La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 19

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 198-212).


CHAPITRE XIX.

Le siège du château en Espagne.


Il y avait au moins quatre heures que le soleil s’était couché et peu de voyageurs se seraient souciés de rester aussi tard en dehors des murs de Rome ; cependant la voiture de M. Dorrit, achevant sa dernière et ennuyeuse étape, réveillait encore les échos de la campagna solitaire. Les bergers sauvages et les paysans farouches, dont la présence avait varié la monotonie de la route tant que le jour avait doré, s’étaient tous couchés avec le soleil, laissant le désert vide. Parfois, aux détours de la route, une pâle lueur rougeâtre apparaissait à l’horizon comme une exhalaison de cette terre semée de ruines, indiquant qu’on se trouvait encore loin de la ville des sept collines ; mais encore n’était-ce qu’à de rares et courts intervalles qu’on avait la consolation d’entrevoir le but du voyage. La berline ne tardait pas à se replonger dans un creux de cette mer noire et sèche, et pendant longtemps on n’apercevait plus que la route pétrifiée et le ciel sombre.

M. Dorrit, bien qu’il eût son château en Espagne pour le distraire, ne se sentait pas à l’aise sur ce chemin peu fréquenté. Il se montrait beaucoup plus curieux, à chaque cahot de se voiture, qu’il ne l’avait été depuis son départ de Londres. Le valet, qui occupait le siège inutile du cocher, tremblait sans vergogne. Le courrier, installé sous la capote de derrière, n’était pas tout à fait rassuré. Chaque fois (et cela arrivait fréquemment) que M. Dorrit baissait la glace et jetait un coup d’œil sur ce serviteur, il est vrai qu’il le voyait occupé à réduire en cendres l’offrande de John Chivery, mais presque toujours debout et regardant autour de lui, comme quelqu’un dont les soupçons sont éveillés et qui se tient sur ses gardes. Alors M. Dorrit, après avoir relevé la glace, se rappelant que les postillons avaient l’air de vrais coupe-jarrets, se disait qu’il aurait mieux fait de coucher à Civita-Vecchia et de repartir de bonne heure le lendemain matin. Ces réflexions, néanmoins, ne l’empêchaient pas de travailler de temps en temps à son château.

Voilà qu’on reconnaît, aux fragments d’enclos en ruines, aux croisées sans châssis, aux murs délabrés, aux maisons abandonnées, aux puits qui filtrent, aux réservoirs crevés, aux cyprès semblables à des spectres, aux lambeaux de vigne enchevêtrées, à la transformation de la route en une allée longue, irrégulière, mal entretenue, où tout tombe en poussière, depuis les habitations hideuses jusqu’à la route raboteuse, on reconnaît qu’on se rapproche de la Ville éternelle. Voilà que tout à coup l’équipage recule et s’arrête. M. Dorrit, persuadé que l’heure des brigands a sonné et qu’on va le jeter dans un fossé après l’avoir dépouillé, met la tête à la portière. Il reconnaît alors qu’il n’est assailli que par un enterrement qui s’avance en psalmodiant machinalement ; il entrevoit des vêtements sales, des torches blafardes, des encensoirs qu’on balance et une grande croix que suit un prêtre. Il n’était pas beau, ce prêtre, à la lueur incertaine des torches, avec sa figure lugubre et son front protubérant, et lorsque ses yeux rencontrent ceux de M. Dorrit, qui montre sa tête nue à la portière, ses lèvres, continuant à psalmodier ses libera, semblent menacer cet important voyageur ; le geste de sa main droite, bien que ce ne fût qu’une manière de rendre le salut de l’étranger, avait l’air de confirmer cette menace. Du moins, c’est ce que pensa M. Dorrit, dont l’imagination était surexcitée par ses fatigues d’architecte et de touriste, en voyant le prêtre passer devant lui, et la procession disparaître lentement avec ses morts. M. Dorrit et sa suite continuent leur route dans un sens tout opposé, et bientôt, avec leur équipage chargé d’objets de luxe tirés des deux grandes capitales de l’Europe, ils viennent, comme autrefois les Goths, frapper aux portes de Rome ; seulement c’est dans Rome aujourd’hui que sont les Goths.

Les gens de M. Dorrit ne l’attendaient pas. On l’avait attendu, mais on ne comptait plus le voir arriver que le lendemain, convaincu qu’il ne se souciait guère de voyager aussi tard dans le voisinage de Rome. De sorte que, lorsque la berline de voyage s’arrêta devant la porte, le concierge seul se présenta pour recevoir son maître.

« Mlle Dorrit était-elle sortie ? demanda celui-ci.

— Non. Elle se trouvait à la maison.

— Très-bien, dit M. Dorrit aux domestiques qui arrivaient à la hâte ; vous pouvez rester où vous êtes. Aidez à déballer la voiture ; je saurai bien trouver Mlle Dorrit tout seul. »

Il monta donc le grand escalier, lentement, d’un pas fatigué, et traversa plusieurs salons vides jusqu’à ce qu’il vit briller une lumière dans une petite antichambre. C’était un cabinet tapissé assez semblable à une tente, qui s’ouvrait au fond de deux grandes salles de réception ; la lumière y paraissait plus resplendissante et l’air plus chaud, après la sombre avenue que le vieillard avait dû traverser pour y arriver.

Il y avait une portière de tapisserie, mais point de porte ; et lorsque M. Dorrit s’arrêta, regardant sans être vu, il éprouva une certaine angoisse. Ce n’était sûrement pas de la jalousie ! Pourquoi eût-il ressenti de la jalousie ? Il n’y avait là que sa fille et son frère : l’un assis tout près de la cheminée, se réchauffait à un feu de bois ; l’autre, assise à une petite table, s’occupait à quelque ouvrage de broderie. En faisant la part de la grande différence des décors, les deux acteurs de cette scène répétaient le rôle que l’ex-doyen se rappelait avoir joué autrefois ; car Frédéric lui ressemblait assez pour prendre dans ce tableau la place de son frère absent. En effet, n’était-ce pas ainsi qu’il avait veillé lui-même plus d’un soir devant un feu de charbon de terre, tandis qu’une enfant dévouée travaillait non loin de lui ? Mais il n’y avait rien sans doute dans ce misérable passé qui pût exciter sa jalousie. D’où donc pouvait alors provenir l’angoisse qu’il ressentait ?

« Savez-vous, mon oncle, que vous rajeunissez tous les jours. »

L’oncle secoua la tête en répondant :

« Depuis quand, ma chère, depuis quand ?

— Je crois, répondit la petite Dorrit continuant à broder, que voilà plusieurs semaines que vous rajeunissez à vue d’œil. Vous êtes devenu si gai, cher oncle, si vif et si facile à amuser !

— Ma chère enfant, c’est toi qui as tout fait.

— Moi, cher oncle ?

— Oui, oui. Tu m’as fait un bien infini. Tu as été si bien remplie d’égards et d’affection pour moi, tout en cherchant avec délicatesse à me cacher tes attentions, que je… va, va !… Tout cela n’est pas perdu pour moi, ma chérie, rien n’est perdu, je t’en réponds.

— Mais tout cela n’a d’existence que dans la vivacité de votre imagination, mon oncle, répliqua en riant la petite Dorrit.

— Soit, soit, soit ! murmura le vieillard. Que Dieu n’en soit pas moins béni ! »

Elle interrompit un instant son ouvrage pour regarder son oncle, et ce regard réveilla une nouvelle angoisse dans le cœur de l’ex-doyen ; c’était un cœur si plein de faiblesses, de contradictions, d’irrésolutions, d’inconséquences, de toutes les petites misères de cette vie confuse où nous sommes, et dont le jour éternel pourra seul dissiper le brouillard !

« C’est que, vois-tu, ma colombe, j’ai été plus à mon aise avec toi, reprit le vieillard, depuis qu’on nous a laissés seuls. Je dis seuls, parce que je ne compte pas Mme Général ; je ne m’inquiète pas plus d’elle qu’elle ne s’inquiète de moi. Mais je sais que j’impatientais Fanny. Cela ne m’étonne pas, et je ne m’en plains pas, car je vois bien que je suis un embarras, quoique je me tienne à l’écart autant que possible. Je sais que je ne suis pas digne de figurer dans notre société. Mon frère William, continua le vieux musicien d’un ton admirateur, mériterait d’avoir des rois pour compagnons ; mais il n’en est pas de même de ton oncle, ma chère ; Frédéric Dorrit ne fait pas honneur à William Dorrit, et il ne le sait que trop… Ah !… mais voici ton père, Amy ! Mon cher William, sois le bienvenu chez toi ! Mon cher frère, je suis bien heureux de te revoir ! »

Il avait tourné la tête par hasard en parlant et avait aperçu son frère debout dans l’embrasure de la porte.

La petite Dorrit se leva avec une exclamation joyeuse, passa les bras autour du cou de son père qu’elle embrassa à plusieurs reprises. M. Dorrit paraissait mécontent et boudeur :

« Je suis heureux d’avoir enfin réussi à vous trouver, Amy, dit-il. Ah ! je suis vraiment très-heureux de… hem !… trouver enfin quelqu’un pour me recevoir. On paraît m’avoir… ah !… si peu attendu, que je commençais, ma parole d’honneur… ah… hem !… à croire que je ferais bien de m’excuser… ah !… d’avoir pris la liberté de revenir chez moi.

— Il était si tard, mon cher William, remarqua son frère, que nous avions renoncé à l’espérance de vous voir arriver ce soir.

— Je suis plus robuste que toi, mon cher Frédéric, répliqua M. Dorrit d’un ton de pitié fraternelle presque sévère ; et j’espère que je puis voyager sans danger pour ma santé à… hem !… l’heure qu’il me plaît.

— Certainement, répondit l’autre, devinant qu’il avait offensé son frère sans le vouloir. Certainement, William.

— Merci, Amy, ajouta M. Dorrit, tandis qu’elle le débarrassait d’une partie de son costume de voyage ; merci, je n’ai pas besoin qui l’on m’aide… Ne prenez pas cette peine, Amy. Pourrait-on me donner une croûte de pain et un verre de vin, ou bien… hem !…, serait-ce causer un trop grand dérangement ?

— Cher père, on va vous servir à souper dans quelques minutes.

— Merci, mon enfant, répondit M. Dorrit avec une froideur pleine de reproches. Je… ah… je crains vraiment de donner trop de peine à tout le monde… hem… Mme Général se porte bien ?

Mme Général s’est plainte d’une migraine et d’un peu de fatigue ; de façon que, lorsque nous avons renoncé à l’espérance de vous voir arriver elle est allée se coucher. »

Peut-être M. Dorrit sut-il bon gré à Mme Général de s’être sentie indisposée en ne le voyant pas venir ? Dans tous les cas, ses traits se déridèrent et il dit avec une satisfaction évidente :

« Désolé d’apprendre l’indisposition de Mme Général. »

Pendant ce court dialogue, sa fille avait continué à le regarder avec encore plus d’intérêt que de coutume. On eût dit qu’elle le trouvait changé ou vieilli. Le père s’en aperçut et s’en formalisa, car il demanda d’un ton de mauvaise humeur plus marquée, lorsqu’il se fut débarrassé de son manteau, et qu’il se fut approché du feu :

« Eh bien, Amy, qu’avez-vous à me regarder ainsi ? Que voyez vous donc en moi qui vous oblige… hem !… à me contempler avec… ah !… une sollicitude si particulière ?

— C’est malgré moi, père ; je vous demande pardon. Cela réjouit mes yeux de vous revoir… voilà tout.

— Ne dites pas : Voilà tout, parce que… hem !… ce n’est pas tout. Vous… hem !… vous trouvez, répliqua Dorrit avec une énergie accusatrice, que je n’ai pas bonne mine ?

— Je trouvais seulement que vous paraissiez un peu fatigué, père.

— Eh bien ! vous vous trompez… Ah !… Je ne suis pas fatigué du tout… ah !… hem !… Je suis beaucoup mieux portant que je ne l’étais lors de mon départ. »

Le voyant si irritable, la petite Dorrit, au lieu de se justifier, resta debout à côté de lui sans parler, le tenant par le bras. Le vieillard, assis entre sa fille et son frère, fut pris d’une somnolence profonde qui ne dura pas une minute et dont il se réveilla en sursaut :

« Frédéric, dit-il alors en se tournant vers son frère : je te conseille d’aller te coucher tout de suite.

— Non, William, je resterai pour te tenir compagnie pendant ton souper.

— Frédéric, riposta l’aîné, je le prie d’aller te coucher. Tu… ah !… m’obligeras en accédant à ma demande. Il y a longtemps que tu devrais être au lit. Tu es très-faible.

— Allons ! dit le vieillard, qui ne cherchait qu’à plaire au voyageur. Soit, soit, soit ! C’est possible.

— Mon cher Frédéric, continua M. Dorrit d’un ton qui annonçait combien il se croyait fort à côté de son frère, il ne peut exister aucun doute à cet égard. Je regrette de te retrouver aussi faible… Ah !… cela m’afflige profondément… hem !… tu n’as pas l’air bien portant du tout. Il ne faut pas veiller si tard : cela ne vaut rien. Tu devrais prendre plus de soin de ta santé… beaucoup plus de soin.

— Veux-tu que j’aille me coucher ? demanda Frédéric.

— Cher Frédéric, je t’en conjure ! Bonsoir, frère, j’espère que tu seras plus fort demain. Tu as très-mauvaise mine. Bonsoir, mon ami. »

Après avoir congédié son frère de cette gracieuse façon, il se rendormit de nouveau avant que Frédéric eût seulement franchi le seuil de la chambre, et il serait tombé en avant dans la cheminée si sa fille ne l’eût retenu.

« Votre oncle commence à radoter, Amy, dit-il, lorsqu’il eut été ainsi réveillé. Il n’a pas de suite dans les idées… et sa conversation est… hem… plus décousue… ah !… hem !… qu’elle ne l’a jamais été. Il n’a pas été malade pendant mon absence ?

— Non, père.

— Tu… ha !… ne le trouves pas bien changé, Amy ?

— Je n’ai pas remarqué, père.

— Il est très-cassé… très-cassé. Mon pauvre et bon Frédéric s’en va !… hem !… Il était bien cassé avant mon départ… mais aujourd’hui… hem !… il s’en va ! »

Le souper qu’on servit sur la petite table où Amy avait travaillé vint faire diversion. Elle se tint auprès de lui comme aux jours passés, pour la première fois depuis leur départ de Londres. Ils se trouvaient seuls, et ce fut elle qui le servit et lui versa à boire comme elle avait coutume de le faire autrefois dans la prison. Elle évitait autant que possible de le regarder de crainte de l’irriter de nouveau ; mais elle remarqua que, pendant ce repas, il tourna deux fois sa tête vers elle, puis jeta les yeux autour de lui comme s’il était en proie à une association d’idées si frappante qu’il avait besoin du témoignage de ses sens pour être sûr de ne pas se trouver encore dans la vieille chambre de la Maréchaussée. Chaque fois, il porta la main à sa tête comme s’il cherchait la calotte de velours noir, bien que cette coiffure, ignominieusement abandonnée à quelque détenu, n’eût pas encore reconquis sa liberté et continuât à voltiger dans les préaux sur la tête de son nouveau propriétaire.

Il mangea fort peu, mais il resta assez longtemps à table et fit encore plus d’une allusion au triste état de son frère. Tout en lui témoignant beaucoup de pitié, il s’exprima avec une certaine amertume. Il dit que ce pauvre Frédéric… ah !… hem !… radotait… oui, il n’y avait pas d’autre mot pour exprimer cela : il radotait. Pauvre garçon ! On ne pouvait songer sans tristesse à tout ce qu’Amy avait dû avoir à souffrir de l’extrême ennui d’une pareille société… bavardant et jacassant, pauvre cher homme, bavardant et jacassant sans suite… Heureusement elle avait eu, pour se dédommager, Mme Général. Il était désolé, répéta-t-il avec la même satisfaction qu’auparavant, que cette… hem !… femme supérieure fût indisposée.

La petite Dorrit, grâce à son affection vigilante, se serait souvenue des paroles et des actions les plus insignifiantes de son père, quand même elle n’aurait eu dans la suite aucun motif pour se rappeler les moindres événements de cette soirée. Elle n’oublia jamais que, lorsqu’il regardait autour de lui sous la puissante influence des souvenirs d’autrefois, il semblait chercher à les effacer de la mémoire de sa fille et de sa propre mémoire, en appuyant sur les immenses richesses et la société distinguée dont il s’était vu entouré pendant son séjour à Londres et sur la position élevée que lui et sa famille avaient à maintenir. Elle ne manqua pas non plus de se rappeler qu’il y avait, ce soir-là, deux courants sous-marins et parallèles qui dirigeaient les discours et les actions de son père ; l’un n’avait d’autre but que de lui faire voir avec quelle facilité il avait pu se passer d’elle ; l’autre de se plaindre d’elle par pur caprice, et sans raison apparente, comme s’il l’eût accusée de l’avoir négligé pendant son absence.

Sa description de la grandeur de M. Merdle et de la cour qui s’inclinait devant ce nouveau monarque amena naturellement M. Dorrit à parler de Mme Merdle ; si naturellement que, sans chercher à mettre aucune suite dans ses idées incohérentes, il passa brusquement à cette dame pour demander comment elle allait.

« Très-bien. Elle quitte Rome la semaine prochaine.

— Pour Londres ? demanda M. Dorrit.

— Oui… après un séjour de quelques semaines en route.

— Son absence se fera vivement sentir ici ; mais son retour sera une immense… hem !… acquisition, à Londres ; pour Fanny et pour… hem !… le reste du grand monde. »

La petite Dorrit, en songeant à la rivalité qui allait se déclarer lors de cette rencontre, ne put qu’approuver faiblement la réflexion de son père.

« Mme Merdle donne un grand bal d’adieu, cher père, et un dîner auparavant. Elle m’a exprimé son vif désir de vous voir revenir à temps. Elle nous a invités tous les deux au dîner.

— Elle est… ha !… bien bonne. Pour quel jour ?

— Pour après-demain.

— Vous enverrez un petit mot dans la matinée pour annoncer que je suis de retour et que je serai… hem !… ravi.

— Voulez-vous que je monte l’escalier avec vous et que je vous reconduise jusqu’à votre chambre, cher père ?

— Non ! répondit-il, regardant autour de lui d’un air irrité, car il s’éloignait sans dire bonsoir à sa fille. Ce n’est pas la peine. Je n’ai pas besoin, moi, qu’on me conduise. Votre père n’est pas comme votre oncle, infirme ! » Il s’interrompit tout à coup, aussi brusquement qu’il avait parlé, et reprit : « Tu ne m’as pas embrassé, Amy. Bonsoir, chérie ! Il faut que nous te trouvions un mari… ha !… il faut que nous te trouvions un mari, à ton tour. »

Sur ce, il monta l’escalier d’un pas lent et fatigué, gagna son appartement, et, dès qu’il y fut arrivé, renvoya son valet. Ensuite il se mit à passer en revue ses emplettes parisiennes, et, après avoir ouvert les étuis et contemplé les bijoux, il les mit sous clef. Puis, grâce à quelques accès de somnolence et à ses châteaux en Espagne, il s’oublia si longtemps que le matin commençait à s’annoncer, à l’horizon oriental de la campagne déserte, lorsqu’il gagna son lit.

Mme Général envoya ses compliments le lendemain à une heure convenable, et fit dire qu’elle espérait que M. Dorrit était remis des fatigues de son voyage. M. Dorrit renvoya ses compliments et fit répondre à Mme Général qu’il avait très-bien dormi et qu’il se sentait frais et dispos. Néanmoins, il ne sortit de son appartement qu’assez tard dans l’après-midi ; et, bien qu’il eût fait une toilette splendide avant de monter en voiture avec Mme Général et la petite Dorrit, sa mine ne répondait pas du tout à la description brillante qu’il avait faite de sa propre santé.

Comme la famille ne reçut pas de visiteur ce jour-là, les quatre membres qui la composaient dînèrent seuls. M. Dorrit donna le bras à Mme Général et la fit asseoir à sa droite avec beaucoup de cérémonie. Amy ne put s’empêcher de remarquer, tandis qu’elle suivait avec son oncle, que son père avait encore fait une toilette resplendissante, et que ses façons envers Mme Général avaient quelque chose de particulier. Cette dame s’était formé un maintien si parfait, qu’il devenait presque impossible de rien reconnaître sous la couche de vernis distingué qu’elle y avait étendue ; mais la petite Dorrit crut entrevoir une légère nuance de triomphe dans un coin de l’œil vitreux de l’aimable veuve.

Malgré ce qu’on pourrait appeler le caractère prunique et prismatique de ce repas de famille, M. Dorrit s’endormit à plusieurs reprises entre le potage et le dessert. Ces accès de somnolence furent aussi subits que ceux de la veille, aussi courts et aussi profonds. La première de ces léthargies inconvenantes parut presque causer de l’ébahissement à Mme Général ; mais, chaque fois qu’elles se renouvelèrent après, elle se mit à débiter son chapelet de : papa, pommes, poule, pruneaux de Tours ; et, à force de répéter très-lentement ces oraisons d’un nouveau genre, elle se trouva au bout de son rosaire au moment où M. Dorrit se réveillait en sursaut.

Il se réveilla pour témoigner encore combien il était péniblement affecté de voir chez Frédéric des symptômes comateux (notez qu’ils n’existaient en réalité que dans son propre cerveau) et, après dîner, lorsque Frédéric se fut retiré, il adressa en particulier des excuses à Mme Général.

« Le plus estimable et le plus affectueux des frères, dit-il, mais… ha ! hem !… c’est un homme fini. C’est triste à dire, mais il baisse, il baisse, madame !

— M. Frédéric, remarqua Mme Général, est ordinairement distrait et courbé, c’est vrai, mais espérons néanmoins qu’il n’en est pas encore là. »

Mais M. Dorrit ne voulut pas que son frère en fût quitte à si bon marché.

« Il baisse rapidement, madame. Ce n’est plus qu’un débris ! une ruine ! Il s’en va à vue d’œil… hem !… Bon Frédéric !

— Vous avez laissé Mme Sparkler heureuse et bien portante, j’espère ? demanda Mme Général après avoir poussé un soupir assez froid au profit de Frédéric.

— Entourée de… ha !… de tout ce qui peut charmer les sens et… hem !… élever l’esprit. Heureuse, ma chère madame, et fière… hem !… de son mari. »

Mme Général, en proie à un léger trouble, parut repousser le mot de mari avec ses gants, comme une personne dont la pudeur s’alarme du ton que la conversation peut prendre avec un pareil point de départ.

« Fanny, poursuivit M. Dorrit, Fanny, madame Général, possède de brillantes qualités… ha !… Ambition… hem !… fermeté, conscience… ha !… de sa position, désir de soutenir cette position… ha ! hem !… grâce, beauté et noblesse naturelle…

— Sans doute, dit Mme Général (avec un léger supplément de roideur).

— Au milieu de ces qualités, madame, continua M. Dorrit, Fanny… hem !… a un seul défaut qui m’a rendu… hem !… inquiet et qui… ha !… m’a même irrité. Mais ce défaut, qui aujourd’hui, je l’espère, a cessé d’exister chez Fanny, ne saurait plus désormais produire un effet désagréable… hem !… sur les autres.

— À quel défaut M. Dorrit fait-il allusion ? répliqua Mme Général les gants un peu agités… Je ne peux m’expliquer…

— Ne dites pas cela, chère madame, » interrompit M. Dorrit.

La voix de Mme Général murmura doucement : « Je ne peux m’expliquer ce que vous entendez par-là. »

À cet endroit de la conversation, M. Dorrit tomba de nouveau dans un état de somnolence dont il se réveilla tout à coup avec une vivacité spasmodique.

« Je fais allusion, madame Général, à cet… hem !… esprit d’opposition, je dirai même… ha !… de jalousie que Fanny a de temps à autre manifesté contre le… hem !… sentiment que… hem !… m’inspire la dame avec laquelle j’ai l’honneur de causer en ce moment.

— M. Dorrit est toujours trop bon, trop indulgent. S’il y a eu des moments où j’ai pu me figurer que Mlle Dorrit voyait d’un mauvais œil l’opinion favorable que M. Dorrit a conçue de mes services, j’ai trouvé dans cette opinion trop flatteuse une consolation et une récompense suffisantes.

— De vos services, madame ? demanda M. Dorrit.

— De mes services, répéta Mme Général d’un ton à la fois expressif et élégant.

— Rien que de vos services, chère madame ? répéta M. Dorrit à son tour.

— Je présume, riposta Mme Général avec la même intonation qu’auparavant, que c’était à mes services seulement que je le devais. À quelle autre cause, ajouta-t-elle avec un geste interrogateur de ses gants, pourrais-je attribuer ?…

— À… hem !… à votre personne, madame Général. À… hem !… à votre personne et à vos mérites, répondit M. Dorrit.

— M. Dorrit ne m’en voudra pas si je lui fais observer que l’endroit et le moment ne seraient pas bien choisis pour poursuivre une conversation de ce genre. M. Dorrit me pardonnera si je lui rappelle que miss Dorrit est dans la pièce voisine, où je l’aperçois tandis que je prononce son nom. M. Dorrit m’excusera si j’avoue que je suis émue et que je reconnais qu’il est des moments où des faiblesses que je croyais avoir surmontées renaissent avec un redoublement d’énergie. M. Dorrit me permettra de me retirer.

— Hem ! Peut-être pourrons-nous reprendre plus tard cette… ha !… intéressante conversation… À moins qu’elle ne… hem !… déplaise le moins du monde… hem !… à Mme Général… Mais j’espère qu’il n’en est rien.

— M. Dorrit, répliqua Mme Général baissant les yeux tandis qu’elle se levait en saluant, a droit en tout temps à mes hommages et à mon obéissance. »

Mme Général s’éloigna alors d’un air majestueux et non pas avec cette agitation vulgaire qu’aurait pu montrer, en pareille circonstance, une femme moins remarquable. M. Dorrit, qui, pendant cette conversation, avait gardé un ton plein d’une dignité affable et d’une condescendance mêlée d’admiration, à peu près comme certaines gens composent leur maintien à l’église et soutiennent leur rôle à l’office, parut assez satisfait, en somme, de lui-même et de Mme Général. Lorsque cette dame redescendit pour prendre le thé, elle s’était bichonnée avec de la poudre et de le pommade. Elle n’oublia pas non plus les séductions morales. On le vit bien au doux air de protection qu’elle adopta à l’égard de son élève et au tendre intérêt qu’elle témoigna à M. Dorrit… aussi tendre, du moins, que le permettait la plus stricte convenance. À la fin de la soirée, lorsqu’elle se disposa à se retirer, M. Dorrit lui donna la main, comme s’il allait la conduire à la Piazza del Popolo pour danser un menuet au clair de la lune, et la reconduisit avec beaucoup de solennité jusqu’à la porte, où il porta à ses lèvres les phalanges de sa belle amie. Ayant pris congé d’elle avec ce baiser dans le genre osseux, légèrement parfumé de cosmétique, il donna à sa fille une gracieuse bénédiction. Après avoir ainsi vaguement révélé les projets remarquables qu’il pouvait tramer dans son cœur, il alla se coucher.

Il ne se montra pas le lendemain matin ; mais, vers une heure de l’après-midi, il adressa, par l’intermédiaire de M. Tinkler, ses compliments les plus empressés à Mme Général, la priant de vouloir bien accompagner Mlle Dorrit à la promenade sans lui. Sa fille était déjà habillée pour le dîner de Mme Merdle lorsqu’il sortit de son appartement. Il se présenta alors dans une brillante toilette, mais le visage ridé et vieilli. Cependant, comme il était facile de voir qu’il se fâcherait encore si elle lui demandait seulement des nouvelles de sa santé, elle se contenta de l’embrasser sur la joue avant de l’accompagner, le cœur serré, chez Mme Merdle.

Le trajet n’était pas long, mais il eut encore le temps de continuer à bâtir son château en Espagne avant que la voiture eût fait la moitié du chemin. Mme Merdle le reçut avec beaucoup de distinction ; la Poitrine était admirablement conservée et de fort bonne humeur, le dîner fut exquis et la société des plus choisies.

Il n’y avait guère que des convives anglais, sauf un comte français et un marquis italien, ornements sociaux qu’on est toujours sûr de trouver à certaines réunions, et toujours fabriqués d’après le même modèle. La table était fort longue et le repas à l’avenant ; la petite Dorrit, assise à l’ombre d’une immense paire de favoris noirs et d’une vaste cravate blanche, perdit son père de vue jusqu’au moment où un domestique lui remit un bout de papier de la part de Mme Merdle, en la priant de le lire tout de suite. Mme Merdle y avait écrit au crayon :

« Venez parler à M. Dorrit. Je crains qu’il ne soit malade. »

Elle s’empressait d’accourir, mais sans se faire remarquer, lorsque son père se leva, et, la croyant toujours à sa place, l’appela :

« Amy, Amy, mon enfant ! »

C’était un procédé si étrange, sans parler de l’agitation plus étrange encore de ses manières et de sa voix, qu’il se fit immédiatement un profond silence.

« Amy, ma chère, répéta-t-il, va donc voir si c’est Bob qui est de garde aujourd’hui au guichet ! »

Elle se tenait à côté de lui et le touchait, mais il s’obstinait à croire qu’elle n’avait pas quitté sa place, et il cria encore, toujours debout et les mains appuyées sur la table :

« Amy, Amy ! Je ne me sens pas très-bien… Ha !… Je ne sais pas ce que j’ai. Je désire surtout voir Bob… Hem !… De tous les guichetiers, il est autant mon ami que le tien. Vois si Bob est dans sa loge et prie-le de venir me trouver. »

Les convives, consternés s’étaient tous levés.

« Cher père, je ne suis plus là-bas où vos yeux me cherchent… Me voici… à vos côtés.

— Oh ! te voilà, Amy ! Bien… hem… bien… ha ! Appelle donc Bob. S’il n’est pas de garde et qu’il ne se trouve pas dans la loge, dis à Mme Baugham d’aller le chercher. »

Elle essayait de l’attirer doucement et de l’emmener ; mais il résista et ne voulut pas la suivre.

« Je te répète, enfant, dit-il d’un ton mécontent, que je ne peux pas monter cet étroit escalier si Bob n’est pas là pour m’aider. Ha ! Envoie chercher Bob… le meilleur des guichetiers… Envoie-le chercher ! »

Il regarda autour de lui d’un air troublé, et se voyant entouré d’un grand nombre de personnes, il leur adressa ce discours :

« Messieurs et mesdames, mon devoir… ha !… m’oblige à… hem !… vous souhaiter la bienvenue. Soyez les bienvenus dans la prison de la Maréchaussée ! Notre territoire est un peu… ha !… restreint… La promenade pourrait être moins limitée… limitée ; mais plus vous resterez ici, plus elle vous paraîtra s’agrandir… et l’air, tout bien considéré, est fort salubre. La brise nous arrive des… ha !… des collines du comté de Surrey… Messieurs et mesdames, voici le café de l’endroit… hem !… entretenu au moyen de souscriptions volontaires… hem !… par les membres de la communauté. On y trouve en échange… de l’eau chaude… une cuisine commune… et divers autres petits avantages domestiques. Les habitués de la Maréchaussée veulent bien m’appeler leur père. Les étrangers aussi ont coutume de présenter leurs respects au… hem !… doyen de la communauté. Et, certes, si de longues années de résidence donnent des droits à… hem !… un titre si honorable, je puis, sans scrupule, réclamer… hem !… cette distinction. Je vous présente mon enfant, messieurs et mesdames ; ma fille, qui est née ici ! »

Elle ne rougissait pas du lieu de sa naissance ni de son père. Elle était pâle, elle avait peur ; mais son seul souci était de le calmer et de l’emmener, par amour pour lui. Elle se tenait entre lui et tous ces visages surpris, appuyée contre sa poitrine et le visage levé vers le sien. Il l’entourait de son bras gauche, et de temps en temps, on entendait la voix de la jeune fille qui le suppliait tendrement de s’éloigner avec elle.

« Née ici, répéta le vieillard, versant des larmes ; élevée ici, messieurs et dames. Je vous présente ma fille : fille d’un père malheureux, c’est vrai ; mais… hem !… toujours gentleman. Pauvre, sans doute, mais… hem !… toujours fier, toujours fier… Il arrive… ha !… très-fréquemment que mes… hem !… admirateurs personnels… seulement mes admirateurs personnels… expriment le désir de reconnaître la position semi-officielle que j’occupe ici par l’offre… hem !… de divers petits tributs qui prennent ordinairement la forme d’un… ha !… témoignage… d’un témoignage pécuniaire. En acceptant ces… hem !… hommages volontaires rendus aux humbles efforts que je fais pour… hem !… maintenir la dignité… ha !… la dignité de la communauté, je dois dire, avant tout, que je ne crois pas compromettre par là ma position de gentleman… hem !… nullement qui ? moi !… un mendiant !… Non pas, je repousse cette injure. Mais, en même temps, loin de moi l’idée d’offenser les nobles sentiments qui animent mes généreux amis, en hésitant à reconnaître que leurs offrandes sont… hem !… très-acceptables ; au contraire, j’avoue qu’elles sont on ne peut plus acceptables. Au nom de ma fille, sinon personnellement, je fais cet aveu sans le moindre scrupule et sans la moindre réticence ; mais sous toute réserve… hem !… sous toute réserve, bien entendu, de ma dignité personnelle. Messieurs et mesdames, Dieu vous bénisse. »

À cet endroit du discours, l’extrême déconvenue de Mme Merdle avait engagé la plupart des convives à se retirer dans les salles voisines ; les quelques curieux qui assistaient encore à cette triste scène ne tardèrent pas à les suivre, laissant la petite Dorrit et son père seuls avec les domestiques : « Mon cher père, mon père bien-aimé, ne voulez-vous pas m’accompagner maintenant ? » Mais non ; il répondait à ses supplications qu’il ne pourrait jamais gravir l’étroit escalier, si Bob ne venait pas l’aider. Où donc était Bob ? Pourquoi personne ne voulait-il amener Bob ? Sous prétexte d’aller à la recherche de Bob, elle fit descendre son père au milieu des flots de joyeux invités qui arrivaient au bal, monta avec lui dans une voiture qui venait d’amener des danseurs, et le reconduisit chez lui.

Le large escalier de son palais romain prit, aux yeux de son cerveau malade, les proportions de l’étroit escalier de la prison de Londres ; et il ne permit à personne, sauf à la petite Dorrit et à l’oncle Frédéric, de le toucher. Ils parvinrent à le conduire, sans autre aide, jusqu’à la chambre, et à le coucher. À partir de ce moment, sa pauvre âme mutilée, ne se souvenant plus que de l’endroit où elle s’était brisé les ailes, supprima le rêve à travers lequel elle avait été emportée depuis, pour ne plus se rappeler que la prison de la Maréchaussée. Lorsqu’il entendait des pas résonner sur le pavé de la rue, il les prenait pour le pas monotone des détenus se promenant dans les cours de la geôle. Dès que l’heure de la fermeture avait sonné, il se figurait que tout étranger était exclu jusqu’au lendemain. Lorsque arrivait le moment de rouvrir les portes, il demandait avec tant d’inquiétude à voir Bob, qu’il leur fallut inventer une histoire et raconter comme quoi Bob… (il y avait de longues années qu’il était mort, ce pauvre Bob, le plus doux des guichetiers) avait attrapé un rhume, mais qu’il espérait être debout le lendemain, ou le surlendemain, ou dans trois jours au plus tard.

Le vieillard était devenu si faible, qu’il ne pouvait plus lever la main ; mais il n’en continua pas moins de protéger son frère comme par le passé, et il lui disait d’un ton affable, cinquante fois par jour, en le voyant debout à son chevet :

« Mon bon Frédéric, assieds-toi. Tu es beaucoup trop faible pour rester si longtemps debout. »

On essaya de lui amener Mme Général ; mais il ne la reconnut pas le moins du monde. Au contraire, il lui vint dans l’esprit un soupçon injurieux : il accusa cette dame distinguée de vouloir supplanter Mme Baugham et de se livrer à la boisson. Il lui adressa à cet égard des reproches si peu mesurés dans les termes et insista tellement pour qu’Amy allât prier le directeur de la mettre à la porte, que la veuve de l’intendant militaire ne reparut plus jamais après ce premier échec.

Sauf qu’il demanda une seule fois : « Tip est-il libre ? » le souvenir de ses deux autres enfants sembla s’effacer de sa mémoire. Mais celle qui avait tant fait pour lui et qu’il en avait si mal récompensée plus tard, resta toujours présente à sa mémoire. Non pas pour la ménager, pour chercher à lui épargner les veilles ou les fatigues ; il ne s’en inquiétait pas plus qu’autrefois. Non ; il l’aimait toujours à sa manière. Ils se trouvaient de nouveau dans la vieille prison de la Maréchaussée ; sa fille restait là pour le soigner ; il avait sans cesse besoin d’elle et ne pouvait se retourner sans son aide. Il alla même parfois jusqu’à lui dire qu’il ne regrettait pas tout ce qu’il avait souffert pour elle. Quant à la petite Dorrit, elle se penchait sur le lit, son visage paisible appuyé contre celui de son père, et elle aurait donné sa vie pour sauver les jours du pauvre malade.

Lorsqu’il eut continué pendant deux ou trois jours à s’affaiblir sans souffrance, elle remarqua qu’il était agacé par le tic tac de sa montre, une montre fastueuse qui semblait croire dans son orgueil qu’après le temps c’était elle qui réglait tout ici-bas. Elle la laissa s’arrêter mais cela ne suffit pas pour calmer l’inquiétude du vieillard, ce n’était pas là ce qu’il voulait. Enfin il trouva la force d’expliquer qu’il désirait obtenir de l’argent en mettant sa montre en gage. Il fut enchanté lorsque la petite Dorrit fit semblant de l’emporter dans ce but et parut prendre avec plus de plaisir qu’auparavant quelques gorgées de vin et quelques cuillerées de gelée.

La preuve que c’était bien là ce qu’il voulait, c’est que, le lendemain ou le surlendemain, il confia dans le même but à sa fille ses boutons de manche et ses bagues. Il éprouvait une merveilleuse satisfaction à la charger de ces commissions, et semblait croire qu’il prenait là des mesures pleines de sagesse et de prévoyance. Lorsqu’il eut disposé de ses bijoux, ou du moins de ceux qui avaient frappé sa vue, ce fut le tour de ses vêtements à attirer son attention ; et il est assez probable que son existence fut prolongée de quelques jours par la satisfaction qu’il éprouva de les voir porter, un à un, à quelque mont-de-piété imaginaire.

Ce fut ainsi que la petite Dorrit resta, pendant dix jours, penchée sur le lit du malade, la tête sur le même oreiller. Parfois elle était si fatiguée qu’elle s’endormait aussi. Puis elle se réveillait pour se rappeler, en versant d’abondantes larmes, quel était ce visage qui touchait le sien, pour voir tomber peu à peu sur les traits chéris assoupis contre cet oreiller une ombre plus profonde que celle des murs de la prison de la Maréchaussée.

Petit à petit, on vit s’effacer, l’un après l’autre, jusqu’aux derniers dessins de ce superbe château en Espagne. Petit à petit, le visage ridé où ce plan se développait naguère devint calme et uni. Petit à petit, la réflexion des barreaux de la prison et des pointes en zigzag qui en couronnaient les murs disparut aussi. Petit à petit, la physionomie du vieillard, rajeunie par sa fin prochaine, ressembla plus que jamais, sous ses cheveux blancs, à celle de la petite Dorrit et s’affaissa dans le repos suprême.

D’abord le pauvre Frédéric en perdit presque la tête :

« Ô mon frère ! William, William ! Comment as-tu pu partir avant moi ! Comment as-tu pu partir sans moi ! Mourir le premier, toi si supérieur, si distingué, si noble ; me laisser là, moi, pauvre créature, qui ne suis bon à rien et qui n’aurais laissé de regret à personne ! »

Au premier moment cela fit du bien à la petite Dorrit d’avoir à s’occuper de quelqu’un, à consoler quelqu’un.

« Mon oncle, mon cher oncle, ne vous désolez pas ainsi ! Épargnez-moi ! »

Le vieillard ne fut pas sourd à ces dernières paroles. Lorsqu’il commença à se contraindre, ce fut afin de ne pas augmenter la douleur de sa nièce. Il ne songeait pas à lui-même ; mais il honorait et bénissait la petite Dorrit avec tout ce qui restait de force à son cœur, longtemps enseveli dans la peine, et qui ne se retrouvait un moment pour que se briser tout à fait.

« Ô mon Dieu ! s’écria-t-il avant de quitter la chambre, joignant ses mains ridées qu’il étendit sur la tête d’Amy. Mon Dieu, vous voyez cette enfant de mon frère mort ! Tout ce que je n’ai fait qu’entrevoir avec mes yeux de pêcheur aveugle, vous, vous l’avez vu clairement, dans la splendeur de votre sagesse ! Vous ne souffrirez pas qu’il tombe un seul cheveu de sa tête ! Vous la soutiendrez jusqu’à sa dernière heure, comme je sais qu’un jour vous la récompenserez dans l’éternité ! »

Jusqu’à près de minuit, ils se tinrent, tranquilles et tristes, dans une sombre salle, voisine de la chambre mortuaire. De temps à autre la douleur du vieillard cherchait quelque soulagement dans quelque explosion de sentiment pareille ; mais, outre que sa faiblesse n’eût pas longtemps résisté à de pareils éclats, il n’avait pas oublié les paroles de sa nièce : épargnez-moi ! Aussi il ne tardait pas à s’adresser des reproches et à se calmer. Il se contenta donc de répéter avec des sanglots que son frère était parti seul, seul ; qu’ils avaient débuté côte à côte dans la vie, que le malheur ne les avait pas séparés, qu’ils ne s’étaient pas quittés durant leurs longues années de pauvreté, qu’ils avaient vécu ensemble jusqu’à ce jour, et que son frère était parti seul, seul !

Ils se séparèrent, épuisés et abattus. Amy ne voulut quitter son oncle qu’après l’avoir reconduit dans sa chambre, où il se coucha tout habillé, sous une couverture dont sa nièce l’avait entouré. Alors elle se jeta elle-même sur son lit et s’endormit d’un profond sommeil : du sommeil de l’épuisement et d’un repos forcé, empreint encore du sentiment confus d’une grande affliction. Dors, bonne petite Dorrit ! Dors jusqu’au matin.

Il fit un beau clair de lune cette nuit-là ; mais la lune se leva tard. Lorsqu’elle eut atteint une certaine hauteur dans le paisible firmament, elle éclaira à travers les persiennes à moitié fermées la chambre solennelle où venaient de se dénouer toutes les misères d’une existence agitée. Deux êtres reposaient tranquillement dans cette chambre… Deux êtres également immobiles et impassibles, séparés en ce moment l’un et l’autre par un gouffre infranchissable, de tout ce qui s’agite et vit sur cette terre, qui va pourtant les réclamer bientôt.

L’un gisait sur le lit. L’autre, agenouillé au chevet, était penché sur le premier, les bras étendus paisiblement et sans roideur sur le couvre-pied, la tête baissée, de façon que les lèvres touchaient la main sur laquelle elles avaient exhalé leur dernier souffle. Les deux vieillards étaient devant leur père, bien au-dessus des jugements crépusculaires de ce monde ; bien au-dessus des brouillards et des obscurités terrestres.