie et de la mort sont débattus, el où les grandes questions du mal sur la terre, des gouvernemens monarchique et démocratique, de l’existence de Dieu, sont agitées sans scrupule. Les six livres du poème ne renferment pas autre chose que ces discussions, mêlées d’anathèmes violens contre la constitution de la société moderne, de portraits satiriques ou virulens de sir Robert Peel, de lord Brougham, de lord Castlereagh et de lord Palmerston. La monarchie doit s’éteindre, et la superstition, vainement soutenue par une église intéressée à la conservation des abus qui la nourrissent, disparaîtra chassée à jamais par l’énergie de la pensée et de l’activité humaine. La pauvreté et l’oppression seront exilées de la terre, jamais dans aucune ame ne germeront cette pensée de la mort volontaire, cette soif ardente d’en finir avec la vie, symptômes d’une société odieuse et criminelle. Pour obtenir ces résultats, cette égalité des rangs, ce bonheur de tous, cette régénération qui transformera le globe, il n’est besoin que de suivre le cours des nouvelles destinées, et déjà elles s’annoncent ; la nature devient esclave de l’homme, le despotisme commence à plier la tête. La vapeur marche sur les mers ; la force fulminante de l’intelligence se révèle chez le paysan comme chez le roi.


« — Suicidés, mes frères, s’écrie l’un d’eux, levez-vous ! cessez vos gémissemens qu’il serait ignoble de prolonger. Nous eûmes tort de quitter la terre dans notre fureur contre le mal triomphant… Plus de murmure. La main de Dieu a mêlé le bien au mal pour ennoblir l’humanité ; il l’a condamnée au travail pour lui réserver les douceurs d’un triomphe universel et splendide.

« Frères, secouez la léthargie qui étouffe l’énergie de vos ombres puissantes ! Écoutez la parole du droit et du bien, de l’égalité et de la sagesse Bientôt vous renaîtrez au monde, qui sera une communauté d’amour, de science et de vérité.

« Apicius, se levant alors, répondit avec indignation :

« — Ridicules promesses ! Allez, et taisez-vous, déclamateurs insensés ! Rêveurs fanatiques et farouches, le bonheur que vous nous annoncez, je n’en veux pas ; c’est une folle ironie !

« Et il ne se souleva même pas de la couche sur laquelle il reposait languissamment. Les paroles de l’avenir n’éveillèrent ni les voluptueux, ni les sophistes ces derniers étaient de tous les plus endormis ; mais le reste des ombres suicides accourut en foule pressée, pleines de confiance et d’espoir.

« — O victimes des appétits sensuels, s’écria celui qui avait parlé, l’éternelle stupeur des brutes est donc vôtre destin ! vous devez donc à jamais rester étendus et couchés dans votre néant ! Puissiez-vous renaître un jour, animés d’un rayon plus pur, avec des ames plus humaines !

« Il disait, quand mon rêve disparut aux clartés du jour naissant qui éclairait ma prison. »


J’ai cité l’exorde et le dénouement de ce poème, aussi informe et aussi grandiose que les mammoths dont l’auteur a peuplé ses ondes tartaréennes ; ces fragmens donnent une idée suffisante de l’énergie funèbre qu’il a dépensée dans son œuvre. Quant aux idées qui l’ont inspirée, elles se résument ainsi : la société, jusqu’à l’époque où nous sommes, a été un enfer, que les ames les plus nobles se sont empressés de fuir. En détruisant les formes de gouvernement et brisant les institutions comme les religions, on rendra aux forces humaines leur développement normal ; le triomphe de notre race sur les puissances matérielles, déjà plus qu’à demi domptées, suivra son cours nécessaire et assurera le bien-être universel.

Telle est l’utopie de l’auteur. L’exagération et la violence de ses théories, se perdant au milieu d’une phraséologie obscure et d’un chaos de peintures vagues, enlèvent à son poème la plus grande partie de la valeur qu’il pourrait avoir sous le rapport de l’art ; il manie sans habileté la strophe élégante que Spencer a empruntée à l’Italie ; il est diffus, emphatique, confus, et s’embarrasse dans le grandiose, qu’il accumule ; il ressemble à Dante, son modèle, comme le peintre Fuessli à Michel-Ange. C’est comme signe du temps, comme symptôme caractéristique du mouvement général des classes inférieures à travers l’Europe, et spécialement en Angleterre, qu’il est important d’arrêter sur lui l’attention.

Deux manifestations semblables avaient eu lieu en Angleterre il y a plusieurs années, l’une dans un poème intitulé : Ernest, supprimé par l’auteur lui-même, l’autre dans les Corn-Law-Rhymes, qui valurent à Ebenezer Elliott une juste célébrité, et dont nous aurons à nous occuper bientôt.

Ernest ou la Régénération sociale [2], tel est le titre du poème, offre les traces d’un talent bien plus réel que le Purgatoire des Suicides. Sous une forme romanesque et horriblement diffuse, l’auteur anonyme a placé son utopie de l’avenir, c’est-à-dire la répartition égale des propriétés, la loi agraire, la destruction des hiérarchies. Bien que l’Allemagne passe pour le lieu de la scène, tous les personnages y sont anglais, et, ce qui n’a été remarqué de personne, le plan coïncide exactement avec celui dont M. d’Israëli jeune a fait usage dans son dernier roman de Sybil. Les deux ouvrages nous montrent un gentilhomme qui devient patriote, un dissident qui pousse à la réforme, une troupe organisée de fanatiques politiques et religieux qui veut cueillir, sur les ruines des institutions présentes, ce rameau d’or, talisman qui doit conduire les peuples à la prospérité. Beaucoup d’éloquence, de fermeté, de véhémence, ne compense point l’absence d’incidens, le défaut d’action, et par conséquent le manque d’intérêt. Aussi, après avoir lu cette amplification du Contrat social et des Droits de l’Homme, nous sommes-nous étonné de l’excessive admiration qu’elle a inspirée à quelques personnes et de la solennelle adjuration que l’un des écrivains périodiques les plus puissans de l’Angleterre a cru devoir adresser à l’auteur. Il eût semblé, en vérité, que le salut du monde était dans la main de l’écrivain anonyme. Pour être dangereux, il faut se faire lire, et, à moins d’un grand courage, personne n’arrive au bout de cette épopée. Douze livres ou chants, chacun de deux mille vers, composent un tout formidable, presque entièrement usurpé par des harangues qui ne finissent pas et des portraits énergiques ; il n’y a point là de quoi faire une révolution. L’oeuvre, en définitive, est d’un ennui mortel ; il y règne cette latitude de style, cette impuissance à se contraindre, cette indiscipline volontaire, ce parti pris de diffusion, si opposés à l’art, et que toute l’Europe subit aujourd’hui. Sans concentration, point de génie. Créer, c’est concentrer ; dissoudre, c’est détruire. Il en est du style comme des métaux précieux, un tissu lâche leur enlève toute valeur : c’est Dante à côté de Marini, la pierre-ponce près du diamant ; avec ses pores et sa fragile souplesse, celle-ci brille sous le ciseau qui la polit, mais cet éclat n’est pas celui de l’or, le plus solide des métaux. Malheureusement, la plupart des modernes bâtissent en pierre-ponce ; ils en font des palais, des villages, des villes. Ce grand défaut des écrivains présens, ou plutôt du public qui les accepte sans les avertir, sans les juger, et même sans jauger les océans de papier noirci qu’on lui présente, domine étrangement chez les écrivains populaires, et bien plus encore dans l’épopée d’Ernest que dans l’œuvre funèbre du chartiste Thomas Cooper.

Au centre de la fable assez mal tissue que l’auteur d’Ernest n’a pas eu grand’peine à inventer, ni M. d’Israëli à reproduire, un jeune ministre calviniste dissident, Arthur Hermann, fils de paysans pauvres, et qui ne doit qu’à lui-même son éducation, apparaît comme le symbole de l’insurrection légitime et le meneur de la révolte. Il a deux motifs de haine contre la société : le dédain que lui ont montré les seigneurs du lieu et son amour pour la fille d’un fermier nommé Hess. Un gentilhomme ruiné pur ses débauches et par ses dissipations lui dispute la main de la jeune fille, et cette rivalité achève de le déterminer en faveur de l’insurrection, dans laquelle ils s’engagent l’un et l’autre. Quant au fermier, la dîme a détruit son revenu, et les procès qu’il a soutenus contre le recteur à propos de cette même dîme ont achevé sa perte. Un berger et un vieillard qui joue de la harpe, personnage évidemment copié sur le vieux Harfenspieler de Wilhelm Meister complètent cette étrange liste de personnages ; les contrebandiers de la côte et les brigands des montagnes se joignent à eux. L’émeute, qui a commencé dans le village de Markstein, se dirige vers le château du comte de Stolberg, que l’on met en cendres. Le triomphe définitif du chartisme couronne l’œuvre et s’étend à l’Europe entière.

On aurait tort de regarder ces manifestations comme des présages de révolution imminente. La situation de l’Angleterre est fort différente de la nôtre, soit avant, soit après la révolution française. C’est un déploiement exagéré de forces, aboutissant à une puissance inouie et factice ; c’est une surexcitation intellectuelle et physique qui, sur certains points, détermine une opulence excessive, sur d’autres, une détresse absolue. D’énormes masses de population, concentrées soit pour l’exploitation des mines, soit pour le travail des manufactures, fournissent au pays ces cotonnades, ces fers et ces aciers dont il couvre la face du globe. Là, aucun lien de sympathie mutuelle n’attache l’homme à l’homme ; rien ne lui apprend la gratitude envers la société, le respect envers lui-même ; point d’écoles, point d’églises, peu de mariages, à peine un foyer domestique. L’existence sauvage, chose étrange, renaît sous l’influence de l’industrie, comme elle reparut au moyen-âge, sous I’influence guerrière de la chevalerie chrétienne. Forcés de soutenir un système artificiel par des lois restrictives et des impôts onéreux, les législateurs accroissent le mal ; le pain devient plus cher, le travail plus rare. A des périodes d’activité et de gain succèdent des époques de détresse, de repos forcé et de profond malheur. De là, imprévoyance immoralité, abrutissement. Des bandes de sauvages se réunissent à la lueur des fournaises de Sheffield et de Birmingham, ou dans les cavernes au charbon du Staffordshire, et vont, la torche et la pioche en main, détruire les propriétés des maîtres. Des orateurs improvisés se présentent, et l’œuvre de destruction s’accomplit avec une sorte de régularité légale et funèbre, pendant que les soldats s’avancent avec la même régularité, dispersent ces malheureux, tuent quelques hommes, font quelques prisonniers, et se retirent en silence.

Il n’y a pas de mouvement social réel qui ne trouve une expression poétique ; celui-ci, non-seulement les œuvres chartistes le décrivent et le signalent, mais une classe de poètes aristocratiques assez nombreux s’en empare, et à leur tête la femme-poète qui montre aujourd’hui le plus de talent, mistriss Norton. Son dernier poème, the Child of the Islands, n’est pas autre chose qu’une comparaison de la vie du pauvre et de la vie du riche à travers toutes les saisons de l’année, un parallèle fatigant de monotonie et de longueur, malgré l’éclat et la variété des détails. Dickens, dans son Olivier Twist, et surtout dans son Carillon de Noël, a suivi la même route et a beaucoup mieux réussi. Le roman admet la caricature, il vit de réalité, il ne répugne pas à ces tableaux hollandais de la vie infime ou haillonneuse. Quant à la poésie, dont l’essence est idéale, elle n’a pas trouvé encore son Homère chartiste et ne le trouvera probablement pas.

L’auteur d’Ernest, le plus remarquable de ces écrivains-artisans, se sert d’une forme très libre de versification, du vers blanc. Ce vers accentué sans rime, que Milton a employé avec tant d’harmonie et de majesté, Shakspeare avec une énergie si variée, Cowper avec une grace élégiaque si charmante, convient particulièrement aux langues germaniques ; car la rime, comme nous le disions naguère [3] dans ce recueil, est pour le nord une acquisition hybride et une adoption élégante plutôt qu’une nécessité intime. L’accent de chaque mot germanique portant sur la racine même, c’est-à-dire sur le sens, imprime puissamment l’idée, et prête à la poésie septentrionale un caractère très prononcé d’énergie intellectuelle. Malheureusement il est trop facile de composer dans ces idiomes de mauvais vers sans rime, et cette longue période, se déroulant comme une nappe de flots qui retombent et se succèdent, offre aux versificateurs une séduction dangereuse qui les éloigne de la concision. L’auteur d’Ernest s’y est abandonné sans réserve ; ses harangues ne finissent jamais, et l’enivrement de son abondante éloquence l’entraîne de page en page, jusqu’à ce que le lecteur fatigué laisse tomber le livre. Il y a néanmoins des passages admirables dont la pureté et l’élévation frappent l’esprit d’une émotion profonde, et qui, resserrés dans un moindre cadre, auraient produit tout leur effet. Une foule de chartistes, d’enfans, de villageois et de contrebandiers, armée assez peu estimable, que le dévouement à la cause populaire doit épurer, marchent ensemble dans une de ces vallées anglaises, si fraîches, si vertes, si embosomed, qu’il est impossible d’oublier jamais, quand on les a vues, leur profond silence et les bois qui les tapissent ; ils vont écouter le prédicateur calviniste qui sert de chef à la révolte. La description de cette marche populaire est pleine d’animation et de beauté. «  Chez les jeunes et les enfans débordent la joie naturelle et le sentiment de la vie. Chez les vieillards, cette source vive est tarie ; ils puisent leur gaieté dans la gaieté de ceux qui les suivent. Douce et charmante était la scène, et ils passaient en chantant le long de ces collines, dont le front grisâtre leur souriait sous le soleil. Ceux qui souffraient portaient plus doucement leurs souffrances, les heureux sentaient plus vivement leur bonheur ; car la nature, cette mère sainte, fixe sur ses enfans un long regard qui les calme ; elle apaise les passions, et prête à leurs sentimens un ton plus exquis et plus tendre dans la douleur et dans la joie. Et cependant, au sein de ses plus doux sourires, il y a un peu de tristesse ; tout ce qu’elle produit à la vie doit se flétrir et tomber ; elle le sait, et le dit à tous : aussi son influence est-elle mélancolique dans sa gaieté. » Ce sont là des traits ravissans et profonds, assez fréquens dans le poème, mais qui se noient malheureusement dans les torrens du dithyrambe révolutionnaire auquel l’auteur a voué son épopée.

Enervé par la diffusion, et abusant d’une forme trop libre et trop facile, l’auteur d’Ernest a du moins le mérite de la cohérence et de la lucidité, mérite qui manque tout-à-fait au plus puissant de ces poètes ouvriers, Ebenezer Elliott, élevé au milieu des forgerons de Sheffield, et qui lui-même a manié le marteau et la lime. On aurait tort de le croire original. Ses poésies sont l’exagération de Crabbe, de Wordsworth et de Cowper. Une énergie qui aurait plus de valeur si elle était plus contenue, une flamme mêlée de tourbillons de fumée comme celle qui plane au-dessus des fournaises de Birmingham, un manque total de calme, de repos, de dignité, d’enchaînement dans les idées, de précision et de simplicité dans le style, l’empêcheront de se placer jamais, quelques éloges qu’il ait reçus du philosophe Carlyle, sur la ligne non-seulement de Burns le laboureur, mais sur celle du cordonnier Bloomfield, si inférieur à Burns. Il jette sa poésie par bouffées ardentes, à peu près comme Savage, le contemporain de Johnson, et l’incohérence de ses œuvres, étant mêlée d’un cri perpétuel de fureur, de douteur et de faim, produit une sensation épouvantable, que l’admiration pour des éclairs de talent corrige à peine. De temps à. autre, il oublie sa mission politique, cesse de parler contre la taxe, la cherté du pain et les propriétaires, s’enfonce dans l’ombre de la forêt, gravit ses montagnes, et retrouve alors des accens qui pénètrent, nés surtout de la profondeur du sentiment religieux et de l’aspect de la nature. Quelquefois encore il prévoit les reproches qui lui seront faits et s’excuse, ou accuse ses ennemis avec une verve magnifique.

« Le pauvre se plaint, dit-il, et qui l’écoutera ? Qui voudra entendre un récit de misères véritables ? Malheur à la muse de la souffrance et du besoin ! Personne ne voudra l’accueillir. Ces pauvres si dédaignés, n’écrivez par leur affreuse histoire ; l’orgueil et la vanité mépriseraient vos labeurs. — Quel est-il, je vous prie, cet artisan qui prend la plume ? et de quel droit l’ose-t-il ? Rimeur absurde, retire-toi, quitte ce pupitre, racornis tes doigts [4], laisse là cette industrie qui n’est pas faite pour toi. Tu ne prononces que des anathèmes, et tu n’es qu’un rude ouvrier de poésie !

« Oh ! si je le pouvais, si ma poésie était l’enfant naïf et frais recueillant les marguerites blanches sur les pelouses de mai, et babillant avec plus de grace que les oiseaux du bois voisin ! J’apprendrais à mes frères les pauvres à être gais comme la nature, comme les fleurs et les oiseaux, comme les vents et les rivières, comme les nuages qui passent et se jouent brillamment dans le ciel. Ma sagesse alors serait joyeuse ; mais, hélas ! mon cœur est malade, et je vis de poison. Ma joie serait une honte ; je veux l’ombre et la tristesse, je les cherche comme ces plantes qui se cachent dans l’obscurité. Il y eut un temps où mon cœur était limpide et doux comme la larme d’une femme ; à force de rêver au maux que je ne puis guérir, il s’est endurci, et je n’ai plus, comme le Florentin d’autrefois, comme celui dont l’harmonie était un sifflement et un tonnerre, je n’ai plus d’espoir et de plaisir que dans le combat ; je me ceins les reins pour lutter et souffrir. Ne me lisez donc pas, vous qui aimez l’élégance et la grace. Ne venez pas, mouches folles, déchirer sur ces épines et ces roches brûlées du soleil, battues de la tempête, la gaze de vos ailes. Mais vous qui honorez la vérité suivez-moi ; je vous apporte des fleurs de bruyères cueillies sur le précipice, au milieu de la bise qui glace et de l’orage qui dévore ! »

Le poème d’Ebenezer Elliott intitulé le Patriarche du Village n’est qu’une imitation trop souvent déclamatoire du poème de Wordsworth, the Wanderer. La critique a beaucoup médit de ce colporteur philosophe, qui traite, en métaphysicien consommé, de Dieu et de l’homme, de la nature et de l’ame ; on n’a pas vu que les tableaux vulgaires et les humbles paysages du poète avaient besoin, pour se relever et s’embellir, de cette auréole et de cette transformation idéale. Elliott abuse de la réalité, qu’il exagère. The Ranter (le déclamateur) d’Elliott, pièce très courte, mais d’une grande éloquence, est peut-être ce qu’il a écrit de plus complet et de plus achevé. Ses odes et ses chansons sur la taxe, les impôts et la faim, sur les chartistes, les enfans des manufactures et les émeutes de 1837-38, resteront comme témoignages historiques, et laissent une impression profondément douloureuse. Nous nous contenterons de citer la chanson des enfans de Preston :

« Il faisait beau ; le canon grondait, le vent du nord soufflait et donnait de la vigueur à l’homme. Par milliers sortaient des moulins de Preston les petits prisonniers.

« Leur procession s’avançait dans la rue ; ils avaient leurs plus beaux habits, et se réjouissaient d’être libres ; ils chantaient de leurs douces voix un chant de liberté.

« Leurs lèvres étaient pâles ; ils souriaient tristement : c’était la mort à l’entrée de la vie, et chacun, les voyant passer, disait : Hélas ! Est-ce là un enfant ?

« Les bannières flottaient ; les hommes, armée de fantômes hâves, marchaient avec eux, se donnant la main, torrent vivant et redoutable.

« Des milliers et des milliers, tous en blanc, les yeux ternes et sombres, ô Dieu ! c’était un spectacle lugubre et magnifique !

« Ils chantèrent ensemble, toujours en souriant, et mon ame poussa un long gémissement. Mon Dieu ! qui voudrait avoir un de ces enfans, et qui voudrait l’être ? quelle mère voudrait en être la mère ? »


Le premier en date, le chef de ces poètes, c’est Crabbe. Avant lui, les tendances saxonnes et domestiques, le homely des Anglais, le heimweh des Germains, s’étaient révélés sans doute, mais non avec cette violence et cette âpreté. Il est facile de remonter d’Elliott à Cabbe, à travers Burns le laboureur, jusqu’à Goldsmith, dont le Village abandonné n’est qu’une élégie populaire et sociale, et jusqu’à Cray, l’auteur du Cimetière du Hameau. Cette veine populaire date de loin dans les pays germains ; long-temps interrompue par le puritanisme et les influences italienne et française, elle se retrouve au fond même du moyen-âge, et apparaît tout entière dans la Vision de Pierre-le-Laboureur (Pierce Plowman), réclamation roturière et saxonne d’un homme des champs contre les abus de la souveraineté normande.

Comment s’étonner, en définitive, qu’un cerveau d’homme pauvre ou d’ouvrier renferme du génie ? Le livre de Southey sur les uneducated poets, et le bruit dont Reboul et Jasmin, Bloomfleld et Kirke White se sont entourés, m’ont toujours semblé l’une des mystifications des temps modernes. Villon était-il donc né suzerain ? et comment ne se rappelle-t-on pas les esclaves affranchis de Rome, et, Plaute et Térence, et tant d’autres ? On est homme de génie quand on peut et comme on peut. Roturier ou noble, vilain ou grand seigneur, que l’on s’appelle Burns ou Charles d’Orléans, qu’on soit douanier, laboureur et même ivrogne, pourvu qu’on ait la flamme étincelante sur le front, tout le monde reconnaît le signe. Les Écossais ne possèdent-ils pas toute une pléiade de poètes rustiques supérieurs aux écrivains élégans du XVIIIe siècle, à Mallet, à Hayley et à Cumberland ? S’émerveiller qu’un ouvrier soit poète, c’est trouver miraculeux qu’une villageoise ait de la beauté. Le don est naturel et non acquis et l’artisan qui fait des vers ou de la prose a le droit d’être jugé avec la même sévérité qu’un roi.

Publiées par M. Dickens dans des intentions charitables et par conséquent dignes de respect, les Soirées d’un Ouvrier, occupations d’un petit nombre de loisirs, par Jean Overs, charpentier, sont des fragmens assez modestes, sans colère contre le monde et les puissans, mais sans hardiesse et sans nouveauté. Il n’y a rien de plus rare que l’originalité réelle de l’esprit, jointe à la pratique constante des arts mécaniques ; le développement naïf de l’individualité personnelle demande un repos, un isolement, une concentration de la pensée qui se replie sur elle-même et s’éloigne de tous les intérêts matériels et humains. La Muse est jalouse ; elle n’accorde ce dernier et puissant don, cette consécration du talent supérieur, qu’à ceux qui vivent pour elle seule, à Shakspeare et à Dante. Les Souvenirs et les Vers d’un Tisserand [5] ne peuvent pas non plus se vanter de ce mérite ; mais ils contiennent des détails intéressans sur la vie intérieure des artisans, et sur le progrès secret et redoutable de cette fureur antisociale éclose de leurs souffrances. Nous ne citons que pour mémoire le poème d’an matelot nommé Léonard Addison, et qui n’a pas craint de traiter le plus grand sujet possible, la création. Il est vrai qu’il a donné à son poème un titre burlesque : l’Homme locataire (tenant) de la Création.

Il convient de parler avec plus d’estime et de respect de deux excellens petits volumes publiés par le libraire Pickering, dont les éditions aldines ont tant de succès ; l’un a pour titre : Essais écrits dans les intervalles de mon travail ; l’autre : les Droits du Labeur, ou des rapports entre le maître et l’ouvrier. Il est difficile d’unir plus de bienveillance à plus de sagacité ; c’est de la prose, mais bien autrement touchante dans sa simplicité pittoresque et sa douce austérité que les strophes harmonieuses et diffuses de mistriss Norton ou les colossales images du chartiste. L’auteur avoue que l’extension de l’industrie et du commerce, l’exploitation habile et victorieuse de la matière et de la nature, ont affaibli le sentiment sympathique et le lien moral, sans lesquels la société ne peut subsister. Il reconnaît que les individualités triomphent, et que leur règne isolé, s’appuyant sur l’intérêt particulier, peut et doit mettre en danger la communauté elle-même. Aussi, est-ce aux individualités qu’il s’adresse ; c’est elles qu’il rend responsables de l’avenir, bien persuadé que les meilleures lois organisatrices ne produiront pas l’effet d’une multitude de volontés déterminées à exécuter isolément dans leur sphère le plus de bien possible. L’artisan, homme de sens et de valeur, qui a écrit ces petits livres, arrive à des conseils pratiques d’une extrême simplicité, mais d’une véritable importance. Il voudrait que les impôts sur l’air, la lumière et les matériaux de charpente devinssent nuls ou presque nuls, et que les moyens sanitaires fussent multipliés dans les grandes villes ; au point de ne rien coûter aux malheureux. Tout le chapitre sur le logement de l’ouvrier est un chef-d’œuvre, et ces petits livres, dictés par l’expérience, la raison et une sensibilité délicate, mériteraient fort qu’on les traduisît en français.

Si de tels livres sont un honneur réel pour l’homme qui les écrit et pour la classe à laquelle il appartient, je ferai, je l’avoue, assez bon marché des prétentions épiques et dramatiques qui ne se résolvent pas en chefs-d’œuvre, persuadé que la moindre chanson de talent fera sa voie et marquera sa place, même chez nos aristocratiques voisins. Ils ont soin d’élever tous ceux qui se distinguent. Ebenezer Elliott vit aujourd’hui comfortablement. Le berger d’Ettrick, le vieux Hogg, a passé ses vingt dernières années à l’abri de tout besoin, dans la meilleure société de Londres et d’Édimbourg, et entouré d’une renommée peut-être supérieure à son mérite. C’est une des souveraines habiletés de l’aristocratie anglaise de favoriser l’ascension du talent, de lui frayer la voie, de lui adoucir la route, d’ouvrir aux capacités redoutables ou utiles un champ libre et fécond. Sous ce rapport, notre démocratie monarchique a beaucoup à apprendre et beaucoup à imiter.

C’est par là que se neutralisent les dangers imminens dont la littérature socialiste, comme on l’a vu tout à l’heure, semblerait menacer l’édifice constitutionnel du pays. Il y a cent à parier contre un que le chartiste Cooper lui-même dont le poème sur les suicides n’est pas assurément un chef-d’œuvre, trouvera, en sortant de prison, un emploi où sa capacité se développera. L’auteur anonyme d’Ernest, homme très jeune encore, dit-on, et fort supérieur à Cooper, est déjà non pas séduit ou corrompu (le mot serait une calomnie), mais employé et absorbé par le mécanisme de cette civilisation puissante, toujours active à corriger les vices de son activité même et à ouvrir des soupapes de sûreté.

Quant à la poésie de la prison, de la pauvreté, de la faim, nous le répétons, elle est, malgré le phénomène exceptionnel de Crabbe, un symptôme politique inadmissible dans le monde de l’art. Quelle muse ! Où est l’Apollon lumineux de la Grèce ? où est même le chant mélancolique de Wordsworth ? Le ciel idéal et riant de la fable hellénique et les saintes tristesses de la perfection chrétienne ont donc reculé dans des profondeurs invisibles. La poésie n’a donc plus de .jardin des roses, mais un champ d’épines qui ensanglante les pieds ; j’avoue que j’en approche avec terreur. A l’entrée de ce Parnasse se tient, debout et décharnée, la Pauvreté, que Virgile place in faucibus orci, et qui, mêlant le râle aux malédictions et aux sanglots, fait vibrer, en guise de lyre, des cordes de fer fixées à un crâne de mort ; derrière elle se tiennent rangés Crabbe, le Juvénal des hôpitaux ; Ebenezer Elliott, le chantre de la faim ; Cooper, le poète du suicide, et l’auteur d’Ernest, suivi d’une foule hâve, entraînant après elle les petits enfans que les manufacturiers exténuent, et les filles que le travail excessif démoralise et prostitue dans la fleur, pour les détruire avant la jeunesse. C’est un triste chœur, auquel ces poètes répondent dignement.

La critique de l’art détourne les yeux avec douleur ; elle n’a rien à voir à de telles choses. C’est à vous seuls, hommes politiques, d’y regarder ; c’est à vous d’agrandir, de perfectionner le travail d’assimilation commencé par l’aristocratie anglaise, et de chercher des remèdes efficaces contre ce développement colossal d’une industrie devenue la vie même de la Grande-Bretagne, et qui menace son existence. Les intérêts des masses sont dans vos mains ; il faut craindre, vous le savez de reste, des masses qui ne mangent pas assez ou qui travaillent trop. Ces vers des ouvriers affamés, ces poésies que nous osons à peine critiquer on ne les chante pas, on les pleure. Cette muse des Cooper, des Eiliott et des Crabbe, ce n’est pas une muse, mais une furie ; elle vous rappelle qu’en accumulant la richesse sur un point, on entasse la misère à côté, et que la misère qui hurle d’abord se venge ensuite.

Tous les écrivains de quelque valeur, et à leur tête il faut placer Carlyle, se sont préoccupés de cette situation périlleuse de la société ou plutôt de l’industrie anglaise. Mistriss Norton, Dickens, d’lsraëli, font valoir sans cesse les justes droits des classes inférieures, et signalent le danger, non, comme on le voit, d’une révolution suscitée par des théories métaphysiques, mais de ces violences que commandent toujours le besoin et la faim. Carlyle seul nous semble avoir mis dans cette terrible question le sérieux d’intention et d’accent qu’elle comporte. Trop de romanciers se sont emparés de ce texte ; il nous déplaît de voir les fictions du conte et les graces de la poésie, les caricatures de Hogarth et la strophe de Spencer, intervenir dans ces réalités hideuses que l’égoïsme doit redouter, le philosophe sonder, l’homme politique guérir. Faites-nous grace de tous vos romans en faveur des pauvres ; au lieu de les plaindre sur le papier, portez vite secours aux souffrances. Pourquoi vous faire des haillons un jeu poétique et exploiter les plaies sociales au profit du succès littéraire ? A vos contes législatifs, à votre philanthropie qui se révèle en récits imaginaires, je préfère les soins réels dont les classes laborieuses sont maintenant l’objet à Londres, ces bains publics qui leur coûtent si peu, et qui, pour quelques pence, leur assurent le plus délicieux et le plus utile des luxes, celui de la propreté et de la santé ; j’aime mieux encore ces grandes maisons récemment ouvertes à Glasgow et à Edimbourg, et dont je parle ici dans l’espérance d’en voir construire de semblables en France. Pour une somme très modique, équivalente à la moitié d’un loyer ordinaire, l’ouvrier y trouve le logement proportionné à ses besoins, crépi à la chaux, avec un parquet en bois, et garni, de meubles de bois blanc. Une cuisine commune est ouverte à toutes les femmes des ouvriers, qui viennent y préparer, dans des cheminées communes, avec des ustensiles appartenant à la maison, le repas de leur famille. Chaque locataire, a de l’eau chez lui, deux salles de bain sont pratiquées au rez-de-chaussée. Tout le monde doit être rentré à dix heures du soir. Une querelle, une preuve de mauvaise conduite ou d’ivresse, entraînent à l’instant même le congé de l’ouvrier, qui, doublant son revenu par une location si avantageuse et un mode d’existence si économique, trouvant dans cette combinaison intérêt, indépendance, sécurité et liberté, n’a point de peine à être moral, et ne peut plus nourrir de haine contre une société qui le protége. Par de telles expériences, le problème se résout infiniment mieux que par des poèmes. C’est fort prosaïque sans doute, mais nous aimons la philanthropie en prose et surtout en actes. En fait de poésie, nous reviendrons, en attendant mieux, à Shakspeare ou à Virgile.


PHILARÈTE CHASLES.

  1. « Methought I voyaged in the bark of death
    « Himself the helmsman, » etc.(Purgatory of Suicides, canto I.)
  2. Ernest, or Political Regeneration (unpublished), 1839.
  3. Voyez l’article sur le théâtre de Hrosvita, n° du IS août.
  4. Rehoof my finger, etc.
  5. Rhymes and Recollections of a hand-loom weaver, by Thom.