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Traduction par anonyme.
Arthus Bertrand Libraire (4p. 287-295).
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CHAPITRE LIII.


Si Emma avait par intervalles des doutes sur les sentimens d’Henriette quant à sa passion pour M. Knightley, et qu’il fût possible qu’elle lui préférât un autre homme, peu de jours après elle fut convaincue qu’on lui avait dit la vérité sur le consentement qu’elle avait donné à Robert Martin. Elle arriva de Londres avec M. Jean Knightley et sa famille. Emma, en moins d’une heure de conversation avec Henriette, trouva, chose étrange, que Martin avait supplanté M. Knightley. Henriette était honteuse, ne savait trop quelle contenance tenir ; mais après avoir avoué qu’elle avait été vaine, présomptueuse, qu’elle s’était trompée grossièrement, sa confusion se dissipa ; elle oublia le passé pour ne s’occuper que de l’avenir. Elle redoutait en arrivant de ne pas obtenir l’approbation de son amie ; mais Emma la tranquillisa par les félicitations sincères qu’elle lui fit sur le bonheur dont elle allait jouir enfin, après tous ses chagrins éphémères. Henriette alors lui raconta tout ce qui s’était passé chez Asthley et au dîner le lendemain, avec tout le plaisir imaginable. Mais comment expliquer cela ? Emma reconnut qu’Henriette avait toujours aimé Robert Martin, et que la passion de celui-ci ne s’étant jamais démentie, elle n’avait pu lui résister.

Peu après on connut les parens d’Henriette. Elle était fille d’un marchand assez riche pour lui donner une dot convenable et assez honnête pour tenir sa naissance secrète. Voici la seule noblesse dont elle pût se flatter, bien différente de celle qu’Emma s’était forgée. Elle était peut-être aussi illustre que celle de quantité de gens prétendus comme il faut. Mais quelle alliance préparait-elle aux Knightley, aux Frank Churchill et même à M. Elton ? La tache de son illégitimité n’était couverte ni par la noblesse ni par la fortune, et conséquemment c’était toujours une tache.

Le père ne fit aucune objection. Il en usa même généreusement avec lui ; ainsi, cette affaire ne souffrit aucune difficulté. Emma fit connaissance avec M. Robert Martin, qu’on avait invité à Hartfield. Elle reconnut en lui tout le bon sens et le mérite nécessaires à rendre sa petite amie heureuse. Avec lui, Henriette trouvait une bonne maison, des manières douces, et les moyens de conserver et même d’acquérir des connaissances au milieu de personnes qui l’aimaient. Enfin Emma la regardait comme la personne du monde la plus fortunée, d’avoir créé dans ce jeune homme une passion aussi durable. Henriette attirée chez les Martin, venait très-rarement à Hartfield ; ainsi leur intimité commençait à dégénérer, comme cela devait être, en égards d’une part, et en simple amitié de l’autre.

Avant la fin de septembre, Emma accompagna Henriette à l’église, et lui vit donner la main à Robert Martin avec une satisfaction que les souvenirs que lui causait la présence de M. Elton ne purent diminuer.

Peut-être ne voyait-elle en lui que le prêtre qui devait lui donner à elle-même la bénédiction nuptiale. Robert Martin et Henriette Smith, quoique le dernier couple engagé sur trois, furent mariés les premiers.

Jeanne Fairfax avait déjà quitté Highbury, et avait rejoint ses bons amis les Campbell. Les MM. Churchill étaient à Londres, et n’attendaient que le mois de novembre.

Le mois intermédiaire avait été fixé, autant qu’ils avaient osé le faire, par Emma et M. Knightley. Leur intention était de se marier avant le départ de Jean et d’Isabelle d’Hartfield, afin d’avoir une quinzaine à donner, avant leur retour à Londres, à une excursion qu’ils désiraient faire sur les côtes. Tout le monde approuvait ce plan. Mais M. Woodhouse, comment lui faire donner son consentement, lui qui n’avait parlé de ce mariage que comme d’un événement éloigné ?

Lorsqu’on lui en parla la première fois, il parut si abattu, si souffrant, qu’ils faillirent à se désespérer. À la vérité, la seconde fois lui causa moins de peine. Il commença à croire que ce mariage devait arriver, qu’il ne pourrait l’empêcher : cette situation d’esprit était assez consolante pour les jeunes gens ; cependant il était loin d’être à son aise ; il parut même empirer, de manière que la pauvre Emma fut prête à perdre courage. Il lui était impossible de le voir souffrir, de se voir soupçonnée de négliger les moyens de lui rendre le bonheur et la tranquillité.

Quoiqu’elle fût parfaitement de l’avis des MM. Knightley, que le mariage une fois fait, le mal-aise qu’éprouvait son père cesserait de lui-même, elle hésitait ; elle refusa de passer outre.

Tandis que les choses étaient ainsi en suspens, ils furent aidés non par un heureux changement dans les idées de M. Woodhouse en leur faveur, ou une amélioration de sa maladie nerveuse, mais par un événement qui emporta la balance sur deux maux qui vinrent l’affliger, au lieu d’un. Naturellement, il choisit le moindre.

Par une belle nuit, toute la volaille de M. Weston fut enlevée ; d’autres maisons dans le voisinage éprouvèrent le même sort. Les craintes de M. Woodhouse furent portées à leur comble. Suivant lui, le plus petit larcin était un crime capital ; il ne faisait aucune différence entre voler des poules et enfoncer les portes d’une maison. Il fut si frappé de ces différens petits vols, que, sans la protection que son gendre offrait à sa maison, il lui aurait été impossible de reposer la nuit. Le courage, la force, l’autorité de M. Knightley, commencèrent à lui faire croire qu’il était nécessaire à sa tranquillité et à son bonheur. Tant que l’un des deux frères sera à Hartfield, se dit-il à lui-même, nous serons tous en sûreté. Jean doit se trouver à Londres au commencement du mois de novembre ; il faut donc garder l’autre.

Ces réflexions agirent si puissamment sur lui, qu’il donna son consentement de la meilleure grâce du monde. Emma put enfin fixer le jour de son mariage. Un mois après celui de M. Robert Martin, M. Elton donna la bénédiction à M. Knightley et à mademoiselle Woodhouse.

Les noces se firent sans cette pompe que les gens sensés évitent toujours ; et madame Elton, d’après les détails que lui en avait faits son mari, les regarda comme pitoyables et infiniment au-dessous des siennes.

« Très-peu de satin blanc, peu de dentelles, point de perles, pas un cachemire : tout cela était misérable ! Qu’en dira Séline, quand elle saura toutes ces particularités ? »

En dépit des observations de madame Elton, les souhaits et les espérances du petit nombre de vrais amis présens à la cérémonie, furent vérifiés par le bonheur inaltérable dont cette union fut couronnée.



FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.