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CHAPITRE XVIII.


Emma et Henriette avaient été se promener un matin, et suivant l’opinion d’Emma, s’étaient assez entretenues de M. Elton, tant pour les péchés de l’une que pour le plaisir de l’autre ; en s’en retournant, elle faisait tous ses efforts pour changer de conversation. Mais au moment où elle croyait avoir réussi, en parlant quelque temps de la misère des pauvres pendant l’hiver, elle vit qu’elle s’était trompée, car Henriette d’un ton plaintif dit : « M. Elton est si bon pour les pauvres ! » Il fallait donc s’y prendre d’une autre manière. Elles étaient alors près de l’habitation de madame Bates ; Emma se détermina à y entrer, pour tirer quelque secours des personnes qu’elle y verrait. Elle avait d’ailleurs une autre raison pour donner aux dames Bates cette marque de son attention. Ces dames étaient flattées qu’on les visitât, et le peu de personnes qui osaient se permettre de lui trouver des défauts, croyaient qu’elle manquait par sa négligence, à contribuer autant qu’elle le devait au peu de bonheur dont elles jouissaient. Elle avait reçu, tant de M. Knightley que de son propre cœur, quelques reproches à cet égard, mais ils n’avaient pas eu assez de pouvoir pour surmonter l’aversion qu’elle sentait à les voir plus souvent. C’était perdre le temps, disait-elle, et s’exposer à l’horreur de se voir confondue avec les personnes de la seconde ou troisième société d’Highbury, qui se rendaient en foule chez les dames Bates. Elle résolut donc de ne pas passer devant leur porte sans entrer, observant à Henriette, en lui proposant cette visite, qu’autant qu’on pouvait être certain de quelque chose, elle l’était qu’elles n’avaient pas à craindre des lettres de Jeanne Fairfax. La maison appartenait à des marchands, madame et mademoiselle Bates occupaient le premier ; et là dans un petit appartement, elles recevaient avec cordialité et même avec reconnaissance ceux qui voulaient bien leur rendre visite. La bonne vieille dame, mise proprement, était tranquillement assise dans le coin le plus chaud de la cheminée occupée à tricoter, voulut céder sa place à mademoiselle Woodhouse, et sa fille plus active, plus parleuse, les accabla de caresses, de remercîmens, de soins pour leur chaussure, de questions sur la santé de M. Woodhouse, de détails sur celle de sa mère et enfin les pressa d’accepter des gâteaux, que madame Cole qui était venue leur faire une visite de dix minutes, mais qui avait eu la bonté de rester plus d’une heure avec elles, s’était laissé persuader de goûter, les avait trouvés excellens, et qu’ainsi elle espérait que mademoiselle Woodhouse et mademoiselle Smith leur feraient le plaisir d’en accepter. En nommant les Cole, il était certain qu’on parlerait de M. Elton. Il y avait une grande intimité entre lui et cette famille, et il avait donné de ses nouvelles à M. Cole depuis son départ. Emma savait d’avance ce qui allait arriver ; on leur raconterait le contenu de la lettre : combien de temps il y avait qu’il était parti : les nombreuses compagnies qu’il fréquentait ; l’accueil flatteur qu’il recevait partout où il se présentait ; le nombre de personnes qu’il y avait au bal du maître des cérémonies : elle s’acquitta à merveille de tous ces détails, et Emma se mit en avant, pour qu’Henriette n’eût rien à dire. Elle s’était préparée à tout cela avant d’entrer dans la maison ; mais son intention était après s’être débarrassée de lui, de n’y plus revenir, et de parler de toutes les dames et demoiselles d’Highbury, et de leurs parties de cartes. Elle ne s’attendait pas à voir Jeanne Fairfax remplacer M. Elton ; mais mademoiselle Bates en se défaisant de lui, se rejeta sur les Cole, pour annoncer une lettre de sa nièce.

Oh, oui ! M. Elton, j’ai compris. Certainement quant à la danse…. Mademoiselle Cole me disait que la danse dans les salles de Bath était…. Madame Cole a eu la bonté de rester quelque temps avec nous pour parler de Jeanne. Elle commença tout en arrivant à demander de ses nouvelles, car elle l’aime beaucoup. Toutes les fois qu’elle vient à Highbury, madame Cole la comble d’amitié ; et je dois dire que personne ne les mérite plus que Jeanne. Ainsi commençant à demander de ses nouvelles, elle dit : « Je sais que vous ne pouvez pas avoir reçu de lettre de Jeanne, car ce n’est pas son temps d’écrire, et lorsque je lui répondis qu’elle se trompait, que nous en avions eu une ce matin, jamais je n’ai vu de personne plus surprise. « Sur votre honneur ! dit-elle, vous en avez reçu une ? Racontez-moi ce qu’elle dit : »

Emma fut assez polie pour dire sur-le-champ, en souriant et avec un air d’intérêt.

« Avez-vous des nouvelles si récentes de mademoiselle Fairfax ? J’en suis charmée, comment se porte-t-elle ? »

« Je vous remercie. Vous êtes si bonne ! répliqua la pauvre tante, dont Emma se moquait, elle se mit à chercher la lettre. »

« Oh ! la voilà, je savais bien qu’elle n’était pas loin, mais j’avais mis ma ménagère dessus, comme vous voyez, je ne m’étais pas aperçue que je la cachais : il y avait si peu de temps que je l’avais à la main, que j’étais bien sûre qu’elle devait être sur la table. Je l’ai lue à madame Cole, et après son départ, j’en ai fait une seconde lecture à maman ; car une lettre de Jeanne lui fait tant de plaisir, qu’elle ne se lasse jamais de l’entendre : ainsi je savais qu’elle n’était pas loin, ma ménagère était dessus ; et puisque vous avez la bonté de désirer que je vous en fasse la lecture. Mais avant tout, il faut que je fasse des excuses au nom de Jeanne, de ce qu’elle a écrit une lettre si courte. Seulement deux pages, comme vous voyez, à peine deux pages et en général elle remplit tout le papier et en barre la moitié. Ma mère s’étonne souvent que je puisse le déchiffrer tout entier ; elle me dit, lorsque sa lettre est ouverte, eh bien ! Marie, vous aurez bien de la peine à lire cet ouvrage de marquetterie. Croyez-vous, Madame ? Et je lui dis : Si vous n’aviez personne pour le faire, vous en viendrez bien à bout vous-même, pas un mot ne vous échapperait. Quoique ses yeux ne soient pas aussi bons qu’ils étaient jadis, elle y voit encore très-bien, grâce à Dieu, avec des lunettes. C’est une grande bénédiction que ma mère ait encore de si bons yeux. Jeanne dit souvent quand elle est ici : Vous aviez une excellente vue grand’maman, pour l’avoir encore si bonne aujourd’hui, et après avoir tant travaillé enfin ; je désirerais bien que la mienne se conservât aussi long-temps. »

Ayant tant parlé et très-vite, mademoiselle Bates fut obligée de s’arrêter pour reprendre haleine, alors Emma dit quelque chose de très-poli sur la belle écriture de mademoiselle Fairfax.

« Vous avez bien de la bonté, répliqua mademoiselle Bates, très-flattée ; vous qui êtes si bon juge et qui écrivez si supérieurement bien vous-même. Je vous assure que nous préférons les louanges de mademoiselle Woodhouse à toutes les autres. Ma mère n’entend pas bien : elle est un peu sourde, comme vous savez. Madame, s’adressant à sa mère, avez-vous entendu ce que mademoiselle a eu la bonté de dire sur l’écriture de Jeanne ? »

Et Emma eut l’avantage d’entendre répéter son beau compliment deux ou trois fois avant que la bonne vieille femme eût compris ce que sa fille lui disait. Elle songeait en elle-même au moyen d’échapper, sans impolitesse, à la lecture de la lettre de Jeanne, et se proposait de se sauver sous un prétexte quelconque, lorsque mademoiselle Bates, se tournant vers elle, demanda toute son attention.

« La surdité de ma mère, dit-elle, est peu de chose, comme vous voyez ; rien du tout. Il faut seulement élever la voix et répéter ce qu’on dit deux ou trois fois, et elle entend parfaitement ; mais à la vérité, elle est accoutumée à ma voix. Mais il est très-remarquable qu’elle entende Jeanne mieux que moi. Jeanne parle si distinctement. Elle ne trouvera pas la grand’maman plus sourde qu’elle n’était il y a deux ans, chose bien surprenante, à l’âge où est ma mère. Et il y a deux ans, comme vous savez, qu’elle est partie d’ici. Nous n’avons jamais été si long-temps sans la voir, et comme je disais à madame Cole, nous ne saurons trop comment la fêter quand elle arrivera. »

« Attendez-vous bientôt mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! oui, la semaine prochaine. »

« En vérité ! cela vous fera grand plaisir. »

« Bien des remercîmens. Vous avez trop de bonté. Oui, la semaine prochaine. Tout le monde est surpris, et nous fait les mêmes complimens. Je suis sûre qu’elle aura autant de plaisir à voir ses amis, qu’ils en auront à la voir de retour à Highbury. Oui, vendredi ou samedi ; elle ne dit pas lequel des deux, parce que le colonel Campbell peut avoir besoin de sa voiture un de ces jours-là. Quelle bonté de la faire conduire toute la route ! Maison le fait toujours, comme vous savez. Oh ! oui, vendredi ou samedi, voilà ce qu’elle écrit. C’est pour cela qu’elle a anticipé, autrement nous n’aurions reçu de lettre que mardi ou mercredi. »

« Oui, je le crois. Je craignais ne pas avoir aujourd’hui des nouvelles de mademoiselle Fairfax. »

« Vous êtes si obligeante. Non, sans cette circonstance particulière, nous n’en aurions pas eu. Ma mère est si joyeuse, car elle doit passer trois mois avec nous. Trois mois, elle le dit positivement comme j’aurai le plaisir de vous le lire tout à l’heure. Vous saurez que les Campbell vont en Irlande. Madame Dixon a persuadé à son père et à sa mère d’aller lui rendre visite, dans le plus bref délai. Leur intention n’était d’y aller qu’en été ; mais elle a une extrême impatience de les voir. Avant son mariage, en octobre dernier, elle n’avait jamais perdu ses parens de vue, pendant une semaine entière, et elle doit aujourd’hui trouver étrange d’être dans des royaumes différens, j’avais envie de dire, mais du moins dans des pays différens ; ainsi elle a écrit une lettre très-pressante à sa mère ou à son père, car je ne sais pas bien auquel des deux, en son nom et en celui de M. Dixon, pour les inviter à les venir joindre sur-le-champ, avec l’assurance d’aller à leur rencontre jusqu’à Dublin et de les conduire à leur château de Baly-Craig, superbe endroit je présume. Jeanne a entendu parler des beautés de ce château, par M. Dixon, j’imagine ; car je ne pense pas qu’elle en ait rien appris par d’autres. Vous sentez qu’il est tout naturel de supposer que M. Dixon, venant faire la cour à mademoiselle Campbell, parlait de ses terres, et comme Jeanne se promenait souvent avec eux, car le colonel et madame Campbell ne permettaient que rarement à leur fille de sortir seule avec M. Dixon, ce dont je ne les blâme pas, Jeanne entendait tout ce qu’il disait à mademoiselle Campbell de sa maison et de ses propriétés en Irlande. Et je crois qu’elle nous a écrit qu’il avait montré des plans et des vues qu’il avait dessinés lui-même. C’est je crois un très aimable et très-charmant jeune homme. Jeanne avait une envie extrême d’aller en Irlande, d’après ce qu’il en disait. Dans ce moment, un injurieux soupçon frappa l’esprit d’Emma, au sujet de Jeanne Fairfax. Ce charmant M. Dixon, et ne pas aller en Irlande avec l’insidieux dessein, se dit-elle, de faire de nouvelles découvertes. »

« Vous devez vous croire très-heureuse que mademoiselle Fairfax ait la permission de venir vous voir dans cette conjoncture. Considérant l’intimité qui existe entre elle et madame Dixon, vous ne pouviez pas vous attendre qu’on pût l’excuser de ne pas accompagner le colonel et madame Campbell. »

« C’est vrai, c’est très-vrai. C’est ce dont nous avions grande peur, car nous n’aurions pas aimé de la savoir si éloignée de nous pendant des mois entiers, hors d’état de venir, s’il arrivait quelque chose. Mais vous voyez que tout s’est arrangé pour le mieux. M. et madame Dixon désiraient ardemment qu’elle vînt avec le colonel et madame Campbell. Vous pouvez compter sur ce que je vous dis, rien ne pouvait être plus pressant que leur invitation. Jeanne dit, et vous allez l’entendre tout à l’heure, M. Dixon s’est toujours empressé de témoigner qu’il prenait part aux attentions que madame avait pour elle. C’est un très-charmant jeune homme. Depuis le service qu’il a rendu à Jeanne, à Weymouth, dans une partie qu’ils faisaient sur l’eau, lorsque, par le revirement soudain d’une voile, elle manqua périr ; en effet, elle était perdue, s’il ne l’eût, avec la plus grande présence d’esprit possible, arrêtée par ses habits. (Quand j’y songe, je ne puis m’empêcher de trembler). Mais depuis que nous avons connu cette aventure, j’aime infiniment M. Dixon ! »

« Mais malgré les pressantes sollicitations de ses amis, et le désir qu’elle avait de voir l’Irlande, mademoiselle Fairfax a préféré vous consacrer son temps, et à madame Bates. »

« Oui, c’est elle qui l’a voulu, et le colonel et madame Campbell pensent qu’elle fait très-bien, justement ce qu’ils lui auraient recommandé ; et ils ont le plus grand désir qu’elle vienne respirer l’air natal, parce que depuis quelque temps sa santé est un peu dérangée. »

« J’en suis très-fâchée. Je pense qu’ils ont raison ; mais madame Dixon sera bien trompée dans ses espérances. Madame Dixon, à ce que j’ai entendu dire, n’est pas remarquable par sa beauté, et pas du tout comparable à mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! non. Vous êtes très-gracieuse ; point du tout, il n’y a pas de comparaison à faire entre elles. Mademoiselle Campbell n’a jamais été jolie, mais elle est très-élégante et très-aimable. »

« Oui, c’est tout simple. »

« Jeanne a attrapé un terrible rhume, pauvre enfant ! depuis le mois de novembre (comme je vais vous le lire tout à l’heure), et n’a jamais été bien depuis. C’est un temps bien long, n’est-ce pas, pour garder un rhume ? Elle ne nous en a jamais parlé auparavant, crainte sans doute de nous alarmer. C’est bien elle ! Si discrète ! Mais elle est si loin d’être bien portante, que ses bons amis les Campbell pensent qu’elle ne peut mieux faire que de venir à la maison respirer un air qui lui a toujours convenu, et ils ne doutent pas que dans trois ou quatre mois elle ne soit parfaitement guérie. Et il est certain qu’il vaut infiniment mieux qu’elle vienne à la maison, que d’aller en Irlande, puisqu’elle ne se porte pas bien. Personne n’aura plus de soin d’elle que nous. Il me parait que c’est ce qu’on pouvait faire de mieux. »

« Ainsi elle arrivera ici, vendredi ou samedi, et les Campbell quitteront Londres pour se rendre à Holy-Head le lundi suivant, comme vous allez le voir dans la lettre de Jeanne. — Si promptement ! — Vous pouvez juger, mademoiselle Woodhouse, dans quel désordre cela m’a mis ! Encore si elle n’était pas malade ! Mais je crains bien que nous ne devions nous attendre à la voir maigre et défaite. Il faut que je vous dise l’accident qui m’est arrivé à propos de cela. J’ai toujours le soin de lire les lettres de Jeanne tout bas, avant de les lire tout haut à ma mère, de crainte qu’il n’y ait quelque chose qui puisse lui donner du chagrin. Jeanne m’a prié de le faire, aussi je n’y manque jamais. J’ai commencé la lecture de celle-ci, avec les précautions ordinaires ; mais à peine ai-je lu l’endroit où elle parle de sa mauvaise santé, que je me suis écriée : Dieu nous bénisse ; la pauvre Jeanne est malade. Ma mère qui était aux aguets, m’entendit et fut alarmée. Cependant, continuant à lire, je trouvai qu’elle n’était pas si mal que je pensais ; et je lui en parle d’une manière si rassurante, qu’elle n’y pense plus. Mais je ne puis pas m’imaginer comment j’ai été si peu sur mes gardes. Si Jeanne ne recouvre pas bientôt sa santé, nous appellerons M. Perry. Nous ne regarderons pas à la dépense ; et quoiqu’il soit si généreux, et qu’il aime beaucoup Jeanne, que, par conséquent, je sois très-persuadée qu’il ne demanderait rien pour ses visites, nous ne pourrions pas le permettre. Il a une femme et des enfans à soutenir, et ne peut pas donner son temps. Maintenant que je vous ai donné un aperçu de la lettre de Jeanne, je vais vous la lire : je suis certaine qu’elle raconte son histoire beaucoup mieux que moi. »

« Nous sommes obligées de nous sauver, dit Emma, en donnant un coup d’œil à Henriette ; et se levant : Mon père nous attend. Je ne croyais pas pouvoir rester plus de cinq minutes, lorsque je suis entrée chez vous. Je n’ai pas voulu passer devant votre porte, sans m’informer de l’état de la santé de madame Bates ; mais nous avons été si agréablement retenues. Cependant, nous sommes forcées de vous souhaiter le bonjour, ainsi qu’à madame Bates. »

Rien ne put les retenir : elles gagnèrent la rue, heureuses d’avoir échappé à la lecture de la lettre de mademoiselle Fairfax, dont elles connaissaient parfaitement le contenu ; il est vrai qu’elles avaient été obligées d’entendre beaucoup de choses qui ne les amusaient pas.


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