La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 34

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 371-383).


CHAPITRE XXXIV.

Adjugée !


C’était par un beau jour d’automne ; notre prisonnier, faible encore, mais en pleine convalescence, écoutait une voix qui lui faisait la lecture. Oui, par un beau jour d’automne, lorsque les champs, dépouillés de leurs moissons dorées, ont été labourés de nouveau, que les fruits d’été ont mûri et disparu, que les verts paysages de houblon ont été dévastés par une armée de vendangeurs empressés, que les pommes des vergers ont rougi aux baisers du soleil, et que les baies du sorbier apparaissent cramoisies au milieu du feuillage jaunissant. Déjà, dans les bois, on reconnaissait l’approche de ce vieillard endurci, qu’on nomme l’hiver, en apercevant, à travers les ouvertures inusitées du feuillage, une perspective nettement dessinée, débarrassée de la vapeur de l’été somnolent, voile aussi léger que le duvet qui recouvre la prune violette. De même l’océan, vu de la plage, n’avait plus l’air de dormir au soleil ; il ouvrait, au contraire, ses milliers d’yeux éclatants, et s’agitait joyeusement dans toute sa largeur, depuis le sable rafraîchi du rivage, jusqu’aux petites voiles qui disparaissaient à l’horizon, emportées par la même brise qui emportait les feuilles des arbres.

Immuable et aride, conservant, à travers les saisons qu’elle ignorait, le visage fixe et pincé de la pauvreté soucieuse, la prison demeurait insensible aux beautés changeantes de la nature. Les arbres avaient beau se couvrir de fleurs ou de fruits, les briques et les barreaux de la geôle ne donnaient jamais que la même récolte de soucis.

Néanmoins Arthur Clennam, écoutant la douce voix qui lui faisait la lecture, entendait aussi bruire à son oreille la voix des mille travaux de la grande nature, et toutes les chansons consolantes qu’elle prodigue à l’homme. La nature était la seule mère qui l’eût jamais bercé sur ses genoux dans son enfance ; rêvant à un avenir plein de promesses, se livrant à de douces fantaisies, songeant aux moissons de tendres caresses qui sont en germe dans les premières semences de notre imagination, aux chênes puissants qui doivent nous servir un jour d’abri contre les vents dévastateurs, avec leurs fortes racines contenues primitivement en espérance dans le gland, dont de petites mains d’enfant faisaient leur jouet. Mais les intonations de la voix qu’il écoutait le rappelaient au sentiment de ces espérances oubliées, lui apportaient l’écho de tous les murmures aimants ou miséricordieux qu’il avait jamais entendus depuis qu’il était au monde.

Lorsque la voix se tut, il porta la main à ses yeux, prétextant qu’ils avaient peine à supporter l’éclat trop vif du jour.

La petite Dorrit mit le livre de côté et se leva doucement pour tirer un rideau. Maggy, qui avait repris sa place d’autrefois, tricotait dans son coin. Le rideau tiré, la petite Dorrit rapprocha sa chaise du fauteuil d’Arthur.

« Ce sera bientôt fini, cher monsieur Clennam. Non-seulement les lettres que vous a adressées M. Doyce sont remplies d’expressions amicales et encourageantes, mais M. Rugg me dit encore que celles que votre associé lui écrit à lui-même sont si remplies de conseils utiles, et que tout le monde (maintenant que les premières colères sont passées) paraît si bien disposé et parle si bien de vous, que ce sera bientôt fini.

— Chère fille, cher cœur, mon bon ange !

— Vous me flattez beaucoup trop. Mais c’est un si grand bonheur pour moi de vous entendre me parler d’une manière si touchante et de… sentir (elle leva les yeux vers lui) que vous pensez ce que vous dites, que je n’ai pas le courage de vous en empêcher. »

Arthur porta la main de la jeune fille à ses lèvres.

« Vous êtes venue ici bien souvent sans que je pusse vous voir, ma petite Dorrit ?

— Oui, je suis venue quelquefois sans entrer dans votre chambre.

— Très-souvent ?

— Assez souvent, répondit-elle avec timidité.

— Tous les jours ?

— Je crois, répliqua la petite Dorrit après un instant d’hésitation, que je suis venue au moins deux fois par jour. »

Peut-être Arthur aurait-il lâché la main mignonne après l’avoir embrassée tendrement, si cette main n’avait pas demandé à rester où elle était. Il la prit entre les siennes et la posa doucement sur son cœur.

« Chère petite Dorrit, ce n’est pas seulement ma captivité qui va cesser, votre sacrifice aussi doit avoir un terme. Il nous faudra apprendre à vivre loin l’un de l’autre, à suivre chacun de notre côté le chemin qui nous est tracé. Vous n’avez pas oublié ce que je vous ai dit la première fois que vous êtes revenue ici ?

— Oh non, je ne l’ai pas oublié. Mais il est arrivé quelque chose depuis… Vous vous sentez assez fort aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Oh ! je me sens très-fort, ma petite Dorrit. »

La main qu’il serrait dans les siennes monta doucement vers le visage du prisonnier.

« Vous sentez-vous assez fort pour apprendre quelle grande fortune je possède ?

— Je serais bien heureux de l’apprendre… Il n’y aura jamais de fortune assez grande pour la petite Dorrit.

— Voilà déjà longtemps que je brûle de vous le dire, bien longtemps. Vous ne voulez pas de ma fortune, bien sûr ?

— Jamais !

— Vous n’en voulez pas la moitié, bien sûr ?

— Jamais, chère petite Dorrit. »

Tandis qu’elle le regardait sans parler, le visage aimant de la jeune fille avait une expression qu’Arthur ne comprenait pas bien : elle avait l’air d’avoir envie de pleurer, et pourtant elle paraissait si heureuse et si fière !

« Vous serez fâché d’apprendre ce que j’ai à vous dire de Fanny. La pauvre Fanny a tout perdu : il ne lui reste que les appointements de son mari. Tout ce que papa lui a donné a été perdu de la même façon que votre argent. Sa fortune était entre les mêmes mains que la vôtre, et elle n’a plus rien. »

Arthur fut plus peiné que surpris.

« J’avais espéré que les choses ne tourneraient pas si mal pour elle, remarqua-t-il ; mais, comme son mari était le beau-fils de M. Merdle, je craignais en effet qu’elle ne perdît beaucoup.

— Oui, elle a tout perdu ; j’en suis fâchée pour Fanny ; très, très, très-fâchée pour ma pauvre Fanny. Mon pauvre frère est dans le même cas.

— Quoi ? il avait aussi de l’argent placé entre les mêmes mains ?

— Oui ! et tout est perdu. Devinez à combien se monte ma grande fortune ? »

Tandis qu’Arthur la regardait d’un air interrogateur, commençant à comprendre, elle retira sa main et posa sa tête à la place que la main avait occupée.

« Je n’ai rien au monde. Je suis aussi pauvre que lorsque j’habitais cette prison. Lorsque papa est revenu en Angleterre, il a tout confié aux mêmes mains, et tout a disparu. Ô mon cher, mon bon monsieur Clennam, êtes-vous bien sûr que vous ne voulez pas prendre la moitié de ma fortune ? »

Il la serra dans ses bras, contre son cœur, tandis que ses nobles larmes mouillaient la joue de la jeune fille qui, joignant ses mains mignonnes derrière le col du prisonnier, le tenait ainsi enchaîné.

« Pour ne plus nous séparer, cher Arthur ; pour ne plus nous séparer jusqu’à notre dernier jour ! Jamais je n’ai été si riche, jamais je n’ai été si fière, jamais je n’ai été si heureuse. Je suis riche parce que vous voulez bien de moi ; je suis fière de ce que vous m’avez refusée riche ; je suis heureuse d’être auprès de vous dans cette prison, comme je serais encore heureuse (si c’était la volonté de Dieu de nous y ramener plus tard), de vous y consoler et de vous y soigner de tout mon cœur. Je suis à vous partout et toujours. Je vous aime de toute la force de mon âme ! J’aimerais mieux passer ma vie en prison avec vous, et sortir tous les jours pour gagner notre pain, que de posséder la plus grande fortune du monde, que d’être la plus grande dame qu’on ait jamais admirée. Oh ! si mon pauvre père pouvait seulement savoir comme je suis heureuse enfin dans cette chambre où il a souffert si longtemps ! »

Il va sans dire que la grosse Maggy n’avait pas attendu jusque-là pour ouvrir de grands yeux et verser d’abondantes larmes. Aussi fut-elle, à son tour, saisie d’un tel accès de joie qu’après avoir serré sa petite mère dans ses grands bras, au risque de l’étouffer, elle descendit l’escalier (ses socques semblaient danser un rigodon tout le long de la route) dans l’espoir de rencontrer quelqu’un à qui elle pût confier sa joie.

Et en effet : devinez qui elle rencontra à l’entrée de la prison ? Flora en personne, accompagnée de la tante de feu M. Finching.

Et devinez qui la petite Dorrit rencontra, naturellement à la suite de cette première rencontre, l’attendant à la porte de la même prison, lorsqu’elle sortit deux ou trois bonnes heures plus tard ? encore Flora.

Elle avait les yeux rouges et semblait un peu abattue. Quant à la tante du défunt M. Finching, elle paraissait si roide qu’il aurait fallu, pour la ployer en deux, une force mécanique de vingt chevaux. Son chapeau était retroussé de travers, derrière sa tête, dans une attitude des plus menaçantes ; son ridicule rocailleux semblait aussi dur que s’il contenait une tête de Méduse qui l’eût pétrifié. Ornée de ses attributs imposants, la tante de M. Finching, assise en public sur les marches du domicile officiel du directeur, avait été pendant deux ou trois heures une bonne aubaine pour les plus jeunes habitants de la paroisse, dont cette dame énergique avait dû repousser de temps à autres les saillies humoristiques à la pointe de son parasol, ce qui l’avait considérablement échauffée.

« Je sais trop bien, mademoiselle Dorrit, commença Flora, que de proposer un entretien dans une localité quelconque à une personne tellement au-dessus de moi par sa fortune, et si courtisée par la société, ce serait toujours une indiscrétion, quand même il ne s’agirait pas d’une humble boutique de pâtissier, bien indigne de vous, quoiqu’il y ait un petit salon de derrière pour les consommateurs et que le maître soit un homme bien élevé… pourtant si dans l’intérêt d’Arthur… pardon je ne me déferai jamais de cette habitude devenue plus inconvenante que jamais… j’aurais une dernière remarque à faire, une dernière explication à donner, et peut-être votre bon cœur voudra-t-il bien excuser le théâtre vulgaire que j’ai choisi pour cette conversation sous prétexte de commander trois pâtés aux rognons. »

La petite Dorrit, ayant interprété comme il le fallait ce discours un peu obscur, répondit qu’elle se mettait à la disposition de Flora. La veuve traversa donc la rue et la conduisit vers la modeste boutique dont elle avait parlé, tandis que la tante de M. Finching, qui formait l’arrière-garde, cherchait à se faire écraser en route par les voitures avec une persévérance digne d’une meilleure cause.

Lorsque « les trois aux rognons, » qui devaient servir de prétexte à la conférence, eurent été servis sur trois plats d’étain, chaque pâté étant orné d’un petit trou à travers lequel le garçon bien élevé versa de la sauce comme on verse de l’huile dans une lampe, Flora commença par tirer son mouchoir.

« Si des rêves trompeurs, dit-elle alors, m’ont bercée du doux espoir que lorsque Arthur… (c’est plus fort que moi, veuillez m’excuser…) serait rendu à la liberté, il ne refuserait pas un petit pâté offert par l’amitié, fût-il plus rassis encore que ceux-là et quand il ne contiendrait pas plus de rognon que la grosseur d’une muscade hachée… de pareilles visions n’existent plus et tout sera oublié… Mais sachant que des relations plus tendres sont sur le tapis, je désire vous assurer que je fais des vœux sincères pour lui et pour vous, et que je ne me plains ni de l’un ni de l’autre… pas le moins du monde… Il se peut que je ne pense pas sans douleur, qu’avant que la faux du temps m’eût engraissée si horriblement et rendue si rouge au moindre effort, surtout après avoir mangé, que j’en suis toute bourgeonnée ; il est possible que je ne pense pas sans douleur qu’alors notre mariage avait des chances s’il n’avait été entravé par nos cruels parents et qu’une torpeur morale ne se fût pas emparée de moi jusqu’au jour où M. Finching trouva un moyen mystérieux de me conduire à l’autel… pourtant je ne voudrais pas manquer de générosité envers Arthur ou envers vous, et je vous souhaite bien cordialement toute espèce de bonheur. »

La petite Dorrit lui prit la main et la remercia de toutes les bontés qu’elle avait eues pour elle.

« N’appelez pas cela des bontés, répondit Flora qui lui donna un baiser sincère, car vous avez toujours été le meilleur et le plus cher petit être que je connaisse, si je puis prendre la liberté de m’exprimer ainsi, et d’ailleurs, au point de vue pécuniaire, c’était une économie que de vous employer de préférence, car vous étiez bien la conscience même : et à ce propos je dois ajouter que la vôtre est sans doute plus agréable pour vous que la mienne ne l’a jamais été pour moi… ce n’est pas, j’espère, que j’aie plus à me reprocher qu’une autre, mais j’ai toujours trouvé que la conscience est plus disposée à tourmenter les gens qu’à leur calmer l’esprit, mais je m’égare… il est un espoir que je voudrais exprimer avant que l’heure des adieux ait sonné… je compte qu’en souvenir d’autrefois et comme gage de ma fidélité, Arthur saura de vous que je ne l’ai pas abandonné dans son malheur, que je suis venue sans cesse au contraire demander si je ne pouvais pas faire quelque chose pour lui, me tenant invariablement ici d’où l’on avait la complaisance d’aller me chercher un petit verre de quelque chose de chaud et de pas trop mauvais, ma foi, à l’hôtel voisin, pendant des heures entières, afin de lui tenir compagnie à son insu. »

Flora avait vraiment des larmes dans les yeux, et qui lui allaient très-bien.

« En outre, poursuivit Flora, je vous supplie… comme étant la plus chère petite créature qui ait jamais existé (excusez encore cette familiarité de la part d’une femme qui n’est pas du tout de votre classe), de dire à Arthur que je ne sais pas si, après tout, l’histoire d’autrefois n’était pas une simple plaisanterie bien qu’elle ait été assez amusante d’abord, puis assez navrante à la fin, quand M. Finching est venu changer tout cela, et que le charme une fois rompu on ne pouvait pas s’attendre à le voir se renouer, à moins de tout recommencer, ce qu’un concours de circonstances n’a pas permis, dont la plus puissante sans doute c’est que cela ne devait pas arriver… je ne dis pas que si cela avait été agréable à Arthur et que ce fût arrivé tout naturellement dès son retour, je n’aurais pas été très-contente, parce que je suis d’un naturel assez vif et que je m’ennuie à la maison où papa est bien l’être le plus agaçant de son sexe, surtout depuis qu’il a été tondu par la main de cet incendiaire de Pancks qui a fait de sa tête quelque chose de tel que je n’ai jamais rien vu de pareil depuis que je suis au monde… mais malgré mes nombreux défauts, je ne suis ni jalouse ni envieuse. »

Sans avoir pu suivre Mme Finching de très-près, à travers les détours de ce labyrinthe oratoire, la petite comprit le but de la veuve, et promit d’exécuter la commission.

« La guirlande fanée a donc cessé d’exister, ma chère, poursuivit Flora avec beaucoup de béatitude, la colonne est tombée en poussière, la pyramide est retournée sens dessus dessous sur sa… je ne sais plus comment ça s’appelle… ne dites pas que je suis une étourdie, ne m’accusez pas de faiblesse ou de folie, mais il faut désormais que je vive dans la retraite, et pour ne plus avoir sous les yeux les cendres de mes joies défuntes : et je ne veux pas prendre qu’une dernière liberté, c’est de payer la pâtisserie qui a servi d’humble prétexte à cette entrevue, et puis je vous dirai adieu, adieu pour toujours ! »

Mais la tante de M. Finching, qui avait mangé son pâté avec beaucoup de solennité, et qui avait médité quelque grave insulte depuis qu’elle avait occupé une position publique sur les marches de l’hôtel du directeur, saisit l’occasion pour adresser cette apostrophe sibylline à la veuve de son parent :

« Amenez-le-moi, que je le flanque par la fenêtre ! »

Flora essaya en vain de calmer cette excellente dame en lui expliquant qu’il était temps de rentrer dîner. La tante de M. Flinching s’obstina à répondre :

« Amenez-le-moi, que je le flanque par la fenêtre ! »

Après avoir réitéré plusieurs fois cet ordre cruel, en fixant sur la petite Dorrit un regard implacable, la tante de M. Finching se croisa les bras et s’assit dans un coin, déclarant avec opiniâtreté qu’elle ne bougerait pas de là tant qu’on ne lui aurait pas amené la mystérieuse victime de sa colère, afin qu’elle accomplit sur lui les volontés du destin ; autrement dit, pour qu’elle le flanquât par la fenêtre.

Dans ces conjonctures, Flora confia à la petite Dorrit qu’il y avait plusieurs semaines que la tante de M. Finching n’avait montré autant de caractère et d’animation ; qu’il lui faudrait peut-être rester là, et « pendant trois ou quatre heures, » avant d’attendrir cette dame inexorable, et qu’elle y réussirait mieux si on la laissait toute seule avec elle. Elles se séparèrent donc de la façon la plus amicale du monde et dans les meilleurs sentiments d’estime réciproque.

La tante de M. Finching, résistant comme une forteresse obstinée, et Flora éprouvant une fois de plus le besoin de se rafraîchir, on envoya un messager à l’hôtel voisin avec le verre en question, qu’on s’empressa de remplir de quelque chose de chaud, et de pas mauvais, ma foi ! Grâce à ce réconfortant, grâce à un journal, grâce à un choix prudent de l’élite des petits pâtés étalés dans la boutique, Flora passa le reste de la journée d’une manière assez agréable, sans rien perdre de sa bonne humeur, bien qu’elle fût de temps à autre embarrassée, par suite d’une stupide rumeur qui s’était répandue parmi les enfants les plus crédules du quartier, à qui l’on avait fait accroire que la vieille dame s’était vendue au pâtissier pour en faire des petits pâtés, et qu’elle était là, dans l’arrière-boutique, refusant de remplir son engagement. Cette nouvelle attira tant de jeunes badauds des deux sexes, et vers l’heure du crépuscule leur concours à la porte avait tellement diminué les recettes du garçon bien élevé, qu’il devint très-pressant pour qu’on emmenât la tante de M. F. On envoya donc chercher un fiacre, dans lequel les instances réunies de Flora et de son hôte engagèrent enfin cette dame remarquable à monter ; mais elle n’y fut pas plus tôt qu’elle mit la tête à la portière, demandant à grands cris qu’on lui amenât ce coupable anonyme pour lui infliger le châtiment que l’on sait.

Comme on remarqua qu’elle dirigeait en même temps un coup d’œil irrité vers la prison pour dettes, il est à présumer que cette femme, d’une constance admirable, voulait parler d’Arthur Clennam. Mais ceci n’est qu’une simple hypothèse. Ou n’a jamais pu savoir quelle était cette mystérieuse victime qu’il fallait amener pour l’immoler à la colère de la tante de M. Finching, et que personne ne lui amena définitivement.

L’automne se passa. Maintenant, la petite Dorrit ne venait plus à la prison pour dettes sans monter chez le prisonnier. Non, non, non.

Un matin, tandis qu’Arthur s’attendait à chaque instant à entendre le bruit de ces pieds légers qui montaient chaque matin le pauvre escalier et faisaient battre son cœur, apportant la joie céleste d’un nouvel amour dans cette chambre où l’ancien amour de la pieuse fille avait combattu avec tant de courage et de fidélité ; un matin, tandis qu’il écoutait, il l’entendit qui montait ; mais elle ne montait pas seule.

« Cher Arthur, cria la voix joyeuse de l’autre côté de la porte, je vous amène quelqu’un. Puis-je le faire entrer ? »

Clennam avait cru entendre monter trois personnes. Il répondit :

« Oui, » et la petite Dorrit entra avec M. Meagles.

Papa Meagles, le teint bronzé et l’air guilleret, ouvrit les bras à Arthur et l’y serra comme un bronzé et brave compère qu’il était.

« Allons, tout va bien, dit M. Meagles au bout de quelques minutes. Voilà qui est fait. Arthur, mon cher garçon, avouez tout de suite que vous comptiez me voir beaucoup plus tôt.

— En effet, répondit Arthur ; mais Amy m’a dit…

— Petite Dorrit. Ne me donnez jamais d’autre nom.

(C’est la jeune fille qui avait murmuré ces paroles à l’oreille du prisonnier.)

— Mais la petite Dorrit m’a dit que, sans demander d’autres explications, je ne devais m’attendre à recevoir de vos nouvelles que le jour où je vous verrais.

— Eh bien, vous me voyez, mon garçon, s’écria M. Meagles en lui donnant une cordiale poignée de main ; et je vais vous donner toutes les explications possibles. Le fait est que je suis venu ici,… je suis venu tout droit vous voir en quittant messieurs les En avant ! marchons !… autrement je n’oserais pas vous regarder en face aujourd’hui,… mais vous n’étiez pas en état de recevoir des visites, et il m’a fallu repartir tout de suite pour rattraper Doyce.

— Pauvre Doyce ! soupira Clennam.

— Ne lui dites pas, derrière son dos, des sottises qu’il ne mérite pas, interrompit M. Meagles. Il n’est pas pauvre ; ses affaires marchent très-bien, je vous en réponds. Doyce est un grand homme, là-bas. Je vous assure que ça marche comme sur des roulettes là-bas. Il est bien tombé, ce brave Daniel ! Dans un pays où l’on ne tient pas à ce que les choses se fassent, et où l’on n’a pas envie de trouver quelqu’un pour les faire, il a bientôt reçu un croc-en-jambe ; mais dans un pays où l’on veut faire quelque chose, et où l’on cherche un homme capable de la faire, il est sûr de retomber sur de ses pieds. Vous n’aurez plus besoin d’importuner ces aimables messieurs du ministère des Circonlocutions ; car j’ai le plaisir de vous annoncer que Daniel a réussi à se passer d’eux !

— J’ai un grand poids de moins sur la conscience ! s’écria Clennam. Si vous saviez comme cette nouvelle me rend heureux !

— Heureux ! répéta M. Meagles. Ne parlez pas de bonheur avant d’avoir vu Daniel. Je vous assure qu’il dirige là-bas des travaux à vous faire dresser les cheveux sur la tête. On ne le regarde pas comme un criminel là-bas, je vous en réponds ! Il a des médailles et des rubans et des croix et des crachats et je ne sais quoi encore, ni plus ni moins qu’un duc et pair. Mais il ne faudra pas parler de ces choses-là ici.

— Pourquoi pas ?

— Non, non, continua Meagles hochant la tête d’un air très-sérieux. Il sera obligé de serrer tout cela sous clef dans sa malle, dès qu’il reviendra ici. Nous n’en voulons pas chez nous. Sous ce rapport, la Grande-Bretagne ressemble au chien du râtelier dont parle la fable… elle ne veut pas décorer ses enfants, et ne veut pas davantage leur permettre de montrer les décorations que les autres leur donnent. Non, non ! Daniel, répéta M. Meagles en hochant de nouveau la tête, nous ne voulons pas de ça chez nous !

— Vous m’auriez apporté le double de ce que j’ai perdu, s’écria Arthur, que vous ne m’auriez pas fait autant de plaisir qu’en m’apprenant ces bonnes nouvelles.

— Je sais ça, je sais ça, dit M. Meagles. Je sais très-bien ça, mon cher ami, et c’est pour cela que j’ai commencé par là. Maintenant, pour en revenir à mon voyage à la recherche de Doyce, j’ai fini par l’attraper. Je suis tombé sur lui au milieu d’un tas de de ces sales Mauricauds qui portent des bonnets de femme beaucoup trop grands pour eux, sous prétexte qu’ils appartiennent à la race arabe ou à d’autres races non moins incohérentes. Mais vous les connaissez bien, vous, après tous vos voyages. Il allait justement partir pour me rejoindre, lorsque je venais le chercher ; de sorte que nous sommes revenus ensemble.

— Doyce serait en Angleterre ? s’écria Arthur.

— Là ! fit papa Meagles étendant les bras. Je n’en fais jamais d’autres ! Je suis le plus mauvais négociateur qu’on puisse imaginer. Je ne sais pas ce que je serais devenu si on m’avait mis dans la diplomatie. J’aurais été bêtement tout droit mon chemin ! Bref, mon cher Arthur, voilà quelque chose comme quinze jours que nous sommes en Angleterre. Et si vous me demandez où Daniel Doyce se trouve en ce moment, je vous répondrai en bon anglais : Le voici ! Maintenant, laissez-moi respirer tout à mon aise. »

Doyce s’élança de derrière la porte, saisit Arthur par les deux mains et raconta le reste lui-même.

« Je n’ai que trois choses à vous dire, mon cher Clennam, dit-il en moulant l’une après l’autre ces trois choses dans le creux de sa main avec son pouce plastique, et ce ne sera pas long. Primo, pas un mot du passé. Il s’est glissé une erreur dans vos calculs. Je sais ce que c’est. Cela dérange le mécanisme, et il en résulte que tout va de travers. Vous profiterez de la leçon pour éviter cet inconvénient. J’ai commis bien des erreurs semblables en construisant une machine. Chaque nouvelle faute nous apprend quelque chose quand nous voulons en profiter, et vous êtes un homme trop sensé pour ne pas profiter de la vôtre. Voilà pour le primo. Passons au secundo. J’ai été fâché d’apprendre que vous prissiez la chose assez à cœur pour vous adresser de si sévères reproches ; je voyageais nuit et jour pour venir mettre ordre à tout cela, avec l’aide de votre ami que voilà, lorsque nous nous sommes rencontrés ainsi qu’il vous l’a raconté. Tertio, nous sommes tombés d’accord, lui et moi, qu’après ce que vous aviez souffert, au sortir de votre crise de découragement et de votre maladie, ce serait vous causer une agréable surprise que de nous tenir cois jusqu’à ce que les affaires eussent été tranquillement arrangées à votre insu, puis de venir vous annoncer que tout est réglé, que la maison n’a jamais eu plus besoin de vous qu’en ce moment, et qu’une nouvelle carrière s’ouvre pour vous et pour moi, en notre qualité d’associés. Une carrière heureuse, j’ose le croire. Voilà pour le troisième point. Mais vous savez que, nous autres mécaniciens, nous faisons toujours la part du frottement : aussi me suis-je réservé un peu d’espace pour me retourner. Mon cher Clennam, j’ai pleine et entière confiance en vous ; vous pouvez m’être tout aussi utile que je puis ou que j’ai jamais pu l’être pour vous. Votre ancien bureau vous attend et a grand besoin de votre présence. Il n’y a rien qui doive vous retenir ici une demi-heure de plus. »

Il y eut un moment de silence pendant lequel Arthur resta le visage tourné vers la cour, dans l’embrasure de la croisée où celle qui allait bientôt devenir sa femme venait de s’approcher de lui.

« J’ai avancé tout à l’heure un fait, reprit alors Daniel Doyce, que j’ai lieu de croire erroné. J’ai dit qu’il n’y avait rien qui dût vous retenir ici une demi-heure de plus. Ai-je tort de croire à présent, Clennam, que vous préférez ne sortir d’ici que demain matin ? Ai-je deviné, sans bien être malin, où vous voudriez aller tout droit en quittant les murs de cette prison et de cette chambre ?

— Vous avez deviné, répondit Arthur : c’est en effet notre vœu le plus cher.

— Très-bien ! dit Daniel. Dans ce cas, si mademoiselle veut me faire l’honneur de me regarder pendant vingt-quatre heures comme un père et m’accompagner du côté de l’église Saint-Paul, j’ai dans l’idée que nous avons besoin d’aller faire un tour par-là. »

La petite Dorrit et M. Doyce ne tardèrent pas à sortir ensemble, et M. Meagles resta en arrière pour dire quelques mots à son ami.

« Je crois, Arthur, que vous pourrez vous passer de Mère et de moi demain matin ; nous resterons donc chez nous. Mère ne pourrait pas s’empêcher de penser tout de suite à Chérie, et vous savez comme elle a le cœur tendre. Elle sera mieux là-bas, à Twickenham, où je resterai pour lui tenir compagnie. »

Sur ce, ils se séparèrent pour le moment. Et le jour toucha à sa fin et la nuit s’écoula, et le jour reparut et la petite Dorrit, aussi simplement mise que d’habitude, rentra dans la prison avant les premiers rayons du soleil, sans autre compagne que Maggy. La pauvre chambre était bien heureuse ce matin-là. Où aurait-on pu en trouver une, dans le monde entier, où régnât une joie plus tranquille ?

« Mon cher amour, dit Arthur, pourquoi donc Maggy allume-t-elle le feu ? nous allons partir tout de suite.

— C’est moi qui lui ai dit de l’allumer… Il m’est venu une idée bizarre. Je veux vous prier de brûler quelque chose pour moi.

— Quoi donc ?

— Ce papier ployé en quatre. Si vous voulez bien le jeter au feu de votre propre main, tel qu’il est ; vous aurez contenté mon caprice.

— Vous êtes donc superstitieuse, ma petite Dorrit ? Est-ce un talisman ?

— C’est tout ce que vous voudrez, mon ami, répondit-elle, tandis que ses yeux riaient et qu’elle se dressait sur la pointe des pieds pour l’embrasser, pourvu que vous consentiez à m’obéir dès que le feu sera pris. »

Ils restèrent devant la cheminée, observant le feu ; Clennam avait passé le bras autour de la taille de sa petite fiancée ; le feu brillait, comme il avait souvent brillé au temps jadis, dans les yeux de la jeune fille.

« Flambe-t-il assez maintenant ? demanda Arthur.

— Oui, répondit la petite Dorrit.

— Faut-il prononcer quelques paroles magiques dessus ? demanda encore Arthur, en approchant le papier de la flamme.

— Vous pouvez dire : « Je t’aime !… » si cela ne vous contrarie pas trop, » répliqua la petite Dorrit.

Il prononça donc ces trois paroles magiques, et le papier flamba.

Ils traversèrent tranquillement la cour, car il ne s’y trouvait personne, bien que plus d’un détenu les regardât à la dérobée caché derrière les rideaux. Dans la loge, ils ne rencontrèrent qu’un seul guichetier : c’était une vieille connaissance. Lorsqu’ils lui eurent tous deux adressé de bonnes paroles, la petite Dorrit se retourna une dernière fois, et lui dit en lui tendant la main :

« Adieu, mon bon John ! J’espère que vous serez heureux, mon ami. »

De la prison ils se rendirent directement à l’église voisine et s’avancèrent vers l’autel, où Daniel Doyce, en sa qualité de père de la mariée, les attendait déjà. Là se trouvait aussi un autre ami de la petite Dorrit, le vieux bedeau qui lui avait fait un oreiller avec le registre des décès, et qui était ravi de voir qu’elle venait se marier chez lui, après tout.

Et ils furent mariés, tandis que le soleil brillait sur eux à travers l’image du Sauveur peint sur le vitrail. Puis ils entrèrent dans cette même sacristie où la petite Dorrit avait dormi après sa grande soirée, afin de signer leurs noms sur le registre des mariages. Là, M. Pancks (destiné à devenir premier commis de Doyce et Clennam, et plus tard un des associés de la maison), cessant de mériter l’épithète d’incendiaire, assista en ami à la signature, donnant galamment le bras droit à Flora, tandis que Maggy accaparait le bras gauche, et qu’au dernier plan se tenaient John Chivery, père et fils, avec les autres guichetiers qui étaient accourus un instant, abandonnant la geôle pour voir l’heureuse enfant de la prison. Flora, malgré sa récente déclaration, ne ressemblait en rien à une femme qui vient de se retirer du monde ; au contraire, elle était en grande tenue et semblait s’intéresser très-vivement à la cérémonie, bien qu’elle parût aussi agitée qu’une jeune fille à qui l’on vient d’adresser une première demande de mariage.

Le vieil ami de la petite Dorrit lui présenta l’encrier lorsqu’elle s’avança pour signer, et le clerc s’arrêta un instant en ôtant le surplis du bon clergyman ; tous les témoins, en un mot, paraissaient animés de sentiments sympathiques.

« Car, voyez-vous, disait le vieil ami de la petite Dorrit, cette demoiselle est une de nos curiosités, et la voilà arrivée au troisième volume de nos registres. Elle est née dans ce que j’appelle notre tome premier ; elle a dormi sur ce plancher que voilà, sa mignonne petite tête appuyée sur ce que j’appelle notre second tome, et la voilà enfin qui écrit son nom dans ce que j’appelle notre tome troisième. »

Lorsque les nouveaux mariés eurent signé, on s’écarta pour les laisser passer, et la petite Dorrit et son mari s’éloignèrent. Ils s’arrêtèrent un instant sur les marches, sous le porche de l’église, contemplant la fraîche perspective de la rue qu’éclairaient les brillants rayons d’un soleil d’automne, puis ils descendirent.

Ils descendirent le cours d’une existence modèle, utile et heureuse ; ils descendirent les marches de la vie pour donner, au bout de quelques années, les soins d’une mère aux enfants délaissés de Fanny (aussi bien qu’aux leurs), pendant que cette dame passait toute la sainte journée à s’ennuyer… ou à briller dans le monde, ce qui revient absolument au même. Ils descendirent les marches de la vie pour donner à Tip une fidèle amie et une douce garde-malade qui (en souvenir de la fortune qu’il voulait partager avec elle s’il avait touché son héritage) ne se rebuta jamais de ses nombreuses exigences, et ferma tendrement les yeux du malheureux jeune homme à tous les fruits de corruption engendrés dans la prison pour dettes. Ils descendirent tranquillement les rues bruyantes, heureux désormais et inséparables ; et tandis qu’ils passaient tour à tour du soleil à l’ombre, et de l’ombre au soleil, ils ne s’inquiétaient guère de voir tout ce que le monde renferme de tapageurs, de gens avides, orgueilleux, froissés et vaniteux, continuer à s’agiter comme par le passé, à s’échauffer et à faire leur embarras comme à l’ordinaire.





fin