La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 21

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 222-231).


CHAPITRE XXI.

Histoire d’un bourreau de soi-même.


J’ai le malheur de ne pas être une sotte. Dès mon jeune âge, j’ai découvert autour de moi une foule de choses que l’on croyait me cacher. Si, au lieu de tout voir, j’avais pu me laisser tromper, peut-être aurais-je mené une existence aussi calme que celle de la plupart des imbéciles de ce monde.

Mon enfance se passa chez ma grand’mère, ou du moins chez une dame qui jouait auprès de moi le rôle de grand’mère et qui en prenait le titre. Elle n’y avait aucun droit, mais moi… j’étais encore assez niaise pour ne pas m’en douter. Elle avait chez elle des enfants dont elle était bien la parente, et d’autres qui n’étaient que ses pensionnaires. Il n’y avait que des filles : dix en tout, en me comptant. Nous vivions ensemble et nous avions les mêmes maîtres.

Je devais avoir quelque chose comme douze ans lorsque je commençai à m’apercevoir de l’obstination que mes camarades mettaient à me protéger. On me dit que j’étais orpheline. Il n’y avait pas d’autre orpheline parmi nous ; et je m’aperçus (premier inconvénient de ne pas être une sotte) qu’elles cherchaient à me gagner le cœur par une pitié insolente avec un sentiment de leur propre supériorité. Avant d’être bien assurée de cette découverte, je voulus bien vérifier le fait. Je fis mainte et mainte expérience sur mes compagnes. Ce n’est qu’à grand’peine que je pouvais réussir à les fâcher contre moi. Et encore, dans ce cas-là, celle avec qui je m’étais brouillée ne manquait jamais de venir, au bout d’une heure ou deux, faire les avances d’une réconciliation. Je recommençai mille et mille fois, sans que jamais elles attendissent les miennes. C’étaient toujours elles qui me pardonnaient, dans leur vaniteuse indulgence. C’étaient déjà des femmes en miniature !

L’une d’elles devint mon amie de cœur. J’aimais cette petite mioche d’une affection passionnée, je ne sais pourquoi, car elle ne le méritait guère, et je ne puis m’en souvenir sans honte, bien que je fusse qu’une enfant à cette époque. Elle avait ce qu’on appelait un caractère aimable, un caractère affectueux. Elle savait distribuer de doux regards et de gracieux sourires à tout le monde. Je crois, qu’excepté moi, personne dans la pension ne se doutait qu’elle n’avait d’autre but que de me blesser et de me froisser.

Néanmoins, j’avais alors tant d’affection pour mon indigne amie, que mon existence en devint un orage continuel. On me grondait et on me punissait sans cesse parce que, disait-on, je la tourmentais ; en d’autres termes, parce que je l’accusais de perfidie et parce que je la faisais pleurer en lui montrant que je lisais au fond de son cœur. Cependant je l’aimais sincèrement.

Une année je fus engagée à passer les vacances chez ses parents.

Ce fut encore pis chez elle qu’à la pension. Elle avait une foule de cousins et de connaissances ; sa mère donnait des soirées dansantes, nous allions également en soirée chez les voisins, et partout, chez elle ou chez les autres, elle me fit endurer de cruelles tortures. Son dessein était de se faire aimer de tout le monde afin de me rendre folle de jalousie, de se montrer familière et aimante envers chacun, afin de me faire souffrir tous les tourments de l’envie. Le soir, lorsque nous nous trouvions seules dans notre chambre à coucher, je lui reprochais sa bassesse, lui montrant que je lisais couramment au fond de sa pensée ; alors elle se mettait à pleurer, s’écriait que j’étais bien cruelle avec elle, et versait de nouvelles larmes ; alors je la tenais dans mes bras jusqu’au matin, l’aimant plus que jamais et sentant que pour ne pas être exposée à de pareils chagrins, j’aimerais mieux l’enlacer ainsi et plonger avec elle au fond d’une rivière, où je la tiendrais encore contre mon cœur lorsque nous serions mortes toutes les deux.

Enfin, le temps vint de rompre nos relations et de mettre un terme à mes souffrances. Il y avait dans la famille de mon amie une tante qui ne m’aimait pas. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il y eût dans toute ma famille quelqu’un qui m’aimât ; mais je n’y tenais pas, je ne me souciais que de l’affection de ma camarade. La tante, qui était jeune, fixait souvent sur moi des yeux d’un air sérieux. C’était une femme insolente, qui se permettait de me regarder avec compassion. Le lendemain d’une des scènes dont j’ai parlé, je descendis avant le déjeuner dans une serre. Charlotte (c’était le nom de ma perfide amie) y était déjà descendue, et j’entendis sa tante qui lui parlait de moi. Je m’arrêtai, cachée derrière les arbres, et j’écoutai.

La tante disait :

« Charlotte, Mlle Wade vous fait mourir à petit feu, et il faut que cela finisse. »

Je répète textuellement ses paroles.

« Eh bien ! savez-vous ce que répondit Charlotte ? Vous croyez peut-être qu’elle eut la franchise de dire : « C’est moi, au contraire, qui fais mourir mon amie à petit feu, c’est moi qui la tiens sur la roue, c’est moi qui suis son bourreau ; ce qui ne l’empêche pas de me répéter chaque soir qu’elle m’aime tendrement, malgré tout ce que je lui fais souffrir. »

Non, sa première réponse confirma tout de suite l’opinion que j’avais d’elle, et donna raison à mon expérience. Elle commença par sangloter et pleurer (afin de s’assurer la sympathie de sa tante) et répondit :

« Ma chère tante, miss Wade a un mauvais caractère à la pension. Il y en a bien d’autres que moi qui font tout leur possible pour la changer, nous l’essayons toutes. »

Sur ce, la tante la caressa, comme si Charlotte, au lieu de dire un mensonge méprisable, avait exprimé un sentiment très-noble, et continua cette infâme comédie en répliquant :

« Mais il y a des limites à tout, ma chère enfant, et je vois que cette pauvre et misérable fille vous cause, en pure perte, plus de chagrin que n’en peut justifier l’effort le plus louable. »

Vous comprenez que la pauvre et misérable fille sortit de sa cachette et leur dit :

« Renvoyez-moi à la maison. »

Je ne dis pas un mot de plus à l’une ou à l’autre, ni à aucun membre de la famille, si ce n’est :

« Renvoyez-moi à la maison, ou j’y retournerai à pied, dussé-je marcher nuit et jour ! »

Lorsque j’arrivai chez moi, je dis à ma grand’mère supposée, que, si on ne me mettait pas ailleurs pour terminer mon éducation avant que cette fille revînt, avant même qu’aucune de ses camarades fût de retour, je me brûlerais les yeux en me jetant dans le feu plutôt que d’être exposée à voir encore leurs perfides visages.

Je me trouvai ensuite avec de jeunes femmes, et je ne tardai pas à reconnaître qu’elles ne valaient guère mieux que les enfants. Belles paroles et faux semblants d’amitié ; mais j’eus bientôt pénétré cette surface polie et je vis qu’au fond elles ne cherchaient qu’à m’humilier : elles ne valaient pas mieux que mes premières camarades. Avant de les quitter, j’appris que je n’avais ni grand’mère, ni aucun autre parent avoué. Cette nouvelle fut un trait de lumière qui m’expliqua mon passé et mon avenir. Elle me dévoila une foule d’occasions nouvelles dans lesquelles les autres avaient feint de me traiter avec considération ou de me rendre service, pour mieux triompher de ma position.

Un homme d’affaires tenait pour moi une petite somme en fidéicommis. Je devais être gouvernante. Je devins donc gouvernante, et j’entrai dans la famille d’un gentilhomme assez pauvre ; il avait deux enfants… deux petites filles… que les parents désiraient faire élever par la même institutrice. La mère était jeune et jolie. Dès le commencement, elle fit exprès de me traiter avec beaucoup de délicatesse. Je cachai ma colère ; mais je reconnus bientôt que ce n’était de sa part qu’une manière de jouer à la bonne maîtresse, et de se savoir gré de sa douceur avec sa servante, quand elle aurait pu la traiter de toute autre façon, si ç’avait été sa fantaisie.

J’ai dit que je ne témoignai aucun ressentiment. En effet. Mais je lui montrai, en ne me prêtant pas à ce manège, que je le comprenais à merveille. Lorsqu’elle me pressait de prendre du vin, je ne buvais que de l’eau. Si l’on servait quelque primeur, elle ne manquait jamais de m’en envoyer ; mais je refusais toujours et je ne touchais qu’aux plats délaissés. Ces échecs répétés de son patronage insultant me vengeaient à mes yeux et ravivaient en moi le sentiment de mon indépendance.

J’aimais les deux enfants. Elles étaient timides, mais disposées, en somme, à s’attacher à moi. Par malheur, il y avait dans la maison une nourrice, femme aux joues roses et potelées, qui ne faisait que m’agacer en ayant toujours l’air d’être gaie et de bonne humeur ; elle avait soigné les deux enfants dès leur naissance et s’en était fait aimer déjà avant mon arrivée. Je crois que j’aurais pu me résigner à mon sort sans cette femme. Ses ruses habiles pour accaparer sans cesse l’affection des enfants à mon préjudice auraient trompé bien des gens à ma place ; mais j’y vis clair dès les premiers jours. Sous prétexte d’arranger mon appartement, de me servir ou de prendre soin de mes effets (ce qu’elle semblait faire avec beaucoup de complaisance et de fidélité), elle ne nous quittait jamais. La plus adroite de ses nombreuses ruses consistait à feindre de vouloir me concilier l’esprit de mes élèves. Elle leur faisait la leçon et les cajolait sans cesse afin de les rapprocher de moi.

« Venez voir votre bonne Mlle Wade, venez voir votre chère Mlle Wade, venez voir votre jolie Mlle Wade. Elle vous aime beaucoup. Mlle Wade est très-savante ; elle a lu une quantité de livres et peut vous raconter des histoires bien plus belles et plus amusantes que les miennes. Venez écouter Mlle Wade ! »

Comment aurais-je pu fixer l’attention de mes élèves, lorsque j’étais tout entière à la rage que me causaient ces noires faussetés ? Comment aurais-je pu m’étonner de voir leurs innocents visages se détourner du mien et leurs petits bras s’enrouler autour du cou de cette nourrice, au lieu de s’enlacer autour du mien ? Alors elle me regardait, après avoir écarté les boucles de cheveux blonds qui l’aveuglaient et me disait :

« Elles reviendront, allez, mademoiselle Wade ; les chères petites ne tarderont pas à vous aimer, car elles sont bien simples et affectueuses, madame ; ne vous découragez pas pour si peu madame ! »

Et tout cela pour me cacher la joie de son triomphe !

Cette femme avait encore trouvé un moyen de me tourmenter. Souvent, lorsqu’elle m’avait plongée dans des idées noires par des moyens perfides comme ceux-là, elle attirait sur moi l’attention des enfants, afin de leur montrer la différence qu’il y avait entre elle et moi.

« Chut ! pauvre Mlle Wade est souffrante. Ne faites pas de tapage, mes chéries ; elle a mal à la tête. Venez la consoler. Venez-lui demander si elle va mieux, venez la prier de se coucher un peu. J’espère que vous n’avez rien qui vous tourmente, madame ? Ne vous laissez pas abattre comme ça, madame. »

Cela devint insupportable. Ma maîtresse étant entrée chez moi un jour que j’étais seule, et dans une situation d’esprit qui ne me permettait pas de cacher plus longtemps mes souffrances, je lui dis que je me voyais obligée de la quitter. Je ne pouvais plus supporter la présence de cette nourrice.

« Mademoiselle Wade ! Mais notre pauvre Dawes vous est dévouée ; elle ferait tout au monde pour vous ! »

Je savais d’avance ce qu’elle me répondrait ; j’y étais préparée, je me contentai de répliquer qu’il ne m’appartenait pas de contredire ma maîtresse, mais que je ne pouvais plus rester.

« J’espère, mademoiselle Wade, dit milady, prenant tout à coup ce ton de supériorité qu’elle avait eu tant de peine à étouffer jusqu’alors que je n’ai jamais rien dit ni rien fait depuis que nous sommes ensemble qui vous autorise à vous servir de ce mot désagréable. Si J’ai fait avec vous la maîtresse ; ce ne peut être que par inadvertance. Parlez-moi franchement, je vous prie. »

Je répondis que je n’avais aucune plainte à faire, ni à ma maîtresse, ni de ma maîtresse ; mais que je ne pouvais plus rester. Elle hésita un instant ; puis, s’asseyant à côté de moi, posa sa main sur la mienne. Comme si l’honneur d’une pareille familiarité devait effacer mes souvenirs pénibles !

« Mademoiselle Wade, je crains que votre tristesse ne tienne à des causes sur lesquelles je ne puis rien. »

Le souvenir que ces paroles réveillaient en moi me fit sourire, et je lui répondis :

« Oui, c’est sans doute parce que j’ai un mauvais caractère.

— Je n’ai pas dit cela.

— C’est un moyen facile d’expliquer tout.

— En effet ; mais je ne l’ai pas dit. Le sujet que je voudrais aborder est tout autre. Mon mari et moi, nous en avons causé plusieurs fois en voyant avec chagrin que vous ne paraissiez pas à votre aise avec nous.

— À mon aise ? Oh ! vous êtes de si grands personnages, milady !

— Je suis désolée d’avoir employé une phrase qui prêtait apparemment à une interprétation toute contraire à ma pensée. » Elle n’avait pas prévu ma réponse et elle en était toute honteuse. « Je voulais seulement dire que vous ne paraissez pas heureuse avec nous… Le sujet est assez difficile à aborder ; mais entre jeunes femmes on peut… bref, nous craignons que vous ne vous laissiez dominer par une circonstance dont personne ne saurait vous rendre le moins du monde responsable. Dans ce cas, nous vous supplions de ne pas vous en faire un sujet de chagrin. Mon mari (tout le monde le sait) avait lui-même une sœur bien-aimée qui n’était pas sa sœur aux yeux de la loi, mais que tout le monde aimait et respectait néanmoins… »

Je devinai immédiatement que, si ces gens m’avaient acceptée pour gouvernante, c’était en souvenir de cette sœur défunte, pour triompher de moi et se targuer de la supériorité de leur naissance. Je compris également que c’était la connaissance que la nourrice avait de ce secret qui l’encourageait à me tourmenter comme elle le faisait. L’espèce de frayeur que j’inspirais aux deux enfants me disait assez qu’elles avaient une vague idée que je ne ressemblais pas à tout le monde. Je quittai cette maison le soir même.

Après une ou deux expériences de ce genre qui durèrent moins longtemps encore et dont il est inutile de parler ici, J’entrai dans une autre famille où je n’avais qu’une seule élève : une jeune fille de quinze ans, l’unique enfant de la maison. Les parents étaient assez âgés, riches et d’un rang élevé. Entre autres visiteurs, un neveu qu’ils avaient élevé fréquentait la maison. Il me fit la cour. Je le repoussai résolûment, car j’étais bien décidée, en entrant dans cette maison, à ne pas souffrir qu’on me montrât de la pitié ou de le condescendance. Mais il m’écrivit une lettre par suite de laquelle nous échangeâmes une promesse de mariage…

Il avait un an de moins que moi, et il paraissait plus jeune encore qu’il ne l’était en effet. Il arrivait en congé des Indes, où il occupait un emploi qui devait sous peu le mettre dans une très-belle position. Nous devions nous marier dans un délai de six mois et partir aussitôt pour Bombay. Il fut convenu qu’en attendant je continuerais à habiter avec la famille. Personne n’avait soulevé la moindre objection.

Je ne puis m’empêcher de dire qu’il avait beaucoup de goût pour moi ; autrement, je me garderais d’en parler. La vanité n’est pour rien dans cette déclaration, car sa passion me fatiguait. Il ne ne cherchait pas à la cacher. Il me faisait sentir, sans le vouloir dans ce monde opulent, qu’il m’avait achetée pour ma beauté et qu’il désirait en faire parade afin de montrer qu’il ne m’avait pas payée trop cher. Je m’aperçus que ses amis, à leur tour, m’examinaient sérieusement dans leur esprit pour découvrir ce que je pouvais au juste valoir. Je résolus de ne pas satisfaire leur curiosité. Lorsqu’il y avait du monde, je restais impassible et silencieuse ; je me serais laissé tuer plutôt que de faire étalage de mes mérites pour obtenir leur bonne opinion.

Il me dit que je ne me rendais pas justice. Je lui répondis qu’il se trompait, et que c’était justement parce que je me rendais justice que je ne voulais pas m’abaisser jusqu’à chercher à me rendre propice des gens dont je ne me souciais pas. Il parut affligé et désagréablement surpris, lorsque j’ajoutai que je le priais de ne pas afficher sa tendresse en public ; cependant il me promit de sacrifier à ma tranquillité même ces élans sincères de son affection.

Sous prétexte de m’obéir, il se mit à prendre sa revanche. Pendant des heures entières, il se tenait éloigné de moi, causant avec la première venue de préférence. Bien des fois je suis restée seule, sans que personne s’occupât de moi, pendant la moitié de la soirée, tandis qu’il s’entretenait avec sa jeune cousine, mon élève. Je voyais bien que tout le monde se disait qu’ils eussent fait ensemble un couple mieux assorti. Je restais isolée dans mon coin, devinant leurs pensées, sentant que la jeunesse de mon prétendu me rendait ridicule et ne pouvant me pardonner de l’aimer.

Car je l’ai aimé. Quelque indigne qu’il fût de mon amour, quelque peu sensible qu’il fût aux angoisses qu’il me causait et qui auraient dû me valoir de sa part une reconnaissance et un dévouement éternels… je l’ai aimé. J’étouffais ma colère lorsque mon élève vantait son cousin, feignant de croire que cela devait me faire plaisir, tandis qu’elle savait très-bien que, dans sa bouche, cet éloge devenait plutôt une insulte. J’endurais tout cela par amour pour lui. Oui : même à l’époque où, assise à l’écart, en sa présence, je me rappelais mes griefs et me demandais si je ne quitterais pas à l’instant cette maison pour ne plus le revoir, je l’aimais.

Sa tante (n’oubliez pas qu’elle était aussi ma maîtresse) ajoutait, avec préméditation et de parti pris, à mes tourments et à mes souffrances. Elle prenait plaisir à s’appesantir sur le train de vie que mon mari et moi nous devions mener aux Indes, et sur les gens haut placés que je recevrais lorsque son neveu serait monté en grade. Mon orgueil se révoltait contre cette façon éhontée de faire ressortir la différence qu’il y aurait entre mon nouveau genre de vie et la position dépendante que j’occupais alors. Cependant je parvins à cacher mon indignation ; mais je lui laissai entrevoir que je comprenais ses intentions, et je me vengeai en affectant beaucoup d’humilité. « Ce serait là beaucoup trop d’honneur pour moi, disais-je. Je craignais de n’avoir pas la force de supporter un pareil changement. Une pauvre gouvernante, la gouvernante, de sa fille, aspirer à une pareille distinction ! » Elle n’était pas à son aise, ils étaient tous gênés, en m’entendant répondre avec cette feinte modestie. Ils voyaient bien que je la comprenais parfaitement. C’est au moment où mes souffrances étaient à leur comble, où je me sentais le plus irritée contre mon prétendu, qui s’obstinait à rester indifférent à toutes les angoisses et à tous les déboires qu’il me causait, que votre cher ami, monsieur Gowan, reparut dans la maison. Il y était reçu depuis longtemps sur un pied d’intimité, il venait de faire un voyage. Au premier coup d’œil il devina la situation et me comprit.

C’était la première personne que je rencontrais qui eût compris mon caractère. Il ne lui fallut pas trois visites pour me convaincre qu’il lisait dans ma pensée. Je le vis clairement à la façon froidement cavalière dont il parlait de ce mariage. Je le vis clairement dans ses légères protestations d’estime pour mon prétendu, dans son enthousiasme à propos du bonheur et du brillant avenir qui nous attendait, dans ses félicitations au sujet de nos richesses futures, qu’il comparait avec sa propre pauvreté… dans ses phrases ambiguës, amusantes et pleines de railleries cachées. Il attisa de plus en plus ma colère, me rendit de plus en plus méprisable à mes propres yeux, en me présentant ce qui m’entourait sous un jour odieux, tout en ayant l’air de tout admirer et de vouloir me faire partager son admiration. Il ressemblait au squelette endimanché de la collection des gravures hollandaises ; quelle que fût, vous savez, la personne à laquelle il donnât le bras, jeune ou vieille, belle ou laide ; qu’il dansât, chantât, jouât ou priât avec elle, il en faisait un spectre.

Vous comprendrez facilement que les félicitations de votre cher ami étaient de vrais compliments de condoléance ; que, lorsqu’il paraissait vouloir me calmer, il mettait à nu mes plaies les plus douloureuses ; que, lorsqu’il déclarait que « mon fidèle berger était le garçon le plus aimant du monde et qu’il avait le cœur le plus tendre qui eût jamais battu sur la terre, » il réveillait mes vieilles craintes de m’exposer au ridicule par cette union disproportionnée. Il ne me rendait pas là un grand service, direz-vous, mais je lui savais gré de me renvoyer l’écho de ma pensée et de confirmer ce que je savais déjà. Aussi, ne tardai-je pas à préférer la société de votre cher ami à toute autre.

Lorsque je m’aperçus (et cela ne tarda pas non plus) que cette préférence excitait la jalousie de mon futur, je recherchai plus que jamais la société de M. Gowan. Avait-on fait des façons pour exciter ma jalousie, à moi ? et tous les tourments devaient-ils donc être de mon côté ? Non. Qu’il apprenne aussi à les connaître ! J’étais enchantée de les lui faire connaître, enchantée de croire qu’il en souffrait cruellement ; c’était bien mon espérance. D’ailleurs, comme il me semblait pâle à côté de M. Gowan, qui savait me traiter en égale et disséquer sans préjugé les misérables mannequins qui nous entouraient !

Ceci dura jusqu’au jour où la tante, ma maîtresse, prit sur elle de m’adresser des observations. Cela ne valait pas la peine d’en parler, me dit-elle ; elle savait que je n’y mettais aucune intention ; mais elle croyait devoir me faire remarquer, sachant qu’une simple remarque suffirait, qu’il vaudrait peut-être mieux rechercher un peu moins la société de M. Gowan.

Je lui demandai comment elle pouvait savoir si je n’y mettais pas d’intention. Elle pouvait toujours garantir, me dit-elle, que je n’avais aucune mauvaise intention. Je la remerciai en lui faisant observer que je préférais me servir de caution à moi-même. Peut-être ses autres domestiques seraient-elles heureuses d’obtenir de leur maîtresse un certificat de bonne vie et mœurs, mais, pour ma part, je croyais pouvoir m’en passer.

L’entretien continua ; je fus entraînée à lui demander pourquoi elle était si convaincue qu’il suffirait d’une simple observation de sa part pour que je m’empressasse d’obéir. Était-ce à cause du mystère de ma naissance, était-ce pour le salaire dont on payait mes soins ? Je ne m’étais pourtant pas vendue corps et âme. Milady croirait-elle par hasard que son neveu était allé à une foire d’esclaves pour y acheter sa femme ?

Il est probable que, tôt ou tard, nous en serions venues là ; mais ma maîtresse aima mieux brusquer les choses. Elle me dit, avec une pitié bien jouée, que j’avais un malheureux caractère. Ennuyée d’entendre toujours répéter cette méchante calomnie, je ne me contins plus ; je lui dis tout ce que je savais d’elle tout ce que j’avais compris, tout ce que j’avais souffert depuis que j’avais été assez méprisable pour accepter l’offre de son neveu. Je lui dis que M. Gowan était le seul qui m’eût apporté quelque soulagement dans l’état de dégradation que j’avais subi trop longtemps et dont je sortais trop tard ; mais que je ne les reverrais plus.

En effet, ils ne m’ont plus revue.

Votre cher ami me suivit dans ma retraite et s’égaya beaucoup au sujet de cette rupture, bien qu’il fût désolé de la triste position où je laissais ces bonnes gens (les meilleurs qu’il eût jamais rencontrés), et qu’il regrettât la cruelle nécessité qui m’obligeait à mettre à la torture de pareils innocents. Il ne tarda pas à me jurer (et il disait vrai : je ne le croyais pas alors) qu’il ne méritait pas d’être agréé par une femme douée d’aussi grands talents et d’une telle force de caractère ; mais… Enfin !…

Votre cher ami m’amusa et s’amusa lui-même aussi longtemps que bon lui sembla ; puis il finit par me rappeler que nous étions tous les deux des gens du monde, que nous comprenions la vie, que nous savions bien que les romans sont des plaisanteries qui ne doivent pas durer éternellement, que nous étions trop sensés l’un et l’autre pour ne pas chercher fortune chacun de notre côté ; bien convaincu que, si jamais nous nous rencontrions plus tard, nous serions toujours les meilleurs amis du monde. Voilà tout ce qu’il me dit, et je ne daignai pas le contredire.

J’appris justement bientôt qu’il faisait la cour à celle qu’il a épousée depuis, et que les parents de la demoiselle l’avaient emmenée afin de les séparer. Je me mis à la haïr tout de suite autant que je la hais aujourd’hui ; et, par conséquent, je ne lui souhaitai qu’une chose, c’était d’épouser M. Gowan. Mais j’avais une envie irrésistible de la voir… Je sentais que ce serait là un de mes derniers plaisirs. Je voyageai un peu dans ce but ; je finis par la rencontrer ainsi que vous. Si je ne me trompe, vous n’aviez pas encore fait la connaissance de votre cher ami, qui, à cette époque, ne vous avait pas non plus accordé ces témoignages d’affection qu’il vous a prodigués depuis.

Durant ce voyage, je rencontrai une pauvre fille dont la position avait une singulière analogie avec la mienne, et chez qui je remarquai avec intérêt, avec plaisir, des symptômes de cette révolte qui m’est naturelle contre le patronage et l’égoïsme orgueilleux qu’on décore des beaux noms de bonté, protection, bienveillance, et cætera. On répétait sur tous les tons qu’elle avait un malheureux caractère. Sachant très-bien par moi-même ce que voulait dire cette phrase commode, et désirant une compagne qui ne fût pas plus que moi dupe de ces hypocrisies, je résolus d’arracher cette jeune fille à son esclavage et de la soustraire à l’injustice qui lui navrait le cœur. Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’y réussis.

Depuis, elle a vécu avec moi, partageant mes faibles ressources.