La Passion de Jeanne d’Arc

La passion de Jeanne d’Arc
Germain Lefèvre Pontalis

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


LA
PASSION DE JEANNE D’ARC

Voici Jeanne d’Arc sur les autels. Dans le cœur de tout Français digne de ce nom, déjà, son culte avait sa place : il était pratiqué naturellement. Mais ce dimanche de la Passion de l’an mil neuf cent dix-neuf, qui fut choisi pour en préparer l’annonce à l’univers, vient d’achever précieusement la consécration de sa mémoire. Une qualité suréminente, devant qui peuvent s’incliner tous les hommes, lui est attribuée désormais, réparatrice et symbolique. Un exemple d’humanité supérieure, en elle, est reconnu et déclaré, comme s’étant manifesté dans des conditions uniques au monde. C’est une Française qui en possède l’honneur. Saluons avec émotion le geste auguste qui lui offre cette parure exaltante.

Le dimanche de la Passion. Coïncidence expressive. Quelle journée, quel titre aurait pu mieux convenir pour affirmer la sainteté de Jeanne d’Arc ? Passion, calvaire, sacrifice. C’est la Trinité de sa vie. Sa passion débute avec l’appel initial qui l’accable. Son œuvre lui fait gravir un calvaire. Sa mort met seule un terme à son état constant de sacrifice.

Le premier coup de glaive, son cœur d’enfant le sentit passer en lui, ce jour d’été, vers l’heure de midi, dans le jardin de son père, quand la Lumière et la Voix la transpercent de leurs signes. Le dernier, le septième, à Compiègne, la met vivante au tombeau. Mais les autres, ceux qui l’ensanglantent sur la route, à chaque obstacle où elle se déchire, à chaque lutte qui l’épuisé, à chaque trahison qui la frappe, se doute-t-on de leurs blessures ? Peut-être ne connut-elle, à dire vrai, que deux instants de détente, vite écoulés dans la tourmente qui l’entraîne, Orléans, comme une balle, Reims, comme une croix portée qu’on peut enfin poser à terre et qu’on ne connaîtra plus.

La vie de Jeanne d’Arc a été racontée dans des œuvres magistrales[1]. Le cadre où s’est déroulée sa carrière a été retracé avec des soins minutieux. Son procès et son martyre ont été éloquemment exposés. Mais le chemin de sa Passion, pendant le drame intérieur qui transfigure sa jeunesse[2], pendant la carrière insigne qu’elle semble parcourir triomphante, à vrai dire avec tant de larmes, n’est-il pas également à scruter et à suivre, sur la trace de ses pas ? N’est-ce pas un hommage qu’en un pareil instant nous avons en quelque sorte le devoir de lui rendre ?

Nous voudrions ici tenter de le faire, en mettant à profit les plus récents travaux consacrés à la Vierge Suinte[3], en serrant de près quelques textes, et en déduisant de leurs données ou de leur rapprochement les conséquences les plus plausibles. On pourra restituer ainsi quelques versets du psaume d’angoisse de Jeanne d’Arc.


LE JARDIN DE DOMREMY.

C’était un petit clos tranquille, entre la maison paysanne et l’église. Le clocher le dominait de sa hauteur. Il touchait au mur bas du cimetière, dont les tombes entouraient le temple. Par les fenêtres de la tour, le son des cloches, s’échappant en ondes harmonieuses, aux heures fixées par les rites, le remplissait tout entier. On se le figure, ce jardin, comme plus d’un jardin pareil. Des carrés longs de terreau noir, plantés de choses rustiques et nourricières. Des sentiers entre les planches de culture. Des arbres cà et là. Peut-être, au milieu, un passage plus large, avec des fleurs en touffes. Au cours de l’été, montant droits du sol, pouvaient y paraître des lis, blanches corolles sur de hautes tiges, gorgées de poussière d’or. Ailleurs, sans doute, charge brillante des rameaux, le fruit régional faisait plier les branches, étayées par des fourches sous les grains nombreux et pesants des mirabelles. Quand le soleil, du haut de sa courbe, chauffait la terre entre les murs, la fleur et le fruit se respiraient à distance.

La fille de Jacques d’Arc est dans le jardin de son père, cultivateur à Domremy, notable du village[4].

Elle peut avoir treize ans. C’est une enfant de bonne race, brune aux franches couleurs. Elle accomplit sans doute quelque besogne coutumière, une de ces humbles tâches que viennent ramener les heures. On est en été. Midi s’approche ou passe. Elle doit tourner les épaules au soleil, qui brille au Sud, pardessus la maison, et qui frappe devant elle, un peu vers sa droite, sur le flanc de l’église et la tour du clocher.

Il est midi, peut-être moins, peut-être plus. Une volée de cloches a pu passer. Le bruissement se prolonge-t-il encore ? La fille de Jacques d’Arc est dans le jardin que décore la saison. Tout à coup, dans le plein jour, lumière sur lumière, à sa droite, lui apparaît une clarté. Une voix se fait entendre, une effigie se dessine, une figure merveilleuse, et qui parle, est auprès d’elle. C’est un prince céleste, prince combattant, victorieux dans les batailles du Bien contre le Mal. C’est monseigneur saint Michel. Mais cela, elle ne le connaît pas encore. A cet instant, pour elle, ce n’est qu’une voix qui parle, « une digne voix, » dira-t-elle, en son simple et beau langage.

L’enfant pieuse et charmante a grand’peur. Elle l’a dit sans le cacher. Elle est tremblante et secouée. Entre elle et l’apparition, un dialogue s’est établi, grave et limpide. Il n’est encore question que du salut de son âme. Elle prononce un vœu : elle consacre au ciel sa pureté, tant qu’il plairait à Dieu. La voix se tait. La clarté rentre dans la couleur du jour. L’enfant bouleversée se ressaisit peu à peu. Quand elle regagne la maison, rien ne paraît sur son visage. Pourtant, elle est marquée pour l’œuvre ; en elle le sacrifice et le martyre déjà sont en germe. Et d’elle, à ce retour du jardin, après ce dialogue éblouissant, ne peut-on pas dire, en transposant le nom de l’archange : Sumens illud Ave — Michaëlis ore.

Bientôt, en des lieux que rien cette fois ne signale plus, les visions et les voix ont pris force et fréquence. L’enfant réalise maintenant que l’être surnaturel dont elle saisit les paroles, et qu’elle voit matériellement de ses yeux, est monseigneur saint Michel, archange et prince, celui qui patronne le duché de Bar dont la frontière coupe en deux le village même de Domremy, celui qu’on vénère aussi, bien loin des marches de Lorraine, dans une île périlleuse que le flot de la mer permet au pèlerin de gagner à pied sec par les sables. Il lui annonce qu’elle entendra bientôt deux autres voix, deux voix de femmes sanctifiées, sainte Catherine et sainte Marguerite. Et c’est alors qu’il commence à parler de l’œuvre qui l’attend, pour quoi elle est élue et choisie, la Rédemption du pays de France.

Tout cet effroyable secret, une enfant grandissante le porte en elle. Il l’opprime et l’obsède. Elle le garde néanmoins jalousement, pour elle, pour elle seule. La plus délicate et la plus fière sensibilité la gouverne. Elle commettrait une trahison, si elle divulguait à qui que ce soit ces entretiens merveilleux qui l’exaltent. Elle continue sa vie de tous les jours, dans son cadre simple et doux. Le silence est un devoir qui l’écrase. Il accable sa jeunesse. Mais son honneur est en cause. Et c’est dans le cœur des jeunes qu’habite la conception la plus aiguë de l’honneur.


LA CÔTE DE GRACE

Sur la colline qui borde la Meuse, au-dessus du village et de l’église, Jeanne affectionnait deux groupes de sites[5].

Un chemin montait de Domremy, en pente douce et tirant vers le Sud, qui menait a un bois de chênes, à une chapelle solitaire, a dus sources et à un bel arbre, célèbre dans la contrée. Le bois de chênes, — le Bois Chesnu, — par analogie purement verbale et accidentelle avec le Bois Chenu, — le bois antique, — nommé dans une prophétie attribuée à l’enchanteur Merlin, et qui fut alors longuement commentée, eut cette fortune singulière de servir à propager avec prestige la foi dans la mission de la Pucelle, à peine arrivait-elle à Chinon. La petite chapelle offrait son porche à la halle ou bien au signe de croix du passant. Les fontaines s’épanchaient libres dans leurs creux naturels. Il semble y en avoir eu deux. L’une s’appelait la Fontaine des Fièvres, car les visiteurs étaient sûrs de la vertu de ses eaux. L’autre portait un vieux nom de terroir : c’était la Fontaine aux Bains : elle s’encadrait de buissons bas, chargés de fleurs verdâtres ou de petites baies noires, cette sorte d’arbuste à défense épineuse que le langage vulgaire connaît ailleurs sous le vocable de nerprun et qui baptise sous d’autres cieux une porte tragique de Tolède. Mais la plus belle chose de la côte était l’arbre, orgueil du paysage. Il montait droit comme lis, dit un témoignage évocateur. Les branches, de leur première couronne, retombaient jusqu’à terre, lui donnant l’apparence d’une immense cloche verte appuyée sur le sol. C’était un hêtre isolé, gigantesque et merveilleux. On le nommait l’Arbre aux Fées, et même l’Arbre aux Dames, parce que les Fées, qui venaient jadis errer sous la protection de ses ramures, étaient de hautes puissances dont il ne convenait pas de parler sans respect.

Une autre voie gravissait les côtes de Meuse, en sens inverse, vers le Nord, par une montée biaise pareille à celle du bel arbre et celle du bois de chênes. Il fallait, pour la prendre, pousser d’abord jusqu’à Greux, bourgade jumelle de Domremy sur la même rive occidentale du fleuve. L’église et les dernières maisons dépassées, le chemin s’élevait peu à peu sur la pente où se découpaient les bois. Là encore se montrait une chapelle et jaillissait une source. Notre-Dame de Belmont, — Notre-Dame de Bermont, selon le dialecte indigène, — et la Fontaine de Saint-Thiébaud, voisines et engageantes, composaient un lieu de pèlerinage que la tradition consacrait.

Dans tout ce canton, par les champs, les sentiers, les prairies et les bois, Jeanne, dans ses premières années, libres et sans contrainte, avec les compagnes de son âge, avait conduit ses pas insouciants et ses jeux. En belle saison, on dansait et chantait autour du bel arbre. A ses branches retombantes on attachait des fleurs. Un jour surtout, trois dimanches avant Pâques, d’après un usage qui devait remonter aux précurseurs des Celtes, les enfants du village allaient saluer les sources, des chansons aux lèvres, leurs petits paniers au bras. Les rondes et le goûter occupaient l’après-midi. Ils allaient, disaient-ils, « faire leurs Fontaines », touchants continuateurs de croyances millénaires évoluées. Puis ils redescendaient heureux vers les maisons de leurs mères, d’où montaient vers la côte les premières fumées du soir.

Maintenant, elle y trouvait ses Voix, visibles et présentes. Sainte Catherine et sainte Marguerite étaient venues, annoncées par saint Michel. Les trois bienheureuses puissances administrent tout son être. Elle les nomme intérieurement : son conseil. Dans la campagne, sous les bois, peut-être encore dans le jardin de son père, les voix lui parlent, de plus en plus troublantes. Elle-même comprend mieux beaucoup de choses : les Anglais, les Bourguignons, le désastre de Verneuil, pire que la journée d’Azincourt, le roi Charles, qui n’est encore que dauphin, puisqu’il n’a pas reçu le sacrement baptismal de Reims, le prince lointain et embrumé qu’on nomme le roi de Bourges. L’archange lui racontait « la pitié qui était au royaume de France. » Elle se la traduit en images, elle s’en imprègne : on peut dire qu’elle se l’incarne.

Rien n’est modifié dans le cadre de sa vie coutumière. Toujours même droiture et même simplicité. Mais toujours même réserve à l’égard de son secret. De quel poids néanmoins doit-il peser sur elle ! Lorsque le samedi, selon l’usage, elle monte à Bermont par le chemin qui pénètre les bois, quand elle porte à la chapelle ses offrandes fleuries et l’hommage plus précieux de son cœur, si par hasard, sur le chemin de la côte ou dans quelqu’une de ses haltes, une apparition s’impose et l’arrête, quels regards jetés vers les branches où brille la clarté mystérieuse, où germe le murmure des voix, quelle angoisse et quelles affres ! Et, de retour à la maison, sans confidence possible, quelle solitude, près de ceux qui l’aiment !

Ainsi passent deux étés de plus, suivis de leurs automnes. Elle atteignait seize ans, se taisant toujours, murée dans le silence…


LA GRANDE PITIÉ DU VILLAGE

Cependant, par le royaume de France, toutes choses s’aggravent. La détresse trouve moyen d’empirer. À celle extrémité de la terre du roi Charles qui touche à l’Argonne et à la Meuse, de nouveaux désastres s’apprêtent[6].

Domremy ne demeure français, depuis des années déjà, que par le soutien de Vaucouleurs. La petite place forte est à cinq lieues de distance, gardant la Meuse en aval. Avec Passavant en Argonne, et Beaumont et Mouzou plus bas sur le fleuve, elle compose vers l’Est le dernier groupe de bastions que l’ennemi n’a pas réduit[7].

Or, au printemps de l’année 1428, Anglais et Bourguignons, gouvernement de Dijon et gouvernement de Paris, ont organisé un effort méthodique contre ces forteresses obstinées. En quelques semaines, la campagne a réussi. Les quatre villes ont traité. Une seule, par le jeu des clauses de sa capitulation, conclue à terme selon les usages du temps, n’admet pas de suite l’ennemi dans ses murs, subordonnant l’ouverture de ses portes à quelque condition de temps ou de fait qui demeure inconnue jusqu’ici. C’est Vaucouleurs, où veille un commandant vigoureux. Un dernier rameau français abrite encore ce point suprême du val de Meuse, mais pour un délai provisoire et fatal dont l’échéance est annoncée.

À cette occasion, la guerre passe à Domremy.

Les habitants du village, à maintes reprises, ont déjà connu les alertes. Ils ont cherché refuge, plus d’une fois, à l’intérieur des défenses du logis seigneurial, la maison forte située dans une île de la Meuse, qui suffit à les garantir, eux et leurs biens, contre une razzia passagère de coureurs et de pillards. Trois ans plus tôt, une alarme plus forte les a secoués : une bande bourguignonne leur a enlevé tout leur bétail, entraîné meuglant par les chemins jusqu’au-delà de Joinville, à près de quinze lieues de distance, et qu’ils parviennent à récupérer d’ailleurs. Mais cette fois le péril est plus grave. Au cours (1ère tragique été, devant une force ennemie qui s’approche en armes et en nombre, les gens de Domremy, comme évidemment aussi les gens de Greux et d’autres populations d’alentour, abandonnent en masse leur territoire envahi, leurs maisons menacées, et se jettent sur la route qui mène à l’abri le plus. proche, la frontière du tranquille duché de Lorraine. Avec ses compatriotes et ses parents, Jeanne fait l’expérience de ce genre sinistre d’exode qui se nomme l’évacuation. »

Elle marche, avec eux, sur la route de Neufchâteau. La navrante colonne s’allonge. Elle remonte la vallée de la Meuse et traverse Goussey. Les gens, les bêtes, les charrettes se succèdent. Las chevaux de labour sont attelés. Sur les chars se heurtent de lamentables épaves, chargées en hâte, coffres, sacs de grains, provisions, bardes et ballots, infirmes et vieilles-gens, étalés sur la paille, et durement cahotés. Des troupeaux s’intercalent, moutons serrés en nappe, bandes de vaches, chèvres et pourceaux. A pied, les fugitifs se mêlent aux animaux et aux voitures. Ils portent à la main leurs plus précieux objets, tristes choses disparates qui leur sont demeurées chères. Çà et là, plus lourdement, la taille déformée, une femme ralentit le pas. L’osier d’une cage rustique où s’entrevoit un-oiseau du pays se balance à la main d’un enfant. Et sur les pauvres visages, les traits tirés, les yeux secs, sous le soleil qui brûle ou la pluie qui bat, sont modelés par un dur ébauchoir, comme dans l’argile terreuse, le désespoir et l’épuisement.

La grande pitié qui était au royaume de France, celle que lui racontaient ses voix, Jeanne la contemplait de ses yeux, dans la vallée de la Meuse. Et son cœur saignait de navrance et de peine.

A Neufchâteau, sur la terre du duc de Lorraine, Jacques d’Arc et les siens, réfugiés de Domremy, passent une quinzaine-environ. Ils étaient installés dans une auberge que tenait la femme de Jean Waldaire, dite la Rousse, honnête et de bon renom. Le troupeau sauvé paissait au dehors. Jeanne le surveillait comme il convenait en cas pareil : d’autre part, elle aidait l’hôtesse aux besognes nécessaires. Les conditions de ce séjour, étrangement transformées, devaient servir plus tard, dans le parti de Bourgogne surtout, à présenter la Pucelle venue des Marches de Lorraine comme ayant fait le métier de servante dans un gîte à ribaudes Ainsi courent de bouche en bouche les échos et les bruits[8].

Lorsque, l’ennemi disparu du pays, les gens de Domremy reprirent la route du retour, ils aperçurent, en approchant du village, à la place de mainte maison, des poutres noires et des décombres. L’incendie avait passé là. L’église, endommagée ou profanée, se refusait même au culte. C’est au sanctuaire de Greux que Jeanne, entre autres fidèles, doit alors aller porter sa prière. Du haut de la Côte de Grâce, les toits calcinés faisaient une tache affreuse dans ce qui restait des vergers[9].

Octobre survient. Le siège d’Orléans commence. De Vaucouleurs, où l’on est renseigné de temps à autre, la nouvelle s’en répand. Les voix deviennent plus pressantes. Deux ou trois fois par semaine, à présent, elles se font entendre, elles insistent. Même elles se mettent à formuler des précisions redoutables. Fille de Dieu, le siège d’Orléans, c’est elle qui doit le faire lever. Le Roi, qui n’est pas encore vrai roi, c’est elle qui doit le conduire à Reims. Tout le royaume, c’est elle qui doit le délivrer. C’est pour ces besognes-là qu’elle doit aller en France, aller en France, aller en France. Et, pour accomplir le voyage, pour se faire donner une escorte, il faut qu’elle se rende à Vaucouleurs, qu’elle parle au commandant. A Vaucouleurs, elle saura le convaincre. Mais, pour Dieu, qu’elle soit d’abord à Vaucouleurs !

« Je ne pouvais plus tenir où j’étais, » dira-t-elle, suppliciée par l’ordre qui l’appelle et le geste à faire pour assurer son départ. Pourtant, elle s’arrache de Domremy. Elle se déracine de tout ce qu’elle aime, de tout ce qui l’a aimée jusque-là. Ses parents quittés, elle aperçoit une dernière fois, de la route qu’elle prend, le clocher, le bois de chênes, le beau hêtre, et puis le sentier qui monte à la chapelle de Bermont. D’un suprême embrassement des yeux, elle dit adieu, pour toujours, à la Côte de Grâce.


LA MAISON DE BUREY-EN-VAUX

Elle partait, sans avoir osé se confier à son père ou à sa mère. Tourment affreux de sa conscience et de son cœur. Pour avouer ou se taire, ses voix s’en remettaient à elle. Ses projets avaient dû filtrer néanmoins[10].

Sinon près de ses proches, et de manière directe, au moins près d’autres gens du pays, par voie détournée. Dès la veille de la Saint-Jean, elle avait dit à Michel Lebuin, jeune homme de son âge : « Entre Vaucouleurs et Coussey, il est une jeune fille, l’an prochain, qui fera sacrer le roi de France. » Elle disait pareillement à Jean Watrin, de la même génération, qu’elle « relèverait le sang royal. » Et à Gérardin d’Epinal, le seul habitant du village qui fût attaché au parti de Bourgogne : « Compère, si vous n’étiez bourguignon, je vous confierais quelque chose. » Ses parents, probablement, ripostaient par allusions, plus ou moins transparentes et maladroites. Ainsi peuvent seulement s’expliquer les propos de son père, du moins tels qu’ils sont rapportés, racontant, pour que la chose lui fût redite à elle, qu’il avait vu en rêve sa fille s’en aller avec des hommes d’armes, et assurant qu’il la préférerait morte de ses mains que courant telle aventure. Quoi qu’il en soit, elle partait, gardant pour elle, cela semble avéré, son étouffant secret. Elle a formulé la chose en trois mots. « Dieu le commandait : il le convenait faire. »

Deux personnes, toutefois, étaient dans la confidence totale, un homme simple et droit, une femme compatissante. Leur cœur comprit ce cœur, et leur pitié cette angoisse. Ils se portèrent à son secours et la soulagèrent de sa croix.

On doit immensément à Jeanne Le Vauseul, cousine germaine de Jeanne d’Arc, — leurs mères étaient sœurs, — et à Durand Lassois son mari[11]. Ils ont appuyé, soutenu, réconforté Jeanne en ses heures les plus délicates. Son œuvre est leur œuvre. Il faut s’en souvenir et le marquer.

Ils habitaient Burey-en-Vaux, alors appelé Burey-le-Petit, village du val de Meuse, entre Domremy et Vaucouleurs, à quatre lieues et demie de la maison de Jacques d’Arc, à une lieue de la place forte. Durand Lassois, cultivateur, a dépassé la trentaine. Sa femme va Être mère. Tous trois arrangent ainsi les choses. Les Lassois demanderont à prendre Jeanne chez eux, pour quelque temps, afin qu’elle aide sa cousine aux soins de la maison. Le mari viendra la chercher lui-même à Domremy : tous deux s’en iront ensemble. Ainsi, dénouant une situation qui devenait insoutenable, partira-t-elle sans drame. De Burey à Vaucouleurs, la distance est négligeable. Elle pourra se rendre auprès du commandant, lui parler et le convaincre. Le Seigneur Dieu fera le reste.

Ainsi Jeanne, muette pour tous, sauf pour deux êtres éprouvés, entra-t-elle à Burey-en-Vaux, dans la maison de ses cousins, pour ne pas réduire au désespoir sa mère et son père. A Domremy comme à Greux, elle dit adieu, sur le pas des portes, aux gens étonnés qui la regardaient partir. Plus d’un, vingt-sept ans après, se rappelait encore le timbre de sa voix. La plus pure des filles quittait son village, pour la plus merveilleuse des œuvres, comme si elle allait abriter chez des amis pitoyables le fruit dangereux de son sein.

A Burey-en-Vaux, Jeanne demeure six semaines. Six semaines haletantes, s’il en fut. Alors elle parle, pour la première fois semble-t-il, d’une prédiction dont elle a connaissance et qu’elle rapporte à son propre fait. « Le royaume de France, perdu par une femme, sera sauvé par une vierge. » La femme qui perd la France, c’est la reine Isabeau, la Bavaroise, qui a pris parti pour le léopard anglais contre les fleurs de lis. La vierge qui le sauvera, n’est-ce pas elle-même, Jeanne, fille de Dieu, que ses voix appellent au sacrifice ? Alors elle ose aborder le commandant de Vaucouleurs, et se voit plaisantée et raillée. Et comment pouvait-il en être différemment ? Alors aussi, tandis qu’elle prolonge à Burey son séjour, attendant quelque meilleure fortune, lui faut-il enfin faire connaître le vrai but de son absence à ceux qui se désolent loin d’elle. De là ou d’ailleurs, elle leur écrivit en son nom : le sillage de sa gloire, alors, emporta leur grief.

Car elle ne quitta pas deux fois Domremy pour Vaucouleurs, à six mois d’intervalle. Elle ne fit qu’un voyage. C’est ce qu’il faut comprendre. Par là tout s’éclaire et devient net, plus digne, en un mot, de Jeanne d’Arc[12].

A Burey-en-Vaux, dans la maison des Lassois, en décembre et janvier, sous la cotte rouge qu’elle portait[13], Jeanne fit une cruelle station de son calvaire, atténuée par tout ce que la confiance et la douceur de l’accueil peuvent offrir de soulagement. Il est affligeant de penser que nul indice conservé ne permet de reconnaître la survivance de cette demeure, qui fait songer à Béthanie.


LA VICTOIRE ANXIEUSE

Un matin de février, par la porte de France, sept cavaliers sont sortis de Vaucouleurs. L’un d’eux pouvait avoir une apparence plus frôle. Mais il chevauchait pourtant du même trot que les autres. Sa monture portait Jeanne la Pucelle, en route pour Chinon, pour Reims, et pour Rouen.

Onze jours plus tard, le premier dimanche de mars, ils ont vu se profiler, se prolongeant l’une l’autre, les trois forteresses successives qui composent le château de Chinon. Un soir, aux flambeaux, dans la Grande Salle, Jeanne la Pucelle a marché vers le Roi. Elle a donné son signe et déclaré sa mission : délivrance d’Orléans, sacre de Reims, reconquête du royaume. Dans la chambre du prince, ensuite, seule à seul, elle a révélé un secret, plus impressionnant encore. Jeanne la Pucelle est à présent consacrée par les enquêtes et les contrôles. La pauvre fille de Burey converse avec le souverain, des chefs de guerre et des évêques. Elle est classée, reconnue, officielle.

Depuis le départ de Vaucouleurs, elle vit comme dans un rêve. Les Voix sont toujours auprès d’elle. Une armée se prépare, dont les capitaines tiendront conseil avec elle. Toutefois il n’y a pas une semaine à perdre. Elle devait atteindre le Roi dans le milieu du carême : le cas s’est réalisé pleinement, il faut maintenant qu’elle ait achevé sa tâche à la Saint-Jean. Elle sait d’ailleurs qu’elle n’a qu’un an devant elle, et ne doit pas durer plus. Mais cette année-là est de celles où doivent de toute nécessité survenir de rares événements. Car son Vendredi Saint tombe le jour de l’Annonciation. Et la rencontre du Lis et de la Croix présage toujours de grandes choses.

Les jours d’Orléans furent de beaux jours, et le huitième de mai le plus radieux de tous. Mais il ne représente, pour elle, qu’un premier fait. Son anxiété grandissante, à présent, c’est le Sacre.

Elle soulève l’enthousiasme, elle possède le cœur et l’esprit du combattant, Mais, d’autre part, elle a senti bien vite qu’elle se heurte à un barrage sournois. Elle a contre elle, et contre les projets dont elle se déclare l’instrument, tout un groupe d’influences et d’intérêts dont la place est grosse et le poids considérable dans les conseils du Roi.

C’est le groupe qui pourrait s’intituler le « groupe de Bourges. » Il rassemble fatalement tous ceux que la victoire dérange, astreint à des conceptions nouvelles, forcerait à s’engager à fond contre le parti de Bourgogne, oblige à envisager un royaume agrandi qui va retrouver ses limites de jadis et ne plus garder la Loire pour frontière, avec le Berri pour Ile-de-France. Il était si commode de demeurer sans programme offensif devant le Bourguignon et l’Anglais ! On s’habituait si bien à se passer de Paris, de la Champagne, des Picards et des Normands ! Depuis cinq ans, depuis le naufrage de Verneuil, quelle politique s’imposait ? Se maintenir en s’effaçant, et surtout ne rien entreprendre. On vivait ainsi, au jour le jour. Les Anglais avaient tout gâté par leur siège d’Orléans. Cette jeune Pucelle était venue à point, des Marches de Lorraine, pour écarter ce péril imprévu. L’alarme avait été chaude. Il convenait aujourd’hui de se tenir tranquilles et satisfaits. Une campagne de Reims ! Une offensive outre Loire ! Une entrée en Champagne ! Divagation, sottise, aventure et folie !

Le premier personnage du royaume, le chancelier, est le chef avoué de ce parti. C’est un fidèle des mauvais jours, mais englué dans l’illusion de la paix diplomatique. Archevêque de Reims, il n’avait pas revu, depuis onze ans, sa ville ducale ni son diocèse. Il semblait avoir horreur d’y rentrer. Toujours il traversa les desseins de la Pucelle. Il essaye d’empêcher le départ pour le Sacre, réclame ouvertement, dès Troyes, la retraite immédiate : il arrange devant Paris l’armistice fatal. La lettre où il parle avec soulagement de la capture de Jeanne à Compiègne est affligeante et noire.

Un autre personnage, plus près encore de la personne du prince, partage ces points de vue. C’est l’homme des accointances bourguignonnes, l’homme habile qui sait trouver de l’argent, l’homme qui possède à toute heure ses entrées chez le Roi. Le grand chambellan, Georges de la Trémoïlle, familier du souverain, subtil en ressources, indispensable et nécessaire, ne voit de salut que dans quoique arrangement à conclure avec le parti de Bourgogne. Toute solution par les armes contrecarra ses préférences et ses plans.

Dix jours à peine après le grand jour d’Orléans, Jeanne s’est rencontrée avec cette opposition captieuse. Ce fut la scène de Loches. Dunois, le loyal Dunois, l’a racontée. Jeanne supplie qu’on se mette en route pour Reims, qu’on profite du coup d’enthousiasme qui transporte les Français. Elle se jette à genoux. Elle est tragique à voir.

Elle obtient l’organisation de la campagne de nettoyage de la Loire, avec pour objectif la prise des places où se maintiennent les Anglais, sans être inquiétés, depuis leur retraite d’Orléans. La bataille de Patay, qui s’engage alors par hasard, en compose un incident fortuit, gros de conséquences, glorieux, personnel et superbe.

C’est là que, la première, parlant des ennemis d’alors, sous le ciel de Beauce où le vent balaye les nuages, elle dit le mot fameux : « Nous les aurons. »

Mais après Patay[14], après le tardif nettoyage de la Loire, se pose avec plus d’insistance encore la question du sacre. Le souverain se tient alors à mi-chemin d’Orléans à Gien, au château de Sully, récemment recouvré sur l’ennemi, sans destruction ni dommage, chez son favori le grand chambellan. Jeanne se dépense à faire presser le départ pour Reims, moins inquiète des dangers de la route que de la volonté royale à fixer. Alors se passe la scène de Saint-Benoit-sur-Loire[15]. À cette explosion d’angoisse au lendemain de Patay, on peut mesurer le supplice secret qu’elle endure. Le tableau pourrait s’intituler : Les Larmes devant le Roi.

Saint-Benoît-sur-Loire est un lieu qu’une antique abbaye rend célèbre, entre Jargeau et Sully. Jeanne y rejoint le prince. Elle sent le succès certain, si l’armée seulement se met en marche de Gien sur Auxerre. Encore faut-il obtenir l’ordre. Le roi la voit, fébrile, s’épuisant a la peine. Et pour encouragement, quand elle ne rêve que d’agir, de lui faire passer dans le cœur un peu de ce qui fait déborder le sien, il lui conseille le repos. Le repos, dans le moment qu’il faudrait se trouver aux portes de Reims, pour ce terme de la Saint-Jean, qui lui est assigné de par Dieu. Prendre du repos, c’est tout ce que le Roi trouve à lui dire. Cette fois, elle éclate. Elle fond en larmes. Elle objurgue le prince. Elle lui promet le sacre et la victoire. Mais qu’il parte, au nom du ciel, qu’il fasse œuvre de roi…

Ainsi parlait-elle au milieu de ses pleurs, perles sacrées qui roulaient sur ses joues.

Reims, enfin, se laisse atteindre[16]. Le troisième samedi de juillet, arrivant de Châlons, l’armée aperçoit de loin la masse écrasante de la cathédrale. Jeanne était devant la Jérusalem de France.

Elle avait connu, depuis Gien, de mortels instants. L’obstacle d’Auxerre a été tourné plus que franchi. Combinaison plutôt piteuse, la ville s’est rendue et a fourni des vivres, sans se laisser occuper. Mais devant Troyes, la pause avait été poignante. La place tient bon : la présence royale, la fascination qu’exerce ailleurs la Pucelle demeurent là sans effet. Va-t-il falloir un siège, le conduire au hasard, sans matériel d’attaque, avec une armée qui s’énerve ? La moitié d’une semaine se passe. Dans le conseil du Roi, le groupe de Bourges a levé la tête et montre sa force : il exige l’abandon de l’aventure et la retraite. Renoncer au sacre de Reims ! Jeanne en mesure l’horreur. Dans une séance dramatique, elle présente et parlante, elle obtient un suprême délai de trois jours. Ainsi Colomb devant son équipage, sur le pont de la caravelle. Qu’on imagine les heures qui suivent. Elle sait qu’on travaille pour elle, à l’intérieur des murailles. Un moine éloquent, gagné à la cause de France, remue et oriente les esprits. Enfin, le lendemain, la ville cède, capitule et ouvre ses portes. Toute l’armée la traverse. Sur le chemin de Reims, cette angoisse avait été la dernière. Maintenant, au seuil de la cathédrale du sacre, haute comme une colline de pierre, fleurie de sculptures, assourdissante de cloches, toute douleur et toute peine ne comptaient plus pour rien.

Le jour du Sacre, le dimanche 17 juillet, tenant son étendard illustre aux côtés du Roi, son père, venu de Domremy, l’ayant serrée dans ses bras, elle connut, dans la nef prodigieuse, la plénitude éphémère d’un bonheur innombrable. Elle était à Reims. La chose était faite, n’était plus à faire. La jeune fille qui disait, au bord d’un champ du val de Meuse, voici treize mois à peine, qu’elle ferait sacrer le dauphin Charles, dans l’année qui venait, avait conduit le prince jusqu’au temple, et le prince y devenait roi, et cela sauvait le pays de France. Pendant les heures interminables où se succèdent les rites, de l’heure de none jusqu’à l’heure de vêpres, de neuf heures du matin jusqu’à deux heures après midi, son cœur accablé put enfin goûter l’oasis et la fraîcheur de l’eau.

Mais avant la fin du jour, l’ambassade bourguignonne entrait dans la ville. Les négociateurs arrivaient. Avec eux, tout allait se pourrir et se perdre.


LES ARMES QUI TOMBENT

On devait, le lendemain, se remettre en marche, en direction de Paris. En fonction de l’arrivée des Bourguignons, le départ est reculé de trois jours. Une conférence s’organise. Dans un beau corps victorieux, le poison vient de pénétrer. Ses ravages vont apparaître.

A Reims, Jeanne d’Arc est déjà acquise à la légende. Une curieuse série d’échos relatifs aux bruits plus ou moins fabuleux courant sur elle nous a été conservée. On peut en extraire le suivant, qui présente un caractère de grâce touchante. La seule version qui en subsiste est une version allemande contemporaine, qui figure dans un manuscrit strasbourgeois. Traduite en français, elle eût à peu près reçu la forme suivante[17].

Il s’agit du passage de Jeanne et de l’armée aux environs de Reims, à travers le vignoble saccagé par la cavalerie, mais produisant à nouveau fleurs et fruits, de façon merveilleuse, par le fait de la Pucelle.

« Item, quand le roi fut sacré à Reims, lors se trouva très forte gent autour de la cité, dehors parmi les vignes, et gâtèrent tout le vignoble avec leurs chevaux et autrement. Et quand le roi s’en partit et tira outre, peu après se relevèrent derechef toutes les vignes, et fleurirent toutes d’une autre pousse, et portèrent plus de raisins qu’avant. »

Ne semble-t-il pas entrevoir ici, dans la campagne française, un paysage de Judée, près de Cana, et quelque épisode évangélique ?

Jusqu’à Soissons, tout va bien encore. On a passé le pont de Berry-au-Bac. Jeanne et le roi ont poussé jusqu’à Corbeny, sous la montagne de Craonne, jusqu’à l’abbaye de Saint-Marcoul, lieu fixé par l’usage, où les rois touchent les écrouelles, dans les jours qui suivent leur sacre. Jeanne d’Arc a franchi le ruisseau de la Miette, longé le bois de la Ville-au-Bois, foulé le terroir de Juvincourt. Son ombre, parfois, revient-elle en ces parages, sur la terre aujourd’hui saturée de ce sang de France qu’elle ne pouvait voir répandre sans trembler ? Puis toute l’armée a pris la vallée de l’Aisne, par Pontavert et Vailly. On entre à Soissons. Laon s’est donné. Compiègne s’offre. Les villes de Picardie n’attendent qu’un signe. Tout semble se disposer à souhait.

Alors, à Soissons, ville fatale, survient la catastrophe. Quand l’armée sort de la ville, ce n’est pas vers Compiègne qu’elle marche, Compiègne qui promet Paris, c’est vers le Sud, vers la Loire. Un armistice est conclu[18]. Il ne concerne que le duc de Bourgogne et n’est valable que pour quinze jours. Mais il suspend les hostilités. Le duc doit s’entremettre pour faire rendre Paris au roi. Moyennant quoi l’armée de Reims fera volte-face et se disloquera. Le leurre est dérisoire. Mais le groupe de Bourges triomphe. Le sacre a eu lieu, c’est un fait. Contre toute logique, contre toute convenance, l’aventure a bien tourné. Mais à présent, place à d’autres combinaisons. Arrière, cette armée qui fait des conquêtes et brouille les choses. La parole passe aux négociateurs. Ils vont traiter à l’aise, loin des villes qui capitulent à la vue de cette Pucelle ou qui se proposent à distance. Et le Roi, prisonnier de son conseil, s’enfuit devant la victoire.

Dans le cœur de Jeanne, quel coup de couteau ! Pourtant, les villes du parcours se rendent encore au passage : Château-Thierry, Montmirail, Provins. Mais qu’en faire, Dieu du Ciel, puisqu’on tourne le dos à l’espérance ?

Mais voici que tout est remis en question. Le pont de Seine que doit passer l’armée en retraite, au midi de Provins, vient d’être surpris par les Anglais, qui ne sont pas compris en forme dans l’armistice. Les tractations bourguignonnes destinées à prolonger la trêve ne subissent-elles pas elles-mêmes, en ce moment, un temps d’arrêt quelconque ? Peut-être bien aussi. Toujours est-il que l’armée se retourne et reprend la direction délaissée. Elle repasse à Château-Thierry et se retrouve à portée de la vallée de l’Aisne, vers son débouché dans l’Oise. Elle est à Compiègne, trois jours après la mi-août, en ayant mis près de vingt-cinq, — et vingt-cinq de quel prix ! — pour s’y rendre de Soissons qui n’en est pas à dix lieues.

Les négociateurs n’ont pas disparu. La démonstration sur Paris s’organise pendant qu’ils discutent et sont près d’aboutir. Quand Jeanne, plus anxieuse que jamais au bord suprême de son œuvre, arrive par Senlis s’installer à Saint-Denis, avec le duc d’Alençon, fidèle et généreux compagnon de ses peines, décidé avec elle à l’action, le traité se précise et s’achève. Il vicie d’avance, à sa base, tout effort sur l’objectif essentiel, sur Paris nécessaire.

Cet armistice de Compiègne, continuant ou ressuscitait la suspension d’armes dont la conclusion a motivé la retraite de Soissons, en tout cas la développant et l’aggravant avec méthode au désavantage d’un des contractants, mettait savamment sur pied la plus tortueuse des comédies. Conclu pour quatre mois, jusqu’à Noël, et renouvelable, il ne valait qu’entre le roi et le duc de Bourgogne[19] : les Anglais y avaient libre accès, mais leur signature ne s’y lisait pas ; elle ne devait jamais y figurer. Le roi de France s’interdisait toute agression contre les possessions bourguignonnes, et spécialement contre les villes de Picardie, prèles à se donner comme viennent de le faire Senlis et Beauvais. Mais, en ce qui concerne Paris, Paris possession anglaise, le duc se réserve le droit d’y combattre à côté de ses alliés, de les soutenir et de les renforcer. Pitoyable transaction française. Le roi se laisse arracher les armes, partout où la fortune s’offre à lui ; il ne conserve le droit de s’en servir que sur le point le mieux défendu contre lui ; Le Bourguignon, garanti sur sa ligne faible, garde pouvoir de faire masse de ses forces sur la position décisive. Pacte de dupe, de démence ou de trahison.

Qu’on se figure Jeanne d’Arc, au camp de La Chapelle, la veille de l’assaut de Paris. Le roi, venu de Compiègne à Senlis, puis de Senlis à Saint-Denis, contre l’avis du groupe de Bourges, et sans rien faire qui satisfasse le parti de l’action, se tient à l’abbaye, soupçonneux, mécontent et aigri de son rôle. Le camp se dresse aux abords du village, à portée du grand chemin qui mène au pied de la muraille parisienne. Là se groupait une bourgade rustique, aujourd’hui quartier haut bâti de la grande ville, où la route campagnarde est maintenant rue passagère et artérielle. Son église, remaniée, mais survivante, a vu Jeanne à genoux s’abîmant dans sa prière[20]. Il subsiste là dans cet humble sanctuaire des colonnes auxquelles elle a pu s’appuyer suppliante. Paris devrait mieux les connaître et les vénérer comme des reliques.

C’est à La Chapelle qu’elle est ramenée, le soir de l’attaque infructueuse, le huit septembre, vers minuit peut-être, blessée, fiévreuse, mais ne voulant pas renoncer encore. Devant la porte Saint-Honoré, au pied de la butte qui domine alors ce secteur du rempart, elle s’est tenue tout le jour, activant le combat et s’exposant à tous les coups, boulets et vols de flèches. Au coucher du soleil, elle a reçu le carreau d’arbalète qui s’est fiché dans son corps. A. la nuit close, seulement, on a pu la décider à quitter le bord du fossé. Qui voudrait essayer, dans le Paris de nos jours, de reconnaître en pleine ville ce lieu de sa Passion, doit s’isoler en pensée, dans le fracas et le tapage, entre la rue qui conserve le nom de la porte et les abords de la place que longe le palais moderne, en un point où les transformations et les voies neuves ont effacé les alignements et les repères que nos aïeux purent y apercevoir encore[21].

Lorsque le lendemain, s’obstinant à vouloir espérer contre l’espérance, on la ramena de force de La Chapelle à Saint-Denis, lorsque, le jour d’après, fut démonté par ordre le pont de bateaux qu’elle avait fait jeter sur la Seine pour essayer de réitérer contre Paris par l’autre rive l’attaque manquée sur le côté droit du fleuve, lorsque, trois jours plus tard, elle reprit la route avec toute l’armée, pour refaire sans volte-face les étapes qui reconduisaient à la Loire, de quels mois peindre sa douleur et son déchirement ? Avant de partir, elle avait offert à monseigneur saint Denis son armure et une épée. L’épée demeurait dans une chapelle du sanctuaire, ex-voto consacré. Avec elle, pourtant, sur le chemin de la retraite, elle en emportait une autre, non pas battante à son flanc, mais plantée dans sa poitrine.


LE BORD DE L’OISE A COMPIÈGNE

L’automne s’est achevé. L’hiver a passé. Jeanne s’est usée à des besognes secondaires dont elle a obtenu la direction. L’une a été brillante, la prise de Saint-Pierre-le-Moutier, à la lisière du Bourbonnais, l’autre désastreuse, l’échec devant la Charité-sur-Loire. On la trouve, au retour du printemps, installée au château de Sully, en compagnie du Roi qui séjourne chez le grand chambellan son favori. L’armistice bourguignon, prolongé de trois mois encore, jusqu’en mars, n’a pas été renouvelé à l’échéance : la comédie était achevée. Mais l’entourage royal ne semble avoir aucune entreprise en vue. Il parait excédé de la campagne précédente et ne rien envisager pour l’heure qu’un programme d’inertie.

Jeanne d’Arc s’échappe de Sully, comme un prisonnier qui n’a pas donné sa parole et peut opter pour l’évasion. Elle sort, un jour, pour aller « en aucun ébat » dans la campagne, et ne reparait pas. Qu’espère-t-elle encore ? Sa dévouer. Agir et su dévouer jusqu’à la mort. Le temps n’est plus d’une armée qui marchait avec elle, attentive à ses intentions. Aux villes qu’elle vient secourir, elle n’apporte plus que son renom, et quelques compagnies qui la suivent on ne sait guère à quel titre. Mais l’esprit de sacrifice est en elle, irrésistible, jusqu’à la fin.

Une tâche semble s’offrir. Elle est urgente et noble. Il s’agit de sauver Compiègne, la conquête de l’an dernier, maintenant menacé comme Orléans naguère, Compiègne dont la chute ferait perdre tout le pays d’Outre-Seine si précieusement recouvré l’an passé. Voilà pourquoi, vers la mi-mai, elle arrive aux bords de l’Oise. Elle n’a plus qu’une semaine à vivre. Car elle ne compte plus ici-bas, dès qu’elle tombe captive sur la prairie funeste.

Jeanne d’Arc ne fut pas trahie, à Compiègne, par Guillaume de Flavy, capitaine de la cité, le jour amer de la sortie néfaste, comme beaucoup persistent encore à le croire[22]. Il y eut un fait de traîtrise, la chose n’est que trop certaine, dans ce dernier acte de son œuvre, mais un fait qui se déclare tout différent quant aux personnes, à la date et au lieu. C’est à Soissons que la vilenie se commet, quand le commandant de la place vend la ville à l’ennemi, barrant ainsi le passage aux forces groupées autour de Jeanne, qui essayent de traverser l’Aisne, par une dernière manœuvre à longue distance, pour aller prendre à revers la position bourguignonne de Choisy-au-Bac et rompre en ce point l’encerclement de Compiègne. Guichard Bournel était son nom : il agit pour de l’argent : on sait le chiffre de sa quittance[23]. Guillaume de Plavy, lui, ne fit pas rabaisser le pont-levis pour sauver Jeanne : l’affaire est entendue. Mais, s’il l’abandonna, ce fut pour sauver la ville. Sans lui, plus tard, Compiègne serait tombée, et que de choses avec Compiègne ! C’était un brave qui n’avait rien d’impur. S’il périt affreusement dans une tragédie domestique, dans son château de Nesle en Tardenois, assassiné par sa femme, l’amant de sa femme et son barbier, sa mort n’a rien à voir avec un châtiment céleste.

C’est à six heures du soir, le vingt-trois mai, que Jeanne d’Arc, venant de la ville, a franchi le pont de l’Oise, traversé la bastille qui lui sert d’ouvrage avancé sur l’autre berge, et débouché dans la prairie qui borde la rivière, par l’amorce de la route qui court vers Montdidier. La sortie a pour but de bousculer les assiégeants répartis dans les villages d’alentour : elle est dans l’ordre des choses. Le pont d’alors se trouve jeté un peu en aval de celui d’aujourd’hui. D’où les conclusions nécessaires à tout essai de compréhension rétrospective de ces lieux émouvants.

Le désastre s’est prononcé assez vite. On avait affaire a plus forte partie qu’on ne pensait. Il s’achève par le retour en désordre vers la bastille, devant laquelle à présent la retraite est menacée. Dans la prairie que ravine le canal béant du fossé, Jeanne connaît son sort, et se comprend perdue, devant ce pont-levis immobile qui ne redescend pas pour elle.

Le vit-elle se relever, sous le jeu progressif des contrepoids et des câbles, au milieu des cris, des appels, des blasphèmes enragés qui partent du dehors ? Quand le tablier décolla du sol, si elle dut suivre des yeux la coupure grandissante qui le séparait peu à peu du glacis, quelle lassitude lui brisa les membres, et quel fiel emplit sa bouche ! On peut la tenir pour morte, le jour de sa capture dans la prairie de Compiègne. Le pont-levis qui ne redescend pas l’emmure comme une dalle de sépulcre. Elle n’avait qu’un an à durer, disait-elle. Elle ne prédisait que trop juste. Le mois de mai, devant Orléans, avait marqué le début de ses merveilles. Le mois de mai suivant la voyait rayée par avance du nombre des vivants.

Du jour de son départ de Vaucouleurs, elle savait son destin. De l’heure de son exil volontaire à Burey, elle se sent vouée. Dès la minute effrayante où la Voix lui avait parlé, dans le jardin de son père, à la clarté de midi, elle a saisi qu’elle ne s’appartenait plus.

À cet instant-là, son immolation commence. La fin de son enfance, sa pure jeunesse, ne sont plus qu’une tragédie muette, une lutte héroïque et silencieuse. Ce qu’on peut appeler sa carrière triomphale se révèle comme une route accablante coupée de rares ombrages, avec, au firmament, la nuit, l’étoile du sacrifice pour guide.

Quelle autre a mérité mieux qu’elle ces mots de l’Écriture : « À qui dirai-je que vous ressemblez, ô fille de Jérusalem ? Où trouverai-je quelque chose d’égal à vos peines ? Et comment vous consolerai-je, ô Vierge fille de Sion ? Votre douleur est sans fond comme la mer. »


GERMAIN LEFÈVRE-PONTALIS.


  1. Ce n’est pas aux lecteurs de cette Revue que nous avons à rappeler les savants et pénétrants articles de M. Gabriel Hanotaux, où la formation, la mission, l’abandon et la condamnation de Jeanne d’Arc ont été retracés avec autant de sûreté d’information que de hauteur de vues, et où la dissection des événements politiques que Jeanne eut à traverser a été fait une fois pour toutes avec une si particulière autorité.
  2. « Jeanne était une enfant qui souffrait, » dit avec force M. Maurice Barrès (Autour de Jeanne d’Arc).
  3. Les textes recueillis par Quicherat (Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc) ont pu être appelés justement le « Mémorial » de la Pucelle. — Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc. Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domremy. Chan. Ph.-H. Dunaud, Histoire complète de Jeanne d’Arc. Francis Lowell, Joan of Arc. Andrew Lang, The maid of France. R. P. Ayroles, la Vraie Jeanne d’Arc. Chronique de Parceval de Cagny, éd. Moranvillé. Chronique d’Antonio Morosini, avec traduction de M. Léon Dorez.
  4. Ce qui précède et suit est tiré de l’examen des lieux et des textes du Procès.
  5. Ce qui suit est lire des textes du Procès et de l’examen des lieux, comparés avec les précieux renseignements contenus dans l’Histoire abrégée de Jeanne d’Arc, de Prosper Jollois (in-folio. 1821).
  6. Le rattachement de la fraction du village où se trouvait la demeure de Jacques d’Arc au bailliage royal et français de Chaumont-en-Bassigny a été définitivement démontré par les savantes études de M. l’abbé Misset.
  7. Sur ces événements de la région, à Domremy et aux alentours, voyez Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domremy.
  8. Voir notamment la si curieuse chronique, le Livre des Trahisons de France envers la noble maison de Bourgogne. Cf. Procès, articles d’accusation, art. VIII.
  9. Tiré et déduit des textes du Procès.
  10. Pour ce qui suit, textes du Procès, et déductions tirées d’eux.
  11. Pour cette parenté, Enquêtes et Recherches de MM. de Bouteiller et de Braux sur la Famille de Jeanne d’Arc.
  12. La démonstration de ce fait, dont l’importance ne peut être dissimulée, dépasserait sensiblement le présent cadre.
  13. Pour ce vêtement, déposition de deux témoins au Procès de réhabilitation.
  14. Comment Jeanne d’Arc a dit : « Nous les aurons. » (Journal des Débats, 13 juillet 1916.)
  15. Pour ce qui suit, déposition de Simon Charles, président de la Chambre des Comptes, au Procès de réhabilitation.
  16. Voir Henri Jadart, Jeanne d’Arc à Reims.
  17. Les Sources allemandes de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
  18. Sur les négociations qui suivent, voyez le Commentaire de la Chronique d’Antonio Morosini.
  19. Le portrait de Philippe le Bon, entre autres, a été tracé par M. Gabriel Hanotaux avec un relief sans précédent.
  20. Adrienne Cambry, Jeanne d’Arc à Paris : l’église où elle pria. (Le Correspondant du 10 mai 1910.)
  21. Études et plans de M. Emile Eude.
  22. Son rôle a été déterminé dans l’excellent ouvrage de M. Pierre Champion, Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne.
  23. Félix Brun : Jeanne d’Arc et le capitaine de Soissons ; le Fait de Soissons.