La Nouvelle Atlantide

Francis Bacon

La Nouvelle Atlantide


À MONSEIGNEUR FOUCAULT,

MARQUIS DE MAGNY, CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS,


Maître des Requêtes ordinaire de son Hôtel, Intendant de basse Normandie

MONSEIGNEUR,

   Ce Livre renferme deux opuscules, l’un du savant François Bacon, l’autre de moi ; je prends la liberté de vous les présenter tous les deux, pour des raisons différentes.

   Persuadé, MONSEIGNEUR, qu’on ne doit dédier les Ouvrages des Grands Hommes des siècles passés qu’à des Personnes qui leur ressemblent ; à peine avais-je commencé cette Traduction de la NOUVELLE ATLANTIDE, que je la regardais déjà comme une chose qui vous était naturellement appropriée. Son Illustre Auteur est si connu du Monde savant et ce même Monde arrête avec tant d’attention les yeux sur vous, qu’il n’aura pas beaucoup de peine à demeurer d’accord de la justesse du parallèle qu’on pourrait faire entre vous deux. Peut-être ne trouveriez vous pas bon que je l’entreprisse ici ; cependant MONSEIGNEUR, je vous avoue ingénument, que si je m’abstiens de le faire, ce n’est pas tant pour seconder l’aversion que vous avez pour les louanges, que par ménagement pour ce fameux Anglais. Car quand je vous aurais représenté l’un et l’autre, élevés à de grands emplois par la voie du mérite, occupés à terminer les affaires les plus importantes, applaudis par des Peuples presque également enclins à censurer ceux qui les gouvernement ; l’un et l’autre d’une pénétration d’une bonté d’esprit à l’épreuve de toutes les difficultés, d’une grande érudition, d’un travail inconcevable ; l’un et l’autre enfin Protecteurs déclarés, des Gens de Lettres, toujours appliqués à faire de nouvelles découvertes dans la Nature, et perfectionner les Sciences et les Arts ; Comment pourrais-je le comparer à vous MONSEIGNEUR, pour ce qui regarde la belle Antiquité ? à vous qui en avez une connaissance si profonde ? qui avez recueilli un grand nombre de ses plus rares et de ses plus précieux monuments que votre Cabinet ne cède en cela qu’à celui du plus grand des Rois ? Il est donc de mon intérêt, MONSEIGNEUR, de ne pas faire de parallèle de supprimer les Éloges que vous méritez, de peur d’affaiblir la réputation de mon Auteur.

   J’ai cru qu’il était à propos de tirer de Bensalem les Voyageurs qu’il avait laissés, et de les ramener sains et sauf au Pérou. Ainsi à la fin de la Nouvelle Atlantide, et le Dialogue au milieu duquel cette ingénieuse fiction du Chancelier d’Angleterre est insérée, m’appartiennent. J’ai l’honneur de vous les offrir, MONSEIGNEUR, et par attachements ; et de vous demander votre protection, non pas pour l’ouvrage, car jusqu’ici aucune protection n’a préservé un Livre des atteintes de la Critique, mais pour l’Auteur. Le VARRON de notre siècle, que j’ai loué en passant, est si modeste, que j’appréhende qu’il ne s’élève contre moi, quoique mes expressions sur son sujet ne contiennent que la pure vérité. Cela m’engage à vous supplier, MONSEIGNEUR, de m’accorder votre secours et d’employer l’amitié parfaite qui vous unit avec ce grand Homme, à me le rendre favorable. La bonté que vous m’avez, toujours témoignée, me fait bien augurer du succès de la prière que je vous fais, que je ne puis presque pas m’empêcher de vous remercier par avance, en vous assurant en un même temps et de la grandeur de ma reconnaissance, du très profond respect, avec lequel, j’ai l’honneur d’être, MONSEIGNEUR,

   Votre très humble très obéissant Serviteur, R***

__________________________________________________________________

   �CLEF POUR LES ADDITIONS

   A

ADELPHES, ADELPHIE, Les Allemands, l’Allemagne.

   ADVATICIENS. La ville des Advaticiens. Les Namurois. Namur.

   AIGLE. L’Empereur.

   ALBICOIS. Montagnards voisins de Marseille

   ALBULA. Le Tibre.

   AMINTE. Monsieur de Boufflers.

   B

   BASILE. Le Roi LOUIS XIV.

   BASILIE. Paris.

   C

   CETUBALES. LES MONTS CETUBALES. Les Monts Pyrénées.

   CHUSIKA. Hackins, Imp. à Leyde.

   E

   ELEUTHERIE. LES ELEUTHERIENS. La France. Les Français.

   G

   GRUDIENS. LA VILLE DES GRUDIENS. Les Lotsvanistes. Louvains.

   I

   JOSIAS. Jacques II. Roi d’Angleterre.

   JUSTIN. Louis XIII.

   L

   LAPES. Les Alpes.

   LICES DE L’OISEAU CHASSEUR. Le Collège du Faucon, à Louvain.

   LIDE. Dile, rivière qui traverse Louvain.

   LIONS. Les Provinces des Pays Bas.

   M

   MARINS. Les Hollandais.

   MELANDRIENS. Les Espagnols.

   MERCURE. Le Mercure Galand.

   O

   OLEAGIN. Le Père Mersenne, Minime.

   OPHIS. Feu Monsieur Colbert.

   P

   PÈRE COMMUN DES FIDÈLES. Le Pape.

   PHILOSOPHES PRIANTS. Les Pères de l’Oratoire.

   PORPHYRE. Le Cardinal de Richelieu.

   T

   TRINOBANTES. Les Anglais

   TURGER. Isaac Gruter.

   V

   VARRON. M. L’A. B. C. D. O.

   VEYALUR. Rauvley Aumônier de Bacon.

__________________________________________________

�ENTRETIEN ENTRE PHILARQUE ET CLÉON

Par le Traducteur

   La Ville des Grudiens, si célèbre par le séjour des Muses, ne serait pas moins fameuse par la multitude de ses habitants, si leur nombre répondait à la vaste étendue de son enceinte. Mais elle n’est peuplée que vers le milieu, et ses remparts renferment une si grande quantité de jardins, qu’ils ressemblent plutôt à la clôture d’un Parc, qu’aux murs d’une ville.

   Ces jardins, appartiennent pour la plupart à des bourgeois, qui ont la commodité d’aller quand ils veulent, respirer l’air de la campagne sans sortir de leur ville, et sans se mettre en peine de voitures ; ce qui fait que les Grudiens n’en usent guère, et que quelque riche qu’ils soient ils vont presque toujours à pied.

   Il y a aussi quelques-uns de ces Jardins où, le Public a droit de se promener, du moins pour son argent ; entre lesquels on peut compter celui qui est situé dans l’Île que la rivière de Lide divisée en deux bras inégaux, forme au-dessous de la maison des Philosophes Priants. La plus belle de ses allées est ordinairement occupée l’après-midi par la jeunesse de la ville, qui s’y exerce à tirer de l’arc, et qui a empêché jusqu’à présent qu’on ne pût dire avec vérité que l’Europe a entièrement abandonné cet instrument à l’Asie et à l’Afrique ; pour les matins, on n’y voit que des gens qui aiment les sciences et la solitude.

   C’est dans ce lieu que le hasard réunit il y a quelque temps deux hommes qui s’étaient autrefois fort aimés pendant qu’ils étudiaient ensemble, et qui ne s’étaient point revus depuis.

   L’un se promenait à petits pas un livre à la main, si attentif ce qu’il lisait, qu’il se trouva insensiblement arrivé près d’une bute de gazons où les tireurs ont coutume d’attacher leur blanc et l’autre était assis à côté de la même bute, sous le toit qui la défend des injures du temps, tout occupé à se rappeler l’idée de celui qu’il voyait approcher.

   Quand ils furent tous deux à portée de se parler commodément. Si je ne me trompe, dit celui qui ne lisait pas, en abordant l’autre en achevant de le reconnaître, ce jour sera très heureux pour moi. Quoi, Cléon, est-il possible que je vous retrouve ici, vous que ni en croyais très éloigné ? Venez-vous prendre part à la joie de votre patrie ?

Venez-vous voir de près nos ennemis déconcertés irrésolus, certains de ce qu’ils ont à craindre, incertains de ce qu’ils peuvent espérer ? Il en aurait sans doute dit davantage, de l’air dont il s’y prenait, si Cléon qui de son côté avait eu le temps de se le remettre et de serrer son livre, ne s’était jeté à son col, en lui disant ; Ah ! mon cher Philarque laissons-là nos ennemis, et ne pensons qu’à nous.

   Qu’il est doux de se revoir après une si longue absence et de renouveler une ancienne amitié lorsqu’on y songe le moins ! Ils se tinrent longtemps embrassés, et s’étant ensuite assis sur le banc où Philarque était d’abord ils se racontèrent l’un à l’autre, ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.

   Vous savez, dit Philarque, que l’attachement sacré et inviolable de mes parents pour le Père commun des fidèles, les obligea de m’envoyer fort jeune en cette ville pour y étudier, et pour y être élevé dans une religion aussi conforme à l’esprit de vérité, que celle des Trinobantes mes compatriotes en est éloignée.

   Ils jugèrent ensuite à propos de me faire passer dans le florissant royaume des Eleutheriens, pour apprendre la langue et les mœurs de cette nation, qui a toujours passé pour la plus polie de l’univers, afin de me former dans tous les exercices convenables à un homme, qu’on destine à la guerre Je m’arrêtai donc à Basilie pendant plusieurs années. Si je satisfis parfaitement aux désirs de ma famille, c’est aux autres à en juger ; mais je puis dire que mes maîtres furent toujours assez contents de moi, quoique je ne leur donnasse que la moitié de mon temps. Je passais l’autre moitié ou à la lecture, dans la conversation de quelques personnes doges avec qui j’avais fait connaissance.

   Le changement merveilleux qui arriva dans notre île, et les grandes espérances que les fidèles conçurent lorsque la vertu même monta sur le trône avec le vaillant Josias, me donnèrent la plus agréable occasion du monde de repasser dans ma patrie. Que notre joie fût courte, mon cher Cléon, et que les jugements de Dieu font impénétrables ! Je m’attachai au nouveau monarque je fus témoin de ses heureux commencements hélas ! je le fus aussi de l’inconstance fatale de sa fortune.

   J’ai suivi le sort de ce vertueux Prince. Après avoir admiré son intrépidité et son zèle ; je suis venu admirer sa constance et la soumission de sa volonté celle de Dieu ; et ne pouvant être utile à lui-même, j’ai du moins le plaisir de servir le grand Basile qui s’est acquis une gloire immortelle en le protégeant.

   Après cela il n’est point nécessaire de vous dire que les apparences d’une guerre prochaine, m’ont attiré en cette ville.

   Vous avez raison, répondit Cléon ; il le serait encore moins de vouloir apprendre ce qui vous a amené dans ce lieu solitaire. Je devine que le souvenir de vos premières études, a redoublé l’attache que vous aviez déjà pour les muses ; et que vous vous êtes rendu ici pour leur faire votre cour, aussi bien que moi, soit en lisant, soit en méditant, je ne faisais que d’arriver quand je vous ai aperçu de loin, repartit Philarque à peine avais-je eu le temps de m’asseoir. Vous me devez un petit compte de votre vie, ne différez point, je vous prie, de me le rendre.

   J’avais résolu de ne vous payer cette dette qu’en dînant, dit Cléon. C’est-à-dire, répliqua Philarque, que vous prétendiez m’engager par vos honnêtetés à vous en rabattre une partie ? Vous m’avez si bien appris à être court en fait de récits, répondit Cléon, que cette pensée n’avait garde de me venir à l’esprit j’espérais savoir de vous en quel état sont les sciences à Basilie quels progrès on y fait si les gens d’esprit y travaillent d’intelligence à les faire fleurir ; je m’attendais en un mot, qu’ayant autant de relation que vous en avez avec les savants, vous m’instruisiez au long de tout ce qui regarde la république des lettres. Pour moi je ne sais non plus ce qui se fait, ni quels établissements il y a à Basilie par rapport aux sciences, que si je n’y avais jamais été. J’y ai, à la vérité, entendu parler de Sociétés, de Compagnies, d’Assemblées savantes, mais les idées qui me sont restées sur tout cela, sont très confuses et très imparfaites. Cette matière sera si vous le voulez le sujet de notre entretien, dit Philarque, mais ce ne sera, s’il vous plaît, qu’après que vous aurez parlé, puisque votre tour est venu.

   Cléon ne pouvant souffrir plus longtemps son ami dans l’impatience ; je ne demeurai, lui dit-il, que six mois après vous dans la ville des Grudiens et je m’en retournai dans celle des Aduaticiens où vous savez que je suis né. Là, il m’arriva au bout de quelques années, ce qui arrive d’ordinaire aux jeunes gens, maîtres de leurs actions, et naturellement curieux. Le désir de voyager me prit ; et bien loin de l’étouffer dès sa naissance, comme la plupart de ceux qui vivent sous la loi d’autrui sont obligés de faire ; je prêtai l’oreille à tout ce qui pouvait le fortifier. Je balançai assez longtemps sur le choix du pays, vers lequel je tournerais mes pas, incertain si je commencerais par voir l’Adelphie, ou s’il ne valait pas mieux visiter d’abord la charmante Eleutherie. À la fin des raisons assez semblables à celles que vos parents eurent de vous envoyer dans ce dernier royaume, jointes à l’impolitesse des Adelphes, qui me donnait de l’aversion pour eux, me firent préférer les Villes et les Provinces Eleutheriennes aux Adelphines.

Dès que je fus arrivé à Basilie, un officieux habitant à qui j’étais recommandé, m’en fit voir les beautés et peu après me mit entre les mains d’un vieux Philosophe de ses amis qu’il pria de m’instruire. Je consentis à interrompre mes voyages pour profiter des leçons de ce vénérable vieillard ; mais à peine avais-je appris à parler Eleutherien, qu’il mourut, et que l’envie de contenter ma curiosité me revint. Il me semblait que j’étais plus en état de voyager utilement que je n’avais été jusque-là, à cause des réflexions que mon Philosophe eu soin de me faire faire de temps en temps sur les inclinations des hommes de différents pays, et sur les merveilles de la nature. Je quittai donc Basilie, je n’avais presque aucune liaison, en intention de n’y plus retourner ; et je visitai à loisir les heureuses provinces qui sont enfermées entre les monts Cetubales, et les Lapes.

   Je ne vous dirai ni quels sont les endroits où j’ai demeuré le plus, ni quelles découvertes j’y ai faites, ni à quelles études je me suis appliqué pendant le séjour considérable que j’ai fait en certaines villes, cela serait trop long pour le présent ; mais très satisfait des Eleutheriens et de leur pays, j’avais déjà passé la terre des Albicois, dans la résolution de me rendre au plutôt sur les rives de l’Albula lorsque la joie est venue traverser mes desseins. Cette Divinité, Philarque, a su me ramener dans les mêmes lieux d’où la curiosité m’avait fait sortir aurais-je pu apprendre l’heureuse destinée de la postérité du grand Basile, et la puissante protection que ce Héros accorde à nos lions affaiblis et presque désarmés, dans une occasion où l’aigle et tous les autres animaux carnassiers conjurent contre leur vie, sans précipiter mon retour ? sans accourir me rendre spectateur d’une révolution si favorable et inopinée ?

   Je m’étais bien douté dès le commencement, dit Philarque, que c’était là la cause de votre retour ; et le petit mot que je vous ai dit sur votre éloignement, doit vous faire juger que sais quelque chose de vos voyages. Il ajouta, en souriant, que s’il était nécessaire d’interroger des montagnes sur son chapitre ; il faudrait plutôt s’adresser aux monts Cetubales, qu’aux Lapes.

   Cléon comprit bien que Mercure avait instruit Philarque, mais comme la chaleur du soleil commençait à se faire trop sentir et qu’il était presque temps de dîner, il changea de discours, emmena Philarque dans son auberge qui n’était pas loin de là. Après le dîner, les deux amis renouèrent leur conversation.

   Pourrait-on savoir, dit Philarque, quel livre vous lisiez avec tant attention dans l’allée des archers ? C’était, répondit Cléon y un petit ouvrage du chancelier Bacon vôtre compatriote. Je l’ai traduit depuis peu en langue Eleutherienne, et j’examinais si par mégarde il ne m’était rien échappé, comme il arrive aisément à ceux qui vont vite en besogne, ou qui sont sujets à beaucoup de distractions.

   Vous me parlez-là d’un fameux Trinobante, répliqua Philarque, d’un homme extraordinaire, qui chargé des affaires les plus épineuses d’un grand Royaume cultivait les sciences et les arts avec plus de soin et d’assiduité, que ceux mêmes qui font leur capital de cette glorieuse occupation. L’honneur, et la réputation qu’il s’acquit dans l’exercice de sa charge, et les Livres qu’il nous a laissés, sont de bonnes preuves de ce que je dis, et l’on ne peut pas me soupçonner de vouloir ici flatter mon pays. Si les livres de ce chancelier n’étaient que des recueils et des compilations bien rangées, de ce que les autres ont écrit ; on ne laisserait pas de trouver surprenant qu’un homme livré au public comme il était les eut composés. On louerait sa présence d’esprit, l’étendue de son génie, sa profonde érudition, sa vertu qui n’a jamais accordé au plaisir ni à la mollesse, le peu de temps que les affaires lui ont laissé de libre. Mais ses ouvrages sont la plupart des ouvrages de pure invention : ils supposent une connaissance parfaite de tout ce que l’antiquité a de meilleur sur les choses naturelles, et de tout ce que les modernes avaient découvert de plus curieux et de plus juste jusqu’au temps de l’auteur : et cependant ils sont le fruit de ses veilles, de ses méditations, et de ses propres recherches. Ne m’avouerez-vous pas après cela qu’il n’est point d’éloge qui ne sont au-dessous de son mérite ?

  Lequel de ses livres avez-vous traduit ? C’est, repartit Cléon, sa Nouvelle Atlantide.

   Bacon, reprit aussitôt Philarque, nous a donné dans cet opuscule une peinture des choses qui occupaient principalement son esprit. En qualité de magistrat, il y a inséré un grand nombre de maximes très utiles à la société et en qualité d’amateur des sciences et des arts, il y a tracé le plan d’une académie parfaite.

   Je l’ai déjà là en langue Trinobonte, et en langue romaine ; je vous prie de me permettre de le lire encore tout à l’heure en Eleutherien. Il vaut mieux que vous me l’entendiez lire, dit Cléon, car vous seriez bien empêché à déchiffrer mon manuscrit ; mais si nous entamons sitôt cette lecture, la petite curiosité que je vous ai témoignée ne sera de longtemps satisfaite. Je m’engage à vous faire convenir tantôt, répondit Philarque, que ce que vous souhaitez que je vous raconte serait hors de sa place à présent. Cléon n’insista pas davantage et ayant conduit son ami dans son Cabinet, il lui lut ce qui suit.

_________________________________________________________

LA NOUVELLE ATLANTIDE DE FRANÇOIS BACON,

CHANCELIER D’ANGLETERRE

   Après avoir demeuré un an au Pérou, nous faisions voile pour la Chine et le Japon, ayant avec nous des vivres pour une année. Des vents d’Est assez faibles favorisèrent notre navigation pendant cinq mois et davantage ; mais ensuite des vents contraires soufflèrent opiniâtrement du côté de l’Ouest, que la lenteur avec laquelle nous avancions, nous fit penser de fois à autre serait peut-être plus propos de nous en retourner d’où nous étions venus. Sur ces entrefaites d’autres vents très violents s’étant élevés du côté du Sud et de l’Est, nous fûmes emportés vers le Septentrion, malgré notre résistance et nos vivres ménagés jusqu’alors avec beaucoup d’économie, nous manquèrent absolument.

   Réduits à un état si déplorable au milieu de la plus vaste et de la moins fréquentée des mers de l’univers, nous nous croyons perdus, et nous n’attendions plus que la mort. Nous ne cessions pourtant pas d’élever nos cœurs et nos voix vers celui qui habitant dans les cieux fait éclater ses merveilles dans les mers les plus profondes : afin d’obtenir de sa miséricorde, que comme après avoir ramassé les eaux au commencement, il avait ordonné à la masse aride de paraître ; il daignât nous découvrir quelque terre où nous puissions nous sauver.

   Le jour suivant sur le soir nous vîmes au Nord une espèce de nuage noir et épais, et nous nous flattâmes de n’être pas loin de terre, ne doutant point que la Mer Australe dans laquelle nous étions, inconnue jusqu’alors, ne pût renfermer en soi des îles et des continents dont on n’avait pas encore ouï parler.

   Ainsi nous voguâmes, pendant toute la nuit, vers l’endroit où nous croyions pouvoir aborder. Au point du jour, nos propres yeux nous apprirent que nous ne nous étions point trompés dans notre conjecture, et que ce que nous avions aperçu était en effet une terre assez basse et couverte de forêts, ce qui de loin nous l’avait fait paraître si obscure.

   Nous ne mîmes qu’une heure et demie à arriver dans le port assuré d’une ville, petite à la vérité, mais très bien bâtie et fort enjolivée du côté de la mer.

   Comme tous les moments nous semblaient longs à cause de l’impatience où nous étions de prendre terre, nous faisions toute la diligence possible pour avancer notre descente ; mais des gens de la ville qui se montrèrent de loin avec des baguettes à la main, nous firent signe de nous arrêter, sans néanmoins pousser aucun cri, ni se servir envers nous d’aucune autre marque de barbarie.

   Ce retardement nous affligea ; et tandis que nous délibérions sur ce qu’il y avait à faire dans la conjoncture, nous vîmes un petit bateau qui venait à nous, chargé d’environ huit hommes, dont huit portait en main une canne jaune, teinte en bleu par les deux bouts. Celui-ci monta avec un air assez hardi dans notre bord ; et se voyant accueilli par un des nôtres qui alla au-devant de lui, il tira de son sein un petit rouleau qu’il lui mit en main. Ce rouleau était de parchemin un peu plus jaunâtre que le nôtre, luisant comme des feuillets de tablettes, et d’ailleurs assez flexible ; et l’on y voyait les paroles suivantes écrites en ancien Hébreu, en ancien Grec, en Latin assez pur, et en Espagnol.

   « Défense vous tous en général et à chacun de vous en particulier de mettre pied à terre. Éloignez-vous de ces côtes dans l’espace de dix-sept jours, à moins qu’on ne vous permette expressément d’y rester davantage. Si vous avez besoin d’eau douce, ou de vivres, ou de médicaments et de soins pour vos malades ; si votre Vaisseau est en mauvais état, ou si quelque autre chose vous manque, marquez-le-nous par écrit ; nous satisferons à tous les devoirs que l’humanité nous inspire. »

   Ce rouleau était scellé, et le sceau représentait des ailes de Chérubin, qui n’étaient point étendues, mais pendantes, et une Croix auprès. Dès que le Ministre se fut acquitté de sa commission, il s’en alla, et nous laissa un de ceux qui l’avaient suivi, pour prendre notre réponse et la reporter.

   Timides et inquiets tout-ensemble, nous tînmes conseil sur ce que nous venions d’apprendre. D’un côté, nous empêcher de descendre, et nous ordonner promptement de partir, cela nous affligeait : d’un autre côté, nous étions remplis de consolation et de joie, lorsque nous venions à réfléchir sur la douceur de ce peuple, sur la connaissance qu’il avait des langues étrangères et pardessus tout, sur le signe de la Croix que nous avions remarqué sur le sceau, et que nous pour un augure manifeste de salut. Nous répondîmes en langue Espagnole, que notre vaisseau ayant moins combattu contre les tempêtes, que contre, la bonasse et les Vents contraires, il était en assez bon état ; et que pour ce qui regardait les malades, nous en avions plusieurs qui courraient risque que de mourir, si on ne nous permettait pas de les mettre à terre. Nous joignîmes à cela un détail de nos autres besoins, déclarants que nous avions quelques Marchandises dont le prix pourrait suffire pour subvenir à nos nécessités et nous empêcher de leur être à charge, s’ils voulaient bien les acheter. Nous offrîmes au porteur un présent de quelques ducats, avec une petite pièce d’étoffe cramoisie pour son maître mais bien loin de vouloir rien accepter, à peine daigna-t-il jeter les yeux sur ce que nous lui présentions, et il partit dans une chaloupe qu’on lui avait envoyée.

   Trois heures après notre réponse rendue ; un homme, qui avait l’apparence d’un Magistrat, s’avança vers nous dans une barque. Il était couvert d’une robe à manches larges de camelot d’un très beau bleu, et beaucoup plus lustré que nos camelots d’Europe. La tunique qu’il portait sous cette robe était verte, aussi bien que son bonnet, lequel ressemblait à un turban très bien fait, beaucoup moins gros que ceux des Turcs : ses cheveux bien bouclés en faisaient le tour par en bas l’aspect de toute sa personne imprimait une grande vénération. La barque était dorée en partie, et il n’y était accompagné que de quatre hommes, mais il y en avait environ une vingtaine dans une autre barque qui suivait la sienne de prés.

   D’abord qu’il fut à portée du dard, ses gens nous firent signe de députer vers lui quelques-uns des nôtres ; nous obéîmes sur le champ, et, nous mîmes dans notre esquif celui d’entre nous qui était le second en dignité avec une escorte de quatre hommes.

   Étant arrivés assez près d’eux, ils nous commandèrent de nous arrêter tout court ; afin qu’il y eût entre eux et nous une certaine distance. Nous obéîmes, et alors l’homme que j’ai décrit se leva, et nous demanda à haute voix en langue Espagnole, si nous étions Chrétiens ? Nous répondîmes oui, avec d’autant moins de crainte que nous avions vu le signe de la Croix sur le rouleau. À cette réponse il leva sa main droite vers le Ciel, et la ramena doucement à sa bouche ; geste ordinaire à cette nation, quand il est question de rendre grâces à Dieu. Il poursuivit à parler ; « Si vous jurez, chacun en particulier, par les mérites du Sauveur, que vous n’êtes point des pirates, et que vous, n’avez répandu le sang humain, ni par droit, ni par violence, vous obtiendrez la permission de venir à terre, et d’y demeurer l’espace de quarante jours. » Nous répliquâmes que nous étions prêts à faire ce serment : et un de sa suite, qui paraissait être Notaire, le mit par écrit. Un autre qui était aussi dans la barque du magistrat, ayant reçu de lui un ordre qu’il lui donna tout bas à l’oreille, nous dit d’un ton élevé ; Mon maître souhaite que vous sachiez que ce n’est, ni par orgueil, ni par fierté, qu’il n’entre point dans votre bord ; mais que c’est parce que selon votre réponse, il y a entre vous plusieurs malades ; et que le Conservateur de la santé l’a averti avant de sortir de la ville, de vous entretenir d’un peu loin. Nous répondîmes, en inclinant la tête, que nous étions tous ses très humbles serviteurs ; que nous regardions ce qu’il avait fait (de quelque manière qu’il l’eut fait) comme un grand honneur, et comme une marque singulière de sa bienveillance ; et qu’au reste nous étions persuadés que les maladies, dont nos gens étaient attaqués, n’avaient rien de contagieux. Ce magistrat s’en retourna par le même chemin qu’il avait tenu pour venir.

   Peu après, le notaire se rendit dans notre vaisseau, ayant à la main un fruit du pays d’une odeur fort douce, ressemblant à une orange, hors que la couleur en était un peu plus rouge. Apparemment qu’il s’en était muni comme d’un antidote contre les maux contagieux. Il nous proposa le serment par écrit, dont la formule était ; Par Jésus fils de Dieu, et par ses mérites ; après quoi nous assura que le jour suivant on viendrait nous prendre pour nous mener dans la maison des étrangers, où nous trouverions toutes les choses nécessaires, soit pour les sains, soit pour les malades.

   Comme il s’en allait, nous lui présentâmes quelques pièces d’or ; au lieu de les prendre, il nous dit en souriant qu’il n’était point homme à recevoir deux payements pour un seul service. Il voulait dire, à ce que je crois, qu’il était déjà payé par le public ; car j’appris dans la suite, qu’on appelle dans son pays un officier qui reçoit des présents, Homme à deux salaires.

   Le lendemain au matin à la petite pointe du jour, l’homme qui nous avait visité le premier avec une canne à la main, nous aborda ; et nous dit, qu’il venait nous prendre, nous emmener à la maison des étrangers ; et qu’il avait prévenu l’heure, afin que nous eussions la commodité de vaquer à nos affaires pendant la journée entière. Si vous voulez m’en croire, ajouta-t-il, vous enverrez d’abord avec moi quelques-uns des vôtres pour examiner les lieux, et voir en quel état on pourrait les mettre afin de vous mieux recevoir après cela vos malades y viendront avec les autres que vous voudrez faire descendre.

   Nous le remerciâmes, en l’assurant que Dieu ne manquerait pas de le récompenser d’une si grande charité envers de misérables étrangers, et six des nôtres se joignirent à lui. Arrivé au rivage, il se mit à notre tête, et nous assura avec une douceur charmante, que son devoir était de nous servir et de nous conduire. Il nous fit traverser trois rues belles, le long desquelles une grande partie du peuple s’était rangée avec tant d’ordre qu’il paraissait plutôt assemblé pour nous féliciter de notre arrivée, que par une simple inutile curiosité de nous voir ; la plupart écartaient peu à peu les bras à mesure que nous avancions ; c’est de cette manière qu’ils ont coutume de témoigner que l’abord de quelqu’un leur fait un extrême plaisir.

   La maison des étrangers est édifice beau, spacieux, bâti de briques d’une couleur un peu plus foncée que les nôtres, orné de fenêtres bien proportionnées dont les unes ont des vitres, les autres de simples châssis recouverts de toile huilée et très fine. Notre conducteur nous introduisit d’abord dans une salle assez riante, placée au haut de l’escalier, et nous demanda combien nous étions en tout, et combien nous avions de malades ? Nous lui répondîmes que nous étions cinquante et un, tant sains que malades et que le nombre, de ceux-ci, allait à dix-sept. Il nous pria d’attendre un peu jusqu’à ce qu’il fût de retour ; au bout d’environ une heure il revint, et nous mena voir dix-neuf chambres toutes prêtes, dont les quatre plus belles étaient destinées, ainsi qu’il parut après, aux quatre principaux d’entre nous qui y logèrent en particulier ; et le reste aux autres, à raison d’une chambre pour deux hommes. Elles étaient jolies, bien éclairées, meublées assez proprement.

   Nous allâmes ensuite dans une galerie semblable à un dortoir de convent, laquelle recevait le jour par beaucoup de fenêtres qui occupaient tout un de ses côtés : de l’autre, il y avait quarante cellules à l’usage des malades, séparées ente elles par des cloisons de bois de cèdre. Il nous en montra dix-sept préparées pour nos infirmes, nous disant qu’à mesure qu’ils guériraient, on pourrait les transférer dans les chambres. Il y en avait dix, destinées à cela, outre celles dont nous avons fait mention. Cette visite des lieux étant achevée, il nous ramena dans la salle, et ayant un peu soulevé sa canne, comme ils font d’ordinaire, lorsqu’en qualité de ministres, ils énoncent les commandements de leurs supérieurs ; il nous parla ainsi :

   Je vous déclare que la coutume de ce royaume ordonne qu’après aujourd’hui et demain qu’on vous accorde pour le transport vos hommes et de vos effets, vous vous teniez enfermés en cette maison pendant trois jours ; mais ne vous troublez point, et ne pensez pas pour cela qu’on vous ait mis en prison ; croyez plutôt que cet ordre ne vous est donné qu’afin que vous ayez le temps de reprendre vos esprits et de vous remettre ; vous ne manquerez de rien ; l’on vous a même déjà donne six valets pour vous servir, pour faciliter l’exécution de ce que vous avez à faire.

   Nous lui rendîmes grâces avec toutes les marques possibles de reconnaissance et de soumission, et nous lui dîmes ; très certainement Dieu se manifeste en cette terre. Nous voulûmes lui donner vingt pièces d’or ; il se mit aussi à sourire, et nous quitta, en demandant si nous voulions faire de lui un homme à deux salaires ?

   Peu après on nous servit à dîner. Ce repas fut raisonnable et composé de viandes et de boissons très salutaires à la vie ; n’est traité ni mieux, ni avec plus, d’abondance dans aucun Collège que je connaisse en Europe. Il y avait trois sortes de boissons, toutes fort bonnes et fort saines ; du vin de la vigne, d’une liqueur faite avec du grain, mais beaucoup plus clairet et plus transparente que la bière, et d’une espèce de cidre agréable et merveilleusement rafraichissant, exprimé d’un certain fruit de ce pays-là. Nous fûmes aussi régalés d’une grande quantité d’oranges rouges, excellentes pour les malades ; l’on nous assura que c’était un remède présent et efficace contre les maux contractés sur mer. Outre cela notre conducteur nous fit présent d’une boite remplie de petites pilules grises, et nous dit que si nos infirmes en avalaient chacun une, tous les soirs en se mettant au lit, elles avanceraient extrêmement le retour de leur santé.

   Le lendemain après nous être un peu remis du travail et de la fatigue que nous avions eu en transportant nos malades et le reste des choses que nous avions tirées du vaisseau ; je jugeai à propos d’assembler nos gens, et de leur parler en ces termes :

   Mes chers amis, pensons à nous et à l’état dans lequel nous sommes. Déjà presque ensevelis dans les ondes de la mer, nous avons été jetés en terre, ainsi que Jonas le fut au sortir du ventre de la Baleine ; quoi qu’à présent nous marchions sur l’élément solide, nous sommes néanmoins comme suspendus entre la vie et la mort, ayant passé les bornes du vieux et du nouveau monde, et Dieu seul connait si nous nous reverrons un jour dans l’Europe. Nous sommes venus ici par une espèce de miracle, c’en sera un autre si nous en sortons. C’est pourquoi en rappelant à nos esprits, la sureté passée et les périls présents et futurs, ayons recours à Dieu, élevons nos cœurs vers lui, que chacun de nous corrige sa conduite. Nous sommes au milieu d’une Nation Chrétienne, remplie de religion et d’humanité ; épargnons-nous, je vous-prie, la confusion dont nos vices nous couvriraient s’ils devenaient publics. Il y a encore une chose à remarquer ; quoique ces gens-ci nous aient enfermés comme par ménagement et par bonté dans la clôture de cette maison, pour trois jours ; qui sait si leur dessein n’est pas de faire une expérience de nos mœurs ? En ce cas-là, s’ils les reconnaissent déréglées, ils nous chasseront sans aucun délai, et si au contraire ils y aperçoivent de la régularité, ils nous permettront de rester plus longtemps.

   Les valets qu’ils nous ont donnés sont sans doute de véritables espions. Pour peu donc que nous soyons sensibles aux avantages de nos âmes et de nos corps, gouvernons-nous de manière que nous ayons la paix avec Dieu et que nous gagnions, la bienveillance de ce peuple.

   Nos compagnons me remercièrent tous d’une voix, des bons avis que je leur avais donnés ; et promirent de vivre sobrement, modestement, et sans faire le moindre scandale. Nous passâmes ces trois jours dans la joie, sans aucune inquiétude, peu embarrassés de ce qui pourrait nous arriver après. Le plaisir que nous goutâmes fut d’autant plus parfait que pendant un temps si court, nos infirmes reprirent leurs forces ; ils guérirent si subitement, qu’ils s’imaginèrent que la piscine miraculeuse n’aurait pas eu un plus prompt effet.

   Les trois jours étant passés, un homme que nous n’avions point encore vu, nous vint trouver. Il était habillé de bleu comme l’autre, avec cette différence, qu’il avait un turban blanc, orné d’une Croix rouge par-dessus, et une étole de toile, très propre, autour du col. En entrant il fit une petite inclination, et entrouvrit le bras ; nous lui rendîmes le salut d’une façon aussi respectueuse et aussi soumise que si nous avions attendu de sa bouche notre sentence de vie ou de mort. Il témoigna ne vouloir s’expliquer qu’en présence d’un nombre des nôtres ; il en resta six et les autres se retirèrent.

Par mon emploi, dit-il alors, j’ai soin de cette maison, et par ma vocation, je suis prêtre de Jésus-Christ ; ainsi je me suis rendu ici pour vous aider en toutes choses, et comme étrangers et comme Chrétiens ; je crois que vous écouterez avec plaisir ce que j’ai à vous dire. Cet État vous accorde encore six semaines de séjour, et si vos affaires demandent un temps plus long, ne vous inquiétez pas, car outre que la Loi du Royaume n’est pas extrêmement rigoureuse sur cet article, je puis reculer votre départ selon le besoin que vous en aurez, je vous dirai de plus que cette maison où vous êtes, est assez riche en argent comptant ; ses revenus s’étant toujours accumulés depuis trente-sept ans qu’il n’a abordé ici aucun Étranger. Ne vous mettez donc point en peine de votre dépense tandis que vous serez ici, le Trésor public fournira à tout, et l’on n’en précipitera pas d’un seul moment vôtre retour. Pour ce qui concerne les marchandises que vous dites avoir apportées, on ne vous imposera aucune condition trop dure ; vous les vendrez leur juste prix, et vous en recevrez la valeur ou en argent ou en autres marchandises, peu nous importe. Que si vous avez quelque demande à faire à l’État, donnez m’en connaissance, et ne craignez point que la réponse que je vous en ménagerai vous chagrine. L’unique chose que je vous enjoins, est que pas un de vous, ne s’éloigne des remparts de cette ville de plus d’une Karanne, (mesure qui répond à un mille et demi) sans une permission spéciale.

   Après nous être regardés les uns les autres, nous lui répliquâmes que l’admiration que sa douceur et sa bonté paternelle nous causait, ne nous permettait pas de trouver des paroles dignes d’être employées à lui marquer notre gratitude ; et que d’un autre côté sa libéralité, également magnifique et inopinée prévenait toutes les demandes que nous aurions pu faire : Que nous pensions avoir devant les yeux comme une image du bonheur dont on jouit dans le Ciel, puisqu’ayant été auparavant sur le point de périr, nous étions parvenus en un lieu où l’on ne ressentait que des consolations perpétuelles.

   Que pour ce qui était du commandement qu’il nous faisait, nous l’observerions exactement, quoique nos cœurs fussent faits d’un désir inexprimable de reconnaître plus parfaitement une terre si heureuse et si sainte. Nous ajoutâmes que nos langues sécheraient dans nos bouches, plutôt que nous n’oubliassions jamais ni lui ni sa Nation dans nos prières ; nous le suppliâmes aussi de nous mettre du nombre de ses plus sincères et de ses plus fidèles serviteurs et de croire que nous lui étions aussi étroitement dévoués que des mortels le peuvent être à un autre mortel ; qu’en cette qualité nous lui soumettions humblement nos personnes, et tout ce que nous avions.

   Il nous dit qu’il était Prêtre ; et qu’il se promettait la récompense du Prêtre, c’est-à-dire, une amitié fraternelle de notre part et l’avantage de faire du bien à nos corps et à nos âmes. Là-dessus il s’en alla en pleurant de tendresse, et nous laissa si pénétrés de joie et de reconnaissance que dans l’agréable confusion d’esprit où nous étions, nous nous redîmes plusieurs fois que nous avions abordé dans un pays peuplé d’Anges qui nous apparaissant tous les jours, prévenaient non seulement notre attente, mais aussi nos pensées mêmes par leurs faveurs.

   Ce Proviseur revint le jour d’après sur les dix heures du matin, et les premiers compliments étant faits de part et d’autre, il nous dit familièrement qu’il venait nous rendre visite et passer le temps avec nous ; ensuite de quoi il demanda une chaise et s’assit. Nous fîmes de même, nous nous plaçâmes autour de lui, seulement au nombre de dix, parce que les autres étaient ou sortis du logis, ou d’une condition trop basse. Son discours commença ainsi ; Nous qui habitons cette île de Bensalem, nous avons cela de particulier que nous connaissons la plus grande partie du monde, que cependant nous demeurons absolument inconnus aux autres Nations ; ce qui vient de la situation solitaire et écartée de notre île, de l’obligation que nous posons à nos voyageurs de la tenir cachée, de ce que nous y admettons peu d’étrangers. Il vous convient donc plus qu’à moi de faire des questions, attendu que vous avez moins de connaissance.

   Nous répartîmes qu’il nous obligeait sensiblement, en nous permettant de l’interroger, et que tout ce que nous avons déjà remarqué, nous faisait aisément conjecturer que rien au monde ne méritait plus d’être connu que l’État et les coutumes de la Terre fortunée où nous étions. Mais avant toutes choses, lui dîmes-nous, puisque nous voici assemblés des extrémités de l’univers et qu’étant Chrétiens les uns et les autres, nous espérons de nous réunir dans le Ciel ; nous souhaiterions savoir comment ce pays si éloigné et séparé par tant de mers vastes et inconnues de la terre que le Sauveur a habitée pendant sa vie mortelle, s’est converti à la Foi, quel a été son Apôtre. Il était aisé de juger à l’air de son visage que notre interrogation lui plaisait beaucoup. Vous m’avez admirablement gagné le cœur par votre première question, nous dit-il, car elle m’apprend que vous cherchez en premier lieu le Royaume de Dieu ; je satisferai volontiers, en peu de mots, à cette demande.

   Environ vingt ans après l’Ascension du Seigneur, le peuple de Renfuse ville maritime, située à l’Orient de cette contrée, aperçût pendant une nuit claire sereine, à mille pas du rivage, une colonne de lumière, de figure cylindrique, qui s’élevait de la mer vers le Ciel, à une hauteur très considérable, au sommet de laquelle il y avait une grande Croix encore plus lumineuse et plus brillante que le reste. Tout le peuple de la ville s’assembla, comme vous le pouvez croire, sur le bord de l’océan pour considérer cette merveille ; après avoir demeuré quelque temps dans un étonnement qui le rendait immobile, plusieurs jetèrent dans des chaloupes, pour aller regarder de plus près une chose si surprenante ; mais à mesure que les chaloupes approchaient de la colonne, d’environ soixante toises, elles s’arrêtaient tout d’un coup, sans pouvoir aller plus loin quoiqu’elles eussent la liberté de se remuer tout autour de cette distance si bien qu’elles formaient comme amphithéâtre, auquel cette lumière céleste servait de spectacle ; Par hasard un de nos sages de la société de la Maison de Salomon, (Maison mes très chers Frères, qui est véritablement l’œil de ce Royaume) se rencontra dans une de ces chaloupes. Celui-ci ayant contemplé pendant quelque temps, avec attention et piété, la colonne et la Croix, se prosterna la face contre terre, et s’étant remis sur ses genoux, leva les mains au ciel, en faisant cette prière :

   O Dieu, Seigneur du Ciel et de la Terre, vous avez daigné faire la grâce à ceux de notre ordre de connaître vos créatures et les secrets qu’elles renferment et de discerner autant qu’il est permis aux hommes, les miracles divins, les œuvres de la nature et les effet de l’art, d’avec les illusions des démons et toutes les autres impostures ; certifie donc, et je reconnais en présence de tout ce peuple que la merveille que nous avons devant les yeux, est un vrai miracle opéré par votre puissance. Et comme nos Livres nous enseignent que vous n’en faites que pour une fin divine et excellente, parce qu’étant auteur des Lois de la Nature, vous ne vous en écartez jamais, sans de très importantes raisons ; nous vous supplions en toute humilité de nous rendre ce grand signe favorable et de nous accorder par vôtre miséricorde, la connaissance de ce que vous nous promettez secrètement en nous l’adressant.

   Après qu’il eut ainsi prié, il sentit que sa chaloupe se dégageait, quoique les autres demeuraient encore comme liées, prenant cela pour une permission d’approcher, il la fit avancer doucement, à la rame, vers la colonne, en gardant un profond silence. Mais avant qu’il y soit arrivé, la colonne et la Croix disparurent et se changèrent une infinité d’Étoiles qui s’évanouirent aussi en peu de temps ; et il ne resta de tout ce spectacle, qu’un petit coffre de bois de cèdre, qui n’était aucunement mouillé, quoiqu’il soit dans l’eau ; et d’où sortait, du côté qui regardait le Philosophe, un petit Rameau de Palme verdoyant.

   Dès que le Sage eut pris ce coffret et qu’il l’eut mis dans sa chaloupe, avec toute la vénération possible, il s’ouvrit de lui-même on y trouva un Livre et une Lettre enveloppés dans du linge, et écrits sur des membranes, fort propres.

   Le Livre contenait tous ceux du Vieil et du Nouveau Testament, comme vous les avez ; car nous savons assez quels sont les Livres que vos Églises reçoivent ; L’Apocalypse y était comprise, aussi-bien que les autres parties du nouveau Testament, qui n’étaient pas encore publiées dans ce temps-là. Pour la Lettre, en voici es paroles :

   Moi, Barthelemy, serviteur du très Haut et Apôtre de Jésus-Christ, j’ai été averti par un Ange qui s’est apparu à moi, dans une vision de gloire, d’abandonner ce coffre aux flots de la Mer. Je rends donc témoignage au peuple vers lequel la Providence de Dieu le conduira, et je lui annonce qu’en le recevant, il recevra le salut, la paix et la bonne volonté de la part du Père et du Seigneur Jésus.

   Dieu fit aussi, au sujet de ce Livre et de cette Lettre un miracle insigne, et semblable à celui qu’il opéra, en communiquant aux Apôtres le don des langues ; car non seulement les habitants du pays, mais aussi les Syriens, les Persans les Indiens qui demeuraient ici dans ce temps-là, lurent ces deux écrits avec la même facilité que s’ils avaient été faits en leur langue naturelle, Ainsi, mes Frères, cette terre a été préservée de l’infidélité par une Arche, comme les restes de l’ancien monde le furent des eaux du Déluge. Ainsi l’Apôtre saint Barthélemy nous annonça l’Évangile d’une manière toute miraculeuse. Il finit ici son discours dans le temps qu’un certain homme venait le demander, et l’on ne parla de rien davantage dans cette conférence.

   Le lendemain aussitôt après le dîner, le Proviseur revint et nous dit, comme en s’excusant, que le jour d’auparavant avait été obligé de nous quitter avec un peu de précipitation, mais qu’il venait nous dédommager et passer l’après-diner avec nous, pourvu toutefois que sa compagnie et son entretien nous fussent agréables. Vôtre entretien, lui répondîmes-nous, à tant de charmes, qu’il nous fait oublier toutes les misères que nous avons souffertes, qu’il dérobe à notre esprit la triste pensée de ce que nous avons encore de périls à essuyer ; nous avouons même qu’une heure de conversation avec vous, vaut mieux que des années entières de notre vie passée. Il s’inclina un peu, et nous étant tous assis, il nous dit ; Voilà qui est bien ; c’est à vous me questionner.

   Après un peu de silence, l’un des nôtres prit la parole en disant, qu’il y avait une chose que nous désirions passionnément savoir, et que nous craignions en quelque sorte de lui demander de peur de paraître trop hardis. Que néanmoins fondés sur la bonté singulière dont il usait envers nous, et nous regardant nous-mêmes, moins comme des étrangers, que comme des gens à lui, nous prendrions la liberté de l’interroger, à condition que s’il rejetait notre demande, il ne laisserait point d’excuser notre curiosité.

   Il répliqua, qu’apparemment nous n’avions pas encore oublié ce qu’il nous avait dit ; et que nous avions assez remarqué nous-mêmes que l’heureuse contrée dans laquelle nous avions mis le pied, était connue de très peu de personnes quoi qu’on y eût une connaissance assez exacte de la plupart des autres Nations du monde. Nous répartîmes que nous étions convaincus de cette double vérité, parce que nous voyons qu’on savait en Bensalem les langues et une bonne partie des affaires de l’Europe au lieu qu’en Europe nous n’avions pas seulement ouï parler de cette île, après tant et de si longues navigations entreprises dans ce dernier siècle ; c’était justement ce que nous ne pouvions assez admirer, les nations se découvrant nécessairement les unes aux autres, ou par les voyages qu’elles font au dehors, ou par les étrangers qu’elles reçoivent chez elles ; qu’à la vérité, quoique celui qui voyage dans un pays éloigné, acquière la connaissance de plus de choses par sa vue, qu’il n’en saurait apprendre chez lui en conversant avec un étranger ; néanmoins l’une et l’autre manière pouvait en quelque façon servir à le faire connaître les uns aux autres.

   Mais que nous n’avions point encore ouï dire, ni qu’aucun vaisseau de quelque nation que ce pût être fût jamais revenu. Bensalem, ni qu’aucun navire de Bensalem eût jamais paru sur les côtes des Indes Orientales ou Occidentales, bien loin d’avoir touché celles de l’Europe ; que ce n’était pas simplement cet éloignement de communication qui nous étonnait, la situation de son île caché dans le sein d’une mer très vaste, pouvait en être la cause, ainsi qu’il l’avait observé lui-même ; mais que ce qui, à notre jugement, passait toute admiration ; était la connaissance qu’ils avaient des langues, des livres, et des affaires de tant de nations séparées d’eux par de si prodigieux espaces ; que nous ne devinions point du tout comment cela se pouvait faire, qu’il nous semblait que de demeurer cachés et invisibles, à même temps ne rien ignorer de tout ce qui regarde les autres, c’était une chose qui appartenait plutôt à des esprits et à des puissances célestes, qu’à des hommes quels qu’ils fussent.

   À ces paroles, le Proviseur sourit doucement et dit que ce n’était point sans raison que nous avions joint quelques excuses à cette question, puisqu’elle donnait à entendre que nous regardions en quelque manière sa Patrie, comme un pays de Magiciens, d’où l’on enverrait dans le reste du monde des esprits aériens pour rapporter tout ce qui s’y passe.

   Nous lui dîmes tous d’une voix avec respect faisant voir sur nos visages que nous prenions ce qu’il venait de nous dire pour une raillerie agréable ; qu’à la vérité nous étions fort portés à croire qu’il y avait dans sa Nation quelque chose de surnaturel ; mais que nous l’attribuions plutôt aux Anges qu’à la magie noire ; et que pour parler franchement, le scrupule que nous avions fait de l’interroger sur ce sujet, loin d’avoir rapport à cela, n’avait d’autre fondement que le silence qu’il nous avait dit être imposé par les lois à ceux du pays, à l’égard des étrangers. Vous faites bien, reprit-il, de vous en ressouvenir ; c’est pourquoi en vous parlant je tairai aussi ce qu’il n’est point permis de vous révéler ; il restera assez de choses à dire, pour contenter amplement votre curiosité.

   À peine me croirez-vous, mais je ne laisserai pas de vous dire qu’il y a trois mille ans ou plus que les Navigations, surtout celles de long cours étaient plus fréquentes sur le globe, de la terre et plus hardies qu’elles ne le sont à présent.

   N’allez pas penser que j’ignore combien l’art de naviguer s’est perfectionné chez vous, et le grand usage que vous en avez fait depuis cent vingt ans ; je le sais ; et néanmoins je vous répète que les grands voyages sur mer étaient plus communs en ce temps-là qu’aujourd’hui ; fait que le souvenir de la conservation du genre humain par le moyen de l’Arche, au temps du Déluge universel, inspirât ce courage aux hommes ; soit qu’il leur vînt d’ailleurs ; il est certain, que rien n’est plus vrai que ce que j’avance.

   Les Phéniciens, et ceux de Tyr, avaient de grandes flottes, aussi bien que Carthage, colonie de cette dernière Ville, bien que située plus vers le couchant.

   Les flottes des Égyptiens et des habitants de la Palestine étaient puissantes et nombreuses dans l’Orient. La Chine, et la grande Atlantide (que vous appelez Amérique) qui ne naviguent à présent que dans des jonques et dans des canots, avaient alors une grande multitude de gros vaisseaux ; Les histoires fidèles de ces temps-là nous marquent clairement que notre île était maîtresse de mille cinq cent gros et puissants navires. Nous avons autant de connaissance de ce que je vous dis que vous en avez peu, chez vous, ou peut-être la mémoire en est tout à fait éteinte. En ce même temps des vaisseaux de toutes les Nations que je vins de nommer abordèrent en cette île. Ils étaient chargés, comme il arrive d’ordinaire, non seulement de ceux à qui ils appartenaient, mais aussi de plusieurs autres personnes nées dans des provinces éloignées de la mer ; si bien que nous eûmes ici des Persans, des Chaldéens, des Arabes en un mot des gens de toutes les Nations célèbres et puissantes, qui même y laissèrent de leur race, et dont nous avons encore quelques Tribus parmi nous. Nos navires allèrent aussi presque partout, tant du côté de votre détroit que vous appelez les Colonnes d’Hercules, que vers les autres pays qui bordent la mer Méditerranée l’océan Atlantique ; ils poussèrent leur route jusqu’à Paguin, ville très ancienne dans la Chine, placée assez près de la mer et de la Tartarie Orientales, et la même que Cambalu et Quinzé.

   Dans ce même temps les Peuples de la grande Atlantide étaient fort puissants et continuèrent de l’être durant tout le siècle suivant ou plus. Il me paraît qu’un grand homme de votre monde est un peu sujet à caution lorsqu’il dit que la race de Neptune s’était établie ; qu’il parle de la magnificence du temple, du palais, de la ville et de la colline qu’il décrit les différents contours des beaux et grands fleuves qui enrichissaient les dehors de la ville et du temple comme autant de colliers ; et qu’il dépeint ces degrés fameux par lesquels arrivait à l’un et à l’autre ainsi que par une échelle du ciel. Tout cela est poétique et fabuleux mais aussi il y a un peu de vérité mêlée.

   Il est indubitable que la grande Atlantide comprenait des Royaumes florissants formidables par leurs armes, par la multitude de leurs vaisseaux, et par leurs richesses, tant du côté du Pérou ; qui s’appelait alors Coya, que de celui du Mexique qu’on nommait Tirambel. C’est à bon droit que je dis que ces royaumes florissaient puisque dans un même temps, ou tout au plus dans l’espace de dix années ils entreprirent deux grandes expéditions navales : ceux de Tirambel firent le trajet de la mer Atlantique et passèrent jusqu’à la Méditerranée et ceux de Coya traversèrent la mer Australe, et vinrent à cette île.

   La première de ces expéditions ne peut aucunement être révoquée en doute, et il paraît que votre auteur en avait appris quelque chose d’un prêtre Égyptien. Mais je ne saurai vous dire au vrai, si ce furent les anciens Athéniens qui s’opposèrent à ces forces, et qui eurent la gloire de les vaincre : ce qui est certain, c’est qu’il n’en revint pas un seul homme, ni un seul vaisseau. La flotte de Coya qui nous attaqua n’aurait pas eu un succès plus heureux, si elle n’eut rencontré des ennemis plus humains. Car Altabin, roi de cette île, homme prudent et excellent général, ayant une parfaite connaissance de ses forces et de celles des ennemis se conduisit de manière, qu’après qu’ils eurent fait leur descente, il empêcha toute communication entre leurs troupes de terre et celles de mer, et enferma les unes et les autres comme dans des filets, en les environnant de toutes parts sur la terre et sur l’eau, par deux armées beaucoup plus nombreuses que les leurs. Par ce moyen il les obligea de se rendre sans combat, et quoi qu’il fût maître de leur imposer telles conditions qu’il eut voulu, il se contenta de les faire jurer qu’ils ne porteraient jamais plus les armes contre lui ; après quoi il les renvoya tous sains et saufs.

   Mais la vengeance divine ne tarda guère à les châtier d’une entreprise si téméraire ; car un siècle après, ou même moins d’un siècle, grande Atlantide fut absolument détruite. Cela n’arriva point par un tremblement de terre, ainsi que votre auteur le raconte ; cet endroit du monde y est peu sujet ; mais par un Déluge ou inondation particulière, y ayant encore aujourd’hui dans ce pays-là de plus grands fleuves, et de plus hautes montagnes qui font couler les eaux dans les plaines, que dans toutes les autres parties du vieux monde. À la vérité les eaux de ce Déluge ne furent pas fort profondes et en certains lieux leur hauteur n’alla pas peut-être à plus de quarante pieds ce qui fut cause que quelques, sauvages, habitants des montagnes, échappèrent, tandis que les autres furent submergés avec les animaux.

   Les oiseaux trouvèrent aussi un refuge assuré sur les lieux élevés, ou sur le haut des plus grands arbres. Cette inondation qui par son peu de profondeur n’aurait pu être fatale à ceux qui avaient dans les plaines et dans les vallées, des maisons plus hautes que sur la surface de l’eau leur donna la mort par sa longue durée ; ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire à la vie, et périrent de misère et de faim. Ne vous étonnez donc pas si l’Amérique est si dégarnie d’habitants et si les Américains sont si simples et si barbares. Il faut que vous comptiez que ce peuple a mille ans de moins que tous les autres peuples de l’univers ; tel est l’intervalle qui se rencontre entre le Déluge Universel, et l’inondation particulière de l’Amérique. D’ailleurs ces faibles restes du genre humain qui s’étaient tenus dans les montagnes, furent longtemps à descendre, à peupler le plat pays : et comme c’étaient des gens farouches, très grossiers, et bien différents de Noé (dont la famille avait été choisie entre toutes celles du monde) ils ne furent capables de transmettre à leur postérité ni les arts, ni les lettres, ni les règles de la vie civile. Outre cela le froid piquant auquel ils avaient été exposés lorsqu’ils demeuraient sur les montagnes, les ayant accoutumés à se vêtir de peaux d’ours, de tigres, grands boucs fort velus dont il y a là une grande quantité, et se trouvant, après leur descente, livrés à des chaleurs excessives sans avoir de quoi s’habiller à la légère, ils furent contraints d’introduire la mode d’aller nus, laquelle ils observent encore à présent. Ils ont seulement conservé un grand attachement pour les plumes des oiseaux, ils se font un vrai plaisir d’en porter à l’exemple de leurs ancêtres montagnards, qui peut-être furent invités à se parer ainsi par la multitude innombrable d’oiseaux qui cherchèrent un asile dans les mêmes lieux élevés, pendant que les eaux remplissaient ce qui était au-dessous.

   C’est donc, mes frères un accident tout-à-fait étrange, et par un des plus grands prodiges, que les temps aient fait naître, que le commerce que nous avions avec les Américains a fini. Nous avions plus de liaison avec eux, qu’avec tous les autres mortels, parce qu’ils étaient les plus proches voisins de notre pays : par un malheur aussi terrible que celui que je viens de vous raconter, ils cessèrent d’être ; et il fallut aussi cesser de commercer.

   Quant à ce qui regarde les autres partis de l’univers, il est très manifeste qu’on s’y ralentit extraordinairement sur le fait des navigations, principalement de celles de long cours ; soit à cause des guerres qui s’élevèrent, soit parce que l’on commença à se servir de Galères d’autres semblables bâtiments qui ne résistent qu’à peine aux flots de l’océan, soit enfin parce que tout est sujet à changer avec le temps.

   Vous voyiez clairement par tout ce que vous avez entendu, pourquoi la connaissance qu’on aurait pu continuer d’avoir de notre île, par le secours de la navigation, ne s’est point soutenue. On n’y a jamais abordé depuis les premiers temps, que par un hasard aussi singulier que celui qui vous y a amenés depuis peu de jours.

   Il faut à présent vous faire part d’une autre raison que nous avons eue de mettre fin à nos navigations ; car si je veux vous dire la vérité, je ne puis pas nier que le nombre et la force de nos vaisseaux, la multitude de nos matelots, l’abondance de nos munitions et de tout ce qui sert à la marine, ne soient aussi considérables que jamais. Je vous déclarerai donc séparément par quel motif nous nous tenons chez nous, et cela pourra servir à éclaircir la question que vous avez d’abord proposée.

   Il y a environ mille neuf cents ans régnait dans cette île un roi dont la mémoire est parmi nous en plus grande vénération que celle d’aucun autre que nous honorons, non par un culte superstitieux, mais en le regardant comme un instrument dont Dieu s’est servi, quoiqu’il ne fût qu’un homme mortel. Il s’appelait Salomona ; et nous le croyons auteur de nos Lois. Dieu lui avait donné un cœur vraiment grand, et incapable de se lasser de faire le bien ; il s’appliquait uniquement à signaler son règne par la félicité parfaite de son Peuple.

   Ce Monarque ayant mûrement considéré que cette île dont le circuit divisé par milles, contient à peu près cinq mille six cent, pouvait aisément se passer du secours des pays étrangers à cause de la bonté et de la fertilité de son terroir : que la flotte et les autres vaisseaux du royaume s’exerceraient assez pour se maintenir en bon état, si on les occupait à transporter les choses nécessaires d’un port à l’autre, et à faire de fréquents voyages dans quelques îles voisines, soumises à nos lois et notre empire : Enfin que son royaume, parvenu alors au plus haut comble de bonheur et de prospérité, pouvait en descendre de mille manières, sans qu’on pût presque imaginer un seul moyen pour le rendre plus florissant qu’il n’était ; il crut ne pouvoir jamais remplir plus sûrement ses desseins héroïques qu’en perpétuant autant que la prudence humaine en serait capable, le bonheur présent dont il jouissait. Dans cette vue, entre plusieurs lois fondamentales, il en établit une qui interdit l’entrée de ce royaume aux étrangers. Nous en voyions encore beaucoup nonobstant le malheur arrivé à l’Amérique ; Salomona voulut préserver ses sujets des nouveautés qu’ils introduisaient en cette île, du mélange des mœurs.

   Il est vrai que les Chinois ont depuis longtemps une loi qu’ils observent encore, laquelle a quelque rapport à celle-ci ; mais cette loi ne produit chez eux qu’un effet fort méprisable, ne sert qu’à les rendre curieux, ignorants, craintifs, maladroits. Nôtre Législateur apporta à la sienne des tempéraments qui mettent une grande différence entre l’une et l’autre. En premier lieu, il voulut que tous les droits de l’humanité fussent conservés en leur entier à l’égard des étrangers, et qu’ils jouissent des privilèges et des fondations établies pour les soulager et les consoler dans leurs afflictions ; vous en avez fait vous-même l’expérience. Nous nous levâmes tous à cette parole, et nous jugeâmes qu’il était de notre devoir de lui témoigner notre reconnaissance par de profondes inclinations. Pour lui, il continua ainsi à discourir. Ce même roi voulut joindre la politique à l’humanité, et ne jugeant pas qu’il convînt, ni à celle-ci, de retenir les étrangers malgré eux ; ni à celle-là, de leur laisser la liberté de publier les secrets de cette île, et de les exposer à la dérision, il inventa un expédient, qui fut, que ceux des étrangers auxquels on aurait permis de prendre terre, qui voudraient s’en retourner, le pussent ; que ceux qui aimeraient mieux rester, reçussent de l’État, des conditions des moyens pour vivre. Sa pénétration fut en cela si heureuse, que depuis tant de siècles que cette loi est fondée, nous n’avons mémoire d’aucun vaisseau qui ait choisi de s’en retourner ; et que treize hommes seulement s’en sont allés en divers temps par la commodité de nos navires, sans que nous n’ayons jamais su ce que ce petit nombre de personnes a répandu dans l’univers touchant ce pays. Ce que vous pouvez conjecturer, est que tout ce qu’ils en ont pu dire a passé partout pour un rêve.

   Notre législateur a aussi jugé qu’il était nécessaire de nous empêcher absolument de mettre en mer pour aller dans les pays étrangers, ce qui ne se pratique point à la Chine. Les Chinois vont où ils veulent, et où ils peuvent ; preuve certaine, que la défense qu’ils font aux étrangers d’entrer dans leur Empire, n’a d’autre cause que leur crainte et leur lâcheté. La loi que nous avons là-dessus n’a qu’une seule restriction ; mais qui est admirable, en ce qu’elle nous procure tout le bien et qu’elle nous fait éviter tous les maux qu’on pourrait s’attirer en communiquant avec les autres peuples. Quoi qu’en vous découvrant ce mystère il vous paraisse peut-être que je m’écarte de mon sujet ; vous verrez bientôt que tout ce que je vous dirai, y a un vrai rapport.

   Vous saurez donc, mes très chers Frères, qu’entre toutes les grandes choses que Salomona a faites, il y en a une qui surpasse toutes les autres, qui est la fondation d’une Compagnie, que nous appelons ; La Famille ou la Maison de Salomon. Cette Compagnie est une vive source de lumière pour ce Royaume ; et selon nous, elle n’a point d’égale dans l’Univers. On s’y applique uniquement à examiner et à son contempler les ouvrages qui sont sortis des mains de Dieu.

   Quelques-uns croient, nonobstant la différence des noms, qu’elle porte celui de son Fondateur, comme si l’on disait ; La maison de Salomona ; mais les actes authentiques, conservés dans nos archives, sont conformes là-dessus à l’usage d’aujourd’hui. Ainsi mon sentiment est que ce nom vient de ce Roi des Hébreux, dont la mémoire est si célèbre parmi vous, et qui ne nous est pas tout fait inconnu, puisque nous possédons quelques parties de ses ouvrages, desquelles vous manquez ; je parle de l’histoire naturelle qu’il a faite des animaux, et de celle de toutes les plantes, depuis le cèdre du Liban, jusqu’à la pariétaire.

   Comme notre roi avait sur la plupart des choses, des idées assez conformes à celles de ce roi des hébreux qui avait vécu longtemps avant lui ; je suis persuadé qu’il voulut honorer de son nom la fondation qu’il érigeait, et ce qui me le fait croire, c’est que nos histoires anciennes appellent cette société, tantôt, la Maison de Salomon, et tantôt, le Collège de l’ouvrage des six jours ; d’où j’infère, et que cet excellent monarque avait appris des hébreux que Dieu avait créé l’Univers et tout ce qu’il contient, en six jours ; et que voulant instituer une Compagnie qui examinât à fond les propriétés de toutes les créatures, pour la plus grande gloire de leur auteur, et l’utilité du genre humain, à qui l’usage en est accordé ; il lui donna aussi cette autre nom, l’appela le Collège de l’Ouvrage des six jours. Mais pour revenir à notre sujet, après que ce Prince eut fait la loi, dont j’ai parlé, il y joignit un règlement, par lequel il fut dit que de douze en douze ans il partirait de ce Royaume deux vaisseaux pour divers endroits de la terre, dans chacun desquels il y aurait trois Confrères de la Maison de Salomon, avec ordre de nous rapporter tout ce qu’ils auraient remarqué touchant les affaires, et l’état des lieux où ils aborderaient ; d’observer principalement tout ce qui regarde les sciences, les arts, les manufactures et les inventions nouvelles de tout l’Univers, et de se charger à leur retour de toute sorte de livres, d’instruments et d’échantillons.

   Ces vaisseaux ne sont embarrassés d’aucunes marchandises ; une ample provision de vivres, et de grosses sommes d’argent que les Confrères emploient à faire les emplettes dont nous avons fait mention, et à récompenser les gens dont ils peuvent avoir besoin, en sont toute la charge. Ils reviennent aussitôt que les Confrères sont arrivés dans le pays où ils doivent séjourner jusqu’à ce qu’on les aille reprendre. De vous dire maintenant comment on empêche les mariniers de se faire connaître dans les lieux où ils abordent, par quel art ceux qui descendent se tiennent à couvert, sous le nom de quelque autre Nation, à quels endroits nos vaisseaux prennent terre en chaque pays, et en quel ordre un voyage succède à l’autre ; par rapport aux différents lieux ; c’est ce qui ne n’est point permis, non plus que de vous déclarer plusieurs circonstances qui concernent la pratique, et qui dans le fond ne sont point nécessaires pour éclaircir vôtre question.

   Nous commerçons, comme vous voyez, mais ce n’est pour gagner ni de l’or, ni de l’argent, ni des pierreries, ni des étoffes de soie, ni des parfums, ni aucune autre marchandise matérielle ; c’est pour acquérir la première des créatures de Dieu, qui est la Lumière et pour y participer en quelque coin, de la terre qu’elle se découvre.

   Après avoir dit cela, il se tût, et nous gardâmes, aussi le silence pendant quelque temps, étonnés d’avoir entendu raconter tant de choses surprenantes d’une manière si plausible. Il entrevit que nous avions l’esprit embarrassé d’un grand nombre de pensées, que nous ne pouvions pas encore exprimer ; et afin de nous ménager du temps, il se mit à nous questionner avec beaucoup de civilité, sur notre voyage et sur nos affaires ; et à la fin il nous dit que nous ferions bien de voir entre nous combien de temps nous avions à demeurer à l’état pour notre demeure dans l’île. Au reste il nous recommanda de n’être point timides, parce qu’il ne doutait pas qu’il n’obtint pour nous la permission de rester autant que nous voudrions. Pour le remercier d’une offre si obligeante, nous nous levâmes tous, nous commençâmes à baiser le bas de son étole, mais il ne voulut pas nous laisser faire, et il se hâta de nous quitter.

   Dès que nos gens eurent appris que cet État faisait de bonnes conditions aux étrangers qui souhaitaient s’y habituer, à peine en trouvâmes-nous un seul qui voulut se laisser persuader avoir soin de notre navire. Ils avaient tous envie d’aller trouver le Proviseur pour accepter le parti qu’on voudrait leur offrir, et ce ne fut pas sans beaucoup de difficulté que nous vînmes à bout de leur faire différer l’exécution de ce dessein, du moins jusqu’à ce qu’on fût convenu à la pluralité des voix de ce qu’il y aurait à faire.

   Nous voyants délivrés de la crainte du dernier malheur, il nous semblait que nous étions déjà en pleine liberté ; nous menions une vie délicieuse.

   Quelquefois nous nous promenions par la ville, quelquefois nous en parcourions les dehors, jusqu’aux bornes prescrites ; nous jouissions partout de la vue des objets dignes d’être remarqués, ou capables de faire plaisir.

   Nous fîmes aussi connaissance avec quelques-uns des plus considérables de la ville, et nous découvrîmes en eux tant de douceur, tant de sincérité, une inclination si forte à caresser les étrangers et à les recevoir pour ainsi dire, dans leur sein ; que peu s’en fallut que leurs manières charmantes ne nous fissent oublier tout ce que nous avions laissé de plus cher dans notre patrie. Il nous arrivait tous les jours des choses dignes d’être observées et d’être rapportées ; s’il y a au monde un pays dont les coutumes méritent d’attirer sur elles les regards et l’attention des hommes, c’est assurément celui-là.

   Un jour, deux des nôtres furent invités à une certaine cérémonie, qu’ils nomment entre eux La fête de la famille. Rien n’est plus conforme à la loi naturelle que cette fête, rien n’est plus pieux ni plus digne de vénération. Elle prouve d’une manière admirable la bonté de ce peuple.

   Il est permis par les lois du royaume, à tout homme qui pendant sa vie voit en un même temps, trente de ses descendants vivants âgés de plus de trois ans, de célébrer la Fête de la famille ; le public en fait toute la dépense.

   Deux jours auparavant, le Tirsan, ou Père de famille, prie trois de ses amis, à son choix, de se trouver chez lui avec le magistrat de la ville ou du bourg de sa demeure, et assemble toutes les personnes des deux sexes qui composent sa famille. Ces deux jours se passent à tenir conseil ; le Tirsan, ses amis, le magistrat, s’appliquent à procurer le bien de la maison ; on termine les querelles et les procès, s’il y en a, on cherche des expédients pour tirer de la pauvreté et de la misère ceux de la pauvreté qui y sont tombés ; et l’on trouve toujours moyen de les secourir et de leur fournir une honnête subsistance. Si l’amour de la débauche ou de l’oisiveté en a gagné quelqu’un, on lui fait la correction et l’on blâme publiquement sa conduite. On prend même des mesures pour les mariages, et l’on consulte sur les différents genres de vie qui peuvent convenir à un chacun. Telles sont à peu près les matières dont on traite, et sur lesquelles, on prononce dans cette assemblée domestique. Le magistrat y assiste afin d’appuyer de son autorité les ordres et les décisions du Tirsan, et afin de les faire exécuter de force, s’il y avait de la résistance dans la famille : mais, les enfants ont tant de respect pour celui à qui l’ordre de la nature les a fournis, qu’il n’arrive que très rarement qu’on soit obligé d’en venir là. Le Tirsan en choisi un, préférablement à tous les autres, pour demeurer perpétuellement avec lui, et l’on appelle désormais celui-là ; Le Fils de la vigne ; nom dont je rendrai raison dans la suite.

   Le jour de la solennité, après la célébration de la divine Liturgie, le Tirsan s’avance gravement vers une grande salle, préparée pour la fête. Une estrade élevée d’une marche au-dessus du pavé, occupe le haut de cette salle, et l’on y voit un fauteuil, adossé contre la muraille et une table couverte d’un tapis. Il y a au-dessus du fauteuil un pavillon de lierre, fait en rond ou en ovale. Le lierre en ce pays-là conserve sa verdure pendant l’hiver, et ses feuilles plus blanchâtres que celles de notre lierre commun, ne ressemblent pas mal aux feuilles du peuplier, que nous appelons argenté excepté qu’elles sont plus luisantes. Des fils d’argent et de fin lin de diverses couleurs lient ensemble les branches, qui font le tissu de ce pavillon, lequel est ordinairement l’ouvrage de quelqu’une des filles de la famille. Il est couvert par le haut, d’un réseau d’argent et de fin lin, délicatement travaillé ; mais sa matière véritable est le lierre, dont les amis de la famille ont coutume d’arracher quelque feuille ou quelque petite branche, après que la solennité est finie.

   Le Tirsan se met donc en marche, accompagné de tous ses enfants ; les mâles le précédent ; ceux de l’autre sexe le suivent. Si la mère de la troupe vit encore, elle assiste secrètement à la cérémonie, dans une espèce de Loge couverte, dont la porte et les fenêtres ne paraissent pas, et qui est placée au côté droit du fauteuil. Le père étant entré, s’assied à sa place ; toute la famille se tient debout sur l’estrade, rangée le long des murailles selon l’âge des personnes, sans prendre garde au sexe ; et le reste de la salle se remplit d’un fort grand monde, quoique sans désordre et sans bruit.

   Quelque temps après, un Taratan, c’est-à-dire, un Hérault accompagné à droite et à gauche de deux jeunes garçons, dont l’un porte un rouleau de ce parchemin jaune et luisant dont nous avons parlé, l’autre une grappe de raisins d’or, attachée à une queue assez longue, part du bas de la salle. Ils ont tous trois des manteaux de soie, d’un bleu verdâtre mais celui du Hérault est orné de rayons d’or, et traine à terre. Il fait trois petites inclinations en approchant de l’estrade, et quand il y est arrivé, il prend le rouleau en main.

   C’est une Lettre du Roi, qui contient les revenus, les privilèges, les exemptions, les titres honorables, accordées au père de la famille. Son adresse est ; À un tel, notre ami bien aimé, et notre créancier. Le Prince ne donne cette dernière qualité à personne qu’en cette occasion seule ; la nation ayant pour maxime, que le Roi n’est débiteur qu’à l’égard de ceux qui multiplient ses sujets, et pour cette seule cause. Une médaille d’or qui le représente, sert de Sceau à ces Lettres, et bien qu’on les expédie de droit, et comme par justice, on les varie cependant comme on veut, selon l’étendue et la dignité des maisons.

   Tandis que le Taratan lit à haute voix les paroles du roi, le Tirsan est debout, soutenu par deux de ses enfants qu’il a choisis ; il reçoit ensuite la Lettre des mains du Lecteur, qui monte sur l’estrade pour la lui présenter. Au même moment toute l’assemblée fait de grandes acclamations en langue du pays, répète en s’écriant ; Heureux, heureux le peuple de Bensalem  !

   Le Hérault prend après cela la grappe de raisins, portée par l’autre jeune garçon, laquelle est d’or, comme nous l’avons remarqué, tant à l’égard de la queue qu’à l’égard des grains. Les grains n’en sont pas toujours d’une même couleur. Leur émail est couleur de pourpre, avec un petit Soleil sur le haut de la grappe, s’il y a plus de mâles que de femelles dans la famille ; si c’est le contraire, il est de couleur verte, et la grappe n’est ornée que d’un croissant. Le nombre, des grains égale toujours précisément celui des enfants de la maison.

   Le Tirsan reçoit cette grappe de la main du Hérault, la donne aussitôt à celui de ses fils qu’il a élu dès auparavant, pour demeurer avec lui. Toutes les fois que le vieillard sort en public, celui-ci la porte devant lui, comme une marque d’honneur, c’est cet emploi qui fait qu’on le nomme Fils de la vigne. Cette cérémonie étant achevée, le Tirsan se retire, et peu de temps après revient pour dîner. Il se met sous le pavillon et s’assied, ce qui n’est permis à aucun de ses enfants, de quelque dignité ou qualité qu’il soit à moins qu’il n’ait l’avantage d’être de la Maison de Salomon. Les mâles de sa famille lui servent à manger, et se mettent à genoux toutes les fois qu’ils lui présentent quelque chose ; les femelles demeurent sur pied tout autour, se tenant pourtant assez près des murailles.

   Dans la partie de la salle qui n’est point occupée par l’estrade, il y a deux tables de part et d’autre pour les conviés, qui y mangent avec beaucoup d’ordre et de propreté.

   Sur la fin du dîner qui ne dure jamais chez eux plus d’une heure et demie même dans les plus grandes solennités, on chante un Hymne, composé au gré de celui qui en est l’Auteur.

   Ils ont parmi eux d’excellents poètes, à qui les louanges d’Adam, de Noé et d’Abraham servent toujours de sujet dans ces occasions ; les deux premiers étant les Pères de tout le génie humain, et le dernier celui des croyants et des fidèles. La pièce ne manque jamais de finir par des actions de grâces qu’on fait à Dieu, pour la naissance de notre Sauveur, en qui toutes les nations de l’univers reçoivent leur bénédiction.

   Après le dîner le Tirsan se retire encore pour aller prier seul dans un lieu caché au dedans de la maison ; puis il paraît pour la troisième fois, afin de donner sa bénédiction à toute sa race, qui se range auprès de lui comme auparavant. Après que la table est ôtée, il les appelle tous à lui, les uns après les autres, par leurs propres noms, ordinairement selon l’âge d’un chacun, quoique rien ne le contraigne de suivre cet ordre. À mesure qu’il nomme une personne, elle vient se mettre à genoux devant son fauteuil, et le vieillard lui met la main sur la tête, en prononçant ces paroles :

   Fils (ou Fille) de Bensalem, voici ce que dit votre Père, ainsi parle celui de qui vous avez reçu ; Que la vie les bénédictions du Père Éternel da Prince de la paix, de la sainte Colombe, descendent sur vous ; qu’elles multiplient les jours de vôtre pèlerinage et les rendent heureux.

   Après cette bénédiction qu’il donne à tous séparément, si quelques-uns de ses enfants mâles excellent par leur vertu, et par un mérite extraordinaire ; il les fait venir en particulier, pourvu qu’ils n’excèdent pas le nombre de deux, les faisant tenir debout devant lui l’un après l’autre, il pose les mains sur leurs épaules, en disant :

   Mon fils c’est un bonheur que vous soyez né ; rendez gloire à Dieu et persévérez jusqu’à la fin.

   En même temps il donne à celui qui vient d’être ainsi loué et exhorté, un bijou de la figure d’un Épi de blé, qu’il porte le reste de sa vie attaché à son turban ou à son bonnet. On passe le reste du jour à entendre la musique, à danser, à quelques autres semblables divertissements usités dans la Nation. Voilà comme cette fête se célèbre.

   Quelques jours après en avoir été, instruit, je liai une amitié assez étroite avec un certain marchand de la ville appelé Joabin, juif d’origine, et circoncis. On a conservé jusqu’à présent en Bensalem un petit nombre de familles juives, auxquelles on permet d’autant plus aisément l’exercice de leur religion, que ces Israélites ont une conduite et des sentiments très différents de ceux de leurs semblables, qui sont répandus dans le reste du monde. Ceux-ci détestent le nom de Jésus-Christ, et renferment dans leurs cœurs une antipathie secrète et invétérée contre les Nations avec lesquelles ils habitent : ceux-là au contraire attribuent au Sauveur des perfections très sublimes, ont une tendresse inconcevable pour le peuple de Bensalem.

   Joabin en particulier, avait coutume d’avouer que Jésus-Christ était né d’une Vierge ; et qu’il était plus élevé qu’un simple mortel. Il ajoutait à cela, que Dieu l’avait mis à la tête des Séraphins qui sont autour de son Trône ; Il l’appelait quelquefois la Voie lactée, quelquefois l’Hélie du Messie ; et honorait de plusieurs autres grands titres. Il est vrai que ces idées sont au-dessous de la Majesté divine de Jésus-Christ ; mais les autres juifs sont bien éloignés d’en avoir de pareilles.

   Le mien ne finissait pas, quand il se mettait à faire l’éloge de l’île de Bensalem. Il voulait même me persuader, sur la tradition de quelques-uns de sa nation habitués en ce pays, que les Bensalemois descendaient d’Abraham, par un fils de ce Patriarche, nommé Nachor ; que Moïse était auteur des Lois qui sont aujourd’hui en usage dans ce royaume, ayant employé à les composer une certaine Cabale secrète et enfin que quand le Messie serait sur son Trône en Jérusalem, le roi de Bensalem serait assis à ses pieds, préférablement à tous les autres Monarques, qui n’auraient leurs places qu’à une grande distance de lui.

   Toutes ces rêveries judaïques mises à part, cet homme était prudent, savant, très habile pour le conseil, parfaitement instruit des Lois et des coutumes de l’île. Un jour en conversant avec lui, je lui avais marqué le plaisir que j’avais eu d’apprendre de quelques-uns des nôtres, la manière dont se célèbre la Fête de la Famille ; et qu’il me semblait que je n’avais de ma vie ouï parler d’aucune solennité ou la Nature présidât si particulièrement ; Mais, ajoutai-je, comme il n’y a que le lien nuptial qui rende les familles nombreuses, je souhaiterais fort savoir de vous, quelles coutumes, et quelles lois l’on observe dans ce pays à l’égard du mariage ; et si la polygamie, tolérée par la plupart des peuples qui ne pensent qu’a grossir leur nombre est défendue dans ce royaume. Ce n’est pas sans raison me répondit-il que vous louez l’institution d’une fête aussi excellente que celle de la Famille ; nous avons expérimenté que les maisons qui ont participé à ses bénédictions se sont toujours maintenues d’une façon admirable ; écoutez-moi maintenant avec attention ; je ne vous dirai que des choses dont j’ai une parfaite connaissance.

   À peine trouverez-vous dans tout l’univers une nation si pure, si chaste, si exempte de souillure, que celle de Bensalem ; je l’appellerais volontiers la Vierge du monde. Il me souvient d’avoir lu dans un de vos livres d’Europe, qu’un Saint Hermite ayant souhaité voir l’Esprit de fornication ; cet Esprit lui avait subitement apparu sous la noire figure d’un petit Éthiopien très difforme ; Si au lieu de cette vision il avait demandé celle de l’Esprit de chasteté qui règne en Bensalem il se serait sans doute montré à lui sous, la figure d’un beau Chérubin tout environné de gloire. Il n’y a ici ni lieux de débauche, ni maisons infâmes, ni filles qui s’abandonnent pour de l’argent, ni rien de semblable ; on s’y étonne que vous en souffriez en Europe ; on y déteste cette lâche tolérance ; on y dit que vous ruinez l’effet et la fin du mariage.

   Le mariage est établi pour servir de remède à la concupiscence ; et la concupiscence à son tour est comme un aiguillon qui porte au mariage. Vous rendez criminelle cette inclination que la nature inspire, le remède du mariage devient superflu lorsque vous ouvrez aux hommes d’autres chemins pour satisfaire leurs désirs. De-là vient qu’on en voit parmi vous une infinité qui ne se marient pas, et qui préfèrent un célibat impur et déréglé à la sainteté du joug conjugal, d’autres se marient, mais trop tard, quand la fleur et sa force de leur jeunesse est dissipée. De ceux-ci combien en trouverez-vous qui ne regardent point le mariage comme une espèce de trafic ? Ils songent à faire une alliance avantageuse, à profiter d’une dote considérable, à s’attirer de nouveaux honneurs : s’ils forment je ne sais quel désir d’avoir des enfants, c’est avec beaucoup d’indifférence : à quoi ils pensent le moins, c’est à l’union réciproque que Dieu a mise, dès le commencement, entre l’homme et la femme.

   Il est impossible que des gens qui ont si inutilement consumé la plus grande partie de leurs années et de leur vigueur, se soucient beaucoup de se voir renaître. Durant leur mariage, se comportent-ils plus sagement qu’auparavant ? cela se devrait, s’il était vrai qu’on ne tolérât parmi vous la débauche, que par nécessité. Au contraire, les mêmes penchants leur restent ; ils déshonorent honteusement leur état, parce que vos lois punissent aussi peu les hommes mariés qui fréquentent de mauvais lieux, ou qui entretiennent des maîtresses, que ceux qui ne le font pas. L’attachement à de nouvelles conquêtes, les charmes empoisonnés des femmes qui savent se rendre criminelles avec art, font du mariage une affaire insipide, un fâcheux fardeau, un dur engagement au tribut.

   Quand les habitants de Bensalem entendent les raisons que vous avez de ne point retrancher ces occasions publiques de péché ; qu’on leur dit que c’est pour éviter de plus grands maux, les adultères, par exemple, l’outrage auquel les honnêtes filles seraient exposées, les crimes injurieux à la nature autres semblables ; ils disent que votre prudence est une prudence à rebours et nomment cette pratique, le marché de Loth, qui prostitua ses propres filles pour sauver ses hôtes, des mains de ceux qui voulaient en abuser. Ils vont même plus loin, et prétendent que vous ne gagnez rien, ou presque rien, par ces précautions parce que les mêmes vices, et les mêmes passions subsistent et s’augmentent toujours ; la convoitise étant comme un fourneau, qui s’embrase d’une manière étonnante, si on laisse quelque sortie aux flammes ; et dont le feu s’éteint absolument, dès qu’on l’enferme. Pour ce qui est des liaisons brutales qui se font entre les personnes d’un même sexe, ils ne les conçoivent non plus, que s’ils n’en avaient jamais entendu parler ; quoi qu’il n’y ait point, dans l’univers, d’amitiés plus fidèles, ni plus inviolables, que celles qu’ils contractent entre eux.

   En un mot, je ne sache point d’endroit où la chasteté triomphe comme ici. C’est même un proverbe parmi les gens du pays que l’impudique perd le respect qu’il se doit ; or après Dieu et la religion, ce respect est le frein le plus puissant qu’il y ait pour nous empêcher de tomber dans le vice.

   Le juif s’arrêta après cette dernière réflexion. Pour moi, j’avais plus d’envie d’écouter que de parler : mais croyant ce il y aurait de l’incivilité à me taire, et qu’il était à propos de lui donner du moins un moment pour reprendre haleine ; je lui dis que je pouvais à bon droit me servir envers lui des mêmes expressions ; dont la veuve de Sarepte s’était servie en parlant au Prophète Hélie ; et confesser, qu’il était venu pour rappeler nos iniquités à notre souvenir. Je lui avouai aussi fort ingénument que la justice de Bensalem était plus abondante que celle de l’Europe. Cet éloge sincère m’attira une petite révérence de sa part, il continua ainsi son discours.

   Les lois qu’on observe dans ce royaume à l’égard du mariage, ne sauraient être ni plus prudentes, ni plus conformes à l’honnêteté. Elles ne tolèrent point du tout la polygamie ; elles ne permettent ni célébration, ni contrat de noces qu’un mois après que les personnes qui veulent se marier ensemble, se sont envisagées, pour la première fois. À la vérité, elles n’annulent pas les mariages faits sans le consentement des parents ; mais quand cela arrive, les maries sont punis par exhérédation leurs enfants ne pouvant hériter que d’un tiers du bien.

   J’ai lu dans un Livre composé par un de vos auteurs qui s’est formé à sa fantaisie d’une République, qu’on devrait permettre, aux gens qui prétendent s’épouser de se voir nus. On désapprouve ici cette pensée ; et l’on croit qu’il serait très injurieux d’être rejeté, après s’être montré si familièrement.

   Nous avons une méthode plus honnête pour découvrir les défauts secrets des hommes et des femmes, qui sont quelquefois fort nombreux, qui pourraient dans la suite rendre un mariage infortuné. Elle consiste en ce qu’il y a près de chaque ville deux étangs appelés les Étangs d’Adam et d’Ève, où il est permis à deux amis, l’un l’homme, et l’autre de la fille, de les aller examiner séparément pendant qu’ils se baignent. Nous en étions-là lorsqu’un homme vêtu d’une tunique peinte et dorée, et qui avait la mine d’un messager vint parler de quelque chose au Juif, qui se tournant aussitôt ; de mon côté, Pardonnez-moi, me dit-il, si je vous quitte on me mande, et je ne puis différer de m’en aller.

   Étant venu me revoir le lendemain ; le Gouverneur de cette ville, me dit-il avec une joie qui éclatait sur son visage, reçût, hier nouvelle qu’un des Pères de la maison de Salomon sera ici dans sept jours ; nous n’en avons point vu depuis douze ans. Le sujet qui l’amène est inconnu, mais son entrée sera publique, et je ferai en sorte qu’on prépare pour vous et pour vos compagnons un endroit d’où vous la puissiez voir à votre aise. Je lui fis bien des remerciements, et je lui témoignai que la nouvelle de cette arrivée me causait un sensible plaisir.

   Le Père entra au jour marqué ; c’était un homme d’une stature et d’un âge médiocres, d’une belle représentation ; il avait un air de visage qui exprimait un sentiment de pitié. Sa robe était de drap noir tout uni, à manches larges, sous laquelle il avait une tunique de toile très blanche et d’une grande beauté qui lui descendait jusqu’aux talons, avec une écharpe pareille. Il portait au col, qui du reste était découvert jusqu’aux épaules, une étole de fin lin ; aux mains, des gants magnifiques, ornés de pierreries ; et aux pieds, des souliers de soie couleur d’hyacinthe ; ses cheveux annelés, assez crépus, et d’une couleur tirant sur le noir, sortaient avec beaucoup d’ordre de dessous un bonnet de la figure d’un casque ou de ce que les Espagnols appellent Montera ; sa barbe était de la couleur de ses cheveux, et faite en rond.

   Il n’y avait point de roues à sa voiture ; c’était une chaise parfaitement belle, portée en guise de litière par deux chevaux dont les superbes harnais étaient d’or et de soie bleue ; deux courriers ornés de la même sorte, l’accompagnaient aux deux portières. Elle était de bois de cèdre, enrichi partout de dorure et de cristaux, excepté que l’or qui paraissait aux bordures était interrompu par un grand nombre de saphirs du côté de devant ; et par une pareille quantité d’émeraudes de la couleur de celles du Pérou du côté de derrière ; l’impériale était d’un drap d’or et de soie bleue, la figure éclatante du soleil environnée de rayons d’or brillait par-dessus, et l’on voyait sur le devant un petit Chérubin d’or avec ses ailes étendues. Elle était précédée par cinquante jeunes hommes couverts de tuniques assez larges de soie blanche, qui leur venaient jusqu’au gros de la jambe ils avaient des bas de même étoffe, des souliers de soie des chapeaux de même, ornés de beaux plumets de diverses couleurs en forme de cordons. Deux hommes habillés de robes de soie blanche qui leur descendaient jusqu’aux pieds, dont la chaussure était de soie bleue comme celle des autres, marchaient immédiatement devant la chaise, la tête découverte ; l’un portait une Croix d’un bois très précieux et très odoriférant et l’autre une Crosse de bois de cèdre. Il n’y avait personne à cheval ni devant ni derrière la chaise, afin d’éviter, à ce que je crois, le tumulte et le bruit. Elle était suivie des magistrats, et de confréries de la ville.

   Le Père était assis seul sur un coussin de velours bleu, ayant sous ses pieds un tapis de soie assez semblable aux tapis de Perse par la variété de ses couleurs, mais beaucoup mieux travaillé. Pendant la marche, il tenait la main droite nue et élevée, bénissant le peuple sans dire mot. Tout était tellement rangé dans les rues, que le milieu se trouvait toujours libre, et sans obstacle ; Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu d’armée mieux ordonnée, que le peuple le fut en cette occasion. Même ceux qui regardaient par les fenêtres, étaient disposés de manière, qu’il semblait que chacun occupât précisément place qui lui était due.

   Après la cérémonie, le juif me dit ; je serai embarrassé pendant quelques jours, et je ne pourrai pas être avec vous à mon ordinaire et comme je le voudrais, parce que le Gouverneur de cette ville m’a chargé de servir le Sage qui vient de faire son entrée.

   Je ne laissai point de le revoir chez nous trois jours après ; il m’aborda avec ces paroles ; Que vous êtes venu ici heureusement ! Le Père de la maison de Salomon sait que vous séjournez en cette ville, et il m’a commandé de vous dire qu’il vous permettra à tous de lui rendre visite, et qu’il entretiendra en particulier quelqu’un de vous, que vous choisirez pour cet effet. Il vous donne jour pour après demain ; il faut que vous le voyiez avant midi ; parce qu’il a résolu de vous donner sa bénédiction.

_______________________________________________

   Philarque interrompit ici la lecture de Cléon. Il n’est pas juste, lui dit-il, que vous vous épuisiez, parce que je ne saurais me lasser de vous écouter. Remettons, je vous prie, la partie à demain aussi bien notre auteur va nous proposer une matière toute nouvelle. Si par malheur je vous ai ennuyé, répondit Cléon, il faut vous en prendre à vous-même ; à demain le reste puisque vous le voulez.

   Ces deux amis se levèrent, et allèrent prendre l’air sur les remparts du côté de la tour qu’on appelle Dépense perdue. Ils virent en passant le château de César, et s’entretinrent quelque temps sur l’entêtement de la plupart des peuples, qui attribuent à ce conquérant les grandes masures et les beaux édifices ruinés dont ils ignorent les auteurs. Leur conversation roula ensuite entièrement sur les affaires du temps.

   Ils s’arrêtèrent beaucoup à admirer la sage conduite du grand Basile, qui peu de temps auparavant, avait introduit ses troupes dans un grand nombre de villes, d’une manière presque miraculeuse.

   Ils parcoururent toute l’antiquité pour y chercher quelque action comparable à ce grand coup de politique. Ils interrogèrent, pour ainsi dire, tous les Héros du temps passé, et ces Héros semblèrent avouer n’avoir jamais rien fait de pareil en ce genre. L’entreprise suivante parut en approcher le plus.

   M. Portius Caton craignant que plusieurs villes de l’Espagne, qu’il avait vaincues, ne vinrent bientôt à se révolter par la confiance qu’elles avaient en la force de leurs remparts ; écrivit à chacune en particulier de raser les siens ; joignant à cet ordre de cruelles menaces d’un renouvellement de guerre, s’il n’était obéi sur le champ. Toutes ces lettres furent rendues précisément en un même jour, et chaque ville peut être la seule à qui le général Romain eut fait un tel commandement ; Cela fit que se défiant toutes de leurs forces, il n’y en eut aucune qui osât résister à sa volonté.

   Philarque et Cléon (d’ailleurs grands partisans des Anciens) trouvèrent bien de la différence entre cette action de Caton, et celle du grand Basile. Elles se ressemblent un peu, dirent-ils, quant au secret, et quant au succès ; mais Caton n’avait affaire qu’à des Barbares qui ne dépensaient rien en espions, à de petits Peuples en faveur desquels personne veillait, à une nation déjà découragée et qui n’était pas sur ses dardes ; et ce qui rendit l’exécution de son dessein fort aisé, il n’envoya qu’un seul homme vers chaque ville. Rien de plus facile que de cacher la marche d’un petit nombre de personnes, qui suivent chacune un chemin différent.

   Le grand Basile, au contraire, a surpris des ennemis expérimentés, des garnisons qui veillaient et sur elles et sur les autres, des officiers et des soldats qui appartenaient à une république toujours attentive, qui n’épargne rien pour être avertie de tout, des gens aguerris, soupçonneux, préparés aux événements les plus subits. Il a fallu faire avancer, non pas un homme, mais des légions entières, leur faire traverser des provinces encore suspectes ou inquiètes, sans que les marins répandus par tout, en eurent la moindre connaissance. Ces difficultés, dit Philarque, auraient arrêté tout autre que le monarque Eleutherien.

   L’Europe répondit Cléon, s’est aperçue en cette occasion avec un étonnement dont elle ne saurait revenir, que quoi que rien ne tienne contre ce Prince invincible, lorsqu’il attaque à force ouverte ; ses armes sont cependant moins à craindre que sa prudence, sa sagesse, et la profondeur de ses conseils.

   Le lendemain dès le matin, Philarque revint chez son ami ; Cléon reprit son manuscrit aussitôt qu’il le vit entrer ; ils s’assirent l’un et l’autre. Philarque voulut faire quelques honnêtetés à Cléon sur la peine qu’il allait se donner ; mais Cléon ne répondit à cela que par une demi révérence, dont il accompagna le commencement de sa lecture.

_______________________________________________

   Nous ne manquâmes point de nous rendre chez le Père„ au temps, et au jour marqués ; mes camarades m’ayant auparavant député pour l’entretien particulier. Nous le trouvâmes dans une chambre richement parée, dont le plancher égal par tout et sans estrade, était couvert de beaux tapis. Il était assis sur un trône assez bas quoique magnifiquement orné, sous un dais tissu d’or et de soie bleue. Il n’y avait personne autour de lui, excepté deux valets vêtus de blanc, qui par honneur, se tenaient debout des deux côtés de son trône : son habit de dessous était semblable à celui que nous lui avions vu dans la rue ; au lieu de robe, il avait un manteau de simple drap noir sur les épaules.

   En entrant nous nous inclinâmes tous profondément, selon l’instruction qu’on nous avait donnée ; et quand nous fûmes auprès de lui, il se leva et haussa la main droite dégantée comme en nous bénissant : de notre part nous nous baissâmes, et nous baisâmes les uns après les autres le bord de son étole. Cette action finie, mes camarades sortirent pour me laisser seul ; il fit signe aux deux jeunes hommes de se retirer aussi ; après m’avoir obligé de m’asseoir auprès de lui, il me parla de cette manière en langue Espagnole.

   Que Dieu vous bénisse, mon fils ; je vous ferai présent de ce que j’ai de plus précieux en vous découvrant, pour l’amour de Dieu, et des hommes, le véritable état de la maison de Salomon.

   Mon fils, afin que vous le connaissiez plus parfaitement voici l’ordre que je suivrai.

   Je vous dirai d’abord pour quelle fin cette maison a été fondée.

   En second lieu, je vous décrirai les choses qui servent à nos opérations.

   Troisièmement, je vous parlerai de nos différents emplois.

   Enfin, je vous apprendrai une partie des coutumes et des règles qui sont en usage parmi nous.

   La fin qu’on s’est proposée dans notre fondation, est de connaître les causes, les mouvements, et les vertus secrètes que la nature renferme en elle-même ; de donner à l’empire de l’esprit humain, toute l’étendue qu’il peut avoir.

   Voici de quoi nous nous servons pour parvenir à cette fin. Nous avons des cavernes amples et profondes, pratiquées à différentes hauteurs. Les plus hautes sont éloignées de plus d’un mile de la surface de la terre ; il y en a quelques-unes qui sont justement au-dessous des racines de quelques montagnes très élevées ; en sorte qu’en joignant ensemble l’intervalle qu’il y a d’une de ces cavernes au pied de la montagne, et celui qui s’étend du pied de la montagne à la cime ; cela fait la profondeur de trois miles, suivant la ligne perpendiculaire. Nous avons expérimenté que l’intérieur des montagnes, depuis le haut jusqu’au bas, est autant à couvert des impressions de l’air et des influences du soleil et des cieux, que la terre qui est au-dessous jusqu’aux cavernes. Nous appelons celles-ci la "Basse Région" et nous nous en servons en toutes rencontres pour coaguler, endurcir, refroidir, conserver les corps. C’est là, que nous imitons les mines naturelles et que nous produisons par artifice, de nouveaux métaux, employant pour cet effet des matières et des ciments que nous y préparons, et que nous y enterrons pour plusieurs années. Ce qui pourrait passer pour une merveille, elles nous servent même pour la guérison de plusieurs maladies ; à prolonger la vie à quelques Hermites, qui aiment à y demeurer, et qu’on ne laisse manquer de rien. Certainement ces gens-là vivent très longtemps, et nous instruisent de beaucoup de choses.

   Outre ces cavernes, nous avons encore d’autres lieux destinés à enterrer des corps naturels, ou composés. Nous cachons sous terre plusieurs sortes de ciments sans les y enfoncer beaucoup ; à peu près comme font les Chinois, à l’égard de leur porcelaine ; mais il se trouve chez nous une plus grande variété de matières qu’à la Chine, dont il y en a quelques-unes qui font un plus bel effet que la porcelaine, Nous avons aussi une diversité considérable d’engrais, et de fumiers et plusieurs autres assemblages, compositions, pour rendre la terre fertile.

   Nous avons des tours fort hautes, dont les plus élevées ont un demi-mile, en ligne perpendiculaire, Quelques-unes de celles-ci sont bâties sur de très hautes montagnes, ce qui fait qu’il y en a qui sont élevées au-dessus de la surface de la terre de trois miles au moins. Nous appelions ces endroits-là, la suprême Région, en prenant pour la Région moyenne tout l’air qui est entre les tours les plus hautes, et les cavernes les plus enfoncées. Ces tours nous servent, selon qu’elles sont hautes, ou différemment situées, à faire diverses expériences ; et à considérer la plupart des météores, comme les vents, les pluies, les neiges, les grêles, et quelques-uns de ceux où le feu domine. Il y en a, au-dessus desquelles on a bâti des cellules pour des solitaires, que nous visitons de temps en temps, et que nous avertissons de ce qu’y il est à propos qu’ils remarquent.

   Nous avons de grands lacs, les uns d’eau douce, les autres d’eau salée, qui nous fourniment toutes fortes de poissons, et d’oiseaux aquatiques. Nous y plongeons certains corps naturels, ayant observé une grande différence entre ce qui arrive aux choses que l’on cache dans la terre, et ce qui arrive à celles que l’on met sous l’eau. Nous avons quelques étangs dans lesquels l’eau salée devient douce, par filtration ; et quelques autres, où l’eau douce se change, par artifice, en eau salée.

   De plus, nous avons des rochers au milieu de la mer, et quelques lieux à l’abri sur les côtes, destinés à certaines opérations qui demandent un air marin.

   Nous avons aussi des gouffres rapides et des cataractes, que nous employons à exécuter de violents mouvements à quoi nous sert aussi une grande quantité de machines qui reçoivent, qui multiplient, qui fortifient les vents.

   Nous avons des puits et des fontaines artificielles, par lesquelles nous imitons la nature, non seulement dans la manière dont elle fait sourdre les eaux de la terre, mais aussi dans les propriétés qu’elle leur donne ; et par des teintures de vitriol, de soufre, d’acier, d’airain, de plomb, de nitre et d’autres minéraux, nous faisons des bains qui approchent des naturels.

   Nous avons des fosses et des endroits particuliers, où l’eau courante attire à soi avec beaucoup plus de force la vertu des corps qu’on y met infuser, que quand l’infusion ne se fait que dans des vases, et des terrines. C’est là que nous composons par une méthode qui nous est connue, l’eau que nous appelons Eau de Paradis, laquelle est très salutaire et très efficace pour conserver la santé et pour prolonger la vie.

Nous avons aussi des édifices très grands et très spacieux, où nous imitons et représentons en quelque sorte ce qui se fait dans l’air ; comme la neige, la grêle ; la pluie, les tonnerres, les éclairs, les foudres, la génération de quelques petits animaux tels que sont les mouches, les grenouilles les sauterelles, et autres. Nous y formons des pluies artificielles sans eau, avec d’autres matières composées.

   Nous avons des Chambres appelées ; chambres de santé ; l’air qu’elles renferment reçoit, à notre gré, la vertu et l’impression que nous jugeons à propos de lui communiquer, pour procurer la guérison d’un grand nombre de maux, ou conserver la santé.

   Nous avons de beaux et grands bains, dont les eaux différemment composées, sont autant de spécifiques, soit pour restaurer le corps humain trop desséché, soit pour fortifier les nerfs et les parties nobles, soit pour augmenter, l’humide radical, soit enfin pour chasser une infinité de maladies.

   Nous avons aussi des vergers, de grands jardins ; mais nous nous appliquons bien moins à y faire de belles allées, et y mettre d’autres ornements ; qu’à y étudier la nature des terres propres aux différents végétaux.

   Les arbres et les arbrisseaux de quelques-uns de ces jardins, ne portent que des fruits propres à faire plusieurs sortes de boissons différentes, du vin. Nous essayons toutes les manières dont on peut enter les arbres, tant ceux qui sont sauvages, que ceux qui ne le sont pas ; et ces expériences produisent plusieurs grands, effets.

   Nous avons l’art de faire venir des fleurs et des fruits avant la saison, de faire germer les plantes, de les faire pousser, de les emmener à leur perfection, en moins de temps que la nature n’en prescrit. Nous donnons aux arbres une grandeur extraordinaire ; nous leur faisons produire des fruits plus savoureux et plus gros, qu’ils ne produiraient naturellement, et qui diffèrent des autres fruits de leur espèce, en odeur, en couleur, et en figure ; nous savons même rendre ces fruits médicinaux, moyennant quelques préparations.

   Nous avons aussi le secret de faire lever et croître plusieurs plantes sans aucune semence, par le seul mélange des terres ; de donner naissance à des plantes nouvelles et inconnues ; et de transformer les espèces les unes dans les autres.

   Nous avons aussi des enclos et des parcs pour toutes sortes de bêtes et d’oiseaux, que nous élevons, non pas par rareté et par curiosité simplement, mais pour faire des dissections, et des expériences anatomiques qui puissent nous donner de nouvelles lumières par rapport au corps humain. Nous faisons souvent des découvertes merveilleuses dans ces animaux. Nous avons remarqué, par exemple, qu’il y en a qui continuent de vivre, après avoir perdu quelques-unes des parties que vous appelez vitales ; ces parties s’étant consumées d’elles-mêmes, ou bien leur ayant été arrachées ; qu’il y en a qui, morts selon toutes les apparences, ressuscitent ensuite ; et une infinité d’autres choses de cette nature. Nous éprouvons aussi sur eux toutes sortes de poisons, afin de pouvoir prendre de plus justes mesures pour la confection des antidotes, dont les médecins et les chirurgiens se servent, ou pour préserver, ou pour guérir les hommes. Quelques-uns de ces animaux excèdent les bornes de leur juste grandeur, par l’art que nous y apportons ; par une méthode opposée, nous empêchons quelques autres d’y parvenir, en les obligeant de rester nains. Il en est que nous rendons plus féconds, et auxquels nous faisons produire un plus grand nombre de petits, qu’ils n’ont accoutumé d’en avoir. Il en est aussi que nous faisons devenir stériles, absolument inhabiles à engendrer. Nous introduisons parmi eux une grande diversité d’instincts, de couleurs, et de figures nouvelles nous accouplons ensemble les animaux de différentes espèces ; ce qui nous en a produit de nouvelles ; qui, contre le sentiment commun, ne sont point stériles. Nous faisons naître, avec des matières pourries, plusieurs sortes de serpents, de vers, de mouches, de poissons, dont quelques-uns ont aussi formé des espèces auparavant inconnues, lesquelles ne cèdent pas en perfection aux autres de même genre ; n’ayant pas moins qu’elles la différence des sexes, et la faculté de se perpétuer. En cela nous ne travaillons point au hasard ; parce que nous savons dès auparavant quel mal doit sortir de chaque matière.

   Nous avons aussi des piscines particulières, dans lesquelles nous faisons sur les poissons les mêmes expériences. Nous avons des lieux faits exprès, pour la génération de certains vers et de certaines mouches, dont vous n’avez pas la moindre connaissance, qui néanmoins ne sont pas d’une moindre utilité que les vers à soie et les abeilles que vous connaissez.

   Je ne m’arrêterai pas à vous parler des maisons où nous faisons du vin, du cidre, de la bière et d’autres boissons ; ni de celles où l’on fait toutes sortes de pain ; ni des cuisines où dans la vue de produire certains effets, l’on prépare des consommés, et des nourritures rares et inusitées. Les grappes de raisins nous donnent du vin ; mais les sucs de plusieurs autres fruits nous servent aussi de boisson ; ainsi qu’un assez grand nombre de liqueurs faites avec différentes sortes de grains et de racines, et plusieurs mélanges composés de miel, de sucre, de manne, de fruits secs, de larmes qui coulent des arbres et de moelle de roseau. Ces boissons se conservent les unes plus, les autres moins. Il y en a qui se gardent jusqu’à 40 ans. Nous faisons aussi des liqueurs médicinales, en mêlant et faisant infuser ensemble des racines, des herbes et des épices ; à quoi nous ajoutons quelquefois de la chair, des œufs, des laitages et d’autres choses nourrissantes. Ces liqueurs tiennent lieu de tout aliment, et plusieurs personnes (principalement celles qui sont d’un âge décrépit) en vivent, sans faire presque plus aucun usage, ni du pain, ni des autres nourritures. Ce à quoi nous prenons plus garde, c’est de faire en sorte que nos boissons soient composées de parties très subtiles, afin qu’elles s’insinuent plus aisément dans le corps, et que cependant elles ne soient ni mordantes, ni âpres, ni corrosives. Il y en a qui en très peu de temps traversent imperceptiblement la main de part en part, et qui néanmoins ne piquent ni le palais, ni la langue, quand on les avale. De la manière dont nous tempérons les eaux, elles fortifient tout-à-fait, et deviennent si excellentes à boire, que plusieurs personnes ne se servent d’autre chose. Les diverses espèces de grains, de racines, de glands, et de noix la chair même des animaux et celles des poissons séchés, nous fournirent matière de différentes sortes de pains, dont nous salons et faisons lever la pâte avec une telle méthode, que les uns aiguisent admirablement l’appétit et les autres sont si nourrissants qu’il y a bien des gens qui ne vivants que de cela, parviennent à un âge fort avancé. Nous broyons, nous attendrissons, nous mortifions si à propos quelques-unes de nos viandes, sans que le moindre degré de corruption y ait part ; qu’un faible estomac a autant d’avantage sur elles pour les changer en bon chyle, que les estomacs les plus vigoureux en ont sur les viandes ordinaires. Parmi nos aliments nous en avons et de solides et de liquides, qui font qu’on supporte le jeûne beaucoup plus longtemps que de coutume. Nous en avons qui affermissent et qui endurcissent la chair et les membres de ceux qui en usent qui augmentent leurs forces, et qui les rendent presque infatigables.

   Nous avons aussi des laboratoires de chimie, et des apothicaireries. On peut juger de leur nombre et de leurs richesses, soit pour les drogues simples soit pour les composées, par la grande quantité de plantes et d’animaux, que nous avons plus que vous, car nous n’ignorons pas ce que vous avez en Europe. Nous y conservons des remèdes qui n’ont leur perfection, et qui n’achèvent de fermenter, qu’après un certain nombre d’années. Quant à ce qui regarde les opérations de pharmacie, non seulement nous savons ménager le feu, faire les distillations et les séparations les plus curieuses, et décharger les liqueurs de ce qu’elles ont de grossier, en les faisant passer au travers du linge, de la laine, du bois, ou même de quelque autre corps plus compacte ; mais aussi nous excellons dans l’art d’assembler les ingrédients, que nous réduisons en une masse, avec des proportions si justes, soit pour la quantité, soit pour la qualité, qu’il semble que nos remèdes composés soient plutôt l’ouvrage de la nature pure et simple, que, des effets de l’industrie humaine.

   Nous avons aussi plusieurs métiers que vous ne connaissez non plus que les papiers, les toiles, les belles teintures, les tissus de soie, les ouvrages de plumes d’une délicatesse et d’un éclat étonnant, et plusieurs autres, choses qui en viennent.

   Nous avons même des boutiques de quelques-uns de ces métiers, tant de ceux, qui sont devenus publics, que de ceux qui ne le sont pas encore ; car quoique nous en ayons communiqué plusieurs à tout le royaume, nous ne laissons pas, en qualité d’inventeurs, d’en retenir les modèles et les premiers chefs-d’œuvre dans notre maison.

   Nous avons aussi une nombreuse variété de fourneaux, proportionnés à tous les degrés de chaleur. Les uns la rendent vive et soudaine, les autres forte et durable ; il y en a pour les chaleurs douces et modérées, pour les inégales et les tranquilles, pour les humides et les sèches et pour toutes les autres. Nous imitons surtout la chaleur du soleil, par l’action inégale, périodique, et comme circulaire, que nous donnons à nos feux par ce secret nous produisons les plus grandes merveilles, Nous imitons aussi la chaleur des fumiers, des ventres d’animaux, du sang, des corps vivants, du foin enfermé avant d’être sec, des chaux vives, et des autres substances de pareille nature. De plus, nous avons des instruments qui excitent la chaleur par le mouvement seul, des endroits propres aux insolations les plus fortes ; des lieux souterrains qui communiquent la chaleur, ou naturellement, ou par art ; nous employons ces chaleurs différentes, suivant la nature des opérations que nous avons envie de faire.

   Nous avons aussi des maisons pour la perspective. Nous y faisons des expériences sur les couleurs ; et nous les représentons toutes, par le moyen de quelques corps diaphanes, qui ne sont point colorés eux-mêmes, Les couleurs que l’on aperçoit alors, sont simples et constantes ; bien différentes des couleurs changeantes de l’arc-en-ciel qu’un prisme, ou, quelque autre corps transparent, fait paraître. Il n’est point aussi de multiplication de rayons que nous ne fassions. Nous faisons rejaillir la lumière extrêmement loin, et nous lui donnons tant de force et d’éclat, qu’elle, découvre à la vue jusqu’aux traits les plus déliés, et aux plus petits points. Nous faisons paraître toute sorte de lueurs et teintes et colorées, et généralement toutes les illusions avec lesquelles on surprend les yeux, soit par de fausses apparitions d’ombres et de fantômes, qui semblent voltiger en l’air ; soit en représentant les objets, comme si leur figure, leur grandeur, leur mouvement, leur couleur, avaient reçu quelque changement. Nous avons aussi trouvé les moyens de produire une lumière naturelle, en nous servant pour cela, de certains corps dont les propriétés vous sont inconnues. On dirait que nous disposons de toutes les distances, comme il nous plaît ; car nous avons l’art d’approcher des yeux les astres, et tous les autres objets les plus éloignés et d’en reculer les plus voisins, Nous donnons à la vue des secours beaucoup plus sûrs et meilleurs pour l’usage, que ne font vos lunettes. Nous avons des machines qui nous font discerner très nettement et très parfaitement les plus petits atomes ; les membres ; et les couleurs des moindres insectes ; les grains ; et les paillettes renfermées dans les pierres précieuses ; les corpuscules qui flottent dans l’urine et dans le sang, et une infinité d’autres importantes minuties, qu’on ne verrait jamais sans cela. Nous représentons des arcs-en-ciel artificiels, des couronnes, des cercles, des vibrations, des trépidations de lumière. Nous faisons voir enfin toutes sortes de réflexions, et de réfractions ; et toutes les multiplications d’objet qui se peuvent faire.

   Nous avons aussi des pierreries de toutes les espèces parmi lesquelles il y en a plusieurs qui vous sont inconnues, quoique très belles. Nous avons des cristaux et des verres de diverses façons : quelques-uns sont faits avec des métaux vitrifiés ; d’autres, avec des matières différentes de celles que vous mettez en œuvre, quoique nous ne manquions point de ces dernières. Nous avons quantité de fossiles que vous n’avez pas ; des pierres d’aimant d’une vertu prodigieuse ; et d’autres pierres très rares, tant naturelles, qu’artificielles.

   Nous avons aussi des maisons destinées aux expériences, et aux démonstrations qui se peuvent faire sur les sons et leur production. Nous composons des harmonies dont l’usage est inconnu parmi vous, dans lesquelles nous joignons à votre bcar, à votre bmol, quelques tremblements fort doux, et certains quarts de sons. Nous avons des instruments de musique que vous ne connaissez pas encore, dont quelques-uns sont meilleurs que les vôtres pour la symphonie ; nous avons aussi des cloches et des clochettes d’un son très agréable ; nous donnons aux sons aigus le même corps que s’ils étaient graves ; et aux graves, le même éclat que s’ils étaient aigus. Nous formons des tremblements avec des sons qui dans leur première origine sont pleins et entiers ; nous imitons tous les sons articulés, la puissance des lettres, les voix des animaux, le chant des oiseaux. Nous faisons des instruments qui approchés de l’oreille, fortifient l’ouïe et ramassent les sons d’une manière merveilleuse. Nous avons de ces réflexions à qui vous donnez le nom d’écho, d’un artifice surprenant ; car non seulement elles multiplient la voix en la renvoyant ; mais aussi y en a qui l’augmentent : d’autres la rendent toute différente de ce qu’elle était en elle-même pour l’articulation. Nous avons, dernier lieu, des trompettes et d’autres instruments creux qui portent les sons à une grande distance, suivant des lignes tordues.

   Nous joignons ensemble les expériences qui regardent l’odorat ; et le goût et nous les faisons dans des maisons bâties pour cela. Là, nous multiplions, nous fortifions les odeurs naturelles : bien plus, nous les imitons, en faisant sortir toutes sortes d’odeurs de certaines mixtions, où il n’entre aucun corps odoriférant. Nous contrefaisons, de même, toutes les saveurs, avec tant de succès ; que le palais le plus fin y est certainement trompé. C’est aussi-là que se font nos confitures sèches, et liquides, et tous les ouvrages de pâtisserie. Le miel et le sucre ne sont pas les seules douceurs que nous employions, pour les assaisonner nous en avons d’autres, qui ne sont pas moins agréables. C’est enfin-là que nous composons de charmantes liqueurs, que nous préparons des sauces d’un gout admirable, et que nous mettons le sel et le vinaigre à des usages que vous ne connaissez point du tout.

   Nous avons aussi des édifices remplis de machines et d’instruments propres à produire tous les mouvements imaginables. Nous y travaillons à chercher des mouvements plus rapides que tous ceux que vous avez, sans excepter ceux qui viennent de vos fusils, ou de quelque autre machine que ce soit. Nous essayons de rendre les mouvements, plus aisés et plus forts, par la multiplication des roues, et par d’autres moyens ; nous avons des forces mouvantes beaucoup plus efficaces que vos canons et vos couleuvrines : il n’est point de machine de guerre que nous n’ayons. Nous avons inventé de nouvelles compositions de poudre : nous savons faire les feux grégeois qui brûlent dans l’eau, et qui sont inextinguibles. Pour ce qui est des fusées, et des feux volants, nous en avons de toutes les sortes, tant pour le plaisir, que pour d’autres desseins. Nous imitons aussi dans les mêmes lieux le vol des oiseaux, par la commodité de certains degrés, et de certaines voitures faites comme des animaux ailés. Nous y avons aussi de petits vaisseaux qui peuvent voguer sous l’eau, et résister avec plus de facilité que les autres, aux fureurs de la mer ; vous pouvez bien croire que nous ne manquons ni de ceintures flottantes, ni de tous les autres supports, dont on peut se servir pour mieux nager. Nous avons un grand nombre d’horloge très curieux ; des machines dans lesquelles l’air et l’eau, circulent avec une espèce de flux et de reflux ; et quelques mouvements perpétuels. Nous exprimons les mouvements du corps humain, des animaux à quatre pieds, des oiseaux, des poissons, des serpents, par des automates faits sur leur modèle ; nous avons, encore d’autres mouvements, dont l’inégalité et la délicatesse sont très dignes de remarque.

   Nous, avons aussi une maison pour les mathématiques, où sont renfermés tous les instruments géométriques et astronomiques, les mieux travaillés qu’on puisse voir et une maison qui ne sert qu’aux prestiges où nous représentons toutes les illusions et les impostures propres à tromper les sens. Vous vous persuaderez facilement qu’il nous serait fort aisé à nous qui avons tant de choses naturelles propre à exciter l’admiration, d’imposer aux sens en une infinité de manières, si nous voulions nous ériger en faiseurs de miracles ; mais nous haïssons le mensonge et la fausseté. Il est même défendu très étroitement, sous peine d’amende et d’infamie, à tous ceux de notre maison, de faire valoir aucune chose par des dehors artificieux que leur industrie leur aurait donnés : il faut que tout ce qu’ils exposent aux yeux soit purement dans son état naturel, exempt de fard et de toute apparence de merveille.

   Telles sont, mon Fils, les richesses de la Maison de Salomon.

   Pour ce qui regarde nos fonctions et nos emplois ; il y a douze Pères qui voyagent dans les pays étrangers, cachant leur patrie sous le nom de quelque autre pays dont ils se disent originaires et qui apportent à leur retour les livres, les matières, et les modèles des expériences qu’ils ont vu faire :nous les appelons les Marchands de lumière.

   Il y en a trois parmi nous qui ne font que recueillir toutes les expériences qui se trouvent dans les livres ; nous les nommons les Butineurs ; et trois, qui ramassent les expériences qui appartiennent aux métiers et aux arts déjà trouvés, celles qui pourraient servir à en former de nouveaux ce sont-là nos Chasseurs : trois autres s’appliquent à faire de nouvelles découvertes, n’ayant là-dessus autre règle que leur propre prudence on les appelle les Fossoyeurs ou Mineurs.

   Les expériences, trouvées par tous ceux dont nous venons de parler, sont réduites sous certains titres, et rangées méthodiquement dans des tables, par trois Partageants ; afin que l’entendement agissant sur une matière bien digérée, puisse faire de justes observations, et établir des principes certains.

   Il a aussi trois Pères destinés, à examiner les expériences des autres, et à en tirer de nouvelles inventions pour l’usage de la vie, et pour la théorie et la pratique des sciences ; à former des démonstrations évidentes de toutes les causes, et des remarques utiles à la Divination naturelle ; et à parvenir, autant que cela est possible, à une connaissance manifeste des vertus, et des parties cachées de chaque corps ; on les nomme les Bienfaisants.

   Tous les Pères s’assemblent souvent, tiennent des conférences, discutent, approfondissent avec toute l’attention et toute la patience imaginable, les premières collections ; et quand cela est fait, il y en a trois, appelés les Flambeaux, qui, uniquement occupés à la recherche de quelque nouvelle lumière, et à pénétrer toujours plus avant dans la connaissance de la nature, profitent de ce que les autres ont déjà découvert ; et qui, à la faveur des anciennes expériences, entreprennent d’en inventer de nouvelles plus relevées et d’une plus grande, conséquence. Après qu’on a amené les unes et les autres à ce point-là, trois personnes ont ordre de passer à l’exécution, et de faire le rapport de tout ce qui arrivera ; nous connaissons ceux-ci sous le nom d’Enteurs.

   Enfin il y en a trois, que nous honorons du titre d’Interprètes de la nature, dont l’affaire est de réduire en observations importantes, en axiomes, et en aphorismes, toutes les découvertes que l’on a faites dans la nature, par le secours de l’expérience ; mais ils ne peuvent rien arrêter, qu’après avoir conféré sur chaque point avec l’assemblée générale de la Maison.

   Comme ceux qui s’appliquent ou à faire des expériences, ou à en déduire des principes et des conclusions, ne sont pas immortels, nous avons soin d’élever des Novices pour remplir leurs places, quand le temps en sera venu.

   Nous sommes servis par un grand nombre de domestiques de l’un et de l’autre sexe. Avant de communiquer au public quelqu’une de nos expériences ou de nos découvertes, nous avons coutume de la mettre en délibération ; et d’examiner avec soin s’il est plus à propos de la divulguer, que de continuer à la tenir secrète. Nous nous obligeons par serment, de ne jamais révéler les choses que nous avons résolu de cacher. Il est vrai que nous faisons, de temps en temps, part de quelques-uns de nos secrets au roi, ou au sénat ; mais c’est avec le consentement de l’Assemblée, et nous nous réservons entièrement la connaissance de tout le reste.

   Je viens aux règles, et aux coutumes, dont je veux vous instruire. Nous avons deux galeries d’une grande beauté, et très spacieuses : L’une renferme des chefs-d’œuvre et de parfaits modèles de tout ce qu’on n'a jamais inventé de plus rare et de plus excellent, disposés par ordre : L’autre est ornée des statues des plus célèbres inventeurs. On y voit la figure de votre Colomb, qui, le premier a ouvert (dans ces derniers temps) le chemin des Indes Occidentales ; celle du premier architecte de vaisseaux ; celle de votre moine, qui a inventé la poudre, et les armes à feu.

   On y voit les statues des premiers auteurs de la musique, de lettres, de l’imprimerie, des phénomènes de l’astrologie, de l’art de travailler sur les métaux, du verre, de la soie, du vin, du sucre, du pain, et de l’agriculture. Une tradition plus fidèle et plus certaine que celle que vous avez en Europe, conserve ici la mémoire de tous ces grands hommes, Nous gardons aussi les représentations de plusieurs de nos compatriotes, fameux par leurs découvertes : mais comme vous n’avez point vu les beaux ouvrages qu’ils ont les premiers mis au jour, je serais trop long à vous en faire la description, et vous auriez sans doute beaucoup de peine à me bien comprendre. Il suffit que vous sachiez, que dès que quelqu’un s’est distingué, parmi nous, par quelque invention mémorable ; nous érigeons incessamment une statue en son honneur, en lui assignant à même temps, une pension assez considérable. Il y a de ces statues qui sont de bronze ; les autres sont de marbre, les autres de pierre de touche ; il y en a de cèdre, ou de quelque autre bois bien doré, et proprement mis en œuvre ; on en voit de fer, d’argent, et même d’or.

   Nous avons une manière de liturgie ; et nous chantons tous les jours certains hymnes à la louange de Dieu, en action de grâces de ses bienfaits ; et ses ouvrages admirables. Nous nous servons de certaines prières, pour implorer son secours, pour lui demander qu’il nous bénisse, et pour le supplier d’éclairer nos esprits et de sanctifier nos travaux ; en les dirigeant à une bonne fin.

   Nous avons aussi coutume de visiter de temps en temps, les principales villes du royaume, et de faire part à leurs habitants, des secrets utiles que nous avons jugés à propos de ne plus tenir cachés. Versés dans la divination naturelle, nous prédisons la peste et les autres maladies contagieuses, l’abondance nuisible des insectes, et autres animaux malfaisants ; la famine, les tempêtes, les tremblements de terre, les inondations, les comètes, la qualité de l’année : nous enseignons comme il faut prévenir le mal, et nous instruisons le peuple des précautions dont il se doit servir.

   Après ce discours, le Père se leva ; aussitôt je me mis à genoux suivant l’avertissement que j’en avais reçu ; ce qui lui donna lieu de mettre commodément sa main droite sur ma tête, en disant :

Mon fils, que Dieu vous donne sa bénédiction ; qu’il bénisse aussi la relation que je vous ai faite. Je vous permets de la rendre publique, pour l’avantage de toutes les Nations ; car nous vivons ici cachés, dans le sein de Dieu, entièrement inconnus aux autres Peuples.

   Sur cela, il s’en alla. Il avait donné ordre qu’on fit présent, de sa part, à mes camarades et à moi, d’environ deux mille écus d’or, qui nous furent comptés. Ces gens-là aiment beaucoup à donner, et en quelque lieu qu’ils aillent, ils ne manquent jamais de laisser de grandes marques de leur libéralité.

   Ces derniers mots, dit Philarque, étaient restés au bout de la plume du chancelier ; car je me souviens fort bien que la phrase est imparfaite dans son livre. Il n’est rien qui ne s’achève avec le temps, répondit Cléon, je ne suis pas encore à la fin de mon manuscrit. Bacon vous a donc envoyé des Champs Élysées le reste de sa relation, repartit Philarque ; auriez-vous, par hasard, commerce avec les défunts ? Cette demande fit rire Cléon. Et pourquoi, répliqua-t-il, avoir recours à un moyen comme celui-là, quand on en peut supposer tant d’autres moins extraordinaires ? Ce savant chancelier ne peut-il pas avoir laissé, après sa mort, quelque brouillon, que Veyalur n’ait point déchiffré, que Turger n’ait point traduit, et que Chusika n’ait point imprimé ? Croyez-en ce qu’il vous plaira ; il ne tiendra pas à moi que vous ne sachiez tout à l’heure une partie de ce qui arriva à nos voyageurs, de quelle manière ils sortirent de Bensalem. Voyons, dit Philarque ; je vous promets du moins autant d’attention, que j’en ai eu jusqu’à présent. Cléon continua ainsi sa lecture.

   Au sortir de la conférence, je trouvai encore mes camarades dans le vestibule de la maison du Père, où le Proviseur s’était rendu pour me féliciter. Heureux, me dit-il aussitôt qu’il me vit, heureux l’homme du Nord, que le Midi a éclairé ! O Européen, vous n’étiez sorti de chez vous que pour amasser quelques richesses méprisables au Pérou ; ou à la Chine ; et Bensalem vous a ouvert tous ses trésors en partageant avec vous sa lumière. Je lui répondis, que je m’estimais d’autant plus fortuné, que je venais d’acquérir un bien qui ne pouvait m’être enlevé, que je pouvais communiquer sans aucune perte. Nous prîmes tous ensemble le chemin de notre maison, le Proviseur et moi, qui étions à la tête de la bande, nous continuâmes à nous entretenir. Ce ne fut pas sans de violentes interruptions causées par les acclamations dont le peuple m’honorait en passant dans les rues. Je voyais de tous côtés des mains levées, et des gens qui me regardants avec admiration, m’appelait à haute voix, Saül. J’étais fort embarrassé de ce que ce nom pouvait signifier, par rapport à moi ; et si je n’avais été persuadé de la sagesse et de la civilité des habitants de Méliar, (ainsi s’appelait la Ville où nous étions,) je l’aurais aisément pris pour une raillerie. Le Proviseur s’étant aperçu de la peine où j’étais ; Saül, me dit-il, ayant été et bon méchant, je ne doute point que vous ne preniez son nom pour une louange très équivoque. En cette occasion l’on vous appelle comme lui, parce que l’on compare votre bonheur au sien ; sans faire la moindre allusion à sa conduite, ni à vos mœurs qui font irrépréhensibles. Saül cherchait les ânesses de son père, et il trouva une couronne ; vous cherchiez des marchandises, et vous avez rencontré la lumière. C’est en ce sens que l’on vous nomme Saül, selon la coutume de ce royaume, où l’on appelle ainsi tous ceux à qui il arrive un bonheur auquel ils ne devaient pas s’attendre. Cette explication, que j’aurais peut-être devinée sans le trouble ou j’étais, me remit tout à fait ; et pendant tout le chemin, je témoignai par ma contenance prendre beaucoup de plaisir à une cérémonie qui ne m’avait guère plu d’abord.

   Quand nous fumes de retour, mes camarades me témoignèrent une si grande envie de savoir ce qui s’était passé dans la conférence, qu’il fallut leur en rendre compte aussitôt après le dîner. Le Proviseur dîna avec nous ce jour-là, ce qu’il n’avait pas encore fait et fut présent au récit que je fis. Après qu’il fut achevé, il me dit ; vôtre mémoire est excellente, mais il ne faut pas vous y fier entièrement. Suivez mon conseil et mettez par écrit le discours du Sage, afin de n’en rien perdre, et de le communiquer plus entier aux peuples de vôtre continent ; si néanmoins les charmes innocents de cette terre trouvent en vous plus de résistance qu’en quelques-uns de vos compagnons. En même temps il tira de son sein un rouleau de parchemin fort propre, dont le cylindre était garni d’or, m’en fit présent.

   Mon remerciement ne m’empêcha point de jeter la vue sur mes camarades, et de remarquer sur le visage de trois ou quatre une assez grande altération. Je ne fis alors semblant de rien ; mais aussitôt que je fus en liberté, je pris à part Alphée, capitaine de notre vaisseau et je lui dis ; Si depuis que nous sommes en Bensalem je ne vous avais pas quelquefois ouï soupirer par un tendre souvenir de vôtre patrie et de vôtre chère épouse, je n’oserais à présent vous parler, et je craindrais que vous ne vous fussiez laisser gagner aux attraits de cette île fortunée.

   Avez-vous remarqué les dernières paroles du Proviseur ? me répondit-il à l’instant ; elles m’ont d’autant plus étonné, que nous étions convenus de ne prendre aucun parti sans en avoir auparavant conféré ensemble. Il faut remédier au mal, avant qu’il s’étende davantage, lui dis-je : Je soupçonne Euphranor, Ericsée, Damasipe, et Polibotte, d’intelligence avec le Proviseur ; tâchez de découvrir s’ils n’en ont point gagné d’autres, et surtout si nos matelots et le reste des gens de service sont restés fidèles.

   Alphée, qui était marchand, et homme de guerre tout-ensemble, ne se souciait pas beaucoup de la philosophie de Bensalem ; une vie aussi régulière que celle qu’on mène dans ce royaume le fatiguait déjà. Ainsi son humeur, jointe au désir de revoir sa famille, lui fit embrasser mon conseil. Il me promit de veiller, et de me donner avis de tout.

   Pour moi, je m’occupai pendant les jours suivants, à mettre par écrit non seulement ce que je savais de la Maison de Salomon ; mais aussi ce qui nous était arrivé pendant notre voyage, résolu d’en continuer la relation, si Dieu me laissait la vie. Quand cela fut à peu près achevé, je me mis à méditer et à raisonner en moi-même, sur le discours du Père ; et il me sembla qu’il manquait quelque chose à mon instruction. Je n’osais néanmoins espérer qu’on éclaircit mes difficultés ; Car quelle apparence y-a-t-il, disais-je, que je revoie le Père ? et si je ne le revois pas, qui répondra à mes demandes ? Je pris à tout hasard la résolution de les écrire en peu de mots dans la pensée que du moins je pourrais les communiquer à Joabin.

   Il y avait longtemps que ce juif ne nous était venu voir parce que, comme nous l’avons remarqué, le Gouverneur l’avait mis au service du Père, qui fit à Méliar un séjour beaucoup plus long qu’on ne se l’était promis. À la fin il vint un jour me trouver à ma chambre, comme j’y étais seul ; Le Père, me dit-il en entrant avec sa familiarité ordinaire, est fort content de l’attention avec laquelle vous l’avez écouté, et m’a chargé de vous assurer de nouveau de son affection.

   Je souhaiterais, lui répondis-je, qu’il voulut bien aussi m’en donner une nouvelle marque en satisfaisant à un petit nombre de questions que j’ai mises par ordre sur ce papier.

   Joabin prit le papier, et l’ayant lu tout bas me dit : je ne désespère pas que le Père ne réponde à’ ces demandes, s’il en a le loisir. Je sais de quoi il vous a entretenu ; et je ne vois pas que votre écrit l’engage à déclarer des choses de plus grande importance. Je vous quitte pour me rendre auprès de lui, pour profiter du premier moment favorable. Il sortit avec mon papier.

   Peu après, notre capitaine me fit dire qu’il m’attendait dans l’Allée des feuilles, où il souhait m’entretenir.

   Pour entendre ce que c’était que cette Allée, il faut savoir qu’il y a en Bensalem, une simple nommé KOK qui ne pousse jamais qu’une feuille : en récompense cette feuille a ordinairement quinze pieds de long, cinq ou six de large, et deux doigts d’épais. Elle sort d’un oignon, dont le diamètre est d’un pied ou d’un pied et demi.

   Les habitants, de Bensalem se servent de cette plante à faire de berceaux, et il semble que la nature ne l’ait en effet produite que pour cet usage, car les feuilles du KOK souffrent, sans mourir, qu’on les ploie, qu’on leur fasse des incisions, qu’on les couse même ensemble qu’on en forme des voûtes impénétrables à la pluie. Elles répandent aussi une odeur fort douce. On soutient toujours ces berceaux par deux rangées d’arbres, plantés de part et d’autre, dont les branches rompent l’effort des vents, et la violence des rayons du soleil. Chaque feuille répond à un arbre, et y est attachée par plusieurs ligaments faits d’une espèce d’écorce grisâtre, presque incorruptible. Elles jaunissent en hiver, et reprennent leur verdure au printemps. Ces sortes de berceaux durent cent ans ou environ. Celui qui était auprès de notre maison avait cent cinquante pas de long, douze pieds de haut, et recevait du jour par plusieurs petites fenêtres, pratiquées dans le milieu des feuilles qu’on avait choisies pour cela.

   Alphée s’y promenait à grands pas, fort rêveur ; dès que je l’eus joint ; Nous sommes ; trahis, me dit-il, vingt des nôtres ; sont résolus de demeurer ici et la plus grande partie des autres balancent. Ericsée a déjà pris, en son nom et au nom de ses associés quelques mesures avec les magistrats de la ville Euphranor s’est chargé de vous sonder vous-même, et de travailler à vous gagner. Comment avez-vous appris ces choses, lui dis-je ? j’ai, répondit-il, fait semblant d’avoir eu penchant à rester ; et par ce moyen je me suis attiré la confiance des traitres. Cette conduite, lui repartis-je, est capable de tout perdre ; leur parti se fortifiera dans la croyance que vous en êtes ; mais puisque vous avez commencé à dissimuler vos sentiments, il faut continuer jusqu’à ce qu’Euphranor me parle ; pressez-le de le faire au plutôt. Alphée reconnut que ce qu’il avait pris pour un trait de prudence, ne soit qu’une finesse très préjudiciable, et me quitta bien résolu de réparer sa faute.

   Le lendemain au matin, comme je dormais d’un profond sommeil, on entra dans ma chambre. Je m’éveillai au bruit, et ayant ouvert mes rideaux, je vis Euphranor qui s’approchait de moi. Qu’est-ce qui vous amène ici ce matin, lui dis-je, quoique je me doutasse de son dessein ?

   Avant de me répondre, il s’assit auprès de moi, et puis me fit un long discours sur l’injustice, les dérèglements, la corruption qui régnaient en Europe ; et sur l’équité, la droiture et l’innocence des peuples de Bensalem. La conclusion fut, que puisque la providence nous avait conduits dans cette île ; il ne croyait pas que nous pussions songer à en sortir, sans nous rendre criminels ; qu’il ne doutait aucunement que mes sentiments ne fussent conformes aux siens.

   Nous avons fait les, mêmes réflexions vous et moi, lui dis-je, mais elles nous ont conduits à des résolutions toutes contraires. Et quand je serais de votre avis, par quelle voie exécuter un dessein auquel les principaux d’entre nous ne manquerons jamais de s’opposer de toutes leurs forces ? Le Sénat de Méliar, me répondit-il, nous garantirait de toute insulte, quand même il n’y aurait que nous deux qui voulussions rester. Mais il n’y a rien à craindre de la part de nos camarades. Là-dessus il donna un petit coup à la cloison, aussitôt Alphée, Ericsée, Polibotte, Damasipe notre pilote, notre contremaître, et six autres qui s’étaient tenus dans le corridor, et qui sans faire le moindre bruit avaient tout écouté, entrèrent dans ma chambre, et se rangèrent autour de mon lit. Quelques-uns d’eux me demandèrent d’un air gai et tourné à la raillerie, quand je partais pour l’Europe ? si je ne voudrais pas me charger de leurs compliments, et de ceux de l’équipage ? Je fus bien surpris, je voulus du mal à Alphée de ne m’avoir pas préparé dès le soir à cette scène. Toutefois ayant tâché de me rassurer, m’étant mis sur mon séant, je parlai en cette sorte à la compagnie.

   S’il n’était question que de railler, je vous prierais, avant mon départ, de me déclarer vôtre héritier, ou du moins l’exécuteur de vos testaments ; puisque vous voulez mourir au monde connu, et que vous choisissez ici vôtre tombeau. Mais, mes chers amis, l’affaire est sérieuse. Tout ce que vous avez vu dans ce pays-ci vous a comme enchanté ; je ne m’en étonne point, la nouveauté a des charmes invincibles pour certains esprits ; en cette occasion ses attraits sont encore fortifiés par ceux de la vertu. J’admire seulement la promptitude avec laquelle vous avez pris vôtre parti. Les résolutions subites sont ordinairement imprudentes, et tout homme sage doit se défier de ses propres désirs lorsqu’ils sont violents. Croyez-vous que je ne sois pas tenté, aussi-bien que vous, de demeurer ici ? J’ai les mêmes motifs que vous pouvez avoir ; et outre cela, les honneurs que je reçois en Bensalem les connaissances que j’y ai faites ; le rang que j’y puis tenir selon toutes les apparences, font quelquefois de vives impressions sur mon esprit. Mais quand je viens à considérer que la vertu qu’on pratique ici, est presque naturelle ; que mon tempérament est fort différent de la complexion des habitants de cette île ; qu’une vie uniforme et toujours réglée d’une certaine façon, ne manque jamais d’ennuyer, à la fin ; et pardessus tout, que je me dois à ma patrie ; je vous avoue que je me retrouve tout à coup, dans l’équilibre. Ensuite la raison continuant d’agir sur moi, et me représentant que la vertu se perfectionne par les difficultés mêmes qui la combattent ; je me persuade que l’Europe avec tous ses vices, peut me procurer une gloire plus solide devant Dieu et devant les hommes ; que l’heureuse Bensalem, avec toutes ses perfections.

   Alphée, à qui les grands raisonnements étaient ordinairement à charge, prit brusquement la parole ; Il a raison, dit-il nous avons été trop vite, qu’on ne me parle plus de rester. Après y avoir bien pensé cette nuit, il me semble que ce royaume n’est qu’une espèce de convent, et que la vie qu’on y mène n’est qu’une vie de moines. Croyez-moi, songeons au plutôt à nous défaire de nos marchandises, et à nous rembarquer. Je vais réduire la canaille du vaisseau, qui a témoigné la première de l’empressement à rester, parce qu’elle fuit le travail. Pour vous, messieurs, je vous recommande à notre Philosophe ; j’espère qu’il vous fera changer d’avis. Il s’en alla.

Nos camarades, étonnés de ce discours d’Alphée, auquel ils n’avaient garde de s’attendre, haussèrent les épaules ; se regardèrent les uns les autres, avec un morne silence ; et sortirent tous ensemble, après m’avoir salué assez froidement. Nous commençâmes dès ce jour-là à être divisés tout ouvertement en deux bandes opposées.

   La discorde, que je voyais s’élever parmi nous, me rendit fort triste et fort mélancolique. Je fis plusieurs tentatives pour ramener quelques-uns des Demeurants qui me paraissaient devoir être les moins opiniâtres, et je ne pus y réussir. Notre Capitaine, de son côté, se saisit des effets des principaux ; et traitait avec la dernière dureté ceux de l’équipage qui résistaient à son sentiment. Les esprits s’aigrissaient tous les jours de plus en plus ; pour moi je résolus d’éviter de converser avec les uns et les autres ; et d’attendre, le plus tranquillement qu’il me serait possible, la fin d’une guerre intestine, qui allait anéantir toute la bonne opinion qu’on avait de nous a Méliar.

   Cette Ville croyait avoir, dans ce temps-là, de quoi s’inquiéter elle-même. Le Père en était parti de nuit et sans bruit, ce qui n’arrive jamais aux Sages de la Maison de Salomon, qu’ils ne laissent après eux de fâcheuses nouvelles. Tout le monde voulait deviner les prédictions de celui-ci, et il n’y avait personne qui ne craignit d’avoir rencontré plus juste que les autres, parce qu’un chacun s’arrêtait aux maux qu’il appréhendait le plus.

   Joabin, que j’attendais avec impatience, vint chez moi, dès le lendemain du départ du Père ; et m’apporta, par son ordre, les réponses que je souhaitais.

   Il me dit que le Sage avait bien voulu les lui dicter ; je reconnus en effet l’écriture de cet aimable israélite, ayant lu depuis peu, un manuscrit de sa façon, intitulé le Chandelier d’Élysée. Je n’oubliai donc rien pour lui marquer ma reconnaissance. Voici ce que le papier contenait.

_______________________________________________

DEMANDES

PREMIÈRE DEMANDE

   Le Roi Salomona ayant été un très sage politique, s’est sans doute proposé dans l’institution de la Maison de Salomon, une fin utile à son royaume, non seulement pour le futur, mais, aussi pour le temps auquel il faisait une fondation si considérable. Quelle était cette fin ?

SECONDE DEMANDE

   Les dépenses de la Maison de Salomon doivent aller extrêmement loin : de quoi subsiste une Société qui consume tant d’argent ? les Rois l’entretiennent-ils ?

TROISIÈME DEMANDE

   Le nombre de ceux qui la composent est-il fixe ? ne se soutient-elle que par le moyen des Élèves ?

QUATRIÈME DEMANDE

   Les édifices qui servent aux expériences sont-ils éloignés les uns des autres ?

CINQUIÈME DEMANDE

   D’où les Pères prennent-ils les ouvriers dont ils ont besoin, et comment se conduisent-ils à leur égard ?

SIXIÈME DEMANDE

   Pourquoi les statues des inventeurs sont-elles de matières différentes ?

_______________________________________________

RÉPONSES

   Gloire soit à Dieu. Recevez, mon Fils, la lumière par les yeux, comme vous l’avez reçue par l’ouïe ; lisez cet écrit, après m’avoir entendu. Les Dons du Très Haut sont parfaits ; ceux de ses serviteurs doivent l’être aussi, autant que la faiblesse de l’homme le peu permettre.

Réponse à la première demande

   Ceux qui vous ont parlé de la sagesse de notre Fondateur, vous ont apparemment raconté comment et par quelles raisons ce monarque éclairé voulut que nous n’eussions avec le reste du monde qu’un commerce inconnu. Comme ce commerce ne devait attirer dans son royaume que des richesses qui regardent l’esprit, ce ne fut que fort tard, et après de longues délibérations, qu’il établit une loi conformément à la résolution qu’il avait prise. Il paraitrait inutile à Salomona, de dépenser beaucoup pour s’informer de ce que le genre humain inventait de plus industrieux, s’il ne trouvait dans ses États de quoi mettre tout cela en exécution. D’ailleurs si Bensalem ne fournissait d’elle-même tout qui est nécessaire à une société bien réglée, le dessein de se passer des autres Peuples ne pouvait qu’être très imprudent. Ce Prince fut donc obligé d’examiner ce que son royaume produisait, et ce qu’on faisait venir de dehors. Jusqu’à son temps les habitants de cette île ne la connaissaient que selon que le hasard leur y avait fait découvrir tantôt une chose et tantôt une autre ; le Roi voulu être instruit plus à fond.

   Pour faire cette importante recherche, il lui fallait des hommes qui eussent de l’esprit, de la capacité, un grand amour pour la patrie, et qui ne craignissent point le travail. Il choisit douze de ses sujets qu’il crut avoir ces qualités et les chargea de faire, à ses frais, les perquisitions et les expériences nécessaires par tout le royaume ; ordonnant en même temps aux officiers des provinces, de les favoriser, et de les aider de tout leur pouvoir. Ces premiers naturalistes divisèrent le royaume en douze parties à peu près égales, et en prirent chacun une à reconnaitre ; ce travail les occupa sans relâche pendant six ans.

   Ils examinèrent la nature de toutes les terres, et ce qu’elles pouvaient porter. Ayant rencontré des expositions commodes, ils semèrent, avec succès des graines étrangères ; et firent naître des plantes aromatiques et des fruits qu’on était obligé auparavant de faire venir d’ailleurs. Ils trouvèrent le secret de dessécher des marais et de conduire l’eau sur les terres arides ; ils fouillèrent dans les entrailles de la terre et y découvrirent une infinité de mines dont on n’avait pas encore eu la moindre connaissance. Au bout de six ans ils se rassemblèrent à Arimée capitale de ce royaume ; et composèrent sur leurs mémoires, un excellent essai de l’histoire naturelle de Bensalem, qu’ils présentèrent au Roi.

   Salomona y apprit avec autant de joie que d’étonnement, que nous étions incomparablement plus riches qu’il ne l’aurait osé espérer ; que la nature ne nous avait presque rien refusé ; et que nous pouvions trouver chez nous, tout ce que nous avions accoutumé de recevoir de la main avare de l’étranger. Il loua publiquement la diligence, et le courage des auteurs ; les chargea de continuer leurs découvertes ; permit à chacun d’eux de choisir pour associés deux autres personnes habiles, et affectionnées ; en un mot, il forma la Maison de Salomon. Ensuite, il fit hardiment la loi qu’il méditait depuis si longtemps. La nouvelle Compagnie s’appliqua toute entière, les douze années d’après, à bien exécuter les ordres de ce sage Prince ; et ayant tout visité, tout examiné, tout éprouvé ; elle mit enfin la dernière main à notre Histoire Naturelle.

   Voilà le premier fruit que le collège de l’ouvrage des six jours à produit, et la fin immédiate que Salomona se proposa dans sa fondation. Il avait envie de faire profiter ses sujets des connaissances les plus estimables des autres Nations ; mais il fallait auparavant bien connaître ce que nous possédions nous-mêmes. Aussi, les six premiers marchands de lumière ne partirent de Bensalem, pour aller faire leur fonction au dehors ; que quand il n’y eut presque plus rien à faire au dedans de l’île.

Réponse à la seconde Demande

   Vous avez raison de croire que la Maison de Salomon dépense beaucoup ; mais elle se donne, en quelque sorte, à elle-même, de quoi dépenser. Dans les commencements, le trésor royal la faisait subsister ; à présent, c’est elle qui remplit les coffres du roi. Salomona ne plaignit rien lorsqu’il l’institua ; les douze premiers Naturalistes eurent de lui tout ce qu’ils voulurent ; ou plutôt tout ce qui était nécessaire pour venir à bout de leur grande entreprise. Mais aussitôt que les premières mines d’or et d’argent furent découvertes et bien éprouvées le roi ne déboursa plus rien pour la Compagnie. Elle commença dès lors à tirer de la terre, non seulement de quoi satisfaire à ses propres besoins ; mais aussi de quoi enrichir son fondateur, et tous ses sujets.

Réponse à la troisième Demande

   Notre nombre est fixe ; les élèves ne remplissent pas si régulièrement les places vacantes, qu’on ne les donne quelquefois à d’autres. Sans cela nous serions privés de plusieurs personnes de mérite que la qualité de novice n’accommoderait pas, soit à cause de leur âge, soit cause de leur érudition. Nous avons même introduit une inégalité de conditions parmi les élèves, en accordant des pensions à quelques-uns. Nous appelons ces sages tempéraments, les Préservatifs contre la routine.

   Dans une société, on est sujet à se copier, à imiter les manières les uns des autres ; les jeunes élèves pensent volontiers comme ceux qui leur servent de maîtres, et transmettent les mêmes idées à leurs successeurs. Cette uniformité borne les esprits, les fait languir. Il n’en est pas des sciences humaines, comme des sciences divines, ou des sentiments du cœur ; nous ne devons avoir qu’une même foi, et une même charité ; mais il est bon de ne pas suivre une même route pour parvenir à la connaissance de la nature ; chacun doit suivre son génie. Les habiles gens que nous gagnons par des pensions, ou en les égalant à nous, s’il y a une place vacante, n’ayant point appris dans notre compagnie ce qu’ils savent, nous apportent de nouveaux principes, des systèmes particuliers, des réflexions qui leur sont propres. Ils réveillent, pour ainsi dire, notre attention ; et nous donnent assez souvent lieu de nous défier de ce qui passait auparavant pour certain dans les sciences spéculatives, ou pour commode et assuré dans les opérations manuelles. Ils nous inspirent par-là une émulation nouvelle, et nous excitent à chercher avec application, de nouveaux moyens de réussir, soit du côté du raisonnement, soit du côté de l’expérience.

   Au reste, ces pensions ne sont pas communes ; et quand on en donne, c’est par manière de récompense. Ceux-là seuls les méritent, qui, par quelque ouvrage utile à l’état, font voir qu’ils ont soigneusement étudié la Nature ; et qu’ils en savent interpréter les énigmes. L’Histoire de notre Maison remarque expressément que celui qui jouit le premier de ces privilèges demeurait dans une petite île voisine et dépendante de celle que nous habitons, dans le temps que nos premiers sages faisaient l’histoire naturelle du royaume ; qu’ayant fait de son chef dans Aspéron (qui est le nom de cette petite île) les mêmes recherches qu’ils avaient faites dans Bensalem, il en composa un Livre qu’il vint leur offrir. Les Pères auraient bien voulu le mettre d’abord de leur nombre, mais il était rempli : d’ailleurs ils ne jugèrent pas qu’une simple place d’élève fut suffisante pour récompenser ce naturaliste. L’expédient qu’ils prirent, fut de joindre à la qualité de commençant un honoraire qu’ils lui assignèrent, avec l’agrément de Salomona qui fournissait encore alors toutes leurs dépenses ; et à même temps ils déclarèrent expressément qu’on pourrait faire la même chose à l’avenir.

Réponse à la quatrième Demande

   Nos Maisons sont situées en divers endroits du royaume, aussi bien que nos cavernes et nos tours. Il faut juger de ces édifices comme de ceux qui servent aux manufactures dans votre Europe. On les place dans les endroits les plus commodes, et où les choses dont on a le plus de besoin se trouvent aisément. Cependant comme nous faisons toujours les premiers essais dans notre maison d’Arimée, elle renferme en raccourci les commodités de toutes les autres. Les deux galeries dont je vous ai parlé y sont, et l’on y voit aussi une bibliothèque qui n’a point sa pareille dans tout l’Univers.

Réponse à la cinquième Demande

   Tous les ouvriers du royaume dépendent en quelque sorte de nous. Chaque art, chaque métier, fait un corps dont le chef se tient à Arimée. Ces chefs doivent nous répondre de l’habileté de ceux qu’ils reçoivent à la maîtrise. En quelque lieu que nous nous rencontrions, nous avons le pouvoir de casser un maître, dès qu’on nous a prouvé qu’un ouvrage mal fait a sorti de ses mains.

   Quand nous avons besoin d’ouvriers d’une certaine espèce, nous avertissons leur chef qui ne manque point de nous envoyer les plus adroits ; sûr, que nous les récompenserons libéralement. Nous employons ces ouvriers, à plusieurs reprises, au même ouvrage ; ceux qui commencent une chose, ne la finissent jamais ; nous les faisons travailler séparés les uns des autres ; aucun ouvrier ne voit tout ce qui concourt à un dessein ; nous donnons nous-mêmes la dernière perfection à tout ce que nous entreprenons. Sans ces précautions, nos secrets seraient bientôt divulgués, nonobstant le silence étroitement imposé à ceux qui travaillent pour nous.

Réponse à la sixième Demande

   La matière des statues érigées à la gloire des inventeurs, répond à la qualité des choses qu’ils ont inventées. Les Auteurs des inventions purement curieuses, comme sont la plupart de celles qui regardent les figures et les nombres n’ont que des statues de bois doré, qui ont beaucoup plus d’éclat, que de solidité. L’on ne met en œuvre la pierre de touche, qu’en l’honneur de ceux qui ont trouvé de nouvelles règles de critique, quelque méthode pour juger sainement des ouvrages de la nature et de l’art. Le fer est pour ceux qui se sont distingués par de belles découvertes dans les mécaniques. Le bronze, et le marbre s’accordent sans distinction aux grands hommes qui ont extraordinairement contribué à la perfection de quelque science, ou qui ont inventé quelque art particulier. L’or et l’argent ne sont réservés que pour ceux, qui savent arracher du sein de la nature, toujours cachée, toujours jalouse, des secrets importants.

   J’ai dicté tout ceci à la hâte, mon Fils, j’espère que vous ne laisserez point d’en être content. Que celui qui a fait toutes les créatures pour l’homme, et qui a créé l’homme pour sa gloire, vous bénisse.

   Pendant le reste du temps que nous demeurâmes à Méliar, j’eus encore diverses conversations avec Joabin, entre autres une sur la Compagnie des faits, des années, et des effigies, de laquelle son père avait été.

   Cette Compagnie est si ancienne qu’on ne sait point quand elle a commencé. Elle est composée de dix-huit personnes, savoir de six Auteurs et de douze Observateurs, auxquels l’état donne des appointements très raisonnables.

   Les Auteurs demeurent à Arimée : un des observateurs s’y tient aussi, et ne sort jamais de la Province qui en dépend, que pour peu de temps et lorsque la nécessité de ses affaires l’exige. Les autres observateurs font leur résidence ordinaire dans les villes capitales des autres provinces.

   La fonction des observateurs est de remarquer exactement ce qui arrive de considérable dans leur Province, et d’en rendre tous les six mois un compte fidèle par écrit aux Auteurs.

   Ceux-ci composent l’histoire du royaume sur ces mémoires. À mesure qu’ils parlent d’un Roi, ou de quelque autre personne de grande considération, ils ne manquent point d’en représenter le portrait. On trouve toujours dans leurs livres trois médailles de chaque Roi ; l’une, le fait voir dans sa grande jeunesse ; l’autre, dans la force de son âge et la troisième, sur la fin de sa vie. Les autres Auteurs ne sont jamais honorés que d’une médaille, qui montre comme ils étaient dans le temps de leur plus belle action.

   Le Sénat d’Arimée est dépositaire de tous les titres de la couronne ; mais la Compagnie dont nous parlons en a des copies authentiques, qu’elle a soin d’insérer dans son ouvrage. On ne lui cache rien de tout ce qui se passe ; on lui en découvre les vrais motifs. Elle rend justice à tout le monde ; la flatterie, ni la médisance n’ont aucune part à ce qu’elle fait ; la vérité seule y préside.

   Le naturel franc et sincère des habitants de Bensalem contribue beaucoup à cela ; mais ce qui en est la principale cause, c’est qu’on ne publie jamais aucune partie de l’Histoire que très longtemps après la mort, non seulement de ceux dont on y rapporte les actions, mais aussi ceux qui l’ont composée. Joabin me disait en riant à propos de ceci, que sa Nation était bienheureuse de ce qu’il ne se trouvait point d’Aman en Bensalem. Mardochée, disait-il, aurait beau rendre un service signalé au roi ; si le roi ne s’en souvenait pas de lui-même, le fidèle circoncis resterait sans récompense, l’impitoyable Aman sans punition, les pauvres juifs sans recours ; car les rois de Bensalem ne lisent ni le jour, ni la nuit, les Annales de leur règne. Il y a, à la Chine, une coutume assez semblable à la nôtre sur ce sujet.

   Un jour, Enamir, qui règne à présent dans cette île, et qui est un des plus grands Princes que nous n’ayons jamais eu, témoigna devant mon père, alors observateur d’Arimée, une petite curiosité de savoir quel tour nos auteurs, donnaient à certains incidents de sa vie. Mon père (que le sein d’Abraham reçût bientôt après) répondit avec une liberté respectueuse ; Seigneur, personne n’est parfait. Les Auteurs travaillent fidèlement sur les mémoires que je leur fournis, et je ne mets dans mes mémoires que la simple vérité. Je suis à votre égard, comme une glace fort unie ; je représente, mais je n’ajoute ni ne diminue rien. La crainte que vous avez des jugements de la postérité, est une marque de votre grandeur d’âme. Cette postérité, Seigneur, sera assez éclairée pour ne pas ignorer que l’homme étant aussi fragile qu’il l’est, on ne doit faire une grande attention aux défauts des Princes, que lorsque ces défauts ne sont point effacés par un grand nombre de vertus et d’actions héroïques. Enamir parût content de cette réponse, et dit à mon père ; peignez-moi tout comme je suis ; j’espère avec la grâce de Dieu, que mon portrait n’aura point trop d’ombres.

   Joabin me conta aussi une chose assez extraordinaire touchant cette charge d’observateur d’Arimée ; il me dit que c’était toujours un étranger qui l’occupait ; qu’un Arabe, descendu de ceux dont nous avons parlé au commencement de cette relation, l’avait eue immédiatement avant son père et qu’au temps qu’il me parlait, elle était exercée par un vieux Persan. Si vous vouliez rester avec nous, ajouta-t-il, vous succéderiez infailliblement à ce vieillard ; la Province de Méliar, à qui vous appartiendriez à cause que vous y avez abordé, vous céderait de bonne grâce à la capitale du royaume. Être observateur d’Arimée, c’est être chargé d’étudier la conduite des rois, d’en juger sans passion ; les rois ont et cru jusqu’à présent que des étrangers sages et éclairés, étaient plus propres à cet emploi, que les originaires du pays. Les Chaldéens, les Arabes, les Juifs, les Persans, établis ici depuis un si grand nombre de siècles, ne devraient pas à la vérité passer pour étrangers mais on s’en sert faute d’autres.

   Je crûs que ce circoncis avait entrepris de me gagner, et sa trop grande amitié commença à me devenir suspecte ; ainsi sans toucher au point qui me regardait dans son discours, je lui répondis en général que les Rois de Bensalem avaient raison de confier, autant qu’ils le pouvaient, l’Histoire de leur vie à de fidèles étrangers ; puisque plusieurs monarques de l’Europe confiaient, avec succès leur vie même à des gardes étrangères.

   Nous ne savions, ni Alphée, ni moi, ni aucun de notre parti, ce que le parti opposé faisait. Les Demeurants étaient toujours ensemble ; ils ne parlaient presque point pendant les repas ; ils ne revenaient à la maison que pour manger et pour dormir. Ce qu’ils machinaient se découvrit enfin.

   Un jour comme nous achevions de dîner, un Taratan en robe de cérémonie vint dire à Alphée qu’il eut à se tenir au logis, et que dans une heure le gouverneur de la ville, et les Sénateurs Protecteurs de la liberté nous honoreraient de leur présence.

   Une musique fort agréable qui précède toujours le Gouverneur quand il sort en public pour quelque affaire d’importance nous annonça leur arrivée.

   Les musiciens étaient au nombre de huit suivis d’un pareil nombre de gardes à cheval, habillés de rouge, armés de petit boucliers et de dards à ressort. Ces dards ne paraissent avoir que la longueur d’une demi pique ; mais il est nécessaire, on leur en donne tout d’un coup une fois davantage en, faisant jouer un ressort. Ceux qui savent manier ces instruments, les proportionnent, en un clin d’œil, et presque sans s’ébranler, à tous les mouvements qu’un ennemi peut faire à leur portée. Le gouverneur, qui venait immédiatement après, marchait seul, monté sur un très beau cheval ; il était vêtu comme le sont ordinairement les gens d’épée de ce pays-là, d’un pantalon rouge, d’une tunique de même couleur, et d’un manteau noir par-dessus : il avait sur la tête un chapeau à la mode d’Europe des gants verts aux mains, une épée assez large à son côté.

   Quatre sénateurs, habillés de même que le magistrat que nous avons dépeint ailleurs, et qui portaient dans leurs mains des baguettes d’or ornées de deux petites ailes d’or déployées suivaient le gouverneur avec beaucoup de gravité, montés sur de belles mules.

   Les deux derniers marchaient à une assez grande distance des premiers ; afin de laisser de la place à un dais très riche et très bien travaillé, que quatre hommes à pied portaient, sous lequel il n’y avait rien.

   Six estafiers, couverts de tuniques et de manteaux noirs, et qui pour toute défense n’avaient que de grosses cannes bleues à la main, fermaient la cavalcade.

   Le Gouverneur, les Sénateurs étant entrés dans notre cour dans l’ordre que je viens de décrire, et ayant mis pied à terre, montèrent l’escalier avec toute leur suite. Nous les reçûmes à l’entrée de la salle le plus respectueusement qu’il nous fut possible ; dès qu’ils furent entrés, ils allèrent se mettre à un bout ; nous occupâmes l’autre ; le dais qui était fort grand et fort élevé fut placé dans le milieu. Le gouverneur et les protecteurs de la liberté rangés sur une même ligne faisaient face à Alphée et aux quatre principaux d’entre nous. Le silence commençait à régner dans la salle lorsque le plus ancien des magistrats ayant fait une inclination au gouverneur et élevé un peu son caducée d’or, nous adressa ce discours.

   O étrangers votre conduite nous fait croire que vous avez oublié que c’est Dieu, qui a fait présent à l’homme de la liberté et de la paix ; nous venons vous en faire souvenir. Pourquoi une moitié de votre troupe veux-t-elle ravir à l’autre le premier de ces dons précieux ? Pourquoi conspirez-vous tous ensemble à arracher le second du fond de vos cœurs ? Le Tout puissant ordonne-t-il à l’homme de demeurer plutôt en un certain coin de la terre que dans un autre ? Non, sans doute : ce qu’il commande, c’est de s’aimer les uns les autres et de vivre en paix en quelque lieu qu’on s’arrête. Cependant la discorde domine parmi vous, et la liberté n’y trouve plus de place. Protecteurs de celle-ci, nous espérons, en satisfaisant notre devoir, de vous ramener la paix ; vous serez en repos, quand on vous aura séparés. Que ceux qui préfèrent Bensalem au reste de l’univers passent dans cet asile inviolable (il montra le dais) cet état et en particulier la ville et la Province de Méliar à qui ils appartiennent, les prennent sous leur protection. Euphranor, Ericsée, Polibotte Damasipe, se détachèrent d’avec nous au même moment, accompagnés de seize autres de leur cabale, allèrent gaiement se mettre sous le dais. Aussitôt les musiciens commencèrent un concert très harmonieux, qui dura environ une demi-heure.

   Pendant ce temps-là, Alphée, qui était comme hors de lui-même, me faisait signe de me préparer à répondre ; mais je ne savais que dire ; ses manières violentes, et les mauvais traitements qu’il avoir faits à nos camarades, ne pouvaient s’excuser. Néanmoins le concert étant fini, je remerciai le gouverneur et les magistrats au nom de notre petite troupe, en leur témoignant que nous prenions en bonne part la correction qu’ils nous avaient faite. Je les assurai aussi que la douleur que nous avions de la perte de nos frères et de nos compagnons de voyage, ne naissait que de l’amitié que nous leur portions, et d’une juste crainte que leur séparation ne nous mit hors d’état de remettre à la voile. Le gouverneur prit alors fort obligeamment la parole et nous dit avec une douceur capable de nous charmer ; Vous pouvez, mes amis, bannir cette crainte de vos cœurs ; quand vous n’auriez ni hommes, ni vaisseau pour vous conduire, vous en trouveriez ici à votre service. Nous ne donnons pas moins notre secours à ceux qui veulent nous abandonner, qu’à ceux qui veulent prendre parti avec nous. Ils s’en allèrent tous dans le même ordre qu’ils étaient venus ; emmenèrent nos camarades, comme en triomphe, sous leur dais ; on les logea chez le gouverneur, en attendant les ordres d’Enamir. Pour nous, nous commençâmes mener une vie fort triste, en nous voyant réduits à un si petit nombre, Le Proviseur, Joabin, plusieurs autres de nos amis nous venaient voir presque tous les jours, et faisaient humainement tout ce qu’ils pouvaient pour diminuer notre affliction ; mais c’était inutilement. Dieu, par sa bonté ne nous laissa pas longtemps dans cette peine.

   Dix ou douze jours après la séparation, le proviseur étant venu nous visiter selon sa coutume, nous remarquâmes qu’il avait le visage plus sérieux qu’à l’ordinaire. Je le suppliai de vouloir bien m’en apprendre la raison quoi que je ne fusse guère en état de le consoler. Vous saurez ce qui nous afflige, me répondit-il, si vous lisez ce parchemin : il est écrit en Espagnol afin que vous puissiez l’entendre. En disant cela, il me donna un parchemin noir, où je lus les paroles suivantes peintes avec du blanc.�

_______________________________________________

VISION DE L’ANGE
 EXTERMINATEUR

PRONOSTIC
DE LA 
MAISON DE SALOMON

Adressé à la Ville et à la Province de Méliar

Par le ministère d’Ina-farki

   Les cavernes de Medra ont fumé, les eaux du lac de Beni se sont troublées d’elles-mêmes, les vers paraissent dans les Nif du verger d’Amacan. O Méliar, celui qui a donné au serpent un sifflement par lequel il annonce lui-même sa venue, t’effraie par ces signes funestes, crains leur suite. Ils précédèrent la peste cruelle qui te désola il y a cent vingt-six ans et te menacent de nouveau. Hélas ! à peine es-tu repeuplée. Qui verra, d’un œil sec les maux qui commenceront dans six mois ? La Maison de Salomon a préparé ses préservatifs, elle en répandra avec profusion ; mais que les magistrats et les peuple ; se précautionnent de leur côté. Qu’on évite les excès ; qu’on mure toutes les fenêtres qui regardent le midi ; qu’on enterre profondément les morts, au Nord des villes et des villages ; qu’on s’abstienne des fruits trop humides ; qu’on brûle de l’Arac, trois fois par jour dans toutes les maisons ; qu’on ne souffre nulle part la moindre ordure qui puisse altérer l’air. O Dieu très haut, si vous voulez absolument, détruire Méliar, nous ne prétendons point parer à vos coups.

   Cette triste lecture me fit souvenir de l’air avec lequel le Père était entré dans Méliar : tous les regards n’étaient que des regards de compassion ; il paraissait pénétré de pitié. Vous ne connaissez, me dit le proviseur, ni les cavernes de Medra, ni le lac de Beni, il ne vous a pas été permis de pénétrer assez avant dans la Province : mais jugez des Nifs, voyez vous-même les vers qui y sont renfermés. En voilà que j’ai fait venir du verger d’Amacan, village qui n’est pas loin d’ici, et le seul endroit de la province où il en croît. Il me jeta sur la table deux petits fruits de la longueur et de la grosseur du pouce ; j’en ouvris un, et tout d’un coup j’en vis sortir cinq vermisseaux qui avaient la tête rouge et le corps bleuâtre. Je lui dis que je ne m’étonnais pas que ces insectes signifiassent qu’il y aurait des maladies contagieuses dans l’année, parce que tous, avions coutume en Europe, de tirer un pareil pronostic des vers qui se rencontrent quelque fois dans la noix de galle. Il y a cette différence entre votre pronostic et le nôtre, répliqua le proviseur en soupirant, que le nôtre est infaillible, et que le vôtre ne l’est pas toujours.

   Je fis tout ce que je pus pour tâcher de détourner son esprit des tristes pensées, qui l’affligeaient ; mais j’étais si abattu, que tout ce que je lui dis me parut, à moi-même, très faible et très languissant. Je ne pouvais, regarder notre départ que comme une chose tout-à-fait éloignée : et si nous ne partions pas avant six mois, quelles, raisons n’avais-je pas de craindre la peste ? Les étrangers ne sont-ils pas toujours plus susceptibles des maux qui surviennent dans un pays, que ceux qui y sont nés ?

   Je n’étais pas le seul à qui cette pensée fut tombée dans l’esprit. La nouvelle de la peste future déjà répandue par toute la ville lorsque le proviseur nous la communiqua, avait d’abord fait son premier effet dans la maison du gouverneur, d’où elle était sortie. Quelle fut l’épouvante de nos infidèles compagnons, lorsqu’ils se virent menacés d’un mal si horrible ? Ils avaient compté de rajeunir, pour ainsi dire, en Bensalem ; d’y jouir d’une vie longue, tranquille, pleine de douceur : et avant même qu’ils n’aient le temps de s’établir, ils apprennent que, selon toutes les apparences, la fin de leurs jours viendra dans six mois. Des gens qui se croyaient à couvert même de la fièvre la plus légère à cause de l’excellence des aliments de leur nouvelle patrie, et qui se flattaient déjà de devenir presque immortels ; n’entendent parler que de peste et de préservatifs.

   La terreur dont ils furent saisis les pressa si vivement dès le second jour après la publication du pronostic, qu’il n’y en eut pas un qui ne se repentit dans son cœur de nous avoir abandonné. Les derniers d’entre eux n’attendirent pas qu’il fut passé pour déclarer assez haut leur sentiment ; et les principaux, dont la frayeur n’était pas moindre, ravis de cette ouverture, nous eussent écrit sur le champ pour nous demander pardon de leur faute, sans un reste de honte qui les retint. Que peut la honte contre la crainte d’une mort qui paraît inévitable ? Le jour suivant ils firent semblant de se rendre aux instances de quelques matelots, et n’osant s’adresser à Alphée, ils furent bien aises d’implorer mon secours par ce billet.

   Nous vous avouons de bonne foi qu’avec toute notre Philosophie, nous ne saurions nous garantir de la crainte de la mort. Vous savez la nouvelle qui court ; elle nous a étrangement alarmés. Il ne tiendra pas à nous que nous ne nous réunissions à votre troupe, et que nous n’allions au plutôt chercher tous ensemble un climat moins dangereux que celui-ci. Nous vous supplions de nous réconcilier avec Alphée, et de nous marquer les mesures qu’il faut que nous prenions.

   Les huit principaux de leur bande avaient signé ce billet. Je ne voulus point y faire de réponse par écrit : je chargeais seulement le porteur, que je connaissais attaché à Euphranor, de dire à son maître que je le priais de se rendre, à l’entrée de la nuit, au bord de la mer, vis à vis de l’endroit où notre vaisseau était à l’ancre ; et que je m’y trouverai sans manquer de conférer avec lui.

   Je me transportais incessamment chez Alphée pour lui faire part du billet ; jamais homme ne reçût plus mal une bonne nouvelle. Aussitôt qu’il m’entendit parler de nos camarades et de l’envie qu’ils avaient de revenir ; Qu’ils demeurent, dit-il en branlant la tête, qu’ils demeurent, puisqu’ils l’ont ainsi voulu. Quand je devrais périr aussi bien qu’eux, je mourrai content, pourvu que pas un de ces traîtres n’échappe. Ma surprise fut extrême, je pensai perdre patience en entendant ce discours ; vous pourriez bien ne pas échapper, lui répliquai-je avec émotion, sans que pour cela ils mourussent. Ils appartiennent à une province menacée de la peste, mais qui vous a assuré qu’ils n’en puissent pas sortir pour quelque temps avec l’agrément des magistrats ? Le roi refusera-t-il à des étrangers qui ne manquent pas d’esprit, la permission d’aller se présenter à lui ? Nous sommes bienheureux qu’au lieu de penser à cet expédient, ils n’aient songé qu’à recourir à nous. Si nous les recevons, notre vie est en sûreté ; si nous méprisons leurs avances, nous sommes perdus. Ils continueront de nous noircir auprès du gouverneur, du sénat, et du Peuple ; au premier jour ils vous feront un procès pour retirer leurs effets. Nous passerons pour des gens avares et inhumains, qui ne méritent ni d’être secourus, ni même de vivre.

   Alphée repartit sèchement qu’on nous en mettrait d’autant plutôt hors de l’île, et que c’était ce qu’il souhaitait. Vous avez donc oublié, lui dis-je, que nous sommes sans pilote et sans contremaître ? que les matelots, qui auraient pu en quelque sorte suppléer à leur défaut nous ont quittés ? Le gouverneur nous a promis son assistance ; mais comment reviendront les hommes qu’il nous prêtera, si un vaisseau de Bensalem ne se met en mer avec nous ? Selon toute apparence, c’est ce qui n’arrivera de plusieurs années ; vous savez qu’il ne sort de vaisseaux, de cette île, que ceux qui servent à porter de douze en douze ans les espions, qu’ils appellent ici Marchands de Lumière, dans les royaumes étrangers. Je joignis tant d’autres raisons à celles-ci, que mon homme se rendit enfin ; et qu’il me laissa maître de faire ce que je jugerais à propos.

   J’étais déjà au rendez-vous lorsque Euphranor y arriva. Nous n’avions point trop de temps à demeurer ensemble, si nous voulions éviter tout soupçon ; ainsi, je ne m’amusai ni à lui faire des reproches, ni à l’obliger de justifier sa conduite et celle de ses associés. Je l’assurai d’abord de la bienveillance d’Alphée, et de la bonne disposition de notre troupe. Nous nous mîmes ensuite à raisonner sur notre départ, et à examiner de quelle manière nous pourrions réussir dans cette entreprise. Après avoir fait bien des réflexions l’un et l’autre, une fuite bien concertée nous parût préférable à tous les autres moyens. L’engagement qu’Euphranor et sa bande avaient pris avec le gouverneur et la ville, était trop solennelle, et la parole qu’ils avaient donnée de demeurer trop positive, pour se dédire avec honneur ; et l’honneur à part, il n’y avait pas de sûreté à l’entreprendre, le roi étant déjà averti de leur résolution.

   Nous étant donc déterminés à fuir, nous passâmes aux difficultés qui pouvaient nous arrêter. Il s’en présenta deux ; nos marchandises n’étaient point vendues, et nous manquions de vivres pour le voyage. La première fut aisée à lever ; nous convînmes que les prétendus Demeurants nous redemanderaient hautement les marchandises qui leur appartenaient et que, sous ce prétexte, nous leur mettrions aussi les nôtres en main. Personne ne pouvait trouver mauvais qu’ils se défissent, d’un bien qui devait désormais leur être inutile. La seconde difficulté nous embarrassa bien autrement. Comment ramasser en cachette autant de munitions de bouche qu’il nous en fallait ? Comment les transporter de la ville au vaisseau, à l’insu des magistrats ? Quel citoyen voudrait, s’entendre avec nous, et se faire des affaires en se rendant complice de notre évasion ? Nous eûmes beau mettre notre esprit à la gêne ; plus nous rêvâmes, plus la chose nous parut impossible. Quittons-nous, pour le présent, dis-je à Euphranor allons consulter nos camarades ; ils trouveront peut-être avec plus de bonheur que nous, le dénouement de cette difficulté. Recommandez aux vôtres un secret inviolable : montrez-vous, au dehors, aussi irrités contre nous, que vous ne l’ayez jamais été ; contraignez-nous dès demain à livrer les marchandises, et après-demain soyez, ici à la même heure.

   Quand je fus rentré au logis, Alphée accourut à moi, et m’ayant tiré à l’écart me demanda avec empressement d’où je venais et si j’avais pensé à avancer l’exécution de notre dessein ? Ce n’était plus ce déraisonnable, ce violent Alphée, cet homme résolu à mourir pourvu que les autres périssent ; il avait eu le temps de rentrer en lui-même, et de se radoucir. Je lui racontai de point en point tout ce qui s’était passé entre Euphranor et moi ; et je lui proposai ingénument la difficulté qui nous avait arrêtés. Mon récit le combla de joie ; C’est une plaisante difficulté, s’écria-t-il, que la vôtre ! Les marchands de ce pays-ci aiment à la vérité un peu moins l’argent que ceux du notre, mais enfin ils l’aiment. Reposez-vous sur moi. Il y aura, en moins de huit jours, plus de vivres dans mon bord, que nous ne pourrions en consommer dans deux ans : et je vous réponds que ni le gouverneur, ni le sénat, n’en auront pas le moindre vent.

   Dès le matin, Euphranor et Damasipe accompagnés d’un huissier, vinrent nous sommer de rendre sans aucun délai toutes les marchandises dont nous nous étions injustement et tyranniquement emparés. L’huissier livra à Alphée un grand rôle qui comprenait généralement tout ce que nous avions dans le vaisseau. Le capitaine joua fort bien son personnage ; il accabla d’injures les demandeurs, il cria vingt fois à la fausseté, à l’imposture, en lisant le contenu du rôle ; il fit semblant de vouloir désobéir. L’huissier le menaça de la colère du sénat, pour le faire taire : j’intervins dans la dispute comme homme pacifique, je fis de grands efforts pour calmer les esprits, et pour ménager quelque accommodement. Alphée se laissa fléchir après s’être bien fait prier. Je rendrai tout, s’écria-t-il d’une voix étonnante, mais bien entendu, que personne ne mettra le pied dans mon vaisseau, que par ma permission.

   L’huissier qui ne savait pas de quelle conséquence cela était pour nous, regarda la condition comme une chose assez superflue, et n’eut garde de s’y opposer, non plus que les autres : on tomba d’accord que dès l’après dîner même, la prétendue restitution serait une affaire finie.

   Nos gens, bien instruits par Alphée, allèrent avec lui préparer toutes choses dans le navire ; le magasin fut bientôt vidé, et les marchandises prêtes à être enlevées. Les nouveaux réunis ne manquèrent pas de se trouver sur le port avec des chariots ; notre esquif conduit par leurs matelots servit au transport ; en moins de cinq heures le vaisseau fut déchargé, et les marchandises emportées dans un édifice de la ville, où se font les ventes publiques. Le soir, Alphée sortit de la maison avec trois hommes choisis, et nous avertit qu’il ne reviendrait de quelques jours.

   Euphranor jugeait encore la difficulté des vivres insurmontable lorsque nous nous revîmes le lendemain, et que je lui communiquai les espérances que le capitaine nous avait données. Il me dit que la vente des marchandises était déjà fort avancée, et qu’il n’y avait pas lieu de douter qu’avant deux jours, nous n’eussions tout notre bien en argent comptant. Nous remîmes à nous entretenir plus au long quand Alphée serait de retour, parce que les mesures que nous, avions à prendre dorénavant, dépendaient de ce qu’il aurait fait. Je priai Euphranor d’envoyer tous les soirs son valet se promener dans l’endroit où nous étions, afin que j’eusse la commodité de l’avertir quand il en serait temps.

   Le capitaine ne revint qu’au bout de six jours, mais si content, de lui-même, qu’il ne se possédait pas. Il ne laissa point de me donner dans cette rencontre un nouveau témoignage de son humeur capricieuse. Quelques prières que je lui fisse d’abord, je ne pus tirer autre chose de lui, sinon qu’il avait tenu parole, et que l’on ne mourrait pas de faim dans son bord ; plus je le questionnai sur la manière dont il avait fait ce miracle, moins il voulut me l’apprendre.

   Las de perdre ma peine, je ne lui témoignai plus de curiosité là-dessus et je lui dis, qu’il n’y avait donc qu’à déloger. C’est un Arabe de mes amis, me dit-il alors, qui a ravitaillé notre vaisseau. Il est établi Renfuse, et amène ici tous les ans beaucoup de blé, et d’autres marchandises ; vous devez avoir vu deux navires à lui dans le port, ils sont une fois plus gros que tous les autres. Nos affaires se sont passées sur l’eau, et dans les ténèbres ; il aurait fallu que les magistrats de Méliar eussent eu de bonnes oreilles, et la vue encore meilleure, pour s’apercevoir du manège que nous faisions. Nos provisions nous ont couté un peu cher, mais ce n’a point été ma faute ; toutes les fois que je me mettais à marchander, l’Arabe mon ami me fermait la bouche en protestant avec beaucoup de flegme, qu’il me donnerait sa marchandise pour la moitié moins, si je voulais l’acheter de jour en présence de tout le monde. Du reste, je suis fort content de lui. C’est de ces connaissances là qu’il faut faire, quand on est en pays étranger ; si, au lieu d’aller tous les jours sur le port me promener et m’entretenir avec de bons marchands, je m’étais amusé à parler de philosophie comme vous avez fait depuis que vous êtes ici, aurais-je connu l’Arabe de Renfuse ? et si je ne l’avais pas connu, où en serions-nous ? Vous avez toute la raison de votre côté, repris-je ; mais enfin, il n’y a donc qu’à partir ? Et au plus tôt, me répliqua-t-il ; une des meilleures choses que j’aie apprises pendant mon absence est, que nos marchandises sont toutes vendues ; délogeons, de peur que notre secret ne s’évente.

   Le soir j’allai au bord de la mer, où j’avertis le valet d’Euphranor d’aller incessamment dire à son maître que je l’attendais avec impatience. Euphranor arriva un instant après. Voyez-vous ce vaisseau, lui dis-je aussitôt ? Il est prêt à mettre toutes ses voiles au vent. Alphée vous contera lui-même comment cela s’est fait : ne différons point notre fuite : partons dès la nuit prochaine. Pourrez-vous tromper la vigilance du gouverneur, vous dérober de sa maison ? Personne ne se défie de nous, répondit Euphranor, ainsi personne ne veille sur nous, je connais une petite porte qui donne dans une rue détournée, par où il nous sera aisé d’évader sans bruit. Demain je vous amène ici, à onze heures de nuit, toute notre troupe sans qu’il en manque un seul homme. Nous vous recevrons, lui dis-je, à bras ouverts. Prenez garde qu’une affaire si heureusement conduite jusqu’à cette heure, n’aille échouer par l’imprudence de quelqu’un.

   Je retournai en diligence à la maison des étrangers. Alphée s’occupait déjà à mettre en petits ballots tout ce que nous y avions de meilleur. Nous porterons, disait-il, chacun le nôtre ; nos valets, ou plutôt nos espions profiteront du reste s’ils veulent ; ne feraient-ils point aussi, par hasard, scrupule d’être hommes à deux salaires ? Quand nous embarquons-nous, continua-t-il, en se tournant vers moi ? il fait un vent qui nous éloignerait bientôt des côtes, si nous étions sur mer. Ah ! si j’avais un pilote, et que nos traitres ne fussent pas, comme ils le sont, maîtres de notre argent ; je leur apprendrais bien à vouloir demeurer ; et demain, au point du jour, je leur souhaiterais de bien loin la peste qu’ils craignent tant. Je lui répondis que nous n’avions plus qu’un jour à attendre, et que nous pourrions lever l’ancre dans vingt-six heures.

   Nous dormîmes fort peu le reste de la nuit, et le bruit sourd que nous étions obligés de faire malgré nous pour mettre tout notre bagage en état, aurait sans doute éveillé nos six Bensalemois, si l’endroit où ils couchaient n’avait été aussi éloigné de notre quartier. Le lendemain tout le monde fit bonne contenance. Le proviseur passa une partie du jour avec nous, et ne s’aperçut de rien. Une tristesse apparente était peinte sur nos visages. Nous lui demandâmes s’il ne ferait pas bientôt murer les fenêtres de la maison du côté du Midi ? Si l’arac (espèce d’encens) était cher ? De quels fruits trop humides le sage YnaJarki voulait parler dans le Pronostic ? Tous nos discours, en un mot, furent des discours de gens résolus à rester s’il le fallait, et à attendre la peste de pied ferme.

   Mais aussitôt que nous eûmes soupé, et que ceux qui nous servaient se furent enfermés chez eux, nous jouâmes un rôle bien diffèrent. Deux des nôtres allèrent faire la ronde autour de la maison et dans deux ou trois petites rues qui menaient droit au port. Les autres descendirent doucement nos paquets dans la cour. Alphée, l’écrivain du vaisseau, et moi, nous parcourûmes en silence toute la maison, assurés que personne ne nous épiait, nous fîmes la sentinelle aux avenues du quartier des valets, en intention de prendre à la gorge le premier à qui la fantaisie de sortir pourrait venir.

   Sur les dix heures et demie, ceux que nous avions envoyés à la découverte, nous rapportèrent qu’ils n’avaient rencontré personne. Le quartier, de lui-même, était assez solitaire ; et les habitants de Méliar ont coutume de se retirer de fort bonne heure. Après nous être tous secrètement recommandés à Dieu, nous prîmes chacun notre fardeau sans aucune distinction, nous nous rendîmes promptement et heureusement au port par le plus court chemin.

   À peine y fûmes-nous arrivés, qu’Alphée battit un fusil qu’il portait sur lui, et que trois de nos mariniers qui par son ordre avaient toujours couché dans le navire, avertis par ce signal, nous amenèrent l’esquif et une chaloupe, que nous chargeâmes aussitôt d’une partie de notre monde et de nos ballots. Tout le reste passa à un second voyage, excepté Alphée et moi, qui attendions nos camarades. Minuit sonna, et personne ne paraissait encore ; le capitaine disait une infinité de choses désagréables et m’accablait de reproches ; nous étions dans une peine horrible. Il commanda aux mariniers, qui avaient ramené l’esquif et chaloupe, de ne point branler de la place ; et nous nous avançâmes vers la maison du Gouverneur qui était de l’autre côté de la ville. Alphée croyait fermement que nous étions trahis une seconde fois, et je n’étais pas bien éloigné de son opinion. Après avoir fait environ la moitié du chemin, nous entendîmes le bruit d’une troupe de gens qui accouraient vers nous, ce qui nous obligea de nous tirer un peu à quartier. Quoique la nuit fût assez obscure, je reconnus à la faveur de quelques étoiles qui brillaient çà et là, que c’étaient justement ceux que nous allions chercher. J’en pris soudainement un par le bras, je lui dis mon nom pour le rassurer, et je lui demandai ce qui les faisait ainsi courir, après avoir tardé si longtemps Au nom de Dieu me dit-il, en s’échappant de moi, sauvons-nous, nous sommes découverts, on nous suit. Il n’en fallut pas davantage ; nous imitâmes parfaitement, Alphée et moi, la précipitation des autres. On regagne le port, on entre pêle-mêle dans les deux petits bâtiments, ceux qui se trouvent une rame sous la main, quoique tous hors d’haleine, la plongent et la relèvent si vigoureusement, que nous joignons presque en un moment notre navire. Dès que nous fûmes dedans, le pilote, et contremaitre, tout l’équipage se rangèrent sans rien dire si promptement à leur devoir, que jamais manœuvre n’alla mieux. On retira l’esquif et la chaloupe, on étendit les voiles, on leva l’ancre, les vents secondèrent si à propos nos désirs qu’ils semblaient être d’intelligence avec nous. Nous fîmes un chemin prodigieux le reste de la nuit.

   J’étais par hasard assez près de Polibotte, qui était celui que j’avais saisi par le bras dans la rue. Il n’était pas encore bien revenu de la peur effroyable que je lui avais faite ; et il m’avoua qu’il n’en avait jamais eu de pareille en sa vie. Contre l’ordinaire, me dit-il, on ne s’est couché cette nuit qu’à onze heures et demie chez le gouverneur : c’est ce qui nous a retardé et comme nous sortions enfin par la petite porte, nous avons vu quelqu’un qui nous suivait avec de la lumière ; ne vous étonnez donc pas si vous nous avez vu courir. Euphranor, et les autres, confirmeront la chose ; il y en eut même qui assurèrent que cet homme à la lumière, avait fait un hurlement épouvantable. Un vieux matelot se mit à rire de toute sa force en entendant ce discours, et tout le monde ayant tourné la tête vers lui, je vous jure, nous dit-il avec une grande naïveté, que je n’ai point hurlé. C’était moi qui m’étant un peu trop arrêté, avais jugé à propos de me munir de ma lampe pour venir vous retrouver à la petite porte, sans quoi je courais risque de me rompre le col en descendant de mon galetas. J’ai eu ma peur comme les autres ; car vous voyant tout d’un coup décamper d’une si étrange manière, je me suis imaginé qu’à cause de ma vieillesse vous vouliez me laisser ; mais Dieu merci, nous voici tous en sûreté. La compagnie éclata de rire, excepté un de ceux qui avaient entendu le hurlement ; il espérait éviter la raillerie en soutenant toujours qu’il ne s’était pas trompé ; et par malheur pour lui, ce fut ce qui lui en attira de tout le vaisseau tant que le voyage dura.

   La joie que nous avions d’être sortis de Bensalem, augmentait à mesure que nous avancions. Nous revîmes cette île à la pointe du jour ; on n’y distinguait déjà plus, ni forêts, ni campagnes, ni villes. Euphranor et les autres nouveaux réunis captivèrent les bonnes grâces d’Alphée en remettant à sa disposition tout l’argent de la vente des marchandises. Le moyen était sûr, car la somme était grosse, l’on ne pouvait rien perdre dessus, La monnaie de Bensalem ne valant précisément que ce qu’elle pèse. Il ne nous arriva rien de considérable pendant notre navigation le même vent (sud-ouest) dura pendant quatre mois. Au commencement du cinquième le vent se mit au sud, et y demeura trois semaines à la fin desquelles nous nous trouvâmes à la hauteur de Lima.

   Notre dessein était d’aborder en cette ville, n’ayant plus de marchandises à débiter, ni aucune envie de reprendre notre route de la chine. Heureusement le vent se remit au sud-ouest, puis tout à fait à l’ouest c’était tout ce que nous pouvions désirer. Nous mîmes encore deux mois à arriver dans le port de la capitale du Pérou. Nous nous y reposons de nos fatigues : Alphée prétend partir dans un an pour la Chine et le Japon, selon sa première vue : pour moi j’attends avec Euphranor et quelques autres, une occasion favorable pour repasser en Europe.

   Cléon ayant achevé de lire : Lorsqu’il est question de faire des projets, lui dit Philarque, l’on se forme toujours des idées grandes et magnifiques ; et quand on vient à l’exécution, l’on est obligé de s’en tenir simplement à ce qui est faisable, selon les temps, et selon les lieux. Les Trinobantes n’ont point d’établissement pareil au collège de l’ouvrage des six jours, nonobstant le plan merveilleux que Bacon leur en a tracé dans son Livre ; nous ne voyons pas non plus rien de semblable à Basilie quoiqu’à dire vrai, il y ait quelque chose d’approchant.

   Le peu de séjour que vous avez fait en cette ville, me donnera lieu de vous entretenir sur un sujet fort connu, comme s’il était secret ou nouveau ; et vous allez demeurer d’accord qu’il n’était pas à propos que je parlasse avant que vous eussiez lu vôtre manuscrit. Ce n’est donc pas dans les seuls mystères, dit Cléon, que la figure doit précéder la vérité ? vous êtes homme d’un grand ordre. Passons là-dessus, reprit Philarque ; ce qui est indubitable, c’est que vous gagnerez beaucoup avec moi ; vous ne m’avez lu que des choses imaginaires, et j’en ai de réelles à vous conter.

   Basilie est la mère des sciences et des arts ; elle a toujours nourri dans son sein un grand nombre de personnes doctes, curieuses, nées pour réussir dans les entreprises où l’esprit a le plus de part. Il est croyable que de tout temps aussi ces génies distingués ont eu entre eux de grandes liaisons, soit par conformité d’humeur, soit pour s’exciter à une louable émulation, soit pour profiter réciproquement des lumières les uns des autres. De-là sont venus les Assemblées libres, que le fameux Oleagin et quelques autres ont tenus successivement chez eux ; De-là ont pris naissance les Sociétés réglées, qui sont aujourd’hui l’ornement de l’Eleutherie, et qui contribuent tant à la gloire du règne présent.

   Ces Sociétés sont au nombre de trois.

   La plus ancienne doit ses commencements au Prince Justin, et à Porphyre son ministre : Elle s’occupe avec un grand succès à purifier, à embellir, à enrichir la langue Eleutherienne.

   La seconde est redevable de son établissement à la magnificence du grand Basile aux soins du célèbre Ophis, un des plus habiles ministres qu’il n’ait jamais eus.

   La troisième est l’ouvrage du même monarque, elle ne fait que de naître. Il paraît qu’elle se propose d’expliquer les Médailles, les Emblèmes, les Inscriptions anciennes ; et d’en composer de nouvelles. Il y a des gens qui croient qu’on pourra quelque jour lui être obligé d’une Histoire parfaite des Rois, et de la Nation Eleutherienne.

   Vous passez bien légèrement sur la seconde, dit Cléon ; c’est, répondit Philarque, que je veux m’y arrêter assez longtemps dans la suite.

   D’abord le sage Ophis avait résolu de faire une Société universelle. Il joignit ensemble des physiciens, des mathématiciens, des historiens, et des personnes versées dans les belles lettres. Il leur marqua des jours pour s’assembler séparément, et pour conférer ensemble sur les sciences qui les regardaient. La Bibliothèque du grand Basile leur fournissait des lieux commodes pour cela, et une grande abondance de Livres.

   Cette grande Académie, ne subsista pas longtemps ; les historiens en furent retranchés de fort bonne heure, de peur qu’ils n’excitassent des troubles en décidant certaines questions épineuses. Voilà, dit Cléon, une raison à laquelle je ne me serais jamais attendu. Les Poètes et les Orateurs, continua Philarque eurent peu après le même sort et furent confondus avec la Société que je vous ai nommée la première. Il n’y a que la double compagnie des Physiciens et des Mathématiciens qui se soit maintenue. On parla au commencement de séparer ces deux sortes de savants, à cause de la diversité des objets qu’ils envisagent ; mais après y avoir bien pensé, on jugea qu’il valait mieux les unir, parce qu’ils peuvent s’entraider en plusieurs rencontres.

   Si la société des Historiens avait commencé par entreprendre quelque grand ouvrage nécessaire au public, il y a bien de l’apparence qu’on ne l’aurait jamais supprimée. L’Histoire de l’Eleutherie aurait été fort bien entre ses mains : jusqu’à présent on n’en a point où il n’y ait quelque chose à désirer. Un travail de cette importance, et de cette longueur, est au-dessus des forces d’un particulier ; et je ne m’étonne point qu’on ait en Bensalem, une compagnie exprès pour un semblable dessein.

   Il est aisé d’éviter de donner de justes sujets de plainte en faisant une histoire ; il n’y a qu’à rapporter les faits comme ils sont et ne rien décider quand il y a quelque doute. Les théologiens et les politiques décideront assez, sans que les historiens s’en mêlent. Un historien est chargé de dire la vérité quand il la sait, et lorsqu’il n’en est pas assuré, il doit proposer ingénument les raisons qui le font balancer, et mettre son lecteur dans une peine pareille à la sienne. Apparemment que le petit corps d’historiens qu’Ophis avait fait, se donna d’abord toute l’histoire universelle, tant ecclésiastique que profane, pour objet ; et que ces messieurs cherchèrent de l’exercice dans la discussion des points les plus délicats et les plus embrouillés. C’était là se proposer un objet trop vague ; s’exposer, dès le premier pas, à choquer quelque puissance formidable ; et négliger un des moyens les plus infaillibles qu’une Compagnie puisse avoir pour gagner les bonnes grâces du public. Lorsqu’on voit un nouvel établissement, on demande aussitôt de quelle utilité il sera ? quel fruit on en doit attendre ? si l’on ne fait à cette question qu’une réponse générale, elle ne contente point. Lorsqu’on disait de la Compagnie dont je parle, qu’on en espérait des éclaircissements et des décisions sur l’histoire, c’était comme si l’on avait exhorté un chacun à trouver un million de difficultés et d’inconvénients. Mais si l’on avait pu dire que cette Société travaillait à l’histoire du royaume ; à ramasser, à vérifier, à mettre à profit tous les mémoires qui y doivent entrer ; l’espérance de voir paraître au premier jour quelque partie d’un ouvrage si souhaité, aurait charmé tout le monde. Ceux qui cultivent ensemble la langue Eleutherienne ont leurs jaloux ; et malgré l’envie, ils se conservent, ils se font aimer, ils triomphent ; les savants, les honnêtes gens, les honorent de toute leur estime ; d’où vient cela ? ils se sont appliqués à un travail particulier sans s’écarter de leur fin générale ; ils nous ont fait présent d’un excellent livre ; on juge d’eux par leur fruit. Revenons à la Compagnie des Physiciens et des Mathématiciens. Elle a travaillé sans relâche ; depuis sa naissance, à perfectionner les sciences les plus utiles, et à y faire de nouvelles découvertes. Ses Physiciens cultivent principalement la Chimie, la Botanique, et l’Anatomie tant du corps humain que de ceux des animaux. Ses Mathématiciens s’appliquent particulièrement à l’Astronomie, à la Géométrie et aux Mécaniques. Elle fait des observations célestes et terrestres dans les parties du monde les plus éloignées les unes des autres. Elle fait examiner sur les lieux les plantes dont les anciens Médecins se sont servis afin de comprendre mieux leur méthode dans la guérison des maladies, et d’entrer plus sûrement dans leurs pensées. Le Grand Basile a fait bâtir en sa faveur un édifice également commode et magnifique, d’où l’on contemple tous les mouvements des astres et des Cieux.

   Le public a déjà profité d’un grand nombre de découvertes très importantes, quelle a faites.

   Cléon interrompit Philarque ; pour lui marquer le plaisir qu’il avait de l’entendre ; et fit, en passant, une petite réflexion sur la division des physiciens en trois classes. Elle lui parut juste et conforme à celle que la Nature a mise entre les corps terrestres, qui sont ou minéraux, ou végétaux, ou capables de sensation. Il voulut ensuite inviter Philarque à faire un parallèle entre cette Société, et la Maison de Salomon. N’entrons point dans ce détail-là, lui dit Philarque, noms trouverions trop de différence entre l’une et l’autre. En voici une qui me saute aux yeux : La Maison de Salomon n’a point de chef qui préside à ses conférences, et la Société dont nous parlons en a un d’un mérite incomparable.

   J’en aperçois une autre, reprit Cléon ; La Maison de Salomon compose d’abord l’histoire naturelle de Bensalem ; il ne paraît pas par votre discours que les Naturalistes Eleutheriens ne fassent rien de semblable à l’égard de leur pays.

   Je me doutais bien, répondit Philarque, que vous feriez cette réflexion. Je connais quelqu’un qui écrivait il n’y a pas longtemps ; Qu’il n’est point du tout glorieux à la nation Eleutherienne de laisser ignorer au reste du monde, et d’ignorer Elle-même, les merveilles de toute espèce que Dieu a mises dans l’étendue du royaume qu’elle habite : qu’une bonne histoire naturelle de toute l’Eleutherie serait un livre absolument nécessaire : et qu’on devrait supporter très impatiemment qu’un ouvrage comme celui-là soit encore à exécuter.

   Vous êtes un bon disciple de Mercure, dit Cléon en souriant, et vous avez la mémoire admirable.

   On n’étudie les sciences en général, continua Philarque, qu’afin d’en tirer quelque utilité particulière.

   Nos interprètes de la nature sortiront peut-être quelque jour de l’universalité dans laquelle ils se tiennent, et feront pendant un grand nombre d’années leur principale occupation, de l’ouvrage dont vous parlez. On sait qu’un d’entre eux a déjà fait le catalogue des plantes qui naissent autour de Basilie. Un autre est chargé de l’examen de ce qu’on appelle les merveilles de l’Eleutherie.

   Varron anime cette savante société, Varron la conduit. Il aime un royaume dont il fait un des principaux ornements, comment le négligerait-il ? Ah ! Cléon, si vous connaissiez ce grand homme, avec quel zèle n’applaudiriez-vous pas à l’estime que tout le monde a pour lui ?

   Le monde dont vous parlez répondit Cléon, est bon connaisseur ; si vous aviez un peu plus d’indulgence pour moi que vous n’en avez, vous ne vous presseriez peut-être pas tant de supposer que je n’y suis pas compris. La réputation de Varron s’étend partout ; pourquoi voulez-vous, qu’elle ne soit point venue jusqu’à moi, et que je me sois seul défendu, contre les sentiments d’admiration qu’elle inspire pour lui au reste des hommes ? Ses perfections éclatent par elles-mêmes ; et si cela n’était pas, les honneurs, dont le grand Basile monarque judicieux, s’il n’en fut jamais, le comble tous les jours, nous permettraient-ils d’ignorer son mérite ?

   Je veux vous convaincre de l’injustice que vous me faites sans y penser. Varron a l’air gracieux, l’abord charmant, la physionomie la plus heureuse qu’on voie, un grand front, des yeux pleins de douceur, les cheveux noirs et naturellement bien arrangés. Vous l’avez donc vu, s’écria Philarque ? Ce bonheur, dit Cléon, m’est arrivé une fois, dans le peu de temps que j’ai demeuré à Basile.

   Il parla en public le même jour, et je l’entendis. Quel goût dans le choix de son sujet ! Quelle justesse, quelle élévation, quelle délicatesse, dans ses pensées ! Quelle pureté, quelle force, quelle noblesse dans ses expressions ! Quelle ordonnance dans tout son discours ! Varron fut si insinuant, si animé, si persuasif ; ses gestes et sa voix soutinrent si bien la force de ses paroles, qu’il nous émût, qu’il nous attendrit, qu’il fit de nous tout ce qu’il voulut.

   C’est son ordinaire, reprit Philarque : en le voyant en chaire, on croirait qu’il ne s’est jamais appliqué qu’à l’éloquence ; mais il faut bien se garder de juger de cet esprit universel, comme des autres hommes.

   Je voudrais pouvoir vous le dépeindre à la tête d’une troupe de savants de diverses espèces. Alors ce puissant génie s’élève d’une façon merveilleuse, et prend, pour ainsi parler, la place qui lui est due par-dessus tous les autres. Que d’excellents hommes proposent en ces rencontres ce qu’ils voudront sur les sciences particulières auxquelles ils donnent tous leurs soins : qu’ils disent les choses les plus sublimes et les plus étonnantes ; si Varron parle ensuite, ils seront eux-mêmes contraints d’avouer qu’il est sans aucune préparation, plus net, plus pénétrant, plus profond qu’eux après tous leurs travaux.

   Mais ce qu’on admire le plus, c’est la modestie dont Varron accompagne ses paroles. Les Maîtres apprennent de lui, et à l’entendre ce sont eux qui l’instruisent ; ils se sentent surmontés, effacés ; et Varron assure qu’il se sert de leurs lumières. Il leur rend grâces, en même temps qu’il leur fait du bien ; celui qui mérite les louanges, les distribue.

   Si un raisonnement un peu gauche échappe à quelqu’un en sa présence, il le redresse avec tant de dextérité, sans qu’il y paraisse, qu’il conserve toujours l’honneur de celui, qui l’a fait. Si une expérience éprouvée dix fois et toujours avec succès en particulier, vient à manquer en public ; avec quelle adresse détourne-t-il pour quelques moments l’attention des spectateurs ? avec quelle présence d’esprit leur fait-il comprendre que ceux qui inventent heureusement n’exécutent pas toujours de même ? avec quelle bonté rassure-t-il le physicien ou le Mathématicien qui quelquefois se trouve tout interdit ? Si enfin il est à propos de faire la récapitulation d’un grand nombre de matières qu’on a ou simplement proposées, ou expliquées tout au long ; le précis que l’inimitable Varron en fait sur le champ est si exact, si judicieux, si fidèle, si éloquent, que la vivacité de son imagination, la justesse de son discernement, la fidélité de sa mémoire, et la pureté de son langage enlèvent également ceux qui l’écoutent, et leur laissent à deviner en quoi il excelle le plus.

   Philarque allait raconter autant de merveilles du cœur de son Héros qu’il venait d’en dire de son esprit ; mais l’hôte vint l’interrompre en annonçant à Cléon ; que le dîner était sur table.

   Celui-ci l’avait fait apprêter de meilleure heure qu’à l’ordinaire, à cause d’une certaine affaire qui devait l’occuper tout l’après-dîner, et pour laquelle il avait donné parole de se rendre à une heure sonnante au Lycée de l’Oiseau chasseur. Il pria Philarque de vouloir bien rester à manger avec lui ; mais Philarque le remercia, parce qu’il avait ordre de se trouver de fort bonne heure chez l’infatigable Aminte son Général.

_______________________________________________

TABLE DES MATIÈRES

   

À MONSEIGNEUR FOUCAULT,

CLEF POUR LES ADDITIONS

ENTRETIEN ENTRE PHILARQUE ET CLÉON

LA NOUVELLE ATLANTIDE DE FRANÇOIS BACON CHANCELIER D’ANGLETERRE

TABLE DES MATIÈRES

_______________________________________________

APPROBATION

J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un manuscrit, intitulé :

La Nouvelle Atlantide de François Bacon,

Chancelier d’Angleterre,

Avec quelques additions ;

Et je n’y ai rien trouvé qui ne me paraisse très digne de l’impression.

Fait à Paris, ce 21 Décembre 1701.

LAMARQUE TILLADET ;

_______________________________________________

PRIVILEGE DU ROY.

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre : A nos aimés et beaux conseillers, les gens tenant nos Cours de Parlement, Maîtres des requêtes ordinaires de notre Hôtel, Prévôt de Paris, Baillis, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, et autres nos officiers qu’il appartiendra, Salut : Notre aimé Jean Musier Marchand Libraire à Paris, Nous a très humblement fait remonter qu’il désirerait faire imprimer et donner au Public un livre intitulé  "La Nouvelle Atlantide" de François Bacon,

Chancelier d’Angleterre,

Avec des notes :

Traduit par M. R.   Ce que ne pouvant faire sans notre permission, il Nous a très humblement fait supplier de lui accorder nos Lettres sur ce nécessaire. A ces causes, Voulant favorablement traiter l’Exposant, Nous lui avons permis et accordé, permettons et accordons par ces Présentes d’imprimer ou faire imprimer ledit livre par tel Imprimeur qu’il voudra choisir et en tel Volumes, marges, caractères, et autant de fois que bon lui semblera, pendant le temps de six années consécutives, à compter de ce jour et dates des présentes, icelui faire vendre et débiter par tout notre Royaume : Faisons défense à tout Imp. Librairies et autres personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’imprimer, faire imprimer, vendre, ni débiter ledit Livre, sous quelque prétexte que ce soit, même de correction, augmentation, changement de titre, impression étrangère, ni autrement, sans le consentement du dit exposant, ou de ses ayants-causes, à peine de confiscation des exemplaires contrefaits, trois mille livre d’amende et de tous dépens, dommages et intérêts ; à condition qu’il sera mis deux exemplaires du dit Livre dans notre bibliothèque publique, un en celle de notre Château du Louvre, et un en celle de notre très-cher et féal Chevalier Chancelier de France, Commandeur de nos Ordres, le Sieur Phelypeaux de Ponchartrain ; que l’impression en sera faite dans notre Royaume, et sur de beau et bon papier conformément au règlement de la Librairie et Imprimerie, et de faire enregistrer ces présentes sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Marchands Libraires de Paris, le tout à peine de nullité des Présentes ; du contenu des quels, Nous vous mandons et enjoignons de faire jouir et user le dit exposant et ses ayants-cause pleinement et paisiblement, cessant et faisant cesser tous troubles & empêchements contraires : Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin du dit Livre l’extrait des présentes, elles soient tenues pour dument signifiées, et qu’aux copies collationnées par l’un de nos aimés et beaux conseillers-Secrétaires foi soit ajoutée comme à l’original. Commandons au Premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, faire pour l’exécution des Présentes tous Exploits, Significations et autres Actes de Justice requis et nécessaires, sans demander autre permission, nonobstant clameur de haro, chartre Normande et Lettres à ce, contraires : car tel est Notre plaisir. Donné à Versailles le dix-neuvième jour de Février l’an de grâce 1702 et de notre règne le 59. Par le Roy, en son Conseil, DE SAINT HILAIRE, et scellé.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires, 
conformément aux règlements. A Paris le 7 mars 1702

Signé, P. TRABOUILLET, Syndic.

Achevé d’imprimer pour la première fois le

14 avril 1702