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La Papauté hors de l’Italie - Clément V
Revue des Deux Mondes3e période, tome 38 (p. 107-136).
LA
PAPAUTÉ HORS DE L’ITALIE
CLÉMENT V.

Clément V, Philippe le Bel et les Templiers, par Edgard Boutaric; Paris, 1874. (Extrait de la Revue des Questions historiques.)

De tous les règnes qui composent l’histoire de France, le règne de Philippe le Bel est celui qui, selon moi, devrait le plus tenter un jeune homme voué aux études historiques et attiré vers les points obscurs de nos annales. Ce règne a été aussi mal traité que possible par les chroniqueurs. Philippe et ses confidens vivaient entre eux, dans un monde très fermé, contons de faire de grandes choses, mais très peu soucieux de la manière dont on les raconterait. Les erreurs énormes de Geoffroi de Paris, qui vivait tout près de la cour, mais non pas dans ses secrets, nous font sourire. Villani, qui comprend bien mieux la grandeur de Philippe, veut amuser ses compatriotes florentins, et leur conte des histoires dont il savait mieux que personne le peu de réalité historique. Heureusement, le nombre et l’importance des pièces originales qui nous sont parvenues de ce règne extraordinaire suppléent au manque de récits contemporains. Les Archives nationales venaient d’être fondées par saint Louis, près de la Sainte-Chapelle ; Pierre d’Etampes, qu’on peut considérer comme le plus ancien de nos gardes des archives, formait lui-même de précieux recueils et donnait le premier modèle des grandes collections diplomatiques. Tous les actes originaux des affaires qui remplissent les premières années du XIVe siècle reposent à l’heure qu’il est au grand dépôt de l’hôtel Soubise. C’est là qu’on peut voir combien Philippe le Bel, grâce à d’habiles conseillers, Nogaret, Plaisian, Pierre Du Bois, devança son temps en bien et en mal et atteignit d’emblée les pensées les plus hardies des temps modernes. Ce ne sont pas des chroniqueurs bornés, des clercs fanatiques, ce sont les textes authentiques eux-mêmes qui viennent nous apprendre quels ardens novateurs entouraient le petit-fils de saint Louis, et comment, sous l’apparence du zèle le plus pur pour la royauté, ces âpres légistes agitaient en réalité les idées les plus révolutionnaires.

Déjà plusieurs fois, cette grande collection de dépêches, de mémoires, de pièces de toutes sortes a été consultée. Dans les ardentes luttes gallicanes de la première moitié du XVIIe siècle, les Pithou, les Vigor, les Dupuy y cherchèrent des armes pour leur guerre contre l’ultramontanisme ; Baluze y fit des emprunts pour ses compilations historiques; mais l’étude de ces documens n’est pas chose facile. La lecture en est pénible; la date de chaque pièce demande des attentions particulières que n’eurent pas les premiers éditeurs. C’est ce qui fait qu’un jeune érudit enlevé prématurément à ses confrères de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a pu faire une véritable moisson dans un champ qui paraissait épuisé. On a déjà parlé ici des plus importantes publications de M. Boutaric [1]. Un écrit qu’il nous reste à faire connaître est celui que ce laborieux critique a consacré aux rapports de Philippe le Bel et de Clément V. Telle fut la vivacité des débats qui remplirent le règne de Philippe que, jusqu’à notre temps, l’impartialité en ce qui le concerne a été difficile pour les historiens. Croirait-on que Dupuy, en 1655, Baluze, en 1693, ont cédé, dans leurs recueils, à la passion la plus évidente, admettant des pièces apocryphes qui avaient servi d’argument momentané contre Boniface VIII, supprimant au contraire certaines pièces où Clément V se montre à son avantage et qui démasquent la fourberie du roi? M. Boutaric a corrigé presque toutes ces fautes. A-t-il évité lui-même les causes d’erreurs qui ont tant de fois, en ces délicates matières, fait gauchir le jugement des historiens? Nous n’oserions l’affirmer. Écrivant dans un recueil qui a pour objet avoué l’apologie du catholicisme, et voulant à tout prix laver Clément V des reproches qu’en général les historiens lui ont adressés, il accorde peut-être trop libéralement à ce pontife les qualités qu’on lui refusait jusqu’ici d’une manière trop absolue. Mais son travail, presque tout entier composé de pièces originales, fournit les moyens de rectifier les conséquences exagérées qu’il cherche à tirer de certains textes. Le père Theiner, de son côté, en publiant tous les documens politiques du règne de Clément [2], a mis la critique en état de rectifier bien des jugemens erronés sur le prétendu abaissement où était alors la papauté. On est donc maintenant en mesure d’écrire sine ira et studio l’histoire du pontificat durant lequel, si l’on excepte le règne de Pie IX, se sont opérées les transformations les plus graves dans la nature du pouvoir temporel. La papauté est-elle essentiellement liée au séjour du pape en Italie? Voilà une question que le XXe siècle agitera, peut-être avec angoisse. Le XIVe siècle vit cette question attaquée avec une rare franchise; le XVe la résolut en faveur de l’Italie. Sans vouloir préjuger la solution de l’avenir, il est intéressant de savoir comment, dans le passé, cette question en vint fatalement à se poser, avec quelle inquiétude les sages l’accueillirent d’abord, et avec quelle sérénité les vrais politiques finirent par en prendre leur parti.


I.

La papauté, en devenant, surtout depuis la fin du Xe siècle, une institution bien plus européenne que romaine ou italienne, amena de bonne heure le phénomène de Français, d’Allemands, d’Anglais, revêtus, en tant qu’évêques de Rome, du titre de chefs de la chrétienté. Pour ne parler que de la France, elle avait donné au saint-siège Silvestre II, Urbain II, Urbain IV, Clément IV, Martin IV, quand la victoire de Philippe le Bel sur la papauté altière créée par Grégoire VII mit pour longtemps entre les mains du clergé français la direction générale des affaires de l’église. Avec Clément V, une période toute nouvelle commence. Des étrangers maîtres dans Rome au nom de la primauté religieuse que Rome elle-même avait proclamée, cela était tout naturel; cela s’était vu fréquemment; on avait vu également des pontifes faire des absences prolongées de leur capitale; mais ni au XIe , ni au XIIe ni au XIIIe siècle, on n’aurait admis l’idée qu’un pape pût se faire couronner ailleurs qu’à Rome, se dispenser pendant toute la durée de son pontificat de paraître à Rome, choisir hors d’Italie une capitale pour l’exercice de sa double souveraineté. Voilà ce que fit Clément V, non par suite d’un plan très fortement calculé, mais par une sorte de nécessité. Les divisions de l’Italie, la turbulence des factions romaines, avaient rendu le séjour de la papauté à Rome presque impossible. Boniface VIII, d’ailleurs, avait, par ses violences, compromis à jamais la politique générale suivie, non sans gloire, par les grands papes du moyen âge. Clément V ne fut pas l’auteur d’une pareille situation ; il s’y prêta; il ne fut pas supérieur à son temps, il céda aux courans qui dominaient, et cette complaisance le conduisit à une fortune vraiment inouïe.

Bertrand de Got était né au château de Villandraut, près d’Uzeste, dans le territoire de Bazas. Il appartenait à la première noblesse du pays. Son aïeul, Arnaud Garcias de Got, était frère de G. Benquet, évêque de Bazas en 1166. Son père, Béraud Gardas, était seigneur d’Uzeste et de Villandraut. Son oncle Bertrand fut évêque d’Agen. Enfin, son frère aîné, Béraud, le devança dans la carrière ecclésiastique. En 1290, Béraud est archevêque de Lyon ; en 1292, il est fait par Boniface VIII cardinal évêque d’Albane ; en 1295, il est envoyé par le pape comme légat en France, avec Simon, évêque de Palestrine, pour négocier la paix entre la France et l’Angleterre.

Bertrand, qui fait le sujet de ce travail, fut ordonné prêtre à Bordeaux. On a peu de renseignemens sur ses études ; on sait seulement que ce fut à Orléans, probablement sous la direction de Pierre de La Chapelle, qu’il acquit ces connaissances de droit qui paraissent avoir été la plus solide partie de son instruction. Il étudia aussi, dit-on, les belles-lettres à Toulouse; son séjour à l’université de Bologne nous paraît moins bien établi. Il débuta par être chanoine sacriste de l’église de Bordeaux; puis il fut vicaire général de son frère, Béraud de Got, archevêque de Lyon, enfin chapelain du pape. En 1295, il est fait évêque de Comminges. En 1299, sans doute par le crédit de son frère, il est transféré à l’archevêché de Bordeaux.

Bertrand de Got n’était pas sujet du roi de France. Dans la guerre entre la France et l’Angleterre, qui eut lieu en 1295, il fut décidément du parti anglais. Un homme qui, par sa cruauté, son caractère hautain et son peu d’intelligence, suscita beaucoup d’ennemis à la France, Charles de Valois, acheva de lui inspirer une vive antipathie contre les Français. La campagne que fit Charles aux environs de Bordeaux paraît d’ailleurs avoir gravement lésé l’évêque de Comminges dans ses intérêts. Il fallait des circonstances toutes particulières pour que ce Gascon, ennemi de la France, devînt en apparence l’âme damnée du roi Philippe. Nous verrons du reste que ce ne fut là qu’une apparence, et qu’en réalité Bertrand de Got, toutes les fois qu’il fut libre, se montra l’adversaire de la dynastie qui l’avait, à l’origine, profondément froissé.

Dans la grande lutte de Philippe et de Boniface, Bertrand de Got fut de ceux qui se rangèrent le plus ouvertement du côté de la papauté. Nous trouvons son nom parmi ceux des prélats qui, bravant les menaces du roi, se rendirent, en 1302, au concile que le pape avait convoqué à Rome. Le voyage d’Italie qu’il fit à ce propos, et où il courut, à ce qu’il paraît, de grands dangers, lui laissa des souvenirs qui reviennent en différens actes de son pontificat. A Rome, il se fit beaucoup de relations et, ce semble, dans les deux partis. Sa souplesse et sa bienveillance furent remarquées. Les amitiés qui plus tard relevèrent à la papauté lui furent acquises dès ce temps.

On sait qu’après la mort de Boniface VIII le sacré collège sauva la situation par la prompte élection de Benoît XI, homme pieux, étranger à la politique. Mais la mort inattendue de Benoît XI à Pérouse (6 juillet 1304) ramena la lutte, plus ardente que jamais, entre le parti du roi de France et les ultramontains. Pérouse vit, pendant près de onze mois, deux factions à peu près d’égale force se livrer une bataille sans issue. D’un côté, les Gaetani exigeaient un Italien favorable à la mémoire de Boniface. De l’autre, les Colonnes voulaient faire élire un Français tout dévoué au roi. De guerre lasse, une sorte d’accord s’établit. Les Italiens consentirent à ce que le pape fût des pays transalpins, mais à condition qu’ils désigneraient trois noms d’archevêques, parmi lesquels les cardinaux du parti français seraient obligés de choisir. Naturellement les Italiens présentèrent des créatures de Boniface, des personnes hostiles au roi et toutes dévouées aux Gaetani. Le premier sur la liste était Bertrand de Got. Sa nationalité douteuse, la haine qu’on lui savait pour la France, les obligations qu’il avait à Boniface, semblaient des garanties suffisantes aux yeux des italiens.

Cet habile cardinal de Prato, qui tint à diverses reprises le sort de l’Église entre ses mains, décida de l’élection. Partisan dévoué du roi et des Colonnes, il vit dans Bertrand de Got l’homme qu’il fallait pour satisfaire en apparence le parti contraire et pour donner toutes les réalités de la victoire à son parti. Il le savait ambitieux, intéressé, capable d’oublier ses rancunes quand il y trouvait son avantage. Le roi fut sans doute consulté, et, quoique la prétendue entrevue de Saint-Jean-d’Angély soit depuis longtemps placée au rang des fables, quoique les allégations sur l’or répandu à pleines mains par la cour de France ne soient pas prouvées, il y eut sûrement des pactes secrets. Le roi écrivit à l’archevêque de Bordeaux une lettre des plus amicales; l’archevêque se réconcilia avec Charles de Valois. L’entière absolution du roi et des Colonnes, la radiation sur les registres pontificaux des bulles offensantes pour la France, peut-être même le procès contre la mémoire de Boniface, furent des points accordés. A ces conditions, le roi consentit à l’élection de Bertrand de Got. Le 5 juin 1305, Bertrand fut proclamé pape, et trois députés, Gui, abbé de Beaulieu, Pierre, sacriste de l’église de Narbonne, et André, chanoine de Châlons, partirent sur-le-champ de Pérouse pour venir à Bordeaux lui porter la lettre par laquelle le conclave lui notifiait son élection.

Les députés étaient également porteurs d’une lettre où le sacré collège priait instamment le pape de venir aussitôt prendre possession du saint-siège, lui représentant les périls auxquels était exposé l’état temporel de l’Église romaine et la fâcheuse situation de la chrétienté en général. Il semble que les cardinaux avaient le soupçon de ce qui allait se passer et de l’imprudence qu’ils avaient commise en choisissant pour évêque et souverain de Rome un prélat résidant au delà des monts.

L’archevêque de Bordeaux était à Lusignan, en Poitou, occupé à la visite de sa province, quand il reçut la nouvelle de son élection à la papauté. Il revint sur-le-champ à Bordeaux, où il fit son entrée solennelle le 15 juillet. Le 21, les députés arrivèrent. Le 22, ils remirent à l’archevêque le décret d’élévation; le 24, assis dans sa chaire épiscopale, Bertrand de Got déclara prendre le nom de Clément et commença dès lors à se comporter en pape. Quant à l’invitation de partir pour Rome, il n’y fit pas de réponse. Sans que l’on puisse dire que, dès ce moment, la résolution de ne jamais passer les monts fût chez lui arrêtée, il ne jugeait nullement opportun de recommencer une partie que Boniface VIII avait perdue malgré son audace, et Benoît XI malgré sa sainteté.

Bertrand de Got n’était ni un grand esprit, ni un grand cœur; mais c’était un homme habile, avisé. Il vit très bien que sa situation à Rome ou à Pérouse serait aussi faible que l’avait été celle de ses prédécesseurs. La ville de Rome était en réalité la plus turbulente des républiques italiennes ; la campagne de Rome, livrée à une indomptable féodalité, devenait un désert dangereux à traverser. Il ne faut pas vouloir jouer à la fois deux rôles contradictoires. En se livrant pour son compte à cette brillante vie de luttes et d’aventures d’où allait sortir la Renaissance, l’Italie ne pouvait prétendre à garder sa primatie ecclésiastique sur la chrétienté. Cette primatie, l’Italie l’a toujours achetée au prix de sa vie politique. La chrétienté peut abdiquer ses droits entre les mains d’une sorte de tribu de Lévi, mais à condition que cette tribu de Lévi n’ait pas de vie profane, d’ambitions temporelles. Que si l’Italie rend le séjour du chef de la catholicité périlleux ou incommode, si elle fait servir son privilège ecclésiastique à ses fins particulières, elle ne doit pas trouver mauvais que la chrétienté constitue en dehors d’elle ses organes essentiels. En réalité, c’est l’Italie qui avait chassé la papauté de son sein. Le séjour à Rome était pour les papes la plus intolérable des captivités. Si Benoît XI eût vécu, Pérouse fût probablement devenue une sorte d’Avignon. A peine l’église a-t-elle fait ce qu’il était naturel qu’elle fît, l’Italie proteste et veut ravoir cette papauté aux conditions de laquelle elle s’était si peu prêtée. Suprême inconséquence ! l’Italie avait le droit de dire à la catholicité : Nous ne voulons plus des charges que vous nous imposez ; mais elle n’avait pas le droit de vouloir le privilège sans les charges. Clément V ne fut point un ennemi de l’Italie, comme l’ont soutenu quelques écrivains de delà les monts. Sa politique, si elle eût définitivement réussi, eût été au contraire très avantageuse à l’Italie, puisque, en la débarrassant de son rôle universel, elle l’eût laissée libre de suivre sa destinée nationale, que la présence de la papauté devait nécessairement contrarier.

Vers la fin du mois d’août, Clément V partit de Bordeaux et s’achemina vers Lyon, où il manda les cardinaux pour son couronnement. Ce voyage fut une magnifique promenade d’un caractère tout profane. Clément passa par Agen, Toulouse, Béziers, Montpellier, où Jacques II d’Aragon et Jacques Ier de Majorque vinrent le trouver. Le premier lui fit hommage en personne pour son royaume de Sardaigne et de Corse ; puis tous se mirent à sa suite pour se rendre à Lyon. Cette ville, déjà indiquée par le séjour d’Innocent IV, par la tenue de deux conciles, par sa demi-indépendance et sa position intermédiaire entre la France et l’Italie, parut propre à jouer ce rôle de centre ecclésiastique qui n’échut à Avignon qu’à la suite de beaucoup de tâtonnemens.

Les cardinaux furent atterrés de l’ordre qui les appelait à Lyon. Ils virent qu’ils avaient été trompés. « Vous êtes venus à vos fins, disait le vieux cardinal Matthieu Rosso des Ursins, doyen du sacré collège, au cardinal de Prato ; vous allez nous mener au delà des monts; mais l’église ne reviendra pas de longtemps en Italie; je connois les Gascons. » Ils partirent néanmoins. Le pape avait également invité à son couronnement le roi de France, le roi d’Angleterre et tous les princes régnans. On n’avait jamais assisté au déploiement d’un pareil luxe; la richesse des appartemens du nouveau pontife surpassait tout ce qu’on pouvait alors imaginer. Le roi d’Angleterre avait envoyé un service tout entier en or. L’assemblée de rois et de princes était la plus belle qu’on eût vue. La foule venue à Lyon pour contempler la fête était énorme.

La cérémonie se fit dans l’église de Saint-Just, le dimanche 14 novembre 1305. La couronne papale avait été apportée exprès à Lyon par un camérier. Matthieu Rosso la mit sur la tête de Clément. Ensuite eut lieu la grande cavalcade triomphale qui est comme le dernier acte d’un couronnement pontifical. Le pape s’avançait à cheval, la tiare en tête. Il ressemblait, dit un contemporain, au roi Salomon paré de son diadème. Le roi de France, à pied, tint d’abord la bride du cheval; puis les deux frères du roi, Charles de Valois et Louis d’Évreux, avec Jean, duc de Bretagne, rendirent au pontife le même honneur. La foule couvrait tous les points d’où l’on pouvait voir ce spectacle extraordinaire ; tout à coup, comme le cortège descendait la rue du Gourguillon, une muraille chargée de spectateurs s’écroula juste au moment où Clément passait. Le pape fut renversé de cheval, sans être blessé; la tiare tomba de sa tête, une escarboucle précieuse s’en détacha. Charles de Valois fut atteint ; le duc de Bretagne le fut plus gravement encore. Il mourut, ainsi que Gaillard de Got, l’un des frères du pape, le cardinal Matthieu des Ursins et douze autres personnes du cortège.

Le 23 novembre, Clément dit sa première messe pontificale. Mais ces fêtes religieuses dissimulaient mal un grand fond de haines réciproques. La messe fut suivie d’un dîner, après lequel une rixe s’éleva entre les gens du pape et ceux des cardinaux; on en vint aux mains; un autre des frères du pape fut tué dans la bataille. Tout cela était de mauvais augure. Les esprits chagrins prétendirent voir dans ces accidens le châtiment d’une élection faite contre l’ordre de Dieu.


II.

C’est à Lyon qu’eurent lieu, en réalité, entre le pape et le roi, ces entretiens politiques que la légende a placés dans nous ne savons quelle abbaye déserte du côté de Saint-Jean-d’Angély. Le roi aimait de grands projets, et il était entretenu dans ces idées par ses confidens. La reprise des croisades était le prétexte qu’il se plaisait à mettre en avant afin de couvrir ses vues d’ambition personnelle d’un semblant de zèle pour l’intérêt général de l’église. Le roi de France, devenant chef de la guerre sainte, centralisait en sa main toutes les forces de la chrétienté, les revenus ecclésiastiques surtout. Les ordres militaires supprimés, leurs richesses étaient mises à la disposition du chef des croisés. Celui-ci se trouvait constitué arbitre de l’Europe, juge de tous les différends qui retardaient l’action commune de la catholicité. L’empire, tel que Charlemagne l’avait créé, était en réalité transféré à la France. L’empire grec lui-même tombait dans les mains de la maison capétienne et lui assurait la domination universelle.

Dès les premiers jours qui suivirent l’élection de Clément, Philippe lui avait envoyé deux ambassadeurs, l’archevêque de Narbonne et Pierre de Latilli, pour lui faire part de ses desseins, avec les formes mystérieuses qui lui étaient habituelles. Clément avait évité de répondre. A Lyon, les négociations s’engagèrent directement. Le pape put sourire de plusieurs des projets qui lui furent soumis. Pas plus que Philippe il ne voulait la croisade. Loin de désirer l’agrandissement de la maison de France, il était décidé à l’entraver de toutes les manières. Il n’adopta point l’idée de la suppression des ordres militaires. Le point auquel Philippe le Bel tenait le plus était le retrait des anathèmes de Boniface; sur ce point. Clément promit tout. En ce qui concernait la mémoire du vieux pontife, il n’opposa pas un refus formel à la demande du roi : un procès qui n’allait pas à moins qu’à présenter un de ses prédécesseurs comme hérétique et simoniaque ne semblait pas alors beaucoup l’émouvoir. Il espérait sans doute éluder à cet égard ses promesses et détourner par d’autres faveurs l’esprit du roi d’une satisfaction improductive et infructueuse.

Le premier acte de Clément V (26 novembre) prouve que les petites affaires le préoccupaient au moins autant que les grandes. Les luttes de préséance entre les sièges archiépiscopaux de Bordeaux et de Bourges, dont la primatie était mal définie, lui avaient autrefois causé beaucoup d’ennui. Clément V donna complètement raison à son ancienne église de Bordeaux et déposa durement Gautier de Bruges, évêque de Poitiers, qui lui avait fait de l’opposition. Gautier mourut peu après, et voulut être enterré tenant dans sa main, écrit sur parchemin, son appel au jugement de Dieu et au futur concile contre l’arrêt passionné qui l’avait frappé.

La victoire des Français ou plutôt des Gascons était encore incertaine. La mort de Clément l’eût remise aux hasards d’un conclave divisé en deux partis égaux. Le 15 décembre, le triomphe complet de la France fut irrévocablement scellé. Clément nomma dix cardinaux, dont neuf français et un anglais. Clément ne se fit nul scrupule de tenir grand compte de ses relations personnelles. Parmi les nouveaux élus, Pierre de La Chapelle avait, dit-on, été son maître à Orléans ; Raimond de Got était fils de son frère, Arnaud Garcias, vicomte de Lomagne; Arnaud de Chanteloup, Guillaume Arrufat, Arnaud de Pelegrue, étaient ses parens et ses alliés à divers degrés. Arnaud, Béarnais, dut son élévation à la familiarité du nouveau pape. La nomination de Bérenger de Frédol, de Nicolas de Fréauville, d’Étienne de Guise, était justifiée par leur mérite; peut-être cependant la recommandation du roi n’y fut-elle pas étrangère. L’Anglais Thomas de Jorz était confesseur du roi Edouard. Ainsi se fit, dans le corps dirigeant de l’église romaine, une des révolutions les plus brusques dont l’histoire ecclésiastique ait gardé le souvenir. L’élément italien fut mis tout à fait en minorité. L’élément gascon et limousin eut une prépondérance marquée, et, comme, chez les nouveaux élus, la capacité s’unissait à l’âpreté dans la poursuite des intérêts mondains, une sorte de compagnie se forma pour l’exploitation en commun de l’inépuisable fonds de la chrétienté. C’est au mois de décembre 1305 que le grand rêve de Grégoire VII fut décidément écarté, et que la victoire de Philippe le Bel sur la papauté fut un fait acquis sans retour.

Dans la nomination aux évêchés et aux principales fonctions ecclésiastiques, Clément donna également libre cours à la passion qu’il avait de placer ses parens et ses compatriotes. Arnaud Garcias devint gouverneur du duché de Spolète. La recommandation du roi pour les évêchés était toute-puissante. L’épiscopat fut ainsi rempli des serviteurs du roi, de clercs instruits sans doute, mais habitués à toutes les complaisances envers la royauté. Ce fut le triomphe de l’église gallicane et de l’Université de Paris. Toute une génération de clercs sérieux, rudes enfans de la scolastique, presque tous de pauvre extraction, parvenus par l’effort, la dispute et le travail, accoutumèrent à l’idée que les études et surtout le droit canonique faisaient arriver aux premières places du monde. Mais il fut clair aussi que le meilleur moyen pour réussir dans l’église n’était pas de servir uniquement l’église, puisque l’épiscopat et la pourpre devinrent la récompense des services rendus au roi dans une guerre dont le but avait été l’arrestation du pape et qui avait eu pour résultat la complète humiliation de la papauté.

L’entente de Philippe et de Clément était, à ce moment, presque absolue. Les concessions du pape n’avaient pas de bornes. Le vainqueur de Boniface régnait dans l’église, et l’argent des bénéfices affluait dans ses coffres. Les Colonnes furent réintégrés dans tous leurs honneurs. Le 1er janvier 1306, à Lyon, le pape donna deux bulles qui effaçaient jusqu’au dernier souvenir des actes de Boniface contre la France. Dans l’une, le pape déclare qu’il ne prétend point que la constitution Unam sanctam porte aucun préjudice au roi ni au royaume de France, ni qu’elle les rende plus sujets à l’église romaine qu’ils ne l’étaient auparavant. Il veut que toutes choses soient censées être au même état qu’avant la bulle, tant à l’égard de l’église que du roi, du royaume et des habitans. L’autre bulle révoque la constitution Clericis laicos et les déclarations faites en conséquence, à cause des scandales et des inconvéniens qu’elles avaient produits et pouvaient produire encore. Nous avons raconté ici même [3] comment les registres du Vatican portent la mention expresse des radiations opérées, par l’ordre du pape, sur tous les actes qui auraient pu apprendre à l’avenir qu’un pape avait eu l’audace de traiter la France comme ses prédécesseurs avaient traité la chrétienté.

Clément passa la plus grande partie de l’hiver de 1305-1306 à Lyon, ou à Saint-Genis-Laval, au château de Marion, où le duc de Calabre, Robert, vint lui rendre hommage-lige au nom de son père Charles II. Une foule d’affaires furent réglées, et l’on parla beaucoup des sommes immenses que les évêques et les abbés de France durent verser dans les caisses de Clément. Ces affaires, où l’attachaient son intérêt et sa passion, absorbaient le pape tout entier, et il ne prêtait qu’une oreille distraite aux bruits qui lui venaient d’Italie. L’anarchie y était à son comble; les noirs et les blancs, les Florentins et les gens de Pistoie s’exilaient, s’assiégeaient, s’exterminaient. Une mission du cardinal Napoléon des Ursins manqua complètement son effet. L’excommunication, toujours légère à porter en Italie, perdait sa force venant de France, d’un pape français impuissant et au fond indifférent à ces querelles.

Pour la forme, on feignit de s’occuper de la croisade, et la croisade, c’était surtout la guerre contre Constantinople; mais ni le roi ni le pape n’y pensaient sérieusement. Nous avons les lettres que le pape écrivit à ce sujet à Philippe, prince de Tarente, à Frédéric de Sicile, aux républiques de Gênes et de Venise. Venise affecta de prendre la chose au sérieux et se remit à viser Constantinople. Mais les Génois s’allièrent plus étroitement que jamais avec l’empire grec. Charles de Valois, à qui l’on réservait tous les fruits de cette guerre chimérique, était l’âme de ces vains projets, qu’il eût certainement fait avorter par son incapacité, s’ils avaient eu un commencement d’exécution. Tout se borna à des plans bizarres et où souvent ce furent les pires ennemis de l’église, tels que Du Bois, Nogaret, qui tinrent la plume et se firent les conseillers de la papauté. Ce qu’il y eut de plus clair, c’est que le roi obtint, pour subvenir aux frais d’un armement qu’il ne devait jamais faire, le droit de lever une décime sur tous les biens du clergé français pendant deux ans.

Vers le milieu de février, Clément quitta Lyon, non pour gagner l’Italie, mais pour revenir à Bordeaux par Mâcon, Dijon, Nevers, Bourges, Limoges, Périgueux. Ce voyage fut terriblement onéreux pour les ecclésiastiques qui se trouvèrent sur l’itinéraire pontifical. A Cluny, en particulier. Clément séjourna cinq jours, qui furent pour le monastère l’équivalent d’un pillage. On ne parlait partout que des folles dépenses du nouveau pontife ; sa cour n’avait rien d’ecclésiastique. Les églises séculières et les monastères étaient rançonnés. Gilles de Rome, archevêque de Bourges, qui n’avait d’autre tort que d’avoir contrarié Clément pendant qu’il était archevêque de Bordeaux, fut réduit à la dernière pauvreté.

Les complaisances de Clément pour le roi d’Angleterre étaient les mêmes que pour le roi de France. Ceux des évêques dont le monarque anglais avait à se plaindre étaient sacrifiés sans pitié. Pendant la semaine de Pâques 1306, Edouard fit publier une bulle par laquelle le pape le relevait du serment qu’il avait fait à ses sujets touchant la confirmation de leurs libertés. Le pape accorda aussi au roi d’Angleterre les décimes pendant deux ans pour l’œuvre de la terre sainte. En retour, il s’attribua les revenus de la première année de tous les bénéfices qui vaqueraient en Angleterre pendant deux ans.

Clément passa le reste de l’année 1306 à Bordeaux. Les exactions des gens du pape dépassaient toute mesure. L’église gallicane payait cher son triomphe. Vers le mois de juillet, les prélats de France s’assemblèrent en plusieurs lieux pour délibérer sur ces charges accablantes. Ils s’adressèrent au roi et à son conseil. Le roi envoya au pape Miles des Noyers, maréchal de France, avec deux autres chevaliers, pour lui transmettre ces doléances. Clément s’étonna que des prélats, qui pour la plupart étaient de ses amis avant qu’il fût pape, ne lui eussent pas porté directement leurs plaintes; il promit de corriger les fautes de ses gens quand elles viendraient à sa connaissance. « Nous ne voulons pas prétendre, disait-il, que notre maison vaille mieux que l’arche de Noé, où, sur huit hommes choisis, il se trouva un réprouvé, ni qu’elle soit plus sainte que la maison d’Abraham, où l’on trouve aussi des réprouvés, ni plus parfaite que celle d’Isaac, dont la postérité fut en partie réprouvée, et pourtant ni Noé, ni Abraham, ni Isaac n’ont été incriminés.» (27 juillet 1306.)

Une circonstance extérieure eut plus d’effet, pour amener Clément à quelque résipiscence, que toutes les paroles du roi et que le cri de la catholicité. Vers le mois d’octobre 1306, il fut atteint d’une maladie grave. La fatigue des affaires et d’une vie de plaisirs l’avait épuisé. Il n’échappa à la mort que pour rester près d’un an dans un état d’extrême faiblesse. Comme il arrive souvent chez certaines natures peu profondes, que les inconséquences de la conduite ne soustraient pas toujours aux terreurs de la foi. Clément crut avoir vu de près le jugement de Dieu, et, pendant quelque temps du moins, il s’amenda. Les abus des commendes notamment pesaient sur sa conscience. Les commissions exceptionnelles étaient en train d’étouffer le droit commun. Par une constitution qu’il publia durant sa convalescence. Clément déclara que sa détermination était prise de ne plus conférer, à l’avenir, ces sortes de grâces extraordinaires. Ses remords portèrent sans doute sur d’autres points; car, à partir de ce moment, son administration devint plus régulière. Pendant un an, du reste, par suite de l’état de sa santé, les affaires restèrent comme suspendues.

L’activité infatigable de Philippe le Bel ne s’arrangeait pas d’un pape malade. Sans s’arrêter à toutes les raisons de santé alléguées par Clément, le roi poussait à l’exécution des grands desseins dont il s’était entretenu avec lui à Lyon. Les ambassades du roi se renouvelaient sans cesse; l’une n’était pas finie qu’une autre commençait. Les épîtres du roi sont en général dures, conçues dans un style impérieux et plein de mystère. On sent que le pontife est encore sous le poids des engagemens qu’il a contractés. L’affaire des templiers surtout prenait des proportions que Clément s’efforçait de restreindre. Dès la première entrevue du pape et du roi à Lyon, en 1305, il avait été question de cette affaire capitale, qui devenait de plus en plus la préoccupation exclusive de Philippe et de ses conseillers. La pensée de l’abolition du Temple était juste et légitime. L’ordre n’avait plus de raison d’être depuis la prise des dernières forteresses chrétiennes en Syrie. Cette milice sans objet constituait en dehors des nations une puissance exorbitante, qui arrêtait le premier besoin du temps, la formation de l’état. Les innombrables donations en faveur de l’œuvre de terre sainte, qui se produisaient chaque jour, n’étaient qu’en apparence des actes pieux; en réalité, il s’agissait d’obtenir la protection d’une grande camorre qui s’étendait à toute la chrétienté. Ceux qui n’avaient rien à donner se donnaient eux-mêmes; ils s’avouaient les hommes du Temple, prêtaient serment de fidélité, en retour de quoi l’ordre les mettait à couvert de tous les dangers. Les dangers en question, c’étaient les agens royaux, c’étaient les côtés odieux des nouvelles institutions nationales, qui se consolidaient à grand’peine. Les gens de basse condition échappaient ainsi à leurs souverains naturels, souvent fort durs. Même les gens des abbayes et des églises se faisaient les cliens du Temple ; on voit souvent les églises réclamer auprès du roi contre cette tendance, qui anéantissait leur autorité sur leurs serfs. Il est incontestable que la société moderne, à ses origines, avait pour premier devoir de faire disparaître un pareil abus ; mais l’abolition directe de l’ordre et l’assignation de ses biens à des objets d’utilité publique étaient choses alors impossibles. Philippe et ses conseillers, pour arriver à leurs fins, furent obligés d’avoir recours à la fourberie et à la procédure cruelle que l’église elle-même avait inventée, cent ans auparavant, contre ses ennemis.

Dès le milieu de 1306, on sent que l’affaire s’envenime. Clément est vivement pressé par les ambassades du roi. Sa maladie lui sert de prétexte pour éluder les exigences de Philippe. Dans une lettre datée de Pessac, près Bordeaux (5 novembre 1306), il accepte le projet d’une entrevue, destinée à établir un accord sur les graves questions que soulevait l’ambition royale. La fin de l’année 1306 est marquée par de nombreuses concessions. Lors de son séjour à Lyon, à l’époque du couronnement, le roi avait obtenu une dispense générale pour que ses enfans pussent contracter, dans certaines limites, des unions défendues par l’Église. Cette dispense ne suffisait plus : le roi voulait une dispense spéciale qui couvrît contre toute éventualité de procès futurs le mariage de son fils Philippe et de Jeanne de Bourgogne. Clément accorda tout, non sans embarras. Il n’était guère payé de retour. Il eût voulu amener le roi à une politique de conciliation avec l’Angleterre; il ne gagna rien. Le 7 janvier 1307, il écrit au roi une lettre où l’on commence à découvrir un germe de réaction contre des prétentions qui allaient souvent jusqu’à l’insolence. La qualité infime des ambassadeurs que le roi aimait à employer rendait cette insolence plus pénible encore. Clément réclame et veut dans les affaires importantes des ambassadeurs de qualité.

Les négociations pour l’entrevue projetée remplissent le printemps de 1307. Philippe proposait Tours ou Poitiers, et comme époque le milieu d’avril ou le 1er mai. Les cardinaux qui entouraient le pape préféraient Toulouse. Clément insiste par des raisons de santé; on lui a dit que le climat de Tours est malsain ; les traitemens qu’il est obligé de suivre ne lui laissent pas la liberté de faire ce qu’il voudrait. Poitiers finit par l’emporter ; le pape y donna rendez-vous au roi, et en effet l’entrevue eut lieu dans cette ville vers la Pentecôte de 1307.

Ce furent en quelque sorte les états-généraux de l’Europe latine. Le roi était au comble de ses vœux. Entouré de princes, de rois, de ducs souverains, il présidait les assises de l’église et jouait le rôle de chef de la chrétienté. Toute l’Europe gravita durant quelque temps autour de Poitiers. Le but suprême de la politique ecclésiastique des Capétiens semblait atteint; le triomphe de la maison de France était éclatant sur tous les points. L’idée dominante des conseillers de Philippe, qui était, d’une part, de restreindre l’autorité ecclésiastique, de l’autre, de l’exagérer pour la mettre au service du roi et pour substituer l’excommunication papale aux mesures militaires qu’ils avaient en aversion, se trouva un jour pleinement réalisée.

Ce qu’il y avait de bienfaisant dans l’institution d’un pouvoir central, servant d’arbitre dans les différends politiques de l’Europe, se vit encore en cette circonstance, quelle que fût la décadence de ce pouvoir. Clément, à Poitiers, fit cesser les luttes ardentes des comtes de Foix et des comtes d’Armagnac, régla les affaires pendantes entre la France et l’Angleterre, entre la France et la Flandre, termina pour un temps la question de la succession de Hongrie en faveur de Charobert. Sur tous les points, les intérêts de la maison de France furent la règle qui guida les jugemens du pontife. Charles de Valois fut destiné à occuper le trône de Constantinople, quand la croisade dont il devait être le chef aurait réussi. Charles le Boiteux, roi de Naples, retenait d’avance sa part de la conquête future et se voyait, en attendant, comblé de bienfaits. La nomination d’une commission pour la canonisation de saint Louis de Toulouse, fils de Charles le Boiteux, ne fut pas considérée comme une moindre faveur. C’était par la sainteté plus encore que par les armes que croissait « cette male plante qui couvroit toute la terre chrétienne, » et dont ses ennemis prétendaient « qu’il sortoit rarement de bons fruits [4]. »

La conquête de la terre-sainte était en apparence l’objet principal du colloque. Les circonstances pouvaient sembler très favorables. Les Tartares, chez qui les zélateurs des croisades voyaient depuis longtemps le principal appui qu’il fallait chercher contre les musulmans, paraissaient plus portés que jamais vers le christianisme. Ce qu’on apprenait de merveilleux sur les résultats obtenus par Jean de Montcorvin en Tartarie et en Chine enflammait les imaginations. Clément montrait, sur le chapitre de ces conquêtes lointaines, beaucoup plus de zèle que quand on lui parlait de réformes intérieures. Frère Thomas de Tolentino, l’envoyé de Montcorvin, jouit à la cour papale d’une faveur extraordinaire, et une vaste mission fut organisée. L’Arménien Hayton n’eut pas moins de succès à Poitiers. Ce prince d’Orient, devenu religieux prémontré, apportait sur les Tartares des renseignemens nouveaux et qui remplissaient tout le monde d’espérance. On voyait déjà ces barbares faisant leur jonction avec les croisés, éclairant la marche des armées chrétiennes, les pourvoyant de chevaux. Hayton excellait à montrer les fautes antérieurement commises et croyait posséder des secrets pour les éviter. Le livre de Marco Polo, apporté vers le même temps à Charles de Valois, éveillait aussi l’intérêt pour ces contrées lointaines. Par moment, l’entreprise semblait décidée ; Charles de Valois était officiellement présenté comme le chef de l’armée catholique ; le pape donnait bulles sur bulles, écrivait à l’archevêque de Ravenne et aux évêques de Romagne de prêcher la croisade dans les Marches, à Venise, excommuniait Andronic Paléologue comme fauteur de schisme. Mais on sentait que tout cela était peu sérieux. Les seuls qui voulussent la continuation de la guerre sainte étaient les templiers, et on ne songeait qu’à les supprimer.

Pour le roi et ses conseillers, la conquête de la terre-sainte n’était certainement qu’un prétexte. Pierre Du Bois, Nogaret, tout en dressant des projets sans fin pour reconquérir la Palestine, aspiraient en réalité à mettre entre les mains du roi les biens affectés à l’œuvre d’Orient. La destruction de l’ordre du Temple et de celui des hospitaliers était la base de ces projets. Clément résista. Tout ce qu’on put obtenir de lui fut de faire appeler à Poitiers les chefs des deux ordres, qui étaient dans l’île de Chypre. Le pape déclarait vouloir les consulter sur la croisade et sur la réunion des deux ordres. Le maître du Temple, Jacques Molai, vint seul; le maître de l’Hôpital s’arrêta prudemment à Rhodes et s’excusa.

Molai fut bien reçu et composa, ou plutôt fit composer dans son ordre, à la demande du pape, un mémoire plein de jugement et de raison sur la continuation de la guerre sainte. Mais les gens du roi avaient déjà leur plan arrêté. N’ayant sous la main que le chef du Temple et trouvant d’ailleurs cet ordre beaucoup plus vulnérable que celui des hospitaliers, ils tournèrent contre lui toutes leurs batteries. Molai était un homme faible et très peu intelligent. Quelques propos de lui furent saisis au vol. Le 24 août, le pape consentit à une enquête, « non sans grand trouble, anxiété et amertume de cœur. » Il cherchait à gagner du temps et voulut ajourner l’affaire jusqu’au milieu d’octobre, alléguant, selon son habitude, l’état de sa santé.

Le roi résolut de brusquer les choses. Le 23 septembre 1307, dans un conseil tenu à l’abbaye de Maubuisson, Gilles Aicelin, archevêque de Narbonne, résigna les sceaux, et on put deviner la politique qui allait prévaloir quand on les vit passer dans les mains de Nogaret, c’est-à-dire du plus dangereux ennemi des milices cléricales. Le 13 octobre 1307, sans l’autorisation du pape, tous les templiers du royaume furent arrêtés sous la prévention des crimes les plus terribles que pût rêver l’imagination du temps. Rien n’avait fait présager cette violence, ni permis de soupçonner les hérésies qu’on disait avoir tout à coup découvertes. La veille, Jacques Molai avait figuré devant le roi aux funérailles de la comtesse de Valois et avait porté le cercueil avec les princes. On répandit dans le public que le pape et le roi étaient d’accord sur cet acte de rigueur. C’était là un mensonge. M. Boutaric a publié pour la première fois une pièce capitale, omise, probablement à dessein, par Baluze. Il résulte clairement de cette pièce que le roi, avec une impudence dont il avait déjà donné plus d’un exemple, se décernait à lui-même les approbations ecclésiastiques dont il avait besoin, quand rien absolument ne l’y autorisait. Voici ce que le pape lui écrivait à la date du 27 octobre :

« Nous reconnaissons, très cher fils, à la gloire de la sagesse et de la mansuétude de vos ancêtres, qu’élevés dans l’amour de la foi, dans le zèle de la charité et dans les sciences ecclésiastiques, semblables à des astres brillans, pleins de respect jusqu’à ce jour pour l’église romaine, ils ont toujours reconnu qu’il falloit soumettre ce qui concerne la foi à l’examen de cette église, dont le pasteur a reçu de la bouche du Seigneur ce commandement : « Paissez mes brebis... » Ce siège, le Fils de Dieu lui-même l’a voulu, établi et ordonné; les règles des pères et les statuts des princes le confirment... Mais vous, très cher fils, ce que nous disons avec douleur, au mépris de toute règle, pendant que nous étions loin de vous, vous avez étendu la main sur les personnes et les biens des templiers; vous avez été jusqu’à les mettre en prison, et, ce qui est le comble de la douleur, vous ne les avez pas relâchés; même, à ce qu’on dit, allant plus loin, vous avez ajouté à l’affliction de la captivité une autre affliction que, par pudeur pour l’église et pour nous, nous croyons à propos de passer actuellement sous silence. Voilà ce qui nous plonge, illustre prince, dans un pénible étonnement; car vous avez toujours trouvé près de nous plus de bienveillance qu’auprès des autres pontifes romains qui ont été, de votre temps, à la tête de l’église. Nous avons toujours été attentif à pourvoir votre honneur dans votre royaume. Pour votre utilité, pour celle de votre royaume et de toute la chrétienté, nous séjournions dans une ville peu éloignée; nous avions signifié à votre sérénité, par nos lettres, que nous avions pris en main cette affaire et que nous voulions rechercher diligemment la vérité. Dans la même lettre, nous vous priions d’avoir soin de nous communiquer ce que vous aviez découvert à ce sujet, vous promettant de vous transmettre ce que nous découvririons nous-mêmes. Malgré cela, vous avez commis ces attentats sur les personnes et les biens de gens qui sont soumis immédiatement à nous et à l’église romaine. Dans ce procédé précipité, tous remarquent, et non sans cause raisonnable, un outrageant mépris de nous et de l’église romaine. »

C’est donc sans l’aveu et à l’insu de Clément que l’arrestation eut lieu. Clément, toujours faible, accepta néanmoins l’arrestation comme un fait accompli et se préoccupa uniquement de ce qu’allaient devenir les biens de l’ordre. Seul il avait le droit de mettre en cause l’ordre tout entier. Mais l’inquisition pouvait procéder individuellement contre chaque membre, et l’inquisition était dans la main de Philippe. Le dominicain Guillaume de Paris, confesseur du roi, inquisiteur général du royaume, mit cette machine redoutable au service de la royauté. Le roi intervenait à la demande de l’inquisiteur général, qui le suppliait de mettre le bras séculier à la disposition de l’église.

Avec cette résolution, chez le pape de ne rien voir, chez le roi de ne rien entendre, il était difficile que les desseins du roi fussent gravement entravés. Philippe persista dans sa politique à double visage, protestant d’une part de son entier dévoûment au saint-siège, promettant de remettre les templiers entre les mains du pape, faisant administrer leurs biens par des administrateurs particuliers en vue de l’œuvre de terre-sainte, et pendant ce temps, soulevant l’opinion de la France et celle de l’Europe entière contre l’ordre, se servant de la plume de Pierre Du Bois pour présenter comme urgente la suppression des ordres du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem, s’attribuant hautement les droits de protecteur de l’église, de destructeur des hérétiques et de gardien de l’orthodoxie. Du Bois déclarait que, si le pouvoir ecclésiastique restait inactif, la puissance séculière devait frapper, et qu’au besoin le peuple se lèverait pour défendre l’église en danger. Le mémoire de Du Bois dut être remis à Clément, puisque l’exemplaire des Archives porte : Quedam proposita pape a rege super facto templariorum. Dans un autre factum, en français, Du Bois désignait le pape à l’animadversion publique, l’accusait de toute sorte d’actes injustes, de népotisme, de révoltante partialité pour sa famille. Il l’engageait à craindre la colère de Dieu et celle du peuple. Le roi pensa-1-il sérieusement à faire déposer le pontife, trop lent à lui obéir? Peut-être; mais Philippe n’avait pas besoin d’aller au delà de l’intimidation. La conduite du pape, sa simonie notoire, fournissaient des armes terribles. Un moyen bien plus puissant encore, pour agir sur l’esprit de Clément, était le procès contre la mémoire de Boniface. Il n’est pas douteux que la menace de cette poursuite n’ait été, entre les mains de Philippe, un moyen de contraindre Clément. Un procès qui allait couvrir d’opprobre le siège romain ne devait-il pas être évité à tout prix? « Livre-moi les templiers, et j’abandonne Boniface. » Telle fut l’alternative où le roi tenait enfermé le pontife, terrifié plutôt que faible, qui expiait des fautes commises avant lui.

Philippe sollicita du pape, qui n’avait point quitté Poitiers, une nouvelle entrevue, qui fut fixée au mois de juin 1308; mais le roi convoqua auparavant les états-généraux à Tours, pour la fin de mai. La circulaire de convocation était un vrai sermon fanatique. Le roi n’a qu’un but : sauver la foi, détruire l’abominable erreur des templiers. Tous les faits relevés contre ces derniers sont donnés comme de notoriété publique. « Le ciel et la terre sont agités par le souffle d’un si grand crime; les élémens en sont troublés, etc.. » Les états se réunirent à l’époque indiquée, en présence du roi, proclamèrent la culpabilité des templiers, les déclarèrent dignes de mort. Philippe, alors, se rendit à Poitiers, suivi d’un grand nombre de membres de l’assemblée.

La situation de Clément devenait très dangereuse. Tout ce qu’on avait dit contre Boniface, on commençait à le dire contre lui. Son népotisme, ses exactions, donnaient des motifs suffisans pour le déposer. Dans les écrits qu’on répandait, le roi était directement invité à se passer du pape et à remplir les devoirs que le pontife ne remplissait pas. Du Bois étalait devant Clément les exemples de la vengeance divine sur les papes qui ont mal rempli leurs devoirs, et lui laissait entendre que les châtimens de la justice humaine pourraient devancer ceux de la justice divine. Le grand prêtre Héli se rompit le cou pour n’avoir pas été assez diligent à écouter les bons avis. Nogaret répétait les mêmes menaces à tout propos. Les vers satiriques qui couraient dans le public étaient pleins d’invectives et de colère. Clément ne pouvait que céder. Il sentait que, poussé à bout, Philippe l’eût traité comme il avait traité Boniface, et eût fait passer pour des crimes plusieurs des actes où il l’avait lui-même engagé et dont il avait tiré profit. Clément affecta un changement d’opinion, avoua que des faits récemment arrivés à sa connaissance lui avaient inspiré des doutes, feignit de vouloir être éclairé. Le 31 juillet 1308, il nomma la commission pour instruire le procès. En réalité, il n’y avait plus de lutte que sur la question des biens. Le roi et le pape proclamaient que ces biens seraient dévolus à l’œuvre de terre-sainte ; mais le roi espérait, par des moyens détournés, en garder une bonne part. Les templiers, en définitive, étaient livrés au roi. Guillaume de Plaisian rapporta de Poitiers des liasses de pièces qui permettaient de faire tout ce que l’on voulait. Les biens furent mis sous l’administration d’agens nommés par le pape et les évêques, sur la présentation de Philippe.

Clément cédait tout sur l’affaire des templiers, car il ne voulait rien céder sur l’affaire de la mémoire de Boniface. Les instances de Philippe devenaient chaque jour plus pressantes. La pensée que l’on était au cœur même des états d’un roi qui s’était montré capable de toutes les violences paralysait de terreur la cour de Rome. Clément voulut fuir; selon certains récits, il aurait même fait une tentative d’évasion. Son angoisse était extrême. C’est alors que le cardinal de Prato lui ouvrit, dit-on, cet avis :

« Saint-père, je vois un remède au mal présent ; c’est de persuader, s’il est possible, au roi que sa demande renferme une question difficile, ardue, et sur laquelle les cardinaux sont partagés ; qu’une telle question ne peut être traitée que dans un concile général ; que d’ailleurs, au milieu d’une si grave assemblée, l’examen des inculpations soulevées contre Boniface VIII sera plus solennel, et la satisfaction du roi plus complète. Si l’on vous objecte la crainte que les préjugés des pères n’influent sur leur jugement, dites que vous ne ferez nulle mention de cette affaire dans la bulle de convocation, qui ne devra alléguer d’autres motifs que la réformation des mœurs et les intérêts généraux de l’église. L’urgence du concile étant démontrée et reconnue, vous en fixerez la réunion à Vienne en Dauphiné; car, outre que la position de cette ville la rend d’un accès facile, son indépendance du royaume de France vous y mettra à l’abri de toute contrainte de la part du roi. »

C’était là une solution des plus habiles. Le roi ne pouvait que souscrire à l’idée d’un concile, où il trônerait en défenseur de la foi et verrait toute l’Europe chrétienne réunie autour de lui comme autour d’un second Charlemagne. Philippe, à diverses reprises, avait fait appel à l’autorité d’un concile général; on feignait d’entrer dans ses vues. De Poitiers, le pape convoqua le concile à Vienne pour le mois d’octobre 1310. Il fut convenu qu’en attendant l’instruction du procès contre Boniface, le procès contre les templiers suivrait son cours ; le pape, dans ses bulles, louait avec emphase le roi, «qui n’agit point par avarice, qui ne veut rien s’approprier des biens des templiers. »

Le roi, dans cette tragique affaire, ne perdit point un moment ses avantages; les modèles d’interrogatoire dressés par Nogaret et Plaisian furent partout adoptés; les calomnies imaginées par ses légistes furent trouvées plausibles par l’opinion, et l’ont été par l’histoire. Au mois de mai 1310, les gens du roi assouvirent leur haine contre quelques malheureux, coupables de ne pas abandonner l’honneur de leur ordre, par les plus horribles tortures qu’on se souvînt d’avoir vues, sans que le pape entendît leur appel et les cris désespérés qu’ils élevaient vers lui du milieu de leurs supplices.


III.

Clément n’aspirait qu’à échapper à une tyrannie qui devenait chaque jour plus intolérable. La mort d’Albert d’Autriche, arrivée le 1er mai 1308, pendant que le roi et le pape étaient réunis, vint compliquer sa position. Une des ambitions de Philippe, et assurément une des moins sensées, était d’asseoir son frère Charles de Valois sur le trône impérial. Il entendait que Clément employât toute son influence pour faire réussir cette intrigue. Clément tenait essentiellement à ce que la maison capétienne, qui occupait déjà les trônes de France, de Navarre, de Naples, de Hongrie, qui dominait dans toute l’Italie centrale, ne fût pas maîtresse en Allemagne. Comment le pape réussit-il à sortir de cette situation en apparence désespérée ? Villani prétend qu’il fit au roi toutes sortes de promesses, en travaillant secrètement contre lui. On ne voit pas, en effet, que Clément pût se tirer d’affaire autrement que par la duplicité. Le cardinal de Prato se chargea de tous les actes qui eussent été trop directement une trahison. Clément partit de Poitiers, vers la fin d’août 1308, avec l’agrément du roi, par conséquent après avoir satisfait pour la forme à toutes ses exigences.

Le séjour du royaume était devenu insupportable au pape. Il lui était interdit, d’un autre côté, de penser à retourner à Rome. C’est alors qu’il songea au Comtat Venaissin, qui, depuis 1274, appartenait en toute souveraineté à la papauté. La ville d’Avignon fixa son choix, et ce fut l’objet d’une déclaration solennelle. Cette ville ne faisait point partie du Comtat; elle appartenait aux comtes de Provence. Le roi la dominait par la forteresse que faisait bâtir, sur la rive opposée du Rhône, son architecte Raoul de Méruel, Le pape était ainsi l’hôte des comtes de la maison d’Anjou, petits souverains bien moins gênans que le roi de France. D’un autre côté, la cour papale, presque toute française, était là comme chez elle. Les cardinaux français n’avaient qu’à passer le Rhône pour être en France. Villeneuve devint leur endroit de prédilection. Ils y avaient leurs maisons de plaisance, et s’y retiraient quand ils avaient quelque motif de prendre leurs sûretés.

Après un long voyage, pendant lequel il visita tout le midi de la France, Clément fit son entrée à Avignon, vers la fin de mars 1309. « Clément V, dit le vieux Pasquier, fut d’un esprit merveilleusement bizerre et d’une volonté bizerrement absolue, d’avoir quitté ceste grande ville de Rome, première de la chrétienté, pour se venir loger, par forme d’emprunt, en un arrière-coin de la France, dedans la ville d’Avignon, nid à corneilles au regard de l’autre. » Pétrarque fait aussi d’Avignon le plus triste tableau. Il est certain que la cour papale s’y trouva d’abord fort à l’étroit. Clément se logea au couvent des frères prêcheurs. Le séjour à Avignon n’était pour lui qu’un séjour passager, comme ceux qu’il avait faits à Bordeaux, à Poitiers. Rien ne prouve qu’il ait envisagé cette ville comme devant être pour longtemps la résidence de la papauté, et il ne songea pas à y bâtir. Il se construisit pourtant une résidence, dont il reste quelques traces, au prieuré du Groseau, près de Malaucène, au pied du mont Venteux. Clément aimait cet agréable endroit, et venait y chercher le repos ; mais il n’eut pas le temps de donner aux constructions un caractère durable, et le peu qui s’en voit aujourd’hui n’a pas la grandeur qu’on supposerait à une demeure qui fut, à certains momens, le point où aboutissaient les plus importantes affaires de la chrétienté.

Instinctivement, Clément avait trouvé, en ce qui concerne le séjour de la papauté, la solution que comportaient les nécessités du temps. Une circonstance, d’ailleurs, contribuait puissamment à rendre la situation de Clément moins dépendante à l’égard de la France. Le 27 novembre 1308, Henri de Luxembourg fut élu empereur d’Allemagne. Rien que, pour recouvrer sa liberté. Clément se fût peut-être donné l’apparence de combattre cette élection, il en fut enchanté. L’affaire fut conduite par Pierre d’Achspalt, cet archevêque médecin, que Clément avait nommé au siège de Mayence parce qu’il l’avait guéri d’une de ses maladies. La politique de Philippe le Bel se montra, dans cette affaire, bien inférieure à ce qu’elle fut dans les questions ecclésiastiques. Ses clercs, ses juristes, excellens quand il s’agissait de batailler contre la papauté, étaient de trop faibles diplomates pour faire réussir une intrigue de haute politique européenne. La nullité des princes du sang privait ici le roi des vrais instrumens qui auraient pu le servir. Voilà pourquoi la politique de Philippe, toujours triomphante quand il lui suffisait d’avoir des hommes d’église pour agens, échoua dans le cas où il eût été nécessaire d’avoir de vrais hommes d’état, habitués à traiter les affaires humaines avec largeur. Clément avait désormais un point d’appui contre les prétentions capétiennes. Le 25 juillet, il confirma l’élection de Henri, en y mettant la condition que le nouvel empereur se ferait couronner à Rome par lui dans deux ans. Il s’excusait de ne pas assigner un terme plus rapproché, à cause du concile général. Le premier dimanche d’août, Robert, roi de Naples et comte de Provence, vint à Avignon recevoir, en qualité de vassal du saint-siège, l’investiture de ses états. Les ambassades brillantes, les spectacles de toute sorte se succédaient dans Avignon ; c’étaient des fêtes perpétuelles, et la petite cité provençale devint bientôt un des centres les plus animés du monde occidental.

Clément eût enfin joui dans ce pays délicieux du repos qu’il aimait, si l’ardeur sombre de Philippe eût permis aux grandes affaires de dormir un moment. Avant de quitter Poitiers, Clément avait fixé au 2 février 1309 l’ouverture des débats contradictoires sur la mémoire de Boniface. Nous avons raconté tous les détails de ce lamentable épisode, qui fut pendant deux ans le scandale de la catholicité [5]. Pendant deux ans, Avignon vit les témoins subornés de Guillaume de Nogaret et de Guillaume de Plaisian, avec une audace qui n’a jamais été égalée, accumuler contre celui que l’église entière avait tenu pour son chef toutes les horreurs que peut concevoir une imagination souillée. Nous avons également montré par quel tour habile Clément réussit à sortir de ce terrible embarras. La force du parti anti-pontifical baissait en France. L’influence de Charles de Valois et des princes du sang, qui devait provoquer, après la mort du roi, de si terribles réactions, commençait déjà à l’emporter sur celle des juristes. Clément d’ailleurs, depuis l’élection de Henri de Luxembourg, se sentait appuyé. Sa politique prenait chaque jour plus d’indépendance et de fermeté.

Le principe du pontificat romain, en effet, était encore tellement vivant, malgré les causes nombreuses qui auraient dû, selon nos idées, en amener le complet abaissement, que le moment où la papauté semblait fugitive, humiliée, fut celui où elle remporta une de ses plus importantes victoires. Ferrare, par suite d’une guerre de succession, avait été occupée par la république de Venise, désireuse de se créer une puissance territoriale en Italie. Quand le légat Arnaud de Pelegrue, neveu de Clément, arriva à Bologne, au mois de juin 1309, pour s’opposer au projet des Vénitiens, il n’avait pas avec lui un seul homme. Il prêcha une croisade qui devait offrir à ceux qui y prendraient part les mêmes avantages que la guerre contre les infidèles. Une foule d’aventuriers accourut de toutes parts; Florence et Bologne appuyèrent le légat, et la bataille de Francolino (28 août 1309) décida du sort de Ferrare. L’autorité de Clément fut de ce coup tout à fait relevée en Italie.

Chaque jour Clément s’enhardissait et osait se montrer plus résistant aux volontés de Philippe. Le nouvel empereur avait donné des garanties écrites au saint-siège; le pape sentait que la scène d’Anagni ne se renouvellerait pas. Une dépêche adressée d’Avignon au roi, le 24 décembre 1309, par Geoffroi du Plessis, évêque de Bayeux, montre combien de griefs il y avait à cette date entre les deux cours. Le ton en est très aigre. Les ambassadeurs se plaignent de toute sorte de manques d’égards. Leur entretien avec le pape, tel qu’ils le racontent, est plein de récriminations. Le pape ne se défend pas d’avoir essayé de se préparer une entrevue avec Henri de Luxembourg. Sur l’affaire de l’annexion de Lyon, il est amer. Le roi de France devrait réprimer ses officiers et les empêcher d’empiéter sur les droits du roi d’Allemagne. Clément, à ce sujet, distingue, dans le règne de Philippe, trois périodes dont il a été témoin. Dans la première, le roi était en paix avec ses voisins et ses sujets ; lui et son royaume regorgeaient de richesses. Dans la deuxième, détresse générale. Dans la troisième, le roi est en paix avec ses voisins et ses sujets; le royaume manque d’argent; mais il s’enrichira vite, si les officiers du roi, contens d’exercer les droits du roi, n’empiètent pas sur ceux d’autrui. Ce qui rendait ces reproches plus sensibles, c’est que, sur tous les points, le pape se mit à excuser Henri, à exalter sa puissance, à déclarer qu’il ne prétendait ni lui lier les mains, ni restreindre ses pouvoirs, que tout au plus il pouvait lui écrire sous forme de conseils. La cour de France en voulait beaucoup à l’archevêque de Mayence et demandait que le pape le citât. Refus formel de Clément.

Nogaret fut plus pressant que les autres ambassadeurs et osa reprocher directement au pape la promptitude avec laquelle il avait reconnu le roi des Romains, le projet d’alliance entre le roi des Romains et le roi de Sicile, et de mariage entre la fille du roi des Romains et le fils du roi de Sicile, avec le royaume d’Arles et d’autres terres pour dot. Clément ne cessa de louer Henri de Luxembourg ; il ne s’interdit même pas une certaine ironie, et ordonna d’un air railleur de lire aux Français les engagemens du nouvel empereur. Henri s’engageait à défendre la personne du pape, l’église et toutes les donations qui lui avaient été faites depuis Constantin. Les Français demandèrent copie de la lettre. Le pape sourit et ne répondit rien. Sur le chapitre des Flamands, en particulier, Clément fut inflexible. Le roi voulait faire servir les anathèmes pontificaux d’appoint à sa politique. Si les Flamands violaient le traité de paix, ils devaient être excommuniés, et ne pourraient être relevés de l’excommunication qu’à la requête du roi. Clément refusa net de souscrire à cette dernière clause, qui mettait un droit essentiel de l’Église, celui d’absoudre devant Dieu, entre les mains du pouvoir civil.

Le procès contre la mémoire de Boniface et l’affaire des templiers étaient le triste rachat de ces libertés. Sur ces deux points, les engagemens de Clément étaient trop formels pour qu’il y manquât. Le roi, heureusement, ne se mêla guère d’un autre débat qui, à cette époque, causa les plus graves soucis au pontife. La lutte entre les élémens opposés qui composaient l’ordre de Saint-François continuait avec autant de vivacité que jamais. La minorité zélée, fidèle à l’esprit de pauvreté du fondateur, était à la lettre traquée par les « frères de la communauté, » gens de moyenne vertu, qui se résignaient à être riches, et pour lesquels la règle de saint François n’était pas une révélation. C’était surtout dans le royaume de Naples et en Grèce que la bataille devenait cruelle. Les saints, bien que forts des privilèges concédés par Célestin, étaient arrêtés, torturés par les inquisiteurs dominicains et par les supérieurs de la partie relâchée. Le gouvernement napolitain les favorisait. Clément, toujours modéré et éclairé quand il était laissé à ses instincts, les préserva des mauvais traitemens.

Malheureusement, les spirituels de Toscane montrèrent un emportement impardonnable. Ils se séparèrent du corps de l’ordre de leur seule autorité, et se donnèrent un général, des supérieurs. La mémoire de Pierre-Jean d’Olive devenait l’objet de vives controverses. Cet illustre mort trouva un ardent continuateur dans frère Ubertin de Casal, le plus exalté des spirituels, et de fanatiques adhérens parmi les laïques que l’on appelait frères de la Pénitence du tiers ordre de Saint-François et que le peuple nommait bégards, béguins, bizoques ou fratricelles. Clément ne voyait nul inconvénient à ce que ces saintes gens ne fussent ni torturés ni emmurés par leurs confrères moins rigides qu’eux; mais il est rare que le zèle ardent se contente de la tolérance. Il préfère la persécution, qui lui paraît le signe distinctif de la vérité.

L’époque fixée pour le concile approchait. Clément voyait venir sans empressement la réunion d’une assemblée où la France ne pouvait manquer d’avoir l’avantage. Il usa de sa manœuvre ordinaire, qui était de faire traîner les choses en longueur. L’ouverture fut remise au 16 octobre 1311. Henri de Luxembourg partait pour l’Italie, et, sans doute, le prudent pontife attendait de ce voyage un affermissement de son pouvoir. Avant de partir, Henri fît à Lausanne, le 11 octobre 1310, le serment solennel de défendre la foi catholique, d’exterminer les hérésies, de ne contracter aucune alliance avec les ennemis de l’Église, de protéger le pape, de conserver tous les droits de l’Église romaine, etc. De bonne foi, Clément et Henri purent croire que ce voyage servirait à l’extinction des factions guelfe et gibeline. C’était bien peu connaître l’Italie. La présence de l’empereur augmenta les troubles et donna aux gibelins un sensible avantage sur les guelfes. Il y avait plus de soixante ans que l’Italie n’avait pas vu d’empereur. Le voyage de Henri était une reprise de possession, à peine déguisée, de la péninsule par l’empire. Derrière les fêtes, les distributions de titres et de fiefs, il y avait une reconstitution effective de l’autorité impériale ; et Henri n’avait avec lui qu’une poignée d’hommes, insuffisante pour dompter les mille résistances qu’il trouvait à chaque pas.

Le pape avait promis d’aller à Rome donner à Henri, de sa main, la couronne impériale. Il se garda de tenir parole, allégua l’approche du concile qui l’empêchait de passer les monts, et se fit remplacer par des cardinaux. La bulle de commission commençait par les exagérations mêmes qu’on avait biffées, à la demande du roi de France, dans les registres de Boniface : « Jésus-Christ, le roi des rois, a donné une telle puissance à son Eglise que le royaume lui appartient, qu’elle peut élever les plus grands princes et que les empereurs et les rois doivent lui obéir et la servir. »

A Rome, l’affaire tourna au plus mal. La maison de Naples et les Ursins s’opposaient au couronnement de Henri. On se battit ; les Allemands eurent le dessous ; l’empereur dut se contenter d’un misérable couronnement à Saint-Jean de Latran. Il en fut très irrité. Clément acheva de l’exaspérer en l’engageant à faire sa paix avec la maison de Naples d’une façon qui impliquait que le saint-siège avait des droits égaux sur l’empereur et le roi de Naples. Henri, qui jusque-là avait laissé tout dire, trouve maintenant des juristes pour établir que le pape n’a nul droit d’ordonner une trêve entre l’empereur et un de ses vassaux, puisque l’empereur ne tient rien du pape et n’est engagé envers personne par serment de fidélité. La rupture, à partir de ce moment, fut à peu près complète. Henri mit Robert de Naples au ban de l’empire, le déposa, le condamna à mort. Quelques jours plus tard, il mourut lui-même, dans un couvent non loin de Sienne, après avoir reçu la communion de la main d’un dominicain. On prétendit que le frère avait mêlé du poison au vin de l’ablution qu’il lui avait donné.

Clément pendant ce temps tenait son concile à Vienne (du 13 octobre 1311 au 6 mai 1312) avec plus de solennité que de conviection. Des mémoires excellens pour la réforme de l’église furent présentés par des évêques de France. Rien de plus sombre que la requête de Guillaume Duranti, évêque de Mende, second de ce nom. La cour de Rome y est présentée comme un mauvais lieu. L’incontinence y était si commune que Duranti est amené à proposer de permettre le mariage aux ecclésiastiques dans la mesure où cela se pratique dans l’église grecque. Les profits que la cour tirait des maisons de prostitution, établies près des églises, à la porte même du palais papal, étaient un scandale plus grand encore. Mais le pape opposait à toute réforme les moyens dilatoires dont il avait le secret. Tout l’hiver se passa en conférences et en pourparlers assez stériles. On discuta sans fin sur les exemptions; aucune résolution efficace ne fut prise. Les inoffensives erreurs de Pierre-Jean d’Olive, les pieuses rêveries quiétistes des bégards et des béguines, le vieil esprit de l’Évangile éternel, vivant encore en Frà Dolcino et Gérard Ségarelle, furent les monstres que l’on écrasa. Tâche plus difficile! on voulut mettre la paix entre les partis acharnés l’un contre l’autre qui divisaient les franciscains. Clément fit une constitution pour établir que les frères mineurs, par leur profession, ne sont pas plus tenus que tous les autres chrétiens à l’observation de tout l’Évangile. Le schisme continua néanmoins plus violent que jamais; les deux partis se poursuivaient, se dépossédaient comme des ennemis.

Une série de mesures sagement conçues pour mettre fin à quelques-uns des abus les plus crians du clergé, surtout des réguliers, n’eut pas, ce semble, beaucoup d’efficacité. Le régime des hôpitaux fut cependant amélioré. On donna à ces établissemens des espèces de tuteurs ou curateurs, qui furent l’origine des administrations laïques, « à la honte du clergé, dit le sage Fleury ; car, dans les premiers siècles, on ne croyait pas les pouvoir mettre en meilleure main que des prêtres et des diacres. »

Le pape avait toujours annoncé que l’œuvre de la conquête de terre-sainte serait un des objets principaux du concile. On par la beaucoup, en effet, de « passage général; » les rois de France, d’Angleterre et de Navarre s’y engagèrent par vœux; une foule de seigneurs les imitèrent, sans que personne prît cette promesse au sérieux. Il n’y eut de sérieux que les mesures fiscales arrêtées en vue d’une expédition qui ne devait pas avoir lieu. Pour les frais de la guerre sainte, le concile ordonna la levée d’une décime pendant six ans, en défendant néanmoins de faire la levée avec trop de rigueur, de saisir, par exemple, les calices, les livres et les ornemens des églises.

Une excellente décision fut prise, mais, comme tant d’autres projets des papes du XIIIe siècle relatifs à la même matière, resta sans conséquence. L’étude des langues orientales était une condition essentielle du succès des Latins en Orient. Du Bois, Raymond Lulle, ne cessaient d’insister sur cette idée, qui n’était que l’expression du bon sens même. Le concile ordonna qu’à Rome et dans les universités de Paris, d’Oxford, de Bologne et de Salamanque on établirait des chaires pour enseigner les trois langues, l’hébreu, l’arabe et le chaldéen (c’est-à-dire le syriaque). Pour chacune de ces langues, il devait y avoir deux maîtres qui seraient stipendiés en cour de Rome par le pape, à Paris par le roi de France, et dans les trois autres villes par les prélats, les monastères et les chapitres du pays. Malheureusement, si l’on excepte les faibles essais de Jean XXII pour réaliser ce projet à Bologne, il ne semble pas que le sage décret du concile ait reçu un commencement d’exécution.

Les templiers n’avaient presque plus de défenseurs. Tous les membres qui avaient eu assez d’audace pour garder une tenue ferme ou assez peu d’attachement à leur ordre pour ne pas le défendre contre la calomnie étaient sains et saufs. Les naïfs étaient morts dans les supplices ou devaient y mourir. Le concile n’eut plus qu’à prononcer la suppression de l’ordre, ou plutôt il la fit prononcer par le pape; car le manque de courage et de sincérité était devenu tel que personne ne voulait plus avoir la responsabilité de ses actes. Le pape lui-même déclarait, dans sa bulle, qu’il supprimait l’ordre du Temple par provision, par voie de règlement apostolique et non par voie de condamnation, de justice, de sentence définitive, attendu que le procès n’avait pas été conduit selon les règles du droit. Mais il ajoutait que cette suppression était irrévocable. Les parts des biens de l’ordre étaient faites. La part du roi n’était pas tout ce qu’il aurait voulu. Il obtint cependant des sommes considérables pour les frais de procédure et pour avoir gardé les templiers en prison.

Quant au procès contre la mémoire de Boniface, il n’en fut question que pour la forme. Ce scandaleux épouvantail n’était plus nécessaire au roi pour arriver à ses fins. Il triomphait sans contestation. Non seulement le pape avait déclaré, à la face de la chrétienté, qu’en faisant arrêter Boniface Philippe avait obéi au zèle le plus pur de la foi ; mais tous les actes qui auraient pu blesser le roi étaient effacés sur les registres du Vatican ; la bulle Clericis laïcos avait été supprimée avec toutes ses conséquences; l’ordre que le roi détestait et où il avait trouvé le plus d’opposition à ses vues était aboli; les auteurs et complices de l’attentat d’Anagni, surtout le sacrilège Nogaret, étaient absous d’une façon qui équivalait à une victoire. Pour compléter ces faveurs selon les idées du temps. Clément accomplit, le 5 mai 1313, une promesse qu’il avait faite au roi, à Lyon, lors de son couronnement: c’était la canonisation de Pierre Célestin. Le roi tenait peu à la sainteté du vieil ermite ; mais cette canonisation était encore un outrage à la mémoire du pape qui avait traité Célestin avec les dernières marques de mépris.

La mort de Henri de Luxembourg, qui, quelques années auparavant, aurait eu les plus graves conséquences, passa presque inaperçue. Le pape, depuis les complications survenues pendant le voyage de l’empereur en Italie, avait cessé de se fier à lui. Clément n’avait plus rien à craindre d’aucun côté. La protection du roi de Naples, son vassal, sur les terres duquel il résidait, lui suffisait amplement. Les embarras intérieurs du roi Philippe augmentaient de jour en jour. Les ressorts de la constitution de l’empire allemand étaient tellement relâchés que l’on resta près de quatorze mois sans donner un successeur à Henri. Clément en profita pour un de ses actes les plus hardis. Par une bulle datée de Montils (2 des ides de mars an IX), il institua son fils dévoué, Robert de Naples, vicaire en Italie, quant au temporel, tant qu’il plairait au saint-siège. La complète différence de situation entre le royaume de France et l’empire d’Allemagne à l’égard de la papauté se voit ici dans tout son jour.

En somme, Clément avait tiré la papauté des plus grands dangers qu’elle eût courus depuis des siècles. Il se reposait et il en avait le droit. Sa principale occupation était désormais de réunir et de coordonner les constitutions du concile de Vienne, pour en former un septième livre de Décrétales, parallèle au Sexte de Boniface VIII. Ce travail s’exécutait sous ses yeux, et Clément, qui n’avait jamais Guère estimé que le droit canon, voyait sa mémoire assurée de l’immortalité. Mais sa santé était tout à fait ruinée. Le goût qu’il avait eu pour Avignon commençait à passer. Il se prit à préférer Carpentras, se transporta dans cette ville, l’embellit et la pourvut de fontaines. Le 21 mars, se trouvant avec toute sa cour, dans les environs, au château de Montils ou Monteux, qu’il avait acheté pour son neveu Bernard, vicomte de Lomagne, il fit publier devant lui, en consistoire, les constitutions qu’il avait rédigées. Son état de maladie empêcha que le livre fût envoyé aux universités et rendu public, selon la coutume. Le pape crut que l’air du pays où il était ne lui rendrait la santé; il se mit en route pour Bordeaux; mais il mourut à Roquemaure, sur le Rhône, le 20 avril 1314, après avoir tenu le saint-siège huit ans, dix mois et quinze jours. Son corps fut rapporté à Carpentras, puis transféré, comme il l’avait ordonné, à sa ville natale d’Uzeste, où son tombeau se voit encore. Le trésor papal fut pillé incontinent après sa mort, et l’on accusa Le vicomte de Lomagne d’avoir détourné l’argent destiné à la croisade. Le bruit public fut que le pape avait laissé à ses neveux et à ses autres parens des trésors incalculables.

L’anarchie qui suivit la mort de Clément montra combien cette famille était indigne de tenir en main les intérêts de l’Église. Le conclave s’était réuni à Carpentras; le vicomte de Lomagne et Raymond Guillaume de Budos, neveux du pape, à la tête d’un grand corps de troupes gasconnes, envahirent la ville. Le but apparent était de venir prendre le corps du pape défunt pour le conduire à Uzeste; mais le but secret était d’intimider le conclave et de faire nommer quelque nouveau membre de la famille de Villandraut. Il y eut une bataille sanglante entre les Italiens et les Gascons. Les Gascons l’emportèrent, pillèrent les marchands romams, mirent le feu aux maisons des cardinaux, qui se dispersèrent à Orange, à Avignon, Philippe le Bel mourut sur ces entrefaites. Cet événement ne fit qu’augmenter le trouble. Le saint-siège resta vacant deux ans trois mois et dix-sept jours.

Le mécontentement contre la mémoire de Clément était extrême. On montrait, comme résumé de son pontificat, Rome tombée en ruines, le patrimoine de Saint-Pierre au pillage, toute l’Italie négligée comme si elle n’était pas du corps de l’Église. « Nous nous rappelons que nous avons été onze mois en prison à Pérouse, écrivait au roi le cardinal Napoléon des Ursins, et Dieu sait quelles souffrances du corps et quelles angoisses de l’âme nous y avons endurées. J’ai abandonné ma maison pour avoir un pape français, car je désirais l’avantage du roi et du royaume, et j’espérais que celui qui suivrait les conseils du roi gouvernerait sagement Rome et l’univers et réformerait l’Eglise... C’est pour cela qu’après avoir pris toutes les précautions, nous choisîmes le feu pape, persuadés que nous avions fait le plus magnifique présent au roi et à la France. Mais, ô douleur! notre allégresse se changea en deuil; car, si l’on pèse les œuvres du défunt, par rapport au roi et au royaume, on trouve que sous lui sont nés de graves périls ; on ne prévit rien, on ne prit aucune précaution, et l’absence de prudence aurait amené une catastrophe, si la main de Dieu n’était venue miséricordieusement à notre secours. »

Il y avait, dans cette sévérité exagérée, beaucoup de rancunes nationales. Sur les reproches de simonie et de népotisme, Clément ne saurait être justifié. Même au temps du concile, on l’accusa de n’avoir convoqué l’Église universelle que pour se faire tout demander à prix d’or. Clément eut la passion du luxe et, pour y subvenir, trafiqua souvent des choses saintes. Il aima du moins le luxe de bon goût, et fut, de son temps, un des fauteurs les plus actifs du progrès de l’art. Tous les ouvrages auxquels son nom reste attaché sont excellens. Clément V fut le premier de ces pontifes promoteurs ardens de la renaissance, pour lesquels les historiens ecclésiastiques ont le droit de se montrer sévères, mais qui contribuèrent puissamment à l’éveil de l’esprit humain et à clore le moyen âge. Il rechercha, surtout parmi les médecins, les gens capables; les plus hautes dignités lui semblaient naturellement dévolues à celui qui le guérissait. C’est ainsi qu’il protégea Arnauld de Villeneuve, Jean d’Alais, Pierre d’Achspalt, et si, trop souvent, sous son règne, surtout dans le nord de l’Italie et en Autriche, le supplice du feu et les plus terribles tortures furent appliqués à des malheureux, coupables d’un attachement exagéré pour des chimères, il faut reconnaître que toutes ces victimes, telles que Frà Dolcino, Marguerite de Trente et leurs adhérens, fratricelles, disciples de Gérard Ségarelle, etc., furent des illuminés, péchant par excès plutôt que par manque de foi. Il ne fut terrible qu’aux rêveurs fanatiques. Sous son règne on put souffrir pour trop croire ; on ne souffrit jamais pour ne pas croire assez. Son caractère était humain; ses mœurs passaient pour relâchées. L’éclat de ses amours avec la comtesse de Périgord, fille du comte de Foix, ne fut atténué par aucune précaution susceptible d’en diminuer le scandale.

On a eu tort de lui reprocher d’avoir abaissé la papauté. La papauté était abaissée quand il y fut promu ; il fit ce qu’il put pour la relever et déploya dans cette œuvre une véritable habileté. Arracher totalement la papauté à l’influence française était impossible. Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette papauté, incontestablement avilie depuis qu’elle avait absous et même loué de leurs exploits les Philippe et les Nogaret, fut dans le reste de l’Europe grande et forte. Toute la haute politique du temps passa entre les mains de Clément. Il disposa à son gré des couronnes, réconcilia les souverains entre eux, avec leurs barons et leurs peuples, gouverna des pays entiers par ses légats. En Hongrie, en Allemagne, ses procédés sont fiers, impérieux ; il maintient partout son droit de suzeraineté, il fixe aux plus puissans personnages le jour où ils doivent venir se présenter devant le saint-siège. En Angleterre, il délie le roi de l’obligation de respecter les lois du pays. En France, il tranche en faveur du roi la question de la souveraineté de Lyon. Loin de se relâcher, le gouvernement intérieur de l’église ne fit, sous lui, que se fortifier ou du moins se centraliser. Les pouvoirs du pontife romain devinrent de plus en plus absolus; le peu de liberté qui restait aux églises disparut; le choix des évêques fut enlevé presque complètement aux diocèses. On lui prêta le mot de Néron : « Jusqu’à moi, on n’avait pas su ce que c’est que d’être prince. » Souvent il arrive que les institutions ne disent leur dernier mot qu’au moment qui semble être celui de leur mort.


ERNEST RENAN.

  1. Voyez la Revue des 15 février, 1er mars 1871; 15 mars, 1er avril, 15 avril 1872.
  2. Codex diplomaticus dominii temporalis sanctœ sedis, t. I, Rome, 1861.
  3. 15 avril 1872, p. 789-790.
  4. Dante, Purgat., XX, terz. 15.
  5. Voir la Revue du 15 avril 1872.