La Monongahéla/VII

C. Darveau (p. 74-82).

VII

Les théories de maître Bertrand.


Il était près de cinq heures de l’après-midi. À ce moment là, Daniel de St-Denis et son ami, Nicolas de Neuville, se promenaient silencieux sur la dunette du navire. Les rayons d’un beau soleil de septembre se jouaient dans les cordages du vaisseau pour retomber ensuite sur un groupe de matelots qui se prélassaient autour du contre-maître Gaspard Bertrand.[1] Ce dernier jouissait d’un grand crédit parmi l’équipage et d’une estime bien méritée auprès de ses chefs.

Quoique ce personnage ait un rôle assez court à jouer dans cette histoire, nous nous permettrons cependant de le présenter d’une façon toute particulière.

Gaspard Bertrand était acadien de naissance. Fils de pêcheur, et resté orphelin à l’âge de dix ans, il s’était embarqué très-jeune en qualité de mousse sur un vaisseau du roi et depuis — il comptait au moment où nous faisons sa connaissance une cinquantaine d’années — Bertrand n’avait eu d’autres affections que son rude métier de marin.

Nature inculte, ne connaissant que la mer, le vieux matelot possédait une grande bravoure et de précieuses qualités qui l’avaient conduit au poste de maître d’équipage. Fort aimé de ses camarades, il n’entendait pas badinage cependant sur l’article de la discipline. Mais il était si gai conteur, quand le service laissait des loisirs au matelot ! Sans lui, sans ces bonnes histoires qu’il inventait souvent, qui serait venu amuser les hôtes du gaillard d’avant ? Fallait voir l’empressement des matelots, des jeunes surtout, à se rendre au pied du mat d’artimon aussitôt la manœuvre terminée ! Quelles oreilles attentives aussitôt que Bertrand s’installait au pied du cabestan, siège ordinaire d’où le vieux maître pérorait !

De côté toute contrainte ! en avant la joie et les saillies ! Tout le monde avait le droit d’interpeller l’orateur, et c’est avec la plus grande condescendance qu’il multipliait les réponses, même quand celles-ci étaient en dehors de son érudition, surtout dans ce cas-là !

Mais le porte-voix de commandement se faisait-il entendre ? Adieu ! les amabilités ! Plus de familiarités avec les supérieurs ! Il fallait filer proprement et rondement son écoute, car le vieux maître n’y entendait plus de la même oreille. Gare alors aux bourlingueurs s’ils étaient surpris en flagrant délit de flânage : un coup de pied à celui-ci, une taloche à celui-là ramenait bientôt tout le monde au poste et à la besogne.

Ce jour-là, Bertrand venait de prendre sa place habituelle au pied du cabestan, ce qui explique la raison pour laquelle le mat d’artimon était si entouré.

— C’est y vrai, maître Bertrand, fit un jeune matelot à la figure rose, que la Renommée pourrait bien passer l’hiver dans ce trou aux pêcheurs de morue ?

Au lieu de répondre immédiatement à cette brusque interpellation de l’un de ses inférieurs, Bertrand jugea bon au préalable d’affermir sa dignité. Il prit dans son bonnet de laine un grand mouchoir à larges carreaux aux couleurs voyantes, l’étendit avec précaution sur le pont gratté et s’assit avec une certaine majesté railleuse sur ce modeste tapis.

Puisant alors du tabac par petites pincées dans une bourse en peau de loup-marin qui s’appelle encore une blague de nos jours parmi les marins, il se mit à bourrer une pipe en terre à court tuyau affreusement culottée, avec la circonspection d’un homme qui connaît le prix des choses. Après avoir mouillé son pouce avec de la salive, il le passa sur l’orifice du fourneau de manière à égaliser le précieux végétal et tira un briquet qu’il battit avec cérémonie. Lorsque enfin la pipe allumée fut bien assujettie au coin de ses lèvres, le grave Bertrand s’étendit nonchalamment de manière à s’appuyer sur le cabestan, interposant entre celui-ci et sa nuque ses deux mains jointes. Poussant alors vers le ciel d’énormes flocons de fumée :

— Pour lors, dit-il, qu’est-ce que tu me faisais l’honneur de m’objecter, Pompon-Filasse ?

— Ce n’est pas moi, maître, répondit le jeune matelot rose et joufflu que Bertrand avait baptisé du nom amical de Pompon-Filasse en raison de son abondante chevelure d’un blond fade, ce sont les camarades qui disent comme ça que nous allons passer l’hiver ici. Est-ce que vous croyez ça, vous, maître ?

— À cette question, répliqua Bertrand, il est possible que les savants fissent une cinquantaine de réponses. Quant à moi, Pompon, j’obtempère à n’en faire que deux : primo, je l’ignore ; secundo, je ne le crois pas.

Sur ces paroles, qui empruntaient à la bouche d’où elles étaient émanées une autorité sybilline, les matelots se regardèrent furtivement, en se communiquant l’un à l’autre leurs Secrètes impressions par un hochement de tête accompagné d’une moue particulière de la lèvre inférieure.

Décidément, le vieux maître n’était pas loquace ce soir-là. Encouragé par les signes de ses camarades, Pompon-Filasse se décida cependant à faire une nouvelle tentative pour rompre le silence inquiétant de Bertrand.

— Maître ? dit-il timidement.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon garçon ?

— C’est y vrai que vous avez servi dans le temps sur le plancher des vaches et que vous vous êtes croché avec les terriens anglais.

— Oui, mon garçon. Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— C’est que, maître, je voudrais avoir un renseignement.

— Parle, mon garçon,

— J’ai entendu dire par les soldats de la garnison, à Québec que les terriens anglais portaient des jupons ?

— Pour lors, répondit Bertrand en secouant les cendres de sa pipe, je ne connais dans toutes les armées du monde civilisé que les Écossais qui portent des jupons.

— Maître, reprit Pompon-Filasse, portent-ils aussi des coiffes ?

— Des coiffes ? fit Bertrand, je ne le crois pas. Tu veux dire des turbans ?

— Qu’est-ce que c’est que ça des turbans ?

— Qu’est-ce que c’est que des turbans ? espèce d’ignare cabillot. J’obtempère à te le faire connaître. Apprends donc qu’il y a des peuplades si barbares, dans les grands pays de la mer du sud, qu’elles n’ont ni logis, ni cabanes et qu’elles sont toujours en campagne. Pour lors, les hommes portent leur ménage sur leur dos, et comme c’est incommodant, ils n’ont qu’un moyen de transporter leur lit : c’est de se l’enrouler autour de la tête.

— Les Écossais, maître, reprit Pompon avec un inquiétude marquée, sont-ils bien durs à cuire ?

— Oui, moucheron. J’obtempère à croire que trois ou quatre ensemble pourraient bien lutter contre un canadien.

Cette déclaration parut rassurer Pompon-Filasse. Il crut cependant devoir poursuivre ses investigations sur le compte d’adversaires aussi redoutables.

— Mais on prétend, maître, dit-il, qu’au printemps il va en venir un si grand nombre pour nous attaquer de ces hommes en jupons, que le port où nous sommes ne pourra pas contenir tous les vaisseaux qui vont les amener.

— Veux-tu me faire le plaisir de me rappeler à la mémoire les nom, prénom et qualité du bijou qu’il y a là ? demanda le vieux maître en indiquant de la main le pavillon blanc aux fleurs de lys que le vent agitait à l’arrière du vaisseau.

— Ça ? c’est le drapeau de la France.

— Que Dieu garde ! fit Bertrand en se découvrant. Or, mon garçon, comme par le temps qui court on est exposé aux plus désagréables rencontres, si jamais tu te trouvais à l’improviste en face d’une armée d’Anglais, d’Écossais ou d’autres armées quelconque, attache-moi un chiffon comme celui-ci au guidon du général ennemi, et tu le verras subitement tourner les talons avec toute son armée, ni plus ni moins qu’un chien auquel on a attaché une vieille chaudière à la queue. Voilà, mon garçon.

— Mais si nous sommes un contre vingt, nous serons toujours bien tous massacrés ! Le commandant devrait demander six ou sept gros vaisseaux en France et…

— Pourquoi pas toute la flotte ? interrompit le vieux maître d’une voix tonnante. Ne faudrait-il pas que le roi lui-même se mit en marche avec toutes ses troupes de France et de Navarre pour conserver la fraîcheur du teint de monsieur Pompon-Filasse. Le commandant, dis-tu, cabillot ? Tu vas t’amuser à épiloguer sur les idées du commandant, toi, à présent ? Assistes-tu à ses conseils ? Connais-tu seulement la différence d’un nœud plat avec un nœud franc ? J’en doute, et voici pourquoi, j’en doute : c’est que tu es complètement étranger à la théorie de l’effet moral. Comprends-tu ?

— Non, maître, fit Pompon tout-à-fait interloqué.

— Ainsi, tu ne peux pas te fourrer dans la tête qu’il y a une crânerie délicieuse et un effet moral renversant dans le simple fait d’opposer un canadien à neuf ou dix anglais ou écossais en jupons ?… Que nous soyons tous démâtés jusque dans la ralingue, c’est ce qui me crève l’œil comme à toi, et je m’en moque comme de cracher sur le terrain des vaches ; mais l’effet moral n’en sera pas moins produit et les Écossais en jupons sauront le cas qu’on fait d’eux.

— Tout de même, maître !… voulut répliquer Pompon-Filasse, mais Bertrand ne lui donna pas le temps d’achever sa phrase.

— Quant à toi, mon garçon, dit-il, comme la brise qui souffle dans les voiles de ton courage me semble tourner au calme plat, je dois te prévenir que si tu sentais, pendant que les prunes t’arriveront par devant à la première affaire, des coups de pied te caresser par derrière dans les œuvres vives de ton individualité, il ne faudrait pas t’abandonner à une frivole surprise, vu que je connais personnellement le particulier qui te les ménage.

Avant que le vieux maître eût le temps de constater sur le visage de son subordonné l’effet moral de sa période, le cri suivant de la vigie attira tout le monde sur les bastingages :

— Canot à bâbord !

— Rangez-vous à former la haie ! cria Daniel de St-Denis qui était de quart en ce moment.

Les matelots exécutèrent avec prestesse le commandement,et quelques instants après, M. de Bienville, sautant légèrement sur le pont, passait en saluant au milieu de ses matelots et se dirigeait vers l’arrière du vaisseau.

  1. Personnage historique.