La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe/Texte entier

de l’impr. de J. Desbordes (Londres) (p. 5-96).

La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, bandeau

AVANT-PROPOS.

On ne ſera peut-être pas moins ſurpris du ton de morale qui regne dans cet Ouvrage, que de la licence avec laquelle certains endroits ſont écrits.

Perſonne n’ignore que l’âge de la jeuneſſe eſt l’âge du délire, & que c’eſt préciſément le temps, pour peu que notre conſtitution annonce du tempérament, où l’on s’abandonne avec plaiſir au néant de l’indolence & aux fatigues de la volupté.

C’eſt en vain que je voudrois me déguiſer qu’une peinture trop exacte peut être non-ſeulement regardée comme un défaut d’équité, mais que c’eſt encore mal édifier le Public, que d’oſer ſecouer ouvertement le joug de la pudeur.

J’aurois pu, je le ſais, ne pas tant bleſſer la modeſtie, en broyant moins mes couleurs dans le narré de mes avantures ; mais ſi les charmes de l’amour ſe ſont fait ſentir à mon cœur d’une maniere trop vive, pourquoi me feroit-on un crime de les exprimer de même ?

Quant aux ſages réflexions qui ſe trouvent ſemées dans cet écrit, ou plutôt ce recueil d’anecdotes galantes, il ne ſera pas difficile d’en deviner la cauſe. Les perſonnes verſées dans l’hiſtoire du cœur humain, comprendront ſans peine que c’eſt le propre, des filles du monde, de donner dans la morale, lorſqu’elles ſont revenues de la bagatelle.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, bandeau


LA
NOUVELLE
THÉRÈSE
OU
LA PROTESTANTE
PHILOSOPHE.



CHAPITRE PREMIER.


Une Ville maritime de France, & des plus commerçantes de l’Europe, fut le lieu qui me vit naître. Le ſoin de mes premieres années a été confié à une de mes tantes, qu’une forte inclination, pour la vie champêtre, avoit dégoûtée du grand monde. Je n’ajouterai rien à la bonté de ſon caractere : je ſuis trop convaincue de l’inſuffiſance de ma plume, pour entreprendre ſon éloge. Qu’il me ſuffiſe ſeulement d’avancer, que les illuſions de l’amour-propre & de la vanité, ne répandirent jamais dans ſon ame leur funeſte poiſon ; qu’étant formée, dès ſon bas âge, à l’école de la vertu, elle ne s’étoit rendue recommandable que par l’auſtérité de ſes mœurs. Je dois même avouer, à ma honte, que ſon eſprit ſouple & doux, ſes manieres civiles & humaines, n’euſſent pas peu contribué à polir mon éducation, ſi, moins eſclave des plaiſirs, je me fuſſe montrée moins avide de leur ſenſualité.

Quoique ma tante fût encore dans la ſaiſon de plaire, & qu’on ne pût la regarder ſans ſentir des deſirs, elle aima mieux, cependant, couler en paix ſes jours dans ſon Château de R…, à quelques lieues de N…, que de mourir d’ennui dans ces cercles frivoles, où fatigué de ſon loiſir on en fatigue les autres ; où ceux qui les compoſent, n’étalent, le plus ſouvent, que des brillantes inutilités, & parlent ſans ceſſe de leur ridicule magnificence.

Mes parens, je le dis à leur gloire, ſans avoir joué dans le monde un rôle diſtingué, ſurent toujours ſe mériter l’eſtime & la bienveillance du Peuple, ſoit par leurs largeſſes, ſoit par leurs bontés, J’ajouterai même qu’ils étoient accueillis des Grands d’une maniere peu commune : choſe aſſez rare, parce que l’envie regarde toujours la proſpérité avec un œil de jalouſie, & que le mérite s’efforce d’éclipſer le mérite.

C’eſt à mes ayeul & biſayeul, que je ſuis redevable du bien être dont je jouis aujourd’hui. Ces deux Neſtor, étoient en ſi grande vénération dans le lieu de leur réſidence, qu’on ne prononçoit jamais leur nom ſans un tendre reſpect : ils étoient riches, c’eſt tout dire ; avec cette différence, qu’ils ne durent point à la baſſeſſe leur brillante fortune, & que, bien loin de ſe ſervir du droit qu’elle donne, droit qui ne rend inſolens que les gens parvenus, ils la ſoutinrent, au contraire, & ſans orgueil, & ſans fierté.

Mon pere, qu’une longue expérience de malheurs avoit rendu Philoſophe, dès le printemps de ſon âge, malheurs différens de ceux de la privation des dons de Plutus, il en étoit comblé, j’en ai déjà fait mention ; mon pere, dis-je, s’étoit accoutumé de bonne heure, à ranger dans la même claſſe, ſubordination à part, & l’Eſclave, & le Roi. Les qualités qui tirent leur eſſence de l’éclat, j’entends parler de celles qui frappent au premier coup d’œil, n’étoient point de ſon goût. Simple dans ſes mœurs, il n’eût pas été propre à jouer le rôle de Courtiſan : à leur exemple, il n’avoit garde d’en impoſer par le faſte des titres, encore moins par la pompe de l’appareil. Vrai dans ſes diſcours, il eût regardé comme un crime d’altérer la vérité, bien perſuadé que, pour ſe montrer, elle n’a pas beſoin de fard, & qu’un tableau qui n’emprunte rien de la fiction, eſt préférable, ſans doute, à ces vains ſymulacres qui doivent tout au ciſeau & rien à la Nature. Nourri de la lecture des Anciens, qu’il préféroit au dire faſtidieux de nos prétendus Doctes, il ne ſe laiſſa jamais ſéduire par la manie du bel eſprit. Inſtruit par l’expérience, il ne pouvoit ignorer que c’eſt un vain titre qui n’eſt fait que pour les Sots.

À tant de qualités, qui formoient non-ſeulement la baſe du caractere de mon pere, mais qui le diſtinguoient encore de la foule commune, je joindrai celle d’un cœur trop tendre, pour ne pas s’occuper des ſentimens les plus profonds. Doué d’un entendement ſain, il ne pouvoit ſe diſſimuler que tous les hommes ſont freres, principalement lorſqu’ils ſont unis par la ſageſſe. Je dois lui rendre juſtice, cette premiere vertu, puiſée dans la Nature, & fortifiée par la raiſon, étoit gravée dans ſon ame en caracteres ineffaçables.

Voilà ſans doute un beau portrait, me diront quelques Critiques ; il n’eſt pas chargé d’ombres, & il n’appartenoit qu’à Théreſe d’en ſaiſir ainſi la reſſemblance. Mais, ſans me mettre en peine du langage ironique de ces Meſſieurs, je ſoutiens, moi, qu’un tel portrait étoit celui de mon pere ; que c’étoit véritablement un Sage, dont les mœurs n’avoient rien d’analogue à celles de mon ſiecle. Je ſoutiens qu’il n’étoit jamais ſi ſatisfait, que lorſqu’il pouvoit trouver l’occaſion de ſe ſignaler par des bienfaits. Je ſoutiens qu’il ſuivoit ſcrupuleuſement les Loix, lorſqu’elles étoient humaines ; qu’il aimoit & révéroit ſon Dieu, mais ne le craignoit pas. Plein de reſpect & de vénération pour un Être ſouverainement bon, il ſe l’eſt toujours repréſenté comme un pere dont la tendreſſe eſt infinie ; toujours prêt à pardonner à ſes enfans, & jamais armé de la foudre, comme le peignent nos obſcurs Cénobites. En un mot, les trois points ſur leſquels il étayoit ſa religion, étoient la vérité, la justice & l’humanité.

Gens d’Égliſe, appuis mercénaires de la Doctrine chrétienne, vous flatteriez-vous d’égaler en ſentimens le plus tendre des peres ? Il y a long-temps que vous m’avez appris à vous connoître. L’étude particuliere que je me ſuis faite de votre caractere & de vos mœurs, n’offre un champ que trop vaſte à mes juſtes réflexions. Vous avez beau vous couvrir du manteau de l’hypocriſie, vos myſteres percent toujours, & vos vertus apparentes ne ſont au fond que des vices effectifs.

Ma mere, qui avoit encore toutes les graces de la jeuneſſe, au déclin même de ſes jours, joignoit aux charmes d’une figure aimable, ce qu’on appelle un eſprit juſte, un bon naturel & un cœur par excellence. Compatiſſante ſans orgueil, le bien qu’elle aimoit à faire, étoit moins dans le fond de ſa bourſe qu’au dedans de ſon cœur. Plus d’une famille indigeante, s’eſt ſouvent reſſentie de ſes libéralités ! À combien de malheureux, n’a-t-elle pas fermé la porte aux crimes, en les ſoulageant dans leurs beſoins !

Eſt-ce de vous femmes dévotes, vous qui vous faites gloire d’une fauſſe piété, que la tendre humanité doit eſpérer des ſecours ? Non : le Dieu que vous ſervez, eſt le Dieu de l’intérêt. Le Ciel vous fit un cœur ; il vous donna même des entrailles, & vous rougiſſez de vous montrer telles que vous devriez être, charitables & ſenſibles.

Il eſt aiſé de comprendre qu’avec des qualités auſſi rares & un tempérament décidé pour les plaiſirs, celle qui me donna l’être, ne manquoit pas d’Adorateurs. À quelques défauts près, elle eût été un modèle de ſageſſe, un exemple de vertu, mais quand on a reçu du Ciel une ame faite pour deſirer ſans ceſſe & pour jouir toujours, le moyen de ne pas céder aux impulſions de la Nature ?

Qu’une fille, qui a du tempérament, qui veut contrefaire la Veſtale, ou ſe donner pour une Lucrece, joue, à mon avis, un triſte perſonnage : elle peut bien ſatiſfaire à ſon orgueil, mais jamais à ſes ſens. Le même raiſonnement peut auſſi s’appliquer aux femmes ; il y en a de tout genre : j’en connois qui affectent d’avoir ſur la Nature un empire abſolu, mais qui dans le tête-à-tête, ſont les plus ſenſuelles. Tel étoit, à peu près, le caractere de ma mere. S’il lui arrivoit d’interroger quelquefois ſon cœur, elle ne pouvoit le faire, ſans appeller le plaiſir. Le plus ſouvent, elle folâtroit avec lui ; c’étoit ſa paſſion dominante : auſſi, avec quelle vivacité ne ſe prêta-t-elle pas aux traits que lui porta le fils de Vénus !

De tous les concurrens qui ſoupiroient pour ſes beaux yeux, un jeune Financier, très-diſpos, vigoureux & de bonne mine, étoit le mieux traité. Ce nouvel Athlete, ſe rendoit ſouvent chez ma mere, à la faveur de la nuit ; & tandis que mon pere étoit, à cent lieues de ſon épouſe, au ſervice de ſon Prince, car j’avois oublié de dire qu’il rempliſſoit un poſte honorable dans un Régiment de Cavalerie, le favori du cœur goûtoit, dans les bras de ſon Hélene & ſous la ſauve-garde de l’amour, des plaiſirs trop bien apprêtés, pour ne pas partir de la main des délices.

Monſieur le Financier étoit un homme galant, qui n’ayant des yeux que pour le beau Sexe ſe plaiſoit à jouer avec les roſes de Cypris. Ma mere étoit une Déeſſe charmante, qui chériſſoit le beau fruit, & qui ſavoit encore mieux en exprimer la liqueur.

En voilà, je crois, aſſez, pour donner une idée ſuccinte des Auteurs de mes jours ? Que me ſerviroit de remonter à l’origine de mes Ancêtres ? Il ne doit pas entrer dans mon plan de faire ici ma généalogie ; des ſemblables détails ne ſeroient qu’un jeu frivole. Je me ſuis propoſée d’écrire ſeulement mon hiſtoire ; voilà tout, J’entre en matiere.

Il n’eſt point de ſorte d’attitudes, comme on verra dans la ſuite, que je n’aye mis en uſage, point de goûts que je n’aye épuiſés, pour me procurer des ſenſations capables d’affecter mon ame ; diſons mieux, pour m’abîmer, s’il étoit poſſible, dans un Océan de délices.

Qui le croiroit ! Ce fut dans un Couvent de Religieuſes, aux environs de N… que me furent dictées les premieres leçons de la débauche. Novice encore dans l’Art de la Galanterie, devois-je m’attendre à faire l’apprentiſſage du vice dans une Maiſon ſacrée !

Peres & meres, ſi j’ai un conſeil à vous donner, c’eſt de laiſſer ignorer à vos filles ces Repaires affreux, qui cachent, ſous le nom de Cloître, parlons net, ſous le maſque de la Religion, mille belles maximes ; où la morale qu’on y prêche, vient toujours ſe briſer ſous le choc des paſſions, où la peine & le vice ſont à jamais inſéparables ; où l’on ne connoît enfin que la haine & l’eſclavage. Pour bien juger des Cloîtres, il faut les avoir fréquentés ; il faut avoir vu, comme moi, pour apprendre à mépriſer le culte inſenſé qu’on y pratique.

Si j’étois encore dans l’âge des folies amoureuſes, & qu’il fût en mon pouvoir de donner à mon Prince, ſoit des garçons, ſoit des filles, à Dieu ne plaiſe que je priſſe jamais le ſoin dangereux de leur inſpirer le goût du Couvent. Cet abus, ou plutôt ce vice conſacré par la mode, & qu’on croit inſéparable de la bonne éducation, eſt, à mon avis, le comble du délire y c’eſt le dernier degré de la dépravation.

Je ne puis m’empêcher de rire, quand je penſe aux momeries de nos Anti-Veſtales. Avec quel air de modeſtie, de vénération & de ſageſſe, ne les voit-on pas fléchir les genoux devant la Mere Abbeſſe, qu’elles encenſent comme une Idole. Il n’eſt point juſqu’à la moindre des Novices, qui ne ſoit obligée de lui rendre un hommage ſincere, & qui, pour cet effet, ne ſe pare des atours recherchés d’une dévotion ſcrupuleuſe. À en juger par la modeſtie de ces monſtres fémelles, on diroit qu’elles brûlent d’un feu toujours divin ; mais, ſi j’ai bien déviné, le Ciel eſt dans leurs yeux, & l’Enfer dans leurs cœurs.

Que penſez-vous de mon raiſonnement, graves Théologiens ? vous qui ſavez ſi bien traduire les idées ſublimes de la morale chrétienne ? vous qui dogmatiſez à votre fantaiſie, qui parlez de tout, & qui ne décidez de rien ? vous, enfin, qui faites ſouvent rougir vos Ouailles au fond d’un Confeſſionnal, & ou le plaiſir d’une imagination échauffée, a ſans doute plus de part, dans vos queſtions indécentes, que l’envie ſalutaire de les réconcilier avec Dieu ?

Ne vous déchaînez pas contre ma morale, Miniſtres du Très-haut ; elle n’eſt pas bien édifiante, je m’attends à ce reproche : je demeure même comme ſurpriſe, de ce que vous ne m’avez pas déjà taxée d’Impie ſans principes, d’Eſprit fort par air, de Philoſophe ſans raiſonnement. Il eſt vrai que mon Sexe n’a pas droit d’aſpirer, comme vous, aux honneurs du Doctorat ; mais ſi la raiſon nous eſt commune, vous en convenez vous-mêmes, pourquoi me feriez-vous un crime, & d’apprécier, & de juger ?

Dites-moi, vous qui vous connoiſſez dans le phyſique de l’amour, par quelle étrange fatalité, que je ne puis comprendre, mes muſcles, mes tendres muſcles, aux approches de ce Sexe charmant qui poſſéde l’Art enchanteur de nous faire paſſer de l’état de fille à celui de femme, étoient-ils ſans réſiſtance ? Pourquoi cette vie molle & licencieuſe ? Pourquoi ces deſirs illimités, ces paſſions immodérées, ces penchans ſans meſure, en un mot, cette entiere dépravation dans tous mes ſens ? Eſt-ce faute d’éducation, ou faute de principes ?… Je vous entends… La ſolution n’eſt pas aiſée, & les difficultés vous arrêtent. J’inſiſte pourtant à croire que des pareils ſentimens ne peuvent dépendre ni de l’un ni de l’autre ; qu’ils ſont innés dans certains Individus ; autoriſés, conſéquemment, par l’Ouvrier de la Nature, parce qu’il ne peut ni ne doit être ſujet à l’erreur.

Quelques Cenſeurs atrabilaires, m’objecteront peut-être que j’ai pour moi la raiſon, & qu’il eſt abſolument néceſſaire que je l’appelle à mon ſecours. À cela je réponds qu’elle eſt ſourde à ma voix, & qu’elle ne peut rien contre ma propre foibleſſe.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, vignette fin de chapitre





CHAPITRE II.


Ce n’eſt : pas aſſez d’avoir fait mention, dans mon premier Chapitre, que c’étoit dans un Couvent de Religieuſes, aux environs de …, que me furent dictées les premieres leçons de la débauche. Ce n’eſt pas aſſez de m’être déchaînée contre les Cloîtres, & d’avoir prétendu qu’ils étoient moins un aſyle ſacré qu’un écueil dangereux, où la vertu de mon Sexe vient toujours faire naufrage. Les hommes, comme on ſait, ne ſont pas ſi faciles à perſuader. Ceux que la raiſon dirige, n’aiment à juger que par comparaiſons ; encore, s’en trouve-t-il dans le nombre, qui ſont du ſentiment de Socrate, & qui ſoutiennent, peut-être avec juſtice, que le doute eſt le commencement de la ſageſſe.

Je conviens, & je crois en effet, qu’il exiſte ſur la terre des Génies malins, qui, toujours riches en couleurs préparées, poſſédent, on ne peut pas mieux, le degré des nuances. Les uns nous montrent les vices ſous le maſque des vertus les autres nous cachent le venin ſous les fleurs qu’ils préſentent ; les autres, enfin, ſavent ſe faire un rempart contre l’invraiſemblance. Mais il fut de tout temps une exception à la regle, & ce que j’ai avancé juſqu’à préſent de la meilleure foi du monde, je ſuis en état de le ſoutenir de même. La ſuite de mon hiſtoire en donnera des preuves ſi frappantes, qu’il ſera aiſé de s’appercevoir que, pour donner du poids à mes aſſertions, je n’ai pas eu beſoin de recourir à l’impoſture.

Je laiſſe aux ames baſſes, l’art indigne de la feinte & du déguiſement. Un motif bien différent des manœuvres de la ruſe, celui de la vérité, dirigera toujours ma plume. Il faut rougir, ſans-doute, d’oſer perſuader le Genre-humain avec le ſecours du menſonge ; mais on ne doit jamais rougir de l’éclairer ſur ſes devoirs, ſur-tout quand on lui montre le ſentier peu battu qui conduit au bonheur.

Puiſque je ſuis en train de moraliſer, il me vient une réflexion qui ne ſera peut-être pas hors de propos, & à laquelle, ſi je ne me trompe, le petit nombre des gens ſenſés donnera ſon ſuffrage.

Je voudrois que le Peuple, cette claſſe ſi mépriſable dans l’eſprit des Grands, & ſi révérée aux yeux du Sage, fût inſtruit de maniere à pouvoir toujours démêler les charmes de la vérité, des nuages de l’erreur, principalement en matiere de religion. Je voudrois, dis-je, que dans les malheureuſes Provinces où l’on exerce pluſieurs Cultes, il y eût autant de Temples élevés à la tolérance, & qu’on ne fût pas obligé de ſe cacher, pour célébrer les merveilles du Roi de la Nature.

Quel grand ſervice ne rendroit-on pas à l’eſpece humaine, ſi l’on pouvoit parvenir à lui deſſiller les yeux. Alors la Terre ne ſeroit plus couverte de Crimes : on ignoreroit peut-être juſqu’au nom de Vice ; on regarderoit l’ineptie comme la mere des injuſtices, & ceſſant d’être victimes des erreurs les plus groſſieres, nous ceſſerions d’ètre en proye aux préjugés les plus barbares. Pour peu qu’on veuille ſe donner la peine de fouiller dans l’hiſtoire, & de réfléchir ſur le genre des malheurs qu’ont éprouvés ſucceſſivement différentes Nations, il ſera facile de comprendre qu’ils ne doivent leur cauſe qu’à ces deux premiers tyrans, l’Erreur & les Préjugés.

Ici je m’arrête ; je ne faiſois pas attention que je dois ennuyer par mes raiſonnemens, & que le Lecteur impatient n’exige que des faits. J’obéis ; c’eſt ainſi que je débute.

Après la mort de ce que j’avois de plus cher au monde, je veux parler de mes pere & mere, que j’eux le malheur de perdre à l’âge de dix-ſept ans, il fut décidé, ſans conſulter mon inclination, que je ſerois confinée dans une de ces Maiſons conſacrées à la Pénitence, ſous le ſpécieux prétexte de garantir mon ame des flammes dévorantes, parce que, diſoit-on, le Culte que je rendois au Créateur n’étoit pas le vrai Culte… Mais avant d’entrer dans le détail des avantures ſingulieres qui dévoient m’arriver dans le Cloître, il eſt eſſentiel que je mette au fait mes Lecteurs des motifs intéreſſés qui pouvoient donner lieu à ma retraite.

À peine avoit-on rendu les derniers honneurs de la ſépulture aux Auteurs de mes jours, que me trouvant au pouvoir du Tuteur qui m’avoit été nommé, c’étoit mon Oncle germain, il étoit de mon devoir, en qualité de fille bien née, de me conformer à ſes vues. Perſuadée d’ailleurs, qu’il étoit incapable de me tromper, unis par le ſang & l’amitié, comme nous étions, je croyois n’avoir de mieux à faire que de déférer à ſes volontés. J’avois été le premier & le dernier fruit de l’amour ; & les biens conſidérables dont je devois jouir un jour, ne contribuoient pas peu à me faire regarder pour un des plus riches partis de la Province. Joignez à cela que je n’étois pas indifférente par les qualités extérieures, & que quand même la Nature m’auroit refuſé le don de plaire par les charmes de la figure, on auroit trouvé dans mes richeſſes de quoi ſe dédommager d’un ſi foible avantage. Nous ne ſommes plus dans cet âge heureux, où l’on ſoupiroit à la maniere des Aſtrée & des Céladon. D’autres temps, d’autres mœurs ; c’eſt un axiome reçu. L’intérêt, oui, le vil intérêt, eſt aujourd’hui le ſeul agent qui fait mouvoir tous les atomes.

À propos d’atomes, en voici un qui va figurer ſur la ſcene, & qui, comme on verra, eſt un ſûr garant de ce que j’avance ; C’eſt Monſieur le Vicomte de… jeune fat, qui vouloit contrefaire le docte & l’homme à ſentiments, mais qui n’étoit ni l’un ni l’autre. Vous allez voir ce nouveau Midas ſe donner pour un autre Adonis, & prétendre jouer auprès de moi le galant & le paſſionné. Selon lui, de tous ceux qui ſe mêloient de faire la cour au beau Sexe, il étoit le ſeul qui ſe diſtinguât, ſoit par ſes manieres, ſoit par ſes charmes. Qu’on juge de ſa modeſtie par l’ingénuité de ſon aveu. Ce n’eſt pas tout.

Un après dîner, que j’étois appuyée ſur mon balcon, je vis venir de loin ſon domeſtique, qui me paroiſſoit avoir une Lettre à la main. Comme c’étoit préciſément jour de poſte, je ne me doutai de rien, & je crus ſérieuſement qu’il alloit jetter ſa miſſive dans la boëte ; mais ma ſurpriſe ne fut pas peu grande, lorſque je le vis entrer chez moi. Je deſcendis précipitamment, pour lui demander ce qu’il ſouhaitoit. Il me répondit qu’il étoit envoyé de la part de ſon Maître, pour me donner le bon ſoir ; il ajouta qu’il lui avoit expreſſément recommandé de ne remettre à d’autres perſonnes qu’à moi, la Lettre dont il étoit porteur, & qu’il reviendroit le ſurlendemain, à la même heure, pour en chercher la réponſe. Je ne ſais quel ſentiment de bienſéance vint me combattre tout à coup ; j’étois incertaine ſur le parti que je devois prendre, ou de renvoyer ou de recevoir la Lettre ; mais je poſſedois le défaut de mon Sexe ; j’étois femme enfin ; la curioſité l’emporta ; j’ouvre, & je lus ce qui ſuit.




LETTRE


De Monſieur le Vicomte de
 la G *** à Mademoiſelle
 de la V ***

Je cède enfin, Mademoiſelle, aux tranſports de mon amour. Si c’eſt bleſſer votre délicateſſe, que d’oſer vous en faire l’aveu ; accuſez en vos charmes, & ne me blâmez point, Tant que j’ai été privé du bonheur de vous connoître, j’ai ignoré les peines d’une véritable paſſion ; mais depuis que je vous ai vue, je ne ſais quel feu brûlant circule dans mes veines. Je flotte, pour ainſi dire, dans une mer d’incertitude ; le doute & l’eſpoir m’agittent tour-à-tour. Tantôt je crains que vous ne condamniez mon imprudence & ma témérité ; tantôt j’aime à me repaître de la douce idée d’une félicité prochaine, & à me glorifier du titre d’Amant, en attendant celui d’Époux ! Prononcez, adorable de V ***. Un mot, un ſeul mot, va décider du deſtin. de mes jours. Ou rendez-moi le plus fortuné des hommes, ou faites-moi ſentir à quel point je vous ſuis haiſſable.

Le Comte de la G ***

Je demeurai comme frappée d’un coup de foudre, apres la lecture de cet écrit. Plus je le liſois, & moins je pouvois me perſuader que le Vicomte en fût l’auteur. Dans pluſieurs Maiſons diſtinguées, où j’avois eu le malheur de me trouver avec lui, il avoit toujours été la fable des gens ſenſés qui les fréquentoient. On lui avoit même reproché mille fois devant moi, d’ignorer juſqu’aux premiers élémens de ſa langue naturelle, ce qui ne pouvoit ſe concilier avec l’épitre que je venois de lire, & dont la diction, quoique ſimple, m’en paroiſſoit éloquente. Si je ſavois, à ne pouvoir en douter, que des ſentiments de l’ame naît ordinairement le langage du cœur, j’ignorois encore moins qu’il n’étoit pas donné à mon Amant prétendu, de penſer & de ſentir d’une maniere auſſi délicate. Pour tout dire, enfin, je fus bientôt inſtruite de l’étourderie du Vicomte, & voici comment je découvris le myſtere.

La véritable amitié ne doit avoir rien de caché pour les ames bien faites. J’étois intimement liée avec la fille d’un Avocat, non moins eſtimable par les talents de l’eſprit que par les qualités du cœur ; ſon pere, qui étoit mon plus proche voiſin, & qui joignoit à une réputation intacte les connoiſſances les plus profondes, avoit été l’ami & le camarade d’écoles du pere du Vicomte. Celui-ci, comme me l’avoit raconté mon Amie, avoit été, la veille de la réception de ma Lettre, lui faire confidence de ſa paſſion. Il l’avoit inſtamment prié, verſé comme il étoit dans la littérature, de lui dreſſer le canevas d’une déclaration d’amour en forme, ſans cependant lui faire mention de l’objet chéri de ſes plus tendres déſirs ; de cet objet, diſoit-il, qui avoit allumé ſa flamme, pour lequel il donneroit mille vies, & qu’il croyoit digne d’une adoration immuable.

Je m’applaudis en ſecret d’une telle découverte : j’en fus même ſi ravie, que l’heureux ſuccès que je m’imaginois en rétirer, ne pouvoit mieux répondre à mon attente. Je pris donc mes tablettes, & je me mis en devoir d’exécuter le deſſein que j’avois conçu ; c’eſt-à-dire, d’écrire à mon étourdi, bien réſolue de le mortifier & de le piquer au vif. On va voir ſi j’y réuſſis.




RÉPONSE


De Mademoiſelle de la V ***
à Monſieur le Vicomte de
la G ***


OUi, Monſieur, c’eſt bleſſer ma délicateſſe, que d’oſer prendre avec moi la qualité d’Amant. Je ne veux point d’un homme dont le génie ne brille que lorſqu’il ne dit mot ; d’un homme, qui ſous un extérieur impoſant, cache la ſtupidité même ; d’un homme, enfin, qui n’eſt bon qu’à être ſon portrait. Je n’avois pas l’avantage de vous connoître d’aſſez près, Monſieur, pour bien juger de votre mérite ; mais je préſumois, au moins, que vous étiez muni d’aſſez d’eſprit, pour m’avouer votre flamme, ſans avoir recours aux lumieres d’autrui, Fuſſiez-vous, d’ailleurs, auſſi voiſin de la ſcience, que vous en êtes éloigné, vous êtes Catholique, & je ſuis Proteſtante. N’y auroit-il Monſieur, que cette ſeule raiſon, elle doit vous diſpenſer, déſormais, de la peine de m’écrire, & à moi celle de vous répondre. Pardonnez, je vous prie, à cette derniere réflexion ; elle eſt l’effet de la ſaine raiſon : c’eſt elle qui me conſeille ce que la vôtre auroit du vous inſpirer. Je ſuis, &c.

Théreſe de la V ***

Il étoit déjà dix heures du matin, & il y avoit long-temps que j’avois diſpoſé mon courier, lorſque je commençois à m’impatienter du peu de diligence du Mercure du Vicomte, qui devoit ſe rendre, comme il me l’avoit dit, à la même heure qu’il m’avoit apporté ſa dépêche. S’il eſt d’uſage que l’on ſe plaigne ordinairement de la courſe rapide du temps, il eſt auſſi des cas où il ſemble couler avec trop de lenteur. Heureuſement que mon impatience ne fut pas de longue durée : ſon domeſtique ſe fit annoncer, & je ſentis un ſecret plaiſir en lui faiſant remettre ma Réponſe.

Je ne puis ici définir quelle étoit cette eſpece de crainte dont je me trouvai ſaiſie pendant le reſte de la journée. Plus je m’étudiois à en démêler le principe, & moins je trouvois le moyen de le développer. Il ſembloit que je preſſentois le coup terrible dont j’étois ménacée. Admirés ce contraſte ; d’un côté, j’étois bien aiſe d’avoir écrit à Monſieur le Vicomte d’une maniere auſſi bruſque de l’autre, j’en étois fâchée, ſans pouvoir me rendre raiſon d’une telle conduite. Avant l’arrivée du meſſager, j’étois contente, rien ne me chagrinoit ; après ſon départ, je me trouvai toute autre.

Je me couchai l’imagination remplie de tous ces objets, qui portoient le trouble & la conſternation dans mon ame. C’étoit préciſément dans la ſaiſon où les nuits ſont les plus courtes. Perſonne n’ignore que le ſomeil eſt le beau me de la vie, & Je craignois avec raiſon de ne pouvoir m’y livrer. Cependant, contre mon attente, je fus agréablement ſurpriſe. Je me rappelle même que je dormis plus profondément que de coutume, & qu’à mon réveil je vis diſparoître tous ces nuages qu’avait enfantés mon imagination. Fatale erreur ! ce n’étoit qu’une bonace qui dévançoit la tempête : ainſi du ſein du calme naiſſent ſouvent les orages !

Mon Oncle, cet oncle barbare & intéreſſé, que j’ai nommé plus haut mon Tuteur, & que j’avois toujours regardé comme un Dieu propice à mes vœux, fut le premier qui me trompa, & qui me porta ſous main les coups les plus dangereux. Si la foibleſſe eſt naturelle au Sexe, l’art de ſe contrefaire ne céde en rien aux hommes. Le frivole prétexte dont s’étoit paré mon Tuteur, pour parvenir à ſes fins, le rendoit à mes yeux doublement criminel.

J’étois à ma toilette, lorſqu’un bon matin il entra tout ému ; qu’on ſe figure un homme qui ne peut céder qu’avec peine à la violence de ſon mal, & qui ſe répand en ſoupirs à meſure qu’il s’exprime.

Tel étoit préciſément l’état où ſe trouvoit mon Oncle. Mon premier mouvement me porta d’abord à joindre le témoignage de ma douleur à la ſienne, qui ſe peignoit ſi naturellement ſur ſon viſage, que j’en fus attendrie juſqu’aux larmes. Je viens de recevoir, me dit-il, des nouvelles de Verſailles, & qui ſont, ma chere Niéce, on ne peut plus affligeantes. Je voudrois bien, ajouta-t-il, pouvoir me diſpenſer de la peine de vous en faire ici le récit, tant je crains d’allarmer votre tendreſſe, & de réveiller en moi le ſentiment de la peine ; mais les taches faites à l’honneur ne s’effacent jamais, & le mal eſt trop ſérieux pour ne pas y remedier. Sachez, ma Niéce, que nous avons à faire à un ennemi puiſſant & que ſi, ſous trois jours au plus tard, je ne ſuis en Cour, pour me juſtifier, auprès du Roi, de quelques fauſſes imputations, nous demeurons couverts d’opprobre & perdus ſans reſſource. Je ſerois déjà parti, ſi la crainte que j’ai de vous laiſſer ſeule, n’eût traverſé mon projet : vous êtes jeune & bien faite & dans un ſiecle auſſi corrompu, il y a tout à craindre & rien à eſpérer d’une jeuneſſe bouillante, ſur-tout dans une Ville comme celle-ci, où regne le déſordre, & ou le vice & la vertu ſont au même niveau. Je ſuis d’avis que vous entriez, en attendant mon retour, au Couvent de Sainte Luce, où j’ai ordre qu’on vous reçoive : On ſait que vous êtes Proteſtante, & l’on vous y laiſſera toute liberté de conſcience.

D’après cet expoſé, qu’on ne doit regarder ici que comme une fable bien aſſaiſonnée, on trouvera ſans-doute ſurprenant que je me ſois déterminée tout de ſuite à embraſſer le parti que me propoſoit mon Oncle, mais ſi l’on fait réflexion que j’étois jeune & ſans expérience, on jugera que la ſoumiſſion devoit être mon devoir. Je n’avois d’autre parent que celui qu’on m’avoit donné pour Tuteur, & auquel je répondis que ſi la loi qu’il m’impoſoit étoit abſolument néceſſaire pour aſſurer ſon repos & le mien, j’étois non-ſeulement prête à lui obéir, mais encore à lui ſacrifier mes jours. Il n’en fallut pas d’avantage ; cet aveu lui ſuffit.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, vignette fin de chapitre



CHAPITRE III.


De quel effroi ne me trouvai-je pas ſaiſie, en entrant dans le Cloître ! Je ne ſuis pas ſuperſtitieuſe ; mais je croirois qu’il y a quelque choſe autour de nous qui nous donne des préſſentiments ſur le bonheur ou l’infortune. L’aſpect de ces murs tous hériſſés de pointes ; les grilles, les verroux, tout cet attirail Monaſtique, en m’inſpirant, je ne ſais quelle ſainte horreur, ſembloient me préſager les maux les plus cruels. Il ſembloit qu’une voix ſecrette ſe faiſoit entendre à mon cœur ; il ſembloit qu’elle me répétoit ſans ceſſe, que les revers de la fortune étoient inévitables, & qu’on réſervoit mon innocence à des triſtes épreuves.

Déjà la Supérieure inſtruite du jour de mon entrée dans ſon Saint Domaine, avoit expreſſément ordonné qu’on m’arrangeât un logement proportionné à mes richeſſes, & digne enfin du rang que je tenois dans le monde. « Ô qu’elle eſt belle ! s’écria-t-elle, en me voyant : ô mes Sœurs ; que des graces n’avons-nous pas à rendre au Dieu que nous ſervons. Venez ma fille, ajouta-t-elle, en me tendant les bras, & en m’embraſſant de tout ſon cœur ; venez recevoir les premiers gages d’un amour tout ſanctifié ; venez demander pardon à Dieu de toutes vos erreurs, auxquelles ſans doute vous n’avez pas participé. Mes Sœurs & moi, nous y joindrons nos priéres, pour qu’il vous faſſe miſéricorde. Vous êtes ici, Mademoiſelle dans un port aſſuré, où vous pourrez vous repaître, à l’abri des écueils, des douceurs d’une vie privée, tout à fait exempte d’amertume. Souvenez-vous ſur-tout, que vous vous rendriez indigne des graces du Très-Haut, ſi vous oppoſiez à ſes décrets éternels des ſentiments contraires à ceux du Chriſtianiſme. Rejettez donc, ma fille, toutes autres inſpirations que celles qui viennent du Ciel : Il faut les demander avec ferveur ; elles ſont ſaintes & pures «.

D’après ce grave préambule, que je trouvai un peu ridicule, parce que je n’y étois pas accoutumée, mais qui dans le fond n’avoit rien que d’honnête & de bien intentionné, la Supérieure ſe retira, en me donnant à connoître qu’elle me prenoit ſous ſa protection. Elle donna en même temps ſes ordres, pour qu’on m’introduiſît dans l’appartement qui m’étoit deſtiné, & dans lequel je ne m’attendois pas de faire un ſi long ſéjour.

Je ne m’amuſerai point ici à faire la deſcription des meubles qui compoſoient mon nouveau domicile ; ces ſortes de peintures n’ont abſolument rien d’intéreſſant : il me ſuffira ſeulement de dire, que l’ordre avec lequel tout y étoit diſtribué, me ſurprit d’une maniere, on ne peut plus agréable, tant j’étois éloignée de penſer que les regles de l’Art, accompagné de ſa magnificence, fuſſent connues chez les Nones.

Cependant, le diſcours pathétique que m’avoit auparavant tenu la Supérieure ne laiſſoit pas que de fournir à mon imagination une carriere bien ample. Je ne pouvois me perſuader qu’on ne m’avoit fait épouſer le Couvent, que dans l’unique deſſein de me faire abandonner mon Culte, pour embraſſer le Chriſtianiſme. Cette idée m’affligeoit, mais j’eus bientôt le mot de l’énigme.

À peine avois je promené mes regards ſur tous les objets ſéduiſans qui décoroient mon aſyle, qu’une vieille Béate, qui ſembloit ne tenir à la vie que par un fil, vint m’anoncer la viſite d’un ſexagenaire (c’étoit l’Aumônier du Couvent), qui avoit non-ſeulement la réputation d’être ſaint, mais qui joignoit encore au don de perſuader, celui de faire des Proſélytes.

La maniere avec laquelle cette tête aux cheveux blancs ſe préſenta, ne me prévint pas en ſa faveur, & j’oſe même dire que ſon début me décéla un ſecond Tartuffe.

Après les civilités accoutumées, & auxquelles je répondis de mon mieux, le zélé Docteur prit un air compoſé pour me débiter ſon harangue avec emphaſe. « Vous ne vous attendiez peut-être pas, Mademoiſelle, me dit-il, à une viſite auſſi prompte. Il eſt vrai que c’eſt en quelque façon manquer d’égards pour les perſonnes de diſtinction, que de leur refuſer même juſqu’à l’inſtant de la réflexion ; mais il eſt des circonſtances qui demandent qu’on bruſque les choſes, & celle où vous vous trouvez actuellement, n’eſt pas de la moindre importance.

» Votre ſalut, ma chere enfant, eſt aujourd’hui le point eſſentiel ſur lequel vous devez vous fixer. Tout périt dans la nature, & le corps, & les biens, & les honneurs, & les dignités ; mais il eſt écrit que notre Ame, ce ſouffle divin & ſpirituel, doit toujours conſerver ſon eſſence primitive. Comme ſon Créateur, elle doit être immuable. Sa cendre toujours vivante, s’il eſt permis de s’exprimer ainſi, doit recevoir un jour des châtimens proportionnés à ſes offenſes, ou bien des récompenſes juſtement méritées.

» Élevée dans une Réligion, dont vous ignorez, tout-à-la fois, & les dangers, & les écueils ; je regarderois comme le plus grand des malheurs, que vous devinſiez la proye de cet eſprit malin, auquel on a donné le nom de Princes des Ténébres. C’eſt lui, ma chere fille, qui nous inſpire les ſentiments les plus déſordonnés, & qui nous fait vivre dans les entraves du péché. C’eſt par lui que les Nations qui habitent les parties Orientales de l’Europe, & les parties Occidentales de l’Aſie, adorerent ceux qu’ils auroient dû preſque mépriſer. Étrange foibleſſe de l’homme ! ſuperſtition qui le dégrade par tout l’Univers, & qui l’abaiſſe au-deſſous des animaux mêmes.

» Qu’il ſoit donc pour vous de toute évidence, qu’on ne découvre le faux & le ridicule d’une Religion, que lorſqu’une autre venant à lui être ſubſtituée, la nouvelle fait rejetter l’ancienne. Le Culte plus récent fait rire des vieilles pratiques qu’une obſervance générale ne rend plus reſpectables. Oui, Mademoiſelle, le Polythéiſme des Grecs a ſuccédé aux Dieux potagers. On n’encenſe plus l’hycneumon, l’hyppopotame & le Crocodile ; on ne peut plus dire avec Juvenal : opida tota canem venerantur, toutes les Villes adorent un chien.

» Si Je voulois ſuivre l’ordre des temps, examiner de point en point le fondement des diverſes Religions, parcourir les climats, voler d’un hémiſphere à l’autre, fonder enfin la croyance des Peuples, je trouverois que dans tout l’intervalle des ſiecles qui ſe ſont écoulés, depuis la fondation de l’Empire des Aſſyriens, & la décadance de celui des Romains, depuis le Tanaïs juſqu’au Tibre, depuis le Golphe Perſique juſqu’à l’hiſtme de Suez, tous ceux qui ont voulu ſe donner pour Fils de Dieux, ou Deſſendans des Dieux ont été d’heureux impoſteurs, qui n’ont dû leur gloire qu’à l’ignorance & à l’imbécillité des Peuples ; mais comme ce n’eſt pas ici le lieu d’approfondir ces matieres, qui demanderoient, ſans-doute une plus ample diſcuſſion ; je me borne, pour le moment, à ces courtes réflexions, que je n’ai d’ailleurs fait éclore, que pour mieux vous faire ſentir l’erreur où vous êtes, en vivant dans une Religion qui n’a pour but que votre perte. Joignez à cela, que ſi vous refuſiez de vous prêter à mes vues vous vous rendriez non-ſeulement indigne des graces du Ciel, mais vous manqueriez encore un établiſſement qui ne peut que vous faire honneur. Inutilement vous célérois-je qu’on s’eſt ſervi de divers prétextes, pour vous faire ranger ſous le Drapeau de la Croix ; vous êtes trop éclairée, pour ne pas vous en appercevoir, & j’attends de votre raiſon la ſoumiſſion la plus aveugle & la plus reſpectueuſe. »

Que les perſonnes qui penſent, & qui ſont faites pour ſentir, jugent de la ſurpriſe & de l’embarras où je me trouvai tout-à-coup. Devois-je m’attendre à des ſemblables propos, de la part d’un Eccléſiaſtique, & d’un Eccléſiaſtique patélin, moi qui avois conſervé, toute ma vie, je ne ſais quels ſentimens d’horreur que je ne pouvois vaincre, pour les loix du Chriſtianiſme ?

Ce n’eſt pas que je prétende me déchaîner contre le Culte que les Fideles du Chriſt ſont aſſez heureux pour exercer. Je le révére, au contraire, du plus profond de mon ame ; la politique me le commande : je plains même les perſonnes qui vivent dans l’aveuglement ; la charité me l’ordonne. Mais je ne ſaurois me perſuader que ce que les Miniſtres de la Religion Catholique atteſtent à l’Univers, qu’hors de leur Égliſe, il n’y a point de Salut, ſoit une vérité ſenſible, auſſi claire que le jour, & qu’il n’eſt pas poſſible de révoquer en doute.

Partons d’un principe clair, ſans avoir recours aux ſophiſmes. Laiſſons à la Théologie, le ſoin de s’excrimer ſur des matieres abſtraites. Que l’abſurdité de leurs raiſonnemens, choque la raiſon même, peu nous importe ; mais oſons dire avec certitude, que ſi la Religion étoit véritablement de Dieu, elle ſeroit univerſelle. À coup ſûr, elle eſt l’ouvrage des hommes, & non celui du Créateur. Où eſt le pere, qui a le cœur cuiraſſé ? Où eſt le pere, qui n’aime pas ſes enfans, depuis le premier juſqu’au dernier ? Il y auroit de l’injuſtice, de vouloir accorder plus de prérogatives à l’un qu’à l’autre ; de vouloir ſauver ceux-ci par plaiſir, & damner ceux-là par colere.

Es-tu donc fait pour la vengeance, Dieu de clémence & de bonté ! Tout ſentiment de haine, doit te devenir étranger. Tu nous preſcris de pardonner à quiconque nous offenſe de rendre le bien pour le mal, d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, & l’on veut que tu te venges ! Quelle abſurdité !

Juſques à quand les hommes, ces êtres ſi fiers de leur ſavoir, & ſi pleins de leur mérite, ſe montreront irreſonnables ? Juſques à quand reſpecteront-ils les contes les plus bizarres, par la ſeule raiſon qu’ils les tiennent de leurs Ancêtres ? L’illuſion, cette Reine du monde, changera-t-elle ſans ceſſe ? & l’erreur, ce fléau de la Nature, ſera-t-elle toujours la même ? toujours couverte d’un voile ténébreux, & rarement décorée du bouclier de la vérité ?

Mais je ne m’apperçois pas que me laiſſant entraîner inſenſiblement à mes idées je donne lieu de croire que j’oſerois preſque entreprendre de réduire en principes le ſyſtême des Religions. Ce que les plus grands Philoſophes n’ont pu définir, moi, foible créature, tenterois-je de le faire ? Comme femme, mon peu d’érudition doit me diſpenſer de la ſubtilité des argumens. D’ailleurs, ne vaut-il pas mieux ſe taire, que de n’avoir que des hypotheſes à fournir à l’eſprit ?

Je reviens à mon Directeur, ou plutôt, au Directeur de mes Nones ; car il n’a jamais pu réuſſir à me faire dépoſer dans ſon ſein les pécatilles dont une fille de mon âge pouvoit être ſuſceptible.

À peine mon faux dévot avoit-il fini ſa pieuſe harangue, qu’il ſembloit chercher dans mon ame les impreſſions qu’elle pouvoit y avoir laiſſées. On liſoit ſur ſon viſage un eſpece de triomphe, qui ſembloit décéler la joie où il étoit, d’avoir ſi bien rempli ſa miſſion.

« N’eſt-il pas vrai, ma chere enfant, me répétoit-il ſans ceſſe, que ce que vous venez d’entendre, porte ſur l’évidence, & qu’il faudroit être tout-à-fait dépourvu de ſens commun, pour ne pas ſe prêter à une morale non moins ſainte que pure ?… Mais quoi ! Mademoiſelle, vous ne répondez rien, & il ſemble que la Grace n’opére pas dans votre eſprit. »

Ô, pour le coup, m’écriai-je, c’en eſt trop, Monſieur le Docteur. Je vois bien, à la maniere & au ton dont vous débitez vos dogmes, qu’il y a longtemps que vous êtes initié dans les myſteres chrétiens, & que ce n’eſt pas d’aujourd’hui que vous en faites la profeſſion. On ne peut s’y méprendre.

Mais pour vous prouver que la Grace de laquelle vous parlez, eſt véritablement efficace, & qu’elle opere en moi, voici, en abregé ce qu’elle me ſuggére.

Premierement je ne puis me diſſimuler que c’eſt mal me prévenir, que d’oſer uſer de violence, en m’arrachant du ſein de la liberté, pour m’enſévelir toute vivante dans les gouffres de l’eſclavage.

Secondement, je ſuis bien aiſe que vous ſachiez que, dès ce jour même, je fais main baſſe ſur l’hymen, & que je n’ai de conſeil à prendre, ſur une choſe auſſi intéreſſante, que de mon inclination & de mon cœur. Je ſuis jeune, mais je ſuis plus que perſuadée que la félicité de l’ame ne ſe trouve point dans les richeſſes, non-plus que dans la magnificence, & qu’une honnête médiocrité eſt préférable, mille fois, au faſte des richeſſes.

Troiſiemement, enfin, ne vous attendez pas, Monſieur le Miniſtre, à me voir abandonner mon Culte, pour en embraſſer un que je ne connois pas & pour lequel les préjugés que j’ai reçu dès mon aurore, me donnent de la méfiance. Je dois me conformer à la ſageſſe & à l’auſtérité de mes peres. En marchant ſur leurs traces, j’aurai pour guide la vertu. Ils n’ont pas voulu me perdre, encore moins me tromper.

Rigide obſervatrice de la Religion Proteſtante, dût-elle me faire ſouffrir les maux les plus cruels, rien au monde ne ſera capable de me faire changer.

Je ne trouve pas moins étrange, que tant que ma raiſon fut enveloppée dans les ténébres de l’enfance, on ait eſtimé peu néceſſaire de me donner d’autres préceptes ; mais qu’étant parvenue à cet âge, où l’on eſt fait pour penſer, en me propoſant des nouveaux dogmes, on augmente mes doutes.

J’ai toujours cru, le bon ſens même le veut, que l’hommage du cœur doit être réputé ſincere, & que ceux qu’on paye, pour tyranniſer les conſciences, ſont autant de Bourreaux que le Démon a formé pour notre ſupplice.

Je veux bien croire, continuai-je, que les intentions de celui qu’on a eu la bonté de me donner pour Tuteur, ſont extrêmement pures ; mais je gagerois bien que l’intéret, ce pere de tous les crimes, joue ici le principal rôle. Je gagerois bien que c’eſt là le ſeul motif qui rend mon Oncle ſi officieux. Monſieur le Vicomte de la G *** y entre auſſi pour quelque choſe ; il triomphe ſans doute de me voir ainſi cloîtrée ; mais qu’il ne ſe flatte pas de parvenir jamais à ſes fins.

Voilà, Monſieur le Directeur, ajoutai-je en me levant, & en lui faiſant une profonde révérence, ce que votre très-humble Servante brûloit d’envie de vous dire ; & ſur le champ il ſe rétira en ſécouant la tête, & en me donnant à connoître que j’aurois peut-être lieu de me répentir de mon obſtination.

On avoit trop bien commencé pour en demeurer là, & je devois m’attendre encore à quelque nouvelle ſcene ; un événement fâcheux eſt toujours ſuivi de quelqu’autre.

À peine fus-je dégagée de la viſite importune de ce Commiſſaire des Priſons Céleſtes, que mes ſens accablés de ſes discours criminels, s’abandonnerent à mille réflexions critiques, que la ſituation fatale où je me trouvois leur permettoit de faire.

J’attendois avec la plus grande impatiance un dénouément de l’entretien que j’avois eu avec ce Courier des dépêches inutiles & infructueuſes, lorſqu’on me fit appeller au Parloir : C’étoit pour me remettre une Lettre anonime, qui venoit, ſi je ne me trompe, de la part de mon Oncle. Voici ce qu’elle contenoit.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, Vignette




LETTRE


De Monſieur de la V ***
 à Mademoiſelle Théreſe de
 la V *** Penſionnaire au
 Couvent des Religieuses du
 Monaſtere de Sainte Luce.

Mademoiselle,

Ce n’eſt pas un Tyran qui vous écrit ; c’eſt un ami qui vous parle, qui vous aime, & qui fait des vœux ſinceres pour votre félicité,

J’ai appris, avec douleur, que vous oppoſiez au langage pieux du Directeur du Monaſtere où vous êtes, des ſentimens contraires à la ſaine raiſon, & peu conformes à ſes vues, qui ne tendent qu’à la vertu.

En héritant du bien de vos peres, vous vous trouvez à la tête d’une fortune conſidérable. Vous pouvez, il eſt vrai, vous procurer, par vos richeſſes, tous les plaiſirs qui peuvent rendre votre ſituation agréable ; mais indépendamment de cet avantage, une bonne Citoyenne doit des enfans à la Patrie : c’eſt une eſpece de dette, qu’elle contracte avec elle en naiſſant. De l’union ſincere de deux Cœurs, dépend, preſque toujours le bonheur de la vie. Vous êtes dans cet âge heureux, où l’Amour ſe plaît à couronner les Amans. On regrette dans la Vieilleſſe le temps de l’Adoleſcence. Profitez, Mademoiſelle, profitez des beaux jours. Uniſſez votre deſtinée, à celle d’un Époux aimable. Nous vivons dans un pays, où la Religion Catholique eſt la dominante ; que vous en coûte-t-il d’en changer ? Il eſt vrai que le devoir nous impoſe quelquefois des loix qui ſont bien rigoureuſes ; mais, en pareil cas, la politique eſt d’un grand ſecours : vous m’entendez, vous me comprenez ſans doute.

Puiſſent ces courtes réflexions, jettées au courant de la plume, vous déterminer, Mademoiſelle, en faveur du parti le plus juſte & le plus raiſonnable, C’eſt le vœu de mon cœur.

J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond reſpect,


Mademoiselle,

Votre très-humble
 & très-obéiſſant
Serviteur,  
V ***

Pour peu qu’on veuille réfléchir ſur le contenu de cette Lettre, & ſur ce que j’ai dit auparavant, l’on reconnoîtra que mon Oncle & Monſieur le Vicomte, ſont les principaux Acteurs qui figurent le mieux ſur la ſcene. Ils s’étoient arrogé le droit barbare, de diſpoſer non-ſeulement de mon cœur mais encore de ma conſcience ; ils avoient beau mettre en uſage l’art indigne de la feinte & du déguiſement, tout cet ſtratagême, auſſi vain que mal conçu, leur devenoit inutile : que pouvoient-ils ſans mon propre aveu ?

Quelques jours s’écoulerent, ſans qu’on me fît mention de rien. On feignoit même, dans le Couvent, d’ignorer mon hiſtoire, tant la politique eſt en uſage dans ces fortes de Retraites. Mais la douce ſécurité dont je jouiſſois, trouvant dans l’Aumônier de la Maiſon un terrible adverſaire, que pouvois-je me figurer, ſinon qu’il étoit né pour mon ſupplice. L’occaſion voulut qu’il me parla, quelque temps après, de la Lettre anonyme qu’on m’avoit fait parvenir au Couvent, & dont l’Auteur, ſans doute, ne lui étoit pas inconnu.

Je ſaiſis, ſans cependant marquer trop d’empreſſement, le moyen de ſavoir qui pouvoit m’avoir écrit ; mais il me fut impoſſible de rien dévoiler, ſinon, que c’étoit, ſelon lui, une perſonne qui m’eſtimoit au deſſus de ce qu’on ne pouvoit exprimer. Avez-vous fait une réponſe honnête & favorable, ajouta-t-il, après quelque temps de ſilence ? Oui, Monſieur, lui répondis-je, très-honnête & très-favorable, du moins ſelon la perſonne, & vous m’obligerez ſenſiblement, de vouloir bien vous en charger. La voici.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, Vignette



RÉPONSE


À l’Auteur de la Lettre Anonyme.


Ce n’eſt pas un Tyran qui m’écrit ; c’eſt un ami qui me parle, qui m’aime, & qui fait des vœux ſinceres pour mon bonheur… Et depuis quand Monſieur, avez-vous vu des amis prendre la route anonyme ? c’eſt un nouvel axiome que des gens ſenſés ne ſauroient épouſer.

Vous avez appris, dites-vous, que je m’oppoſois aux vues du Directeur du Monaſtere ? Quel droit a-t-il ſur mes actions, & quel droit avez-vous vous-même, qui que vous ſoyez, d’en attendre autre choſe ? S’étoit-on flatté de me faire changer de face comme une girouette ? Je ſuis fâchée qu’on me connoiſſe ſi peu. On devoit reſter plus que convaincu, que le temps fermera le rideau de mon atrabilaire, ſous le même point que le haſard l’a ouvert.

Je ſuis un coloſſe de la fortune, ajoutez-vous ? permettez-moi de vous dire, avec juſte raiſon, que vous n’en ſavez rien puiſque je crois moi-même être pauvre. Sans doute que vous mettez l’or au deſſus des vertus : en ce cas, nous ſommes l’un ou l’autre dans l’erreur, car je ne mets à ce rang que les belles qualités de l’ame. Je crois bien penſer, & je crois que tout être qui raiſonne comme vous, a des ſentimens vils, abjects, & dignes du plus ſouverain mépris.

Vous ajoutez encore, que je puis, par mes richeſſes, me procurer des plaiſirs. Je n’en connois point d’autre, que celui de vivre en général pour tous ; & vous ne connoiſſez que ceux de vivre en particulier pour vous. Il eſt cependant un proverbe qui dit : Qui ne vit que pour ſoi, n’eſt pas digne de vivre.

Penſez y bien, Monſieur, vos diſcours ſuperflus ſortent des bornes de la ſaine politique & de l’honnêteté, lorſque, d’un air audacieux, vous oſez m’inviter, par vos lâches conſeils, à jouer Dieu dans ſa Céleſte Cité ; & les hommes au repaire du Sanctuaire Sabahotique.

C’eſt encore en vain que vous empruntez la voix de la patrie, & que vous prétendez que je lui dois des citoyens : que ne diſiez-vous des victimes !… Non y Monſieur, il ſuffit que je ſois la ſienne ou la votre. Mais ſi le temps, ce pere commun de tous les hommes, ne me permet pas encore de ſecouer le joug d’une loi injuſte & tyrannique, du moins me laiſſera-t-il, en attendant cet heureux inſtant, la liberté de penſer,… & de penſer mieux que vous. Je finis, Monſieur, en vous aſſurant que je ne ſaurois enviſager vos conſeils, que comme ceux d’un monſtre, &c.





CHAPITRE IV.


S’Il arrivoit à quelques vieux Célibataires de me reprocher dans ce Recueil de morale & d’Anecdotes Galantes, de n’avoir pas uni la prudence à la ſageſſe, & d’avoir peint les Monaſteres avec des couleurs un peu trop noires, je répondrois à ces Meſſieurs, que ne les eſtimant pas aſſez, ce n’eſt pas pour eux que j’ai écrit, que s’ils vouloient ſe donner la peine d’en appeller au Tribunal des Gens ſenſés, ils apprendroient du moins que ce n’eſt pas d’une Fille du Monde qu’on doit attendre de la prudence, encore moins de la ſageſſe ; ils ſauroient que je n’ai jamais paré la vérité d’ornements étrangers ; que j’aurois craint de bleſſer ſon front, en expoſant ſous les yeux des Lecteurs Philoſophes des faits non avoués, & dont j’ai été moi-mème le principal agent. Plût à Dieu que j’euſſe ignoré toute ma vie cette premiere friction de plaiſir, que je reçus au Couvent, dans le lit d’une None ! En ſerois je peut-être moins travaillée ſur l’hyver de mes ans !

Un Écrivain de nos jours, dit que les courts intervalles que la Nature met à nos plaiſirs, ſont de moments bien cruels, que le remords empoiſonne : il a raiſon, c’eſt une vérité que j’atteſte.

J’oubliois de faire obſerver, que la réponſe que j’avois faite, contenoit l’Arrêt de ma détention, & que j’étois condamnée à demeurer cloîtrée juſqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Que faire pendant tout ce temps ? à quoi s’amuſer ? On va le voir.

Sœur Adélayde, c’étoit le nom de l’aimable Religieuſe qui m’ouvrit les portes du Sanctuaire qui menent tout droit au Temple de Vénus. Deſſechée dans ſa fleur, preſque mourante dans ſon aurore ; j’attribuerai moins cet état de langueur aux plaiſirs illicites qu’elle ſe procuroit tous les jours, qu’aux chagrins dévorants qui ne ceſſoient de la tourmenter, depuis qu’elle avoit pris la guimpe & le bandeau. Son Frere aîné, vil Eſclave du crédit & de l’ambition, pour ſe donner un rang diſtingué, & briller avec plus d’éclat dans le monde, avoit eſtimé néceſſaire de forcer ſon inclination. Il voulut la rendre Sainte en dépit de tous les Saints : le barbare ! il eût volontiers ſouffert qu’on l’eût immolée comme une victime ! Il eût fait plus ; il eût délayé lui-même le poiſon dont tant de freres inhumains ont hâté la mort de leurs proches.

D’après ce tableau, ſur lequel ſans-doute il faut baiſſer la toile, parce que les couleurs en ſont trop ſombres, que penſera-t-on de l’état cruel de ma Récluſe ? Tourmentée par le démon de l’inquiétude, ſentira-t-elle toujours ſon malheur ? Se laiſſera-t-elle dépérir, au ſein même de la violence & de l’injuſtice ? Pourra-t-elle ſupporter enfin un joug ſi contraire aux droits de la Nature ? Non : maîtreſſe de ſes appétits, elle trouvera le moyen de le briſer.

Une douce habitude qu’elle s’eſt faite de la jouiſſance (ce grand reſſort du bonheur de la vie), ne ſçauroit la diſpenſer de la néceſſité du plaiſir. Il faut qu’elle s’en procure, à quel prix que ce ſoit.

Une grande allée, bien ombragée, qui terminoit le jardin du Couvent, où demeuroient enſévelis les appas d’Adelayde, étoit pour l’ordinaire, ſa promenade favorite.

Depuis quelques jours, elle ſe diſoit attaquée d’une forte migraine, qui ſembloit la priver des douceurs du ſommeil.

Il lui avait été preſcrit par le complaiſant Eſculape de la maiſon, de prendre, ſoir & matin, une heure d’exercice, afin, diſoit-il, d’égayer un peu ſes eſprits, qu’un fond de mélancolie avoit rendu peſants ; mais ſoit qu’elle fut réellement indiſpoſée, ou que pour en donner un plus grand air de vérité, elle fît ſemblant de l’étre ; j’obſerverai qu’elle ſe plioit conſtamment, & avec plaiſir aux regles de l’Ordonnance.

Dès mon entrée, dans cette École du Vice, j’avois toujours cherché l’occaſion d’avoir un tête-à-tête avec cette Religieuſe, de qui l’extérieur pieux, ſaint & humilié, laiſſoit aperçevoir à travers une gaze, une brillante héroïne de la volupté.

Sans le ſavoir nous brûlions toutes les deux du même déſir, & nos cœurs ne ſe cherchoient mutuellement, que pour mieux ſe jurer une tendreſſe éternelle, & une amitié à toute épreuve.

Le même ſoir, apres avoir demandé à la Supérieure la permiſſion d’aller reſpirer le frais dans le jardin, & l’ayant obtenue, à ma grande ſatisfaction, je marchai, ou plutôt je volai vers l’endroit où je m’imaginois trouver Adélaide.

Sa ſituation me ſurprit. Elle étoit nonchalamment aſſiſe ſur un gazon tout émaillé de fleurs odoriférentes : ſes jupons à demi relevés ſur ſes jenoux laiſſoient appercevoir une jambe faite à peindre ; ſa gorge à découvert, plus blanche que l’albâtre ſembloit exprimer les mouvements ſecrets de ſon cœur, & ſes ſoupirs entrecoupés demandoient au Dieu, créateur de ſon ame, quelques grains de ſa céleſtée roſée, qui ſeule pouvoit éteindre le feu ſacré qui dévoroit l’Autel de ſon brillant édifice.

Je ne ſais ſi c’eſt par ſimpatie, que mon cœur reſſentit pour la premiere fois un mêlange précipité de peine & de plaiſir, mais il me fut impoſſible d’en pénétrer la cauſe ou le myſtere.

Pardonne, cher Lecteur, à mon peu d’expérience : je fus mille fois prête à croire qu’elle ſe trouvoit ſuffoquée par des vapeurs, lorſqu’apres l’agitation de quelque intriguant exercice, je vis renaître dans ſes yeux le calme & la tranquillité.

Le bon ordre ayant remis ſon ame dans ſon aſſiette naturelle, ſon air laſcif me donna lieu de croire qu’elle étoit abſorbée dans quelque profonde rêverie, & que ma préſence ſeroit peut-être un obſtacle au plaiſir qu’elle goûtoit de ſe recueillir ainſi dans le ſilence.

Je balançois ſur le parti que je devois prendre, tant je craignois de la troubler dans ſes réflexions ; mais un mouvement de tête qu’elle fit préciſément du côté ou j’étois à la contempler vint lever tous mes doutes, & me détermina tout-à-fait.

Pardonnez-moi ma Sœur, lui dis-je en l’abordant, je viens peut-être dans un temps incommode. Point du tout me répliqua-t-elle vivement, & de l’air du monde le plus gracieux. Il eſt vrai, ajouta-t-elle, que j’étois en méditation & s’il faut vous parler net, je rêvois aux moyens de me procurer une Amie, ſur laquelle je puſſe compter : elles ſont ſi rares, ſur-tout dans une maiſon où l’on ne ſauroit prendre trop de précautions pour ſe garantir des Argus.

Avez-vous pris garde, depuis que vous êtes entrée dans ce nouvel aſyle, avec quelle ſcrupuleuſe attention on épie les moindres démarches. Il ſemble que la gêne & la contrainte ont établi ici leur empire. Tout y décéle la triſteſſe & l’amertume qui la ſuit. Ah ! Théreſe ! ma chere Théreſe ! s’il eſt vrai, comme on le dit, que ce ſont les nuits heureuſes qui font les beaux jours, dans quelle triſte alternative nous voyons-nous réduites. D’autres peuvent chanter les faveurs de l’amour ; ils peuvent même à loiſir en moiſſonner les roſes ; mais il n’eſt réſervé qu’à nous ſeules d’en peindre le déſeſpoir, & de nous nourrir de ſes épines.

Voilà l’importune retraite qui ſonne la Priére ; il faut nous rétirer chacune dans nos chambres, ma chere Théreſe, crainte que la Supérieure, en faiſant ſa ronde, ne nous ſurprene, & cependant concerter quelque moyen qui nous procure l’avantage de paſſer la nuit enſemble : pour moi je n’en vois pas d’autre que celui de faire ſemblant de nous coucher, jusqu’à ce que Morphée ait enveloppé dans ſes agréables filets toutes les Surveillantes qui pourroient troubler nos innocentes intentions. Allez, chere Théreſe, allez dans votre appartement, juſqu’à ce que le ſilence regne, & ne venez que ſous la protection des voiles de l’obſcurité : Je brûle d’impatience en attendant cet heureux inſtant, mais ſurtout prenez bien vos précautions pour que nous ne ſoyons pas découvertes.

Mes déſirs n’étoient pas moins vifs que ceux de l’adorable Adélayde, toutes les minutes d’attente me paroiſſoient des heures, pour ne pas dire des ſiecles, & je ne ſai quel démon malfaiſant agitoit ce ſoir l’eſprit de nos Nonins, & les raviſſoit aux douceurs du ſommeil.

Il ne me fut pas poſſible, quelque envie que j’euſſe d’exécuter notre deſſein, de me rendre avant onze heures dans ſon appartement.

À peine y fus-je entrée, qu’elle me ſauta au cou, me ſerra vivement dans ſes bras, me fit mille & mille baiſers laſcifs, qui tranſmirent dans mon ame, je ne ſai quel feu dévorant. Allons, chere Théreſe… Allons, cher Ange… Allons ſur mon lit nous dédommager de la rigueur d’un ſort cruel ; & ſi nous ne pouvons goûter les vrais délices de Paphos & de Cythere, puiſons dans la Cour d’Amathonte, & les ſecours de l’Art, les plaiſirs que la Triomphante Nature a caché dans leur ſein pour faire ſavourer ſes bienfaits aux Infortunés, & apprendre aux habitans de ce vaſte Univers, que la plus forte digue, élevée par leur main, n’eſt pas en état d’arrêter le cours du plus petit ruiſſeau qu’elle ait formé.

Je n’étois pas encore couchée, qu’elle ſe mit & me gliſſa adroitement dans le Palais de la génération une Machine Élaſtique, à double face, d’environ ſeize pouces, dont huit pour elle, & huit pour moi, à laquelle il y avoit une double guirlande au milieu, qui renfermoit deux petits globes, qui, en les ſerrant par ſecouſſes entr’elle & moi, lançoient dans ce Palais un certain feu mitigé par la nature, qui enflammoit, ſans conſumer, toutes les parties de mon ame, & qu’il eſt impoſſible à mes ſens d’exprimer.

Ennivrée tout-à-coup d’une paſſion naiſſante, je ſentis mon cœur ouvrir ſa porte aux douces éteincelles de la cupidité. Ah ! m’écriai-je, dans le moment, diſparoiſſez douces illuſions… Thrône des Dieux, Palais des Anges, vous n’êtes rien auprès de ce torrent de délices & de jouiſſances que tous mes ſens éprouvent. Ciel…! ô Ciel ! dans quel pays d’enchantement ſe tranſporte mon ame ! Adélaide…, chere Adélaide…, je touche au bonheur Suprême. Ah ! je n’en puis plus, je ſens que je réunis tous les plaiſirs… Oui, je ſens… Ah ! je ſens que je me pa…me…

À ces tendres évolutions ſuccéda un agréable aſſoupiſſement d’une heure, qui offrit à ma vue la plus riche & la plus voluptueuſe perſpective du monde.

Tranſportée d’un vol rapide, par l’imagination, dans un jardin que la Nature avoit couronné de ſes mains, & qui ſembloit n’avoir été conſtruit que pour les Dieux, un jeune homme, auſſi beau que Narciſſe, & auſſi vigoureux qu’hercule, enfin, le fils ou l’image propre de l’Amour, d’un air le plus affable & le plus reſpectueux, me dit, avec un ſouſrire doux & en me tendant une main délicate : Quel haſard, adorable Princeſſe, quel haſard vous conduit dans ce lieu de délices, d’où la cupidité a banni les incenſés mortels ; venez, adorable Glycere, en parcourir les boſquets, que la mere des amours a taillés, pour couvrir de ſes aîles les parfaits amans, & d’où la liberté a chaſſé pour toujours la contrainte & la gêne : Il n’eſt permis qu’à une ame noble & majeſtueuſe d’en reſpirer l’air flatteur qui nourrit les plaiſirs d’un printemps éternel, & d’où les folâtres zéphirs impriment ſur le teint de ceux qui les habitent la blancheur du lys, le vermeil incarnat de la roſe, les déſirs de l’union & de la volupté.

Entrons, me dit-il, d’un air fort complaiſant, dans ce petit Salon qui termine l’allée ; tout y eſt propice à combler nos vœux, & nos ames dégagées de la ruſtique enveloppe qui les enchaîne à la chimérique pudeur, verſeront le nectar des Dieux dans la coupe du monde.

J’étois déjà couchée toute nue ſur un magnifique ſopha, quand par un ſimple clein d’œil de mon aimable guide, une foule de Nymphes vinrent nous couvrir d’un rideau de ſatin blanc, parſemé de petits Cupidons qui décochoient des traits de toutes parts.

Ô Ciel ! fut-il jamais des inſtans plus chers à mon ame ? Pendant que je cueillois la palme d’Idumée, ces mêmes Nymphes chantoient en mon honneur les hymnes de l’amour ; mais trop tôt un tourbillon jaloux de mon aſſoupiſſement, vint me ravir à mon ſecond bonheur, & me transporter ſoudain au lit d’Adélaide.

Ah, chere Amie, m’écriai-je en m’éveillant, vous m’avez fait paſſer la plus délectable nuit de la vie ; & le ſort en ceſſant ſes rigueurs, & me rendant au monde, m’a ouvert par votre ſecours les portes de l’Olympe.

Adieu, cher objet, le jour va bientôt paroître ; ſans-doute qu’il conduira mon Oncle & ma liberté, & peut-être quelque amant tranſi, dans ce déteſtable ſéjour, pour obtenir de moi quelque rélâchement ; mais ils ſeront déchus. Je ſuis maîtreſſe de mes volontés. Adieu chere amante.

Ce ſeroit à ne jamais finir, ſi je voulois entrer dans le détail de toutes les manœuvres lubriques, que nous mîmes en uſage cette Religieuſe & moi, pour égayer nos ſens, & pour nous dédommager amplement des ſoucis & des peines qu’on éprouve dans le Célibat.

Je croirois cependant fruſtrer mon Lecteur, ſi je lui célois l’anecdote ſuivante.


La Nouvelle Thérèse, ou la Protestante philosophe, 1774, vignette fin de chapitre





CHAPITRE V.

ANECDOTE GALANTE.


Un jour que j’étois comme ennuyée de moi-meme, il me vint dans l’eſprit de me tranſporter au Couvent des Religieuſes de Notre Dame de … Ma démarche avoit pour but de faire viſite à une jeune Penſionnaire, qui étoit de mes amies, & que j’avois initiée dans les myſteres de Vénus. J’étois curieuſe de ſavoir ſi elle avoit fait des proſélytes, & ſi les leçons de volupté que je lui avois tracées, ne lui laiſſoient rien à deſirer.

Parvenue au lieu de ma deſtination, & après avoir un peu repris haleine, car j’avois précipité ma courſe, je me mis en devoir de ſonner modeſtement la cloche.

La Tourriere, qui pour l’ordinaire ſe fait, long-temps attendre, ne tarda pas à ſe préſenter. Ayant prononcé, d’une maniere recueillie, ſon Deo gratias, elle me demanda, avec un air de politeſſe & de douceur qui me ravit, ce qui lui procuroit l’honneur de ma viſite.

Surpriſe de tant de civilité de la part d’une Tourriere, je lui répondis ſur le même ton, & je lui expliquai, ſans exagérer, le ſujet de ma miſſion.

Sur le narré que je lui en fis, elle m’aſſura qu’elle ſentoit un déplaiſir ſecret de ne pouvoir me ſervir comme je le deſirois, c’eſt-à-dire, à la minute, par la ſeule raiſon que la Communauté étoit à Vêpres, & qu’il y en avoit encore pour un bon quart d’heure, avant de pouvoir parler à la Penſionnaire que je demandois ; mais que ſi je voulois, en attendant, me donner la peine de monter au Parloir, il falloit entrer, préciſément, dans celui qui étoit à droite, celui de gauche étant occupé par un Religieux & une Novice.

Le mot de préciſément qu’elle prononça avec une eſpece de myſtere, me fit naître des ſoupçons qui ſe trouverent légitimes. Un eſprit de curioſité, non, je me trompe, un de ces preſſentimens qui ſe trouvent juſtes, me fit faire le contraire de ce qui m’avoit été preſcrit par l’aimable Tourriere. Je dis aimable, parce qu’elle l’étoit véritablement, & que je la trouvois digne d’un meilleur ſort. Sans vanité, elle méritoit bien qu’on lui fit des ſacrifices proportionnés à ſes appas, mais dans un autre Temple que celui qu’elle habitoit. Bref, je monte légerement l’eſcalier ; j’ouvre la porte du Parloir, elle n’étoit fermée qu’au loquet. Mais que vois-je ? une jeune Nonin, les feſſes nues, appliquées contre la grille, la tête inclinée vers la poitrine, & les mains collées ſur les bras d’un fauteuil qui lui ſervoit de point d’appui. Dans cette attitude charmante, elle ſe prêtoit officieuſement aux efforts d’un Moine à la fleur de ſon âge, & dont la corpulence & l’embonpoint annonçoient qu’il étoit très-propre aux combats amoureux. Ce zélé Diſciple de Saint François, qui étoit tout action, dans l’eſpoir ſans doute de mener les choſes à bien, faiſoit des efforts inconſidérés, pour trouver, malgré une attitude auſſi embarraſſante, quelque petite entrée au trône de l’amour ; mais nouveau Tantale, plus il cherche le moyen de ſe déſalterer dans l’onde, moins il peut ſatisfaire à ſes deſirs brûlans.

La Victime courbée, languiſſant ſous le couteau, attendoit avec impatience que ſon Sacrificateur l’immolât, lorſque je m’aviſai d’interrompre le concert libidineux de ce couple infortuné. Qu’on juge de l’effet terrible que dut produire en eux ma préſence inattendue. Leur contenance auroit pu ſeule bien peindre leur confuſion & leur embarras. Une eſpece d’inertie ſuccéda tout à coup à leurs jeux délectables ; pour un moment je les crus pétrifiés… Mais profitant d’une circonſtance qui pouvoit me procurer du plaiſir il me prit envie de déclarer la guerre à la Révérence, & ſans différer, je commençai les hoſtilités.

Allons, mon Pere, lui dis-je, du courage : Remettez-vous du trouble où vous ont jetté les écarts d’une imagination libertine. Les femmes, comme on ſait n’ont de ſecret que ſur l’article, & vous pouvez compter ſur ma diſcrétion ; mais il s’agit de finir avec moi, ce que vous n’avez, ſans doute, qu’ébauché avec cette aimable enfant, que le beſoin dévore.

Preſſée par la néceſſité, elle lui fit ſigne de ſe dépêcher : il ne demandoit peut-être pas mieux : un long bang aſſez étroit, fut le théâtre brillant où ſe paſſa cette ſcene amoureuſe, & que je crois être ſans exemple.

Malgré la préſence de la Nonin, qui auroit déconcerté tout autre, le Caffard fit des merveilles, & mes deſirs furent ſatisfaits au-delà de toute expreſſion.

Pourquoi n’avions-nous pas quelques momens de plus ? j’aurois engagé ſa Révérence, à me faire encore une ſeconde politeſſe, tant j’avois été contente & ſatiſfaite de la premiere.

Si ce Porteur de froc étoit auſſi expert dans la lecture de ſon Bréviaire, qu’il l’étoit aux ébats amoureux, aſſurément il ſavoit bien lire.

Un bruit confus de voix qui ſe fit entendre, finit la Scene. Je m’aſſis vis-à-vis la grille : le Moine ſe plaça vis-à-vis ſa Religieuſe ; & la jeune Penſionnaire que j’avois demandée s’étant montrée & reçu ma viſite, je me retirai preſque auſſi contente de cette avanture comique, que du plaiſir qu’elle m’avoit procuré, & dont la Porteuſe de guimpe avoit été la maquignone & la ſpectatrice.


FIN.