La Petite Dorrit/Tome 1/Préface

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. v-vii).



PRÉFACE.


J’ai consacré à cette histoire bien des heures de travail pendant les deux dernières années. J’aurais bien mal employé mon temps, si je ne pouvais pas laisser les mérites ou les défauts de mon œuvre parler sans moi, maintenant qu’on peut la lire sans interruption. Mais comme il n’est pas déraisonnable de supposer que j’ai pu suivre les divers fils de mon intrigue avec une attention que le lecteur n’a guère pu leur donner dans le cours d’une publication mensuelle, il n’est pas déraisonnable non plus de demander qu’on veuille bien contempler le tableau dans son ensemble maintenant que le dessin est achevé.

Si j’osais demander grâce pour des fictions aussi exagérées que celles des Mollusques ou du ministère des Circonlocutions, je m’excuserais en faisant un appel à l’expérience personnelle de mes compatriotes, sans prendre la liberté d’ajouter que, lorsque j’ai donné cette preuve de mauvais goût, nous en étions à la guerre de Crimée et à l’enquête de la commission de Chelsea. Si j’avais le courage de me défendre d’avoir présenté au public un personnage aussi impossible que M. Merdle, je dirais tout bas que cette idée m’est venue à l’époque de la grande fièvre des actions de chemins de fer, à l’époque de la faillite d’une certaine banque d’Irlande et de diverses autres entreprises non moins louables. Si j’avais l’espoir de me faire pardonner la pensée incroyable qu’une mauvaise pensée peut quelquefois se faire assez illusion pour se croire au contraire salutaire, religieuse et de bon exemple, je me contenterais de remarquer qu’il est assez curieux que cette pensée ait été développée dans les pages de la Petite Dorrit, à l’époque de l’interrogatoire public des derniers ex-directeurs de la banque Royal British. Mais je consens, s’il le faut, à me laisser condamner par contumace sur tous ces points et à accepter l’assurance (qui me vient de fort bonne source) qu’on n’a jamais rien vu de pareil dans les Îles Britanniques.

Quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de savoir s’il reste encore debout quelques pierres de la prison de la Maréchaussée. Moi-même je n’en savais rien avant le 6 du présent mois, jour où j’ai entrepris un voyage d’exploration vers l’endroit où s’élevait autrefois cet édifice. J’ai retrouvé la cour extérieure, si souvent mentionnée dans ce récit, transformée en un marché au beurre, et en faisant cette découverte, je commençais à croire que la dernière brique de la vieille prison avait disparu. Cependant, ayant erré jusqu’à un endroit qui se donnait pour Angel-Court, conduisant à Bermondsey, j’arrivai sur la place de la Maréchaussée, dans les maisons de laquelle je reconnus non-seulement la masse des bâtiments de l’ancienne geôle, mais les chambres mêmes que j’avais eues en vue en devenant le biographe de la petite Dorrit.

Le plus petit garçon avec lequel j’aie jamais eu l’avantage de causer, tenant dans les bras le plus gros baby que j’aie jamais vu, me donna des explications d’une clarté prématurée à propos des anciens usages de la localité, et je trouvai en lui un cicérone assez sûr en général. Comment ce jeune Newton (car je ne le flatte pas en lui donnant ce titre) a-t-il pu acquérir ses connaissances topographiques ? c’est ce que j’ignore complétement. Il était trop jeune d’un quart de siècle pour avoir vu la prison. Je lui indiquai la fenêtre de la chambre où est née la petite Dorrit, et que le père de mon héroïne a si longtemps habitée, et je lui demandai le nom du locataire qui occupait maintenant ce logis. Il me répondit « Tom Pythick. » Je lui demandai qui était ce Tom Pythick ? et il me répondit que Tom Pythick était l’oncle de Toe Pythick.

Un peu plus loin, je découvris le mur plus ancien et plus éloigné qui servait autrefois de limite à l’étroite prison intérieure où l’on ne renfermait les gens que pour la forme. Quiconque voudra se donner la peine de pénétrer dans la place de la Maréchaussée, en sortant de Angel-Court, aura donc sous ses pieds les pavés de l’ancienne prison ; il verra à droite et à gauche la cour étroite très-peu changée, si ce n’est que les murs ont été abaissés lorsque la prison a recouvré sa liberté ; il apercevra les chambres qu’ont habitées les débiteurs insolvables, et pourra, sans faire grands frais d’imagination, évoquer là les nombreux fantômes de bien des années misérables.

Dans la préface de Bleak-House, j’ai remarqué que je n’avais jamais eu autant de lecteurs. Je puis en dire autant dans la préface de la Petite Dorrit. Vivement touché, cher lecteur, de l’affection et de la confiance qui se sont établies entre nous, je termine cette préface comme j’ai terminé l’autre, en vous disant : Au revoir !


Londres, mai 1857.