La Mort d’Ivan Ilitch/05

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 56-62).
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V

Ainsi s’écoulèrent un mois, deux mois. Avant le nouvel an, son beau-frère vint les voir et resta quelques jours chez eux. Lorsqu’il arriva, Ivan Ilitch se trouvait en ce moment au tribunal, et Prascovie Fédorovna était à faire des courses. En rentrant, Ivan Ilitch trouva son beau-frère, un homme fort et sanguin, occupé à défaire sa malle lui-même. En entendant les pas d’Ivan Ilitch, il releva la tête et, sans mot dire, le regarda une seconde. Il ouvrit la bouche puis retint un cri. Ivan Ilitch comprit.

— Je suis changé ? dit-il.

— Oui… un peu…

Ivan Ilitch eut beau s’efforcer de ramener la conversation sur sa santé, le beau-frère s’arrangea pour éluder ce sujet.

Prascovie Fédorovna rentra, et le beau-frère alla la rejoindre. Ivan Ilitch ferma sa porte à clé et se mit à se regarder dans le miroir, d’abord de face, ensuite de profil. Il prit un portrait de lui, où il était représenté avec sa femme, et le compara avec l’image que lui reflétait son miroir. Le changement était immense. Il releva sa manche de chemise jusqu’au coude, examina son bras, rabaissa sa manche, s’assit sur le divan, et devint plus sombre que la nuit : « Non, non !… Pas ça !… » se disait-il. Il se leva vivement, s’approcha de sa table, prit un dossier et essaya de le lire, mais ne put continuer. Il ouvrit la porte et se dirigea vers le salon. La porte du second salon était fermée. Il s’en approcha sur la pointe des pieds et tendit l’oreille.

— Non, tu exagères ! disait Prascovie Fédorovna.

— Comment, j’exagère ! Tu ne vois donc pas que c’est un homme mort ! Regarde ses yeux, comme ils sont ternes. Mais qu’est-ce qu’il a ?

— Personne ne le sait. Nikolaiev (un nouveau médecin) a dit quelque chose que je ne comprends pas. Leshetitzky (c’était le célèbre docteur) dit le contraire…

Ivan Ilitch s’éloigna, rentra chez lui, se coucha et se répéta : « Le rein… le rein flottant… »

Il se rappela tout ce que lui avaient dit les médecins, sur la manière dont il s’était détaché, dont il flottait. Par un effort de son imagination, il voulait le saisir, l’arrêter, le fixer. Il y aurait si peu à faire, lui semblait-il.

« Non, je retournerai chez Piotr Ivanovitch » (c’était cet ami dont l’ami était médecin).

Il sonna, ordonna d’atteler et s’apprêta à sortir.

— Où vas-tu, Jean ? demanda sa femme avec une expression de tristesse et de bonté inaccoutumée. Cette bonté passagère l’irrita. Il la regarda d’un air morne.

— J’ai besoin de voir Piotr Ivanovitch.

Il alla donc chez l’ami dont l’ami était médecin. Ils se rendirent ensemble chez le docteur. Ils le trouvèrent, et Ivan Ilitch s’entretint longuement avec lui.

Après avoir examiné au point de vue anatomique et physiologique ce que lui avait dit le docteur il finit par comprendre. Il y avait une toute petite chose dans l’intestin aveugle, un rien. Cela pouvait très bien s’arranger. Si l’on renforçait l’énergie d’un organe en diminuant l’activité de l’autre, la nutrition deviendrait normale et l’équilibre se rétablirait.

Il fut un peu en retard pour le dîner. Il mangea, causa gaîment, mais il ne pouvait se résoudre à se retirer dans son cabinet de travail. À la fin il s’y décida, et aussitôt se mit à la besogne. Il lisait des dossiers, travaillait, mais l’idée qu’il avait une affaire urgente, importante, personnelle, dont il s’occuperait ensuite, ne le quittait pas. Quand il eut terminé, il se rappela que cette affaire personnelle était l’état de son intestin. Mais, prenant sur soi, il se rendit au salon, pour le thé. Il y avait du monde. On causait, on jouait du piano, on chantait ; le prétendant de sa fille était là. Comme le remarqua Prascovie Fédorovna, Ivan Ilitch passa la soirée plus joyeusement que d’habitude ; cependant pas un instant il n’oubliait qu’il avait à se préoccuper sérieusement de son intestin. À onze heures, il prit congé de ses hôtes et se retira dans sa chambre. Depuis qu’il était malade, il dormait seul, dans une petite pièce contiguë à son cabinet. Il se déshabilla et prit un roman de Zola ; mais au lieu de lire il se mit à songer. Dans son imagination, il se représentait la guérison si ardemment désirée de son intestin… « Assimilation, sécrétion, fonctionnement régulier, oui, tout est là, se disait-il. Il n’y a qu’à aider la nature. » Il se rappela qu’il avait une potion à prendre. Il se leva et prit son remède, puis il se coucha sur le dos, observant l’effet du remède, et le soulagement qu’il amenait par degrés. « Il n’y a qu’à suivre le traitement avec régularité et à éviter toute influence nuisible. Je me sens déjà mieux… beaucoup mieux. »

— Il toucha son côté et n’éprouva aucune douleur.

« Tiens, je ne le sens plus. Je me trouve vraiment mieux ».

Il éteignit la bougie et se coucha sur le côté. « L’intestin va mieux, l’assimilation se fait. »

Tout à coup il éprouva la douleur connue, sourde, lancinante, persistante, et, dans la bouche, le même dégoût. Le cœur lui manqua ; un vertige le prit : « Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-il. Encore ! Encore !… Cela ne me quittera donc jamais ! »

Subitement, ses pensées prirent une autre orientation : « L’intestin, le rein… se dit-il. Il ne s’agit là ni de rein ni d’intestin ! Il s’agit de la vie et de la… mort… Oui, la vie était, mais elle s’en va ; elle s’en va et je ne puis la retenir. Oui. Pourquoi se faire des illusions ? N’est-ce pas clair pour tout le monde, sauf pour moi, que je me meurs et que ce n’est plus maintenant qu’une question de semaines, de jours… tout à l’heure peut-être. Les ténèbres ont remplacé la lumière. J’étais ici, et maintenant, je m’en vais ! Où ? » Son corps se glaça. Sa respiration s’arrêta. Il n’entendait que les battements de son cœur. « Moi je ne serai plus, mais qu’arrivera-t-il ? Rien ne sera. Où serai-je quand je ne serai plus là ? Serait-ce la mort ? Non, je ne veux pas ! » Il bondit, voulut allumer la bougie, chercha les allumettes d’une main tremblante, fit tomber par terre le bougeoir, et, de nouveau, se rejeta sur ses oreillers. « Pourquoi ? À quoi bon ? » se disait-il les yeux grands ouverts dans l’obscurité. « La mort. Oui, la mort. Et eux tous n’en savent rien ; ils ne veulent pas le savoir, et ne me plaignent pas. Ils jouent ! (À travers la porte il entendait un bruit lointain de voix et de ritournelles). Cela leur est bien égal. Pourtant eux aussi mourront. Les imbéciles ! D’abord mon tour, après le leur. Et ils rient, ces brutes ! » La colère l’étouffait. Il souffrait le martyre. « Ce n’est pas possible que tout le monde soit condamné aux mêmes horreurs ! » Il se leva encore une fois. « Il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut se calmer, remonter au commencement. » Il se mit à songer. « Oui, le début de ma maladie. Je me suis donné un coup au côté sans rien éprouver d’extraordinaire, seulement une petite douleur sourde. Puis cela s’est aggravé ; puis le médecin, la mélancolie, l’angoisse, de nouveau le médecin ; et je m’approchais de plus en plus de l’abîme. Les forces diminuent. Plus près, plus près. Et me voila épuisé. Mes yeux sont devenus ternes. C’est la Mort et moi je ne pense qu’à mon intestin. Je ne pense qu’à guérir mon intestin et c’est la Mort ! Mais, est-ce la Mort ? » Il fut repris de terreur. Tout haletant il se baissa, chercha les allumettes, heurta la table de nuit, se fit mal, et, dans un mouvement de colère, la poussa fortement et la renversa. Épouvanté, sans souffle, il se jeta sur le dos, attendant la fin.

En ce moment, les visiteurs se retiraient. Prascovie Fédorovna qui les reconduisait ayant entendu le bruit de la chute entra.

— Qu’as-tu ?

— Rien. J’ai renversé, sans le vouloir…

Elle sortit et revint avec une bougie. Il était couché et soufflait comme un homme qui a fait une verste en courant ; il la regardait d’un œil fixe.

— Qu’as-tu, Jean ?

— Rien… J’ai… lais… sé… tom… ber…

« À quoi bon parler, elle ne comprendra pas », se dit-il.

Elle ne comprit pas, en effet. Elle releva la table, alluma une bougie, et s’en alla précipitamment. Lorsqu’elle revint, il était dans la même position, les yeux fixés au plafond.

— Qu’as-tu ? Te sens-tu plus mal ?

— Oui.

Elle secoua la tête et s’assit un instant.

— Sais-tu, Jean, ne faudrait-il pas faire appeler Leschetitzky ?

C’est-à-dire qu’elle voulait faire venir un médecin célèbre, sans regarder à la dépense.

Il sourit amèrement et répondit :

— Non.

Elle demeura un moment encore, s’approcha et lui mit un baiser sur le front.

À ce moment, il la haïssait de toutes les forces de son être. Il dut faire un effort pour ne la pas repousser.

— Bonsoir ! Tu vas dormir un peu.

— Oui.