La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 34

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 389-398).


CHAPITRE XXXIV.

Un banc de mollusques.


M. Henri Gowan et le chien fréquentaient très-assidûment la villa Meagles, car le jour du mariage était déjà fixé. On avait décidé qu’il y aurait une convocation de Mollusque en l’honneur de cet événement, afin que cette très-nombreuse et très puissante famille répandit sur cette union autant de lustre qu’une chose aussi insignifiante était capable d’en recevoir.

Rassembler toute la famille Mollusque eût été une tâche impossible, pour deux raisons. D’abord parce qu’il n’y avait pas de maison assez vaste pour contenir tous les membres et alliés de cette race illustre. Ensuite, parce que s’il existait n’importe où sous le soleil ou sous la lune un pied carré de terre appartenant à Sa Majesté britannique, où il y eût le plus petit poste à remplir, il poussait en même temps un Mollusque pour s’incruster dans ce poste. À peine un navigateur intrépide avait-il eu le temps de planter son drapeau sur un point quelconque du globe et d’en prendre possession au nom de l’Angleterre, que le ministère des Circonlocutions y envoyait un Mollusque armé d’une boîte à dépêches. De sorte que les Mollusques sont dispersés sur toute la surface de l’univers, expédiant des boîtes de rapports de tous les points de la boussole.

Mais si Prospéro lui-même, armé de sa baguette magique n’aurait pas réussi à convoquer les Mollusques de tous les coins de l’Océan ou de la terre ferme où il n’avaient rien (que du mal) à faire, et quelque traitement à empocher, cela n’empêchait pas cependant d’en réunir un certain nombre. Mme Gowan se chargea de ce soin. Elle se présentait fréquemment chez M. Meagles avec de nouveaux noms à ajouter à la liste des invités, et elle avait avec lui de petites conférences, lorsqu’il n’était pas occupé (le malheureux ne l’était que trop à cette époque), à examiner et à solder les dettes de son futur gendre dans la petite salle ornée des balances et de la pelle à or.

Parmi les invités, il en était un dont la présence intéressait davantage M. Meagles, et dont l’absence lui eût causé plus de souci que celle du plus puissant des Mollusques attendus ; et pourtant il s’en fallait beaucoup qu’il fût insensible à l’honneur de recevoir une société aussi distinguée. C’était Clennam. Mais Clennam avait fait, sous les arbres de la sombre allée et par cette belle nuit d’été, une promesse qu’il tenait pour sacrée, et dans la loyauté de son cœur, il lui semblait que cette promesse renfermait une foule d’obligations tacites. Il se croyait tenu de faire preuve d’une abnégation constante et de ne jamais manquer une occasion de rendre le plus léger service à Chérie ; pour commencer, il répondit gaiement à M. Meagles :

« Mais certainement, je viendrai. »

M. Meagles semblait un peu embarrassé de savoir ce qu’il ferait à l’égard de l’associé d’Arthur, Daniel Doyce ; le digne gentleman n’était pas tout à fait convaincu qu’il ne résulterait pas du mélange de Daniel avec un nombre donné de Mollusques officiels, quelque combinaison explosive, même à un repas de noces. Mais ce grand criminel de Doyce le tira d’embarras en se présentant à Twickenham pour représenter qu’il venait, avec la liberté d’un ancien ami, demander comme une grande faveur qu’on ne l’invitât pas.

« Attendu, dit-il, que mes relations avec ces messieurs ont eu pour objet de remplir un devoir et de rendre un service à mon pays, et que les relations de ces messieurs avec moi ont eu pour but de m’en empêcher et de me décourager de guerre lasse, je crois que nous ferons mieux de ne pas manger et boire à la même table en ayant l’air d’être du même avis. »

Cette nouvelle excentricité de son ami amusa beaucoup M. Meagles, et ce fut avec un air de patronage plus indulgent que de coutume qu’il lui répondit :

« Soit, Daniel, soit : encore une bizarrerie ! Mais faites à votre guise. »

À mesure que le jour du mariage approchait, Clennam chercha, avec beaucoup de simplicité et de sincérité, à faire entendre à M. Henri Gowan qu’il était disposé à lui offrir franchement et loyalement son amitié. M. Gowan, de son côté, ne se départit pas de son aisance habituelle et lui accorda autant de confiance que par le passé… c’est-à-dire qu’il ne lui en accorda pas du tout. « Voyez-vous, Clennam, remarqua-t-il un jour, en passant, au milieu d’une conversation, tandis qu’ils se promenaient près d’un cottage des Meagles, une semaine avant le mariage ; je suis un homme désappointé. Mais vous le saviez déjà ?

— D’honneur, répliqua Clennam un peu embarrassé, je ne vois pas trop que vous ayez le droit de dire cela.

— Vous oubliez que j’appartiens à un clan, ou à une clique, ou a une famille, ou à une coterie (donnez-lui le nom que vous voudrez), qui aurait pu me faire faire mon chemin de cinquante manières différentes et qui s’est mis dans la tête de ne rien faire du tout pour moi. Me voilà donc, comme vous voyez, devenu un pauvre diable d’artiste.

— Mais d’un autre côté… » commença Clennam.

Gowan l’interrompit :

« Oui, oui, je sais, j’ai le bonheur d’être aimé d’une belle et charmante fille que j’aime aussi de tout mon cœur.

— En avez-vous beaucoup ! pensa Arthur, qui ne put réprimer cette réflexion, tout en se la reprochant en lui-même.

— … Et de trouver un bon enfant de beau-père qui fait très-généreusement les choses. Néanmoins, on avait mis d’autres idées dans ma tête d’enfant lorsqu’on la peignait et qu’on la brossait à grands renforts de valets de chambre ; j’en avais conçu d’autres moi-même, lorsque je suis allé au collège et que j’ai commencé à la peigner de ma propre main. Toutes ces idées-là il faut que j’y renonce aujourd’hui… voilà ce qui fait que je suis un homme désappointé.

— La pilule n’est pourtant pas bien amère, il me semble ! dit Clennam riant tout haut cette fois.

— Non, sapristi, non, répliqua Gowan en riant. Mes nobles parents ne méritent pas qu’on regrette amèrement de n’avoir pas été patronné par eux… quoique ce soient de charmantes gens et que j’aie pour eux la plus grande affection. D’ailleurs, c’est un plaisir que de pouvoir leur prouver que je sais me passer d’eux et les envoyer à tous les diables. Et puis, tous les hommes sont plus ou moins désappointés ici-bas, d’une façon ou d’une autre, et ne peuvent pas s’empêcher de s’en ressentir… mais, malgré tout, c’est un cher, un adorable monde, et je l’aime de toute mon âme.

— C’est qu’aussi vous êtes en beau chemin !

— Un chemin aussi beau que cette rivière d’été ! s’écria l’autre avec enthousiasme. Par Jupiter ! je me sens une admiration et une ardeur toute nouvelle ! Quel bon vieux monde cela fait !… Et ma profession ! la meilleure des professions, n’est-ce pas ?

— Une carrière pleine d’intérêt et d’ambition, telle que je la conçois, répondit Clennam.

— Et pleine d’imposture aussi, reprit Gowan en riant. N’oublions pas l’imposture. J’espère que je ne pécherai point par là, mais je crains en ma qualité d’homme désabusé, de trop le laisser voir. J’ai peur de ne pas pouvoir jouer mon rôle avec toute la gravité qu’il exige. Je crois, entre nous, que je suis trop aigri pour le faire.

— Pour faire quoi ? demanda Clennam.

— Pour imiter mes chers confrères. Pour soutenir la vieille gageure que chacun de nous soutient à son tour. Pour parler de travaux assidus, d’étude, de patience, de dévouement à son art, pour faire semblant d’y consacrer bien des journées solitaires, de renoncer à une foule de plaisirs à cause de son art, de ne vivre que pour son art et ainsi de suite… en un mot de repasser à mon voisin de la crème fouettée comme le font tous mes excellents camarades en peinture.

— Mais il est bien, ce me semble, que chacun, en effet, respecte sa vocation et se croie obligé de la défendre, de réclamer pour elle le respect auquel elle a droit. Qu’en dites-vous, Gowan ? et la vôtre n’exige-t-elle pas réellement ces études et cette patience dont vous parlez ? J’avoue que je ne connais pas d’art qui n’exige au moins cela.

— Quel bon enfant vous faites, Clennam ! s’écria l’autre s’arrêtant pour regarder son compagnon, comme quelqu’un qui ne peut cacher son admiration. Quel brave garçon ! Vous n’avez jamais été désappointé, vous, c’est facile à voir. »

Si cette remarque eût été faite avec intention, elle eût été si cruelle qu’Arthur aima mieux croire qu’elle avait été faite au hasard. Gowan, sans s’interrompre, posa la main sur l’épaule de son compagnon, ajoutant d’un ton léger :

« Clennam, c’est à regret que je viens détruire vos généreuses illusions, car je donnerais beaucoup d’argent (si j’en avais) pour vivre dans ce brouillard couleur de roses. Mais la franchise avant tout ! Je fais un tableau, c’est pour le vendre. Lorsque mes chers confrères font des tableaux, c’est pour les vendre. Si nous ne comptions pas les vendre au plus offrant, nous n’en ferions pas. On a de l’ouvrage, on le fait : ce n’est pas plus difficile que ça. Tout le reste n’est que jonglerie toute pure. Vous voyez l’avantage ou le désavantage qu’il y a d’avoir affaire à un homme désappointé : il vous dit la vérité. »

Que ce fût la vérité ou pas, ces paroles n’en firent pas moins une vive impression sur Clennam. Elles s’enracinèrent tellement dans son esprit qu’il commença à croire que Henri Gowan serait toujours pour lui une source d’inquiétudes, et que, sous ce rapport, il n’avait rien gagné à vaincre les inconséquences, les soucis et les contradictions de… Personne. Il s’aperçut que la lutte intime n’était pas encore terminée ; car la promesse qu’il avait faite de ne présenter Gowan au père de Chérie que sous un jour favorable, était tenue en échec par l’insistance de M. Henri Gowan à se montrer sous un jour défavorable. Arthur avait beau se dire qu’il ne recherchait nullement ces découvertes des mauvais côtés de son ex-rival et qu’au contraire il eût volontiers évité de les voir, il craignait toujours, dans sa loyale nature, d’avoir conservé des préjugés qui défiguraient Henri Gowan à ses yeux. Car il ne pouvait oublier le passé ; et il savait bien que, s’il avait éprouvé tout d’abord de l’antipathie pour Gowan, c’était tout bonnement parce que ce dernier lui avait coupé l’herbe sous le pied.

Tourmenté par ces réflexions, il en vint bientôt à désirer que le mariage fût déjà célébré, que Gowan et sa jeune épouse fussent partis, afin que, resté seul avec les parents, il pût tenir plus facilement sa promesse et remplir le rôle généreux qu’il avait accepté. La semaine qui précéda le mariage fut un temps de tracas et d’ennuis pour toute la maison. En présence de Chérie et de Gowan, M. Meagles était toujours radieux ; mais plus d’une fois, lorsque Clennam le trouva seul, il s’aperçut que son ami ne voyait plus les balances et la pelle à or qu’à travers un brouillard humide ; plus d’une fois aussi, tandis que le père regardait les amoureux se promenant dans le jardin ou ailleurs sans qu’ils pussent le voir, Arthur avait reconnu ce nuage de tristesse que la présence de Gowan y avait fait passer dès le premier jour. En disposant la maison pour cette grande occasion, il fallut remuer bien des souvenirs de leurs voyages ; on se les passait alors de main en main ; parfois, à la vue de ces témoins muets de jours sans nuages, Chérie elle-même ne pouvait s’empêcher de pleurer et de se lamenter. Mme Meagles, la plus joyeuse et la plus affairée des mamans, allait chantant sans cesse et encourageant tout le monde ; mais cette bonne âme avait aussi ses moments de défaillance où elle allait se cacher dans quelque office, pour en ressortir les yeux tout rouges, attribuant ces ophthalmies passagères à la présence d’une certaine provision d’oignons confits au vinaigre, et chantant plus haut que jamais. Mme Tickitt, n’ayant pas découvert dans le Traité de médecine domestique du docteur Buchan, le moindre baume pour une âme affligée, s’abandonnait à une profonde tristesse évoquée par des souvenirs touchants de l’enfance de Mina. Lorsque ces souvenirs l’accablaient par trop, elle avait coutume d’envoyer en haut des messages mystérieux pour dire que, n’étant pas en toilette de salon, elle priait en grâce son enfant de lui accorder une seule minute d’entretien dans la cuisine souterraine ; là, elle bénissait le visage de son enfant et le cœur de son enfant en la serrant dans ses bras au milieu d’un fouillis de larmes, de félicitations, de hachoirs, de rouleaux et de pâte, avec la tendresse d’une vieille bonne bien aimante, et c’est, ma foi ! une tendresse dont il ne faut pas dire de mal.

Mais quand un jour doit venir, il finit toujours par arriver ; comme le jour de ce mariage devait arriver, il vint à son tour, et avec lui tous les Mollusques invités au repas de noce.

Il y avait M. Tenace Mollusque, du ministère des Circonlocutions et de la rue des Écuries (Grosvenor-Square), avec la coûteuse Mme Tenace Mollusque, née Des Échasses (grâce à laquelle les jours d’émargement semblaient toujours en retard), et les trois non moins coûteuses Mlles Tenace Mollusque, chargées jusqu’à la gorge de talents d’agréments, prêtes à partir à la première offre matrimoniale, et qui néanmoins ne partaient pas avec toute la rapidité d’explosion qu’on devait naturellement attendre d’armes si bien préparées ; car, au contraire, elles avaient tout l’air de faire long feu comme de vieux pistolets rouillés. Il y avait Mollusque jeune, également attaché au ministère des Circonlocutions, et qui avait laissé ce jour-là le Tonnage de sa patrie, dont il était censé être le protecteur immédiat, et qui, je suis heureux de le dire, ne perdit rien à se tirer d’affaire lui-même en l’absence de son jeune protecteur. Il y avait l’aimable petit Mollusque, attaché au secrétariat du ministère des Circonlocutions, qui prenait gaiement et agréablement la choses, assistant à ce mariage comme s’il se fût agi de remplir une des formalités officielles du ressort du département chargé de tout entraver. Il y avait trois autres jeunes Mollusques attachés à trois autres ministères, insipides à tous égards, et qui auraient eu grand besoin d’être mis à la sauce piquante ; ils étaient venus là comme ils seraient allés voir le Nil, Rome, la nouvelle chanteuse ou Jérusalem.

Mais il y avait un gibier autrement imposant que ce menu fretin. Il y avait lord Decimus Tenace Mollusque en personne, en odeur de Circonlocutions, tout parfumé des senteurs de maroquin des boîtes à dépêches. Oui, lord Decimus en personne, ce grand homme qui avait atteint le faîte des hauteurs officielles sur les ailes d’une seule phrase indignée : « Mylords, il me restait encore à apprendre qu’il importe au ministre d’une nation libre de mettre des bornes à la philanthropie, de restreindre la charité, d’entraver l’ardeur publique, d’imposer des limites à l’esprit d’entreprise, de porter atteinte au courageux esprit d’initiative des membres de cette nation. En d’autres termes, cet illustre homme d’État s’étonnait d’avoir encore à apprendre qu’il importait au pilote d’un navire de faire autre chose que de veiller à la prospérité de son trafic personnel, quand il avait un équipage pour travailler à la pompe, et à empêcher le navire de couler sans qu’il s’en occupât. Grâce à cette découverte sublime, lord Decimus avait porté à son apogée la gloire de la famille Mollusque. Que quelque membre malappris s’avisât, dans l’une ou l’autre chambre, d’essayer de faire quelque chose, en présentant un bill à cet effet, ce projet de loi était enterré du coup lorsque lord Tenace Mollusque se levait et disait de sa place, d’un ton solennel devenant de plus en plus majestueusement indigné à mesure que les bravos ministériels retentissaient autour de lui : « Il me restait encore à apprendre, Mylords, qu’il importe au ministre d’une nation libre de mettre des bornes à la philanthropie, de restreindre la charité, d’entraver l’ardeur publique, d’imposer des limites à l’esprit d’entreprise, de porter atteinte au courageux esprit d’initiative des membres de cette nation. » La découverte de cette serinette était tout bonnement celle du mouvement perpétuel en politique. Elle ne s’usait jamais, bien qu’on en tournât et retournât sans cesse la manivelle dans tous les ministères de l’État.

Il y avait encore, à côté de son noble ami et parent lord Decimus, il y avait ce William Mollusque, qui avait formé une si mémorable coalition avec Tudor Des Échasses, et qui avait aussi inventé une nouvelle recette pour tout entraver, dont il était toujours prêt à se servir. Son système consistait à demander s’il y avait un précédent pour tel ou tel fait. Quelquefois il s’adressait au président avec un : « D’abord je vous prierais, monsieur, de vouloir bien dire à la chambre s’il existe le moindre précédent qui justifie la mesure dans laquelle l’honorable préopinant voudrait nous précipiter. » D’autres fois il demandait directement à l’honorable préopinant d’indiquer quel précédent il avait à leur offrir. D’autres fois encore, il annonçait à l’honorable préopinant que lui (William Mollusque) se donnerait la peine de rechercher s’il existait un précédent. Souvent, enfin, il écrasait du coup l’honorable préopinant en lui annonçant qu’il n’existait aucun précédent. Mais ces deux mots, précédent et précipiter étaient, en toute circonstance, les doux chevaux de bataille de cet habile circonlocutioniste. Il y avait vingt-cinq ans que l’infortuné et honorable préopinant essayait, toujours en vain, de précipiter William Mollusque dans telle ou telle mesure ; c’est égal… William Mollusque continuait à demander à la chambre (il ne se souciait guère de le demander au pays), si on croyait qu’il allait se laisser précipiter dans telle ou telle mesure. Peu importait à William Mollusque qu’il fût matériellement impossible que l’infortuné et honorable préopinant pût citer un précédent quelconque, il n’en continuait pas moins à remercier l’honorable préopinant de ses bravos ironiques et à l’achever en lui disant à son nez et à sa barbe qu’il N’Y AVAIT PAS de précédent pour justifier telle ou telle mesure. Peut-être pourrait-on objecter que la sagesse de William Mollusque n’est pas une sagesse d’un ordre bien élevé, attendu que si rien ne doit se faire sans précédent, il est clair que le monde, dont les Mollusques se moquaient sans vergogne, n’aurait jamais été créé ; ou bien, que s’il eût été créé par suite de quelque étourderie, il aurait marché tout de travers. Mais le substantif précédent et le verbe précipiter accouplés ensemble suffisaient pour effrayer la plupart des gens.

Puis il y avait un autre Mollusque, un Mollusque très-agile, qui avait sauté à travers vingt places en un rien de temps, qui occupait toujours deux ou trois sinécures à la fois, et qui était l’inventeur respecté d’un procédé admirable qu’il employait avec beaucoup de succès au bénéfice de tous les gouvernements Mollusques. Ce procédé consistait, lorsqu’on lui adressait une question parlementaire sur un sujet quelconque, à répondre sur toute autre chose. Ce système de coq-à-l’âne avait rendu de très-grands services et avait valu au spirituel inventeur l’estime du ministère des Circonlocutions.

Il y avait aussi quelques Mollusques parlementaires moins illustres ; ceux-là n’avaient pas encore de place qui méritât ce nom, et faisaient leur apprentissage afin de prouver qu’ils étaient dignes d’en occuper une. Ces Mollusques étaient de ceux qui se tiennent perchés sur les escaliers ou cachés dans les couloirs de la chambre, attendant des ordres pour savoir s’ils doivent ou non procéder à ce que la chambre soit en nombre ; qui crient : « Écoutez ! écoutez ! » ou : « Oh ! oh ! » ; qui applaudissent ou aboient selon le mot d’ordre donné par le chef de la famille ; qui mettent à l’ordre du jour des motions insignifiantes uniquement destinées à retarder une motion sérieuse ; qui prononcent des discours assommants sur des sujets ennuyeux jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’aux derniers jours de la session, puis s’écrient avec un vertueux patriotisme en réponse à la motion sérieuse, qu’il est trop tard. Alors ils partent pour la province, partout où on les envoie, jurant que lord Decimus a tiré le commerce d’une syncope et la navigation d’une attaque de paralysie ; qu’il a doublé la récolte de blé, quadruplé la récolte de foin, et empêché un tas incroyable d’or de s’envoler des caves de la Banque. Ces Mollusques inférieurs étaient distribués par les chefs de la famille, comme autant de basses cartes qui ne peuvent plus servir au grand jeu de la Cour, mais qui sont encore assez bonnes pour présider à des meetings et des dîners publics, où ils apportaient un témoignage aussi éclatant que désintéressé aux nombreux services rendus au pays par leurs nobles et honorables parents, et mettaient l’éloge des Mollusques à toute sauce dans des toasts impromptus depuis longtemps préparés. Ils se rendaient avec le même mot d’ordre à toutes les élections ; ils se démettaient de leurs propres sièges au Parlement, dans le plus bref délai et aux conditions les plus déraisonnables, afin de laisser le champ libre à d’autres membres ; ils quêtaient et rapportaient aussi bien qu’un chien de race ; ils flattaient, tripotaient, corrompaient, cherchaient leur vie dans des tas d’ordures, toujours infatigables dans leur zèle pour le service de la patrie. Aussi il n’existait pas, dans tous les bureaux du ministère des Circonlocutions, une liste de places disponibles d’ici à vingt-cinq ans (depuis le gouvernement des Indes ou un commissariat de la Trésorerie, jusqu’à un consulat en Chine), où quelques-uns de ces Mollusques, sinon tous ces Mollusques faméliques et adhésifs ne se fussent inscrits comme candidats.

Il est inutile de dire que chaque classe de Mollusques avait à peine un échantillon pour la représenter à ce mariage, car en tout il n’y en avait pas plus d’une quarantaine. Et qu’est-ce que quarante Mollusques, sur toute une légion ! Mais cette députation faisait foule dans le petit cottage de Twickenham. Ce fut un Mollusque (assisté d’un autre Mollusque) qui unit l’heureux couple, et ce fut lord Tenace Mollusque qui eut l’honneur d’offrir le bras à Mme Meagles pour la conduire vers la salle du festin.

Le repas ne fut ni aussi animé ni aussi agréable qu’il aurait pu l’être. M. Meagles écrasé par ses hôtes illustres (dont la présence, néanmoins, le flattait énormément) n’était pas dans son assiette ; Mme Gowan, au contraire était dans la sienne, ce qui ne contribuait pas à améliorer la position de M. Meagles. Il y avait dans l’air comme une fiction acceptée que ce n’était pas du tout M. Meagles qui avait mis des bâtons dans les roues, que c’était au contraire la noble famille Mollusque qui s’était seule opposés au mariage, qu’elle seule faisait en cela une concession, mais qu’il existait maintenant une unanimité magnanime : et cette fiction semblait planer sur toute l’affaire, bien que personne n’exprimât ouvertement une pareille opinion. Et puis les Mollusques sentaient que, pour leur part, ils n’auraient plus rien de commun avec les Meagles, dès que ce repas qu’ils daignaient honorer de leur patronage serait terminé ; les Meagles, de leur part, savaient aussi à quoi s’en tenir à ce sujet. Et puis Gowan, usant de ses droits d’homme désappointé, qui avait une vieille rancune contre la famille Mollusque et qui, peut-être, avait permis a sa mère de les inviter avec la bienveillante intention de leur causer du dépit et de la honte, étala devant eux sa palette et sa pauvreté, leur disant qu’il espérait un jour assurer un morceau de pain et de fromage à sa femme, et qu’il priait ceux d’entre eux qui (plus heureux que lui) parviendraient à se bien caser et se trouveraient à même d’acheter un tableau, de ne pas oublier le pauvre artiste. Et puis Lord Decimus qui, sur son piédestal parlementaire, était une vraie merveille oratoire, se trouva transformé, chez M. Meagles, en un bavard insipide, adressant un toast aux mariés dans une série de platitudes qui auraient fait dresser les cheveux sur la tête de son disciple le plus fanatique ; s’engageant, à l’étourdie, comme un éléphant imbécile, dans des labyrinthes de phrases qu’il avait prises pour une grande route et qui n’aboutissaient qu’à un cul-de-sac. Et puis, M. Tenace Mollusque ne put s’empêcher de faire la remarque qu’il voyait à la même table que lui une personne qu’il aurait empêchée, plus que toute chose au monde, de poser avec calme devant sir Thomas Lawrence, lorsqu’il avait fait faire son portrait par cet artiste ; tandis que Mollusque jeune annonça, d’un ton indigné, à deux stupides jeunes gentlemen de ses parents, qu’il y avait là un individu, dites donc, qui était venu à notre bureau sans lettres d’audience, disant qu’il voulait savoir quelque chose, vous savez ; et, dites donc, si cet individu allait éclater de nouveau, au beau milieu du déjeuner, comme l’idée pouvait bien lui en venir, vous savez (ces démagogues sont si mal élevés : ils sont capables de tout vous savez), et s’écrier qu’il voulait savoir quelque chose à l’instant même, dites donc, ce serait quelque chose d’amusant n’est-ce pas.

La partie la moins ennuyeuse de l’affaire fut celle qui causa le plus de peine à Clennam. Lorsque enfin, M. et Mme Meagles se jetèrent au cou de Chérie dans le petit salon où se trouvaient les deux portraits (et d’où les invités étaient exclus) avant de l’accompagner jusqu’à ce seuil qu’elle ne devait plus repasser pour être la Chérie et la joie d’autrefois, rien de plus naturel et de plus simple que la mariée et ses parents. Gowan lui-même fut ému et lorsque M. Meagles s’écria : « Ô Gowan, ayez bien soin d’elle, ayez bien soin d’elle ! » il répondit avec chaleur : « Ne vous affligez pas ainsi, monsieur. Par le ciel, vous pouvez y compter. »

Après les derniers sanglots et les dernières paroles de tendresse, après avoir jeté à Clennam un regard qui témoignait de sa confiance dans la promesse faite le soir des roses, Chérie se laissa retomber dans la voiture ; le mari les salua une dernière fois de la main et les voilà en route pour Douvres. Mais ils ne partirent pas avant que la fidèle Mme Tickitt, dans sa robe de soie et son tour de cheveux noirs comme jais, se fût élancée de quelque cachette mystérieuse pour lancer ses deux souliers après la voiture, afin de porter bonheur à ceux qu’elle emportait[1]. Cette apparition inattendue causa une grande surprise à la société distinguée rassemblée aux fenêtres.

Ladite société, se trouvant maintenant libre de se disperser, et les principaux Mollusques étant un peu pressés, car il y avait quelques malles en partance qui risquaient, en leur absence, d’arriver tout droit au but de leur voyage, et ils se dépêchaient d’aller s’occuper de leur faire parcourir les mers dans tous les sens, comme autant de vaisseaux fantômes ; ils avaient d’ailleurs à se donner beaucoup de mal pour empêcher de se faire un certain nombre d’affaires assez importantes qui semblaient en danger de marcher comme sur des roulettes. Ils s’en allèrent donc chacun de leur côté, donnant à entendre, en toute affabilité à M. et Mme Meagles, que ce qu’ils venaient de faire à Twickenham, ils l’avaient fait pour obliger leurs hôtes, en un mot, qu’ils avaient fait un sacrifice en faveur de M. et Mme Meagles. C’est là une assurance générale que les Mollusques ne manquent jamais de faire à John Bull dans leur condescendance officielle pour cette créature infortunée.

Il y avait alors un vide déplorable dans la maison, et dans les cœurs du père, de la mère et de Clennam. M. Meagles n’invoqua qu’un seul souvenir consolateur et ce souvenir lui fit vraiment du bien.

« Eh bien, Arthur, j’ai du plaisir à y songer après tout, dit-il.

— Au passé ? demanda Clennam.

— Sans doute… mais ce n’est pas de cela que je voulais parler ; c’était de la compagnie qui nous quitte. »

Cette société l’avait attristé et rendu malheureux pendant toute la matinée, mais maintenant il était vraiment enchanté.

« C’est très-flatteur ! répéta-t-il à plusieurs reprises dans le courant de la soirée… Une société si distinguée ! »

  1. Superstition populaire en Angleterre.