La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 15

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 159-174).


CHAPITRE XV.

Publication des bans : « N’y ayant aucune cause d’empêchement valable à la célébration du mariage entre Mlle… et M… »


Lorsque M. William Dorrit apprit que sa fille aînée avait prêté l’oreille aux ouvertures matrimoniales de M. Sparkler, qu’elle lui avait même donné sa foi, il accueillit cette nouvelle avec beaucoup de dignité, mais aussi avec un orgueil paternel qu’il ne chercha pas à dissimuler. Sa dignité se gonflait à l’idée qu’une pareille alliance allait lui faciliter les moyens de faire des connaissances de plus en plus distinguées, et son orgueil était touché de l’empressement sympathique avec lequel Fanny secondait son vœu le plus cher. Il ne lui laissa donc pas ignorer qu’une si noble ambition éveillait dans son cœur paternel d’harmonieux échos, et lui donna même sa bénédiction, comme à une fille obéissante et dévouée qui se sacrifiait pour le plus grand honneur de sa famille.

Quant à M. Sparkler, dès que sa prétendue lui permit de se montrer, M. Dorrit lui avoua sans détour que la proposition dont on daignait l’honorer lui souriait infiniment : d’abord, parce qu’elle paraissait d’accord avec les affections spontanées de sa fille aînée ; ensuite, parce qu’elle promettait d’établir des relations de famille très-flatteuses entre lui et M. Merdle, le génie des temps modernes. Il parla aussi en termes forts louangeurs de la mère de M. Edmond comme d’une dame que sa distinction, son élégance, sa grâce et sa beauté plaçaient au premier rang. Néanmoins, il remplissait un devoir en remarquant (il avait la conviction qu’un homme d’autant de bon sens que M. Sparkler saurait interpréter ses paroles avec toute la délicatesse possible) qu’il ne pourrait considérer la proposition comme définitive avant d’avoir eu l’avantage d’être mis en rapport avec M. Merdle, et de s’être assuré que ce gentleman consentirait à mettre miss Fanny Dorrit sur le pied dont la position sociale, la dot et les espérances de cette demoiselle devaient lui assurer le maintien (cela soit dit sans mériter le reproche d’entrer dans des débats mercenaires) vis-à-vis du grand monde. Mais tout en faisant cette réserve que lui imposait sa double qualité de père et de gentleman d’un certain rang, il ne voulait pas faire de la diplomatie en dissimulant que la demande de M. Sparkler le flattait. Il l’accueillait donc conditionnellement et remerciait M. Sparkler de l’honneur qu’il lui faisait en songeant à s’allier à sa famille. Il termina par quelques remarques générales sur… hem !… sa position de gentleman indépendant et… hem… son caractère de père qui le rendait peut-être partial dans son admiration et sa tendresse pour sa fille. Bref, il reçut la demande de M. Sparkler à peu près comme il eût naguère reçu de lui un petit écu.

M. Sparkler, étourdi par les phrases qu’on amoncelait sur sa tête inoffensive, fit une réponse laconique, mais très-convenable, où il se contenta de dire ni plus ni moins qu’il avait depuis longtemps remarqué que Mlle Fanny n’était pas du tout bégueule et qu’il ne doutait pas de l’approbation de son gouverneur [1]. À cet endroit de son discours, l’objet de sa flamme lui ferma la bouche comme on ferme le couvercle d’une boîte à surprise et le renvoya.

M. Dorrit, étant allé bientôt présenter ses respects à la Poitrine, fut reçu avec la plus grande considération. Mme Merdle avoua qu’Edmond lui avait parlé de cette affaire. Cela l’avait un peu étonnée tout d’abord, parce qu’elle ne supposait pas qu’il eût du goût pour le mariage ; la Société ne s’était pas figuré non plus qu’Edmond fût disposé à dire adieu à la vie de garçon. Cependant, Mme Merdle n’avait pu s’empêcher de remarquer (nous autres femmes nous avons un instinct particulier pour découvrir ces choses-là, monsieur Dorrit !) combien Edmond était épris de Mlle Dorrit, et elle ne devait pas lui cacher qu’elle avait dit tout haut que M. Dorrit était bien imprudent d’avoir amené une si charmante personne à l’étranger pour tourner la tête à ses compatriotes.

« Dois-je avoir l’honneur de conclure, madame, demanda M. Dorrit, que le choix de M. Sparkler a… hem !… votre approbation ?

— Je vous assure, monsieur Dorrit, répondit Mme Merdle, que, personnellement, je suis ravie. »

M. Dorrit déclara qu’il était extrêmement flatté.

« Personnellement, répéta Mme Merdle, j’en suis ravie. »

La répétition accidentelle du mot personnellement engagea M. Dorrit à exprimer l’espoir que le consentement de M. Merdle ne se ferait pas non plus attendre.

« Je ne saurais, répliqua Mme Merdle, prendre sur moi de répondre positivement pour M. Merdle ; les hommes, surtout les gentlemen, que la Société nomme capitalistes, ne partageant pas toujours l’opinion des femmes sur les questions de ce genre. Mais il me semble… ceci n’est qu’une simple hypothèse de ma part, monsieur Dorrit… que M. Merdle sera…(elle passa la revue de ses avantages personnels avant d’ajouter à loisir) ravi. »

À cette phrase, les gentlemen que la Société nomme capitalistes, M. Dorrit avait toussé, comme s’il soulevait quelque objection intérieure. Mme Merdle s’en aperçut, et elle en profita pour lui donner la réplique.

« Et pourtant, monsieur Dorrit, je n’avais pas besoin de faire cette remarque ; mais elle m’est échappée dans la franchise que je mets à dire le fond de ma pensée à une personne pour qui j’ai une si haute estime, et avec laquelle j’espère avoir dans la suite des rapports encore plus agréables : car il est fort probable que vous devez envisager le question du même point de vue que M. Merdle… à moins, toutefois, que le hasard (heureux ou malheureux) qui a poussé M. Merdle à s’occuper d’affaires n’ait un peu rétréci son horizon. Je suis aussi ignorante qu’une enfant en tout ce qui regarde les affaires ; mais je crains, monsieur Dorrit, qu’elle ne produise parfois cet effet. »

Cet habile jeu de bascule, où M. Merdle ne pouvait taper par terre sans faire monter M. Dorrit, et vice versa, eut pour effet de calmer la toux de M. Dorrit. Il remarqua, avec toute la politesse dont il était capable, qu’on ne saurait permettre, même à Mme Merdle, la plus accomplie et la plus gracieuse des femmes (Mme Merdle s’inclina pour reconnaître le compliment), de soutenir que les entreprises colossales de M. Merdle, si différentes des mesquines entreprises du commun des mortels, n’eussent pas pour effet, au contraire, d’agrandir et de développer le génie qui les avait conçues.

« Vous êtes la générosité personnifiée, répliqua Mme Merdle, avec son sourire le plus séduisant ; espérons que vous avez raison. Mais j’avoue que j’ai une foi presque superstitieuse dans mes idées sur les conséquences qu’entraînent les affaires. »

M. Dorrit ne fut pas à court pour trouver un nouveau compliment. Les affaires (aussi bien que le temps, chose si précieuse en affaires) étaient faites seulement pour de pauvres hères, et ne regardaient nullement une souveraine qui régnait en autocrate sur tous les cœurs. La dame se mit à rire, et donna à penser à M. Dorrit que la Poitrine, la fameuse Poitrine, venait de rougir modestement… C’était un des meilleurs tours de passe-passe de Mme Merdle.

« Ce que j’en disais, expliqua-t-elle, est tout simplement fondé sur le vif intérêt que M. Merdle a toujours porté à Edmond, et le vif désir qu’il a toujours témoigné de lui faire une brillante position. Je ne parle pas de la position officielle d’Edmond, je crois que vous la connaissez. Mais sa position privée dépend entièrement de M. Merdle. Grâce à ma sotte incapacité pour les affaires, je vous assure que je n’en sais pas davantage. »

M. Dorrit déclara de nouveau que les affaires étaient indignes d’attirer l’attention de celle dont la seule affaire devait être de charmer et d’enchaîner tous les cœurs. Puis il exprima l’intention d’écrire, en sa double qualité de père et de gentleman, à M. Merdle. La dame approuva ce projet de tout son cœur… si elle avait eu un cœur, mais au moins avec un plaisir bien joué, et expédia par la malle suivante une lettre préparatoire à la huitième merveille du monde.

Dans son épître à M. Merdle, comme dans ses dialogues et ses discours sur cette importante question, M. Dorrit entoura son sujet d’une foule d’enjolivements assez semblables aux paraphes dont les professeurs d’écriture embellissent leurs cahiers d’exemples et de chiffres, où les titres des règles élémentaires de l’arithmétique finissent par se métamorphoser en cygnes, en aigles, en griffons et autres récréations calligraphiques, et où les majuscules perdent la tête et leurs formes naturelles dans une débauche d’encre. Néanmoins il sut rendre l’objet de sa lettre assez clair pour permettre à M. Merdle de faire semblant d’en apprendre de lui la première nouvelle. M. Merdle répondit donc à M. Dorrit ; M. Dorrit répondit à M. Merdle, qui répondit à M. Dorrit, et on annonça bientôt au public que les puissances contractantes étaient d’accord.

Alors, et seulement alors, Mlle Fanny se présenta sur la scène dans le costume qui convenait à son nouveau rôle. Alors et seulement alors, elle absorba complétement M. Sparkler dans son éclat ; elle brilla pour deux et même pour vingt. Affranchie désormais du souci que lui donnait jusque-là le sentiment d’une position vague et mal définie, ce beau navire ne dévia plus de sa route et se mit à voguer sur son lest, avec un balancement élégant qui faisait mieux encore ressortir ses qualités de fin voilier.

« Les préliminaires étant ainsi réglés à ma satisfaction, je crois qu’il serait temps, ma chère, dit M. Dorrit, d’annoncer… hem !… officiellement à Mme Général…

— Papa, s’écria vivement Fanny, qui interrompit son père dès qu’il eut prononcé le nom de cette dame, je ne vois pas en quoi mon mariage regarde Mme Général.

— Ma chère, répondit M. Dorrit, c’est une simple attention envers… hem !… une dame de bonne famille et de manières distinguées…

— Oh ! ne me parlez pas de la famille et de la distinction de Mme Général ! J’en ai par-dessus la tête, papa ! Je suis fatiguée de Mme Général.

— Fatiguée, répéta M. Dorrit d’un ton de reproche mêlé de surprise, fatiguée de… hem… Mme Général !

— Tout à fait dégoûtée d’elle, si vous aimez mieux, papa. Je ne vois réellement pas en quoi mon mariage la regarde. Qu’elle s’occupe de ses propres projets matrimoniaux… si elle en a.

— Fanny, répondit M. Dorrit d’un ton de lente et pesante gravité qui formait un contraste remarquable avec le ton léger adopté par sa fille, je vous prie de vouloir bien… hem !… vous expliquer plus clairement.

— Je veux dire, papa, que si par hasard Mme Général nourrissait quelques projets matrimoniaux pour son propre compte, il y a bien là de quoi occuper tout son temps sans se mêler des miens. Si elle n’en nourrit pas, tant mieux ; dans tous les cas, je ne tiens nullement à l’honneur de lui annoncer officiellement mon mariage.

— Pourquoi pas, Fanny ? Permettez-moi de vous le demander.

— Parce qu’elle peut très-bien faire cette découverte par elle-même. Elle n’a pas, que je sache, ses yeux dans sa poche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’en aperçois. Qu’elle monte à son observatoire, et si elle n’est pas assez habile pour découvrir la chose à elle toute seule, eh bien, elle l’apprendra le jour de mon mariage. Et j’espère que vous ne m’accuserez pas de manquer à la piété filiale, si je vous dis, papa, que selon moi, ce sera toujours assez tôt pour elle.

— Fanny, je suis surpris… je suis mécontent de… hem !… l’animosité capricieuse et incompréhensible que semble vous inspirer… hem !… Mme Général.

— Je vous en prie, papa, ne parlez pas d’animosité, car je vous assure que je ne trouve pas que Mme Général mérite de m’inspirer de l’animosité. »

À cette réponse, M. Dorrit quitta sa chaise avec un air de reproche sévère, et se tint debout, drapé dans sa dignité, devant sa fille. Celle-ci faisant tourner le bracelet qui ornait son bras, tantôt levant les yeux sur lui et tantôt les baissant, répliqua :

« Très-bien, papa. Je suis vraiment désolée de vous déplaire, mais ce n’est pas ma faute. Je ne suis plus une enfant, je ne suis pas Amy, et il faut que je dise ma façon de penser.

— Fanny, fit M. Dorrit avec effort et après un silence majestueux, si je vous prie de rester ici, tandis que j’annoncerai officiellement moi-même à Mme Général, en sa qualité de dame exemplaire qui est devenue… hem !… un membre de notre famille… le… ah !… changement projeté ; si non-seulement… je… hem !… vous prie de rester, mais… ah !… vous l’ordonne…

— Oh ! papa, interrompit Fanny avec une intention marquée, si vous y tenez tant que cela, il ne me reste plus que d’obéir. Mais j’espère que vous ne m’empêcherez pas de penser ce que je voudrai, car vraiment cela me serait plus impossible que jamais. »

Fanny s’assit donc avec un air de soumission qui ressemblait assez à un défi : on sait que les extrêmes se touchent. Son père, dédaignant de répondre, ou ne sachant que dire, sonna M. Tinkler.

« Mme Général. »

M. Tinkler, peu habitué à recevoir des ordres aussi laconiques relativement à l’aimable vernisseuse, attendit. M. Dorrit, voyant dans l’hésitation de son domestique un souvenir et un reproche de la prison et des Témoignages d’autrefois, s’écria :

« Eh bien ! Pourquoi n’obéissez-vous pas ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je vous demande pardon, monsieur, plaida Tinkler, je désirais savoir…

— Vous ne désiriez rien savoir du tout, interrompit M. Dorrit, le teint très-animé. Ne me dites pas que vous désiriez savoir. Ah ! je sais bien que ce n’est pas cela. Vous vouliez vous moquer de moi.

— Je vous assure bien, monsieur… commença Tinkler.

— Ne m’assurez pas ! Je ne veux pas qu’un domestique m’assure ! Vous vous moquiez de moi. Je vous renverrai… hem !… je renverrai tous mes gens. Qu’attendez-vous encore ?

— Je n’attends que vos ordres, monsieur.

— C’est faux. Vous les avez, mes ordres… Ah !… hem !… Mes compliments à Mme Général, et dites-lui que je la prie de me faire le plaisir de passer chez moi, si elle n’est pas autrement occupée. Voilà mes ordres. »

En s’acquittant de sa mission, peut-être Tinkler ajouta-t-il que M. Dorrit bouillait de colère. Quoi qu’il en soit, on entendit bientôt au dehors le frou-frou des jupes de Mme Général, se rapprochant… on pourrait presque dire bondissant… avec une vitesse inaccoutumée. Néanmoins lesdites jupes se calmèrent avant de franchir le seuil, et se présentèrent avec leur sang-froid habituel.

« Madame Général, dit M. Dorrit, veuillez prendre un siège. »

La veuve de l’intendant militaire remercia par une courbe gracieuse avant de se laisser glisser dans le fauteuil que lui offrait M. Dorrit.

« Madame, poursuivit ce gentleman, comme vous avez eu l’obligeance d’entreprendre… hem !… de former mes filles, et comme je suis persuadé que rien de ce qui les concerne ne saurait… hem !… vous être indifférent…

— Tout à fait impossible, remarqua Mme Général avec un calme merveilleux.

— … Je désire donc vous annoncer, madame, que ma fille ici présente… »

Mme Général adressa une légère inclinaison de tête à Fanny, qui répondit par un salut très-profond, puis se redressa avec beaucoup de roideur.

« … Que ma fille aînée… hem !… a promis d’épouser M. Sparkler, que vous connaissez. Par conséquent, madame, vous allez être débarrassée d’une moitié de votre tâche difficile… hem !… difficile, répéta M. Dorrit en lançant à Fanny un regard irrité. Mais ceci, je l’espère, ne… hem !… n’amènera aucun changement direct ou indirect dans la position que vous avez eu l’obligeance d’accepter auprès de ma famille.

— Monsieur Dorrit, répondit Mme Général, dont les mains gantées restèrent posées l’une sur l’autre dans un repos exemplaire, est plein d’égards, et mes petits services d’amitié ne valent pas l’estime qu’il en veut bien faire. »

(Fanny toussa, comme pour dire : « Vous avez bien raison. »)

« Mademoiselle Dorrit a sans doute fait preuve, dans ce choix, de toute la discrétion que permettaient les circonstances, et j’espère qu’elle voudra bien agréer mes félicitations les plus sincères. Dégagés des entraves de la passion (Mme Général ferma les yeux en prononçant ce mot, comme si sa pudeur ne lui permettait pas de le prononcer les yeux ouverts), appuyés sur l’approbation des proches parents, et propres à cimenter le fier édifice d’une haute position sociale, de pareils événements ne sauraient causer que de la joie. Mademoiselle Dorrit me permettra donc de lui renouveler mes félicitations les plus cordiales. »

La veuve se tut et ajouta intérieurement, pour mieux composer son visage : « Papa, pommes, poule, prunes et prismes. »

« Monsieur Dorrit, ajouta-t-elle tout haut, est toujours obligeant ; et, en retour de la politesse et de l’honneur qu’il me fait en me communiquant sitôt cette nouvelle, je le prie encore une fois, ainsi que mademoiselle Dorrit, de recevoir mes remercîments. J’offre également, avec mes félicitations, mes remerciements à mademoiselle Dorrit.

— Pour ma part, remarqua Fanny, je suis très-flattée… flattée au delà de toute expression. Vous ne pouvez pas vous figurer, madame Général, combien je suis heureuse de voir que vous ne désapprouviez pas mon choix. Je me sens soulagée d’un grand poids, je vous assure. Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait si vous aviez présenté quelque objection, ma chère madame. »

Mme Général changea la position relative de ses gants, elle fit passer le droit sur le gauche et le gauche sous le droit, avec un sourire aux prunes et aux prismes.

« Je n’ai pas besoin de vous dire, madame Général, continua Fanny répondant à ce sourire par un autre sourire où il n’y avait aucune trace de ces ingrédients, que, lorsque je serai mariée, tous mes efforts tendront à mériter de plus en plus votre approbation… Le plus grand malheur qui pût m’arriver, ce serait de perdre votre estime. Mais je suis convaincue, connaissant votre bonté, que vous m’excuserez, et j’espère que papa m’excusera aussi, si je relève une légère erreur que vous venez de commettre. Les meilleures gens du monde sont sujets aux méprises, et vous-même, madame, malgré votre mérite, vous êtes tombée dans une légère erreur. Vous êtes très-sensible, je n’en doute pas, à l’honneur que vous fait, avez-vous dit, la confiance que nous venons de vous témoigner. Malheureusement pour moi, je n’y suis pour rien. Le mérite d’avoir un seul instant songé à vous demander votre avis me paraît si respectable, que je rougirais de me l’approprier, sachant que je n’y ai aucun droit. Tout l’honneur en revient à papa. Je vous suis fort reconnaissante des encouragements et de la protection que vous daignez m’accorder : seulement ce n’est pas moi qui les ai demandés, c’est papa. J’ai à vous remercier, madame du consentement si généreux que vous venez de m’accorder ; mais vous, madame, vous n’avez aucun remerciement à m’adresser. J’espère continuer à mériter vos bonnes grâces lorsque j’aurai quitté la maison paternelle, et je souhaite, madame, que ma sœur soit pendant bien longtemps encore l’objet de votre affectueuse condescendance. »

Après avoir prononcé ce discours avec une extrême politesse, Fanny s’éloigna de l’air le plus élégant et le plus enjoué du monde, pour monter l’escalier quatre à quatre et se précipiter, quand on ne put plus l’entendre, le teint très-animé, chez sa sœur, qu’elle traita de petite marmotte, et qu’elle secoua afin de lui faire ouvrir les yeux et les oreilles, tandis qu’elle lui racontait ce qui venait de se passer et lui demandait ce qu’elle pensait maintenant des manœuvres de Mme Général.

Vis-a-vis de Mme Merdle, Fanny se comporta avec beaucoup d’aisance et de sang-froid, mais sans risquer encore une déclaration de guerre. De temps en temps ces deux dames préludaient par de légères escarmouches, surtout lorsque Fanny se figurait que sa future belle-mère voulait se donner des airs protecteurs ou bien qu’elle paraissait plus jeune ou plus belle qu’à l’ordinaire. Mais Mme Merdle mettait bien vite un terme à ces passes d’armes en s’enfonçant dans ses coussins d’un air de gracieuse indolence et en passant à un autre sujet de conversation. La Société (car cette mystérieuse abstraction habitait aussi les sept collines) trouva que Mlle Fanny avait beaucoup gagné depuis les fiançailles. Elle était plus abordable, moins réservée, plus séduisante et moins exigeante : aussi avait-elle maintenant une foule d’adorateurs et d’admirateurs, ce qui indignait les familles où il y avait des filles à marier ; ces demoiselles surtout s’insurgeait contre la Société, complice de cet attentat, et arboraient décidément l’étendard de la révolte. Heureuse de l’agitation qu’elle causait, non-seulement Mlle Dorrit se pavana devant le grand monde dans sa propre personne, mais elle mettait beaucoup d’orgueil et d’ostentation à traîner à sa suite son captif, Edmond Sparkler : « Voyez ! avait-elle l’air de dire à chacun : si je juge à propos de me montrer à vous dans cette pompe triomphale, suivie de ce faible prisonnier qui porte mes chaînes, lorsque j’aurais pu orner mon triomphe d’un captif plus vigoureux, c’est qu’apparemment cela me plaît : je n’ai pas d’autre compte à vous rendre. »

M. Sparkler, pour sa part, ne demandait pas d’autre explication. Il allait où on le menait et faisait ce qu’on lui disait ; car il sentait que pour lui il n’y avait pas de moyen plus commode d’arriver à la considération que d’être considéré pour sa femme ; et il était fort reconnaissant qu’à ce prix on voulût bien faire attention à lui.

Cependant l’hiver s’écoulait, le printemps approchait, et M. Sparkler était obligé de retourner en Angleterre pour y reprendre son siège au parlement et ses fonctions au ministère, où l’on attendait après lui pour développer et diriger le génie, la science, le commerce, le courage et le bon sens de la nation. Les compatriotes de Shakespeare, de Milton, de Bacon, de Newton, de Watt, d’une légion de philosophes passés et présents, de physiciens, de chimistes qui avaient dompté la nature et perfectionné l’art dans leurs formes multiples, imploraient l’aide de M. Sparkler, s’il ne voulait pas les laisser mourir méchamment sans secours, M. Sparkler ne pouvant résister au cri d’angoisse de la patrie en danger, déclara qu’il allait partir.

Il ne s’agissait donc plus que de savoir où, quand et comment M. Sparkler serait uni à la plus jolie fille du monde, qui n’était pas bégueule du tout. Mlle Fanny, après quelques conférences secrètes et mystérieuses, annonça elle-même à la petite Dorrit la solution de cette grave question.

« Mon enfant, dit-elle un jour à sa sœur, il y a du nouveau ; la chose vient d’être décidée à l’instant, et, naturellement, je me suis empressée de te chercher partout pour te l’annoncer.

— Ton mariage, Fanny ?

— Ne m’interromps pas, ma chère enfant. Laisse-moi te communiquer cela comme je l’entends, petite évaporée. Quant à ta question prématurée, si j’y répondais à la lettre, je dirais : « Non. » En effet, ce n’est pas mon mariage dont il s’agit, c’est bien plutôt celui d’Edmond. »

La petite Dorrit parut, et elle n’avait pas tort, assez en peine de savoir ce que voulait dire cette distinction subtile.

« Ce n’est pas moi qui suis dans l’embarras, s’écria Fanny ; ce n’est pas moi que l’on presse ; ce n’est pas moi qu’on demande à cor et à cri dans les bureaux d’un ministère ; ce n’est pas moi qu’on poursuit pour avoir mon vote à la Chambre ; c’est Edmond. Et il est très-malheureux de l’idée de s’en aller tout seul ; pour ma part, je n’aime pas non plus le laisser partir tout seul ; car s’il est possible de faire une sottise… (et en général, on trouve toujours moyen d’en faire)… il n’y manquera pas. »

En terminant ce résumé sommaire de la confiance qu’on pouvait avoir dans son futur mari, elle ôta son chapeau d’un air affairé et le laissa traîner à terre par les brides.

« C’est donc plutôt l’affaire d’Edmond que la mienne. Mais ne parlons plus de cela. C’est clair comme le jour. Eh bien ! ma chérie, la question étant de savoir s’il doit ou non partir seul, a soulevé cette autre question : Le mariage se fera-t-il ici tout de suite, ou attendrons-nous plusieurs mois afin de le célébrer en Angleterre ?

— Je devine que je vais te perdre, Fanny.

— Quelle enfant terrible pour ne vouloir pas écouter les gens ! s’écria Fanny, moitié indulgence, moitié impatience. Je t’en prie, ma chère, écoute-moi jusqu’au bout sans m’interrompre. Cette femme (Elle parlait de Mme Merdle, ça va sans dire) ne partira d’ici qu’après Pâques ; de façon qu’en me mariant ici et en emmenant Edmond, j’aurai de l’avance sur elle. C’est bien quelque chose. Ce n’est pas tout, Amy ! en l’absence de cette femme, je ne sais pas trop si je ne serais pas assez disposée à accepter l’offre que M. Merdle a faite à papa, de nous donner un appartement chez lui… tu sais bien, cette maison où tu es allée avec une certaine danseuse ma chère… jusqu’à ce que notre propre maison soit meublée et arrangée. Autre chose encore, Amy. Papa ayant toujours l’intention d’aller lui-même à Londres au printemps, si le mariage a lieu ici, Edmond et moi nous partirions pour Florence, où papa pourrait nous rejoindre dans quelques semaines, et nous voyagerions tous trois de compagnie jusqu’à Londres. M. Merdle a pressé papa d’habiter durant son séjour la maison en question, et je présume que papa acceptera. Mais il est le maître, et sous ce rapport (peu importe d’ailleurs), je ne puis rien affirmer. »

La différence qu’il y avait entre papa, qui était bien le maître, et M. Sparkler, qui n’était pas le maître du tout, ressortait clairement de la façon dont Fanny établissait les faits, mais sa sœur fit peu d’attention à ce contraste ; elle était partagée entre le regret que lui causait une séparation prochaine et celui de n’être pas comprise dans ce projet de voyage à Londres.

« Et ce sont là tes arrangements, Fanny ?

— Arrangements ! répéta Fanny. En vérité, mon enfant, tu es fièrement agaçante. Tu sais que j’ai eu soin de ne rien dire qui pût faire supposer qu’il y eût rien d’arrêté. Ce que j’ai dit, c’est qu’il se présente certaines questions, et je t’ai énuméré ces questions. »

Le regard calme et rêveur de la petite Dorrit rencontra celui de Fanny.

« Maintenant, ma petite chérie, continua Fanny, balançant son chapeau par les brides d’un air d’impatience, il ne s’agit pas d’ouvrir de grands yeux comme un petit hibou, à quoi ça sert-il ? J’ai besoin de tes conseils. Que me conseilles-tu ?

— Ne crois-tu pas, Fanny, demanda la petite Dorrit d’un ton persuasif après avoir hésité un peu, que ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait de retarder le mariage de quelques mois ?

— Non, petite tortue, riposta Fanny avec beaucoup de vivacité, je crois tout le contraire. »

Sur ce, elle lança son chapeau loin d’elle et se jeta dans un fauteuil. Mais l’instant d’après elle redevint très-affectueuse ; se levant d’un bond et s’agenouillant par terre, elle entoura de ses bras sa sœur et la chaise sur laquelle elle était assise.

«  Ne va pas croire que je suis en colère ou méchante, ma chérie, parce qu’il n’en est vraiment rien. Mais tu es un si drôle de petit corps ! Tu ferais damner un saint. Ne t’ai-je pas dit, enfant que tu es, qu’on ne peut pas avoir assez de confiance dans Edmond pour le laisser partir seul ? Ne sais-tu pas cela toi-même ?

— Oui, oui, Fanny, je sais que tu me l’as dit.

— Et je sais que tu sais que j’ai eu raison de le dire, riposta Fanny. Eh bien ! ma chère enfant, puisqu’il est impossible de le laisser partir seul, il s’ensuit, je suppose, que je dois partir avec lui.

— Mais… oui, chère Fanny, répliqua la petite Dorrit.

— Maintenant que tu connais les arrangements nécessaires pour cela, tu me conseilles, à ce que je vois, chère petite, de les adopter ?

— Mais… oui, chère Fanny, répéta la petite Dorrit.

— Allons ! s’écria Fanny d’un ton de résignation. Je vois bien qu’il le faut ! J’étais venue te trouver, ma colombe, pour éclaircir mes doutes, quand j’ai vu la nécessité de prendre une détermination. Me voilà décidée. C’est une affaire faite. »

Après avoir cédé d’une façon si exemplaire aux conseils de sa sœur et à la force des circonstances, Fanny prit un air des plus bénévoles, comme quelqu’un qui viendrait de sacrifier ses propres inclinations pour faire plaisir à sa meilleure amie, et qui s’applaudirait au fond de sa conscience de cette bonne action.

« Après tout, ma chérie, continua-t-elle, tu es la meilleure des petites sœurs et pleine de bon sens ; je ne pourrais pas me passer de toi. »

À ces mots elle pressa sa sœur dans un embrassement plus étroit et vraiment affectueux.

« Aussi je n’y songe pas le moins du monde, Amy ; j’espère, au contraire, que nous serons presque inséparables. Et maintenant, ma chérie, je vais à mon tour te donner un conseil. Quand tu seras seule avec Mme Général…

— Je vais donc rester seule ici avec Mme Général, demanda tranquillement la petite Dorrit.

— Mais naturellement, mon trésor, tu seras seule avec elle jusqu’au retour de papa. À moins que tu ne comptes sur Édouard pour te tenir compagnie… mais comme il ne le fait pas lorsqu’il est ici, j’ai peur qu’il ne le fasse bien moins encore maintenant qu’il est à Naples ou en Sicile. J’allais donc te conseiller, lorsque tu m’as interrompue, comme une petite brouillonne que tu es, quand tu te trouveras seule ici avec Mme Général, Amy, de faire toujours la sourde oreille chaque fois qu’elle emploiera quelque moyen artificieux pour tâcher de te laisser entrevoir qu’elle fait la cour à papa ou que papa lui fait la cour. Tu peux être sûre qu’elle y fera tout son possible. Je la connais, je sais bien comment elle va sournoisement, cherchant son chemin à tâtons avec ses mains gantées. Pour rien au monde n’aie l’air de te douter de ce que cela veut dire ; et si papa, à son retour, t’annonce qu’il songe à te donner Mme Général pour maman (la chose ne devient pas du tout moins probable à cause de mon départ), je te conseille de répondre à l’instant : « Papa, avec votre permission, je m’y oppose formellement. Fanny m’a déjà prévenue qu’elle s’y oppose aussi, comme moi. » Ce n’est pas que j’espère le moindre succès de ton opposition, ni que je te croie capable de la formuler avec la fermeté nécessaire. Mais il s’agit de défendre un principe… un principe filial… et je te supplie de ne pas permettre à Mme Général de se donner des airs de belle-mère avec nous, sans t’empresser de rendre au moins la vie aussi malheureuse que possible aux gens qui t’entourent. Je ne compte pas du tout, à te dire vrai, sur ton énergie… Je sais bien même à l’avance que tu n’en es pas capable avec papa… ce que je voudrais, ce serait au moins de te rappeler au sentiment de ton devoir. Mais moi, dans tous les cas, mon trésor, tu peux compter sur mon aide contre une pareille union, et sur l’opposition que je soulèverai ; je ne te laisserai pas dans l’embarras. Toute l’influence que va me donner ma position de femme mariée, pourvue de quelques agréments, influence que j’espère bien mettre à profit pour faire enrager Mme Merdle… je veux la faire retomber sur la tête hypocrite et les cheveux presque aussi hypocrites de Mme Général… car je suis sûre qu’ils sont faux, quelque laids qu’ils soient et quelque peu probable qu’il puisse paraître que personne, à moins d’être fol, s’avise d’en acheter de pareils !… »

La petite Dorrit reçut ces conseils sans oser les repousser ouvertement, mais aussi sans donner aucun motif de croire qu’elle fût disposée à les suivre. Quant à Fanny, ayant, pour ainsi dire, fait ses adieux à sa vie de jeune fille et mis ordre à ses affaires, elle commença, avec l’ardeur naturelle à son caractère, à se préparer à cette grave cérémonie qu’on nomme un mariage.

Voici comment elle s’y prépara : elle envoya sa femme de chambre à Paris, sous la protection du courrier, acheter cette collection spéciale d’objets de toilette à laquelle il serait de très-mauvais genre de donner, dans le présent récit, un nom anglais, mais à laquelle ce récit obstiné, se fondant sur le principe vulgaire qu’il doit rester fidèle à la langue qu’il parle, se refuse à donner un nom français. La riche et magnifique corbeille achetée par leurs soins traversa quelques semaines plus tard le pays intermédiaire, par une route toute hérissée de bureaux de douane, et gardée par une innombrable armée de mendiants en uniformes qui demandent l’aumône chaque fois qu’ils ouvrent une malle, comme si chacun de ces terribles guerriers était le vieux Bélisaire. Il y en avait tant que si le courrier n’avait pas distribué en route un boisseau et demi de menue monnaie d’argent, afin de soulager la misère de ces malheureux, ils auraient usé toutes les toilettes à force de les tourner et de les retourner avant de les laisser parvenir jusqu’à Rome. Cependant elles échappèrent sans accident à tous les dangers de la route, et arrivèrent enfin au but de leur voyage en fort bon état.

Là, on en fit l’exhibition pour des sociétés choisies de spectatrices, dont l’âme charitable en conçut immédiatement une jalousie effroyable. On fit en même temps des préparatifs pour l’heureux jour où une partie de ces trésors devaient paraître en public. On invita au déjeuner de noces la moitié de la colonie anglaise qui habitait la ville de Romulus ; l’autre s’arrangea pour se trouver sous les armes en qualité de critiques bénévoles, sur divers points du parcours de la grande solennité. Le haut et puissant signor Edgardo Dorrit arriva en poste à travers la boue et les ornières profondes des routes italiennes, pour honorer la cérémonie de sa gracieuse présence. Signor Edgardo venait de se former aux bonnes manières en fréquentant la noblesse napolitaine… noblesse modèle s’il en fut. Le premier hôtel de Rome et tous les myrmidons culinaires de cet établissement furent mis en réquisition pour fournir le déjeuner matrimonial. Les mandats de M. Dorrit tombaient drus comme grêle sur la banque Torlonia : on eût dit une panique soulevée contre cette maison. Le consul de S. M. Britannique n’avait pas vu un pareil mariage dans toute sa carrière consulaire.

Le grand jour arriva. Je ne sais pas comment la louve du Capitole ne fut pas tentée de devenir envieuse et de montrer les dents en voyant de quelle façon les sauvages habitants des îles du Nord faisaient les choses de ce temps-ci. Je ne sais pas comment les statues des exécrables empereurs de la soldatesque, que les sculpteurs contemporains n’ont pas osé flatter au point de remplacer leurs ignobles têtes d’assassins par des figures d’honnêtes gens, ne furent pas tentées de descendre de leurs piédestaux pour enlever la mariée. Et la fontaine desséchée où les gladiateurs se lavaient autrefois, comment ne se remit-elle pas à couler en l’honneur de la cérémonie ? Et le temple de Vesta n’aurait-il pas dû renaître de ses ruines tout exprès pour servir de décor dans cette grande occasion ? Ils pouvaient le faire, eh bien ! ils ne le firent pas, imitant en cela plus d’un être animé, sans en excepter les lords et les ladies de la création qui pourraient faire bien des choses, et ne font rien.

Le mariage fut donc célébré en grande pompe : des moines en frocs noirs, blancs ou bruns, s’arrêtèrent pour regarder défiler les équipages. Des paysans vagabonds, vêtus de peaux de mouton, vinrent mendier et faire pleurer leurs cornemuses sous les croisées de l’hôtel Dorrit. Les volontaires anglais passèrent en revue le cortège. La matinée s’envola ; l’heure des vêpres arriva. La fête expira peu à peu. Les mille églises de Rome avaient mis leurs cloches en branle, mais ce n’était pas pour ça. Fi donc ! un mariage hérétique. Quant à l’église Saint-Pierre, elle déclara hautement que cela ne la regardait pas.

Cependant la mariée était déjà bien loin sur la route de Florence. Un des traits caractéristiques de cette noce, c’est qu’on n’y parlait guère que de la mariée. Personne ne s’occupait du mari ; personne ne songeait non plus à la première demoiselle d’honneur. Du reste, on ne pouvait guère la voir, la petite Dorrit, perdue comme elle était au milieu de l’éclat éblouissant de la fête. La mariée monta donc dans son charmant équipage, accompagnée par occasion, de son mari ; et après avoir roulé quelques minutes sur un pavé bien uni, elle commença à cahoter dans les ornières marécageuses de l’Ennui, à travers une longue, longue avenue de ruines et de décombres. D’autres équipages de noces avaient suivi, dit-on, et ont suivi depuis le même chemin.

Dans le cas où la petite Dorrit se serait sentie un peu seule et un peu abattue ce soir-là, rien n’aurait été plus capable de dissiper sa tristesse que de pouvoir travailler comme autrefois auprès de son père, lui servir son souper et l’aider à se coucher. Mais il n’y fallait pas songer, maintenant qu’ils étaient installés dans l’équipage de grande cérémonie que conduisait Mme Général. Lui préparer son souper ! Mais si M. Dorrit eût éprouvé le besoin de souper, il y avait là un cuisinier italien et un pâtissier suisse qui auraient commencé par mettre des bonnets aussi élevés que la mitre du pape et par se livrer à une foule de mystères alchimiques dans un laboratoire plein de casseroles de cuivre, avant de permettre à leur seigneur et maître d’avaler une seule bouchée.

M. Dorrit, ce soir-là, fut sentencieux et didactique. S’il avait voulu être aimant tout bonnement, il aurait fait beaucoup plus de bien à la petite Dorrit ; mais elle l’accepta tel qu’il était (quand donc ne l’avait-elle pas accepté tel qu’il était !)… et fit contre fortune bon cœur. Enfin Mme Général se retira. Sa façon de prendre congé le soir était la plus glaciale des cérémonies : on eût dit qu’elle croyait nécessaire de pétrifier sur place l’imagination des gens afin de leur ôter la fantaisie de songer à elle. Lorsqu’elle eut accompli ces roides préliminaires, qui ressemblaient fort à une charge en douze temps à l’usage du monde élégant, elle s’éloigna. Alors la petite Dorrit passa le bras autour du col de son père en lui disant bonsoir.

« Amy, ma chère, dit M. Dorrit en lui prenant la main, cette soirée couronne un jour qui… hem !… qui m’a vivement impressionné et charmé.

— Et un peu fatigué aussi, cher père ?

— Non ; du tout. Je ne puis ressentir aucune fatigue à la suite d’une circonstance remplie… hem !… de joies aussi pures. »

La petite Dorrit fut enchantée de trouver son père dans d’aussi heureuses dispositions, et elle sourit du fond du cœur.

« Ma chère, continua M. Dorrit c’est là un événement… hem !… qui doit servir d’exemple ; qui doit vous servir d’exemple, à vous, mon enfant favorite et dévouée. »

La petite Dorrit, effrayée par ce préambule, ne sut que dire, bien que son père eût cessé de parler, comme s’il attendait une réponse.

« Amy, poursuivit-il après un moment de silence, votre chère sœur, notre Fanny, a contracté… ha ! hem !… un mariage qui est de nature à étendre nos… hem !… relations et à… hem !… consolider notre position sociale. Mon amour, j’espère que le temps n’est pas loin où il se présentera pour vous… hem !… un parti convenable.

— Oh ! non. Laissez-moi rester auprès de vous. Je vous en supplie et je vous en conjure. Je ne demande qu’à rester auprès de vous pour vous soigner. »

Elle prononça ces paroles en proie à une vive terreur.

« Allons, Amy, répondit M. Dorrit. Pas d’enfantillage. Votre… hem !… position vous impose une certaine responsabilité. Vous êtes tenue de développer cette position et de vous en montrer digne. Quant à me soigner, je puis… ah !… me soigner moi-même. Ou bien, ajouta-t-il après un nouveau silence, s’il fallait quelqu’un pour me soigner, je… hem !… Dieu aidant… je peux me faire soigner. Mais je… hem !… ne saurais, ma chère enfant, me résoudre à vous accaparer, ou, pour ainsi dire, à vous sacrifier. »

N’était-il pas un peu tard pour commencer à faire preuve de tant d’abnégation ? pour avoir l’air de s’en faire honneur ? pour y croire, en supposant la chose possible ?

« Ne parlez plus de cela, Amy. Je ne saurais m’y résoudre. Je… ha !… ne dois pas m’y résoudre. Ma… hem !… conscience s’y oppose. Je profite donc, mon amour, de l’occasion que m’offre cette circonstance flatteuse et imposante pour… ah !… remarquer avec toute la gravité nécessaire que désormais mon vœu le plus cher, c’est de trouver pour vous un parti… hem !… convenable… convenable, je le répète.

— Oh ! non, cher père. Je vous en prie.

— Amy, je suis persuadé que, si l’on soumettait cette question à une personne douée d’une connaissance parfaite du monde, d’une délicatesse et d’un jugement supérieurs, à… hem !… Mme Général, par exemple, il n’y aurait pas deux avis quant à la nature… hem !… affectueuse et à la haute convenance des sentiments que je viens de vous exprimer. Mais, comme je connais de longue date et… hem !… par expérience, votre caractère soumis et dévoué, je suis convaincu que je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Je n’ai… hem !… aucun mari à vous proposer pour le moment, ma chère ; je n’ai même personne en vue. Je désire seulement que… ah !… nous nous comprenions. Hem ! Bonsoir, ma chère et seule fille. Bonsoir. Dieu vous bénisse ! »

Si ce soir-là la petite Dorrit songea un seul instant que son père n’aurait aucun chagrin à se séparer d’elle dans sa prospérité, maintenant qu’il désirait la remplacer par une seconde épouse, elle chassa cette pensée. Toujours fidèle au vieillard qu’elle seule avait soutenu dans ses plus mauvais jours, elle repoussa une pareille idée ; elle se contenta, durant cette nuit d’insomnie et de larmes, de songer que son père ne voyait plus rien qu’à travers ces richesses, et le désir incessant de les conserver et de les accroître.

Ils continuèrent à figurer dans l’équipage de cérémonie, avec Mme Général sur le siège, pendant trois semaines encore. Alors, M. Dorrit se mit en route pour rejoindre Fanny à Florence. La petite Dorrit l’eût volontiers accompagné jusque-là, par pure affection pour lui, quitte à s’en revenir toute seule, rêvant à sa chère Angleterre. Mais, bien que l’on n’eût pas là le courrier qui avait escorté la nouvelle mariée, le valet de chambre, M. Tinkler, était le second en grade, et le choix paternel ne devait pas tomber sur Amy tant qu’il pourrait trouver à se faire accompagner par un serviteur à gages.

Mme Général prit les choses fort tranquillement… aussi tranquillement qu’elle prenait tout le reste… lorsque l’habitation romaine de M. Dorrit ne fut plus occupée que par la petite Dorrit et elle. Amy sortait souvent dans la voiture de louage qu’on leur avait laissée, descendait seule et errait parmi les ruines de l’ancienne Rome. Par je ne sais quelle transformation magique, les ruines du vaste amphithéâtre, des vieux temples, des arcs de triomphe, des routes romaines, des vieux tombeaux, sans cesser d’être ce qu’elles étaient, devenaient aussi à ses yeux les ruines de la vieille prison de la Maréchaussée, les ruines de sa vie d’autrefois, les ruines des visages et des formes qui la peuplaient naguère, les ruines de ses affections, de ses espérances, de ses soucis, de ses joies. Deux sphères ruinées d’activité et de souffrance posaient là devant la jeune fille, qu’on trouvait souvent assise sur quelque colonne tronquée ; et dans les endroits solitaires, sous le ciel bleu, elle les voyait toutes les deux ensemble.

Mais Mme Général était bientôt près d’elle pour décolorer tout, comme la nature et l’art lui avaient rendu ce service à elle-même : embellissant de prunes et de prismes le texte du digne M. Eustace, à chaque occasion qui se présentait ; cherchant partout M. Eustace et compagnie, et ne voyant jamais autre chose ; déterrant les os les plus secs de l’antiquité et les avalant tout d’un trait sans le moindre regret… comme une Goule en gants beurre frais.



  1. Expression un peu triviale pour désigner le père dans la famille.