La Plainte d’une Amante/Traduction Guizot

I. — Sur le penchant d’une colline dont le sein creusé répétait une lamentable histoire qui partait de la vallée voisine, je résolus d’écouter cette double voix, et je m’étendis sur le sol pour prêter l’oreille à cette triste aventure : bientôt je vis paraître une jeune fille, d’une extrême pâleur : elle déchirait des papiers, elle brisait des bagues, elle accablait l’univers de la pluie et du vent de sa douleur.

II. — Sur sa tête elle portait une ruche tressée de paille, qui abritait son visage du soleil ; à travers la paille on pouvait croire qu’on entrevoyait les restes d’une beauté perdue et évanouie. Le Temps n’avait pas moissonné de sa faux tout ce que la jeunesse avait commencé, la jeunesse n’avait pas non plus tout à fait disparu ; et en dépit de la rage cruelle du ciel, on apercevait encore quelque beauté à travers les fentes de sa vie consumée.

III. — Souvent elle portait à ses yeux son mouchoir, qui était couvert de dessins fantastiques ; elle trempait les images soyeuses dans l’onde amère que sa profonde douleur faisait couler en larmes, et souvent elle lisait les lettres que portait le mouchoir : souvent aussi elle poussait des cris inintelligibles et lamentables, tantôt exhalant sa douleur à haute voix, et tantôt murmurant tout bas.

IV. — Parfois elle levait fixement les yeux comme si elle voulait lancer des traits à la sphère céleste ; parfois elle les tenait tristement attachés à la terre : elle regardait tout droit devant elle, ou bien elle les promenait autour d’elle, sans les arrêter nulle part : ses regards et son âme étaient dans un désordre semblable.

V. — Ses cheveux, qui n’étaient ni épars, ni rattachés on tresses, dénotaient en elle la négligence et l’absence d’orgueil : les uns tombaient hors de son chapeau de paille et pendaient le long de sa joue pâle et amaigrie : les autres restaient cachés dans son filet, et, soumis à l’esclavage, ne cherchaient pas à y échapper, quoique mollement tressés par une main négligente. Elle tira un millier de rubans d’un panier orné d’ambre, de cristal et de jais : elle les jeta un à un dans une rivière, sur la rive larmoyante de laquelle elle s’était assise ; comme l’usure, qui ajoute les pleurs aux pleurs, ou comme les mains d’un monarque, qui ne dispensent pas leurs dons là où la misère demande « quelque chose, » mais là où l’excès réclame tout.

VI. — Elle avait une foule de lettres pliées ; elle les relut, soupira, les déchira et les livra au cours de l’onde ; elle brisa plus d’une bague d’or et d’émail fleuri, leur ordonnant de chercher un sépulcre dans la vase : elle trouva encore des lettres tristement écrites avec du sang, cachetées avec de la soie qui les entourait, et soigneusement défendues contre les regards curieux.

VII. — Elle les baigna souvent de ses larmes abondantes, elle les embrassa souvent, et souvent aussi elle parut sur le point de les mettre en pièces ; elle s’écria : « O sang trompeur ! ô toi, écrivain de mensonge, quel terrible témoignage ne rends-tu pas ? L’encre semblerait ici plus noire et plus criminelle ! » Cela dit, elle déchire dans sa rage les lignes, et sa fureur les réduit en mille fragments. Un homme vénérable qui faisait paître son troupeau ; homme jadis lancé dans le monde, qui connaissait bien le tourbillon de la cour et de la ville, et qui avait laissé couler les heures rapides, en observant leur marche, vint trouver cette pauvre âme affligée, et grâce au privilège de son âge, il lui demanda de lui dire en peu de mots la cause et les motifs de son chagrin.

VIII. — Il s’appuie sur son bâton noueux et vient doucement s’asseoir à ses côtés ; puis une fois près d’elle, il lui demande de nouveau de confier à son oreille la cause de son affliction ; s’il peut trouver un remède qui apporte quelque soulagement à l’excès de sa douleur, il le lui promet avec la charité d’un vieillard.

IX. — Mon père, dit-elle, quoique vous voyiez en moi les ravages qu’ont fait pins d’une heure d’angoisse, ne croyez pas que je sois vieille ; c’est le chagrin, et non l’âge, qui a eu sur moi cet empire : je pourrais être encore une fleur qui s’épanouit dans toute sa fraîcheur, si j’avais su n’aimer que moi, et me refuser à tout autre amour. Mais hélas ! je prêtai trop tôt l’oreille aux prières (faites pour gagner mon cœur) d’un être si richement doué par la nature à l’extérieur, que les yeux des jeunes filles ne pouvaient se détacher de son visage l’amour n’avait pas de demeure ; il vint se fixer chez lui, et lorsqu’il fut installé dans ce corps si beau, il devint doublement divin.

X. — Ses cheveux brunissants tombaient en boucles ondoyantes, et chaque léger souffle du vent pressait sur ses lèvres leurs masses soyeuses. Ce qui est doux à faire trouve facilement à se faire ; tous les regards étaient charmés en le contemplant, car on retrouvait en petit, sur son visage, ce qui fut jadis abondamment semé dans le paradis.

XI. — La virilité ne paraissait encore guère sur son visage : son duvet de phénix commençait seulement à se montrer, comme du velours encore inégal, sur cette peau incomparable, dont la finesse surpassait le tissu qu’elle semblait porter ; cependant son visage en paraissait encore plus précieux, et la tendre affection hésitait à prononcer s’il était plus beau avec ou sans cette parure.

XII. — Ses qualités égalaient sa beauté, car il avait la langue aussi douce et aussi rapide qu’une jeune fille : et cependant, si les hommes l’irritaient, il devenait furieux comme les ouragans qui se déchaînent entre mai et avril, quand le vent souffle doucement, quoiqu’il puisse revêtir une extrême violence. Sa jeunesse et sa fougue recouvraient ce mensonge de l’orgueil de la vérité.

XIII. — Comme il montait à cheval ! Souvent les hommes disent que le coursier prend son ardeur de son cavalier : impatient de porter le joug, noble dans sa soumission, quels détours, quels bonds, quelles courses, quels arrêts il savait faire ! Ici l’on se demandait si le cheval devenait sa créature, ou s’il se laissait gouverner par son admirable coursier.

XIV. — Mais bientôt la réponse était trouvée ; sa grâce naturelle donnait de la vie et du charme à tout ce qui lui appartenait et aux ornements : il était accompli en tout par lui-même, et n’avait pas besoin d’une parure extérieure : tout ce qu’il ajoutait à sa beauté devenait plus beau en étant près de lui ; les objets les plus élégants n’ajoutaient pas à sa grâce, mais acquéraient de la grâce en l’approchant.

XV. — Sa langue pleine d’autorité savait faire usage de toute espèce d’arguments et de questions profondes, de promptes répliques et de raisonnements puissants ; il savait les faire naître et les assoupir ; il savait faire rire les cœurs tristes et faire pleurer les esprits joyeux ; il avait les talents divers et l’habileté de savoir parler à toutes les passions dans son adroite volonté.


XVI. — Il régnait dans le cœur de tous, des jeunes comme des vieux ; et les deux sexes, également charmés, demeuraient avec lui par la pensée, ou restaient autour de lui, le suivant partout où il allait. Avant qu’il exprimât un désir, ce désir lui était accordé ; on lui insinuait ce qu’il voulait demander ; et ceux qui avaient une volonté faisaient obéir leur volonté à la sienne.

XVII. — Bien des gens se procuraient son portrait pour charmer leurs yeux et prendre possession de leur âme : semblables aux insensés qui voient dans leur imagination des objets splendides, qui s’attribuent par la pensée des domaines et des palais, et qui en jouissent bien plus que le seigneur goutteux qui les possède réellement.

XVIII. — Plus d’une femme qui n’avait jamais touché sa main se croyait de la sorte maîtresse de son cœur, et moi, pauvre infortunée, qui jouissais de ma liberté, et qui étais ma libre propriété, je fus charmée par sa jeune adresse, et par son adroite jeunesse ; je livrai mon cœur à sa puissance enchanteresse ; je ne me réservai que la tige, et je lui donnai toute ma fleur.

XIX. — Cependant je ne fis pas comme quelques-unes de mes pareilles, je n’allais pas le chercher, je ne désirai pas de lui céder : je compris que mon honneur me le défendait, et j’abritai mon honneur en restant à distance. L’expérience me construisit des remparts propres à me mettre à l’abri de ses causes, à déjouer ce bijou trompeur et sa furie amoureuse.

XX. — Mais, hélas ! qui a jamais pu, au moyen de l’expérience passée, éviter les maux qu’il faut souffrir ? Qui a jamais su, contre sa propre volonté, se détourner des périls du chemin ? La prudence peut arrêter un moment ce qu’elle ne peut empêcher à jamais ; car lorsque nous nous emportons, les conseils ne font souvent que nous irriter, en voulant nous rendre plus sages.

XXI. — Ce n’est pas donner satisfaction à notre passion que de nous dire qu’il faut la dompter, et de nous défendre des biens qui nous semblent si charmants, par crainte des maux qui prêchent à notre profit. O désir, reste éloigné du bon jugement ! L’un a un palais qui veut à toute force goûter ce qui est bon, quoique la raison pleure et s’écrie : « C’est ta dernière heure. »

XXII. — Car j’aurais pu dire : « Cet homme est trompeur » ; je connaissais les formes qu’empruntait sa perfide astuce ; je savais où ses plantes croissaient dans les vergers d’autrui ; j’avais vu comment il savait dorer d’un sourire tous ses mensonges, je savais comment il pouvait enfreindre ses vœux, je croyais que ses actions et ses paroles n’étaient que l’effet de l’art, et les œuvres bâtardes de son cœur pervers.

XXIII. — Longtemps je restai maîtresse de ma place, jusqu’à ce qu’enfin il m’assiégea en disant : « Douce fille, ayez quelque compassion de ma jeunesse souffrante, et ne soyez pas effrayée de mes saints vœux ; ce que je vous jure, je ne l’ai jamais dit à personne ; car j’ai été souvent convoqué à des festins d’amour, mais jusqu’à présent, je n’ai jamais invité personne, je n’ai jamais prononcé de serment.

XXIV. — Toutes mes fautes, dont vous avez pu entendre parler au loin, sont des erreurs du sang, et non de l’esprit ; l’amour n’en est pas coupable : elles ont pu être commises là où l’on n’était ni fidèle ni tendre : elles ont tellement cherché la honte qu’elles ont fini par la trouver ; et je suis d’autant moins à blâmer qu’elles cherchent davantage à faire peser sur moi toute la honte.

XXV. — Parmi toutes celles que mes yeux ont vues, il n’y en a pas une seule dont la flamme ait le moins du monde échauffé mon cœur, qui m’ait causé le plus léger chagrin, ou qui ait charmé un seul instant mes loisirs : je leur ai fait du mal, mais elles ne m’en ont jamais fait : leur cœur m’était soumis, mais le mien était libre, et régnait en souverain dans sa monarchie.

XXVI. — Voyez quels tributs ces cœurs malades m’envoyaient : des perles pâlissantes, et des rubis rouges comme le sang ; elles se figuraient qu’elles me prêtaient en même temps leurs douleurs et leurs rougeurs passionnées, peintes sous cet emblème d’une blancheur éclatante et d’une nuance cramoisie : résultats d’une terreur et d’une douce modestie qui résidaient dans leurs cœurs, mais qui paraissaient extérieurement.

XXVII. — Et voyez ces objets précieux, ces cheveux tendrement mêlés à de riches métaux ; j’en ai reçu de plus d’une beauté qui me suppliait en pleurant de daigner les accepter, avec de splendides bijoux, et des sonnets recherchés où l’on faisait valoir la nature, la valeur et la qualité de chaque pierre précieuse.

XXVIII. — Le diamant était beau et dur, et il contenait mille beautés cachées : l’émeraude vert foncé, où les yeux affaiblis reposent leur éclat maladif : le saphir couleur du ciel, et l’opale qui resplendit de tant d’objets divers : chacune de ces pierres, bien enchâssée d’esprit, souriait ou faisait pleurer.

XXIX. — Regardez tous ces trophées d’affections brûlantes, hommage de désirs pensifs et soumis : la nature m’ordonne de ne pas les entasser en avare, mais de les donner à celle qui m’a dompté. C’est à vous, mon origine et ma fin. Ces oblations sont nécessairement à vous, puisque vous êtes ma patronne, à moi qui suis leur autel.

XXX. — Avancez donc cette main qu’aucune phrase ne saurait louer, cette main dont la blancheur fait pencher la balance éthérée de l’éloge : disposez de toutes ces images sanctifiées par des soupirs que poussaient jadis des cœurs ardents ; moi, qui suis votre serviteur pour vous obéir et travailler sous vos ordres, je vous remets ces paquets divers que j’ai réunis.

XXXI. — Voici, cet objet charmant me vient d’une nonne, ou d’une sainte sœur de la plus pure renommée : jadis elle fuyait à la cour les nobles qui la recherchaient, elle dont les talents si rares charmaient la fleur de la chevalerie : les plus brillants esprits lui adressaient leurs hommages, mais elle restait froide et silencieuse, et elle a fini par s’éloigner pour passer sa vie au sein de l’amour éternel.

XXXII. — Mais, ô ma chérie, est-il pénible de quitter ce que nous n’avons pas, et de vaincre ce qui ne résiste pas ? Est-il difficile de barricader une citadelle qui n’a-point d’assaillant et de se jouer dans des entraves à peine serrées ? Celle qui cherche ainsi à assurer sa renommée se met par la fuite à l’abri de toute créature ; elle se montre vaillante par son absence, non par son courage.

XXXIII. — O pardonne-moi, mais j’ai le droit de me vanter ; l’accident qui m’amena devant elle fut en un instant vainqueur de toute son énergie : elle voudrait fuir le cloître où elle est emprisonnée ; l’amour religieux a éteint la flamme de la religion ; elle a voulu être murée pour fuir la tentation, et maintenant elle voudrait la liberté pour pouvoir être tentée.

XXXIV. — O laissez-moi vous dire combien vous êtes puissante ! Les cœurs brisés qui m’appartiennent ont vidé dans mon puits toutes leurs fontaines, et je répands le mien dans votre Océan. J’ai été plus fort qu’elle, et vous êtes plus forte que moi, réunissez-nous tous ensemble pour votre victoire, et que ce remède soit salutaire pour votre cœur glacé.

XXXV. — J’ai eu le pouvoir de charmer un soleil sacré, discipliné et apaisé par la grâce : il crut que ses yeux triompheraient en donnant l’assaut, et que tous les vœux lui céderaient la place. O Amour tout-puissant : ni les vœux, ni les liens, ni l’espace ne peuvent te combattre ; ils n’ont ni aiguillon, ni force, ni puissance. Tu es tout, et toutes choses sont à toi.

XXXVI. — Lorsque tu agis, que font les préceptes des exemples vieillis ? Lorsque tu enflammes, combien la richesse, la crainte filiale, la loi, la famille, la renommée sont de faibles obstacles : les armes de l’Amour sont pacifiques, mais elles triomphent de toute règle, de tout jugement, de toute honte ; il adoucit, dans les angoisses qu’il cause, l’aiguillon de la force, de la crainte et de la douleur.

XXXVII. — Voici, tous ces cœurs qui sont soumis au mien sentent qu’ils se brisent, et languissent avec de sanglants gémissements ; c’est vers vous qu’ils tournent leurs soupirs, afin que vous renonciez à me faire soupirer, afin que vous prêtiez doucement l’oreille à mes tendres desseins, et que vous ajoutiez foi à ce puissant serment qui accompagne mon hommage. »

XXXVIII. — Après avoir ainsi parlé, il baissa ses yeux humides, qu’il avait jusqu’alors tenus attachés sur mon visage ; un fleuve au courant écumeux coula tendrement de ses yeux. O quel charme le canal prêtait au fleuve ! son cristal éblouissant répétait à travers l’onde les roses éclatantes qui lui prêtaient leur couleur.

XXXIX. — O mon père, quel enfer de puissance magique réside dans le petit globe d’une seule larme ! Quel est le cœur de rocher qui peut résister à l’inondation des yeux ? Quel est le sein glacé qui n’en serait réchauffé ? O effet singulier ! froide modestie, ardente colère, vous êtes à la fois enflammée et glacée.

XL. — Car voici ! Sa passion, qui n’était que le comble de l’art, sut bien vite faire fondre en larmes ma raison : j’abandonnai ma blanche robe de chasteté, je dépouillai ma prudente réserve et mes craintes modestes ; je me montrai à lui, comme il se montrait à moi, tout en larmes ; seulement nos larmes avaient cette différence, c’est que les siennes m’empoisonnèrent, et que les miennes le rendirent à la vie.

XLI. — Chez lui, la richesse de l’adresse subtile s’appliquait à tromper sans cesse, et prenait mille formes bizarres ; tantôt des rougeurs brûlantes, tantôt des torrents de larmes, ou des pâleurs mortelles ; il savait prendre et quitter à plaisir, suivant que cela devait mieux tromper, et rougir des discours grossiers, et pleurer sur les douleurs d’autrui, et pâlir, et s’évanouir en présence de scènes émouvantes.

XLII. — Parmi tous les cœurs qui étaient à sa portée il n’en était pas un seul qui pût échapper à ses coups meurtriers, lorsqu’il se montrait à la fois tendre et soumis ; couvert de ces voiles, il triomphait de toutes celles qu’il voulait frapper. Plus il désirait une chose, et plus il s’en montrait éloigné ; quand l’ardente luxure enflammait son cœur, il vantait la pureté virginale et célébrait la froide chasteté.

XLIII. — C’était ainsi qu’il couvrait du vêtement d’une Grâce le démon caché et nu, et que des cœurs sans expérience cédaient au tentateur qui planait au-dessus d’eux comme un chérubin. Est-il une seule jeune fille, encore simple et innocente, qui n’eût ainsi succombé ? Hélas ! je succombai, et cependant je me demande ce que je ferais encore aujourd’hui pour un si cher amour.

XLIV. — Oh ! l’humidité traîtresse de son regard, oh ! le feu trompeur qui brillait sur son visage, oh ! l’éclair mensonger qui semblait partir de son cœur, oh ! les tristes soupirs qu’exhalait sa poitrine oppressée, oh ! toute cette émotion feinte, qui semblait si naturelle, tromperaient encore aujourd’hui celle qui s’est déjà laissé tromper, et la jeune fille pardonnée succomberait de nouveau. »