La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 9

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 91-106).


CHAPITRE IX.

Parais ! disparais !


« Arthur, mon garçon, dit M. Meagles le lendemain soir, mère et moi nous avons causé de notre entrevue d’hier, et nous ne serions pas à notre aise si nous laissions les choses dans cet état. Cette élégante parente à nous… cette chère dame que vous avez vue hier…

— Je comprends, dit Arthur.

— Cet ornement de la société, malgré sa condescendance et son affabilité, pourrait bien nous représenter sous un faux jour. Nous sommes prêts à endurer bien des choses par amour pour Chérie, mais si ça lui était égal, nous aimerions mieux ne pas laisser sans réponse les insinuations de cette dame.

— Bon, dit Arthur. Continuez.

— Car, voyez-vous, poursuivit M. Meagles, cela pourrait nous faire du tort dans l’esprit de notre gendre, cela pourrait même nous faire du tort dans l’esprit de notre fille, et causer beaucoup de désagréments domestiques. Vous comprenez ça, n’est-ce pas ?

— Certainement, répliqua Clennam. Il y a beaucoup de raisons dans ce que vous dites. »

Il venait de regarder Mme Meagles, qui était toujours du côté du bon, et il avait lu dans son visage ouvert qu’elle le priait de donner raison à M. Meagles.

« De sorte que nous sommes fort disposés, mère et moi, ajouta M. Meagles, à faire nos malles pour nous en retourner chez les en avant marchons. Je veux dire que nous sommes fort disposés à nous mettre en route et à traverser la France au galop pour aller en Italie retrouver notre Chérie.

— Et je ne crois pas, répondit Arthur, touché par le bonheur qui éclairait par anticipation le visage de Mme Meagles (elle avait dû ressembler beaucoup à sa fille, autrefois), que vous ayez rien de mieux à faire. Si donc vous me demandez mon avis, je vous conseille de partir demain.

— Bien vrai, hein ? dit M. Meagles. Mère, voilà ce que j’appelle une approbation en règle. »

Mère, avec un coup d’œil de reconnaissance qui fit beaucoup de plaisir à Arthur, répondit qu’en effet on ne pouvait mieux les confirmer dans leur avis.

« D’ailleurs, reprit M. Meagles, pendant que l’ancien nuage revenait assombrir son front, d’ailleurs le fait est que mon gendre a déjà contracté de nouvelles dettes, et je suppose qu’il me faudra le tirer d’embarras encore une fois. Quand il n’y aurait que ce motif-là, nous ferons peut-être aussi bien d’aller là-bas en amis voir un peu ce qui s’y passe. Et puis, voilà mère qui s’inquiète trop (c’est assez naturel pourtant) de la santé de Chérie, et qui désire qu’elle ne soit pas seule dans un moment comme celui-là. Toujours est-il, Arthur que notre pauvre Chérie est bien loin et qu’elle doit se trouver bien isolée au milieu d’une ville étrangère dans les circonstances actuelles. On aura beau la soigner aussi bien que la plus grande dame du pays, elle n’en est pas moins très-loin ; car, si le dicton populaire nous répète qu’il n’y a pas de petit chez soi, avec votre permission, j’ajouterai ceci au proverbe : c’est qu’on a beau être à Rome, on n’est pas pour cela chez soi.

— C’est parfaitement exact, répondit Clennam. Voilà plus de raisons qu’il n’en faut pour partir.

— Je suis charmé que vous pensiez comme moi ; cela me décide. Mère, ma chère, tu peux commencer tes préparatifs. Nous avons perdu notre bonne petite interprète (elle parlait à ravir trois langues étrangères, Arthur, vous l’avez entendue bien des fois ; c’est donc toi, mère qui sera obligée de me tirer d’embarras, comme tu pourras. À l’étranger, j’ai toujours besoin de quelqu’un pour me tirer d’embarras, dit M. Meagles hochant la tête, je m’embourbe à chaque instant. Je vais bien encore jusqu’au nom substantif, mais, passé cela, je m’embrouille… et encore le substantif lui-même suffit quelquefois pour me tenir au gosier, pour peu qu’il soit coriace.

— Mais j’y pense, répliqua Clennam, Cavalletto est à votre service. Il ira avec vous si vous voulez. Je ne voudrais pas le perdre, mais je sais que vous me le ramènerez.

— Je vous remercie, Arthur, répliqua M. Meagles, réfléchissant à cette proposition ; mais je ne crois pas que je profite de votre offre. Non. Je me laisserai remorquer par mère. Caval-Looro (voilà déjà un nom qui à lui seul suffit pour m’embourber avant de partir, cela ressemble au refrain d’une de nos chansons à boire), Caval-Looro vous est trop utile : je ne veux pas vous en priver. D’ailleurs Dieu sait quand nous reviendrons, et on ne peut pas vous l’enlever pour un temps indéfini. La maison n’est plus ce qu’elle était. Elle ne renferme que deux petits êtres de moins qu’elle n’en renfermait autrefois… Chérie et son infortunée bonne, Tattycoram ; mais elle nous paraît bien vide maintenant. Une fois en route nous ne savons pas quand nous reviendrons. Non, Arthur, me voilà bien décidé à me laisser remorquer par mère. »

Clennam pensa qu’en somme, ils se tireraient peut-être mieux d’affaire tout seuls, et il n’insista pas.

Si vous voulez bien venir ici de temps en temps et y rester pour vous reposer et changer d’air, lorsque cela ne vous ennuiera pas trop, reprit M. Meagles, je serai heureux… et mère aussi sera heureuse, j’en suis sûr… de penser que notre vieille demeure, entièrement déserte, et que les deux enfants qui nous regardent là sur la muraille, ont quelqu’un pour leur renvoyer un coup d’œil d’amitié. Vous appartenez tellement à la maison, Arthur, vous êtes tellement de la famille, et nous aurions tous été si heureux si cela avait pu se faire… mais, voyons un peu… Quel temps fait-il pour voyager ? »

M. Meagles se tut, toussa, et se leva pour aller regarder par la croisée.

Tout le monde fut d’accord pour trouver que le temps promettait d’être magnifique, et Clennam eut soin de ne pas laisser la conversation empiéter sur un terrain plus dangereux jusqu’à qu’elle fût devenue plus calme. Alors il commença peu à peu à parler d’Henry Gowan, de sa vive intelligence, et des aimables qualités qu’on lui trouvait lorsqu’on savait le prendre ; il appuya aussi sur l’affection sincère que l’artiste avait pour sa femme. Clennam ne manqua pas de produire l’effet voulu sur le digne M. Meagles, dont ces éloges ranimèrent la gaieté, et qui prit mère à témoin que son vœu le plus cher était de vivre en bonne amitié et en bonne intelligence avec son gendre. En quelques heures les meubles furent enveloppés pour les défendre contre la poussière pendant l’absence de la famille (ou, selon l’expression de M. Meagles, on fit la toilette de nuit à la maison et on lui mit les cheveux en papillotes), et, quelques jours plus tard père et mère étaient partis. Mme Tickit et le traité de médecine du docteur Buchan montaient la garde, comme autrefois, derrière le store de la salle à manger, et les pieds d’un promeneur solitaire écrasaient les feuilles mortes dans les allées du jardin désert.

Comme il aimait cet endroit, il laissa rarement passer une semaine sans y retourner. Quelquefois il Y restait tout seul depuis le samedi jusqu’au lundi matin ; d’autres fois son associé l’accompagnait ; d’autres fois encore, il ne faisait que de se promener une heure ou deux dans la maison et dans le jardin, puis, après s’être assuré que tout était en ordre, il s’en retournait à Londres. Il trouvait toujours Mme Tickit assise à la fenêtre de la salle à manger, attendant le retour de la famille, coiffée de son tour de cheveux noirs et armée de son traité de médecine.

Dans une de ses visites, Mme Tickit le reçut avec ces paroles :

« Monsieur Clennam, j’ai à vous dire quelque chose qui vous surprendra. »

Le quelque chose en question était une nouvelle si étonnante que Mme Tickit avait quitté sa croisée favorite pour se montrer dans une allée du jardin lorsque Clennam y pénétra par la grille qu’on venait de lui ouvrir.

« De quoi s’agit-il, madame Tickit ? demanda-t-il.

— Monsieur, répondit la fidèle dame de charge après l’avoir conduit dans la salle à manger, dont elle referma la porte ; ou je n’ai jamais vu de ma vie cette enfant égarée et aveuglée, ou c’est elle que j’ai vue hier soir en chair et en os à l’heure du crépuscule.

— Vous ne voulez pas dire Tatty…

— … coram ? mais si ! interrompit Mme Tickit, achevant du coup sa confidence.

— Où cela ?

— Monsieur Clennam, répliqua Mme Tickit, j’avais les yeux un peu appesantis, sans doute pour avoir attendu un peu plus longtemps que d’habitude mon thé que Marie-Jeanne était en train de préparer. Je ne dormais pas. On ne peut même pas dire que je sommeillais. Ce serait plutôt ce qu’on appelle veiller les yeux fermés. »

Sans demander une explication plus détaillée de cette situation anormale si curieuse Clennam se contenta de dire :

« Je comprends. Et après ?

— Après, monsieur ? continua Mme Tickit, je pensais à une chose ou à une autre. Absolument comme vous pourriez le faire vous-même : comme le premier venu pourrait le faire.

— Précisément. Ensuite ?

— Et je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur Clennam, que, quand je me mets à songer à une chose ou à une autre, poursuivit Mme Tickit, je pense à la famille. Car, Dieu merci ! continua-t-elle, en prenant un air d’argumentation philosophique, nos pensées ont beau s’égarer, elles roulent plus ou moins sur ce qui nous trotte dans la tête, bon gré mal gré, monsieur, et personne ne peut les en empêcher. »

Arthur reconnut par un signe de tête la vérité de cette découverte.

« Vous savez cela par vous-même, monsieur, j’ose le dire, reprit Mme Tickit ; nous le savons tous par nous-mêmes. Ce n’est pas notre position dans le monde qui peut rien changer à cela, monsieur Clennam : les pensées sont libres… J’étais donc en train de penser à une chose ou à une autre, et surtout à la famille ; non pas à la famille d’aujourd’hui seulement, mais à celle d’autrefois. Car à mon avis, dès qu’on se met à penser à une chose ou à une autre, il semble que le jour commence à baisser dans l’intelligence, et, comme on n’y voit plus clair, tous les temps semblent présents, et il faut du temps quand on sort de cet état-là pour réfléchir et savoir où on en est. »

Arthur fit encore un signe de tête ; il se serait bien gardé de prononcer une parole, de peur de fournir à Mme Tickit une nouvelle occasion de faire montre de ses facultés conversatives.

« Par conséquent, ajouta Mme Tickit, lorsque j’ouvris les paupières et que je la vis regardant en chair et en os à travers la grille, je les refermai sans seulement tressaillir ; car elle se trouvait là juste au moment où, dans ma pensée, elle appartenait à la maison comme vous et moi, de sorte que je n’avais pas songé alors qu’elle s’était sauvée. Mais, monsieur, lorsque je rouvris les paupières une seconde fois, et que je vis qu’elle n’était pas là, j’eus de suite la chair de poule, et je me levai d’un bond.

— Et vous avez couru dehors ?

— Aussi vite que mes pieds ont pu me porter ; mais, vous me croirez si vous voulez, monsieur Clennam, on n’apercevait pas même dans toute la vaste étendue du ciel, le petit doigt de cette jeunesse. »

Arthur, passant naturellement sur l’absence de cette constellation d’un nouveau genre, demanda à Mme Tickit si elle avait elle-même franchi la grille ?

« Je suis sortie, je suis revenue, je suis allée de tous les côtés, répondit la dame, et pas la moindre trace de Tattycoram. »

Il demanda ensuite à Mme Tickit combien elle supposait que s’était écoulé de temps entre les deux élévations de paupières dont elle avait parlé. Mme Tickit, bien qu’elle fît à cette question une réponse minutieuse et circonstanciée, hésitait entre cinq secondes et dix minutes. Il paraissait si évident qu’elle ne savait à quoi s’en tenir à cet égard, et qu’elle avait été réveillée en sursaut, que Clennam était disposé à regarder toute cette vision comme un rêve. Sans blesser la susceptibilité de Mme Tickit en lui confiant cette solution incivile du grand mystère qui la troublait, il se contenta de garder son incrédulité pour lui, et c’est probablement ce qu’il aurait fait jusqu’à la fin de ses jours sans une circonstance qui vint le faire changer d’avis.

Il descendait le Strand à la nuit tombante, précédé par l’allumeur de réverbères, à l’approche duquel les lanternes ternies par le brouillard s’illuminaient l’une après l’autre comme autant de tournesols qui se seraient épanouis tout d’un coup, lorsqu’une file de voitures chargées de charbon et venant d’un des entrepôts du quai obligea les piétons à s’arrêter un instant sur le trottoir. Clennam, qui avait marché assez vite, s’abandonnait au courant de quelque rêverie, et la brusque interruption apportée à cette double opération de son esprit et de ses pieds, fit qu’il regarda autour de lui d’un air ébahi, ainsi qu’il arrive à la plupart des gens en pareille circonstance.

Il aperçut alors devant lui (il se trouvait séparé d’eux par quelques passants, mais pas assez néanmoins pour qu’il ne pût pas, s’il avait voulu, les toucher en allongeant le bras)… Tattycoram avec un inconnu d’un aspect assez remarquable. C’était un homme à l’air fanfaron, au grand nez recourbé, dont la moustache noire, était aussi fausse de ton que ses yeux étaient faux d’expression ; à sa manière de draper son lourd manteau, il était facile de reconnaître un étranger. Sa toilette annonçait un voyageur, et il paraissait n’avoir rejoint la jeune fille que depuis quelques instants. Tandis qu’il se penchait, (car il était beaucoup plus grand que Tattycoram) pour écouter ce qu’elle lui disait, il regardait derrière lui de l’air soupçonneux d’un homme qui est accoutumé à craindre d’avoir quelqu’un à ses trousses. Ce fut ainsi que Clennam aperçut son visage, au moment où les yeux de l’inconnu parcouraient la foule des piétons sans s’arrêter plutôt sur lui que sur tout autre passant.

Il avait à peine retourné la tête, toujours penché pour mieux entendre la jeune fille, lorsque l’embarras cessa, et la foule un moment arrêtée put continuer son chemin. Se baissant toujours pour écouter Tattycoram, l’inconnu s’avançait à côté d’elle ; Clennam les suivit, décidé à obtenir la clef de cette énigme inattendue : il voulait voir où ils allaient.

Au moment où il venait de prendre cette résolution, et elle ne fut pas longue à prendre, il fut de nouveau obligé de s’arrêter tout court. Ceux qu’il suivait s’engagèrent tout à coup dans le passage de l’Adelphi, Tattycoram servant évidemment de guide à l’étranger, et s’avancèrent tout droit comme pour gagner la terrasse qui domine la Tamise.

En cet endroit, même de notre temps, il y a toujours une brusque interruption de l’activité bourdonnante du Strand. Les mille bruits de cette grande rue s’amortissent tout à coup, comme si l’on venait de se mettre du coton dans les oreilles ou de s’envelopper la tête hermétiquement. À cette époque le contraste était plus frappant encore qu’il ne l’est aujourd’hui car il n’y avait pas alors une foule de petits vapeurs sur la rivière, ni d’autres débarcadères que des escaliers de bois très-glissants, pas de chemin de fer sur l’autre bord, pas de pont suspendu ni de marché au poisson dans le voisinage, pas de trafic sur le pont de pierre le plus rapproché, rien qui remuât sur la rivière, que les canots de passeurs et les bateaux de charbon de terre. De longues rangées de ces derniers navires, amarrés dans la boue aussi solidement que s’ils ne devaient jamais se remettre à flot, donnaient à la rive un aspect lugubre dès qu’il faisait un peu sombre, et refoulaient vers le milieu du fleuve le peu de mouvement qu’on y voyait. À toute heure après le coucher du soleil, et surtout vers le moment où ceux qui ont quelque chose à manger rentrent chez eux, tandis que la plupart des malheureux qui n’ont rien vont se glisser dans les rues pour mendier ou pour voler, c’était un lieu désert qui dominait une scène plus déserte encore.

C’est justement à cette heure que Clennam s’arrêta au coin, suivant des yeux la jeune fille et l’étranger qui descendaient la rue. Ce dernier faisait tant de bruit en marchant sur le pavé sonore que Clennam craignit d’abord d’attirer son attention en y réveillant de nouveaux échos. Mais, lorsque le couple mystérieux eut disparu en tournant le coin obscur qui conduisait à la terrasse, il les suivit en affectant aussi bien qu’il le put l’air d’un promeneur oisif.

Lorsqu’il tourna le coin sombre, Tattycoram et l’étranger s’avançaient le long de la terrasse vers une personne qui se dirigeait de leur côté. Si Clennam eût vu cette personne seule dans les mêmes conditions de lumière, de brouillard et d’éloignement, peut-être ne l’aurait-il pas reconnue au premier abord, mais il était mis sur la voie par la présence de Tattycoram, et reconnut tout de suite Mlle Wade.

Il s’arrêta au coin, regardant du côté de la rue comme s’il eût donné rendez-vous à quelqu’un qui devait arriver par là, mais sans perdre de vue les trois promeneurs. Lorsque ceux-ci se furent rejoints, l’inconnu ôta son chapeau et salua Mlle Wade. Tattycoram parut le présenter à sa maîtresse, en l’excusant d’être venu trop tôt ou trop tard, ou de je ne sais quoi ; puis elle s’éloigna de quelques pas pour les laisser seuls. Mlle Wade et l’étranger se mirent alors à se promener sur la terrasse ; celui-ci avait l’air extrêmement poli et galant ; Mlle Wade, au contraire, semblait extrêmement hautaine et réservée.

Lorsqu’ils arrivèrent près du coin et rebroussèrent chemin, elle lui disait :

« Si je me prive pour cela, monsieur, c’est mon affaire. Ne vous occupez que de ce qui vous regarde, et ne me faites pas de questions.

— Par le ciel, madame ! s’écria l’inconnu avec un nouveau salut, si j’ai été indiscret, ne vous en prenez qu’à mon profond respect pour la force de votre caractère et à mon admiration pour votre beauté.

— Je ne demande ni l’un ni l’autre à qui que ce soit, répondit Mlle Wade, mais à un homme de votre espèce moins qu’à personne. Continuez votre rapport.

— Me pardonnez-vous ? demanda l’autre d’un ton de galanterie humiliée.

— Je vous paye, répliqua-t-elle ; c’est tout ce qu’il vous faut. »

Arthur ne put deviner si Tattycoram se tenait à distance parce qu’elle ne devait pas entendre cette conversation, ou parce qu’elle savait d’avance de quoi il s’agissait. Quand ils se retournaient au bout de leur promenade, elle se retournait et faisait comme eux. Elle marchait les mains croisées devant elle en regardant la rivière ; c’était tout ce qu’Arthur pouvait voir d’elle sans se montrer lui-même. Par un heureux hasard, il y avait là un flâneur qui attendait réellement quelqu’un, et qui tantôt se penchait par-dessus la balustrade pour voir la rivière, tantôt se rapprochait du coin obscur pour regarder dans la direction de la rue, de manière que la présence de Clennam appelait moins d’attention.

Lorsque Mlle Wade et son compagnon revinrent, celle-ci disait :

« Il faut que vous attendiez jusqu’à demain.

— Mille pardons ! répondit-il. Mais c’est vraiment bien désagréable ! Cela ne peut donc pas s’arranger ce soir ?

— Non. Je vous répète que je dois l’aller chercher moi-même avant de vous le donner. »

Elle s’arrêta au milieu du chemin comme pour mettre fin à la conférence. L’inconnu s’arrêta aussi naturellement. Tattycoram se rapprocha d’eux.

« Cela me gêne un peu, dit l’étranger : un peu ; mais, sacrebleu ! ce n’est rien en comparaison du service rendu. Je me trouve justement sans argent ce soir. J’ai bien un excellent banquier dans cette ville, mais je préfère ne pas m’adresser à cette maison-là avant de pouvoir tirer sur elle pour une somme assez ronde.

— Henriette, dit Mlle Wade, entendez-vous avec lui !… avec le gentleman que voilà… pour lui envoyer quelque argent demain. »

Elle prononça ces paroles en associant le mot gentleman d’une façon qui le rendait plus méprisant que l’accentuation la plus marquée, puis Elle continua tranquillement à s’avancer.

L’inconnu se pencha de nouveau et Tattycoram lui parla encore pendant qu’ils suivaient tous les deux Mlle Wade. Clennam regarda alors l’ancienne bonne de Chérie pendant qu’il s’éloignait. Il remarqua que ses yeux noirs et brillants se fixaient sur l’étranger avec un air scrutateur, et qu’elle évitait de le toucher en marchant à côté de lui jusqu’au bout de la terrasse.

Un pas bruyant et solitaire qui résonna sur le pavé prévint Arthur, qui n’avait pas pu distinguer ce qui se passait dans l’obscurité, que l’inconnu revenait seul. Il gagna le milieu de la chaussée, comme s’il se dirigeait vers la balustrade, et l’étranger s’éloigna d’un pas rapide, le haut de son manteau rejeté sur l’épaule, et chantant le refrain d’une chanson française.

Clennam se trouvait tout seul maintenant sur la terrasse. Le flâneur avait disparu aussi bien que Mlle Wade et Tattycoram. Plus désireux que jamais de voir ce qu’elles devenaient pour pouvoir en donner quelques nouvelles à son ami M. Meagles, il sortit sur l’extrémité opposée, ayant soin de regarder autour de lui avant d’œuvrer. Il avait deviné qu’elles commenceraient peut-être par prendre une direction opposée à celle qu’avait suivie leur ci-devant compagnon. Il ne tarda pas, en effet, à les apercevoir près du passage, dans une rue de traverse qui n’aboutissait nulle part et qu’elles n’avaient prise évidemment que pour laisser à l’inconnu le temps de s’éloigner. Elles descendaient tranquillement, bras dessus bras dessous, d’un côté de l’impasse, puis traversaient et remontaient de l’autre côté. Mais lorsqu’elles eurent regagné le coin de la rue, elles reprirent l’allure régulière des gens qui ont un but en vue et une certaine distance à parcourir. Elles se mirent à marcher assez rapidement, et Clennam hâta le pas afin de ne pas les perdre des yeux.

Traversant le Strand et Covent-Garden (sous les croisées de son ancien logement, où la petite Dorrit était venue lui rendre visite un soir), elles se dirigèrent en diagonale vers le nord-ouest, passant devant le vaste hôpital auquel Tattycoram avait emprunté une partie de son nom et gagnèrent Gray’Inn Road. Clennam était dans ce quartier-là comme chez lui, grâce à Flora, qu’il y connaissait, sans parler du Patriarche ni de Pancks, et il n’eut pas de peine à les suivre de loin. Il commençait à s’étonner et à se demander où elles allaient se rendre après, mais sa surprise augmenta lorsqu’il les vit entrer dans la rue du Patriarche. Cette surprise ne fit que croître et embellir en les voyant s’arrêter devant la porte patriarcale. Un double coup de marteau, assez discret, une clarté sur la chaussée à travers la porte ouverte, un court intervalle pour adresser une question à la bonne et recevoir la réponse, puis les deux visiteuses entrèrent et la porte se referma.

Après avoir regardé autour de lui afin de s’assurer qu’il ne rêvait pas, et s’être promené quelques minutes devant la maison, Arthur frappa à son tour, La porte lui fut ouverte par la même bonne qui prit le même empressement qu’autrefois à le conduire au salon de Flora.

Flora n’avait personne avec elle que la tante de M. Finching. Cette respectable dame, se prélassant dans une atmosphère embaumée de thé et de rôties au beurre, était installée au coin du feu dans un confortable fauteuil, avec une petite table à côté d’elle et un mouchoir blanc étendu sur ses genoux, où deux tartines de pain grillé, au beurre, attendaient le moment de la consommation. Penchée sur sa tasse de thé vaporeux, contemplant Clennam à travers le double nuage de son thé et de son haleine, elle avait l’air d’une de ces méchantes sorcières de la Chlue, occupées à célébrer quelques rites sacrilèges ; alors elle posa sa grande tasse sur la table et s’écria :

« Le diable soit de lui ! Le voilà revenu ! »

Cette exclamation donnerait à croire que l’implacable parente de feu M. Finching, mesurant le temps, non pas d’après la marche de l’horloge, mais d’après la vivacité de ses sensations, se figurait que Clennam ne faisait que de sortir, tandis qu’il y avait au moins trois mois qu’il n’avait eu la témérité de se présenter devant elle.

« Bonté divine Arthur ! s’écria Flora, se levant pour lui faire un accueil cordial ; Doyce et Clennam, quel miracle et quelle surprise ! car, bien que nous ne soyons pas si loin de la fonderie, il paraît que vous ne pouvez jamais passer par ici, même à l’heure du goûter, où un verre de xérès et un modeste sandwich ne viendraient pas mal à propos et ne seraient pas plus mauvais parce qu’on les prend chez des amis ; car vous savez bien que vous êtes obligé de les acheter quelque part, et il faut toujours que le marchand qui vous les vend y trouve son profit, autrement il est clair qu’il fermerait boutique s’il n’y avait aucun intérêt… Pourtant on ne vous voit jamais et j’ai appris à ne plus y compter, car, ainsi que le disait M. Finching, si voir c’est croire, ne pas voir c’est également croire, car lorsque vous ne voyez jamais les gens, vous pouvez bien croire qu’ils vous ont oublié… non que j’aie pu espérer, Arthur… Doyce et Clennam… que vous vous souviendriez de moi… pourquoi l’aurais-je espéré puisque ces jours-là sont passés… mais apportez une autre tasse tout de suite et demandez d’autres rôties… Arthur, asseyez-vous donc plus près du feu. »

Arthur avait hâte d’expliquer le but de sa visite : mais il en fut empêché pour le moment, malgré lui, par le reproche sentimental renfermé dans les discours de Flora et par le plaisir sincère qu’elle témoignait de le revoir.

« Et maintenant dites-moi quelque chose… tout ce que vous savez, continua Flora rapprochant sa chaise de celle de Clennam, à propos de la bonne chère petite Dorrit et de tous ses changements de fortune… ce sont des gens à équipage maintenant, sans aucun doute… avec des chevaux sans nombre… Quelle histoire romanesque… Ils ont des armoiries naturellement, avec des bêtes assises sur leur séant et allongeant les pattes de devant pour montrer ces armes comme un écolier montre une page d’écriture qu’il vient de finir… et des gueules larges comme ça… bonté divine… et jouit-elle d’une bonne santé ? Car c’est là la première chose au monde, puisque après tout, les richesses ne sont rien sans la santé… M. Flinching lui-même disait, lorsque la goutte le tourmentait, qu’il aimerait mieux ne gagner que six pence par jour sans la nourriture, pourvu qu’il se portât bien, non qu’il eût pu vivre avec cela, tant s’en faut, ou que cette chère petite… je me sers là d’une expression trop familière… fût le moins du monde sujette à la goutte… beaucoup trop frêle pour cela… car elle avait l’air bien faible. Dieu la bénisse ! »

La tante de M. Finching, qui avait rongé une de ses rôties jusqu’à la croûte, offrit d’un air solennel cette croûte à Flora, qui la mangea, ma foi ! comme si c’était une affaire entendue. Alors la tante de M. Finching humecta l’un après l’autre ses dix doigts en les passant sur ses lèvres avec une lenteur impartiale et les essuya dans le même ordre de succession sur le mouchoir blanc ; puis elle prit l’autre rôtie et commença à l’expédier ; tout en poursuivant cet exercice routinier, elle contemplait Clennam d’un air si sévère qu’il se crut obligé de la regarder à son tour, bien à contre-cœur.

« Elle est en Italie avec toute sa famille, Flora, répondit-il lorsque la terrible tante eut cessé de le regarder pour s’occuper de son pain grillé.

— Comment, la voilà en Italie ? dit Flora, dans ce pays où les raisins et les figues poussent partout et les colliers et les bracelets de lave aussi… ce pays de la poésie, orné de montagnes brillantes, pittoresques au delà de toute croyance… Si les petits joueurs s’enfuient de ce voisinage afin de ne pas être roussis, il n’y a rien d’étonnant à cela vu leur âge, et s’ils emmènent leurs souris blanches avec eux, c’est on ne peut plus humain… Foule-t-elle vraiment cette terre favorisée où elle ne voit que du bleu et des gladiateurs mourants, et des belvédères, bien que M. Finching, pour sa part, ne crût pas un mot de l’authenticité de ces figures, attendu, disait-il, lorsqu’il était de bonne humeur, que ces statues ne pouvaient être que des images infidèles ; qu’on n’y voyait pas de milieu entre la profusion de linge mal amidonné dont elles étaient drapées, et pas de linge du tout… ce qui en effet ne paraît guère probable, à moins de l’expliquer par l’extrême misère ou l’extrême opulence des sujets, qui n’admettrait pas de milieu. »

Arthur essaya de glisser un mot, mais Flora reprit au pas de course :

« Et Venise ? Je crois que vous y avez été… Pourquoi donc la tragédie de je ne sais plus qui appelle cette ville Venise sauvée ? A-t-elle été bien ou mal sauvée ? On est si peu d’accord sur ces choses-là !… Et leur macaroni, le mangent-ils vraiment comme les jongleurs avalent leurs épées ? pourquoi ne le coupent-ils pas plus menu ?… Vous connaissez, Arthur… cher Doyce et Clennam… du moins pas cher, et dans tous les cas pas cher Doyce, car je n’ai pas le plaisir de le connaître… mais vous m’excuserez… Vous connaissez, je crois Mantoue, et quel rapport y a-t-il entre cette ville et nos mantes… je n’ai jamais pu le deviner ?

— Je crois qu’il n’existe aucun rapport, Flora, commença Clennam ; mais Flora lui coupa de nouveau la parole.

— En vérité… vous m’étonnez… mais je n’en fais jamais d’autres… ; lorsque je me mets une idée dans la tête, comme je n’en ai pas à revendre, je la garde… Hélas, il fut un temps, cher Arthur (c’est-à-dire certainement pas cher, ni Arthur non plus, mais vous me comprenez), où une idée lumineuse dorait l’horizon de nos jeunes… etc., mais un sombre nuage est venu l’envelopper et tout est fini. »

On lisait si clairement sur les traits d’Arthur qu’il désirait aborder un sujet de conversation tout à fait différent, que Flora s’arrêta enfin en lui lançant un tendre regard et lui demanda ce qu’il avait à lui dire.

« J’ai le plus vif désir, Flora, de causer avec une personne qui se trouve en ne moment chez vous… avec M. Casby sans doute. Une personne que je viens de voir entrer ici, et qui sous l’influence de mauvais conseils, s’est enfuie de chez un de mes amis.

— Papa voit tant de monde et de si drôles de gens, répondit Flora en se levant, que je ne me permettrais pas de descendre chez lui pour tout autre que pour vous, Arthur… mais pour vous, je descendrais volontiers dans une cloche à plongeur… à plus forte raison dans une salle à manger : je vais être revenue dans l’instant… voulez-vous bien, en mon absence, veiller, sans en avoir l’air, sur la tante de M. Finching ? »

À ces mots, et après avoir lancé à Clennam un regard plein de tendresse. Flora s’éloigna tout empressée le laissant en proie à de terribles appréhensions, à propos du précieux dépôt qu’on venait de confier à sa garde.

Le premier changement qui se manifesta dans la conduite de la tante de M. Finching, lorsqu’elle eut achevé sa seconde rôtie, fut un reniflement aussi bruyant que prolongé. Comme il n’y avait pas moyen d’interpréter cette manifestation autrement que comme un défi, tant elle y mettait d’obstination menaçante, Clennam regarda cette dame excellente (quoique bien injuste dans ses préventions), dans l’espoir de la désarmer par une humble soumission.

« Allons, tâchez de ne pas me faire des yeux, s’écria la tante de M. Finching avec un tremblement qui avait l’air d’une déclaration de guerre. Prenez ça ! »

Ça, c’était la croûte de sa rôtie. Arthur accepta cette offrande avec beaucoup de reconnaissance apparente, et la tint à la main avec un léger embarras, qui ne fut pas diminué lorsque la tante de M. Finching, élevant la voix, s’écria : « Monsieur est sur sa bouche ! Il est trop fier, cet individu-là, pour manger ce qu’on lui donne ! » et quitta son siège pour brandir son poing vénérable si près du nez du coupable, qu’elle lui chatouilla l’épiderme. Sans le retour opportun de Flora, qui vint le tirer de cette position gênante, on ne sait pas ce qui aurait pu arriver. Flora, sans perdre son sang-froid ni témoigner la moindre surprise, félicita la vieille dame de ce qu’elle était « très éveillée ce soir, » et la ramena à son fauteuil.

« Monsieur est sur sa bouche ! répéta la tante de M. Finching lorsqu’elle fut de nouveau installée dans son siège favori. Donnez-lui cette belle botte de foin !

— Ô ma tante, je crois qu’il n’aimerait pas trop cette nourriture-là, répondit la nièce.

— Donnez-lui une botte de foin, vous dis-je ! s’écria encore une fois la tante de M. Finching, écartant Flora pour lancer à son ennemi des regards pleins de courroux. C’est le seul remède contre ces estomacs orgueilleux, et qu’il n’en perde pas une bouchée. Le diable soit de lui ! donnez-lui une botte de foin. »

Sous prétexte d’aller lui faire prendre ce rafraîchissement, Flora emmena Arthur, tandis que l’irascible tante continuait à crier avec une amertume croissante que ce n’était qu’un individu qu’il était sur sa bouche, ce monsieur, et elle insistait pour qu’on lui administrât le repas équestre qu’elle avait prescrit avec tant d’énergie.

« L’escalier est si roide et il y a tant d’encoignures, Arthur, soupira Flora, cela vous serait-il égal de me soutenir en passant le bras nous ma pèlerine ? »

Clennam sentit tout le ridicule de sa position, mais il n’en descendit pas moins l’escalier dans l’attitude requise, et ne lâcha son aimable fardeau qu’à la porte de la salle à manger ; encore eut-il un peu de peine à s’en débarrasser là, car Flore continuait de se pencher sur son épaule en murmurant :

« Arthur, au nom du ciel, pas un mot de cela à papa ! »

Elle entra avec Clennam dans la chambre où le Patriarche se trouvait déjà seul, ses chaussons de lisière sur le garde-cendres, faisant encore tourner ses pouces comme s’ils ne s’étaient pas arrêtés depuis la dernière visite d’Arthur. Le jeune patriarche, âgé de dix ans, qui regardait du haut de son cadre, n’avait pas l’air plus calme que le patriarche consommé. Les deux têtes, aussi lisses l’une que l’autre, étaient aussi bénévoles, aussi innocentes, aussi émaillées de bosses.

« Monsieur Clennam, je suis heureux de vous voir. J’espère que vous vous portez bien, monsieur ; j’espère que vous vous portez bien. Veuillez vous asseoir.

— J’avais compté, monsieur, répondit Clennam, qui prit un siège et regarda autour de lui avec un air de désappointement, ne pas vous trouver seul.

— Ah vraiment ? répliqua le Patriarche d’un ton suave. Ah vraiment ?

— C’est ce que je vous ai dit, papa, vous savez bien, s’écria Flora.

— Ah oui ! répondit le Patriarche. C’est juste. Ah oui !

— Oserais-je vous prier, demanda Clennam avec inquiétude, de me dire si Mlle Wade est partie ?

— Mademoiselle… ? Oh ! vous lui donnez le nom de Wade, répondit M. Casby. C’est très-convenable. »

Arthur répliqua vivement :

« Et vous, quel nom lui donnez-vous ?

— Wade, répondit M. Casby. Oh ! je ne l’appelle pas autrement. »

Après avoir contemplé le visage philanthropique et les longs cheveux blancs et soyeux de M. Casby, qui faisait toujours aller ses pouces et adressait au feu un sourire plein de bienveillance, comme s’il désirait seulement que ce feu pût le brûler, afin de lui donner l’occasion de lui pardonner charitablement, Arthur commença :

« Je vous demande pardon, monsieur Casby…

— Du tout, du tout, interrompit le Patriarche, du tout.

— Mais Mlle Wade avait avec elle une bonne… une jeune personne qui a été élevée par des amis à moi, et sur laquelle sa nouvelle maîtresse ne semble pas exercer une influence des plus salutaires. Je désire vivement être à même de faire savoir à mes amis que cette jeune fille n’a pas perdu tout droit à l’intérêt qu’ils lui portent encore.

— En vérité, en vérité ? répliqua M. Casby.

— Seriez-vous donc assez bon pour me donner l’adresse de Mlle Wade ?

— Que c’est donc dommage ! comme c’est malheureux ! si vous m’aviez seulement demandé cela pendant qu’elles étaient encore ici. En effet, j’ai remarqué la personne en question, monsieur Clennam. Une jeune fille au visage un peu coloré, monsieur Clennam, avec des cheveux et des yeux très-noirs, si je ne me trompe,… si je ne me trompe ? »

Arthur lui expliqua qu’il ne se trompait pas, et répéta avec une nouvelle expression d’inquiétude :

« Seriez-vous assez bon pour me donner leur adresse ?

— Là, là, là, quel dommage ! s’écria le Patriarche d’un ton de doux regret. Quel dommage ! Je n’ai pas leur adresse, monsieur. Mlle Wade habite presque toujours à l’étranger, monsieur Clennam. Depuis des années elle voyage, et elle est (si je puis parler ainsi d’une sœur en Dieu et d’une dame) capricieuse et irrésolue comme il n’est pas permis de l’être. Il peut s’écouler bien des années avant que je la revoie. Je puis même ne jamais la revoir. Quel dommage ! quel dommage ! »

Clennam finit par reconnaître qu’il aurait autant valu s’adresser au portrait qu’à M. Casby lui-même pour obtenir quelque assistance.

« Monsieur Casby, pourriez-vous, pour la satisfaction des amis dont j’ai parlé (et sous le sceau du secret, si vous pensez qu’il soit de votre devoir d’imposer cette condition), me donner des renseignements sur Mlle Wade ? Je l’ai rencontrée à l’étranger et je l’ai vue chez elle, mais je ne la connais point du tout. Ne pourriez-vous me donner quelques détails sur elle ?

— Aucuns, répliqua M. Casby secouant sa grosse tête avec sa bienveillance la plus patriarcale. Aucuns. Quel grand dommage qu’elle soit partie si tôt, ou que vous soyez venu si tard ! en ma qualité d’agent d’affaires, j’ai de temps à autre remis diverses sommes d’argent à cette dame. Mais à quoi cela vous avance-t-il, monsieur, de savoir ce mince détail ?

— À rien du tout, dit Clennam.

— À rien du tout, répéta le Patriarche au visage luisant, qui continuait à adresser au feu un sourire philanthropique. Très-sagement répondu, monsieur Clennam. Cela ne vous avance à rien du tout. »

La façon dont il faisait tourner ses pouces indiquait si clairement à Arthur que M. Casby ferait tourner de même la conversation dans un cercle infranchissable sans lui laisser faire un pas, qu’il se tint pour décidément convaincu qu’il avait perdu son temps à interroger le Patriarche. Il pouvait y songer à loisir, car M. Casby, habitué depuis tant d’années à faire son chemin sans s’occuper d’autre chose que de donner un aspect vénérable à ses bosses et à ses cheveux blancs savait que le secret de sa force était dans son silence : il se tenait donc là à tourner ses pouces et à donner à chacune des bosses de son crâne un air aussi bienveillant que possible.

Découragé par ce spectacle, Arthur s’était levé pour partir lorsque, du fond de ce dock où Pancks, le remorqueur, se réfugiait quand il n’était pas armé en course, on entendit sortir un bruit qui semblait indiquer que ce petit vapeur se dirigeait vers la salle à manger. Arthur remarqua que le bruit avait commencé d’une façon démonstrative à une certaine distance, comme si M. Pancks cherchait à faire comprendre à quiconque se donnerait la peine de songer à lui, qu’il arrivait de trop loin pour avoir pu entendre un mot de la conversation.

M. Pancks et lui échangèrent une poignée de main. Le bohémien apportait à son patron quelques lettres à signer. M. Pancks, après la poignée de main, s’était contenté de se gratter le sourcil avec son index gauche et de renifler une fois ; mais Clennam, qui le comprenait mieux qu’autrefois, devina que le commis allait avoir bientôt terminé sa journée, et désirait lui parler dehors. Après avoir pris congé de M. Casby (et de Flora, ce qui fut moins facile), il se promena lentement dans la direction que devait suivre M. Pancks.

Au bout de quelques instants le bohémien parut.

Lorsqu’il eut donné une nouvelle poignée de main à Arthur et laissé échapper un second reniflement significatif en ôtant son chapeau pour passer ses doigts dans ses cheveux, Clennam crut que cela voulait dire qu’il pouvait parler à M. Pancks comme à un homme qui n’était pas mal informé de ce qui s’était passé. Il lui demanda donc, sans autre préambule :

« Je présume qu’elles étaient vraiment parties, Pancks ?

— Oui, elles étaient vraiment parties.

— Sait-il l’adresse de cette dame ?

— Je l’ignore ; mais je pense que oui. »

M. Pancks ne la savait pas ? — Non, M. Pancks ne la savait pas. — M. Pancks savait-il quelque chose sur le compte de Mlle Wade ?

« Je crois pouvoir me flatter, répliqua le digne remorqueur, d’en savoir sur son compte autant qu’elle en sait elle-même. Elle est l’enfant de quelqu’un… ou de tout le monde… ou de personne. Enfermez-la dans un salon de Londres avec une demi-douzaine de personnes assez âgées pour être ses parents, et elle ne pourra pas jurer qu’elle ne se trouve pas en présence de ses parents. Elle peut les rencontrer dans la première maison venue, dans le premier cimetière venu, elle peut se heurter contre eux dans la rue, et faire connaissance avec eux par hasard, sans jamais savoir à qui elle a affaire. Elle ne les connaît pas du tout ; elle ne les a jamais connus ; elle ne les connaîtra jamais ; elle est seule au monde.

— M. Casby pourrait peut-être la mettre sur la voie ?

— Peut-être, c’est probable ; mais je n’en suis pas sûr. Ou lui a confié, il y a longtemps de ça, quelque argent (pas trop, à ce que je puis deviner), qu’il doit remettre par petites sommes à cette dame lorsqu’elle ne peut s’en passer. Quelquefois elle est fière et reste des années sans rien demander ; d’autres fois elle est si pauvre, qu’elle en demande tout de suite. Elle passe sa vie à se tordre comme une vipère blessée. Il n’y a pas au monde une femme plus colère, plus emportée, plus endurcie, plus vindicative. Elle est venue chercher l’argent ce soir, en disant qu’elle en avait un pressant besoin.

— Je crois, remarqua Clennam d’un ton rêveur, que j’ai appris par hasard pourquoi c’est, ou, du moins, dans quelle poche cet argent doit aller.

— Vraiment ? S’il s’agit d’un contrat, je conseille fort à la partie adverse de ne pas manquer à son engagement. Quelque jeune et belle que soit cette femme, je ne me fierais pas à elle si j’avais eu des torts à son égard. Oh, non ! quand il y aurait, comme enjeu, le double de la fortune de mon propriétaire ! À moins, ajouta Pancks comme clause conditionnelle, que je ne fusse atteint d’une maladie incurable, et que je voulusse en finir. »

Arthur, repassant à la hâte ses propres opinions concernant Mlle Wade, trouva qu’elles s’accordaient assez avec celles de M. Pancks.

« Ce qui m’étonne, continua ce dernier, c’est qu’elle n’ait pas encore fait l’affaire à mon propriétaire, comme étant le seul individu au fait de son histoire sur qui elle puisse mettre la main. À propos, je vous dirai, entre nous, que moi-même je me sens quelquefois disposé à lui faire son affaire.

— De grâce, Pancks, ne parlez pas ainsi !

— Entendons-nous, dit Pancks, allongeant sur le manche d’Arthur cinq doigts sales, dont il avait rongé les ongles à profit. Je ne veux pas dire que je lui couperai la gorge. Mais, par tout ce qu’il y a de sacré, s’il va trop loin, je lui couperai les cheveux ! »

Après s’être montré sous un nouveau jour par cette terrible annonce, M. Pancks, avec un visage plein de gravité, renifla plusieurs fois, et s’éloigna à toute vapeur.